Les philosophes entre le lycée et l'avant-garde

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296410268
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LES PHILOSOPHES

ENTRE LE LYCÉE ET L'AVANT-GARDE

COLLECTION dirigée par

LOGIQUES Dominique

SOCIALES Desjeux

Collection
Brigitte

Logiques

S ocia/es
pages.

BRÉBANT, La pauvreté, un destin? 1984,284

J.-M. BEMBE, Lesjeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MINGUET, Naissance de l'Atifou industriel. Entrprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985,232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985,304 pages. Majhemout DIOR, Histoire des classes sociales dans l'Afrique 1 : Le Mali, Tome 2 : Le Sénégal. 1985. de l'Ouest. Tome religieu-

Pierre COUSIN, Jean-Pierre BOUTINET, Michel MORFIN, Aspirations ses desjeunes (ycéens, 1985, 172 pages. Michel DEBOUT, Gérard Hervé-Frédéric du dispositif

CLAVAIROLY,Le désordre médical, 1986, 160 pages.

MECHERY, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux Bonnemaison. 1986, 192 pages. d'analyse sociologique. 1986,

Jean G. PADIOLEAU, L'ordre social. Principes 224 pages. F. Dupyy, J.-c.

THOENIG, La loi du marché. L'électroménager

en France,

aux Etats-Unis et au Japon. 1986,264 pages. P. TRIPIER (éd.), Travailler dans le transport. Recherches économiques, historiques, sociologiques. 1986, 212 pages. Claude COURCHAY, istoire du Point Mulhouse. L'angoisse et le flou de H l'enfance. 1986, 216 pages. F. FOSCHI,Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopération, clandestins, 1986. C. LERAY,Brésil. Le défi des communautés. 1986.

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J. BOUTINET (éd.),

Les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985.

Louis PINTO

LES PHILOSOPHES ENTRE LE LYCÉE ET L'AVANT-GARDE
Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui.

Editions

L'Harmattan

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur
L'intelligence en action: Le Nouvel Observateur. Paris, Ed. A.-M. Métailié, 1984.

(Ç) L'Harmattan} 1987 ISBN: 2-85802-9°6-7

Introduction

Est-il possible de parler de philosophie en sociologue? Ce livre s'efforce de répondre par l'affirmative sans ignorer que cette réponse est loin d'être assurée de rencontrer un assentiment unanime. Surtout lorsqu'elle s'attache à un objet socialement défini comme noble, l'analyse sociologique s'expose à expliciter, au moins de façon imparfaite et provisoire, l'ensemble de présupposés qu'elle engage. Pour faire droit à cette exigence d'explicitation (qui serait tout à fait imparable si elle s'adressait également à toute démarche intellectuelle), le sociologue ne peut faire autrement que de commencer par rappeler les contraintes sociales qui pèsent sur cette activité éminemment sociale qu'est la production de discours. Parmi les effets symboliques remarquables de l'ordre social figure cette loi d'harmonie grâce à laquelle paraît s'opérer l'ajustement entre des classes d'individus socialement définies et des classes de discours: le di cible (socialement) tend à s'offrir à chacun

comme part de son lot

-

ce que révèlent a contrario les

situations de« non-réponse », de silence, et plus généralement les ratés de discours légitimes. Ainsi, une discipline savante tèlle que la sociologie qui est située elle-même dans une hiérarchie, doit compter avec une hiérarchie sociale des objets, c'est-à-dire avec l'échelle des coûts symboliques qui doivent être acquittés pour accéder au droit de parler. La routinisation institutionnelle du savoir se

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manifeste à travers le sens académique des limites qui, en esquissant une sorte de spectre thématique et méthodologique au sein duquel la parole est recevable, prémunit aussi bien de l'attrait pour des régions trop « ambitieuses », abandonnées aux disciplines supérieures, que, à l'autre extrémité, de la déchéance dans des régions vulgaires ou anodines concédées aux disciplines subalternes ou tout simplement vouées au silence de l'insignifiance. Parmi les principes qui contribuent le plus efficacement à cet ajustement des agents aux objets « faits pour eux », il faut compter les principes de sélection à travers lesquels les individus conformes sont choisis par une discipline. C'est ainsi que la thèse sur Kant attend et interpelle, à la façon d'une vocation, l'individu détenteur d'un certain nombre de propriétés qui indissociablement constituent les attributs d'une dignité et les charges d'une obligation. De même, c'est ainsi que le sociologue tend à être dissuadé de prendre pour objet une discipline réputée noble. Cette auto-limitation ne pourrait être ouvertement proclamée sans contredire une intention scientifique qui récuse l'idée de privilège. Mais tout concourt à la susciter: non seulement la représentation que, de l'extérieur, un individu peut se faire d'une compétence ésotérique, mais peut-être, surtout, la réticence quasi universelle à transgresser les normes statutaires qui désignent le locuteur légitime. Autant dire que tous les mécanismes qui concourent à définir les disciplines et à préserver leurs frontières, sont ceux-là mêmes qui font obstacle à une sociologie de ce genre de production savante en la situant, selon le point de vue, soit trop haut soit trop bas. La paix institutionnelle est garantie par le renoncement tacite des uns à traiter tout ce qui évoque les questions obscures de « fondements », et par la résistance des autres qui savent faire jouer efficacement en leur faveur les protections académiques par la seule évocation du péril de la « réduction sociologiste »1. Par manque de tact intellectuel - celui qu'on manifeste dans des comptages divers, dans l'analyse de positions institutionnelles... - l'intention scientifique d'objectivation est

