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" LES MINORITES DANS LA CITE"

Perspectives comparatives

Collection

ilLogiques

Sociales

Il

Dirigée par Dominique DESJEUX Dernières parutions:
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Belle F., Etre femme et cadre, 1991. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Boyer H., Langage en spectacle, 1991. Calogirou C., Sauver son honn~ur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991.De Lajarte I., Les peintres amateurs, 1992. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991.
Dourlens

C., Galland J.P., Theys J., Vidal-Naquet P.A., Conquête

de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R., Papennan P., La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D., Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Beclunan D., Entraide, participation et solidarités dans l'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. Gras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

@ L'Harmattan,

1993 ISBN: 2-7384-2061-3

Maurice Blanc

Sylvie le Bars

LES MINORITÉS DANS LA CITÉ
Perspectives comparatives

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

PRESENT

A TION

La langue anglaise utilise le tenne de "minorité" pour désigner des groupes sociaux "défavorisés" parce qu'ils ont un "handicap". Ce tenne englobe aussi bien les femmes (qui sont pourtant un peu plus de la "moitié du ciel" puisqu'elles représentent environ 52% de la population), que les handicapés, les homosexuels, les étrangers, voire les personnes âgées; rarement, il convient de le souligner, les économiquement faibles. Sur un ton un peu provocateur, on pourrait dire que cette définition englobe toute personne qui n'est ni de sexe masculin, ni de race blanche, dont le comportement sexuel est considéré comme "déviant" ou qui présente un handicap physique ou social. Depuis les années soixante, depuis les manifestations des Noirs en faveur des droits civiques, ces différences sont, aux Etats-Unis notamment, revendiquées et utilisées pour construire une nouvelle citoyenneté. En France, l'usage a consacré les tennes de "travailleur immigré" et d"'immigré", le premier soulignant la fonction économique de cette population étrangère. Mais l'expression d'immigré "de deuxième (ou de troisième) génération" a quelque chose de contradictoire et de paradoxal. Le vocabulaire français ne distingue pas l'immigré temporaire de l'immigré définitif, dont les enfants nés en France obtiendront habituellement la nationalité française (Costa-Lascoux, 1990). En Allemagne, on ne parle plus aujourd'hui de Gastarbeiter ou travailleur invité qui était supposé repartir au bout de quelques années, mais d'auslandischer Arbeiter ou travailleur étranger car il s'installe avec sa famille de façon pennanente. Mais ses enfants, même nés en Allemagne, ne pourront que très difficilement obtenir la nationalité allemande (Fijalkowski, 1989) En Grande-Bretagne, les tennes d'immigrant et de guestworker (travailleur invité, comme en allemand) sont aujourd'hui désuets. Il est question de minorités ethniques et surtout de Blacks qu'il ne faut pas traduire par "Noirs" puisque l'on désigne ainsi l'ensemble des populations de couleur:

