Les défis de la complexité

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296289666
Nombre de pages : 224
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LES DÉFIS DE LA COMPLEXITÉ

Autres ouvrages du Groupe de Réflexions Transdisciplinaires aux éditions l'Harmattan

Du Cosmos à l'Homme, comprendre la complexité (autour de Jean-Jacques Salomon, Hubert Reeves, Isabelle Stengers, René Passet etc.), 1991

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- Le Cerveau, la Machine-Pensée (autour d'Edgar Morin, Jean-Didier Vincent, Dominique Lecourt, Jacques Pitrat etc.), 1993

Dessin de couverture:

Marc de Béchillon (J 950)

GROUPE DE RÉFLEXIONS

TRANSDISCIPLINAIRES

Denys de BÉCHILLON

(dir.)

LES DÉFIS DE LA COMPLEXITÉ

Vers un nouveau paradigme de la connaissance?

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Publié avec le concours du Conseil général de l'Aude

@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2538-0

Présentation
Denys de Béchillon

A deux exceptions près 1, les textes que l'on lira ici trouvent leur origine dans la troisième session des rencontres de Carcassonne 2. La complexité fournissait, depuis le début, le point de ralliement des travaux menés par les groupes transdisciplinaires nés au sein des universités de Toulouse et de Pau 3. La réunion de leurs membres allait permettre de dresser une manière de bilan d'étape dans la progression de ce "nouveau paradigme" de la connaissance autour de son principal architecte en la personne d'Edgar Morin. Et progression il y a. Sous la variété des thèmes et des questions, la perspective se fait plus claire d'un commun changement d'axe dans le regard des chercheurs. On en verra -iCi s'exprimer de nombreux témoignages sous la multiplicité des thèmes abordés. Avec, en perspective, ce possible constat: les défis de /a complexité ne sont peut-~tre plus ceux d'une mutuelle compréhension, ni même d'un mutuel désir de travailler aU4elà des clivages disciplinaires. L'un et l'autre sont déjà en marche, et m~me solidement avancés. J.,'ère des édifices succède au temps des fondations.

1 La contribution de G. Balandier et celle de G. Uvy, D. Lavabre et
J.C.Micheau sont issues d'autres renCQntres

2 Ce colloque était organisé par Henry CALLAT pour le compte de l'Association pour le Développement de la Recherche Universitaire à
3 Carcassonne, avec l'appui du Conseil général de l'Aude. V. en particulier, à l'initiative du G.R.T : Du Cosmos à l'Homme, comprendre la complexité, (Autour de H. REEVES,!. STENGERS, H. SALOMON, R. PASSET), L'Hannattan 1991.

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Avant-propos
Jacques Dousset
Ce fin lettré venait de faire une conférence à Cambridge. Au cours du repas suivant sa prestation, il tenta vainement de lier conversation avec ses voisins de table. A ses propos enjoués ne répondirent que de vagues grognements. Quelque peu déconcerté, il attendit la fin de la soirée pour faire part de sa surprise au président de l'université: "Oh, ne vous frappez pas, ce sont des mathématiciens, nous ne leur adressons jamais la parole à ces Ceci se passait vers 1890 1 . Onpeutpenserqu'iln'ya pas eu de grands changements depuis cette époque. Notre société trie ses élites: littéraires d'un côté, scientifiques de l'autre; ignorants cultivés et instruits incultes, suivant la belle formule de Michel Serres. "Deux-cultures". La science triomphait à la fin du XIXème siècle. "Le monde est aujourd'hui sans mystère" claironnait imprudemment Berthelot. La techno-Science règne sans partage dans nos sociétés occidentales. On aurait du mal à trouver un savant assumant l'idée que tout est connu, et qu'il n'y a qu'à laisser faire la science pour régler tous nos problèmes. A la fin du siècle dernier, si les savants ne connaissaient pas tout, du moins étaient-ils convaincus que la méthode scientifique, pour l'essentiel analytique, était "la clef universelle qui ouvrirait à deux battants la porte cochère d'un avenir meilleur sur le péristyle d'un monde nouveau"2. L'idéologie scientiste et la confusion systématique du progrès scientifique et du Progrès donnaient lieu à de belles envolées lyriques. Malgré des résultats fantastiques que nul ne peut
1 E. Snow: Les deux cultures, 1.1. Pauvert. 2 Pierre Dac : il ne serait pas difficile de trouver des fonnulations de ce type chez les scientifiques de la fin du XIXème siècle.

gens-là If.