I. La possession d'un capital philosophique semble donc être l'un des présupposés sociaux d'une sociologie de la philosophie: elle procure un savoir indispensable et, sous certaines conditions (entre autres institutionnelles), le moyen de résister à la terreur du déclassement ou de l'infamie à laquelle aurait chances de succomber le profane désigné comme profanateur. 6

vouée à apparaître sinon franchement vulgaire, du moins bien maladroite. D'autant plus que sa logique même la prive de ce moyen de se racheter que procure à certains philosophes l'apparat symbolique des transgressions rituelles de l'anticonformisme légitime. Sans se faire trop d'illusions sur la chance d'être entendu de tout le monde, on doit rappeler que l'intention d'une lecture sociologique des philosophes telle que celle qui est pratiquée ici n'est en aucun cas assimilable à une « lutte» de la discipline sociologique « contre» la discipline philoS'ophique. Il y a à cela plusieurs raisons. En premier lieu, l'objectivation possède une logique qui n'est pas réductible à la logique polémique. L'objectivation se définit par un style démonstratif qui consiste à fonder les différences tenues pour pertinentes en les rapportant à un système d'oppositions sans cesse enrichi et spécifié, dont la cohérence est l'une des meilleures garanties contre l'arbitraire d'un point de vue particuli~r s'attribuant un privilège contre les autres points de vue possibles. C'est ainsi qu'on peut espérer parvenir à substituer des classements raisonnés aux classements indigènes dont le principe générateur est le plus souvent la seule logique pratique du démarquage. L'objectivation enferme toujours la possibilité d'une auto-objectivation, étant donné que les instruments d'analyse sociologique ne sont pas les armes privées du sociologue, mais des ressources en principe disponibles pour tous et applicables à toute position socialement déterminée. En second lieu, si la sociologie ne doit pas être mise en opposition avec la philosophie c'est parce qu'elle peut permettre de remplir, avec ses moyens propres, l'intention philosophique d'une critique ou d'une thérapeutique des usages anormaux du langage. L'exigence de lucidité intellectuelle, fondement de la définition publique de la discipline philosophique, se trouve manifestement contredite par des procédés d'autodéfense qui favorisent la cécité sudes conditions d'engendrement de son propre discours. Loin de méconnaître les intentions inhérentes à l'activité philosophique, ou de les dénigrer comme produit d'une pure idéologie professionnelle, l'objectivation sociologique peut contribuer à les servir en aidant les philosophes à accomplir la critique sociale des instruments qu'ils mettent en œuvre et par là-même à être disponibles pour les seules questions réellement philosophiques, celles qui ne tiennent pas leur unique réalité des conditions sociales de production du discours savant. L'analyse sociologique peut permettre de mettre en question cet « impensé » des 7

philosophes qu'est l'injonction de sens, pouvoir social de constituer comme « problèmes philosophiques» des questions assez directement déductibles des propriétés de position (dans la production contemporaine française, les exemples de ces objets fantasmagoriques ne manquent pas, qui vont du « problème» de 1'« antihumanisme» à celui de 1'« humanisme» en passant par celui du « postmoderne » et de la « métaphysique occidentale »). Si la pureté auto proclamée du discours philosophique' peut être problématisée c'est qu'il n'y a aucune raison a priori de penser que tous ceux qui parlent, ont du seul fait d'être investis d'autorité philosophique, quelque chose (de philosophique) à dire; ni de penser que c'est d'autre chose ou d'ailleurs que du monde social qu'ils parlent3. Une fois assuré le bien-fondé du principe de l'objectivation scientifique des discours philosophiques, on peut parfaitement admettre que le point de vue du sociologue enferme des présupposés intellectuels et éthiques qui sont susceptibles d'être explicités. On sait, en effet, que la sociologie s'est constituée en discipline scientifique en affirmant contre la tradition lettrée un style intellectuel marqué par le renoncement aux prestiges de la génialité ainsi que par le goût de la clarté, de la précision et de la preuve, goût qui lui a toujours été imputé en mal, depuis Durkheim, par une coalition d'universitaires orthodoxes, de romanciers mondains et de journalistes portés à l'anti-intellectualisme. Sur des objets « culturels» comme sur d'autres, la sociologie ne fait que poser; non pas quelque réseau de « dogmes réducteurs », mais plutôt une exigence assez générale de la pensée scientifique, qui consiste simplement dans un postulat d'intelligibilité: à moins de nier la possibilité de connaître le monde social, on doit admettre que toute région même « supérieure» (art,

