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Les ouvriers communistes

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366 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 251
EAN13 : 9782296325425
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LES OUVRIERS COMMUNISTES

@Éditions de l'Albaron~ 1991 @ L:Harn1anan~ 1996 ISDN: 2-7JX4-4625-6

Jean-Paul

MOLINARI

LES OUVRIERS COMMUNISTES

Sociologie de l'adhésion

ouvrière

au PCF

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint...Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Préface

Le communisme fut le foyer incandescent de ce siècle. Flamme et lumière d'espérance et d'épouvante, pour qui tant brûlèrent, à qui tant se brûlèrent: ennemis, amis et frères... Voici que tout s'éteint peut-être. Mais rien ne fera que cette cendre n'ait été rouge. Du rouge ouvrier avant toute chose, car, s'il fut un parti lié à cette classe, c'est bien celui-là. Ce que fut ce lien, on le sait mieux pourtant du parti à la classe que de la classe au parti. Car, si secret fût le parti, et opaque à lui-même, sa position de parole dans la politique représentative, d'action dans la politique exécutive, lui donnaient ,toujours une visibilité que la masse de la classe, dans sa vie sourde et profonde, n'avait pas, ou n'avait que par lui, dans la réfraction du prisme. . politique sur la classe à l'accueil de classe de celui-ci, replace peut être aussi .J'histoire en son centre - car le centre n'est pas toujours où on le vOÎt... Démarche relativisante. Car, de 150000 à 300000 adhérents ouvriers en coupe annuelle, c'est beaucoup dans le Parti: la moitié des adhérents parfois, et jamais moins du tiers. Mais c'est peu dans la classe: jamais plus de 5 pour I 000... Mesure aussi d'une inégalité et d'une diversité. Inégalité, car il s'en faut que les différents détachements de classe soient également représentés dans l'organisation, sous quelque variable qu'on les prenne. Diversité, car il s'en faut que c-eux qui le sont le soientidentiquement: ni dans l'espace, car le mineur, le docker, le typographe, le métallo communistes ne sont -pas communistes de la même façon,

Aussi saura-t-on gré au sociologue de ce décentrement, qui se déplaçant du projet

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PRÉFACE

ni dans le temps, car les métallos communistes. des années 20 et ceux des années 80 différent autant entre eux comme métallos que comme communistes... Dans le monde ouvrier, le monde communiste. Dans le monde communiste, les mondes ouvriers. Plus ou moins présents l'un en l'autre, adhérents l'un à l'autre, engagés l'un pour l'autre, des formes furtives de la sympathie anonyme aux grandes mobilisations publiques de la militance. Plus ou moins, selon ce qu'auront de commun ce communisme-ci et ces communautés-là... Car, il faut prendre les mots au mot, nous dit l'auteur. Au fond du communisme, la Commune. Au fond de la Commune, la communauté. Au fond de la communauté, le fonds commun des grands partages de vie et de culture. Pour l'ouvrier, les partages ouvriers... Partages du travail, de l'exploitation et des luttes, et ce sera le communisme d'usine. Partages du ménage et du voisinage, et ce sera le communisme de quartier. Ou bien encore sur le partage des solidarités familiales le communisme parentélaire. Et sur le partage des sociabilités les communismes d'ambiance. Les uns et les autres se liant dans le communisme de Parti, si celui-ci sait seulement les accueillir et les systématiser en idéaux politiques et fonder sur ce nouveau partage sa propre communauté de camaraderie... Grande clé d'intelligibilité que cette analyse « matricielle» - matrice organique, comme lieu de gestation; matrice géométrique, comme règle de construction car elle nous permettra de comprendre toute la cartographie du communisme dans la classe. Carte de présence, là où les communautés de classe et les communautés de Parti se con joignent. Carte distentive, là où elles se superposent. Carte d'absence, là où les communautés ouvrières trouvent leur principe d'intégration en des communautés prépolitiques (patriarcale, paternaliste, clientèliste) ou en d'autres communautés politiques (républicaine, démo-chrétienne, nationaliste, réformiste). Carte de substitution, là où leur fracture ou leur délitement induit leur transfrert critique sur le Parti. Carte d'effacement ou de disparition, là où le Parti n'ayant su précéder ni même suivre la classe, celle-ci l'abandonne ou bien, s'effondrant elle-même sous le poids de l'époque, elle emporte le Parti avec elle... Autant de conjonctures pour autant de configurations d'adhésion - ou de autant de figures-types, dont Jean-Paul Molinari désadhésion - qu'incarneront nous rend ici d'une plume fraternelle quelques uns des profils. Figures fières et ardentes. D'hommes de cœur, au sens ancien du mot: courage et constance. D'hornmes d'honneur, pour des fidélités inflexibles et parfois héroïques. D'hommes de pensée aussi, découvrant « l'idée communiste» et la donnant aux autres comme «la Lumière» enfin découverte de leur condition. D'hommes d'action enfin, car tout chez eux, et l'idée même se veut pratique. Sans éviter parfois - ces figures brillantes ont leur face d'ombre - les clôtures haineuses d'un sectarisme, qui ne les coupera pas moins des autres communautés ouvrières dans la classe que des autres communautés communistes dans le Parti... Car les communautés ouvrières communistes ne forment souvent encore que la plus petite part des communautés de ce Partiinterclassiste, toujours à 50 % au moins non ouvrier. Où sur d'autres partages, d'autres classes viendront conjuguer au communisme ouvrier leur communisme propre...

PRÉFACE

9

Partages des communautés paysannes, et ce sera le communisme de village. Partages des communautés didactiques, et ce sera le communisme d'école des instituteurs, des professeurs, des étudiants. Partages du service public et ce sera ce communisme de bureau, promis ailleurs à si bel avenir, quand les bureaucraties ae Parti se transmueront en bureaucraties d'Etat. Sans parler de ces filons perdurants du communisme saint..simonien, sur les partages de savoir technique, voire technocratique, des ingénieurs et des entrepreneurs. Ou de tous autres communismes utopiques, sur tous partages de foi ou de rêve des intelligentzias"H Autant de communismes dans le communisme, dont on souhaiterait qu'ils trouvent, pour toutes approches matricielles, analyste aussi lucide et généreux que lean-Paul Molinari en ces pages données au Grand Partage de la compréhension humaine... MichelVerret

Introduction

Adhésion

et déshérence

Partis en déshérence; copains, compagnons et camarades: critiques, voir dissi.. dents 1; parti communiste en déclin et classe ouvrière en voie d'éclatement: les constats d'actualité portent la marque de la presse, sinon toujours de l'empresse.. ment. Dans la grisaille du tableau, le sort du Parti Communiste Français se peint en noir. Et dans le noir du déclin de leur classe, les ouvriers s'éclatent sur tout le nuancier politique, hors même du seul nuancierpartisan2. Les ouvriers n'auraient..ils plus d'héritiers, ni le parti communiste d'héritiers ouvriers? En cette double déshérence, qu'advient..iI de l'adhérence du parti à la classe ouvrière, et de l'adhésion de celle-ci à celui..là ? Ces questions, ici exposées, furent posées avant même 3 que l'actualité n'impose à la conscience commune d'apercevoir ce dont l'Histoire était en train d'accoucher. En un temps où l'héritage, l'adhérence et l'adhésion faisaient encore, entre parti et classe, bon ménage. Et aujourd'hui, quand les sens s'inversent, ne convient..il pas d'interroger cet hier plus positif, pour mieux saisir et comprendre les inflexions, dont les constats pressés ne donnent que des formes et visages instantanés?

12

INTRODUCTION

POURQUOI

LES OUVRIERS?

Ils furent « producteurs salariés d'exécution employés par le Capital» \ et ils restent, dans les pratiques qui les font classe, ceux qui, en France, donnèrent le plus de militants, et une face nlajeure de son identité, à ce parti dont ils demeurent la visée sociale prioritaire. Autour de deux millions en près de soixante-dix ans, depuis la naissance de Tours. Raison du nombre donc, même si à l'apogée du nombre, la fraction de la classe membre du PCF ne culmine qu'aux environs de trente pour mille. Mais, en cette raison déjà, ce que le nombre en militance, ou en militantisme, porte de force organisée et d'effet politique: combats et victoires, échecs et replis, résistances et manifestations... Bref, une force exécutive, qui dans l'usine et dans le chantier, le quartier et la ville, « fait de la politique », sur le fil d'une permanence, que les autres forces partisanes, plus ajustées aux scènes et aux scansions électorales ou parlementaires, ont mis plus longtemps à découvrir et à pratiquer. Raison du nombre pluriel5 ensuite. La vulgate communiste, pas plus que le sens commun, n'ont habitué à voir dans la classe ouvrière, l'une par souci unifiant, l'autre par perception hâtive, cet univers pluriel, ces sociétés professionnelles et locales, que le Syndicalisme, qui s'efforce de les organiser, ou que l'Histoire et la Sociologie, qui s'efforcent de les concevoir, ont rencontrées ou interrogées. Pour peu qu'on accorde prix ou intérêt à ce pluriel ouvrier, il devient clair qu'il ne va pas à la rencontre du communisme partisan, ni le parti vers lui, en belle égalité cadencée. Ce que derechef la vulgate et l'opinion démêlent, au fil du temps, de ces inégalités de l'adhésion ouvrière au PCF, dans les figures-phares du métallo communiste ou de ses alter ego cheminots ou mineurs, fait indice et problème. Pourquoi certaines sociétés ouvrières deviennent-elles matrices précoces, le plus souvent durables, d'une adhésion aux modèles proposés par le PCF, quand d'autres campent dans l'indifférence ou le rejet? Et comment? Et quand? Question préalable, celle de l'identification: lesquelles donnent leur aveu, lesquelles le refusent? Raison essentielle: l'adhésion ouvrière, on fait le pari, ou l'hypothèse, qu'elle prend contour propre et contenu spécifique, qu'elle diffère, en travers de ses ;différences internes, des adhésions de non ouvriers. Qu'elle constitue par là un objet spécial, dont il faut référer la logique de constitution, et le sens, à des liens sociaux, "à des positionnements historiques, et à des modalités culturelles, en lesquels se nouent des existences collectives et des destinées individuelles, ailleurs autrement profilées et partagées. Ces liens spéciaux et typiques, on les appelle matrices, marquant par là que l'adhésion y prend sa source et son volume, en probabilités variables selon les conjonctures, et selon les surfaces d'affinités qu'elles impliquent entre les expériences et les cultures qui s'y développent, et les modèles d'action et d'avenir qu'y propose et propage le Parti Communiste Français.

