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Les peintres amateurs - Etude sociologique

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216 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296246508
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LES PEINTRES AMATEURS Etude sociologique

Collection "Logiques Sociales"
Dernières parutions,' Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes. Systèmes de pensée et d'action à l'oeuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma entre l'art et l'argent, 1989. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Etudes Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de Bellaing, Sociologie de l'autorité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1990. Françoise Crézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991.

eL' Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1087-1

Isabelle de LAJARTE

LES PEINTRES AMATEURS
Etude sociologique

Editions L'Hannattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Je remercie tous les peintres que j'ai interviewés et qui m'ont si aimablement reçue ; grâce à eux, ce livre existe. J'adresse également mes remerciements à Madame Raymonde Moulin qui a eu l'initiative de cette recherche. Je remercie tout particulièrement Jacqueline Chobaux qui m'a aidée à remanier ce texte, ainsi que Sabine Chalvon-Demersay et Dominique Pasquier qui sont intervenues à différents moments de la réalisation de cet ouvrage.

PROLOGUE Deux histoires de vie

FERNAND.- Menuisier et peintre du dimanche Fernand est né en 1896 ; il a pris sa retraite à soixante-dix ans et habite depuis l'âge de quatre-vingts ans une résidence pour personnes retraitées. Originaire d'un petit village du nord-est de la France, où y avait trois maisons, dont deux d'éboulées, il y a passé son enfance avec ses parents et grands-parents: Grand-père était sabotier et l'autre grand-père, il vivait dans les bois, il ébranchait et faisait des fagots. TIpasse son cenificat d'études à treize ans puis entre en apprentissage: Je voulais être mécanicien parce que mon père travaillait dnns unefabrique de machines à vapeur, mais il m'a dit: tu seras menuisier. Alors, je suis entré en apprentissage. Douze heures par jour je travaillais, plus trois heures le dimanche pour nettoyer l'atelier, sans être payé. En général, on payait le patron pour apprendre aux apprentis, moi, on m'a pris gratuitement... Le seul bénéfice que je faisais, c'était la vente des copeaux. Fallait que je les livre en dehors des heures de travail, je prenais la voiture à bras, je chargeais les sacs et j'allais livrer à l'autre bout du village, mais parfois la patronne vendait pour le compte de sa fille... alors, j'avais rien. J'ai eu cinq francs le jour de Pâques et cinq francs quand c'était fini. Je suis resté trois ans et suis parti sans tambour ni trompette ...

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Après, j'ai été placé ailleurs. J'ai été chez un tailleur de pierre qui s'occupait du cimetière, j'étais logé et nourri chez mes patrons. Plus tard, Fernand travailla dans plusieurs villes avant d'arriver dans la région parisienne. J'y ai été progressivement, j'ai d'abord été à J. puis à C. Je changeais de patron, j'ai pas fait mon tour de France, mais presque ... Je dormais chez les patrons, ou dans des pensions de famille, j'en connais qui dormaient à la belle étoile ou dans la paille des granges. On était à quatre-vingts kilomètres de Paris, on s'amusait bien, on était une bande de copains, on y allait à vélo aller et retour. Après son apprentissage, Fernand s'est engagé dans différentes maisons s'occupant de restaurer châteaux et demeures: Je vieillissais des bois dans le style Louis XV; je refaisais toutes les boiseries dans les châteaux. J'ai travaillé dans les châteaux jusqu'à soixantedix ans, Blois, Chenonceau, ah! ... je faisais des travaux au Louvre, chez les Rothschild, à soixante-dix-sept ans, on me demandait encore de travailler. Je faisais aussi de l'ameublement, j'ai fait une salle à manger basque pour une cliente d'Asnières. Unefois, j'ai refait un escalier, il avait l'air d'avoir trois cents ans ! On l'a montré à tout le monde. J'ai été aussi chez la duchesse de Manchester et j'ai failli épouser la bonne, mais elle parlait pas français! Si Fernand évoque avec autant de nostalgie son métier d'artisan, il parle aussi avec beaucoup de fierté de sa peinture, car Fernand a toujours fait de la peinture: J'ai commencé la peinture à sept ans, avant même la menuiserie. Quand on allait à C. (la ville 8