2. La pureté est une notion vague et passablement équivoque. Chez les philosophes comme chez d'autres lettrés, la« pureté» a le sens religieux du sacré chaque fois qu'elle est attribuée à un discours à titre de prérogative essentielle. Les défenseurs actuels de la « pureté» philosophique recourent à une justification triviale qui se réduit à opposer le contenu littéral seul tenu pour pertinent (ex. : « un humanisme non métaphysique est-il possible? » « Il fait beau ce matin ») et l'ordre contingent des « motivations» (<< pourquoi» il parle de 1'« humanisme », du «temps »...). Quant à la question de savoir si un discours est relativement indépendant de ses conditions sociales d'apparition, c'est une question qui n'a de réponse qu'historique: en tous cas, l'autoproc!amation ne vaut pas pour argument. 3. Sur ces points, voir P. Bourdieu, Les sciences sociales et la philosophie, Actes de la recherche en sciences sociales, 47-48, juin 1983, pp. 45-52.

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religion, philosophie) relève d'un système ouvert de propositions généralisables et empiriquement testables4. Un mot sur l'auteur: professeur de philosophie en classes terminales de lycée pendant plusieurs années, il a lui-même appartenu à cet univers social qu'il s'efforce de décrire ici, certes avec la distance requise par une connaissance objective mais sans aucune intention d'« agression sociologique» contre les « philosophes ». C'est durant ces années que s'est constituée en expérience quotidiennne, puis en problème intellectuel grâce aux ressources d'une sociologie enfin délivrée de ses représentations philosophiques scolaires, cette sorte de clivage collectif d'un corps professionnel qui tend à nier dans ses actes les prétentions qu'il affiche par ailleurs: alors que d'un côté, le groupe revendique la prérogative de la « réflexion », de 1'« analyse» et de la « critique », il semble d'un autre côté, dépourvu des moyens de rendre compte de la vérité objective d'une pratique intellectuelle socialement conditionnée qu'il est difficile d'assimiler à sa seule fonction proclamée, au moment où la transformation des conditions de la transmission pédagogique montre à l'évidence les limites sociales et historiques de la définition scolaire de la discipline philosophique. Et c'est encore ce clivage du groupe des philosophes qui est patent dans le couple fonctionnel constitué d'un côté par l'expression du malaise professionnel sur le

4. Dans les attaques dirigées contre la sociologie par certains auteurs, on a peine à discerner l'objet de leur attaque: est-ce le postulat d'intelligibilité qui fonde la possibilité d'une connaissance sociologique; est-ce la sociologie quand elle s'occupe de ce qui ne la regarde pas (en gros: la culture) ; est-ce la sociologie de Pierre Bourdieu? S'ils se contentent de dénigrer cette dernière, les critiques « philosophes »pourraient utilement donner quelques indications sur une alternative concevable, c'est-à-dire sur ce qui pourrait être une science sociale n'abdiquant pas de ses prérogatives de connaissance, y compris et surtout en face de discours revendiquant le privilège de « pureté ». Ne pouvant récuser ouvertement la sociologie dans son principe sans paraître céder à un mysticisme obscurantiste, les défenseurs de la « pureté philosophique» tentent, du moins quand ils sont contraints de substituer le discours explicite à l'affect, de donner l'impression de ne s'en prendre qu'à des réalisations « caricaturales » de l'intention scientifique. Il est, par ailleurs, amusant de voir que ceux qui déplorent le plus les méfaits du « sociologisme » retrouvent tous les travers d'une semi-sociologie hâtive et désinvolte quand ils parlent par exemple de ce mythe qu'est la « pensée 68 » : les auteurs dénigrés sont considérés comme les simples reflets d'un « esprit du temps » vague et mystérieux qui les commande. Cette « sociologie» incontrôlée et, en tous cas, peu originale, est complétée par une « psychologie » également sommaire qui impute les productions intellectuelles à des dispositions personnelles de type « bluff », « terrorisme »... (L. Ferry, A. Renaut, La pensée 68, Paris, Gallimard, '985.) On peut bien aimer les règlements de compte « iconoclastes » qui sont une partie de la « vie intellectuelle» mais à condition toutefois de ne pas les parer des prestiges de la « rigueur » intellectuelle.

