LES DÉCHETS MÉNAGERS, ENTRE PRIVÉ ET PUBLIC

De
Publié par

Dans cet ouvrage les auteurs proposent de constituer les déchets comme objet sociologiques à part entière. Ils s’attachent à décrire les relations sociales et les collectifs constitués autour des déchets : relation entre les foyers et les autorités publiques ou les concierges, entre les membres d’une famille, entre les habitants d’un immeuble… Les ordures ménagères contribuent à distinguer l’identité domestique de l’espace public. Elles permettent aux groupes domestiques de définir leur identité et de mettre à l’épreuve certaines normes.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 531
EAN13 : 9782296296732
Nombre de pages : 188
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les déchets ménagers, entre privé et public Approches sociologiques

<Ç)L'Harmattan, ISBN:

2002

2-7475-2923-1

Magali PIERRE (coordinatrice)

Les déchets ménagers, entre privé et public Approches sociologiques

Postface de Dominique DESJEUX

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Dossiers Sciences Humaines et Sociales dirigée par Isabelle Garabau-Moussaoui
Cette collection est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en Sciences Humaines et Sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à partir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d'émerger, en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. Dossiers Sciences humaines et Sociales a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en cours. Les publications, réductions de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunies autour d'un thème, soit par un enseignant qui anime le Dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe de deux à dix communications, présentées par l'animateur du Dossier dans une introduction de synthèse.

Dernières parutions
P. PARLEBAS (coord.), Education, langage et sociétés. Approches plurielles, 1997. F. STANKIEWIECZ, Travail, compétences et adaptabilité, 1997. P. PARLEBAS (éd), Territoires et regards croisés, 1998. M. LORIOL (éd), Qu'est-ce que l'insertion?, 1999. A. Raulin (éd.), Quand Besançon se donne à lire, 1999. P. PARLEBAS (éd.), Le corps et le langage: parcours accidentés, 1999. I. GARABUAU-MOUSSAOUI et D. DESJEUX, Objet banal, objet social, 2000. J.-M. BERTHELOT, Recherches en sciences sociales. Jalons et segments, 2001. Série Premières Recherches P. BEZES, L'action publique volontariste. Analyse des politiques de délocalisation. D. DESJEUX, M. JARVIN, S. TAPONIER (sous la direction de), Regards anthropologiques sur les bars de nuit, 1999.

LISTE DES AUTEURS

Françoise BARTIAUX, Chargée de cours, Chercheuse Qualifiée du FNRS, Institut de Démographie, Université catholique de Louvain, Belgique. Claire GRYGIEL, Université de Paris V - La Sorbonne, Magistère de Sciences Sociales appliquées aux Relations Interculturelles, à la Consommation et à l'Environnement. Chargée d'étude à la Sonacotra. Johanne MONS, Assistante de Recherche, Institut de Démographie, Université catholique de Louvain, Belgique. Lionel PANAFIT, Institut d'Etudes Politiques d'Aix-enProvence, membre du Centre d'Etudes et de Recherches sur les Liens Sociaux (Université de Paris V - CNRS). Docteur en science politique. Magali PIERRE, Université de Paris V - La Sorbonne, Magistère de Sciences Sociales appliquées aux Relations Interculturelles, à la Consommation et à l'Environnement. Chargée d'études au GRETS (Groupe de Recherche Electricité, Technologie, Sociétés), EDF R&D.

Postface de Dominique DESJEUX, Professeur d'anthropologie sociale et culturelle, Université René Descartes, Paris V - La Sorbonne.

