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Les loisirs à la conquête des espaces periurbains

De
328 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296305700
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LES LOISIRS

À LA CONQUÊTE PÉRIURBAINS

DES ESPACES

Collection Tourismes et Sociétés dirigée par Georges Cazes

G. CAZES,Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé.

M. PICARD, Bali: tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie. G. RICHEZ, Parcs nationaux et tourisme en Europe.

M. MAURER, Tourisme, prostitution, sida. H. POUTET, Images touristiques de l'Espagne. M. SEGUI LLINAS, Les Nouvelles Baléares. A paraître: D. ROLLAND, (ouvrage collectif) Tourisme et Caraïbes. A. DE VIDAS, Mémoire textile et industrie du souvenir dans

les Andes.

@ L'Hannattan, ISBN:

1995 2-7384-3433-9

Olivier

LAZZAROTTI

LES LOISIRS À LA CONQUÊTE DES (ESPACES PÉRIURBAINS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A trois Amours, A F. Schubert.

INTRODUCTION

De tout temps les hommes, mus par la curiosité, la cupidité, ou, tout simplement, l'envie de se détendre, ont, collectivement ou individuellement, cédé au même vertige: se déplacer, repousser les limites de l'espace connu et maftrisé, le territoire. Les formes et les finalités de cette mobilité se sont, constamment, enrichies: aux explorations succèdent les flux commerciaux, migratoires puis touristiques, pour n'évoquer qu'eux. Depuis son invention, au XIXème siècle, par les Anglais, le concept de "tourisme"!, et sa réalité, n'ont cessé, avec des hauts et des bas, de se développer: Le saut le plus spectaculaire est celui de l'après Seconde guerre mondiale où le nombre des touristes a été multiplié par près de trente, hissant cette pratique au rang de phénomène de masse. Seul un faisceau convergent de causes multiples peut rendre compte d'un tel phénomène. Les bouleversements dans les systèmes de valeurs sociales, l'enrichissement global des pays riches, rendu possible, entre autres, par l'urbanisation des populations, comptent, ainsi, panni les facteurs moteurs fondamentaux. La "Révolution des transports", maritimes, terrestres mais surtout aériens a, pour sa part, considérablement amplifié le phénomène. La quasi totalité de la planète, devenue le "villagemonde", est, désonnais accessible aux flux touristiques qui dessi-

1. La définition actuelle de l'O.M.T. fait du touriste un "visiteur temporaire qui séjourne au moins 24 heures dans le lieu qu'il visite" 5

nent un maillage, certes très irrégulier, mais en progrès pennanent et élaboré en véritable système: les trente dernières années ont été celles du déploiement, de la conquête, certains pourront dire de l'invasion, touristiques à l'échelle mondiale. Les chiffres sont assez connus pour ne pas être détaillés: l'O.M.T. recense, aujourd'hui, un peu plus de 425 millions de touristes internationaux chaque année dans le monde, ce qui représente une recette totale évaluée à près de 250 millions de dollars ! Des espaces entiers ont été asservis à l'activité touristique, qu'il s'agisse des guirlandes de stations balnéaires ou de sports d 'hiver dont les différentes générations se juxtaposent et offrent, par leur organisation, leur architecture et leur fréquentation, des spectacles différents. Certains pays, en particulier dans le Tiers Monde, ont beaucoup investi dans cette activité au point d'en faire l'une de leurs bases de développement économique. Plus qu 'hier, donc, le tourisme fait partie de nos sociétés. Il s'y inscrit dans le cadre d'une mobilité ancestrale, en tant qu'aspiration, reconnue et valorisée, aux loisirs, en tant que droit. Les espaces d'accueil en portent les traces, et parfois, loin des sociétés qui le génèrent: des régions entières vivent au rythme des allers et venues touristiques, s'animent pendant la saison, puis s'endonnent dans une sorte d'atmosphère quasi-lunaire lorsque, la saison passée, l'espace, resté seul, porte les squelettes sans vie, des activités des beaux jours. Les régions touristiques offrent, la plupart du temps, des caractères géographiques exceptionnels: climat, littoral, montagne, histoire, etc. Le touriste ne s'intéresse pas au banal, au quotidien. Qui rêverait de passer ses vacances en plein cœur de la Beauce? Le tourisme est spectacles et images. Il puise son inspiration dans la mise en scène d'espaces extraordinaires, au sens le plus littéral du tenne, c'est-à-dire étrangers à l'environnement habituel. Il se répand massivement, mt-ce au prix d'incroyables concentrations humaines qui renvoient, immanquablement, d'ailleurs, le citadin occidental à son "genre de vie" le plus quotidien. Là est, sans doute, l'un des paradoxes les plus criants de cette activité et, pourquoi pas, de l 'homme lui même, tiraillé entre son envie d'aventure, d'inhabituel et celle d'une vie sociale bien pleine... Le résultat, sur l'espace, est immédiatement appréciable. 6

Si l'effet spatial du tourisme est si fortement visible, c'est que le tourisme, comme n'importe quel flux, est porteur de tous les signes qui y sont associés: il met en mouvement des hommes qu'il faut accueillir et, si possible, retenir, des devises mais aussi des infonnations, sous fonne de systèmes de valeurs qu'il faut, par un traitement adéquat de l'espace, symboliser. La recherche en matière de tourisme a suivi le phénomène avec un décalage plus ou moins long. Dépassant le stade de la description, les auteurs de différents horizons, sociologues, économistes, géographes, ont structuré les grandes problématiques en même temps qu'ils forgeaient les outils conceptuels capables de les développer. Parallèlement, les Institutions consacraient la reconnaissance de l'importance de cette activité: création de l'Organisation Mondiale du Tourisme, de Ministères chargés de son organisation et de sa promotion à l'étranger, d'écoles et de diplômes ouvrant les voies des carrières offertes, apparition d'une littérature abondante, etc.. Cette "banalisation" du tourisme ou, du moins, du discours sur ce sujet risquerait d'appauvrir l'intérêt que l'on peut y consacrer, si la complexité croissante de nos sociétés et le regard curieux de certains observateurs, éclairé par des jeux d'échelles, n'avaient ouvert d'autres horizons. Pour ne citer qu'elles, quelques études ont montré que le tourisme, lui aussi, avait ses lieux communs et que l'on pouvait en sortir. J.M. DEW AILLY (1990) a prouvé que le tourisme pouvait, aussi, concerner des espaces à climat dégradé et à réputation plutôt médiocre; M. BERRIANE (1991) a montré que le mouvement concernait aussi les populations des pays du Tiers Monde, et pas seulement leurs espaces d'accueil. Peu à peu, cela confinne que le tourisme et les valeurs qu'il induit, imbibent, peu à peu, l'ensemble des espaces et des échelles de vie des habitants de la planète, selon des rythmes qui sont, au demeurant, fort différents, mais le mouvement est, semble-t-il, bien lancé. Nul doute, donc, que les sociétés occidentales sont les premières, sinon les seules, à eni~nregistrer les effets et que, dans ce sens, les observations doivent y être particulièrement scrupuleuses.