voisine), il y avait un type qui vendait des tubes, j'en ai acheté, je me suis amusé, il y avait un mur, avec un clocher derrière, ça a été mon premier tableau. Jefaisais du dessin, de la peinture, toujours sur nature, pas les cartes postales. Fernand peint le dimanche, des tableaux à l'huile, paysages, natures mortes, nus. Il fait aussi des dessins et des gouaches. Il a appris tout seul chez lui : Je peignais chez moi, j'avais un cabanon dans le jardin. L'académie Frochot, Adler, boulevard de Clichy, où y avait des modèles, j'ai essayé, mais ça m'a pas plu. Lors de ses voyages, il pratique également la photographie, pour son plaisir: J'ai été trois fois à Lourdes, une fois en Andorre, en Yougoslavie, au Luxembourg, à Genève, à Chamonix, à Annecy. Fernand a participé à beaucoup d'expositions collectives dans des salons de peinture. Il a reçu de nombreux prix et médailles qu'il conserve soigneusement dans une boîte à chaussures. On lui a ainsi décerné, parmi d'autres, le troisième prix de Peinture du Salon des Artistes en 1967, le Prix de la Ville de Sevran, en 1960 (Daniel Decaris était membre du jury), le troisième prix de peinture d'Aulnaysous-Bois en 1955etc. Sa participation à ces expositions lui ont permis d'établir de nombreuses relations dans les milieux artistiques. J'ai exposé vingt-huit ans aux Indépendants, puis au Salon d'Asnières,. c'était trié sur le volet, c'était un salon réputé à l'époque, y avait Buffet. Oui, à Asnières, j'ai connu Buffet. Il a fait fortune avec c'truc-Ià ! Puis j'ai fait le Salon de l'Ecole française, le Salon d'Hiver, l'Art libre, puis les galeries, la galerie de Juillet, rue de Châteaudun, la Cimaise de Paris, boulevard Raspail. Aux

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Indépendants, je les ai tous connus ... Signac, dont lefils est marié à lafille à Cachin, Dunoyer de Segonzac; on était quatre mille membres aux Indépendants, à la réunion générale qui se tenait à Paris, salle d'horticulture, on était quatre cents, j'en ai connu des peintres! Hervigault ...C'est un copain que je connais depuis 1927, on s'est retrouvés à la guerre. Artiste peintre, il était infirmier et moi, dans les tringlots (soldat affecté au train des équipages). On se téléphone unefois par an. Il était peintre de la Marine, il se faisait envoyer partout. Il m'a invité pour sa dernière exposition à la galerie des Orfèvres (décembre 1984). Fernand vendait ses tableaux à Paris au « marché aux
croûtes» : Jefaisais le marché aux croûtes, le samedi on travaillait jusqu'à midi et le dimanche j'allais installer mon stand. Mafemme, elle, était couturière, première d'atelier, elle tenait le stand et j'allais peindre sur les fortifs. Quelquefois, la toile elle était même pas sèche, on me l'achetait.

En matière de goût, ses préférences Impressionnistes:

vont aux

J'aime les Impressionnistes surtout; j'aime ceux avant mais ça ne m'impressionne pas. Et les modernes ... ah! les modernes! J'ai été au Musée d'Art moderne, j'ai vu Delaunay Robert et ... comment qu'elle s'appelle ... Sonia. Bon, c'est pas de l'art, c'est du décor. Notez, dans l'art moderne, y en a que j'aime bien, les couleurs et tout, c'est pas mal, mais ... Pollock par exemple, il roule à vélo sur sa toile et voilà un peintre coté. Il faut quand même être fort pour cela ... il faut de l'imagination ...

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Fernand a mené sa vie de peintre amateur parallèlement à sa vie professionnelle; il en parle avec autant de passion que de son métier d'artisan-restaurateur de vieux bois. Maintenant, s'estimant trop âgé pour racheter des tubes de couleur, il ne peint pratiquement plus et ne participe plus à aucune exposition.