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registre purement privé de 1'« ennui », de la « déréliction », de la« résignation », et d'un autre côté par les diverses formes de célébration aristocratique de l'excellence philosophique qui seules semblent pouvoir accéder à l'expression publique. Or cette situation d'aliénation n'est-elle pas un paradoxe pour des individus qui font profession des vertus de la liberté intellectuelle? A condition de la distinguer de la rhétorique culpabilisante de 1'« idéologie dominante », de la « culture bourgeoise» ou des « appareils d'Etat », la sociologie peut procurer les moyens d'une maîtrise intellectuelle de la situation d'aliénation pour laquelle les instruments habituels s'avèrent inadéquats. Encore faut-il accepter de se défaire de ces profits, en partie affectifs, associés à l'autorité philosophique à commencer par l'assurance proprement intellectuelle de qui peut prétendre détenir le monopole du traitement « rigoureux» de choses « essentielles» et « ultimes »j. On peut (et peut-être le doit-on) éprouver comme un défi à l'intellect philosophique ces limites que rencontre sans cesse la pratique pédagogique et dont le symbôle est ce produit éminemment ordinaire qu'est la « mauvaise copie» d'élève. Il faut se défaire des catégories du jugement professoral qui les voue au statut privatif de l'insignifiance opaque pour rendre compte des régularités observées et, au-delà, des conditions de leur production. Or, du fait de voir les« déficiences» philosophiques inhérentes à ces copies indignes autrement qu'en fonction d'une logique professorale qui demande à être elle-même relativisée, on est conduit à soumettre à un regard objectivant cet impensé des philosophes qu'est la compétence philosophique. Celle-ci peut être appréhendée grâce à l'analyse du genre dissertatif où elle s'accomplit pleinement. Le discours dissertatif n'apparaît pas déductible simplement des exigences de «réflexion» et d'« argumentation» dans la mesure où il a pour fonction de manifester sous la forme méconnaissable d'un traitement purement cognitif, la hiérarchie culturelle et scolaire qui est à son principe. Par ailleurs, l'analyse de la production formaliste d'avantgarde des années 60-70 que j'avais entreprise à peu près en même temps6 offrait l'occasion de confirmer, selon d'autres

5. L. Pinto, « C'est moi qui te le dis ». Les modalités sociales de la certitude, de la recherche en sciences sociales, 52-53, juin 1984, pp. 107-108. 6. L. Pinto, Politiques de philosophes (1960-1976), La Pensée, 197, février pp. 53-72.

Actes 1978 ;

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voies, la pertinence du traitement opéré sur l'habitus philosophique. Parce qu'il se libère des contraintes les plus apparentes de l'académisme, le formalisme d'avant-garde ne révèle que mieux 1'« essence» de l'académisme dont il procède fondamentalement: le formalisme n'est en effet rien d'autre que le mode extrême d'exploitation des possibilités inscrites dans l'habitus scolaire ment constitué. Enfin la publication de « douze leçons de philosophie» dans le Monde Dimanche a été une occasion de constituer une sorte de corpus de discours revendiquant l'éminence philosophique, relativement aisé à traiter du fait de sa taille limitée; l'habitus philosophique pouvait être envisagé à la fois en tant qu'invariant et en tant que principe de variantes descriptibles selon un nombre fini de principes. S'il y a un fondement objectif des différences entre les leçons des douze auteurs il n'est autre que la position occupée par l'auteur dans cet espace de jeu qu'est le champ philosophique en France dans la période actuelle. Décrire les caractéristiques de ce champ a été la phase ultérieure. L'analyse présentée ici a pour seule prétention de constituer une esquisse en tentant de dégager les principes permettant de rendre compte des oppositions principales qui structurent le champ ainsi que des processus de mobilisation qui l'organisent en grandes unités au-dessous desquelles les différences plus fines tendent souvent à passer inaperçues. Il a donc fallu évoquer certaines positions philosophiques (ou 'reconnues telles) jugées caractéristiques, auxquelles sont attachées des « noms », et pour en rendre compte, il a fallu évoquer des «œuvres» ou des ouvrages: le contenu des discours a été certes considéré mais selon une seule et unique logique qui est la logique des luttes proprement philosophiques pour la définition légitime des discours philosophiques. Si la position occupée dans le champ est le principe d'intelligibilité de la production qu'elle conditionne, elle peut être aussi considérée comme ce que cette production contribue à construire: la lecture « sociologique» ne vise pas à privilégier,comme on le dit parfois, le niveau sociologiquement réductible de 1'« externe» au détriment du niveau irréductible de 1'« interne », mais à isoler les actes symboliques, et euxseuls, grâce auxquels une position existe comme telle pour des agents en particulier sous la forme d'un« nom »7.