SOMMAIRE

Introduction: Déchets et identités, Magali PIERRE

Il

Chapitre 1: Les déchets, un bien public, un mal privé, Lionel PANAFIT 19 Chapitre 2 : Objets regardés, déchets inventés: les poubelles, du seuil de l'appartement au seuil de l'immeuble, Magali PIERRE 47 Chapitre 3: Le déchet en habitat collectif, un support de coexistence, Magali PIERRE 73 Chapitre 4: Tri des déchets et construction d'une identité sociale: voisinage et regard social, Johanne MONS 103 Chapitre 5 : Relégation et identité: les déchets domestiques et la sphère privée, Françoise BARTIAUX 123 Chapitre 6: Des gestes pour l'oubli. Manipulation des déchets dans l'espace domestique, Claire GRYGIEL 147 Postface: Les espaces sociaux du déchet: une micro sociologie du quotidien encastrée dans le macro social, Dominique DESJEUX 173 183

Bibliographie

INTRODUCTION

DÉCHETS ET IDENTITÉS

Magali PIERRE

Il était de coutume, chez les Anciens, de commencer « récit» par l'invocation aux Dieux. Les nôtres seront modestes Pénates, divinités protectrices du foyer, gardiennes l'âtre et de la maisonnée, puisqu'il s'agit ici de parler déchets domestiques.

un les de de

Invoquer le «foyer» pour aborder le déchet, cela a-t-il réellement encore un sens? L'image du tas d'ordures périodiquement brûlé dans un coin des fermes appartient désormais à une autre histoire, bien impuissante à restituer les modes contemporains d'évacuation du résidu. Aux chauffages électriques a été confié le soin de nous réchauffer; à la télévision, la mission de nous socialiser; et aux poubelles, le souci de nous décharger de nos ordures. Si ces dernières partent encore en fumée, ce n'est plus au pater familias d'en allumer le brasier. Les ménages ont laissé à d'autres - municipalités, entreprises de nettoyage, cimenteries ou autres syndicats d'agglomérations -le soin de s'occuper de l'évacuation et de la transformation de leurs rebuts. Même si ce n'est plus autour du feu que la famille se rassemble pour veiller, ce n'est pourtant pas sans raison que le foyer continue de désigner aussi bien l'âtre de la cheminée que l'asile familial, voire la maisonnée elle-même. Car le groupe domestique, que le foyer y soit encore incandescent ou non, ne faillit pas à sa caractérisation par le déchet. Par-delà la boutade, notre ambition dans cet ouvrage est d'explorer ce qui rattache le déchet à un foyer, ou l'en détache. Que l'espace commun destiné au rebut soit associé à la source de chaleur, ou bien dissocié d'elle, le déchet est toujours un des éléments constitutifs des ménages. Dans les sociétés française et belge,

qui sont les deux pays servant de terrain d'étude à cet ouvrage, nous avons porté notre attention sur les ordures ménagères1. Nous entendons analyser, d'un point de vue socioanthropologique, en quoi ce qui se rapporte au déchet - qu'il s'agisse de textes de lois, d'interactions sociales, ou d'attitudes corporelles - contribue à créer l'entité domestique. Précisons que le ménage ne désigne pas seulement la famille dans son agencement interne. Car cette famille, en bonne logique interactionniste, à la fois a un dehors et un dedans, et se forme dans et par la relation avec cet out-group. Autrement dit, elle sera appréhendée dans sa logique propre (relations internes), ainsi que dans ses marges et dans ses relations avec un environnement proche. Le cadre législatif français, qui contribue à constituer l'entité familiale, nous intéresse tout autant que les interactions sociales des ménages entre eux, ou que la répartition des rôles sociaux au sein même de l'entité familiale. Il n'y a aucune unilatéralité dans les rapports entre ménages et déchets, chacune des deux entités ayant une action sur l'autre, en tant qu'objet sociologique à part entière. En quoi le déchet permet-il au groupe familial de tracer ses limites, et à ses membres de défmir leurs identités? « Identité », le mot est lâché. Car si le déchet mobilise les affects, suscitant chez certains des refus de paroles autant qu'il déclenche une logorrhée chez d'autres, c'est qu'il a partie liée avec la construction identitaire. Et ce n'est pas sans raison que le champ sémantique du déchet fournit une insatiable batterie au registre injurieux: les noms de déchets nous accablent. Qu'estce qui explique cette forte valence du déchet, sinon le fait que le déchet mette en jeu des identités? Présent dans certains chapitres de cet ouvrage de sociologie (principalement les
A ces déchets de l'activité domestique des ménages s'ajouteront les déchets occasionnels que sont les encombrants, dont la caractéristique principale est sans doute le fait qu'ils ne sont ni encore déchets, ni plus fermement attachés à un propriétaire. Mais n'est-ce pas là la caractéristique même du déchet que d'être un objet en situation transitoire, en position interstitielle? Car comme l'exprime bien Pierre Sansot (1998), «le reste est le résidu provisoire d'un processus opératoire. » (souligné par nous)
1