INTRODUCTION

13

L'ADHÉSION OUVRIÈRE On la repère et on la mesure aux actes, ou aux flux d'actes, qui dans la quotidienneté, inscrivent comme membre du PCF, possesseurs de la carte du parti, des ouvriers appartenant, à plusieurs titres, à ces univers particuliers de travail et d'habitat, de sociabilité et de vie. Parce que le travail toujours, sinon toujours le métier, et la résidence, le plus souvent, constituent des pivots distinctifs de l'existence ouvrière, ses communautés spontanées de vie et de lutte, c'est à partir de leurs grandes formes d'organisation qu'il faut sonder la pluralité et l'identité de cette adhésion communiste là. Dans la diversité des univers producteurs et productifs: des cheminots, précoces adhérents, aux ouvriers du nucléaire. Dans la diversité de la France, chère à Braudel et aux anthropologues. En approche macrocospique, au niveau de la France, et, pour voir ce que les grosses lunettes ne permettent pas d'apercevoir, à un double niveau microcospique : celui d'un espace-temps très ouvriérisé, la Basse-Loire industrielle, et, au plus proche des destins individuels, celui des biographies de militants. L'adhésion, plus que le retrait ou la démission, et plus que le militantisme, fait donc ici question. En suivant les pentes, on tente ainsi de remonter, en chemin inverse de la trame du réel, de ces actes ou flux d'inscriptions, dûment encartés, à ce qui leur donne vie, force et sens. Jusqu'à ces matrices originaires, dites aujourd'hui en déshérence.

NOTES

1. Le Monde. Jeudi 24 août 1989. 2. Sondage IFOP-Le Monde-RTL, publié dans Le Monde du 22 juin 1989 : les ouvriers disperseraient %
leurs votes, spécialement hors des partis traditionnels (Extrême-gauche, Verts et divers: au total, 27

du vote ouvrier exprimé), plus que toute autre catégorie sociale d'électeurs. 3. Elles l'ont été, sur le long temps propre au travail universitaire à l'occasion d'une thèse d'Etat en Sociologie, à laquelle on renvoie le lecteur intéressé par la précision et l'étendue des preuves, notes, calculs. Jean-Paul MOLINARI, L'adhésion ouvrière au Communisme, Université de Nantes, juin 1987, 615 pages + notes, sources et documents. Voir aussi, sous le même titre, Socialismo Storia, n° spécial "The USSR, the Myth, and the Masses", Milan, 1991. 4. Selon la définition proposée par Michel VERRET: « où en est la culture ouvrière aujourd'hui? », Sociologie du Travail, n° I, 1989, pages 125-130. 5. Voir Michel VERRET: « Communisme et sociétés ouvrières. Réflexions sur des pluriels », dans le n° 15-16 de « Communisme », largement consacré à l'examen des rapports entre « Sociétés ouvrières et communisme français ». 3e et 4e trimestre 1987, et pour ce qui dans la pluralité ouvrière relève de l'identité, Michel VERRET: La Culture ouvrière, St Sébastien sur Loire, Editions ACL-CROCUS, 1988.

I

LES

MATRICES

OUVRIÈRES

DU PCF

Réseaux, gares et dépôts. Fosses, puits et corons. Usines, chantiers, ateliers. C'est à des lieux et à des sites que se reconnaissent les terrains d'élection du communisme ouvrier. Mais plus que de simples espaces, ces lieux indiquent des univers complexes. Des matrices de vie ouvrière, d'où sourd, en politique, de l'adhésion communiste.

Cha.pitre

I

Les

réseaux

cheminots

Tôt concentrés dans les ateliers de réparation, les dépôts, les triages, précocement modernes, tant par le modernisme du cheval de fer, leur principal « outil », que par les qualifications requises pour l'usage des mécanismes et par leur rationalité, vite, sinon tous, mêlés aux luttes revendicatives, mais aussi politiques, des ailes avancées de la petite bourgeoisie et des prolétariats industriels naissants de la deuxième moitié du XIXCsiècle, organisés par le Capital en réseaux de grande envergure, les cheminots, corporation stable, corporatistes à grande échelle, premiers champions de l'ubiquité moderne, cumulent nombre des traits de la nouveauté historique du capitalisme industriel. Nés sous la Monarchie de Juillet, tôt ouverts aux courants divers du socialisme, ils participent dès 1848 à la Révolution.

LES STABILITÉS

PROFESSIONNELLES

Ouvriers des grandes corporations, actifs dans les origines du communisme français, ils sont pour partie métallos professionnels, réparateurs des machinismes et des mécanismes: avant l'aéronautique, l'informatique et la robotique, en leur temps, les ouvriers du modernisme. Paradoxe, en ce milieu de spécialistes du mouvement, l'un des principes de la force salariale réside en sa stabilité.

18

LES MATRICES

OUVRIÈRES

DU PCF

Stabilité dans le temps, fondée dans la durabilité et dans l'élargissement du besoin moderne de la communication mécanisée des hommes et des marchandises, des services en partie productifs devenus nécessaires à la production capitaliste et à la société bourgeoise, induisant une stabilité de l'emploi sans comparaison avec celle des emplois industriels. La guerre ne rompt pas la nécessité du service: elle le mobilise différemment. Stabilité dans l'espace, moins soumise qu'ailleurs aux aléas de délocalisation du Capital, intra ou internationale, et élargie par ces délocalisations mêmes. Limitée à sept étoiles autour des centres industriels et (ou) urbains en 1840, la constellation ferroviaire ne cesse de s'étendre sur le territoire national, et dans les espaces internationaux, au rythme des besoins des marchés capitalistes des produits et des forces de travail, induisant des besoins sociaux de déplacement, dont la nécessité s'autonomise de leur matrice économique. Pour le voyage, le loisir. Stabilité spatio-temporelle inscrite dans la logique d'un quadrillage territorial et d'une rationalité temporelle marquée du sceau de l'exactitude calculée, en une organisation centralisée en réseaux, aux maillages fins, inducteurs de multiples nœuds et points secondaires, dispersés dans tous les types de milieux géographiques et d'espaces socialisés, homogénéisés nationalement et régionalement par des règles de comptabilité horaire. Stabilité ancienne, éprouvée en 1920, à travers huit décennies. Au total: une morphologie de la pratique du travail qui distribue les cheminots en collectifs durables d'implantation locale démultipliée, fixe, ancienne, au sein d'un ensemble salarial actif sur toute l'étendue du territoire national, selon un mode de répartition beaucoup plus égal que dans toutes les branches de l'industrie, bâtiment excepté. Ensemble national cependant distinct de ce dernier en ce qu'il met en œuvre des forces productives autrement plus socialisées: base de la question précoce posée, de sa transformation en propriété d'Etat. L'ensemble cheminot unifié progressivement en corporation nationale, puis en corporation d'Etat, trouve en cette histoire les matrices stables de ses modes d'organisation salariale, de leurs capacités combatives, et d'un de leurs effets distinctifs - la conquête de statuts salariaux - qui en accroissent la stabilité, en introduisant des éléments de garantie biographique dans le travail, et après la vie de travail (santé, congé, retraite...). Les caractéristiques du travail cheminot, en ces stabilités morphologiques et statutaires, impliquent pour une part du personnel ouvrier des modes de rationalité culturelle, très tôt inscrits dans la qualification des forces de travail à l'œuvre dans la maîtrise immédiate (chauffeurs, mécaniciens, réparateurs) et médiate (agents d'exploitation) des machines, des mécanismes, de leur combinaison et de leur déplacement. Milieu instruit, précocement, des rationalités industrielles modernes, précocement pénétré par les rationalités socialistes qui en contestent, à travers les épreuves de l'exploitation, diverse mais continue, du travail salarié, les assises propriétaires ou les vertus productivîstes.

LES RÉSEA UX CHEMINOTS

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UN CREUSET DE COMMUNISME
Les filiations revendicatrices, contestataires ou révolutionnaires, trouvent les conditions de leur tradition tant dans le fit de l'exploitation du travail, que dans celui de la stabilité de l'organisation des salariés, ancrée dans celles d'une coopération, qui présente de surcroît l'originalité de se doubler d'une communication entre groupes locaux de travailleurs, au fil du rail. Le premier syndicat professionnel des employés du chemin de fer est officîellement reconnu le 21 mars 1884. La lutte contre la dureté des conditions de travail de nombreux métiers ouvriers et contre les bas salaires s'appuie précocément sur le droit de grève reconnu dès 1864. Les grandes grèves cheminotes des débuts du siècle, malgré la répression, marquent des conquêtes majeures (1910-11 : règlement général des retraites 1920-21 : statut du personnel, sécurité de l'emploi, deux semaines de congés payés, délégués du personnel). La mobilisation des chemins de fer par le gouvernement, l'occupation des installations ferroviaires par la police et l'armée (grève de 1910), contribuent à politiser la lutte revendicative. Par le nombre de ses syndicats et son taux de syndicalisation, la corporation cheminote apparaît entre les deux-guerres, la plus puissamment organisée du salariat français. « Cette stabilité des appareils, la forte réceptivité du chemin de fer à la conjoncture économique et politique, la représentativité élevée au sein de la communauté cheminote des mouvements d'opinion traversant la collectivité nationale, conféreront au syndicalisme cheminot la valeur d'un baromètre idéologique précis et sensible» : Georges RibeillI insiste avec raison sur les conditions structurelles, et sur les fonctions politiques, d'un débat syndical dont les conflits anticipent, à plusieurs reprises, sur ceux qui traversent le mouvement ouvrier français. La stabilité, et la force, de l'organisation syndicale, vont de pair avec de puissants corporatismes engendrés par la division technique et hiérarchique des personnels: le pluralisme idéologique et politique caractérise l'activité militante, et alimente au gré des conjonctures les essais de fédération et les tendances à la scission. Les périodes de grande rupture historique (la guerre impérialiste, la révolution bolchévique), et celle où mûrit la grande question de la nationalisation, structurent et intensifient ces différences et ces divergences, qui animent les polémiques intersyndicales, les débats syndicaux, les discussions amicales et familiales. Henri Vincenot 2, évoque ainsi, dans ses « Mémoires d'un enfant du rail », la vivacité du débat politique au sein de sa famille d'ascendance cheminote (son grand-père, ses oncles, son père) dans les « cités PLM » où vivent de nombreuses familles similaires: « Semard et Monmousseau ou Bidagaray? Frères ou fauxfrères, unitaires ou diviseurs, bolchévistes ou syndicalistes, rouges ou jaunes... ». Le grand-père, le père, l"oncle, ne sont pas d'accord, et la famille réunie «( au repas du soir, nous sommes treize, treize cheminots») assiste et participe aux controverses sur la nationalisation, les révocations, les réintégrations, l'unité syndicaleu~