SUZANNE .- Documentaliste; violon d'Ingres, peinture. Née en 1915, célibataire, Suzanne est aujourd'hui à la retraite. Bien qu'originaire d'un milieu social élevé (son père était officier), elle a dû, ne s'étant pas mariée, prendre une situation. Vous savez, il fallait avoir quelque chose entre les mains, après la guerre, ilfallait penser à l'avenir. Elle fait des études de droit et après avoir travaillé quelque temps dans le service contentieux d'une entreprise, elle s'est orientée vers le journalisme et a travaillé pendant dix ans dans un journal fémmin : Je faisais des reportages, j'étais aussi secrétaire de rédaction, je suis restée dix ans au service de documentation de ce journal et j'ai terminé comme responsable de la bibliothèque. Comme dans beaucoup de familles bourgeoises, la pratique d'une activité artistique faisait partie de l'éducation: Mon oncle faisait de l'aquarelle, ma cousine enseignait le dessin, elle afait les Beaux-Arts (en province). Jefaisais du violon autrefois, vous savez tout le monde avait son instrument, j'ai fait de la musique d'ensemble jusqu'à l'âge de trente ans. Suzanne avait des dons pour le dessin, mais, pour des raisons familiales et sociales elle n'a pu envisager de carrière artistique:

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J'avais un petit talent, un coup de crayon, j'aurais aimé être styliste, mais la vie en a décidé autrement. Vous savez, les Beaux-Arts, une jeune fille ne pouvait pas faire les Beaux-Arts. Suzanne a toujours aimé dessiner et, pendant sa vie professionnelle, elle a consacré du temps au dessin, elle a cultivé son talent.. Mais elle avait de multiples activités de loisirs, voyages, sonies, théâtres, spectacles, dîners entre amies, bridges etc. Ce n'est qu'au moment où elle a pris sa retraite qu'elle a pu consacrer davantage de temps à la pratique de la peinture. Avant, vous savez, comme j'aime beaucoup voyager, je n'avais pas beaucoup de temps, puis, je n'y pensais pas. A la retraite, je me suis dit: je ne vais pas rester à me croiser les bras, je m'étais intéressée à ce que faisait ma nièce qui fait beaucoup de peinture, j'ai essayé et je continue ... Suzanne s'est alors inscrite dans une école de peinture et suit des cours: Je suis à l'école X. On a un professeur jeune, un peu originale, style 1968.Elle ne cherche pas à imposer un style, c'est même un peu trop libre, elle cherche à éveiller la sensibilité, mais elle ne donne pas de technique, elle vous dit : laissez parler votre imagination ... On ne voit pas ce qu'elle veut, ce qu'il faut faire. C'est vrai, quand on commence, on ne sait pas quoifaire. Suzanne visite beaucoup les expositions et les galeries pour voir ce qui se fait :
Je vais dans les galeries, il paraît qu'il y a deux styles de galeries, le style Matignon et puis du côté du boulevard Saint-Michel; je devrais aller voir ce que font les excentriques du boulevard SaintMichel par là-bas... J'y passe, mais sans fureter, c'est criard, c'est trop contrasté. Je vais dans les

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galeries pour voir la tendance actuelle, je regarde beaucoup les affiches des peintres qui exposent dans les galeries privées, tous reviennent à une espèce de réalisme. Il n'y a plus de peinture abstraite, c'est davantage l'interprétation de la nature, on revient à la nature... Je vais aussi dans les expositions, Monet, Turner, oui, Turner, j'allais dire Vermeer ... Et Raphaël, c'est démodé, mais le dessin est extraordinaire. J'ai vu l'impressionniste Bonnard, c'est un peu trop désordre, il n'y a pas assez de dessin, mais il y a de belles couleurs. Suzanne se documente également beaucoup sur la peinture, elle lit des livres et des revues: Je reçois beaucoup de revues, il y a toujours quelque article culturel sur l'art. Dans le FigaroMagazine, l'encart sur les musées, puis aussi le Spectacle du Monde. Parmi les peintres qu'elle aime, ses préférences vont aux Impressionnistes: J'aime Monet, j'aime aussi Renoir, moins Manet, vous savez, peut-être que je changerai, c'est en fonction de ce que je fais. Parmi les peintres classiques, j'aime ceux qui font ressortir les lumières, parce que je cherche des effets de lumière. J'aime les Impressionnistes, ça a été un bouleversement complet, le style impressionniste. Le style Picasso et toute cette époque-là, je ne sais plus comment on les intitule ces peintres-là, à la suite des Impressionnistes, je n'aime pas tout ça, il y a une déformation outrancière. Parmi les peintres modernes, j'aime bien Bardone, Blardone, un nom comme ça ... je ne sais pas s'il est connu ... Pour sa peinture, Suzanne s'inspire d'oeuvres de peintres connus qu'elle s'efforce de transposer. Elle 13