12

chapitres 4 et 5), le tenne d'« identité» est ce qui en constitue la toile de fond. Nous souhaitons interroger la manière dont le déchet est à l'origine de la constitution d'identités, qu'elles soient collectives ou individuelles. Finalement, la question qui nous préoccupe ici, c'est bien le travail d'individuation et d'attribution de caractères aux ménages. Il s'agit d'une « définition» identitaire par le déchet, au sens où « définir» le groupe/l'individu, c'est à la fois lui attribuer une limite (fines) et un sens. Et c'est bien de manière polymorphe que se réalisent les constructions familiales à travers les déchets. Le déchet met en jeu de l'identité, des identités. Jeter, cela revient à évacuer hors de soi, que ce soi désigne la municipalité, le collectif de l'immeuble, la famille, le couple ou l'individu. Le déchet met en jeu une question identitaire, puisqu'il nécessite que l'on sépare l'ivraie du bon grain, c'est-à-dire que l'on sélectionne ce qui mérite d'être assimilé à l'individu ou au groupe, pour expulser ce qui en est indigne. Ce processus ne se joue pas seulement à un niveau individuel, loin sans faut. L'ambition de cet ouvrage est précisément de décliner le pouvoir de construction identitaire que recèle le déchet à différents niveaux, dont chacun ouvre à un traitement sociologique: chaque chapitre descend d'un cran sur l'échelle d'observation du réel. Au niveau macro-social, la question est de savoir comment les nonnes sociales qui caractérisent le déchet aboutissent ainsi à définir les acteurs impliqués par cette gestion (et notamment les ménages). Au contraire, la question qui se pose à un niveau micro-individuel est de comprendre comment le déchet agit sur les comportements des individus, sur leurs interactions, et dans quelle mesure il engage une gestuelle destinée à le faire disparaître dans l'oubli. Entre ces deux pôles, la caractérisation micro-sociale de l'individu aborde le déchet dans la relation des individus entre eux. Si le cadre le plus global concernant les déchets s'attache à explorer une échelle macro-sociale grâce à l'examen de textes de loi (chapitre 1), l'analyse des jeux d'acteurs que le déchet engendre - à une échelle micro-sociale - prend appui sur des entretiens compréhensifs (chapitres 2 à 5), 13