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raisonnablement nier, le coeur n'y est plus. Personne ne proposerait qu'une assemblée de scientifiques puisse décider du sort de la planète. Personne parmi les scientifiques ne le réclame non plus. La science s'est heurtée à la Complexité. Ce n'est pas le lieu ici de faire l'histoire des rapports complexes ScienceTechnique - Société. Ce qu'on peut retenir, c'est que notre vision du monde a changé. L'univers était conçu comme un automate programmé dont on pourrait tout connaître avec de la patience et une bonneméthode on l'avait.

-

Aujourd'hui, les modèles mécanistes s'essoufflent. Notre planète est vivante et limitée, l'histoire incarnée dans des processus physiques où l'on ne l'attendait pas. Tout n'est pas écrit d'avance. Le monde est coloré, divers, inattendu, riche en bifurcations, bruissant de mille rythmes... Enchevêtrement de complexités où l'homme est acteur. Les articles que l'on va lire sont nés d'activités pluri et transdisciplinaires. Collaboration "d'instruits" et de "cultivés", version optimiste, ou "d'ignorants" et "d'incultes", risque accepté. Ce n'est pas la première fois que scientifiques et littéraires se rencontrent. Le type de rapport s'est modifié. Le scientifique intervenait en général comme expert, venant dire ses. certitudes. Maintenant, il nous livre ses doutes: Complexité - Perplexité

Humilité.

-

Divers groupes de composition voisine ont émergé dans le sud--ouest, à Pau, à Toulouse, à Carcassonne, à Bordeaux. Lors de rencontres fortuites (1), on découvrait nos références communes, articles, livres, donc auteurs et conférenciers. Simple effet de mode? D'autant que les médias s'ouvrent de plus en plus aux représentants de ce qu'il est convenu d'appeler le nouveau paradigme. La permanence et le développement de certains thèmes, l'intérêt croissant d'un public cultivé, la longévité de nos groupes: autant de signes qu'il ne s'agit pas d'un phénomène superficiel et passager. La remise en question et en perspective d'un rationalisme réductionniste n'est pas une mise en cause de la rationalité. Il ne s'agit pas, au nom d'un holisme vague, d'alimenter l'irrationalisme qui est pour nous un danger majeur. Le passage
du nord--ouest entre "les sciences de ce monde et les sciences qui

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disent les hommes" 3 est semé d'écueils. Le nouveau monde de la Complexité est sous nos yeux, terre d'aventures, de promesses et de mystères. Sur ces chemins non balisés, suivons des guides avisés.

3

M. Serres: Le passage du nord-ouest, Editions de Minuit.

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CHAPITRE 1

Du SOCIAL

Ordre et Désordre le point de vue anthropologique
Georges Balandier Ayant choisi, de manière un peu téméraire, de traiter du thème "Ordre et désordre", je voudrais tout d'abord indiquer en quoi un anthropologue a une légitimité quelconque à traiter d'un sujet comme celui-ci, qui ne semble pas relever de son gouvernement intellectuel. Je livrerai donc, pour commencer, quelques indications de caractère personnel pour justifier ce choix. Mon expérience est celle d'un ethnologu(,., d'un anthropologue, avant d'avoir été celle d'un sociologue; et aussi celle d'un chercheur préoccupé de questions politiques. Etre anthropologue et ethnologue, cela signifie, selon le sens le plus commun, s'intéresser à des sociétés dites "de la tradition" ; de la "tradition extérieure". Ce sont des sociétés que l'on a longtemps perçues comme s'imposant par leurs différences, mais aussi comme peu capables de produire de la modernité, c'est-à-dire des changements, des transformations, des problématiques. C'est à peine si on leur reconnaissait une Histoire. Il a fallu les décennies les plus récentes pour qu'on leur concède au moins une Histoire autre, d'une autre nature que la nôtre. Ceci rappelé dans les très grandes lignes, je voudrais dire combien mon travail d'anthropologue a eu cependant un caractère particulier. Il s'est situé à un moment décisif: en tant qu'anthropologue de terrain, je suis parti en Afrique occidentale, ensuite en Afrique centrale, très peu en Afrique orientale, dès les années immédiatement postérieures à la dernière guerre mondiale. C'est-à-dire au moment où l'Afriqt'~ entrait dans une période de transition porteuse des Indépendances à la fin des années 1950, au tournant des années 1960. Cette période engendrait de façon immédiatement apparente une série de transformations dans tous les domaine de la vie collective. Dans ces conditions, l'étude du mouvement, des ruptures, des changements auxquels les sociétés et les cultures africaines étaient contraintes, devenait essentielle; beaucoup plus, peut-être, que l'étude fascinée des structures et des signifi15