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Indiens, Pakistanais, etc. (Blanc, Bloch-Stunn, 1984)1. Cette évolution du vocabulaire témoigne d'une prise de conscience importante: les difficultés que ces populations rencontrent à l'école, puis pour trouver du travail et se loger, ne tiennent pas au statut d'étranger2, mais à celui de minorité ethnique caractérisée par son apparence physique (Rex, 1986). Ceci correspond à l'expérience quotidienne des immigrés en France: l'acquisition de la nationalité française ne met pas un tenne aux manifestations d'intolérance et de rejet dont ils sont les victimes. On découvre même que, dans les statistiques scolaires, "de nombreux élèves d'origine étrangère, mais qui sont en réalité français au regard du code de la nationalité, sont répertoriés à tort comme étrangers" (Le Monde, 28 janvier 1988). Mais l'ethnicité est-elle autre chose qu'un euphémisme pour désigner la race et est-elle plus scientifique (Wallman, 1978; Noiriel, 1988) ? En s'en tenant strictement à la définition de Max Weber (1971, p. 416) qui fonde l'ethnicité sur la croyance subjective en une origine commune (réelle ou supposée, peu importe), on lève cette ambiguïté. L'ethnicité est socialement construite et on peut en faire un concept sociologique qui ne doit rien à la biologie d'une part, au statut juridique (social~ment construit lui aussi) d'autre part. De plus, l'expression de minorité ethnique rend bien compte d'un effet de domination de la société globale sur le groupe considéré. Mais elle a toutefois un gros inconvénient; l'ethnicité de la majorité est occultée, "l'ethnique est toujours le minoritaire" (De Rudder, 1987, p. 23). C'est pourquoi, malgré ses imperfections et avec toute la prudence nécessaire, le concept de minorité ethnique est préférable à ceux d"'immigré" ou d'''étranger'' dans une perspective comparative. Le problème des minorités ethniques est d'une brûlante actualité. Que ces communautés résident plutôt dans les cités de banlieues, comme en France, ou plutôt dans les centres-villes, comme en Allemagne, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, elles ont en commun un environnement dégradé et des conditions de vie précaires dues tout à la fois au sous-équipement de leurs quartiers et à l'absence de perspectives économiques. En effet, les emplois peu qualifiés qu'ils occupaient traditionnellement ont quitté les grands centres urbains anglais, américains, et aussi français, pour les zones industrielles des banlieues. Dans les
1Aux Etats-Unis, en revanche, le terme de Black désigne exclusivement la communauté noire. 2Les résidents étrangers originaires des pays du Commonwealth jouissent de la totalité des droits politiques en Grande-Bretagne (Blanc, Smith, 1992).

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grands ensembles de la périphérie des villes françaises, véritables cités-dortoirs, de tels emplois n'ont même jamais existé sur place. Quant aux activités économiques qui se développent dans les quartiers défavorisés, elles sont essentiellement souterraines (trafic de drogue, prostitution) ou prennent la forme de services à la communauté, comme ces "entreprises ethniques" que l'on voit fleurir aux Etats-Unis et en Europe, ce que Ellis Cashmore (chap. 2) et Stuart Cameron (chap. 4) montrent pour la GrandeBretagne. Ces petites entreprises créées par des minorités se heurtent toutefois aux difficultés de fmancement dues notamment à la pratique du redlining (voir glossaire) par les institutions financières et peuvent être sources de conflit, ainsi que le montrent les émeutes de Watts qui ont également eu un caractère inter-ethnique: les Noirs et les Hispaniques ont concentré les pillages sur les commerces tenus par des Coréens à l'intérieur du ghetto (Le Monde, 6 mai 1992). En France, la création d'un Ministère de la Ville et d'un sous-secrétariat à l'Intégration représentent à la fois une prise de conscience tardive et une tentative d'apporter une solution institutionnelle à l'explosion des banlieues. Depuis des années, voire des décennies, divers pays tentent d'intégrer leurs minorités, .et de mieux loger ces populations souvent économiquement et socialement défavorisées, de contrecarrer des phénomènes tels que la gentrification (voir glossaire) ou le déplacement des résidents par suite d'opérations de rénovation urbaine ou de réhabilitation immobilière. Un arsenal juridique, législatif et réglementaire s'est progressivement mis en place avec des résultats mitigés. Divers acteurs, dont les collectivités locales, les municipalités, mais également des associations de quartier émanant de la base, s'attaquent aux problèmes d'intégration ou de maintien des résidents dans leur quartier d'origine. Aux Etats-Unis, les Noirs restentle principal groupe dont l'intégration pose problème en raison d'une ségrégation de fait ancienne, aux racines économiques autflnt que raciales (l'esclavage).L'arsenallégislatifvoté dans les!années soixante à la suite des mouvements de lutte pour les droits civiques fixe des principes fondamentaux qui sont l'inierdiction de la discrimination sur des bases raciales, ethniqu~s ou religieuses, y compris en matière de logement; l'action positive ou traitement préférentiel (voir glossaire) en faveur de minorités victimes de discrimination passée, (dans l'emploi, l'éducation ou le logement), est destinée à leur ouvrir des portes autrefois closes tout en contribuant à réparer le préjudice passé. Cette réparation est le fait des tribunaux, c'est à dire des cours fédérales et de la