et enfin, la démarche la plus fine, qui s'attache à la gestuelle des déchets, complète les propos recueillis par une observation participante en milieu urbain (chapitre 6). Notre démarche consiste donc à allonger la focale d'un chapitre à l'autre, de manière à cerner de manière toujours plus resserrée ce qu'il en est du déchet et des identités. Nous allons du macro-social au micro-individuel (l'appréhension -la préhension - individuelle du déchet), en passant par le micro-social (les jeux d'acteurs). Mais quelle que soit l'échelle d'analyse privilégiée, notre analyse tend à montrer que l'individu est tout autant socialisé dans ses gestes les plus anodins que dans la place que l'Etat veut bien lui laisser pour les accomplir. Ainsi, dans un premier chapitre, Lionel PANAFITs'intéresse à ce que les textes officiels français - lois et débats parlementaires - nous disent des déchets, et partant, du foyer lui-même. Il nous renseigne ainsi sur la conception que les autorités publiques françaises ont de l'opinion et des particuliers, conception qu'ils entendent faire prévaloir lors des discussions préparatoires aux textes de loi portant sur les déchets (loi de 1975 et de 1992). De manière complémentaire aux approches qui considèrent la question de la privatisation des déchets, cette contribution montre en quoi nous assistons à une gestion de plus en plus publique des déchets, c'est-à-dire à une intrusion de la sphère étatique dans le monde domestique. Les deux fonctions se distinguent désormais: le gestionnaire de déchets n'est plus celui qui les produit. Cette «publicisation» des déchets a pour corollaire une déligitimation des ménages dans leur domaine de prérogatives, et une redéfmition publique de ce dernier. Changement de chapitre, changement d'échelle d'observation. Dans les deux chapitres suivants (chapitres 2 et 3 de Magali PIERRE), les ménages français ne sont plus considérés dans leur rapport à la loi, mais dans leurs interactions au sein d'habitats collectifs, où toute une dynamique relationnelle se cristallise sur les déchets. Prenant au mot la définition que l'anthropologue M. Douglas (1967) a donnée du déchet comme chose «qui n'est pas à sa place », 14

nous examinons les objets déposés dans les immeubles en tant qu'ils étaient désignés par les attributs du «dérangé », la localisation faisant le déchet. Les parties communes des immeubles sont en effet à la fois un lieu d'appropriation collective (opposée à une appropriation personnelle), un lieu de passage et un lieu de co-résidence. De chacune des qualités de l'espace, le déchet ménager qui se trouve dans les parties communes des immeubles tire des spécificités qui en font un détritus particulier au regard des autres déchets municipaux et assimilés. De l'anonymat du lieu, il découle que le déchet se caractérise non pas par le propriétaire qui en est à l'origine, mais par sa localisation dans un espace. De la forte fréquentation des parties communes de l'immeuble, il s'ensuit que le déchet se qualifie par son incongruité, sa mise au ban procédant d'un jeu de regards. Enfm, de la définition des parties communes de l'immeuble comme espace de co-résidence, il résulte que le déchet favorise un compromis de co-existence, c'est-à-dire un ensemble de règles permettant le mieux vivre ensemble. Dans les deux chapitres suivants (4 et 5), composés respectivement par Johanne MONS et par Françoise BARTIAUX, ce n'est plus seulement par la médiation des espaces communs que les rapports entre groupes résidentiels sont envisagés, mais surtout au niveau même des interactions. Des identités sociales se créent, voire se revendiquent, à travers le déchet: identité de voisin « correct », identité d'immigré affmnant son intégration ou réclamant son droit à la différence, identité de personnes en ascension sociale ou marginalisées, identité sexuée, identité d'enfant... Cet ensemble de paradoxes et de compromis identitaires peut être étudié par l'entrée du déchet, constitué en analyseur de nos pratiques sociales. De même, nul besoin d'événement pour fonder la famille: les gestes quotidiens les plus anodins suffisent à en dire long, et à (re)composer progressivement ces identités. Il s'agit tout autant des rapports qui se trament entre des groupes domestiques (tels que les voisins ou les familles) qu'en leur sein-même: que dit-on de soi et de sa position dans les groupes sociaux (vicinal et familial), lorsque l'on parle de déchets? Et qu'en dit-on aussi lors qu'on 15