s'inspire également d'illustrations de magazines ou, quand c'est possible, peint d'après la réalité: Ça, c'est fait d'après une photo du Figaro-Magazine, mais c'est interprété, parce que la photo était trop orange, c'était trop vif. Ça, c'est un bois à l'automne, j'ai été au chalet et j'ai peint les arbres qu'on voit du balcon. Cependant, elle ne consacre pas tout son temps à la peinture ou au dessin, elle conserve encore beaucoup d'autres activités de loisir et la peinture n'en est qu'une parmi d'autres: J'aime beaucoup voyager, j'aime voir des amis. Je peins le dimanche après-midi, car en semaine, il y a les bridges et parfois le dimanche, je vais au théâtre; mais on n'y va pas tous les dimanches, alors quand j'ai un dimanche après-midi devant moi, alors, peinture! Pour Suzanne, la peinture est pratiquée davantage en dilettante. Ces deux récits de vie correspondent à deux images, presque légendaires, quasi mythiques, du peintre amateur. D'un côté, un homme, un anisan, issu des classes populaires, autodidacte, peint le dimanche sur les « fonifs » et vend ses tableaux au « marché aux croûtes ». C'est le peintre du dimanche, sans connotation péjorative, car il peint vraiment le dimanche, c'est son seul jour de libené. Sa pratique est vécue avec passion. Fernand expose, vend des tableaux, il connait d'autres peintres. Il est inséré dans des circuits artistiques. L'autre exemple illustre une pratique différente. Il s'agit d'une femme, célibataire, d'origine socio-culturelle plus élevée, pour qui la peinture est surtout un violon d'Ingres. Bien qu'elle ait dû exercer une activité professionnelle, sa pratique picturale s'inscrit dans la tradition de ce que Veblen appelle une activité de la« classe de loisir ». 14

Elle est vécue comme un passe-temps panni d'autres activités artistiques et culturelles pratiquées par les jeunes filles de la bourgeoisie. Ces deux peintres amateurs, bien que n'étant pas tout à fait de la même génération, appartiennent cependant à la même classe d'âge, ils ont plus de soixante-dix ans. Il est donc permis de comparer leurs pratiques avec celles d'individus plus jeunes. On peut se demander tout d'abord dans quelle mesure la peinture en amateur est encore pratiquée aujourd'hui et si elle n'a pas été remplacée par d'autres activités de loisir, telles que la photographie, le sport ou le tourisme, la micro-informatique ou les jeux vidéo qui, avec l'augmentation du temps libre et les nouvelles conceptions du loisir, ont connu un essor important, particulièrement ces dernières années. Si la pratique picturale amateur subsiste encore, il peut être alors intéressant d'étudier les différentes formes qu'elle a pu prendre de nos jours. Autrement dit, les images un peu stéréotypées du peintre du dimanche que nous avons présentées relèventelles d'un passé révolu? Si elles se sont modifiées, quelles nouvelles images du peintre amateur pouvons-nous présenter aujourd'hui?

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CHAPITRE I

LE PEINTRE AMATEUR ET L'ARTISTE PROFESSIONNEL Essai de définition du peintre amateur
Pour un oeil profane, tous les individus qui se livrent à une activité artistique et qui se présentent comme faisant de la peinture peuvent être classés en deux catégories supposées les regrouper tous et les distinguer clairement. Il y aurait d'un côté le vrai peintre, l'artiste professionnel, et de l'autre, le peintre amateur, ou encore le peintre du dimanche. La différence semble être nette et ne pas devoir poser de problèmes. Le vrai peintre ne fait que de la peinture, il y consacre tout son temps; l'activité artistique constitue son activité principale; il vit ou tente de vivre de sa peinture. Le peintre amateur fait ça pour son plaisir, il . peint à ses moments perdus. La peinture pour lui est un passe-temps, un délassement, un violon d'Ingres, bref une activité de loisir. La différence essentielle entre l'amateur et le professionnel s'opèrerait donc autour des notions de métier, de profession, de travail, avec toutes les valeurs qui lui sont rattachées, le sérieux, la qualité... Les fondements de l'amateurisme seraient la non- rémunération, le plaisir, le caractère gratuit et désintéressé de la pratique. Pour parfaire la distinction apparemment facile à établir entre ces deux catégories de peintres, on pourrait poser les questions suivantes: ce peintre, expose-t-il, vendil ? Le peintre professionnel peindrait pour vendre, il serait inséré dans un circuit où ses productions sont soumises à la reconnaissance sociale et à l'évaluation, symbolique et économique. Le peintre amateur serait isolé, solitaire, peindrait pour lui, ne se confrontant pas au regard des autres en tant que peintre. En somme, le peintre professionnel se distinguerait du peintre amateur par son insertion sociale. Or, il s'avère que la réponse à ces deux questions ne suffit pas à départager les deux formes de pratique; des peintres
amateurs exposent et vendent