7. Pour autant, on ne saurait réduire la pratique des agents à une recherche intentionnelle ayant pour seul objet de « se faire un nom ». 11

S'il existe des propriétés de champ auxquelles la production philosophique doit manifestement une part de sa logique, on peut estimer que les positions philosophiques se distinguent des positions inhérentes à d'autres champs par le degré auquel les oppositions du monde social s'y laissent reconnaître. A la différence de la sociologie des religions, du moins dans la conception qu'en avait Max Weber, où sont mis en relation des messages totaux portant sur la totalité de l'existence (la question du salut) avec des principes de totalisation tels que l'habitus de classe, et où par conséquent les formes symboliques enferment une référence même médiate à des groupes sociaux, la sociologie de la philosophie doit satisfaire un principe de pertinence sociologique tout en prenant en compte la spécificité de formes symboliques en lesquelles la référence au monde social n'est rien moins que transparente. L'apparition d'intérêts proprement philosophiques est indissociable de la constitution d'un corps de professionnels autorisés dont les luttes internes contribuent à définir cet espace de jeu qu'est le champ philosophique. C'est par opposition à la parole sacrée d'une part et à la parole commune d'autre part, que l'on peut définir la parole philosophique comme on le fait généralement, à savoir comme pratique réglée d'auto-explicitation du discours à travers un processus cumulatif, virtuellement indéfini: la «rationalité» philosophique peut être, en grande partie, caractérisée par cette double exclusion. Or, s'il est un point sur lequell'appartenance au champ impose inévitablement de prendre position c'est bien celui de l'usage de la raison. Comme les usages de la raison peuvent être appréciés selon le degré auxquels ils se prêtent à l'examen public et méthodique, on peut trouver dans le modèle kantien du tribunal de la raison un principe de division des philosophies: les classements des manières d'user du jugement conçus par Kant (ex. : dogmatique/critique, intuitif/discursif, transcendant/immanent...) enferment, au moins à l'état d'ébauche, une logique qui pour la sociologie présente le mérite d'être opératoire et interprétable selon sès propres catégories. L'opposition proprement philosophique entre la clarification critique et les différentes formes de dogmatisme recouvre des oppositions dont la signification sociale est parfois transparente dans le discours kantien. Ayant ainsi eu à défendre la « prose» en philosophie, Kant opère un rapprochement instructif et risqué de la philosophie et de la comptabilité dans lequel les commentateurs «purs» pourront ne voir que l'effet d'un« mauvais goût» personnel : 12

« Au fond, c'est bien toute philosophie qui est prosaïque, et proposer aujourd'hui de se remettre à philosopher poétiquement pourrait bien passer pour proposer au boutiquier de ne plus écrire désormais ses livres de compte en prose, mais en . vers» 8 . En dernier ressort, l'utilisation sociologique du principe kantien de division des usages de la raison trouve un fondement dans la relation d'affinité qui lie des postures intellectuelles caractérisées par une intention d'appropriation critique d'une histoire jusqu'alors réifiée: le projet proprement philosophique d'une histoire de la raison peut être accompli, au moins pour partie, par une histoire sociale de la philosophie, encore à venir9. * * *
1

Le présent livre a une construction simple. Il s'ouvre et se clôt sur l'analyse de discours que l'on peut distinguer selon leur degré d'éminence: on « s'élève» du niveau élémentaire (et donc fondamental) de l'exercice scolaire de dissertation (chapitre l er) au niveau supérieur des modèles magistraux signés par des noms parfois prestigieux (chapitre 3). Le milieu du livre est consacré à l'analyse du champ philosophique dans la période actuelle: c'est dans la structure de ce champ que l'on peut découvrir le principe permettant de rendre raison de la production et de la circulation des discours philosophiques (chapitre 2).

8. E. Kant, Sur un ton grand seigneur adopté naguère enphilosophie, trad. L. Guillermit, Paris, Vrin, 1968, p. 109' 9. Pour illustrer cette orientation, on ne peut que renvoyer à l'étude de Pierre Bourdieu, L'ontologie politique de Martin Heidegger, Actes de la recherche en sciences sociales, 5-6, novembre 1975, pp. 1°9-156; ainsi qu'aux travaux de Jean-Louis Fabiani, Les programmes et les œuvres, Professeurs de philosophie en classe et en ville au tournant du siècle, Actes de la recherche en sciences sociales, 47-48, juin 1983, pp. 3-20, et Enjeux et usage de la « crise» dans la philo~ophie universitaire en France au tournant du siècle, Annales ESC, mars-avril 1985, pp. 377-4°9; et enfin au livre d'Anna Boschetti, Sartre et (I Les Temps modernes», Paris, éd. de Minuit, 1985.