20

LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCF

Même évocation de la fraternité (<<les autres cheminots de tous les services qu'ils fussent en uniforme, à la tenue ou en civil, étaient nos frères» écrit H. Vincenot)

et de l'importance de la discussion collective dans l'autobiographie

3

de ce militant

communiste nazairien, dont le père était « manœuvre aux chemins de fer» : « la mentalité des cheminots était entre les deux guerres un esprit de camaraderie et bien souvent ils savaient déborder longtemps après les heures de travail le soir, pour se réunir entre eux, discuter et fêter les anniversaires, les fêtes. Avec la mère on rentrait au dépôt, on demandait si le père était là, ils se connaissaient tous, on savait tout de suite où le père se trouvait. On rentrait dans le café (on était très bien accueillis par les camarades cheminots. C'est un de mes souvenirs marquants: ces réunions d'hommes après le travail, qui dans la gaîté discutaient des problèmes de leur service, des problèmes même politiques. Ils abordaient la politique et ils discutaient tous sans jamais lever le ton, sans avoir un mot plus haut que l'autre ». Fraternité cheminote, fraternité syndicale: fraternité politique aussi tant le débat est vif au sein de la corporation et entre syndicats. Unification syndicale en 1917, scission en 1920 avant même celle de la CGT, ligne commune pour le retour à l'unité dès la fin des années 1920 avant la réunification de 1935-36 : le syndicalisme cheminot souvent précurseur des tendances de l'ensemble du mouvement syndical (à nouveau en 1947, avant la création de FO), se développe entre 1921 et 1936 dans une lutte de courants au sein de laquelle la CGTU conquiert une audience majoritaire, qui se réduit entre 1930 et 1935. Dès 1921 (Congrès de Lille de la CGT), la tendance unitaire (communistes et

syndicalistes révolutionnaires) de la fédération des chemins de fer recense 62,3 %
des votes des syndiqués (contre le rapport moral de Jouhaux). « Aux origines du

communisme français 4 », suivis en cela par les ouvriers du bâtiment et des métaux,
mais on a là fait le tour des« grosses» fédérations pro-unitaires, le courant révolutionnaire du syndicalisme cheminot constitue dès lors un creuset majeur de l'implantation ouvrière du PCF. Le jeu de ces 'déterminations se dévoile, avec netteté, dans le développement de l'organisation communiste dans un « département peu peuplé », à dominante rurale, à classe ouvrière peu nombreuse quoique diversifiée, distribuée en 1921 en secteurs d'effectifs proches les uns des autres: la Mayenne.

LE BOLCHÉVISME

CHEZ NOT'MAITRE

5

Dans un « pays» dominé par les grands propriétaires fonciers d'idéologie monarchiste et cléricale, l'adhésion au syndicalisme et à la politique révolutionnaires fraie sa voie au long des gares et des dépôts des agglomérations desservies' et en partie renouvelées par le réseau du rail (comme dans le bourg de La Chapelle Anthenaise où existe dès 1925 un « syndicat unitaire des travail1eurs des chemins de fer de l'Etat).

LES RÉSEAUX CHEMINOTS

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Le journal régional du PCF naissant « La Bretagne Communiste », marque le progrès de l'organisation du Parti, qui au.delà du cercle initial de la section lavalloise, se développe principalement selon l'axe des centres cheminots, passant de une à six sections entre janvier et juillet 1923, (dont celles à assises « CGTU. cheminote » de Château-Gontier, Mayenne, Pré-en-Paîl). Ici, la dépendance séculaire des métallos des fonderies Chappée de Port Brillet (<<en 1919, 560 ouvriers, 350 hommes, 180 femmes et 30 enfants de 13 à 18 ans »), à l'égard d'un paternalisme patronal (qu'on retrouve fréquemment dans la métallurgie, comme à Mondeville,et dans son acmé totalitaire à Mulhouse et au Creusot) qui impose son ordre au mode de vie ouvrier: « la plupart des ouvriers sont logés dans des maisons ouvrières avec jardin. Ils disposent à titre gratuit d'une école ménagère, de bains-douches et même d'un cinéma». Le premier syndicat ne verra le jour qu'en 1936... Là un capital anonyme, une fédération syndicale nationale en 1917, un héritage des pratiques presque séculaires de luttes et d'organisation, une socialisation politique dans le milieu du travail... Politisation cheminote conflictuelle, minoritaire certes, mais active, durable, et, en ces fiefs de métayage et de fermage, écrasés par « not-maître» et par un clergé en majorité acquis aux comtes, gardien et reproducteur du ciment clérical de l'hégémonie des propriétaires de la terre... internationaliste : l'occupation de la Ruhr attire à Château-Gontier, en décembre 1923, « un auditoire de personnes, en majorité cheminots de la ville». Place de la Gare... sous les thèmes internatio. nalistes de la dénonciation de l'occupation française et de l'aide nécessaire au prolétarlat allemand, la réunion est animée par l'ouvrier communiste René Gomi. chon, métallo à Nantes, délégué au Congrès de Tours, premier secrétaire de la fédération communiste. L'implantation communiste, autour des gares, correspond il est vrai, aux zones les moins directement soumises à l'assujettissement au propriétaire foncier: les villes (Laval, Mayenne), les villettes de la zone plus républicaine du Nord (Pré-en-Pail), les secteurs d'emploi de l'Etat. Mais Château-Gontier se situe dans le Sud « inféodé employés de ,l'Etat, travaillés par le milieu, menacés de l'isolement et de mille petites vexations s'ils s'affirment (...) ne demandent qu'à se tenir tranquilles, à rester neutres ». L'adhésion communiste des cheminots n'y prend que plus de relief.

à la réaction la plus tenace ». Et dans la Mayenne cléricale, Siegfried 6 y insiste, « les

LE COUPLAGE

CGTU-PCF

La situation mayennaise a valeur, sinon universelle, du moins générale. Si les fonctions historiques de la CGTU par rapport au PCF, et des cheminots vers les autres ouvriers, apparaissent ici avec plus de pureté, c'est sans doute en raison directe de la faiblesse de l'organisation socialiste (fédération SFIO constituée tardivement, le I cr février 1920, 90e rang sur 96 dans le classement des fédérations

par le nombre de cartes prises au 1er octobre 1920, avec 210 cartes, juste devant la

22

LES MATRICES

OUVRIÈRES

DU PCF

Martinique, la Corse, la Lozère, la Haute-Loire, les Hautes-Alpes, le Tonkin...). Les confrontations très vives qui se développent au sein des syndicats cheminots en 1919, sur l'attitude de la CGT pendant la guerre et sur le contenu et la conduite de la ligne revendicative, et la répression qui frappe les cheminots de la tendance identifiée comme révolutionnaire dans la période des révocations consécutives aux grèves de 1920, alimentent en Mayenne, comme ailleurs, l'organisation naissante autour du PCF. Le rapport du commissaire de police de Laval au Préfet (21 décembre 1921), livre une sociographie de la section lava~loise du PCF, qui met en lumière la matrice cheminote du Parti: « le groupement local doit comprendre actuellement une centaine d'adhérents, en majeure partie des employés de chemins de fer de l'Etat: les mécaniciens, chauffeurs et ouvriers du dépôt de la gare de Laval y figuraient dans une assez forte proportion. La propagande qui a certainement été faite parmi des employés des PTT n'a donné qu'un très faible résultat. Trois ou quatre employés subalternes seulement auraient donné leur adhésion. L'élément ouvrier ne compte que très peu de représentants dans le parti, en raison des idées révolutionnaires : ils ne seraient représentés que par une douzaine d'ouvriers et d'ouvrières ». Dans les entrelacs locaux des rapports de force des courants réformistes et révolutionnaires, selon les conjonctures des conflits internes au mouvement ouvrier syndical et politique, là où le parti socialiste SFIO dispose de fortes organisations et d'assises municipales et syndicales puissantes (Nord, Pas-de-Calais, Loire, Tarn, Isère), ce rôle des cheminots communistes peut ne pas apparaître aussi nettement, d'autant que d'autres forces ouvrières (mineurs, métallos, ouvriers du textile...) sont plus et autrement présentes. Reste que l'assise cheminote du PCF est d'emblée, plus qu'en aucun autre milieu professionnel, aux dimensions d'un réseau national syndicalement très structuré. La CGTU constitue le vecteur décisif de la diffusion nationale de cette organisation communiste des cheminots: c'est à partir d'elle que les militants communistes du syndicat, qui ,tendent à s'y organiser en fractions, travaillent à y implanter ou à y étendre dans les années 1925-1927 des cellules de gare. Les directives, très administratives, issues du Congrès de Clichy (1925) sur « la réorganisation du parti sur la base des cellules d'entreprises» rencontrent dans un milieu professionnel de structure elle-même administrative très cohérente, redoublée dans la structure syndicale, des conditions d'efficacité plus favorables qu'ailleurs, en particulier que dans l'industrie privée. La politique du PCF à l'égard des syndicats unitaires, qui lui sont statutairement liés, et dont il fait ouvertement la base de l'expansion de son influence, contribue jusqu'en 1932, à coupler organisations syodicale et politique et à confondre leurs activités: dans la corporation chemînoteeIle a pour effets de consolider nationalement les assises communistes, mais aussi régionalement d'en syndicaliser l'activité. Lorsqu'en 1932, Maurice Thorez constate qu' « il est des syndicats qui ne sont qu'une caricature mauvaise du parti» et qu'il appelle à un retour à des normes léninistes «( à côté de l'action du parti, il y a l'action spécifique des syndicats, le travail propre des syndicats (...) il faut savoir parler le langage des syndiqués »), l'organisation communiste parmi les cheminots, quoiqu'en stagnation, a conquis des bases stables, à partir desquelles le PCFpeut développer, de façon plus indépendante, une activité plus spécifique.