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Cour Suprême, ce qui marque à la fois son importance et ses limites (voir l'analyse de Debra James au chapitre 12). En Grande-Bretagne, les minorités, à savoir les populations de couleur originaires de ce que l'on appelle, d'un doux euphémisme, le New Commonwealth (c'est à dire les pays du Commonwealth autres que la Nouvelle Zélande, l'Australie ou le Canada à majorité blanche) bénéficient également de la protection d'un ensemble législatif chargé de réguler les relations raciales: les Race Relations Act successifs (voir glossaire), et de mesures destinées à éradiquer toute discrimination raciale, d'autant que, comme on l'a déjà souligné, ces populations ont la citoyenneté britannique. En Allemagne, les minorités sont surtout des travailleurs immigrés originaires de pays proches et notamment de Turquie qui choisissent de s'installer définitivement avec leurs familles mais qui gardent le statut d'étranger. Des habitudes de fonctionnement social différent font que les associations de quartier et autres structures alternatives (dans le vocabulaire politique allemand) jouent un rôle important dans le devenir de ces populations lors d'opérations de rénovation urbaine par exemple, comme le montre Margit Mayer au chapitre Il. La crise économique des années 80, des tendances au désengagement de l'Etat (thatchérisme en Grande-Bretagne et reaganisme aux Etats-Unis) n'ont fait qu'exacerber les problèmes et rendre plus aléatoire la recherche de solutions. Cet ouvrage analyse une palette de situations et propose des ébauches de solutions concernant les conditions de logement des minorités et les difficultés rencontrées par ces dernières en milieu urbain. Les monographies qu'il rassemble s'éclairent les unes les autres et pennettent de mieux saisir les mécanismes en jeu et la complexité d'un problème qui touche tous les pays à des titres divers. Il s'ouvre sur l'examen critique de quelques idées reçues en matière de relations inter-ethniques et d'intégration. Il y a bien sûr beaucoup de gâchis dans les conflits ethniques qui ont secoué la Grande-Bretagne au début des années 80, la France au début des années 90, et les Etats-Unis au début de 1992, mais Cashmore s'efforce de démontrer leurs effets positifs (chap. 1). Pour lui, la violence qui s'y est manifestée joue tout à la fois le rôle de catalyseur, de thérapeutique et d'élément de cohésion nouveau dans la société britannique. Hannes Alpheis, à travers une enquête portant sur des populations turques et yougoslaves en RFA (son étude fut faite avant l'unification allemande) montre que, contrairement aux préjugés, et à ce que laissent entendre les débats sur "le seuil de

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tolérance aux étrangers", la concentration ethnique ne joue aucun rôle dans le processus d'intégration (chap. 2). Il a paru intéressant d'étudier ensuite le processus de fonnation d'une communauté (au sens anglais de community, c'est à dire d'un quartier, d'un espace, que s'approprie le groupe ethnique ou racial). Ce processus est décrit dans diverses villes et à travers l'expérience de populations variées. La communauté juive de Londres est étudiée en premier, au bénéfice de l'ancienneté. Yvette Marin montre que cette communauté bien assimilée est à l'image de la société britannique et que, contrairement aux idées reçues, le retour à l'orthodoxie n'est pas nécessairement un critère de marginalisation mais peut faciliter l'ascension sociale (chap. 3). Toujours en Grande-Bretagne, Cameron démontre, qu'à Newcastle, la population originaire du sous-continent indien (qu'en Grande-Bretagne on appelle les Asians, voir le glossaire) est essentiellement composée de petits commerçants. Ce faisant il met à mal un nouveau préjugé qui assimile les minorités ethniques au prolétariat. Leur place dans la société dépend avant tout de leurs origines de classe, du contexte socio-économique local, des talents apportés lors de l'immigration, ainsi que des raisons de leur venue, le facteur racial n'étant qu'une des données (chap. 4). Nous faisant franchir l'Atlantique, Mario Menendez explique comment les vagues successives d'immigrants cubains ont reconstitué aux Etats-Unis (plus précisément à Miami), un quartier, baptisé Little Havana, y transposant leurs boutiques traditionnelles et leurs habitudes culturelles. Il montre également comment ce quartier, surtout depuis la dernière vague d'immigrants de 1980 (ceux qu'on a appelé les Marielitos), est marqué à la fois par des solidarités ethniques et des rivalités de classe (chap. 5). L'expérience d'une "communauté" un peu particulière qu'on ne classe habituellement pas parmi les minorités, à savoir la communauté des artistes, est riche d'enseignements. Les artistes sont souvent, volontairement ou non, des pionniers de la gentrification, dans la mesure où ils achètent de vieux logements ou ateliers à bas prix, les rénovent de leurs mains et font monter les prix, représentant par là-même une menace pour les minorités et les populations démunies. Ils jouent également le rôle de défricheurs en ce qui concerne les mécanismes d'acquisition, de gestion ou de rénovation de logements, ainsi que les modalités d'occupation des sols et d'utilisation du bâti. En effet, en cherchant à s'adapter aux contraintes du marché, ils vont parfois jusqu'à créer un habitat spécifique (coopératives, immeubles en