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Chapitre premier

A l'école de la dissertation*
« La philosophie est-elle la tentative pour penser aussi loin que possible? » (Sujet proposé au baccalauréat à Poitiers en 1980).

Les. philosophes inclinent à présenter la « pensée philosophique» comme une activité intellectuelle d'essence supérieure qui ne saurait être enfermée dans des formules, des règles ou même des modèles. Le mot de Kant - « on ne peut apprendre aucune philosophie, on ne peut qu'apprendre à philosopher» - souvent invoqué sert à attester le statut exceptionnel d'une pratique dont la définition constitue un problème philosophique par excellence. En faisant du discours philosophique l'objet d'une interrogation ayant la forme d'une tâche infinie, les philosophes
* Ce chapitre est la reprise sous une forme allégée d'un article paru sous le titre « L'école des philosophes. La dissertation de philosophie au baccalauréat» dans la
revue Actes de la recherche en sciences sociales, 47-48, juin 1983, pp. 21-36.

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oublient pourtant que la « pensée philosophique» existe aussi sous la forme objectivée que lui procure l'institution scolaire: la « pensée» ainsi conçue n'est pas une figure inouïe, elle est ce discours réglé dont l'exercice de dissertation est l'illustration éminente. Loin de prétendre apporter une réponse à la question « qu'est-ce que penser? », on se donne ici un objectif beaucoup plus modeste: « qu'est-ce que disserter? ». C'est seulement à partir de l'analyse de la dissertation qu'il sera possible

d'examiner deux types de problèmes:

d'une part celui

-

entrevu dans ce chapitre - du statut de cette « non-pensée» que révèle la « mauvaise copie» ; d'autre part, le problème qu'on analysera dans les autres chapitres, du statut des discours philosophiques prétendant s'être affranchis de la contrainte des modèles scolaires '. Comme les autres disciplines littéraires de l'enseignement secondaire, la philosophie fait de la dissertation l'instrument principal du travail pédagogique. La dissertation est tenue à la fois comme condition d'acquisition d'une compétence scolairement reconnue et comme moyen de mesure de cette compétence2. Cet exercice scolaire fait partie des instruments communs par lesquels, au-delà des variations individuelles résultant des options théoriques des professeurs, on tente de réaliser l'intégration intellectuelle des élèves. Il peut sembler qu'une étude de cet exercice se trouve déjà réalisée, grâce au travail indigène d'explicitation pédagogique qui livre des principes de méthode, sinon des « ficelles ». Certes, il n'est pas question d'ignorer cette activité indigène: le travail de l'observateur n'est pas de compléter ou de corriger le répertoire des règles, mais d'abord de rendre compte du statut des règles explicites dans le discours indigène. Il semble bien que la codification du travail pédagogi-

1. Le présent travail repose sur l'analyse de copies d'élèves, bonnes et mauvaises, de recueils de conseils, de manuels, de circulaires et de recommandations, de rapports de jurys, de compte rendus de débats sur la pédagogie et les objectifs de la discipline; les listes de sujets d'examens et de concours (sujets de dissertation et, éventuellement, textes proposés en expJication) ont eu une place importante dans le matériel utilisé. 2. « La dissertation joue un rôle essentiel dans l'enseignement philosophique; elle permet d'apprécier l'exercice du jugement, la conduite d'une réflexion cultivée et l'aptitude à les exprimer par un discours ordonné. Elle ne prend sa vraie signification que si elle est entièrement rédigée. Les élèves doivent être invités à entreprendre ce travail dès le début de l'année» (L'enseignement philosophique dans les classes terminales, circulaire du 4 novembre 1977, Bulletin officiel du I 7 novembre 1977).

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que dans l'enseignement philosophique n'échappe pas à l'ambiguïté qui, de façon générale, caractérise le discours scolaire sur les règles scolaires. En effet, la règle, aussitôt énoncée, tend à être rabaissée au rang subalterne de la technique (<< la cuisine ») : indispensable pour les premiers pas des apprentis, elle ne saurait prétendre épuiser l'essentiel de l'activité philosophique qui, dans son fond, échappe à la règle. Cette dénégation scolaire du scolaire est d'autant plus marquée que l'on va des disciplines réputées les plus« scolaires» aux disciplines les plus « nobles », telles que la philosophie. Discours d'un esprit à la fois naïf et savant, vierge et cultivé, le discours philosophique doit se présenter comme une sorte de (re)commencement sans précédent et ne peut, par consé-

quent, se confondre avec un discours de « technicien»