LES RÉSEAUX

CHEMINOTS

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Dans l'abondance des compte-rendus sur l'organisation et l'activité des cellules d'entreprises, publiés dans les Cahiers du bolchévisme, de 1925 à 1934, l'ensemble de ces caractéristiques, propres à lacorporationcheminote, se dégage nettement. Dans les premières années de la période de bolchévisation (1925-1928) tous les rapports émanant des fédérations font état de la création, de l'existence ou de l'activité de cellules de gare dans la plupart de leur rayon. Les grandes villes en comptent rapidement plusieurs, conjointement à de nombreuses cellules du gaz, de l'électricité, des transports urbains. Outre Paris, très tôt et très richement dotée, on

relève dès 1924 trois cellules à Marseille (<<du service roulant»,

« du service des

trains », de la gare d'Arenc), deux à Bordeaux (à la gare du Midi-PO, et à la gare de l'Etat). Si ces rapports restent dominés par le souci de faire apparaître que circulaires et directives sont bien souvent suivies d'effets sur le terrain, et bien que des « créations» soient fictives, votives ou promises à un dépérissement rapide, les rapports ultérieurs concernant les cellules des cheminots apportent la preuve que, là plus qu'ailleurs, l'organisation résiste au temps. Le cas mayennais n'est pas isolé et l'exemple (janvier 1925) de la fédération communiste de Beauce et du Perche, « comprenant les anciennes fédérations d'Eure-et-Loire, Loiret et Orne avec centre administratif (sic) à Chartres» résume bien la nature du processus en cours à l'échelle du pays. En Eure-et-Loire, selon les trois rayons constitués, on relève cinq cellules de gare sur les dix cellules d'entreprise: - cellule de la gare de Chartres (Chemin de fer de l'Etat, gare de transit): 35 membres sur 1 200 employés et ouvriers; cellule de la gare de Maintenon (Chemin de fer de l'Etat) : 5 membres; - cellule de la gare de Courtalain (Chemin de fer de l'Etat) : 12 membres; - cellule de la gare de Châteaudun (Chemin de fer du PO) : 7 membres; - le rayon de Dreux comprend une cellule d'entreprise: la cellule de la gare de Dreux (Chemin de fer de l'Etat) qui groupe 39 membres. Dans l'Orne, quatre cellules de gare sur neuf cellules d'entreprise: - cellule de la gare de Mortagne: Il membres; - cellule de la gare d'Alençon: 4 membres; cellule de la gare de Flers: 3 membres; cellule de la gare d'Argentan: 23 membres. de l'effectif départemental Les cheminots ornais représentent 40 % (4Imembres) (102 membres) du PCF en 1925. Dans la région tourangelle voisine, le rapport met en exergue la densité de l'organisation, et apparemment de l'activité, des cheminots communistes: on y dénombre 12 cellules de cheminots sur 33 cellules d'entreprise; « une seule cellule se réunit tous les huit jours (u.). La plus forte a 50 membres cheminots ». Ce que rapporte la fédération beauceronne des relations PCF-CGTU se retrouve aussi un peu partout. La matrice syndicale fractionnelle du PCF (ou à l'inverse la matrice communiste du syndicat unitaire) apparaît nettement: - «dans chaque syndicat unitaire de la région existe une fraction communiste et les syndicats des cheminots unitaires sont sous l'influence des communistes»; «les syndicats des cheminots de Châteaudun, Courtalain et Brou sont sous l'influence des communistes ».

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LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCE

Le couplage du PCF et de la CGTU et la confusion de leurs pratiques respectives tendent à devenir la règle, avant que les déclins simultanés de leurs effectifs nationaux en 1930-1932, n'incitent à une autre politique: ils semblent spécialement nets parmi les personnels à statut, et les cheminots ne font pas exception, si l'on en juge par l'évaluation critique publiée en 1929 dans les Cahiers du bolchévisme : - dilution de l'activité communiste: « non seulement les cellules ne se réunissent pas pour examiner l'orientation de la grève, l'organisation du comité de grève, des piquets de grève, de la solidarité, prétextant sans doute que cette tâche est réalisée par les communistes en tant que syndiqués et sous la direction des syndicats unitaires, mais elle ne se réunissent pas non plus pour examiner comment, de la lutte pour les salaires, on va élever les ouvriers à la lutte contre les gardes-mobiles, contre l'appareil d'Etat bourgeois et contre les préparatifs de guerre; - spécialement parmi les travailleurs à statut: «C'est une tendance qui s'est toujours plus ou moins manifestée dans nos cellules d'administration. C'est un fait courant que la cellule à statut du personnel ne fait presqu'uniquement que du travail syndical: la cellule constitue l'actif de la section syndicale. Les problèmes qui sont à l'ordre du jour de la cellule sont les problèmes syndicaux8 Les camarades de la cellule ont une grande influence en tant que membres actifs du syndicat, mais ils jouissent de peu d'activité en tant que communistes. Ainsi le secrétaire d'une cellule de cheminots de la Région Parisienne réunit près de 100 % des ouvriers de sa catégorie dans une réunion syndicale alors qu'il ne rassemble que deux ou trois camarades lorsque par hasard il se résoud à faire une réunion pour le Parti ». Cependant si le PCF et la CGTU, en raison de l'étroitesse de leurs relations, enregistrent jusqu'en 1933 un déclin simultané d'audience et d'adhésion dans toutes leurs organisations, les déclins syndicaux et politiques restent de moindre ampleur dans la corporation cheminote : moins 30 % de syndiqués en 1933 par rapport à 1927 alors qu'à l'échelle de la centrale le déficit est de 400/0. Les cellules des gares et ateliers de réparation résistent elles-mêmes mieux que les autres cellules d'usine à la baisse générale, voire à la désorganisation, de l'activité communiste. Alors que le ton général y est à la déploration, « l'aperçu sur la situation des régions du parti », de 1931 note cette meilleure stabilité du militantisme syndical et politique des cheminots communistes (de même, qu'en général, des personnels à statut). Le cas de la Région Alsace-Lorraine reflète bien cette situation. Couvrant trois "départements industrialisés (Moselle, Bas-Rhin, Haut-Rhin), elle ne comprend, en
c

1933, que peu de cellules d'entreprise

(<<l'immense

majorité de nos 150 cellules sont

des cellules locales... en nlajorité des cellules de cheminots»). Dans le rayon de Thionville-Basse- Yutz, les membres du Parti sont organisés dans « deux cellules de rue, une cellule d'employés municipaux et trois cellules de cheminots (ateliers de chemin de fer de Thionville, gare de Thionville, atelier de chemin de fer de Yutz) ». Si donc de 1927 à 1933-34 le nombre des syndicats unitaires des chemins de fer s'abaisse de 407 à 298 et celui des cellules de 218 à 94, la densité des organisations communistes, ou dirigées par des communistes, reste, parmi les cheminots, la plus élevée de toute la classe. Une seconde matrice contribue à maintenir chez eux ce fort degré de communisme: leur mode d'habitat, les modes de sociabilité solidaire qu'il implique, les effets politiques qu'il induit.

LES RÉSEA UX CHEMINOTS

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LES CITÉS CHEMINOTES
Ces « citésPLM » ou leur équivalent, on les retrouve fréquemment à proximité des gares de triage, de dépôt, de la plupart des centres ferroviaires. Ce que Ribeill appelle «le recrutement héréditaire» (le parent d'un « agent en place, conjoint, père, enfant ou cousin» bénéficiant d'un préjugé favorable à l'embauche, de la part des directions des compagnies) y tisse des réseaux de cohabitation ou de voisinage familiaux, du type décrit par H. Vincenot, qui ajoutent à l'intensité de l'interconnaissance et de l'inter-fréquentation, déjà induites par la communauté de travail, et que redouble la communauté résidentielle. Du lieu de travail au lieu d'habitat, du syndicat à ces communautés intégrées autour des noyaux de parentèles et de voisinage, des hommes aux femmes et aux enfants, le transfert des matériaux de la culture professionnelle et politique s'opère sans solution de continuité par les multiples canaux d'une société solidariste. « Esprit de corps », « esprit professionnel collectif »), « corporation cheminote, entité morale », « fraternité de tous les cheminots », « esprit de camaraderie de la mentalité des cheminots» : les mots abondent, dans la bouche, ou sous la plume, de ceux qui évoquent cette société pour indiquer les multiples matrices et facettes de cette concaténation de solidarités.. La cellule locale du parti complète, et redouble, dans la cité, la cellule de gare ou d'atelier: de plus en plus, entre 1927 et 1935, elle tend aussi à s'y substituer, le repli de l'activité communiste vers le lieu d'habitat, touchant là aussi, le milieu cheminot, après les tentatives d'implantation de «cellules d'usines» de 1925-26. Cellule sinon de cheminots, du moins organisée autour d'eux, dans les cités et dans les quartiers proches des nœuds ferroviaires. Ainsi à Doulon, située entre la gare centrale de Nantes et un grand dépôt, avec à chaque pôle, une cité cheminote : « la première cellule des cheminots est née aux environs de 1937. A cette époque, les cheminots communistes se comptaient sur les doigts d'une seule main (...). Il est bonde noter cependant qu'avant 1937, les cheminots participaient à l'activité du Parti. Il y avait un CDH (NB: Comité de Défense de l'Humanité) très actif qui rayonnait sur les quartiers de Doulon » 7. Sympathie et bienveillance, soutien et bon accueil à la presse (<< Aux ventes de masse, c'est jusqu'à 1 000 exemplaires de "l'Huma" qui étaient diffusés ») sinon toujours adhésion. Le PCF est bien reçu. Adopté. Que ces cités et quartiers, voire de petites villes, tendent à s'ajuster aux découpages des unités électorales (bureaux, circonscriptions), se met alors en place dans la logique territoriale des institutions politiques bourgeoises, une logique de bastion prolétarien: « les communistes n'administrent encore aucune grande ville et sont très rarement dans les chefs-lieux (Périgueux, quèlque temps) mais ils ont déjà quelques agglomérations très ouvrières, nœuds ferroviaires ou villes de

banlieue» 8.
Le Périgueux des années 1920 décrit par A.Kriegel illustre bien ce type de situation. La structure sociale de la ville et sa configuration accentuent et com.plètent au plan de l'habitat la concentration « chemînote ». Celle-ci, distribuée dans une