Qui n'a jamais eu à subir, un dimanche soir, par hasard ou pris dans le flot général, les files d'attente des automobiles de
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retour en ville, à l'instar de celles qui, chaque matin de la semaine, ralentissent les flux entrant dans la cité? Qui n'a jamais profité du soleil printanier d'une journée d'avril pour s'évader quelques heures dans une des si riches forêts qui "ceinturent" la métropole parisienne ou pour rêver d'être Roi aux portes des somptueux
châteaux laissés en témoignage de notre Histoire? La liste pourrait

s'allonger considérablement tant les occasions et les sollicitations de s' "échapper" de Paris ou de son agglomération sont, aujourd 'hui plus qu 'hier, devenues nombreuses! Comportement de l'immédiat, du temps court, ramené, pour ainsi dire, au quotidien, dépassant rarement les deux jours libres de fin de semaine, une autre invention anglaise, le week-end, ces pratiques de loisirs, très différentes du tourisme, pourraient, à la limite, passer inaperçues. Elles se déploient, il est vrai, à la périphérie des plus grandes villes, les métropoles, c'est-à-dire en dehors des espaces spectaculaires que l'on évoquait à propos du tourisme et à l'ombre des grands courants migratoires des vacances. Et pourtant~ lêspr~Uques. de loisirs péri urbains sont, sans doute, plus anciennes que celles de tourisme proprement dit, comme le rappellent les châteaux du Val de Loire, "résidences secondaires" des souverains français. Popularisé essentiellement à la Belle Epoque (les guinguettes) et pendant l'Entre-DeuxGuerres, le véritable phénomène de masse se développe au cours des "Trente Glorieuses" et ne se ralentit plus dans la mesure où ses racines se situent de manière beaucoup plus directe au cœur du processus de métropolisation des espaces: l'apparition de formes de mises en valeur originales et spectaculaires en souligne le dynamisme, qu'il s'agisse du parc Astérix ou du très médiatisé Eurodisney. .. Le mouvement est, tout à la fois, trop récent et trop complexe, pour être appréhendé, statistiquement du moins, de manière simple. Pourtant, à la seule échelle de la métropole parisienne, quelques indicateurs en révèlent toute la portée: les visiteurs se comptent par millions. M. CARMONA (1979), déjà, estimâit à 60 millions le nombre de visites des seules forêts circum-parisiennes. Rapportés à l'échelle d'observation, ces ordres de grandeurs sont fabuleux et pulvérisent, en matière de flux, les données du tourisme mondial. Les pratiques de loisirs périmétropolitains sont, en réalité, un phénomène de première 8

importance! Leur étude ouvre un des champs d'exploration les plus complexes et les plus riches en la matière. A priori marginales dans l'ensemble des activités de notre société, elles ne cessent de renvoyer aux ressorts les plus profonds qui l'animent: comment des espaces aussi différents, voire aussi éloignés, des espaces du tourisme traditionnel sont-ils, aujourd'hui, des lieux d'accueil de récréation? L'approche d'un phénomène passe, au préalable, par sa définition claire. Ici, plus qu'ailleurs, compte tenu de la complexité du sujet, une clarification s'impose. Entrer dans les détails relève d'une autre démarche, celle d'une thèse2, par exemple, et c'est pourquoi nous ne retiendrons, ici, que les éléments absolument indispensables à la bonne compréhension du sujet: comment distinguer une pratique typiquement périurbaine d'une autre ? Tous les auteurs s'entendent sur le fait que toute activité de loisirs peut se définir par un déplacement et un séjour. On peut, ainsi, en croisant simplement ces deux paramètres, en distinguer quatre types. Les loisirs domestiques sont ceux qui se pratiquent à domicile: regarder la télévision, s'adonner au bricolage, etc. Sans déplacement et sans temps bien précis, ils échappent, de fait, au champ géographique. Les loisirs de voisinage se pratiquent à une très faible distance de son domicile et, donc, n'imposent pas de véritable déplacement autre qu'à pied: aller à la piscine, au cinéma, etc. Ils concernent davantage ce que l'on pourrait qualifier le cadre de vie, l'environnement immédiat. Les pratiques de loisirs périurbains relèvent de la troisième catégorie, celle des loisirs de courte durée et de proximité, qui inclut les "excursions", considérées comme des "déplacements sans nuitée, d'une durée de quatre heures minimum et de vingt-quatre heures maximum" 3, le "day trip" des Britanniques, mais les dépassent pour atteindre les quatre nuits en dehors de son domicile, soit la durée de ce qu'il est convenu d'appeler un "pont". Audelà des quatre jours, nous entrons dans la catégorie des touristes à proprement parler.

2. Voir LAZZAROTII O. (1993) et (1994) 3. Définition de LANQUAR R. (1991), p. 52 9

Sans doute parce qu'ils en sont les précurseurs, cette réalité correspond assez bien à ce que les Anglo-saxons ont appelé "recreation", voire "out-door recreation". Le Français, quant à lui, n'a pas trouvé de mot simple pour désigner l'individu en loisir périurbain de courte durée et de proximité. Pour la simplicité du style, mais en en connaissant les limites, nous choisirons de parler de "récréationnistes". Peu importe, finalement, le mot retenu, pourvu que sa définition soit exacte. En dépit de cas exceptionnels fondés sur le recours à l'avion, ce type d'activité implique les espaces les plus immédiatement disponibles, en automobile donc, autour des grands foyers de la demande: les espaces périurbains. A l 'heure actuelle, dans les cas les plus favorables, on considère que la distance parcourue ne dépasse pas les 250 km. Les déplacements de masse, eux, ne devraient pas, quant à eux, se produire au-delà des 100. Voilà donc tracée cette enveloppe qui, selon des modalités bien différentes, auréole les grandes métropoles de l'Europe occidentale. Par les implications sur la demande en transport, en hébergement et en restauration, ces flux se différencient très nettement des va-et-vient touristiques. En dehors de l'aspect locatif simple, c'est la fréquentation qui permet de définir les caractéristiques de l'équipement de loisirs périurbains. Qui? Essentiellement les habitants de la métropole voisine en week end. Quand? Pendant les saisons intermédiaires. printemps et automne, le dimanche en début d'après-midi. Bien sar, chaque équipement connaft ses propres rythmes et ses clientèles superposées: de tourisme l'été, de voisinage l'hiver, de proximité le reste de l'année. Mais le fonds de clientèle reste, majoritairement, ce dernier. Le but de cet ouvrage est de livrer les conclusions d'un itinéraire de recherche au tracé inattendu. L'idée des loisirs périurbains nous est venue à la suite d'une nomination au lycée de Chantilly. Incontestablement, il s'y passe quelque chose. La forêt, l'hippodrome, le château, la réputation même du site donnent à cet espace communal une réalité géographique tout à fait originale. La circulation, souvent assez dense et le stationnement, régulièrement difficile à la lisière de la forêt contribuent, égale10