cations résultant de la tradition et de l'Histoire lointaine. Il y a là une expérience personnelle: j'ai vécu et j'ai été solidaire politiquement de toute une série de transformations politiques, culturelles, sociales. D'où il résulte que j'ai été amené à traiter les sociétés africaines, moins en fonction de leurs traditions qu'en fonction de leurs transformations et de leurs revendications. Cette modernité agissante était importée et, pour une part, -. C'est à partir de là, au bout du compte, que la question de la modernité s'est posée pour moi, avec tout ce que cette notion implique de mouvements, d'incertitudes, d'ordre et de désordre social; avant même que le problème ne soit pleinement saisi par les philosophes du modernisme et du postmodernisme. Mais c'est aussi ce qui m'a amené, en glissant en quelque sorte de cette expérience africaine vers une expérience qui nous soit propre, à passer de cette modernité lointaine, imitative, à l'étude de notre propre modernité, c'est-à-dire la modernité initiatrice. C'est elle que j'ai caractérisée dans mon livre, Le désordre, éloge du mouvement, par trois éléments: le mouvement, l'incertitude et la conscience de désordre.

imitative -j'emploie cette notion sans péjoration

Voilà donc une justification subjective, très brièvement rapportée. Cela vous montre d'ailleurs à quel point il n'est pas aisé,
lorsqu'il s'agit de sciences
les autres

sociales

- mais

c'est aussi vrai en

partie lorsque

savoirs

sont en cause

- de

différencier

sa

propre vie de ce qui est soumis à l'interrogation intellectuelle. L'investigation qui se veut objective, scientifique, restera objective le plus possible, et scientifique, le plus possible encore. Cela dit, et avant d'aborder le problème de la relation Ordre et Désordre, je voudrais montrer ce qui peut justifier le recours à la démarche de l'anthropologue. Pourquoi y a-t-il - je reprrends ici, pardonnez-moi cette vanité, le titre d/un ancien livre une possibilité de détour anthropologique qui offre un certain nombre d'avantages (intellectuels s'entend) ? Je retiendrai ici trois sortes d'arguments :

-

vement de la modernité fait surgir de l'inattendu, du nouveau, de l'inédit. Tel est bien ce qui apparaît au sein de notre propre univers et nous le rend déconcertant. Des domaines entiers de notre société, de notre culture, nous paraissent étranges, voire étrangers. Il y a toujours des Clubs Méditerranée et des tour

- 1 - Une chose

tombe d'abord sous le sens commun:

le mou-

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operators pour organiser la reconnaissance banale de l'exotisme. Mais tout se passe aussi ailleurs. comme s'il y avait un exotisme réel. non plus à l'extérieur. mais chez nous. Comme si le mouvement de nos savoirs. de nos techniques. de ce qui régit nos
manières d'être. produisait du dépaysement. du méconnu. C'est en ce sens que l'anthropologue me semble utile. car il se