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LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCF

grande gare, « l'une des grandes gares d'embranchement du réseau Paris-Orléans » et des « ateliers pour les grosses réparations du matériel roulant », et coiffée par une Inspection principale, fait passer la population de la ville de 14 778 habitants à 20 241 en 1866. L'habitat cheminot redouble cette concentration dans le quartier de Toulon, périphérique. A Toulon, avant 1914, se développe, autour de Paul Faure (le futur maire du Creusot de 1925 à 1929, Secrétaire général de la SFIO de 1920 à 1939, ministre d'Etat de 1936 à 1938...) une activité guesdiste. Aux élections (municipales) de décembre 1919, ils (les cheminots des ateliers) ont fait triompher la liste socialiste de Bouthonnier (professeur), futur membre du Bureau politique du PCF et militant communiste très actif: l'ancienne hégémonie radicale est réduite. Périgueux est donc fraîchement doté d'une municipalité socialiste qui dans le climat de l'après guerre, symbolise les espoirs d'une révolution prolétarienne généralisée. De 1921 à 1925, la mairie de Périgueux devient communiste. En des échelles diverses, des situations analogues se manifestent un peu partout en France. A Villeneuve-Saint-Georges, à Saint-Pierre-des.Corps, dans le Var à

Folcaqueiret, à Carnoules (où 53 % des électeurs sont cheminots au dépôt), à
Pîgnans 9. Face à ce processus, la droite bourgeoise parfois aidée par la gauche républicaine, tente en certains lieux de s'opposer à la montée politique de tels fiefs prolétariens à hégémonie socialiste (avant 1914) ou communiste, en les annexant à la ville contiguë. Le Doulon des ouvriers cheminots, métallos et du bâtiment, suit en celà le destin du Chantenay des ouvriers de la navale et des conserveries, et de

Rezé: « L'indépendance confisquée d'une ville ouvrière, Chantenay
diluer le vote ouvrier dans la masse des votes petits bourgeois grande ville.

10

» permet de
de la

et bourgeois

Si la démographie cheminote (autour de 5 % de la classe ouvrière en 1930) ne
suffit généralement pas à la conquête communiste de la majorité politique locale, elle y contribue un peu partout en France, spécialement quand elle allie les forces résultants de sa dispersion territoriale, à celle des fractions politisées, localisées par le capital industriel, de la classe ouvrière métallurgiste, la plus nombreuse. Les solidarités de travail et de résidence, renforcées par les camaraderies syndicale et politique font émerger des leaders cheminots, qui contribuent à l'insertion du PCF dans les scènes municipales et (ou) législatives des institutions. de la démocratie représentative, et deviennent des élus communistes (maire, conseiller municipal, député) : soit que leur audience dans le milieu local à fort habitat d'agents de chemins de fer emporte la décision électorale, soit que leur audience nationale, dans la corporation, au travers de leur activité syndicale, les mettent en situation de l'emporter dans les circonscriptions du même type, oÙ ils n'ont cependant pas d'attache immédiate, et où le Parti ne dispose pas nécessairement d'une organisation forte et de beaucoup d'adhérents.

LES RÉSEA UX CHEMINOTS

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CANDIDATS CHEMINOTS
La place des cheminots dans l'activité politique locale s'indique déjà par la sur-représentation de leurs candidatures, dans les listes de la SFIO lors des élections municipales de 1919, par rapport à leur nombre dans la classe ouvrière (surreprésentation qui marque tendancieUement celle de leur nombre dans les effectifs de la SFIO) : à partir de près de 1 000 candidats aux élections municipales, on peut dresser le tableau suivant: - ouvriers de l'industrie et agricoles: environ38 0/0;
-

employés ou ouvriers des chemins de fer, des postes, services publics, transports:

environ 20 % (avec un poids prépondérant des cheminots). Le même processus se poursuit dans le PCF, au travers des aléas biographiques des militants issus de la SFIO, adhérents à la SFIC, puis démissionnaires ou non du PCF, lors des phases conflictuelles qui scandent l'histoire du Parti après 1921. Parmi les cheminots de Périgueux, on relève la figure de Marcel Delagrange, dont

la biographie

Il

exprime et ce processus et ces aléas:

« Delagrange Marcel Emile (.u) employé aux chemins de fer de Périgueux (Dordogne), secrétaire du syndicat CGT, candidat SFIO, aux élections législatives (1919-1921), secrétaire de l'Union Départementale CGT, dirige les grèves de février et mai 1920, emprisonné, signataire de la motion Cachin-Frossard (Comité de la Ille Internationale), délégué à Tours, maire communiste à Périgueux (1921-1925), candidat communiste aux élections législatives (1924), conseiller municipal communiste (1925), exclu du Parti Communiste (1925), membre du Faisceau de Valois ». La notabilité syndicale constitue un moyen d'accès vers l'élection politique, quand cité et circonscription se recoupent. C'est ainsi que Lucien Midol12, secrétaire du réseau des mécaniciens et chauffeurs, secrétaire de l'Union des syndicats des cheminots du PLM dans la « Fédération des Travailleurs des Chemins de fer de France et des Colonies », organisation syndicale unifiée en 1917, puis secrétaire général de la Fédération des cheminots CGTU, devient en 1932, candidat du PCF aux élections législatives dans la 2e circonscription de Corbeil (Seine).. L'organisation du Parti est très faible dans les cantons très peuplés de Boissy-Saint-Léger, Villeneuve-Saint-Georges, Longjumeau, .où le candidat mène une campagne (en commençant ses réunions par Massy, '« un des rares centres oÙ le Parti possédait une organisation»). « Le Parti voulait tenter d'enlever cette circonscription à la réaction. Son choix avait été sans doute guidé .par le fait que dans cette circonscription, il existait deux centres importants de cheminots: Juvisy-sur-Orge, et Villeneuve-Saint-Georges. L'influence que j'avais prise chez les travailleurs de la voie ferrée pouvait jouer en ma faveur». Marqué par les répressions de 1929 contre les militants communistes (1 127 militants poursuivis, 597 condamnés, dont L. Midol emprisonné), consécutives à la prépa-

ration d'une journée internationale contre la guerre prévue pour le 1er août, et par

les conflits internes violents du PCF (politique du BP, dite du groupe Barbé-Célor, exclusion des élus de la région parisienne protestant contre cette politique et constitution par eux du Parti Ouvrier Paysan, le POP), le recul électoral (perte de

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LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCF

28 000 voix par rapport à 1928) est quasi-général. Lucien Midol, accède, lui, à la députation, enlevant le siège à la droite: l'apport du vote cheminot s'avère déterminant. Le calcul, juste. Les candidats et les élus cheminots sont aussi le plus souvent des dirigeants du Parti, ou le deviennent. Leur nombre relativement élevé dès l'origine du PCF, eu égard à celui des travailleurs du rail dans le salariat français des années 1920, atteste de l'importance du rôle des cheminots dans l'histoire ouvrière du Parti. Certains d'entre eux deviennent des leaders ouvriers nationaux.

DES DIRIGEANTS COMMUNISTES Au Congrès de. Tours, on recense officiellement 12cbeminots sur 76 délégués ouvriers parmi les délégués dont on a pu établir la profession. En fait, on relève (en cette population de congressistes, recensée avec difficulté et sous plusieurs angles): 17 cheminots, dont 12 ouvriers, 3 permanents ou élus (ancien ouvrier), 1 employé de bureau, 1 sous-chef de gare. Parmi eux: 12 révoqués, 13 votes pour l'adhésion à la Ille Internationale, (et aucun pour la motion Blum) dont Il cheminots révoqués. Dix de ces délégués seront candidats pour le PCF (7), et (ou) la SFIO (3) à des élections municipales et (ou) législatives, 2 autres secrétaires d'une fédération du PCF, 2 autres encore dirigeants de la SFIO. Parmi eux: - Louis Dufrenoy, cheminot de la Mayenne, révoqué, deviendra conseiller municipal communiste de Laval en 1947, après avoir été candidat de 1928 à 1959. Fils d'Elie Dufrenoy, lui-même cheminot et candidat de la SFIO en 1919, puis membre du PCF après Tours, il est mécanicien mobilisé sur place pendant la guerre 1914-1918, révoqué en mai 1920, réintégré en 1924. Il participe activement à la constitution d'une section communiste en Mayenne avec Martiniaux, mécanicien et révoqué lui aussi. - Lucien Frapy, mécanicien à Caen (Calvados), révoqué, devient conseiller municipal communiste d'Amfreville (Calvados) en 1925. - Jean Morin, cheminot de Paris, délégué de la Seine-et-Oise, demeure (il l'est depuis 1910) conseiller municipal de Paris XIIe, après Tours jusqu'à son décès en 1925. - Marius Olivier, cheminot, révoqué en 1920, puis secrétaire de la fédération communiste de la Gironde en 1920, deviendra .maire communiste de Bègles; puis adjoint au maire de 1945 à 1952, date de son décès (la gare et le dépôt de Bègles existent depuis 1845). - Joseph Puig, cheminot, révoqué en 1920, délégué des Pyrénées Orientales, est adjoint au maire de Rivesaltes en 1921...1922.Il reste militant au PCF jusqu'à son décès (1968). - Fernand Dupuy, cheminot, révoqué en 1920 (homonyme du maire de Cboisyle-Roi, et secrétaire de M. Thorez).