-

fût-ce d'un technicien voué aux spécialités les plus authentiquement philosophiques: le péché d'érudition enferme le risque de démentir trop ouvertement l'ambition de la discipline de dire quelque chose de personnel, d'original et de profond grâce aux ressources de la « réflexion ». Les manuels qui sont l'incarnation d'une ambiguïté se présentent comme l'humble moyen pour une fin fondamentalement non transmissible et non codifiable, l'activité philosophique, et ne se donnent pour objet que de «stimuler la réflexion du lecteur »', «de susciter, de favoriser ou d'éprouver la réflexion »4. Pour échapper à l'alternative de la célébration indigène et de l'agression barbare, il faut rappeler les limites du présent propos: l'objet analysé, qui n'est ni l'expression d'une philosophie éternelle ni le sous-produit d'une Ecole définie de façon intemporelle, ne peut être dissocié des conditions en lesquelles il apparaît et de l'état du système des relations entre l'institutiOn scolaire et le champ philosophique. La dissertation philosophique est le produit de l'ajustement d'une discipline scolaire à un double système de contraintes: contraintes internes d'autoreproduction et contraintes externes liées à la présence d'un public relativement large de profanes. Cette discipline doit doter de la façon la plus économique (pendant une année, à raison de quelques heures par semaine) les individus qu'elle touche des moyens leur

3. A. Roussel, G. Durozoi, Philosophie, notions et textes, classe terminale A, Paris, F. Nathan, 1980, p. 3. 4. L.-L. Grateloup, Anthologie philosophique, Paris, Hachette, 1974, p. 3.

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permettant d'accéder au niveau scolairement défini de la « réflexion» « autonome» et « rigoureuse ». Mais, loin de se présenter pour ce qu'elle est, cette « culture d'urgence », pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu5, prétend découler de pures exigences intellectuelles. Or ce n'est pas seulement la dissertation faite dans les règles qui est un produit scolaire d'une logique scolaire; paradoxalement, on peut en dire autant des dissertations « ratées» dont les régularités remarquables se fondent sur des caractéristiques de situation: lorsque le degré de compétence s'abaisse, il reste au moins, dépourvue des moyens de son accomplissement, l'intention de tenir un discours philosophique. Dans ces échecs, on voudrait tenter de voir autre chose qu'une simple privation, à savoir un moyen de révéler en sa forme limite, dans sa pauvreté extrême, la définition sociale de l'exercice scolaire.
LA SÉLECTION DES CONTENUS

Le choix des sujets de dissertation, qu'on peut caractériser, en première approximation, par leur thème, ne présuppose en principe la maîtrise d'aucun contenu spécialisé et permet à la discipline, officiellement intéressée à toute chose, de garder l'initiative de l'interrogation: parler de biologie, de mathématiques, c'est, la plupart du temps, parler du « vivant» ou dela nature de « l'objet» et du « raisonnement» mathématiques. Dans le tableau I, on a cherché à représenter la structure thématique des sujets de philosophie au baccalauréat, selon le découpage des questions de programme. Un aspect remarquable du choix des sujets est le refus de la spécialisation: la réflexion sur les sciences correspond à I 5 à 20 % des sujets, tandis que les généralités hors programme correspondent à 20 à 25 % des sujets (lorsqu'on réunit les généralités de la première rubrique. et celles de la seconde). Les notions issues de la métaphysique représentent à elles seules à peu près 15% des sujets (vérité, raison, liberté, existence, temps)6. Le souei de dominer tout contenu est
5. P. Bourdieu, Epreuve scolaire et consécration sciences sociales, 39, sept. 1981, pp. 7 sq. sociale, Actes de la recherche en

6. Notons au passage que, contrairement aux vues de naïfs dénonciateurs du « bourrage de crâne idéologique », les sujets de morale sont en déclin, passant de 12 % à 3 % des sujets. 18

au principe de la philosophie professorale de la « science », philosophie inscrite dans la logique de la hiérarchie entre disciplines: perpétuant une conception de la division du travail intellectuel fondée sur l'opposition entre théorie et pratique, totalisation et spécialisation, elle dénie la possibilité pour une science de produire réellement un métalangage.
T ABLEA U I. DISTRIBUTION DES SUJETS DE DISSERTATION DE BACCALAURÉAT PAR THÉMES (EN POURCENTAGE)

1972

1976 (n

1980 (n

(n
Notions générales vérité, raison liberté, existence passion, désir temps autrui langage autres* La pratique dont: morale politique religion art technique, travail droit, justice autres* Sciences dont: sciences exactes sciences de l'homme autres* Philosophie, Psychologie Total métaphysique dont: 27