présente. par définition. comme une sorte de traducteur de cultures, si l'on me permet de simplifier ainsi la caractéristique de la discipline. Il doit être capable de donner sens pour telle ou telle part de sa propre culture. alors que se trouvent en cause les thèmes. les éléments. les caractéristiques d'une culture en mouvement. et pour cela mal connue. L'anthropologue est un décrypteur. Dans la mesure où il peut monter les mécanismes intellectuels et méthodologiques qui permettent de traduire ce qui est extérieur à notre univers. il peut aider à décrypter aussi ce qui. dans notre propre monde. se trouve sous la poussée de la modernité. et nous paraît. comme tel. mal repéré. difficilement identifiable et éventuellement insoluble puisque dépourvu de défmition. Face à cet incompréhensible. l'anthropologue ne sortira ni colombes. ni lapins. ni foulards de son chapeau. Sa réponse n'aura rien d'exclusif. Mais ce qu'il a à dire peut permettre de cheminer mieux vers une réponse. Je voudrais vous en donner deux illustrations très simplifiées. J'avais été assez intéressé. à l'occasion d'un voyage aux EtatsUnis. par l'étude que conduisait Sherry Turkle. une jeune femme du M.lT.. à propos de la population des passionnés de l'informatique. Cette recherche avait ceci de particulier que son auteur se présentait à la fois comme compétente dans le domaine propre aux informaticiens. et dans celui des ethnologues et des anthropologues. Elle était partie de cette idée qu'une sorte d'archipel se constitue par la culture informatique et la population adonnée à l'informatique. et que cet archipel pourrait s'avérer aussi inconnu que ceux de la Polynésie. étudiés au début de ce siècle. Il fallait donc. dans son esprit. user d'une démarche proprement anthropologique. ethnologique. C'est ce qu'elle a fait. Et cela s'appelle en traduction française: Les enfants de l'ordinateur (Denoël. 1986). Le résultat montre l'existence d'une véritable culture propre à cette population liée à l'ordinateur. avec sa manière de définir et de constituer le lien social. sa manière de construire le réel. des langages. des symboles. des signes. des connivences. Ici 17

.

l'enquête ethnologique faisait incontestablement apparaItre d'une manière un peu plus intéressante ce qui était propre à notre univers (l'informatisation de la société) et à la population passionnée qui se crée à l'intérieur de l'univers d'une société informatisée. D'ailleurs, la méthode a été reprise par un sociologue de Strasbourg que j'apprécie beaucoup, Philippe Breton, qui a publié, en 1990, un ouvrage intitulé La tribu informatique. Vous voyez d'ailleurs à quel point le vocabulaire fait clin d'oeil: qui dit "tribu" dit, selon l'usage commun, "ethnologie, anthropologie". Je prendrai, en second lieu, un exemple relatif à l'étude de notre rapport aux images G'entends, à une culture de l'image, à un monde où l'image peut être synthétique, où le pseudo-réel ou le virtuel occupe une place). Là encore, l'on s'aperçoit que, notamment en Amérique du Nord, des recherches ont été entreprises selon l'esprit ethnologique pour accéder à cet espace culturel un peu étrange, un peu déconcertant, qu'est l'univers des images que nous fabriquons Ge veux parler de l'image numérique et non pas de l'image analogique que nous utilisons pour représenter). En effet, nous essayons de nous relier à cet univers si prégnant au sein duquel nous sommes baignés; nous y trouvons un plaisir ou un investissement de désirs, quelquefois, mais nous ne sommes pas clairement conscients de ce que signifie cette appartenance. D'où l'intérêt de ces travaux d'ethnologues et d'anthropologues. (Je me permets ici une petite réclame pour ma revue, Les cahiers internationaux de Sociologie, qui a publié un numéro spécial en 1987, intitulé: "Nouvelles images, nouveau réel"). - 2 - Avec la modernité - j'emploie ce mot par commodité, comme postmodernité, il ne faut pas prendre cela trop au sérieux nous vivons dans une société que l'on peut dire de plus en plus métrisée, où s'affirme la suprématie du nombre, de la mesure, où la construction du réel dépend de plus en plus du numérique, du statistique. Ceci est assez banal, mais encore fallait-il le rappeler. Nous savons très bien que nous sommes comptés pour faire une population d'électeurs potentiels, de consommateurs potentiels, d'avaleurs d'images potentiels, etc... Et que tout ceci donne lieu à des mesures, à des audimats, ou à des "mat" d'autres sortes...

-

18

Je dirai que dans un univers comme celui-ci, où le statistique, le numérique, le nombre prévalent, l'anthropologie incite à renforcer la considération qualitative. L'anthropologie aide à reporter l'accent sur la relation du .social aux valeurs, aux symboles, à l'imaginaire, aux croyances, à des univers rendus plus périphériques dans notre système et notre dynamique sociale et culturelle. Pour exprimer cela par une. formule, je dirai que l'anthropologie nous aide à tenter de donner réponse à la question du sens et à la question de l'éthique, c'est-à-dire à la question des normes, des codes, des modèles qui peuvent orienter des conduites et pas simplement à focaliser toute l'attention sur les mesures, sur les nombres, sur les performances qui se traduisent en mesure. Je ne dis pas qu'il faut chasser le numérique l'on sait bien qu'il s'impose à nous, en nombre de chômeurs, en bilan des échanges, etc Mais, je dis que, au-delà de tout cela, il y a autre chose qu'il faut affirmer; sans quoi nous serons les enfants du nombre; c'est-à-dire que nous ne serons plus rien.