ment, à renforcer cette impression. Tout cela sera, quelques mois plus tard, confirmé lors des discussions engagées avec les
responsables communaux. Le travail du chercheur rendra, chaque

jour, plus évidente l'importance des activités de loisirs péri urbains, à commencer par celle des millions d'individus qui se mettent en mouvement. Le premier niveau d'analyse est, logiquement, spatial. La floraison d'équipements de loisirs est une forme d'appropriation, de modelage et d'organisation de l'espace. Le concept d'équipement, lui-même, a da être précisé. n induit une double réalité: par son aménagement, son conditionnement intérieur, il rend possible les pratiques de loisirs; par les flux qu'il engendre, la "polarisation", il contribue à structurer un espace périurbain souvent décrit comme "flou", c'est-à-dire mal , organisé. A toutes les échelles, les équipements de loisirs périurbains font, désormais, partie de cette "périphérie" et cela constitue une réalité incontournable. La double question qui, d'emblée, s'impose est, finalement, simple: qui va où ? Les Franciliens en week-end préfèrent-ils les équipements "naturels", "culturels" ou de "convivialité", comme les parcs de loisirs ? Mais l'intérêt est, également, dans le point de vue économique où de nombreuses questions apparaissent. Relayées par les média, elles peuvent, aussi, devenir des polémiques. Une analyse "à tête froide" s'impose. Les loisirs périurbains créent-ils des emplois? Créent-ils suffisamment de richesses pour servir d'activité économique de base aux effets d'entraînement suffisamment forts pour être capables de servir de substitution à une agriculture devenue déliquescente? Les loisirs péri urbains peuvent-ils, à terme, revitaliser les campagnes? En relais, se dégage l'analyse des acteurs: qui? Pourquoi? Comment? L'investissement de l'espace par ses pratiques, la "mise en loisirs" engage certains processus. Lesquels? Au-delà du rationnel, les loisirs renvoient très fortement à l'imager. Les loisirs sont, d'abord, les loisirs d'une société qui assure la promotion, consciemment ou non, par l'utilisation de son,temps libre, de certaines valeurs culturelles: 11

comment l'étude des équipements et de leur fréquentation permet-

elle de dégager les grands traits des aspirations aux valeurs de notre temps? Comment, en inversant la problématique, l'exercice des loisirs péri urbains influence-t-il, en retour, les pratiques "culturelles" au sens le plus large possible, de nos concitoyens? Quel sont, finalement, le rôle et la fonction, dans notre société, des loisirs péri urbains ? Dans certains cas, l'étude précise des équipements, à travers l'étude des choix d'aménagement qui sont faits, permet d'évoquer des questions qui, très vite, trouvent leur développement dans l'évocation des valeurs fondamentales de notre société: qu'est-ce que la culture? A quoi seIVent les musées? A quoi sert l 'Histoire ? Enfin, la prolifération des équipements de loisirs influence les espaces qu'ils occupent. Par la diffusion d'images positives, ils en modifient la perception ainsi que le vécu, tant auprès des habitants que des visiteurs, et, donc, à terme, la valeur d'usage. Combien de lotissements ont-ils le golf comme prétexte? Les loisirs périurbains peuvent, ainsi, être utilisés comme des outils de l'aménagement de l'espace selon des modalités bien variées. De proche en proche, ils peuvent, à l'occasion, seIVir de tremplin politique parce que, comme on le verra, les prix du foncier environnant peuvent subir de relatives modifications susceptibles d'attirer sélectivement telle ou telle catégorie de population... Toute politique d'aménagement, quelle qu'en soit l'échelle se doit, au moins dans le discours, d'intégrer la dimension ludique. Mais la problématique la plus centrale est, peut-être, là. Dans un contexte d'effondrement des fonctions de production traditionnelle des campagnes, qui aboutit à l'obsolescence du concept luimême, corrélatif de l'explosion urbaine à l'origine du puissant mouvement de métropolisation des espaces, l'étude des loisirs péri urbains conduit, directement, à une réflexion d'ensemble sur l'évolution des territoires de l'Europe occidentale. Le mouvement de métropolisation induit une redéfinition des rapports entre le centre de l'agglomération et sa périphérie, ce que l'on appelle encore la campagne. A l 'heure où, dans le cadre de la France, on reparle, bruyamment, du Grand Bassin parisien, il apparaît que les relations de dépendance 12

classique entre un "centre", le cœur de la métropole" et une "périphérie", son "périurbain", méritent d'être redéfinies. A l'heure de la turbulence touristico-Iudique, cas particulier de la mobilité générale, de la poly-spatialité et de la multi-fidélité aux lieux, nul doute que de nouvelles hypothèses de fonctionnement doivent être envisagées. C'est dans ce sens que toute notre réflexion prend son réel intérêt parce qu'il nous place résolument au cœur des grands enjeux du présent, mais aussi, de l'avenir de notre société. Elle constituera l'aboutissement conclusif de cet essai auquel doit conduire la démarche de cet ouvrage: présentation des racines historiques du phénomène; des acteurs et des logiques actuelles; des équipements de valorisation de la "nature", de la "culture" et des espaces de "convivialité"; effets des loisirs périurbains sur le milieu géographique. Le choix du terrain d'étude (fig. 1) ne permet pas d'apporter de franches réponses. Mais il a le mérite de soulever des questions. Parce que la partie nord de l'lIe de France, au sens historique du terme, comprise entre la Base de Plein Air et de Loisirs de Cergy, à l'Ouest, l'ensemble Montmorency-Enghien et la plaine de France, à l'Est et la ville de Compiègne, au Nord, constitue un terrain de déploiement tout à fait emblématique des loisirs périurbains, tant par l'espace en soi que dans la mesure où il ne comporte aucun des grands équipements de tourisme, bien différents des équipements périurbains, en particulier par leur fréquentation, de la périphérie parisienne: Versailles à L'Ouest et Eurodisney à l'Est. Plus loin encore, l'étude de cette partie du Bassin parisien peut être considérée comme un exemple tout à fait significatif de la métropolisation des espaces, en France d'abord, mais aussi à l'échelle européenne, et c'est tout ce qui en fait à la fois l'intérêt et la richesse.

13

Carte de localisation (Fig. 1)

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Ast : Astérix A: Auvers-sur-Oise Ch : Chantilly Cp : Compiègne Cr : Creil Be : Ecouen Eng : Enghien Erm : Ermenonville G : Gonesse I.A. : LIsle-Adam Lz : Luzarches FORETS: 1 - Montmorency; 6 : Compiègne.