- et

parfois mieux que cer-

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tains professionnels. Ils sont donc eux aussi insérés dans un ou des milieux sociaux gravitant autour du monde de l'art. Comment alors les différencier et comment définir le peintre amateur? I. PROFESSIONNALISME ET AMATEURISME 1. - Le professionnel L'amateur se définit donc par rapport au professionnel et, de même que la notion de loisir est née de celle du travail, la notion d'amateurisme est issue de celle de professionnalisme. Cette dernière est née à la fin du XIXè siècle de la nécessité pour certains métiers et professions d'ériger une série de barrières pour en réglementer l'exercice. Ces protections sont fondées sur un ensemble de qualités requises pour l'exercice d'une profession donnée: formation sanctionnée par un diplôme, compétence dans le domaine d'application, garantie par la formation, autorité reconnue par les pairs et nécessité d'appartenir à des organismes professionnels. Historique de la définition des professions artistiques. Le métier, laformation, les corporations Qu'en est-il des professions artistiques? Les professions artistiques, en particulier celles qui relèvent des Beaux-Arts, sont en fait organisées depuis longtemps. Au Moyen-Age, l'accès à la profession était réglementé par des institutions qui garantissaient la formation et donc la compétence de ceux qui l'exerçaient. Tel était le rôle des guildes et des corporations d'artistes auxquelles devaient se rattacher les artistes qui voulaient exercer ce métier. L'activité picturale en effet était considérée comme un métier, c'est-à-dire une activité exigeant un savoir-faire et une technique artisanaux. Le métier de peintre était rattaché aux métiers manuels et l'artiste avait le statut d'artisan. Au XVlè siècle furent créées en Italie les académies, cercles privés qui regroupaient des peintres. Les académies souhaitaient affirmer la rupture avec l'univers du métier et 18

revendiquaient pour les peintres l'accès à la profession intellectuelle. L'activité artistique devait être classée non plus parmi les arts mécaniques, mais parmi les arts libéraux. Les académies jouèrent donc un rôle analogue, et concurrent, à celui des guildes et des corporations. Elles devinrent de plus en plus l'organe d'institutionnalisation de la profession en assurant la carrière aux peintres académiciens; seuls les peintres appartenant à une académie pouvaient obtenir des commandes de l'Etat et réaliser une carrière. Elles préconisaient un enseignement basé sur le dessin, la perspective et l'anatomie, elles instituèrent ce qu'on appelle la grande peinture, c'est-à-dire la peinture représentant des sujets religieux ou mythologiques, ou relatant des faits historiques importants, la seule digne d'être considérée comme de la peinture, face aux genres mineurs, comme la peinture de genre, les natures mortes ou les paysages traités pour eux- mêmes. Les abus ou effets pelVers de cette organisation donnèrent naissance à ce qu'on appelle l'académisme. Au cours du siècle dernier, le système académique commence à se scléroser; et, comme l'a montré Max Weber, une routinisation appelant une alternance, un changement s'amorce dans l'organisation de la profession. Pour faire face à un système devenu figé et bureaucratique, s'instaure un nouveau mode d'organisation de la profession avec la création notamment du Salon des Indépendants. Les salons poursuivent, parallèlement aux académies, l'action de ces dernières, constituant en quelque sorte une autre instance de légitimation de la profession. Deux types de carrière s'offrent ainsi aux artistes, une carrière officielle, passant par l'académie, et une carrière « indépendante» davantage soumise aux lois du marché (Moulin, 1989). Après les événements de 1968, un autre système apparaît. La disparition progressive des institutions héritées de l'académie, comme la suppression (temporaire) du diplôme des Beaux - Arts et du prix de Rome, entraîne encore une modification de la profession. Les anciennes instances de légitimation et les barrières règlementant l'exercice de la profession n'existent plus. A la limite, tout un chacun peut devenir artiste, se proclamertel et exercer le « métier» sans contrainte ni obligation. L'autodéfinition devient le princi19