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autogestion), montrant ainsi aux autres communautés quelles stratégies adopter pour peser sur les plans d'urbanisme, comment, en un mot, "construire" son quartier. Sophie Laverdière- Truslow nous fait comprendre que les artistes de Boston sont bien une minorité défavorisée qui a besoin d'être protégée. En effet, s'ils ont pu être des initiateurs du processus de gentrification et d'éviction des minorités, ils sont à leur tour menacés d'exclusion quand, la gentrification prenant de l'ampleur, ils n'ont plus les moyens financiers suffisants (chap. 6). Les minorités déracinées et l'émergence au sein de leur communauté de militants qui parfois servent de médiateurs avec la société d'accueil font l'objet des quelques monographies qui suivent. Le phénomène de déracinement trouve sa cause principale dans le processus de gentrification déjà évoqué, qui, aux Etats-Unis (notamment à New York), débouche sur une polarisation des structures sociales (d'où la métaphore des "deux villes", empruntée à Charles Dickens) que Leonard Wallock a retenue pour son étude. Au passage, ce dernier démystifie le processus de gentrification. Pour lui, il serait plus exact de parler de maintien dans la ville plutôt que de retour des couches favorisées, les causes principales de la gentrification étant le désinvestissement dans les centres-villes durant les années soixante et soixante-dix, ainsi que le développement d'une société urbaine post-industrielle (chap. 7). Face à cette situation, Norman et Susan Fainstein décrivent les variations du militantisme local pour la période 1968-1988, toujours dans la ville de New York (chap. 8). Ils offrent une typologie des mouvements sociaux urbains, distinguant des mouvements à caractère local (géographique), de nature clientéliste (s'adressant aux ayant droit des programmes d'aide sociale), ou encore d'origine raciale et ethnique (Noirs et Hispaniques). Ils considèrent que l'intégration d'anciens leaders du mouvement dans le processus électoral est un des facteurs-clé, mais qlle l'éviction du Pasteur Jackson lors des élections présidentielles américaines de 1988 prouve que rien n'est acquis. A Houston, au Texas, symbole de la libre entreprise, les minorités ethniques sont impuissantes car privées tout à la fois d'une arène et d'une cible clairement définie, pour organiser et orienter leur combat. La cause principale en est l'absence d'intervention des collectivités locales dans un contexte de privatisation, que Robert Fisher démonte, et dont il illustre clairement à quel point il rend toute initiative des pauvres difficile, voire condamnée d'avance (chap. 9). Dans un tel contexte, seuls les hommes d'affaires et les couches favorisées