M : Mirapolis Mc : Monteel My : Monunoreney M : Morienval P : Pierrefonds PSM : Pont-Sainte-Maxenee P : Pontoise Rt: Rethondes Ry : Royaumont S : Senlis

2 : Usle-Adam ; 3 : Camelle ; 4 : Chantilly; 5 : Halatte ;

PREMIÈRE PARTIE
LOISIRS ET ESPACES PÉRIURBAINS UNE RENCONTRE PARADOXALE MAIS PAS FORTUITE :

La "mise en loisirs" des espaces périurbains s'inscrit dans le prolongement d'un triple mouvement: les conditions de vie en ville, métamorphosées par le gigantisme des mégapoles, relayées par l'augmentation globale du niveau de vie des citadins et conditionnées par la promotion de valeurs attachées au temps libre stimulent largement la demande potentielle. Mais, concernant les racines profondes de ce phénomène, le débat n'est pas, pour autant, clos: la mégapole détruit-elle l'homme ou y trouve-t-iI, finalement, les voies de son épanouissement? Les loisirs périurbains sont-ils une nécessité mécanique de compensation des étouffements de la vie urbaine ou une aspiration stimulée par les possibilités qu'elle offre à ses habitants? Deuxièmement, apparus plus récemment comme sujet d'étude, les formes de la récréation de fin de semaine sont, pourtant, l'une des plus anciennes manifestations de désir humain de dépaysement. Nous évoquions les châteaux du Val de Loire comme forme "ancestrale" de résidence secondaire. Nous aurions pu parler des "Folies" du Grand Siècle. Ces pratiques ont, ensuite, pris d'autres expressions: des guinguettes aux parcs à 15

thème, n'y a-t-il pas qu'une mise à jour, une actualisation d'une tendance profonde? Quelles valeurs et quels acteurs ont engagé le véritable processus d'investissement ludique du périurbain ? Enfin, l'espace d'accueil n'est pas neutre et, dans une certaine

mesure même, il n'y a pas de quoi en faire une zone de loisirs particulière. Sur quels greffons les équipements de loisirs ont-ils pu trouver de quoi prospérer? Voilà, ainsi, lancés les premiersjalons d'une approche assez touffue.

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CHAPITRE

I

LA VIE DANS LES MÉTROPOLES: MYTHES ET RÉALITÉS

La définition des loisirs périurbains repose sur la fréquentation de proximité dominante. L'essentiel de la demande provient, donc, de la mégapole centrale qui en conditionne, largement, l'expression. Il semble, par conséquent, logique de s'intéresser à ses conditions de vie dans la mesure où la recherche des loisirs est, largement, celle du dépaysement qui, en l'occurrence, se comprend par rapport à un quotidien.

A

- Aux

sources de la demande:

le quotidien

Le premier élément initiateur des loisirs périurbains de masse est l'existence d'une demande de plus en plus forte. n n'en existe, à ce jour, aucune véritable étude et, c'est par des voies détournées que l'on doit s'en faire une idée. n est nécessaire, pour en cerner, dans la mesure du possible, les caractéristiques et les motivations, d'aller aux sources même du phénomène, c'est-à-dire sur les lieux de vie quotidiens que les citadins, dans leur quête du. dépaysement, cherchent à fuir à l'occasion de leur loisirs, qu'ils soient en week-end ou en vacances.

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L'analyse des racines de la demande nous fait entrer, de plainpied, dans celle d'une controverse, scientifique et médiatique, virulente. Les mégapoles étouffent-elles les individus? Créentelles tant de "déficits" que, les citadins, s'ils veulent, physiologiquement, psychologiquement et, même socialement, survivre, sont tenus de quitter leurs lieux de vie quotidiens, dès qu'ils le peuvent, pour se "ressourcer" ? Face à cette interprétation mécaniste des loisirs, périurbains ou autres d'ailleurs, on peut en proposer une autre: le mouvement de métropolisation s'est accompagné d'un très fon mouvement d'élévation du niveau de vie, d'information et de mobilité qui rend possible, aujourd'hui plus qu'hier, l'épanouissement de la personne à travers les occupations de son temps libre !
Mégapole ou uMonstruopole" ?

fi est devenu courant de dénoncer les excès générés par une croissance urbaine, faisant de la mégapole une "monstruopole"et rendant inacceptables les conditions de cette nouvelle urbanité. On trouve, sur cette question, tous les types de textes, depuis les journaux à grand tirage jusqu'aux ouvrages scientifiques en passant par des revues de vulgarisation. Au-delà de la réalité des faits, il est clair que, ainsi médiatisé, ce thème ne peut être sans effet sur l'imaginaire collectif et sur les migrations de loisirs. Deux axes principaux alimentent le discours sur la mégapole décrite sous l'angle de sa monstruosité. La mégapole, lieu de vie insalubre et agressif? Les mégapoles, et l'agglomération parisienne n'y échappe pas, sont décrites comme des espaces de vie devenus insalubres, voire dangereux, sous le double effet de l'exclusion des éléments naturels (les arbres, les espaces vens, etc.) de son paysage et de la pollution, en paniculier atmosphérique. Le numéro de mars 1994 de la revue "Science et vie" titre : "Santé et pollution, les dangers de la ville". On y montre que la pollution atmosphérique, directement liée aux activités et au biotope urbains, s'exerce, directement, aux dépens de l'homme. Pourtant, le contenu des textes conduit à nuancer le propos: U(...) si aujourd' hui nous savons parfaitement mesurer les principaux 18

polluants présents dans l'atmosphère, leur impact sur la santé humaine est difficile à établir." A partir du même programme lancé le 25 janvier 1994 par le ministère de la Santé "Allergie respiratoire, asthme, environnement", L'événement du jeudi fait son titre! sur "L 'ne-de-France malade de la pollution" et montre que ce fléau est le lot de presque toutes les mégapoles européennes. Ce danger est, donc, une réalité bien tangible dans le cas parisien et les efforts des pouvoirs publics, par l'intermédiaire d' organismes spécialisés, comme AIRPARIF ou le projet ERPURS2, pour en connaître la portée et en tenir informé le public en sont un témoignage bien réel, comme l'est, elle même, l'information télévisuelle sur la qualité de l'atmosphère diffusée quotidiennement. Dans un style beaucoup plus sobre, mais tout aussi inquiétant, on pourra mesurer, dans le numéro 44 des cahiers du C.R.E.P.I.F. (1993) l'ampleur et la diversité des problèmes qui ne se résument pas à la pollution atmosphérique. Les mégapoles sont de gigantesques organismes dont l'insertion dans l'écosystème "naturel" ne se fait assurément pas sans effets rétroactifs compatibles avec l'épanouissement sain de la vie humaine ou, du moins, tel qu'on peut l'imaginer. D'une manière générale, donc, c'est tout l' "environnement" urbain qui est marqué par un déficit d'éléments "naturels". Nul doute que la diffusion de ces idées n'influence fortement la demande en matière de pratiques de fin de semaine et la "ruée vers l'air" décrite par J. DUMAZEDIER, M. IMBERT et alii (1967), en l'occurrence vers les forêts périurbaines, va bien au-delà du simple jeu de mot. Protégé des calamités naturelles qui l'ont décimé pendant des siècles, le citadin se retrouverait confronté à de nouvelles vulnérabilités qui, finalement, constitueraient un danger non négligeable menaçant son existence physique ellemême mais auxquelles il pourrait échapper, en partie du moins, à l'occasion des "évasions urbaines". D'autres agressions sont, aussi, dénoncées. Parmi elles, le bruit apparaît comme l'une des causes les plus importantes des perturbations issues de la vie urbaine. Nombreuses sont les études