LES RÉSEAUX

CHEMINOTS

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- Raoul Larcherl3, cheminot à Saumur (Maine-et-Loire) en 1919, a eu l'occasion d'évoquer en qualité de vétéran du Parti, à la tribune du t 9C Congrès du PCF (Nanterre, février 1970), les conditions de son adhésion à la SFIC, de sa participation au Congrès de Tours, et de sa vie militante: L'ascendance cheminote et socialiste: « Avant la guerre, j'étais aux jeunesses syndicales socialistes. Mon père, un cheminot, m'avait éduqué dans l'idée du progrès et du socialisme». . L'éducation pacifiste relayée par l'expérience de la «boucherie de 1914-18» : « 1913, il y avait de grandes manœuvres. Mon père s'était adressé aux jeunes soldats rassemblés à Saintes. Il leur a dit: "Jeunes amis! N'oubliez pas les paroles de Jean Jaurès en faveur de la paix. Les beaux canons avec lesquels vous allez jouer maintenant serviront peut-être à tuer d'autres jeunes". Je n'ai jamais oublié ces paroles. Je suis resté fidèle à ~on idéal et j'ai toujours lutté pour la paix. J'étais revenu de la guerre 14-18 complètement écœuré de tout ce que j'avais vu ». La réceptivité, au retour de la guerre, aux événements révolutionnaires russes: « J'entendais parler de Lénine, de la Révolution russe" Je suivais tout cela avec passion, avec espoir ». . L'intégration précoce dans le courant unitaire de la CGT, lorsqu'il entre en 1919 au réseau d'Etat des chemins de fer «( en juillet 1920, nous avons formé ce qu'on appelait un comité syndical rouge»), le met en situation de vivre de près la génèse de la SFIC et de mobiliser son expérience socialiste et pacifiste: « le 15 août 1920, il y avait, au Cirque de Paris, un grand meeting avec Marcel Cachin et Frossard qui revenaient de Russie... Nous avions une banderole contre la guerre. Longuet et quelques autres nous ont empêché de la déplier; on y avait écrit que les capitalistes faisaient crever les travailleurs dans leur sale guerre. C'était peut-être brutal, mais vous savez, nous en avions tellement enduré pendant cette guerre ». . La précocité de l'organisation communiste dans le lieu de travail: « Dès le mois de mars ou avril 1920, nous avions constitué la première cellule et le rayon. J'étais secrétaire de la cellule-gare aux côtés de celui qui fut mon éducateur politique, le camarade Barthélémy Henri, fusillé à Châteaubriant en 1942, auquel je pense toujours avec émotion». . La biographie électorale: « 1928, j'étais candidat aux élections législatives dans la circonscription de Parthenay, dans les Deux-Sèvres. Je devais être à nouveau candidat aux élections législatives de t 932 à Pont-Audemer dans l'Eure ». En deçà des nuances de pathétisme, propres aux conditions de l'évocation, se dessine une biographie typique du cheminot communiste, ponctuée d'une fidélité elle-même fréquente aux premiers engagements (<< Le parti que j'ai choisi librement il y a 50 ans, où je suis resté librement depuis 50 ans en plein accord avec ma conscience» ). La précocité et la maturité de la contribution du milieu cheminot au développement du Parti Communiste s'indiquent aussi dans sa capacité à générer des leaders nationaux: Gaston Monmousseau, Lucien Midol, JeanCatelas, Pierre Semard, dont la postérité biographique s'inscrira dans leur activité à la direction du PCF, et leur militantisme héroïque pendant la guerre.

.

.

Dans le destin de Pierre Semard

14, se

condense un maximum des caractéristiques

30

LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCF

typiques de ce prolétariat cheminot, dont il devient pour cela un leader, contribuant à y étendre l'influence du PCF : . L'ascendance cheminote prolétarienne: « presque toute son enfance s'écoule au sein d'une famille pauvre de cheminots. Le père est cantonnier-poseur sur la voie, et la mère garde-barrière». . L'entrée précoce aux chemins de fer, facilitée par le fait que son père et sa mère y soient salariés (filiation professionnelle fréquente caractéristique de la reproduction corporative) et marquée par la dureté de l'exploitation: «il adresse à la Compagnie du PLM, une demande d'admission et il est accepté parce qu'il est fils de cheminot... Les débuts sont durs, à travailler par tous les temps comme un manœuvre sur la voie, avec le salaire le plus bas, un salaire de famine: 80 F par mois» (le ménage a un enfant, l'épouse de Pierre Semard travaille saisonnièrement à l'emballage des fruits; ils habitent la Drôme). . La mobilité géographique entre plusieurs gares (Valence, Saint-Rambert-d'Albon, puis Bagnols-sur-Cèze, Montélimar, et à nouveau Valence). L'insertion dans le Valence cheminot des années 1910-1920: «Valence est un nœud ferroviaire relativement important, avec le dépôt voisin de Portes, il concentre à la veille de la guerre quelque 800 cheminots, formant dans l'agglomération le groupe professionnel le plus important». «La vie des cheminots ne diffère pas sensiblement de celle des couches ouvrières les plus exploitées et les plus défavorisées. Mais un corporatisme étroit les maintient en quelque sorte en marge; c'est comme un petit monde à part, avec ses quartiers, près de la gare de Valence, du dépôt de Portes, ses bistrots, sa coopérative, le "sémaphore" ». . La solidarité cheminote : il a l'occasion tragique d'en éprouver la force en 1914 lorsque son épouse décède lors d'une épidémie de « grippe espagnole» : « populaire, sympathique et estimé de ses compagnons de travail comme de ses camarades du syndicat, il bénéficie alors d'un véritable élan de solidarité et d'affection qui

.

. La vivacité des idées socialistes révolutionnaires: « le socialisme n'est pas sans influence sur les cheminots de Valence. L'un des dirigeants des guesdistes, Pierre Marins André, est originaire de la ville, où son père a travaillé au PLM, révoqué, il est devenu le spécialiste du Parti Ouvrier Français pour les questions syndicales ~n particulier, celles qui concernent les travailleurs des chemins de fer ». . L'insertion militante dans le combat du syndicalisme unitaire, où délégué de Valence, au premier Congrès de l'Union des syndicats du réseau PLM, il y rencontre son secrétaire général Lucien Midol. Spécialiste de la liaison ferroviaire (il est devenu « chef de service à la formation des trains ») Pierre Semard « établit progressivement des liaisons syndicales, avec les gares et dépôts de tout le secteur » dans les années 1917 et 1918 où se multiplient les syndicats locaux: en mai 1920, son action à Portes porte ses fruits puisque ce dépôt devient « le point névralgique de la lutte: 397 grévistes sur 450 cheminots syndiqués, la quasi totalité des agents étant au syndicat ». . Le vécu familial de la répression: «Premier révoqué, avec sa courageuse compagne de lutte, Juliette Gontier, employée aux bagages à la gare de Valence, fille d'un mécanicien, de Portes ».

l'aide à surmonter la terrible épreuve» 15.

.

LES RÉSEAUX CHEMINOTS

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La biographie de Pierre Semard, s'inscrit après 1920 dans la double trame du militantisme syndical (il est élu au Secrétariat Général de la Fédération des cheminots par le Congrès de juin 1921) et politique (fondateur et secrétaire général duPCF de 1924 à 1930). Arrêté dès 1939, Pierre Semard est fusillé par les nazis le 7 mars 1942, à Evreux : « Dites à mes amis cheminots que ma dernière volonté est qu'ils ne fassent rien qui puisse aider les nazis. Les cheminots me comprendront, ils m'entendront, ils agiront, j'en suis convaincu », écrit-il dans une ultime lettre, qui est aussi un appel

à la lutte contre l'occupant 16.
Cet appel fut entendu, dans une corporation dont le rôle stratégique en temps de guerre conduit à la confrontation avec les troupes occupantes.

LES CHEMINOTS DE LA CLANDESTINITÉ Jean-Marie Teuroc a 30 ans quand en 1936, il adhère à la CGT au dépôt SNCF de Brest. Comme nombre de ses camarades cheminots, dans le Finistère comme un peu partout en France, il adhère au PCF clandestin, mis hors-la-loi en 1939 par le gouvernement Daladier, sous l'occupation allemande, en janvier 1941. Eugène Kerbaul, dans ses 1 270 biographies de militants du Finistère (1918-1945) 17, recense 14 de ces cas d'adhésions de cheminots finistériens pendant les années 1939-1943. Dans ce flux d'adhésions de la clandestinité, dont le recensement, difficile, ne donne qu'un chiffrage réduit, on trouve pour la même époque: 24 ouvriers de l'Arsenal, 8 ouvriers du bâtiment, 9 marins-pêcheurs du Pays Bigouden, une trentaine d'ouvriers d'autres corporations. La majorité de ces militants, souvent déjà syndiqués à la CGT, a moins de 40 ans en 1939. Beaucoup ont moins de 20 ans. Ils adhèrent à la lutte clandestine du PCF, immédiatement sous sa forme secrète (les groupes OS) et (ou) résistante: la plupart entrent en 1942 dans les FTP, quand ils n'adhèrent pas au PCF après être entrés dans les FTP.Pour Jean-Marc Teuroc, l'adhésion au PCF a donc le sens immédiat de la nécessité de la résistance face à l'occupant étranger. Elle a aussi un objectif immédiat: saboter machines et installations contrôlées par l'ennemi. Les ouvriers communistes brestois, de l'Arsenal et du bâtiment, chacun sur les lieux de travail qu'ils connaissent bien, font de même, entraînant à leur suite des camarades de chantier. Les cultures ouvrières du travail et l'organisation sont mobilisées contre l'occupant. Les sabotages se multiplient le long des voies et dans les gares. Jean-Marie Teuroc « participe avec les autres cheminots communistes brestois aux sabotages dont ils ont pris l'initiative, sur les conseils de l'interrégional du Parti Robert Ballanger, du trafic ferroviaire en gare de Brest. Cela va désorganiser le trafic et amener l'immobilisation de dizaines de wagons et de locomotives à la fin de janvier et dans la première quinzaine de février 1941. Des voies sont encombrées~ On doit à Teuroc de nombreux sabotages à la gare et au dépôt S'NCF de Brest ».