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de la population parviennent à se regrouper pour obtenir la fourniture de services et d'infrastructures. L'analyse de la situation à Houston est d'autant plus intéressante que cette ville appartient à la Sunbelt ("ceinture du soleil") en plein boom économique depuis que le centre de gravité américain s'est déplacé vers le sud-est et le sud-ouest au milieu des années soixante-dix. Même si ces villes ont depuis connu quelques déboires (Houston étant d'ailleurs particulièrement touchée), elles n'en continuent pas moins de symboliser une "nouvelle frontière" dont le mode de fonctionnement ultra-libéral pourrait bien s'imposer à des villes jusque là plus concernées par le devenir de leurs minorités défavorisées, comme New Yorlc Dans la constitution d'une communauté, la désignation de porte-paroles ou de représentants joue bien entendu un grand rôle. Les "leaders traditionnels" de première génération sont peu à peu remplacés par de "nouveaux leaders" sensiblement différents, qui servent de relais et d'intermédiaires (mediators). Catherine Neveu étudie ceux de la communauté Bangladeshi du quartier de Spitalfields à Londres (chap. 10). Comme elle l'indique, ils sont confrontés à la fois au problème de l'accès de leur communauté aux services et à celui de leur autoorganisation, par rapport à la politique étatique (dans le cadre du Race Relations Act). Comme pour d'autres leaders communautaires, se pose pour eux le problème de leur reconnaissance effective et celui, crucial, de leur devoir de représentation à l'égard des leurs, dilemme auquel les mouvements associatifs que décrit Mayer au chapitre suivant, sont également confrontés. En effet, nous avons choisi de clore cet ouvrage sur les monographies traitant de l'intervention étatique et de ses limites. Mayer fait tout d'abord une présentation théorique et fouillée des changements récents dans les sociétés américaine et allemande et de leurs conséquences sur la structure et les actions des mouvements sociaux urbains dans ces deux pays (chap. Il). Elle montre le rôle du militantisme alternatif et des partis politiques (tels que les écologistes, les "Verts") dans le processus de professionnalisation et d'institutionnalisation des mouvements de locataires en RFA (à la fin des années 80 mais avant l'unification allemande) avant d'analyser la mise en oeuvre de politiques sociales novatrices grâce à ces alliances. Aux Etats-Unis, surtout dans le contexte de la plus grande privatisation des aides sociales et de la fourniture de services à l'échelon local, symbole de l'ère reaganienne, l'accent est mis, comme elle le souligne, sur l'autonomie des communautés défavorisées, sur les partenariats entre secteur privé et collectivités locales, sur la levée de fonds

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privés, sur l'auto-gestion (self-help) ainsi que sur la coproduction et la co-gestion par les mouvements sociaux d'implantation locale, de services à l'intention des minorités; ce qui pose à ces mouvements, plus encore qu'aux mouvements allemands, des problèmes d'identité et de définition de leur rôle. James se place dans un cadre juridique. Décrivant à son tour le désengagement fédéral sous Reagan, elle en étudie les conséquences sur le financement de logements subventionnés (chap. 12). Après avoir présenté une série de procès concernant l'implantation de logements à loyer modéré dans des quartiers traditionnellement "épargnés", à New York essentiellement, elle en tire des enseignements quant à l'implantation de ce type d'habitat et au pouvoir qu'ont les autorités (notamment les Cours fédérales) de peser sur ces décisions. Elle prouve également que, près de trente ans après le vote de la loi condamnant la discrimination raciale aux Etats-Unis (le Civil Rights Act de 1964 et son amendement en faveur du Logement, le Fair Housing Act de 1968) l'opposition des Blancs à l'implantation, dans leurs quartiers, de logements aidés (essentiellement destinés aux minorités de couleur) est toujours aussi tenace, même si elle doit se faire plus subtile (voir le glossaire pour des précisions concernant ces lois). L'exemple de Starrett City, (à New York), complexe immobilier de 46 bâtiments qui compte, en 1988, environ 55% de Blancs et 45% de minorités raciales et ethniques (dont 20% de Noirs), montre, à travers une expérience en grandeur réelle, comment on a utilisé des quotas pour créer délibérément, puis pour maintenir, un quartier intégré (chap. 13). Il illustre également les difficultés d'une telle entreprise eu égard à la législation américaine en matière de discrimination, à travers le procès intenté par le Ministère Fédéral de la Justice en 1984 (procès perdu devant la Cour Suprême en décembre 1988). Cette expérience pose un dilemme car, sans application de quotas, il est impossible de garder un équilibre racial et ethnique en raison des phénomènes "naturels" de ségrégation de fait, or les quotas sont combattus par le législateur au nom, précisément, de leur caractère discriminatoire. L'ouvrage se termine par une comparaison des politiques spécifiques de logement en France, en Grande-Bretagne et en RFA en matière de réhabilitation des quartiers anciens, souvent habités par les minorités ethniques (chap. 14). Maurice Blanc souligne qu'en France, malgré l'APL et le conventionnement, l'éviction des locataires est fréquente; qu'en RFA, des expériences de rénovation de l'habitat en "douceur" et en concertation avec les groupes concernés, ont plutôt réussi, mais