1. L'événement du jeudi, no 492, semaine du 7 au 13 avril 1994 2. Evaluation des risques de la pollution urbaine pour la santé 19

qui en examinent les conséquencesnéfastes et attirent l'attention de tous sur les dangers d'une surexposition à ce qui est décrit comme l'un des "fléaux des temps modernes". C'est tout un
numéro de la revue "Sciences et avenir" (1990) qui y est consacré et en dénonce les effets sur la santé. Son titre: "Santé: les ravages du bruit". Le citadin subit, incontestablement, ces déficits et ces agressions. Il y réagit, comme le montre le très sérieux ouvrage de G. MaSER (1992) par un stress. Souvent présentées sous un angle négatif, les conséquences de ce stress sur l 'homme méritent d'être nuancées, comme le font remarquer C. CHALINE et 1. DUBOISMAURY (1994, p.147) qui resituent assez clairement le débat: "Si l'environnement humain des grandes villes démultiplie incontestablement les risques de stress, ceux-ci varient considérablement selon les individus, leur âge, leur sexe. Bien plus, aux effets négatifs, nombre d'auteurs opposent ce qui est considéré comme positif: les opportunités créées par l'intensité des rapports entre individus. Le citadin, sans cesse confronté à une large gamme de stimulus, peut devenir de plus en plus apte à réagir, à pouvoir gérer des situations difficiles. Il s'ensuit, pour les plus disponibles, cumul d'expériences, enrichissement et d'une manière générale la possibilité de suivre des itinéraires personnels et professionnels plus stimulants qu'en d'autres milieux de vie." Notre propos n'est pas d'alourdir le discours. Pourtant, il ne faut pas négliger cet aspect, scientifiquement étudié, qui impose aux citadins des contraintes de vie comportant leurs difficultés, voire leurs risques. Les relativiser en les comparant avec celles des hommes du Moyen Age, par exemple, ou les discuter n'en atténue pas les effets négatifs. L'ouvrage, en aucun cas suspect de promouvoir l' "information spectacle", de C. CHALINE et J. DUBOIS-MAURY (1994) en constitue l'excellente démonstration. Ils rappellent (p. 55) : "Chacun s'accorde, aujourd'hui sur la nature largement anthropomorphique des dangers urbains et des risques qui en découlent. (...). Nombre de chercheurs en sciences humaines, (...), n' hésitent pas à faire de tous les risques et événements catastrophiques des productions socio-économiques." Il serait insensé de ne pas intégrer cette dimension dans la compréhension des processus de formation de la demande de 20

loisirs extra-urbains, d'autant plus que d'autres déséquilibres, davantagede nature sociologique,ont pu être présentés.
Un déficit de sociabilité? D'autres auteurs ont insisté sur toutes les ruptures - faut-il parler de traumatismes? - engendrées par le décalage par rapport à des conditions de vie plus traditionnelles, où l 'homme était décrit comme vivant en harmonie et avec la nature et avec ses congénères, dans des réseaux de sociabilité parfaitement stables et rassurants. Les effets diluants de l'hyper-concentration urbaine n'ont cessé d'être décriés. Sans en faire l'inventaire exhaustif, il est, là aussi, indispensable d'en donner un aperçu. Le citadin contemporain, nous dit-on, a perdu une partie de ses repères classiques. Sans insister sur les effets catastrophiques du chômage, particulièrement celui des jeunes, de la marginalité, popularisée par le film "une époque formidable" sur la "nouvelle pauvreté", et de la délinquance qui en découle et qui renforce le sentiment d'insécurité qui, fondé ou non, diffuse la peur, on ne peut que constater, simplement en se déplaçant en ville, la déstructuration de certains quartiers où les repères habituels, à commencer par la rue elle-même et suivie de près par la notion de quartiers en tant qu'espaces vécus, semblent avoir disparu. On évoque, alors, la fin des lieux de la sociabilité urbaine, comme l'exprime, notamment, M.I. BERTRAND (1974, p. IV 20) : "L'une des plus grosses erreurs est sans doute d'avoir supprimé totalement la
rue sans la repenser. La conscience spatiale du quartier se forme à

partir de cheminements comme le montrent les plans des quartiers dessinés lors des entretiens. La rue offrait des balisages spontanés que rien n'a remplacé." Les formes les plus récentes de l'urbanisation, celle de la métropolisation véritable, ont, semble-til, aggravé ce sentiment, comme l'écrit M.J. BERTRAND (1978, p. 25) : "Alors que la ville traditionnelle est sécurité par la continuité qu'elle établit avec le passé, donnant force aux rêves, le quartier planifié, cité d'immeubles collectifs ou de pavillon, est généralement ressenti comme un lieu centripète, clos (.. .)." H. VIELLARD-BARON (1992, p.205) confirme, à propos d'ensembles récents, ce sentiment: "Sur la Z.A.C. La Noé (commune de Chanteloup-Les- Vignes), beaucoup se plaignent du 21

manque de relation. Dans le souvenir, ils enjolivent la qualité du lien social originel: "tout était propre. Il y avait des fleurs .. on s'entraidait.. on s'amusait ensemble" . Les solidarités de voisinage héritées d'une cité devenue mythique se sont réduites à des liens de survie -parce qu'on ne peut pas faire autrement" -." Tout se passe, donc, comme si I'hyper-urbanisation troublait le sentiment d'appartenance des individus à un lieu, les privait d'une véritable identité territoriale, un clocher par exemple, et diluait les repères spatiaux qui les ancrent dans un espace et à travers lesquels ils existent. Les difficultés de la vie quotidienne liées à l'étroitesse fréquente des habitations, par ailleurs, n'arrangent certainement pas les choses. La pratique des loisirs de fin de semaine peut apporter une compensation parce qu'elle permet aux gens de se forger un identitaire spatial avec des lieux choisis, où ils se sentent bien et à travers lesquels ils trouvent le mode d'expression que la vie urbaine quotidienne ne leur apporte pas, ou pas assez. Elle peut, aussi, être le moyen de (re)nouer des relations humaines distendues par les conditions de vie métropolitaine. Une revue de grand tirage, "Géo", dans un numéro consacré au "Grand Paris" (1991) ne manque pas l'occasion de développer le thème de la "foule solitaire" (p. 159) : "Cadre de vie principal pour la plupart des hommes dans les sociétés industrielles, la commune urbaine rassemble les individus en même temps qu'elle les isole. En France,l' embrasement des banlieues ne doit pasfaire oublier le véritable problème de société: ce qui menace le plus les individus dans les grandes villes, c'est moins l'insécurité qui barricade certains chez eux que l'indifférence systématique et généralisée manifestée par les uns à l'égard des autres. Là est la source du malaise profond. La foule escamote la personne, l'anonymat lui fait perdre son identité. Et la solidarité ne joue

pas."
La vie urbaine est devenue le mode de vie "normal" de notre société. Ses excès ont contribué à en faire, finalement, le procès, dans une sorte de rejet un peu catégorique. Nous concernant, la conséquence directe est d'interpréter les pratiques de loisirs de fin de semaine comme un mouvement de compensation mécanique dont les sources principales seraient les frustrations, les déséqui22

libres, les désordres, cenains disent les "pathologies", induites par la vie métropolitaine. A titre d'exemple, on peut reprendre les tennes de P. GEORGE (1990, p. 169) : "(...)face aux exigences et aux contraintes de la vie dans un espace indifférent ou hostile, dans la mesure où la somme des insatisfactions est supérieure à celle des satisfactions, on cherche une compensation dans l'anormal: l'évasion périodique vers l'imaginaire, le mythe des
vacances. "