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,LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCF

Jean-Marie Teuroc fait du sabotage un art politique, un art de la résistance cheminote. Il invente « un procédé particulier de sabotage de locomotives à vapeur que des résistants appelèrent la goupille brestoise, ce type de sabotage étant repris en divers endroits de France par d'autres cheminots». « Cheminots, sabotez, sabotez, sabotez» lance en novembre 1943, le Comité populaire des cheminots des Bouches-du-Rhône. Le sabotage? C'est un des premiers métiers cheminots. Celui qui consiste à freiner à l'aide d'un sabot (ou cochard) de métal, « avec une étonnante précision de geste les wagons descendus de la butte de triage, avant qu'ils ne reviennent heurter la rame ». Avec Teuroc, le sabot-outil (c'est aussi, en sa forme_ « galoche », un instrument de jeu) devient arme, goupille en acier à demi sciée ou en bois, substitué à la goupille habituelle entre les roues, destiné à immobiliser le train. Teuroc invente diverses autres méthodes, qui 80nt« utilisées au début de la Résistance et jusqu'en fin 1942». L'adhésion de 1.M. Teuroc, inaugurée par le sabotage, vouée au sabotage résistant, s'achève après le sabotage du tableau électrique de la gare de Brest, effectué en compagnie d'André Berger, fils de Joseph Berger cheminot communiste, résistant, capitaine FTP, lui-même spécialiste du sabotage et de l'attentat à main armée, frère de Marguerite Berger, employée à la SNCF, « qui seconde efficacement son père et son frère dans leurs activités résistantes », membre d'un groupe FTP. André Berger adhère lui-même au PCF clandestin et aux FTP en mai 1942, à 20 ans. Il est arrêté à Nantes, par la police française, lors d'une mission, le 7 janvier 1943; Teuroc l'est le 21 janvier 1943 à Brest. Tous deux livrés aux Allemands, torturés, sont fusillés au Mont-Valérien, le 17 septembre 1943, avec 16 autres ouvriers communistes brestois, dont 7 ouvriers de l'Arsenal. Le plus âgé a 54 ans, les autres entre 21 et 37 ans. La sabotage, mais aussi l'aide à l'évasion de prisonniers, la lutte contre le STO, la grève, la bataille syndicale (y compris par l'investissement des syndicats vichystes), la participation à l'insurrection nationale de 1944: l'histoire de la résistance cheminote sourd de tous les dépôts, gares et ateliers, dans la France en guerre. Elle entraîne dès fin 1940, aux côtés des communistes, des cheminots cégétistes appartenant au parti socialiste, des adhérents de la CFTC (Libération-Nord et Libération-Sud) et au-delà des milliers de sans parti. De nombreuses femmes aussi, ,employées en nombre croissant (29 202 en 1939, 48 748 en 1945) pour faire face à ,l'accroissement du trafic et pallier la chute des effectifs masculins. « Ces milliers d'hommes et de femmes ont joué dans cette guerre mondiale un rôle proportionnel à l'importance stratégique des transports et communications dans un tel bouleversement » 16.La résistance communiste est tôt organisée par lePCF clandestin: de l'OS (1940) au FN (1941) et aux FTPF (1942). Le tribut payé par les militants est à la hauteur de la haine et de l'acharnement anticommuniste des nazis. Avant Pierre Semard, Jean Catelas, député communiste d'Amiens, secrétaire de l'Union des syndicats CGT des cheminots du Nord, est guillotiné le 24 septembre 1941. Georges Wodli, secrétaire général de l'Union Alsace-Lorraine, dirigeant communiste, est pendu le I er avril 1943. Fusillades, pendaisons, tortures, déportations, emprisonnements se multiplient entre.1940 et 1944 parmi les cheminots résistants. La chasse aux communistes est précoce et féroce.

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L'exemple finistérien donne de cette période un reflet partiel mais significatif Toutes les générations de cheminots y apparaissent dans leur contribution à l'action résistante - syndicale, de sabotage et armée -, l'investissement des jeunes cheminots dans la lutte armée particulièrement important, corroboré par d'autres témoignages relatant les faits d'armes des « bataillons de la Jeunesse ». Sur trente

biographies 18 de cheminots communistes résistants (Tableau 1), on dénombre onze
arrestations, six emprisonnements dans les prisons et camp français (Fontevrault, Pithiviers, Voves et Châteaubriant, où est exécuté, le 22 octobre 1941, Henri Barthélémy, cheminot retraité, « l'aîné des martyrs»), deux déportations dans les camps de concentration nazis, deux exécutions au Mont-Valérien, deux morts au combat dans les FTPF. Le cas brestois s'inscrit dans l'histoire de la Résistance bretonne, à fort noyau ouvrier et paysan, de grande ampleur. Mais il a aussi sans doute valeur de type pour l'adhésion résistante des cheminots: mobilisation de cadre communiste et d'envergure nationale, tant dans son étendue territoriale que dans son contenu extrapartisan. LePCF conquiert-là une identité patriotique, que le martyrologe cOffi'muniste et ses commémorations, contribuent, au lendemain de la guerre, à fixer et à exalter dans la corporation et dans le syndicat, ainsi que dans les communes.

L'ADHÉSION STABLE Ces lendemains sont pour le PCF ceux d'un «bond formidable» d'adhérents. Parmi les cheminots, la base cégétiste du parti, malgré la scission de FO, atteint en 1949 le maximum de son audience de la période 1949-1981 parmi l'ensemble du personnel: 63,3 % des voix aux élections des délégués du personnel (tous les collèges confondus), pourcentage qui varie peu jusqu'au milieu des années 1960 (62, 39 0/0 en 1963, 61,6 % en 1967). Le militantisme syndical alimente l'adhésion politique: réserve potentielle relativement facile à mobiliser dès que la conjoncture offre au PCF des perspectives de renforcement: « Ainsi, en mars 1963, quand, après l'isolement des premières années du régime gaulliste, le PCF voit son audience remonter, le journal des cbeminotscommunistes de Nantes, « Le Travailleur du Rail », note avec satisfaction et, semble-t-il, justesse 19 : « 19nouveaux camarades sont venus rejoindre le Parti de la Classe Ouvrière depuis le mois d'octobre 1962, et disons sans craindre de se tromper qu'un grand nombre d'autres attendent d'être contactés pour venir grossir les rangs de notre Parti. C'est si vrai, que plusieurs des nouveaux adhérents nous ont dit qu'ils attendaient depuis longtemps le moment d'adhérer à notre Parti. Ces 19 camarades militants ou adhérents depuis longtemps au syndicat CGT ont compris qu'il fallait non seulement militer dans un mouvement de masse, mais aussi la nécessité d'adhérer au PCF».

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'LES MATRICES OUVRIÈRES DU PCF

Le milieu cheminot continue de fournir au PCF nombre de candidats et de leaders. En 1947, sur 61 ouvriers élus députés à l'Assemblée Nationale (sur 186 élus communistes ou apparentés) on relève Il cheminots (et 25 métallos, 5 mineurs). En 1936 déjà, la composition du groupe parlementaire, avec une présence ouvrière plus nette, indique la même tendance: 43 ouvriers sur 72 députés, dont 8 cheminots. Cheminots eux-mêmes ou fils de cbeminots, de nombreux dirigeants jalonnent l'histoire du PCF depuis 1945. Parmi les premiers: Roland Leroy, Georges Seguy, eux-mêmes fils de cheminots et Marcel Servin. Parmi les seconds: Laurent Casanova, JeanChaintron (exclu en 1962), Victor Joannes, Pierre Juquin, Anicet LePors (et avant eux, avant la guerre: Arthur Dallidet, fils d'un ouvrier aux ateliers de réparation de locomotives de Nantes, secrétaire de l'unique cellule de Renault-Billancourt en 1934, André Ferrat, fils d'un conducteur de voie, secrétaire national des J.C. en 1927, membre du Bureau Politique de 1927 à janvier 1935, exclu en juillet 1936). Sans qu'on puisse parler d'un brusque changement, cette situation traditionnelle commence à se modifier dans les années 60-70 qui « semblent avoir marqué le début d'une profonde mutation, conjuguant les effets des évolutions de l'organisation du travail et des qualifications avec un nouveau type de recrutement, moins réceptif aux exigences de l'emploi cheminot et aux perspectives de socialisation offertes par le nouveau milieu. Cette mutation risque d'être préjudiciable aux capacités de recrutement et de mobilisations du syndicalisme cheminot» 20. Les stabilités anciennes se délitent, les solidarités n'y retrouvent plus toutes leurs matrices, en particulier dans la banalisation des modes d'organisation du travail plus proches qu'auparavant de ceux du salariat urbain, dans le tarissement du recrutement traditionnel d'ascendance corporative et (ou) à dominante rurale au profit d'une embauche d'agents plus scolarisés et plus urbanisés, dans « l'érosion sociale des concentrations cheminotes » d'habitat. Le lent affaiblissement de la syndicalisation cheminote et de l'audience de la CGT, qui reste cependant majoritaire, suit la pente de ces déstabilisations. Dans un système corporatif très intégré à forte et ancienne auto-reproduction professionnelle, la dégression continue et rapide des emplois (moins 248 383 de 1949 à 1981, soit 53 °/0de l'effectif de 1949) et le recrutement accentué hors des viviers habituels induisent un vieillissement de la population des adhérents cégétistes. Dans le même temps, le CFDT attire plus les jeunes recrues, plus scolarisées et plus urbaines, moins s'tables aussi dans l'emploi cheminot. L'adhésion cheminote se trouve-t-elle ralentie par l'affaiblissement de ses supports traditionnels? Les données font défaut pour autoriser une réponse fiable sur l'ensemble de la corporation. L'évolution des effectifs d'une fédération communiste permet cependant de décrire quelques tendances. Du milieu des années 1960 aux années 1980, les changements qu'on y constate quant à la profession du nombre des adhérents, à l'ouverture salariale et à la désouvriérisation relative de l'adhésion, à l'équilibre intersectorielentre public et privé, correspondent aux changements constatés dans l'ensemble du PCF.En cette fédération de Loire-Atlantique, en 1966, la part des cheminots, dans l'ensemble des adhérents, relève encore de la situation

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CHEMINOTS

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stable

traditionnelle.