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dans un contexte difficilement généralisable, lorsque les propriétaires sont eux aussi de condition modeste; qu'en GrandeBretagne enfin, des mesures spécifiques sont prises à l'égard des minorités, du fait du cadre législatif (Raçe Relations Act de 1976), de la création de la commission en faveur de l'égalité raciale (Commission for Racial Equality) et de mesures telles que l'audit etlmique (ethnie monitoring) et la formation à la prise de conscience du racisme (racism awareness training), concepts définis en glossaire). Depuis plusieurs années des troubles à forte coloration ethnique agitent à intelValles réguliers tous les pays étudiés, c'est pourquoi, il nous a paru intéressant de montrer comment ces derniers traitent leurs minorités ethniques: Noirs et Latinos (Hispaniques) aux Etats-Unis, Afro-caribéens et Asians en Grande-Bretagne, ou Turcs et Yougoslaves en Allemagne. Si les origines raciales, etlmiques, géographiques ou historiques de ces populations diffèrent, il en va de même de leur statut juridique, et bien sûr de leur intégration dans la société d'accueil. Toutefois, au delà de ces différences de traitement, ces groupes, même lorsqu'ils sont théoriquement bien protégés par l'arsenal législatif, connaissent les mêmes phénomènes d'exclusion, ouverte ou, le plus souvent, lalVée, en ce qui concerne le marché du travail, ou encore l'accès à un logement de qualité, conséquence et circonstance aggravante de la discrimination économique et sociale dont ils sont victimes. Dans la mesure où Noirs américains et Blacks britanniques jouissent de la citoyenneté, ils ont des moyens de pression sur les élus (en particulier au niveau local), ces derniers devant tenir compte du vote "etlmique" pour assurer leur réélection. Il est clair qu'une municipalité fait passer ses électeurs avant ses résidents étrangers sans droit de vote. En Allemagne, les travailleurs turcs, yougoslaves, etc., restent étrangers et n'ont pas cette possibilité1. Mais il ne faut pas surestimer les effets de ces différences juridiques. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, comme dans Laferme des animaux d'Orwell "certains sont plus égaux que les autres" et les minorités ethniques restent des "citoyens de deuxième classe". Les Etats-Unis, l'Allemagne et la Grande-Bretagne font partie avec la France des pays les plus riches et les plus puissants
1Un vote ethnique polUTaitapparaître en Allemagne chez les Aussiedler , c'est à dire les immigrés de souche allemande originaires d'URSS, de Roumanie, de Hongrie, de Pologne, etc., qui obtiennent la nationalité allemande et ont le droit de vote dès leur arrivée (Blanc, Smith, 1992).