B - La vie en ville:

images, discours

et réalités

Le discours sur la vie dans les mégapoles se serait-il emballé, emponé par le récit spectaculaire des inégalités les plus criantes et les plus infâmes? La ville, (paniculièrement la mégapole devenue "monstruopole") serait-elle, finalement, devenue le principal prédateur de ses propres occupants, les citadins? Mais n'y a-t-il pas, au-delà d'une réalité un peu incenaine, une pan mal contrôlée de peur collective? Les mots n'auraient-ils dépassé, en partie du moins, la réalité, comme semble le suggérer, à propos d'une mégapole pounant en proie aux pires problèmes, puisqu'il s'agit de Mexico, J. MONNET (1993, p. 183) : "Le discours catastrophiste aujourd' hui hégémonique renvoie au sentiment d'impuissance des groupes dominants, et de l'Etat au premier chef: le modèle socio-spatial mis en œuvre dans le centre-ville n'arrive plus à s'imposer à tout l'espace urbain et à diffuser
l'ordre politique et social désiré." ?

Les situations ne sont guère comparables. Mais la mise en garde mérite, amplement, d'être retenue. Les contraintes de la vie métropolitaine, ses ruptures, sont-elles une réalité généralisable à l'ensemble des habitants ou faut-il en relativiser la ponée, sans, par ailleurs, en minimiser la gravité? Autrement dit, le discours obscurcit-il, ne serait-ce qu'un peu, la vision de la réalité? Même si, dans le processus de fonnation de la demande, la perception de l'espace quotidien joue un rôle au moins aussi détenninant que l'examen de la stricte réalité, l'analyse de cenaines données concernant la population de l'Ile-de-France ellemême, impose la prudence. Examiner les propos sur la ville, ceux

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qui fabriquent son image et, dans une moindre mesure, sa perception, est aussi important que d'insister sur ce qu'ils ont d'abusif. n ne serait, pourtant, pas conforme à la réalité de dénigrer totalement les conditions de vie en ville car l'examen, à peine détaillé, de l'état global de la population des Franciliens se pose en contradicteur pertinent. Les budgets "temps et argent" des loisirs D. CLARY (1993) montre comment l'histoire récente du temps libre qui débute, véritablement, en France, avec le Front populaire, fait une part de plus en plus belle aux loisirs, ce que J. DUMAZEDIER (1988) appelle la "Révolution culturelle du temps libre" dont l'irruption est présentée comme essentielle dans le fonctionnement de nos sociétés (1988, p. 30) : " Nous ne reprendrons pas à notre compte l'expression "d'inversion historique" employée par Herbert Marcuse (1962) pour désigner l'apparition d'une relation inversée entre temps de travail et "temps libre" dans la société américaine. Mais c'est un phénomène social du même genre qui s'est produit récemment en France. Il est, dans notre hypothèse, de la même portée historique". On retrouve, p.212, la même emphase: " Il semble bien que l'on soit en présence d'une de ces "révolutions silencieuses" des mœurs et des morales (.. .). Elle dépasse les révolutions politiques. Elle change peu à peu les modes de vie tout entiers d'une société: mentalités et structures. Le "temps libre" hebdomadaire est ainsi passé de 24 heures et 16 minutes en 1975 à 28 heures et 28 minutes en 1985, selon les sources du même auteur (1988, p. 28). Sans insister sur les détails d'un tel bouleversement, on doit, cependant, noter les tendances récentes au morcellement de ce temps libre qui se concrétise par la multiplication des courts séjours, principalement de week-end, qui ouvre la voie des loisirs de proximité et, donc, périurbaines. Ce temps libéré ne reste pas temps mort. Même si l'importance exacte du budget consacré aux loisirs reste mal appréciée par les statisticiens, toutes les données font état d'une tendance générale à l'augmentation, notamment relative. Les données de l'I.N.S.E.E., qui doivent être prises comme des ordres de grandeurs, le soulignent néanmoins. En 1959, le poste 24

"loisirs et culture" dans la consommation des ménages représente 5,4 % alors qu'il est passé à 7,4 % en 1989... Les valeurs fondatrices des loisirs Un autre phénomène accompagnant la métropolisation est la promotion des valeurs associées au temps libre. J. KRIPPENDORF (1987, 144-145) s'en fait, parfaitement, l'écho: "Jusqu'à une époque récente, le travail était unanimement considéré comme le centre de la vie. (.. .). presque toutes les études qui ont été faites sur la modification de l'échelle des valeurs dans notre société se rejoignent sur un point: le temps libre est au cœur des préoccupations de la vie, il est devenu le véritable moteur de l'évolution des mentalités." Au fond, c'est une conception beaucoup plus positive des pratiques touristico-Iudiques qui peut être déduite de ces quelques réflexions. L'homme trouve dans l'utilisation, libre et choisie, de ses temps libres les voies de sa réalisation personnelle. Une interprétation aux antipodes de la précédente et qu'exprime ainsi J. DUMAZEDIER (1988, p. 47) : Le loisir devient une "forme nouvelle d'affirmation de soi" ; "Pour exprimer que ce temps social à soi est d'abord une conquête sociale, qu'il n'est pas d'abord un temps psychologique mais un temps que la société, à un moment donné de ses forces productives, peut libérer pour le sujet social en dehors des temps socialement contraints ou engagés, pour montrer que ce temps social a pour fonction majeure de permettre toutes les formes possibles d'expression individuelle ou collective de soi, pour soi, indépendamment de la participation institutionnelle qu'impose le fonctionnement utilitaire de la société, nous parlerions volontiers d'un temps ipsatif'. Le loisir devient l'affirmation d'un "vivre-pour-vivre "(p. 48) qui renvoie plus ou moins à "l'errance", produit de l'imagination, support des mythes de notre société mais aussi de nos rêves. Dans un système où ce ne sont plus les convenances institutionnelles, fussent-elles festives ou ludiques, qui soumettent l'individu, mais l'inverse, le

choix des pratiques de loisirs" offre des degrés de liberté
inconnus dans les siècles passés "(p. 239).