Les cheminots

membres

des seules

cellules

d'entreprises

représentent 8,5 % de l'effectif fédéral; probablement sont-ils autour de 100/0si l'on y ajoute ceux qui appartiennent à une cellule locale. Ces 8,5 % font 17,5 % des
adhérents ouvriers (du public et du privé réunis), et 56 % des adhérents ouvriers du secteur public. Dans un département où le grand nombre ouvrier se concentre dans l'industrie métallurgique et dans l'industrie alimentaire, les cheminots occupent donc au sein du PCF une place sans commune mesure avec celle qu'ils occupent dans

l'emploi ouvrier.

'

La plupart d'entre eux sont des ouvriers. Bien que ce fait soit de constat banal et général, aucune statistique d'ensemble ne permet de distinguer dans les données de 1929 ou dans celles des années 1950,la part exacte des ouvriers, de celle des employés et de celle des cadres, ou encore la répartition entre les métiers et les services propres au travail cheminot. Pour l'après-guerre, les commentaires de Congrès notent le plus souvent que les cheminots délégués sont pour majorité d'entre eux des ouvriers. Les témoignages, les biographies, les résultats syndicaux par services, les éléments de rapports sur les cellules cheminotes, permettent en outre de situer parmi les ouvriers des ateliers de réparation du Matériel, parmi ceux de la Traction et de la Voie, et en général parmi les services à main d'œuvre ouvrière plutôt que parmi les services administratifs, les zones principales du recrutement communiste de 1920 aux années 1960-70. Ce qu'en analyse G. Ribeill pour l'adhésion cégétiste vaut aussi pour l'adhésion communiste. Les ouvriers des ateliers du Matériel sont des professionnels, que leurs métiers et leur concentration apparentent aux ouvriers de métier de la métallurgie, zones fortes de la CGT et du PCF. Ceux des services de la Voie comme les « hommes d'équipe» des services d'exploitation constituent la base traditionnelle d'origine rurale d'une adhésion cégétiste d'intégration et de protection, propre aux groupes et aux individus placés en position de réenracinement. Les « roulants », au premier chef les conducteurs de train - «barons du rail» -, constituent un troisième groupe, de qualification élevée, de passé cheminot glorifié, tant par son rôle technique dans l'histoire de la corporation, que par son rôle politique. Ces trois groupes fournissent le principal des effectifs d'adhérents. A Nantes, de 1978 à 198 t, respectivement 63, 74, 74 et 70 0/0,des cheminots communistes, avec un poids plus iJJlPortant des roulants (35, 36, 30 et 33 0/0). Qu'advient-il de l'adhésion cheminote à partir des années 1960? La situation nantaise permet d'apercevoir deux tendances conjointes, à la stagnation et à la désouvriérisation, entre 1964 et 1979. Alors que les adhésions se multiplient au sein de la fédération comme dans l'ensemble du parti, le nombre des adhérents cheminots varie à peine. Dans un bilan d'activité des cellules d'entreprise de Nantes, daté d'octobre 1968, on relève que les cellules de cheminots « ont des difficultés depuis deux ans. (Que) plusieurs d'entre elles ne se réunissent jamais, et que l'édition du journal de cellule est très irrégulière ». Onze ans plus tard, alors que le parti a doublé ses effectifs, ceux des cellules des cheminots ont à peine progressé. Pendant ce même temps, l'adhésion des ouvriers a régressé, alors qu'à l'inverse les nombres d'employés et de techniciens se sont sensiblement accrus.

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Ces tendances sont-elles générales? Dans une corporation qui perd 53 0/0de ses emplois en trente ans, la stagnation, ou la faible progression, des effectifs d'adhérents, prend valeur de forte augmentation du taux d'adhésion. En 1975 à Paris21, le taux d'adhésion des salariés atteint 35 pour mille à la gare de l'Est, 42 à la gare d'Austerlitz, 68 à la gare de Lyon. En 1976 au dépôt de Nantes-Blottereau, le taux ouvrier culmine à 106pour mille. Sans qu'on puisse en établir avec précision une moyenne nationale, le taux ouvrier cheminot d'adhésion au PCF semble donc se maintenir à un niveau très élevé: au-dessus du taux d'adhésion de l'ensemble de la classe (autour de 30 0/00)et probablement de celui de l'ensemble des ouvriers qualifiés (autour de 55 0/00). Si l'on fixe ce taux entre 60 et 70 pour mille en 1979, le nombre des cheminots (ouvriers) communistes se situe à cette date entre 13 et 15 pour mille: autour de 20010des 68 784 ouvriers du secteur public qu'annonce le recensement communiste de cette année là. Autour de 5 % des adhérents ouvriers, alors qu'en 1929, les cheminots en représentaient le double. Dans les mutations et les turbulences qui bouleversent et agitent la SNCF et une corporation plus que centenaire, la base cheminote du PCF s'avère donc très résistante dans les secteurs ouvriers. Même si son nombre absolu et son poids relatif dans le parti tendent à diminuer, elle fait figure, en ces temps de déclin de l'adhésion ouvrière au communisme, de pôle de résistance et de réserve militante dans le dispositif de l'organisation affaiblie du PCF. Il en va tout autrement pour lesminéurs, dont le destin croisa si souvent celui des cheminots.

NOTES

1. Georges RIBEILL, Les Cheminots, Paris, Editions La Découverte, 1984, page 104. 2. Henri VINCENOT, Mémoire d'un enfant du rail, Paris, Le Livre de poche, 1982, passim. 3. Jean PENEFF, « Autobiographies de militants CGTV-COT », Nantes, Les Cahiers du LERSCO, LERSCO-GIRI, Université de Nantes, CNRS, n° 1, décembre 1979, pages 131 à 142. 4. C'est le titre de l'ouvrage pionnier d'Annie KRIEGEL: « Aux origines du communisme français: 1914-1920. Contribution à l'histoire du mouvement ouvrier français », Paris-La Haye. Monton, 1964, 2 tomes. 5. Jacques OMNES, « Naissance et apprentissage du PCF en Mayenne », in Cahiers d'Histoire de l'Institut de Recherches marxistes, n° 3 (37), 4e trimestre, 1980, pages 92 à 145. 6. André SIEGFRIED, Tableau politique de la France de l'Ouest, sous la Ille République, 2e Edition, Paris, Armand COLIN, 1964, page 58. 7. Supplément départemental de la Fédération du PCF de Loire-Atlantique à l'Humanité-Dimanche, janvier 1963, interview d'Emile DAVID, cheminot communiste. 8. Sous la direction de Georges DUBY, Histoire de la France Urbaine,tome IV, La ville de l'âge industriel, Paris, SeuiI, 1983, pages 208-209 «( Les seuls véritables prolétaires bordelais sont en 1872 les ouvriers des ateliers de réparation de la Compagnie des chemins de fer du Midi installés en 1857 Ht..on également dans ces pages).

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9. Jacques GIRAUL T, Sur l'implantation du Parti Communiste Français dans l'entre-deux guerres, Pads, Editions sociales, 1977, pages 283 à 284 et 292. 10. Daniel PINSONt L'indépendance confisquée d'une ville ouvrière, Chantenay, Nantes, Editions ACL, 1982. 11. Jean CHARLES et alii, « Le Congrès de Tours », Paris, Editions Sociales, 1980. Annie KRIEGEL (Aux origines..., op. cit., page 380) précise les attaches de classe et la formation politique de Marcel DELAGRANGE, dans le milieu prolétarien des ateliers de réparation du matériel ferroviaire de Périgueux: « très dangereux, à surveiller étroitement» selon la police, et, selon MONATIE, incarnant l'esprit de parti. 12. Lucien MIDOL, La voie que j'ai suivie, Paris, Editions sociales, 1973, page 153. 13. Interview de Raoul LARCHER, délégué de l'Eure et Loir, au 1ge congrès du PCF, in Cahiers du Communisme, n° 2..J, février-mars 1970, pages 360 à 361. 14. Roger PIERRE, « Pierre SEMARD et les cheminots de Valence », (1907-1920), Cahiers de l'Institut Maurice THOREZ, n° 22, 1971, pages 81 à 91. 15. Philippe ROBRIEUX, Histoire intérieure du parti communiste, tome IV : Biographies, Chronologie, Bibliographie, Paris, Fayard, 1984, page 497. 16. Les cheminots dans l'histoire sociale de la France, Fédération des Cheminots CGT, Paris~ Editions sociales, 1967, page 176. 17. Eugène KERBAUL, 1270 biographies de militants du Finistère, (1918-1945), Dictionnaire biographique de militants ouvriers du Finistère élargi à des combattants de mouvements populaires de résistance. Chez l'auteur, BAGNOLET, 1985 (deux fois augmenté depuis). 18. Voir tableau l, en annexe. Ce tableau a été composé à partir des matériaux biographiques amassés par E. KERBAUL. 19. Le travail/eur du rail, journal ronéoté des cellules du PCF des cheminots de Nantes, mars 1963. 20. G. RIBEILL, op. cit., page 101. 21. Jean ELLEINSTEIN, Le PC, Paris, Grasset, 1976, page 179.