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du monde. Ils connaissent pourtant de façon chronique des "poches de pauvreté" où se concentrent les problèmes de chômage et de logement, mais aussi de santé, entraînant l'exclusion sociale. S'agit-il d'un accident ou d'une nécessité structurelle du système? Truslow penche pour la première hypothèse: les instruments existent pour permettre aux pauvres de se loger décemment. C'est affaire de volonté politique et si les minorités s'organisent, s'entourent d'experts et négocient fermement. avec les autorités locales, elles parviendront à résoudre leurs problèmes. Au contraire, Mayer penche pour la deuxième hypothèse: la présence d'une "armée de réserve industrielle" permet de résister aux revendications salariales. L'Etat ne cherche pas vraiment à supprimer le chômage, les taudis, la pauvreté; il lâche du lest quand la pression devient trop forte, pour éviter d'avoir à affronter les situations explosives et incontrôlables. Malgré leurs divergences, ces deux réponses s'accordent sur l'essentiel: en matière de logement comme ailleurs. rien ne se fera sans la mobilisation des intéressés et sans la volonté résolue des minorités de maintenir la pression jusqu'à la satisfaction de leurs revendications. Cet ouvrage a pour origine un colloque international organisé en juin 1988 par le Centre de recherches sur les sociétés américaine et britannique (CRESAB) de l'Université de Nancy II, dans le cadre de l'Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, siège historique de l'Université lorraine. Il réunit des universitaires, des experts, des praticiens des relations interethniques venus des Etats-Unis, de France, de Grande-Bretagne et de République Fédérale d'Allemagne. Pendant trois jours, ils purent confronter cadres législatifs et pratiques politiques et sociales dans le domaine de l'habitat des minorités en milieu urbain. Il donne lieu à la publication parallèle de deux ouvrages: Rose Gilroy (Université de Newcastle) et Margaret Serandour (du CRESAB) ont coordonné l'édition anglaise:Give 'Em Shelter ("Donnez-leur un toit"). Quant à la présente édition, à l'exception du chapitre 7 qui a été traduit par Fatima Benamira, nous avons traduit et adapté les contributions rédigées en langue anglaise. Ces deux versions ne sont pas la simple traduction l'une de l'autre mais renvoient deux images différentes d'une même réalité vue à partir de lieux différents. Ce qui va de soi pour un public anglo-saxon doit être expliqué à un public français et inversement, les mots n'existant pas toujours pour désigner dans l'autre langue des dispositifs qui n'ont pas d'équivalent. C'est pourquoi nous avons choisi de conserver certains mots anglais (Asian, Black, gentrification, etc.) et de les expliquer dans un glossaire. Nous avons aussi réduit les références aux ouvrages

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allemands, américains et britanniques lorsqu'ils sont pratiquement introuvables en France et nous renvoyons les spécialistes qui voudraient plus de précisions à la version anglaise.
Maurice Blanc (Université de Nancy II) Sylvie Le Bars (Université de Rennes 2). Juin 1992.

Références BLANC M. et BLOCH-STURM D., 1984, "L'Habitat des 'Noirs' et la lutte contre la discrimination raciale en Grande-Bretagne", Espaces et Sociétés, n045. BLANC M. et SMITH D. M., 1992, "Citoyenneté et Ethnicité: Eléments de comparaison européenne", Espaces et Sociétés, n068/1-1992 (n° spécial "Urbanité et citoyenneté"). COSTA-LASCOUX J., 1990, "Les Politiques migratoires à l'horizon 1993", L'Evénement européen, Oct. 1990. FIJALKOWSKI J., 1989, "Les Obstacles à la citoyenneté: Immigration et naturalisation en RFA", Revue européenne des migrations internationales, Vol. 5, n°l. GILROY R. et SERANDOUR M., (eds.), 1992~ Give 'Em Shelter: Housing, Neighbourhoods and Urban Minorities, Gower Publishing Group. REX J., 1986, Race and Ethnicity, Milton Keynes: Open University Press. WALLMAN, S., 1978, "Race Relations orEthnic Relations? ", New Community, Vo1.6, n03. WEBER M., 1971, Economie et société, Paris: Plon (lère éd. 1923).