-

- 3 - Cette

fois, nous rejoignons précisément

le thème de

cette conférence. Il me semble que l'anthropologie permet de placer sous un éclairage différent les effets d'ordre et de désordre. En effet, et contrairement à des conceptions communes et trop vulgarisées, il apparaît aux anthropologues que les sociétés qu'ils étudient, les sociétés anthropologisées si l'on peut dire, ne font pas de la tradition le moyen d'un conformisme simple, d'une continuité simplement entretenue, ou d'une reproduction sociale à l'identique, si l'on raisonne en terme de reproduction. Au contraire, les sociétés de la tradition traitent plutôt cette dernière

comme une mémoire, au sens -quasiment - où le lexique des
informaticiens nous fait utiliser le mot. Là se trouvent stockés, du savoir, de l'information, des références symboliques, des modèles d'action. Cette mémoire peut être programmable afin de répondre à l'inattendu, à des situations imprévues. Plus exactement, il y a une mémoire qui permet de régler la routine, en quelque sorte, les problèmes de la vie courante, et une mémoire, programmable elle aussi, pour régler les problèmes imprévisibles; ceux qui justement font impression de désordre.

Les sociétés de la tradition n'ignorent pas que la vie est mouvement et que tout mouvement pose le problème du rapport ordre - désordre. D'une certaine façon, les sociétés de la tradition identifient le désordre comme une sorte d'énergie sauvage 19

qu'il faut domestiquer; un peu comme nos ingénieurs savent le faire. La lecture du rapport Ordre et Désordre renvoie ainsi à une sorte d'énergétique, qui n'est pas traduite en formule, mais en symbolisation, en ritualisation, et verbalisée. Ces sociétés de la tradition recherchent moins la suppression du désordre que son traitement. S'il s'agit d'une source d'énergie, sauvage, et donc capable de ravager, alors il faut la traiter, et concevoir les dispositifs sociaux qui vont permettre cette conversion, elle même productrice du social, du sens, de la possibilité pour les hommes de vivre ensemble. Tous les dispositifs sociaux, culturels, politiques sont des machines productrices d'ordre dans les sociétés de la tradition. Elles recourent pour cela au symbolique, aux rites, à l'imaginaire. Il y avait notamment, à l'époque où j'écrivais un de mes ouvrages d'anthropologie politique, un mécanisme des sociétés de la tradition qui me fascinait et dont je me disais qu'il aurait peutêtre quelque sens pour nos propres univers. Il s'agit des mécanismes d'inversion sociale, qui permettent aux pouvoirs traditionnels, avec une certaine périodicité, d'inverser les hiérarchies, les rapports de force, les rapports inégaux, et de libérer des tensions sous contrôle du sacré et dans la ritualisation, en faisant surgir de cela un ordre ravivé. Je ne dis pas qu'il s'agissait d'un ordre transformateur des rapports sociaux et des systèmes politiques, mais je dis que c'est un ordre qui savait désamorcer les tensions sociales en passe de devenir difficilement supportables. Cela dit, il ne faut pas rêver de tout cela comme d'une nouvelle utopie pour nous; ce serait une autre version du mythe du bon sauvage. Ces mécanismes-là ont existé tant que la tradition a été active, suffisamment vigoureuse. Mais je veux dire qu'il y a là une théorie particulièrement intéressante du rapport "Ordre et Désordre", qui fait sens pour nous quelles que soient les disciplines à partir desquelles nous posons la question. Les Dogons du Mali ont cette sagesse de dire que les sociétés doivent éviter deux périls mortels: l'absence de mouvement, équivalente à la mort, et le trop de mouvement, le mouvement non contrôlé, qui conduit au chaos et à la destruction. D'où l'enseignement: entre l'inertie et l'embarquement dans le chaos, il y a la place pour une négociation assez compliquée de la relation entre Ordre et Désordre.