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Une population à/ort potentiel ludique le mouvement de métropolisation des sociétés industrielles avancées s'est accompagné de fonnidables progrès que l'on peut mesurer aussi bien en tennes d'espérance de vie, d'enrichissement collectif, mais aussi individuel, de diffusion de la culture et de ses instruments d'accès, de l'augmentation sans cesse démentie du temps libre, disponible pour les loisirs, de la promotion de valeurs ludiques aux dépens des cultures du travail et de la mise à la disposition des individus de moyens de déplacements qui, entre autres, ouvrent des possibilités de pratiques touristico-ludiques jusque là jamais réalisées. TIne s'agit pas de reprendre la totalité d'une liste qui, bien que déjà fastidieuse, n'en est pas, pour autant, exhaustive, mais de montrer comment la métropolisation a assuré, en même temps, la promotion de nouvelles pratiques de loisirs, au rang desquelles les loisirs périurbains occupent une place de choix. Les Franciliens, pris globalement, n'échappent pas à ces faits généraux. Mais la bonne marche de notre développement passe par une étude plus précise des caractéristiques démographiques, économiques et sociales du fonds de population qui constitue le réservoir de clientèle quasi-unique des équipements de loisirs périurbains et l'intégration d'un fait majeur: les situations varient, bien sOr,en fonction de la position dans la mégapole. Par rapport aux autres situations observables en France, sa première originalité est sa masse. Avec plus de 10,6 millions d'habitants au recensement de 1990, elle représente plus de 18,8 % de la population française pour une surface de 12 012 km2, soit une densité de 887 habitants: cette "surcharge humaine" ne crée-t-elle pas, en matière de loisirs, une sensibilité particulière au manque d'espace ? La région est davantage à l'échelle européenne que nationale. Rhône-Alpes, dont la densité est de 122, arrive en seconde position. Cela limite les comparaisons possibles avec les mégapoles françaises et place, d'emblée, le problème à l'échelle euro. péenne. Par ailleurs, les caractéristiques générales de la population francilienne encouragent, assurément, les pratiques de loisirs périurbains. A la suite d'un jeu de migrations un peu complexe 26

entre la région et le reste du pays, cette population est particulièrementjeune : 58,1 % des Franciliens ont entre 20 et 59 ans alors que la moyenne française est de 53,6 %. Les arrivées, majoritaires entre 20 et 30 ans, enregistrent des venues dominées par des populations jeunes, issues des grandes villes pour l'essentiel et, donc, en âge de travailler. Inversement, le moment de la retraite déclenche, aussi, le départ de la région, la vidant, ainsi, des fractions les plus vieilles de la population: les plus de 60 ans représentent 15,8 % de la population alors que la moyenne nationale est de 20 %3. La pyramide des âges est donc marquée par un gonflement des populations de jeunes adultes: pour une raison ou pour une autre, l'fie-de-France reste, sectoriellement, attractive. c'est, donc, que la vie n'y est pas ressentie comme totalement impossible ou, si l'on veut, que les avantages finissent par l'emporter sur les inconvénients... Très logiquement, Th. LE JEANNIC (1993, p. 1845) peut conclure: "(...J L' lle-de-France est la région de France métropolitaine dont la population comprend le moins de personnes âgées et le plus de personnes en âge de travailler" . Nul doute qu'une telle structure ne peut que stimuler la mobilité de fin de semaine. fi n'est pas douteux, par ailleurs, que la situation économique globale amplifie cette tendance. Le niveau de revenu des franciliens est supérieur à la moyenne française, à peu près dans tous les secteurs d'activités: sur la base du revenu primaire brut, la différence est d'environ 30 %. On sait, d'autre part, que les données relatives au chômage sont meilleures que dans le reste du pays. La spécificité de la population est, encore, renforcée si on l'examine du point de vue social, comme le fait J. ROBERT (1994, p. 45) : "(...J [' lle-de-France est devenue un organisme social tout à fait exceptionnel, non seulement à r échelle française,

mais même à l'échelle internationale." On y note, d'abord, le
poids particulièrement important des catégories les plus élevées de la hiérarchie sociale ("patrons", cadres, professions dites intellectuelles, etc.) au point que les patrons et les cadres y sont plus nombreux que les ouvriers! J. ROBERT (1994) insiste bien sur
3. Ces chiffres sont ceux du recensement de 1990 27

le caractère tout à fait unique d'une telle situation. La conclusion qui se dégage est, à n'en point douter, lourde de conséquences sur la formation de la demande en matière de loisirs périurbains, ce que l' auteùr exprime ainsi (p.46) : "Avec tout ce que cela implique comme niveau intellectuel, style de vie ou structure des consommations: on comprend mieux que l' lle-de-France soit un véritable "laboratoire" pour la sociologie... ou le marketing." Finalement, l'Ile-de-France pourrait bien être une région pionnière en matière de loisirs périurbains, en tant que mode, comme le fait remarquer M. RONCA YOLO (1985, p. 490) : "(Mais) c'est bien à travers l'essor de l'urbanisation, de ses modes, plus particulièrement de Paris, redistributeur d'intellectuels (...) que le modèle culturel se répand. Il C'est, donc, de manière éclatante que l'on saisit l'imponance d'une étude précise de ces phénomènes, précisément là où ils apparaissent pour la première fois. Il faudrait, pounant,bien se garder de toute généralisation hâtive. Les chiffres évoqués n'étant que des moyennes, il est évident, qu'à l'échelle d'une région aussi touffue, de très fones disparités viennent compliquer les données de l'analyse sans, pour autant, invalider radicalement, les tendances que nous venons de dégager. Il en est de même à propos des conditions paniculières dans lesquelles se façonne la demande, non plus quantitatives mais qualitatives. L'Ile-de-France n'est pas Paris: la Seine-et-Marne, dépanement en panie péri urbain n'est pas les Hauts-de-Seine; les habitants du Vème arrondissement ne sont pas ceux du XXème, etc.. Que les pratiques de loisirs recherchent le dépaysement semble assez clair. Que ce dépaysement prenne son sens en référence au cadre de vie quotidien l'est aussi. Mais que le cadre de vie métropolitain soit, définitivement, dans la réalité comme dans l'imaginaire, perçu, uniformément répulsif, cela reste à voir. Il n'est pas douteux, quand bien même cela resterait-il rare, que le milieu urbain offre, aux individus, peut-être les plus privilégiés, des possibilités d'épanouissement. L'appréciation de la "qualité" de la vie quotidienne dans nos mégapoles relève du débat autant que des cenitudes. Prétend-on que la santé des métropolitains est mise en cause? Quelques remarques suffisent à nuancer le propos. La publication, en 1993,

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d'un rapport très complet, certes préfacé de 1. CHIRAC, sur "la santé des Parisiens", confinne qu'il faut se garder de tout jugement à l'emporte pièce. Concernant la mortalité, on apprend (p.98) : "Ainsi, comme cela a déjà été démontré au niveau démographique, pour chaque tranche cf âge au-dessus de 65 ans et pour

chaque sexe, le taux de mortalité de Paris se situe en dessous de l'Ile-de-France, lui-même inférieur à l'ensemble de la France métropolitaine." L'hypothèse d'une population stressée impliquerait un plus fort taux de décès sous l'effet des accidents cardiovasculaires. Or (p. 161-162) : "(Chez l'homme) Après standardisation sur r âge, qui élimine les effets de la structure d'âge de la population étudiée, une sous-mortalité est observée chez les Parisiens pour l'ensemble des pathologies cardio-vasculaires. A l'exception des cardiopathies rhumatismales et des morts subites de cause inconnue, cette différence de mortalité est signijicativement différente de celle de la France entière."