se refuse à parler de déchets? Que sous-entend-on lorsqu'il est question de déchets? Le déchet est analysé comme support de la caractérisation de «voisin» et de la constitution d'entités individuelles, conjugales ou familiales. De manière encore plus flagrante que dans les chapitres précédents, c'est la question des identités qui nous intéresse ici, étant donné que les rôles sociaux se constituent aussi par le positionnement de chacun face au déchet. Le déchet est notamment un analyseur des rapports intervicinauxlintrafamiliaux et un ferment identitaire, les identités étant ici abordées à l'échelle de l'appartenance à un groupe domestique inséré dans le social. Enfin, dans le dernier chapitre, Claire GRYGIELexplore l'échelle micro-individuelle, puisque sa focale lui permet d'interpréter la gestuelle mise en branle dans le fait de jeter. Ainsi, ce ne sont plus des institutions et des hommes que le déchet met en relation, ni seulement des hommes entre eux, mais des hommes et des objets, puisque la centration sur la gestuelle qui entoure la mise au rebut met le corps seul aux prises avec la matière. La question n'est plus de savoir ce que l'on laisse percevoir de son rôle familial lorsque l'on jette, mais ce que le geste, par lequel nous mettons l'objet -l'abject - à la poubelle, nous indique sur cet objet lui-même et sur le rapport que l'individu entretient avec la matière et la séparation. Jeter l'objet, c'est faire en sorte d'oublier sa présence, quitte à concentrer son attention sur l'acte même de jeter, et sur le corps. La gestuelle est le moyen de mettre l'objet à distance, d'oublier son indécence. Décharger les mains, c'est désencombrer l'esprit. En somme, le déchet semble opératoire, sinon pertinent, pour analyser sociologiquement et ethnologiquement la notion d'identité. Simplement, il s'agit principalement, dans cet ouvrage, d'identités du groupe - que ce dernier désigne le ménage, le lieu de résidence ou le milieu social- ou d'identités individuelles conférées par le groupe - on est alors « membre de». Même si ce soi est individuel, il ne s'agit pas d'un soi psychologique, mais d'un soi qui met en jeu des phénomènes sociaux, tels que la répartition des rôles dans l'ensemble 16

familial, la définition professionnelle dans un ensemble résidentiel (les concierges), ou encore la définition du privé que font prévaloir les autorités publiques. Le déchet pose la question de la délimitation d'un soi (social ou individuel) par rapport à des autres. Le déchet crée des acteurs, ou du moins, contribue à les distinguer les uns des autres: Etat et ménages, voisins (dans un collectif résidentiel ou en habitats individuels), membres de la famille, et enfin corps et objets. Finalement, même si l'acte de jeter est part d'un geste personnel, il est toujours effectué en situation. Il crée du groupe, alimente des relations sociales, s'appuie sur des normes collectives, des rituels, etc. Et l'on pourrait presque en conclure, bien que nos méditations sur l'identité soient très peu métaphysiques: je jette, donc nous sommes. Pour interpréter le processus identitaire, nous nous en remettons donc non pas à une grille psychologique, mais anthropologique et sociologique, dans le sens où les identités se défmissent dans la relation à l'autre, mises au jour par le rapport à l'objet déchu. Ainsi J-F. Gossiaux, cité par J-C. RuanoBorbalan (2001), d'écrire: «D'un point de vue anthropologique, l'identité est un rapport et non pas une qualification individuelle comme l'entend le langage commun. Ainsi, la question de l'identité est non pas "qui suis-je ?", mais "qui je suis par rapport aux autres, que sont les autres par rapport à moi ?". Le concept d'identité ne peut pas se séparer du concept d'altérité.» Le soi se construit dans la relation aux autres. L'approche du déchet par palier nous fait prendre conscience non seulement de la complémentarité des échelles d'observation (Desjeux, 1996), mais aussi de notre inclusion dans des sphères plus ou moins larges qui contribuent chacune à définir une dimension de notre identité. Selon la focale que l'on prend pour observer le réel, et, oserons-nous dire, selon que nous enfilons nos lunettes à macro/micro foyer, ce que montre le déchet sur ce réel diffère: défmition d'une entité politique, jeux de pouvoir, interactions, mécanismes psycho-moteurs.