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PREMIERE

PARTIE

La remise en cause de quelques

idées reçues

Chapitre 1 LES FONCTIONS DU CONFLIT POSITIVES RACIAL

E. Ellis Cashmore

Un dimanche de Septembre 1985, Peter Allen participait au carnaval annuel dans le parc de Handsworth à Birmingham. C'était la fête dans la communauté Black (voir glossaire). On entendait des airs de reggae à des kilomètres à la ronde, on avait accroché des calicots au-dessus des rues, et on dansa jusque tard dans la nuit. Vingt-quatre heures plus tard, une barricade fut dressée à quelques kilomètres du parc, des voitures renversées, des cocktails Molotov lancés contre la police, des bâtiments incendiés, provoquant la mort de deux Asians (voir glossaire). Deux ans après ces événements, le gouvernement britannique créa cinq nouvelles agences pour le développement urbain (Urban Development Corporations ou UDC) dans le but d'encourager l'implantation d'entreprises industrielles et la création d'emplois dans les zones défavorisées des centres-villes. Cette intervention gouvernementale devait transformer la nature de ce qui menaçait de devenir des ghettos en Grande-Bretagne. La colère initiale des jeunes contre leurs conditions matérielles et contre le manque de débouchés était retombée, mais provisoirement seulement. Ils se posaient des questions sur les résultats tangibles de l'initiative gouvernementale et les jeunes Asians craignaient que les noirs d'origine antillaise ne passent avant eux. Handsworth fit des victimes, tout comme la succession d'événements qui suivirent les émeutes de septembre. Peut-on dire que de tels événements débouchent sur des résultats positifs? "Oui" répondit avec emphase un petit patron de Handsworth. "Les émeutes ont joué un rôle de catalyseur. Rien ne se serait passé sans elles. Nous recevons enfin un peu d'argent du gouvernement [...] Cela prendra du temps mais il y aura des améliorations"l. Cet effet 'catalyseur' repose sur des implications théoriques qui méritent d'être explorées.
1Les quelques témoignages cités sont extraits d'interviews Handsworth, quartier de Birmingham en Grande-Bretagne, de juillet à septembre 1987. de résidents de menées par l'auteurr

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Les "émeutes" de Handsworth, selon la terminologie employée par les média, se déroulèrent quatre ans après de sérieux troubles dans le quartier de Brixton à Londres. Dans les deux cas, un incident entre la police et de jeunes Blacks avait provoqué un conflit de grande ampleur, aux effets dévastateurs pour les biens comme pour les personnes. Ces deux événements déclenchèrent une succession de désordres violents dans plusieurs autres villes britanniques, dans les quartiers les plus pauvres et les plus insalubres à forte concentration ethnique, où les jeunes étaient victimes de taux de chômage anormalement élevés. Une telle flambée de violence peut-elle faire avancer la cause des Blacks? Pour Coser (1968), elle est la marque d'une "lutte pour une place dans la société, pour une parcelle de pouvoir et un partage des ressources dans un combat où les adversaires cherchent à se neutraliser, à se porter atteinte, voire à s'éliminer l'un l'autre". Les conflits des années 1980 sensibilisèrent ceux qui s'intéressaient au problème des relations raciales en GrandeBretagne, à la signification et aux potentialités d'une violence fondée sur des clivages ethniques. Mais tandis que beaucoup s'attachèrent aux origines, aux causes et aux effets négatifs d'une violence qui élargissait le fossé entre minorités et "société officielle", peu se sont intéressés à ses effets positifs. Or le conflit racial comporte un certain nombre d'effets positifs, tout au moins pour le groupe ethnique lui-même. L'effet principal est l'effet "catalyseur", qui provoque la mise en oeuvre de nouvelles réformes et la mise en place de nouvelles institutions. Les conflits font naître, sinon de la bienveillance, du moins une certaine prise de conscience des conditions de vie et des revendications des minorités ethniques. TIs offrent à ces dernières des occasions informelles de vengeance et de destruction et agissent en tant que catharsis permettant l'expression d'une énergie contenue et d'une hostilité qui, sans cela, seraient refoulées ou dirigées vers d'autres cibles. Dans les communautés ethniques elles-mêmes, les luttes peuvent consolider les liens d'appartenance au groupe, renforçant ainsi la cohésion de ce dernier. Enfin, derrière elles, se profile un message non verbal qui, une fois décodé, exprime la confiance dans les capacités qu'a la société à intégrer les protestations à l'intérieur des institutions existantes. Loin d'exprimer un désengagement social, les conflits du type de ceux observés en Grande-Bretagne, témoignent de l'adhésion des minorités ethniques aux institutions-clés du pays.

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