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-1Après ce préambule, venons-en maintenant au thème même du Désordre. Il me semble que toute civilisation peut être définie de quelque manière par le mode dont elle traite les effets d'ordre et de désordre; dont en résultent sa conception du monde, sa conception d'elle-même et sa conception de l'homme. Sans doute, il y a là quelque chose de fondamental, à partir de quoi une évaluation des sociétés et des civilisations devient possible. Aujourd'hui, si l'on s'en tient aux apparences, c'est la figure du désordre qui se trouve indiscutablement placée au premier plan, parce que nous sommes dans un monde de transformations accélérées, de turbulences, de problèmes irrésolus, non seulement pour ce qui concerne notre univers immédiat - j'entends ce qui est de notre propre pays mais aussi pour ce qui concerne l'environnement de ce pays. Cette impression de désordre se situe en divers lieux. On la trouve tout d'abord dans la connaissance scientifique, qui, permettez-moi cette trivialité, ne fonctionne plus du tout à l'ancienne. Nous voici en effet, depuis une vingtaine d'années, très éloignés de l'affirmation selon laquelle l'univers serait désormais sans mystère. Qui oserait soutenir ce point de vue maintenant?

-

Pourquoi ce bouleversement? D'abord parce qu'il s'agit d'une science ouverte à la complexité, à l'aléatoire, moins astreinte aux déterminismes, aux déterminations, plus préoccupée du jeu des possibles, selon la formule de François Jacob, plus soucieuse des bifurcations qui excluent les interprétations unilinéaires. Voilà donc une première raison de nous trouver devant un paysage scientifique qui paraît lui-même bouleversé, de quelque façon, désordonné, alors que c'est à la science qu'on demande de faire ordre, comme aux idéologies, comme au discours de la transcendance autrefois. En deuxième lieu, cette science bouleversée recourt à des formulations d'allure déconcertante. Ici, je vais céder un peu à la facilité, en évoquant trois des expressions particulièrement évocatrices de cet état, parmi celles qui ont été les plus diffusées et les plus vulgarisées:

. Première formule:

Ordre par fluctuation. (Prigogine et

Stengers,La nouvellealliance).Cetteformuleexprimele fait
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que des nouveaux états de la matière peuvent se réaliser à distance du point d'équilibre et dans des conditions de fluctuation difficilement maîtrisables. formulation: Ordre par le bruit. (Henri Atlan, homme polyvalent, polysémique, biologiste, philosophe, talmudiste...). L'image signifie que la perte d'information et le hasard peuvent engendrer de la signification et de l'organisation. Bien sûr, le terme "bruit" ne renvoie pas ici au vacarme exprimé en décibels, mais à la théorie de l'information. . Troisième formule: auto-organisation. (Jean-Pierre Dupuy). La formule affirme une certaine autonomie des systèmes, capables de créer de l'ordre par eux-mêmes, d'avoir en même temps la "conscience" de ce qu'ils sont, et la capacité de s'auto-générer et de se réguler. Tout ceci peut apparaître assez surprenant. Nous sommes bien loin de la présentation d'une science avec discours sur la prédominance des déterminismes et la très faible part de la liberté sur le jeu des causes et des effets. Et même loin d'une science telle que la présentait Jacques Monod il n'y a pas si longtemps, en termes de hasard et de nécessité. Dans toutes ces formulations, la nécessité s'évapore, en effet, si je puis dire. Enfin, cette science bouleversée prend la forme d'une chaologie. Aux Etats-Unis, au Québec, au Canada, j'avais été frappé par le succès que connaissent toutes les recherches qui se présentent sous la rubrique "chaos", science curieuse, centrée sur l'étude des turbulences, des mouvements d'apparence erratique, des phénomènes apparemment les moins ordonnés et à propos desquels se manifestent des "attracteurs", éventuellement producteurs d'ordre à l'intérieur de ces désordres. Et là bien sûr, toute une série d'applications commence déjà à se faire, ou tente de se faire. Les plus connues sont relatives à la météorologie. C'est ce qu'on a appelé l'effet papillon: c'est-à-dire l'idée, trivialement traduite, que, si un papillon bat des ailes au-dessus de Pékin, il peut y avoir une grande tempête au-dessus de San Francisco. Ceci renvoie à des séries d'effets que l'on avait l'usage de négliger dans la science ordinaire de naguère. Et cela va très loin: on a tenté d'utiliser les premiers acquis de la chaologie, de la dynamique non linéaire, etc., à la connaissance de nombreux 22

. Deuxième

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