17

CHAPITRE 1

LES DËCHETS, UN BIEN PUBLIC, UN MAL PRIVË

Lionel PANAFIT

L'histoire2 des déchets n'est pas seulement celle d'une suite de procédures pour rejeter ou détruire des rebuts. Inscrits dans le quotidien à la fois familial et public, ils existent comme des entités sociales à part entière. C'est même à travers cette partition entre espace public et espace privé qu'il est possible d'établir leur archéologie. Dominique Laporte tient l'édit royal de Villers-Coterêt de 1539 pour un événement fondateur de la problématique moderne des déchets, en établissant leur « privatisation », c'est-à-dire leur insertion dans l'unité sociale familiale. Il interprète cette «privatisation» comme l'un des processus participant à «l'émergence de sentiments de la famille et de l'intimité» (Laporte, 1978 ; 30). Or il nous semble que les procédures législatives de 1975 et de 1992 - qui sont les premières au niveau national depuis l'Ancien Régimeconstituent un renversement de cette partition privé/public. Par ces législations, les déchets n'apparaissent plus comme des objets relevant de la sphère privée, de l'intimité des personnes, mais comme des objets relevant de l'action publique et dont l'existence est affmnée dans cette sphère publique3. Au-delà de ce cadre de problématisation des déchets demeure la question de la définition du statut des ménages impliqués par ces variations. Une loi n'est pas, en effet, qu'un ensemble de normes ou de dispositions. C'est également une production de catégories, de découpages sociaux et d'identifications d'acteurs. Nous nous consacrons dans ce chapitre à montrer ces logiques et l'attribution d'un statut aux
2 Nous tenons à remercier pour sa relecture et sa collaboration à la réalisation de ce texte Françoise Bartiaux. 33 Cette partition des déchets entre espace public et espace privé demanderait bien entendu à être affinée. Voir sur ce sujet R. Barbier, 1998.

19

ménages. A travers l'étude des débats législatifs de 1975 et de 1992 les deux principales législations sur les déchets en France - c'est à une construction sociale des ménages que nous assistons. PRATIQUESPRIVÉES,DOMAINE PUBLIC C'est dans la définition juridique des déchets que nous pouvons, certainement, trouver la principale manifestation de cette insertion des déchets dans la sphère publique. Le déchet n'est plus défmi ou qualifié comme une «chose» relevant de l'unité domestique. Son existence juridique est, au contraire, déterminée par le fait qu'il ne relève plus du principe de propriété privée: « Est un déchet au sens de la présente loi tout résidu d'un processus de production, de transformation ou d'utilisation, toute substance ou matériau, produit ou plus généralement tout bien meublé ou abandonné ou que son détenteur destine à l'abandon» 4. La propriété privée - entendue dans son aspect immobilier ne constitue même plus un critère d'appartenance du déchet à la sphère privée: « L'article 3 donne pouvoir à l'autorité de police de faire exécuter les travaux d'élimination des déchets abandonnés ou traités dans des conditions dommageables pour l'environnement, sur un terrain privé» 5. Même «sur un terrain privé », le déchet relève encore entièrement de l'autorité de police et d'un principe d'identification« publique »6. La vie du déchet semble ainsi relever non d'un état fonctionnel ou physiologique, mais d'un statut social: quand le

4 Journal officiel, 16juillet 1976. 5 Sénat, 1974-1975, 212, p. 4. 6 Ce qui ne signifie en aucun cas que l'ancien propriétaire disparaisse totalement et qu'aucun lien ne soit maintenu entre eux. Le législateur maintient une telle relation (Cf titre premier de la loi du 15 juillet 1975). Cependant cette relation n'est plus de l'ordre de la propriété, mais de la « responsabilité », notamment dans l'application des conditions de mise en décharger de ses déchets. Le législateur crée ainsi une obligation à une personne vis-à-vis d'un objet dont le législateur reconnaît lui-même qu'il n'y a plus de lien entre eux.

20

Les commentaires (1)
Écrire un nouveau message

17/1000 caractères maximum.

mariereinelefrere

Excellent travail, tres construit. Je travaille moi même sur le sujet, cet ouvrage m'a ouvert des pistes nouvelles. merci

mardi 19 février 2013 - 12:01