pal « critère» de professionnalité. Ce critère est toutefois tempéré par les nouvelles instances que constituent les forces du marché. Des réseaux, constitués au niveau international, d'acteurs - commissaires d'expositions, galeristes, marchands, critiques - règlementent l'organisation de la vie artistique et le marché de l'art, désormais indissociables. L'appartenance à ces réseaux et la reconnaissance des pairs, c'est-à-dire des autres membres appartenant à ces mêmes réseaux, constituent désormais les instances de professionnalisation. L'important pour un peintre professionnel est de faire partie de ces circuits reconnus et d'exposer dans des lieux tenus par les professionnels du marché - ce qui suppose l'intériorisation des normes en vigueur dans le monde de l'art international. Certes, ces modes de professionnalisation successifs n'ont jamais englobé l'ensemble de la population qui se livre à une activité artistique et il a toujours été possible d'exercer le métier de peintre hors des instances officielles et des modes d'organisation de la vie artistique. Ce fut le cas des artistes brevetaires du roi et des artistes de cour à l'époque des académies. De même aujourd'hui, les réseaux internationaux n'épuisent pas l'ensemble de la population artistique. Cette population ne constitue pas un tout homogène et se répartit en différents secteurs. Il existe beaucoup de mondes de l'art nationaux ou locaux où évoluent des peintres considérés comme professionnels par leurs pairs. La notion de professionnel est relativisée et chacun des mondes de l'art établit sa propre définition du professionnel sur des critères qui varient.
Les critères de professionnalité. Les auteurs

On voit que, au cours de l'histoire, différents éléments ont été successivement pris en compte pour définir la profession. Les critères de professionnalité ont changé avec l'évolution des conditions sociales de pratique de la profession. L'apprentissage, le métier, la technique, l'appartenance à une corporation, que ce soit une guilde ou une académie, ont été pendant des siècles les critères de professionnalité. De nos jours l'autodéfinition, assortie de certains signes d'inscription dans un monde social de l'art 20

et de visibilité dans un secteur artistique d'une part et la reconnaissance des pairs, signe qu'on appartient à un réseau d'autre part, sont prépondérants. Les réseaux de sociabilité ont en quelque sorte remplacé la maîtrise technique, tout au moins telle qu'elle était conçue à l'époque «classique ». A ces critères objectifs de professionnalité, - métier, compétence, appartenance à des systèmes corporatifs - , décrits et étudiés par Durkheim, Weber et Parsons, des auteurs, s'étant penchés à leur tour sur les problèmes liés à la profession, ont ajouté d'autres éléments pour tenter de mieux préciser et délimiter cette notion. Des Américains appartenant à l'école interactionniste mettent en avant un critère plus subjectif, la notion d'engagement dans l'activité exercée, le « committment » ou « dedication ». (Freidson, 1984). Certaines institutions d'ailleurs basent leur définition de l'artiste professionnel sur cette notion: ainsi l'organisme qui, en Allemagne fédérale, gère la caisse maladie et vieillesse des artistes, considère comme professionnel un artiste qui au terme d'une période « d'essai» de cinq années aura fait preuve de son désir et de sa volonté de devenir artiste et de vivre de revenus provenant d'une activité artistique. Cette « volonté» sera évaluée quantitativement, par la quantité d'oeuvres produites et le nombre d'expositions effectuées au cours de la période d'essai (Künstlerreport, 1975). C'est l'engagement qui fait le véritable artiste. Howard Becker (qui a étudié et pratiqué lui-même en amateur le jazz et la photographie) introduit la notion de «monde de l'art ». Un « monde de l'art» est constitué d' un ensemble d'acteurs ayant chacun un rôle bien précis à jouer; leurs actions et surtout leurs interactions contribuent à faire exister et à faire fonctionner un ensemble de réseaux grâce auxquels l'oeuvre peut être considérée comme oeuvre d'art et en dehors desquels cette dernière ne peut acquérir ce statut. En fait, ces critères de professionnalité inspirés du modèle weberien, - formation, compétence, appartenance à
des organismes professionnels

-

sont valables

pour des

professions ou des métiers basés sur une définition purement économique du travail; ils sont difficilement applicables aux professions artistiques qui relèvent davantage d'un travail sans valeur marchande directe, c'est-à-dire de 21