C'est, pourtant, dans cette atmosphère, que se forme la demande en matière de loisirs, une demande qui va se tourner, spontanément ou consciemment, vers la recherche de ce qui l'éloignera le plus de son univers quotidien, comme l'exprime J. KRIPPENDORF (1987, p. 142-143): "Alors les citadins sortent des villes et des banlieues, afin de trouver là-bas ce qui leur
manque ici. Plus la qualité de leur habitat est déplorable, plus ils cherchent à s'évader. Ainsi, le nombre d'excursions qu'entreprennent les habitants des grattes-ciel et des quartiers bruyants est supérieur de 30 % à celui des personnes qui occupent des maisons individuelles. Par ailleurs, les habitants des grandes villes partent bien plus souvent en week end que les habitants des petites villes." S'agissant de court séjour, c'est sur les espaces les plus immédiatement accessibles que se porteront ces flux, à cette condition, cependant, qu'ils soient, un tant soit peu, capables de les fixer. Nous nous tournons, là, vers l'offre. Les espaces périurbains sont, ainsi, en première ligne. S'agit-il d'un "besoin" ou d'une "envie"? Les pratiques de loisirs sont-elles seulement compensatoires ou plus positivement choisies? Quelle est la part du réel et du discours reçu dans la perception de son quotidien? Cela a-t-il, d'ailleurs, un sens, de séparer le perçu et le vécu? N'est-ce pas, finalement, seule 29

l'impression d'ensemble qui est importante dans les choix en matière de loisirs? Au fond, les mégapoles ont, tout à la fois et en même temps, engendré les nuisances qui les condamnent aux yeux de certains et les moyens de les dépasser. La métropolisation a rendu nécessaire les pratiques de loisirs en même temps qu'elle les a rendues possibles, pour ne pas dire qu'elle les a inventées... Le système, social et spatial, métropolitain intègre les pratiques de loisirs périurbains, au même titre que d'autres activités, comme un élargissement nécessaire de ses supports spatiaux, de son "territoire", pour nous placer dans l'optique de M. RONCA YOLO (1990). Le processus de conquête des espaces péri urbains par les équipements de loisirs plonge, donc, par ses racines, au cœur des processus de métropolisation. Mais, le déploiement touristicoludique a été, aussi, initié grâce à des "inventeurs", des "défricheurs", tout simplement des hommes qui ont, au moment opportun, consciemment ou non, lancé le mouvement. C'est cette histoire que nous allons, maintenant, envisager.

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CHAPITRE AUX ORIGINES

II PÉRIURBAINS

DES LOISIRS

La conquête des périphéries métropolitaines par les loisirs s'inscrit dans un processus historique aux racines profondes. Notre attention se portera, néanmoins, sur l' "invention" des formes contemporaines de loisirs périurbains, celles qui annoncent, d'une manière ou d'une autre, les pratiques massives et qui, pour les premières, apparaissent, généralement àla Belle Epoque. A l'origine du processus, on trouve, souvent, un homme, ou une famille, qui inaugure une nouvelle activité, presque un nouveau genre de vie inspiré par la mise en pratique de nouvelles valeurs, de loisirs en l'occurrence. Cela passe par l'appropriation matérielle d'un site, ce qui nécessite, souvent, une grosse fortune, et par son utilisation ludique. Il peut s'agir, d'ailleurs, d'un bâtiment préexistant, et laissé, plus ou moins, à l'état de friche, s'il n'est pas, même, menacé de simple disparition, qu'un regard neuf éclaire d'un jour différent et réanime en lui affectant une nouvelle valeur d'usage. Les monuments historiques ont, presque tous, été, ainsi, "revisités", redécouverts, réinventés, par des esprits cultivés, parfois en avance sur leur temps et suffisamment fortunés pour prendre à leur charge les frais colossaux occasionnés par la rénovation et l'entretien de bâtiments au bord de la ruine et qui appartiennent, donc, la plupan du temps, aux élites urbaines. Cette lecture urbaine de l'espace va, alors, influencer celle des habitants eux-mêmes qui vont, peu à peu, apprécier différemment 31

leur cadre de vie. De proche en proche se diffuse, donc, une véritable culture, au sens de système de valeurs, constituées et hiérarchisées, d'inspiration urbaine, puis métropolitaine dont l'aboutissement contemporain se résout par l'utilisation touristicoludique des bâtiments laissés en héritage. L' un des processus de diffusion les plus efficaces des idéaux métropolitains passe par ce que nous appelerons la "patrimonialisation" des sites ou des lieux. Comment un tas de vieilles pierres devient-il un lieu de culture, de mémoire, de visite? Les pratiques de loisirs deviennent alors des pratiques d'apprentissage, de formation de la connaissance, de la conscience, d'acculturation et de promotion des valeurs métropolitaines ainsi que de leur contrôle sur les espaces qui leur sont associés. La venue de visiteurs légitime l'existence de ces équipements et justifie, tout à la fois, leur présence et leur entretien, même si la rentabilité économique n'est pas toujours assurée. En nous appuyant sur la situation observée dans la partie nord de l'lle-de-France mais en n'en développant que quelques cas spécifiques, nous avons l'intention de montrer comment le processus de patrimonialisation des sites est au cœur de la mise en loisirs de la périphérie parisienne et, donc, de sa structuration.

A Le passé "réintégré" Patrimoine (photos lA et IB)

-

et

l'invention

du

Notre ambition n'est pas de proposer la liste exhaustive des richesses patrimoniales visitables, ou non, dans ce secteur, mais de réfléchir à la notion, très élargie, de "patrimoine" et de présenter le processus, la "patrimonialisation", et les acteurs, qui lui sont associés: comment un monument, une maison, voire une usine sont élevés, juridiquement, mais aussi socialement, au rang d'éléments du patrimoine. Cela nous concerne directement, dans la mesure où, corrélativement, le bâtiment devenu monument s'ouvre, le plus souvent, au public. Le mouvement ne s'arrête pas là et, de même que l'ouverture suscite des visites, la pression des pratiques de loisirs encourage, à son tour, l'ouverture d'équipement. La patrimonialisation, dans son processus initial, 32