=

2H)

=

191)

=

HI)

43,4 4 6,3 1,3 1,8 0,9 1,3 II,2 6,8 9,9 2 2 1,5 3,6 17,2 36,6 12,1 7,2 1,3 1,3 7,2 3,1 13 4,7 6,2 1,5 3,1 4,1 6,8 9,9 13,6 4,9 4 10,8 3,6 3,6 6,2 0,1 5,2
100

39,3 9 4,9 2,7 3,6 0,4 4 14,4 42,5 3, I 5,8 2,2 8,5 6,3 8,5 7,6 12,6 4,5 1,3 6,7 3, I 2,2
100

45,4

19,8

.
6,3 1,3 100

* Hors programme et généralités. NB. Un même sujet peut être compté deux fois lorsque par exemple il comporte une comparaison de deux notions prises en des endroits différents.

Tout se passe comme si les sciences, affligées par un pragmatisme et un empirisme consubstantiels, étaient vouées à l'aveuglement sur leur propre fonctionnement et attendaient d'une réflexion plus exigeante la compréhension des présupposés,

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des implications et des fins7. Pensée par opposition à « l'opinion », la« science» se retrouve avec la philosophie du côté de la « rigueur» et de la « méthode », mais pensée par rapport à la philosophie, elle est du côté du «fait», de « l'opératoire», du « partiel », de l'urgence et du présent, bien au-dessous de la philosophie qui fait accéder à la « signification », au « fondement », à la « totalité ». Les seules connaissances vraiment indispensables sont celles de l'histoire de la philosophie, et ce d'autant plus que l'on monte dans la hiérarchie des niveaux d'enseignement. En effet, l'histoire de la philosophie est la seule spécialité qui soit en mesure de marquer la spécificité du discours philosophique et de réaliser l'intégration du corps professoral autour d'une culture commune constituée, connue et reconnue de tous:« La fréquentation personnelle des textes (...) est le chemin de la philosophie» 8. Etant donné les caractéristiques particulières de cette sous-discipline, il serait bien rapide de conclure à l'existence d'une frontière entre la philosophie dans les classes terminales, exposée à la tentation des simples « généralités », et la philosophie enseignée dans le supérieur, seule digne d'être proposée à des « spécialistes ». En fait, la distinction hiérarchique du secondaire et du supérieur est l'une des formes en lesquelles s'exprime l'antinomie propre à la discipline philosophique en son ensemble. A quelque niveau que ce soit, la philosophie maintient les mêmes objectifs fondamentaux: l'exercice de «réflexion personnelle » incarné par la dissertation du secondaire est le modèle qui inspire toutes les pratiques9. L'enseignement supérieur

7. « Le rationnel scientifique n'est pas le tout de la rationalité, et la rigueur scientifique n'est rigoureuse que dans un domaine spécialisé, restreint et autonome du savoir et de la pratique (...). La forme de rationalité philosophique ne se limite pas à tel domaine déterminé, mais elle s'étend à tous », D. Dreyfus, F. Khodoss, L'enseignement philosophique, Les Temps modernes, 235, déCo '965, p. '017. 8. Rapport de jury de CAPES, '969' 9. Une confirmation de cette continuité entre secondaire et supérieur est fournie par des indicateurs objectifs concernant la reproduction du corps professoral. Le rôle des concours de recrutement de l'élite des professeurs du secondaire est déterminant pour la sélection des professeurs de philosophie des facultés: 86,7 % possèdent l'agrégation et 40,7 % sont d'anciens normaliens. Parmi les enseignants du collège B, 68,2 % ont débuté dans le secondaire et 12 % dans le supérieur (contre respectivement 25,7 % et 34.3 % pour une discipline telle que la sociologie). Pour 100 enseignants de leur discipline, les chercheurs CNRS sont 3',2 en philosophie (contre 45,7 en psychologie, 7 1,7 en linguistique et 108 en sociologie). Sur tous ces points, voir l'article d'où ces chiffres son tirés, P. Bourdieu, L. Boltanski, P. Maldidier, La défense du corps, Informations sur les sciences sociales, X, 4, p. 59. '97',

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qui n'a à offrir, sauf exception, ni d'autre finalité ni d'autre instrument pédagogique, vise à accroître, essentiellement par l'histoire de la philosophie, le volume des « connaissances» susceptibles d'être exploitées par la « réflexion» lesquelles, en principe, n'ont pas leur destination en elles-mêmes, comme c'est le cas pour les savoirs d'érudition. L'autonomisation de cette « spécialité» du supérieur, qui a été une grande innovation de Victor Cousin, procure à la discipline une image de technicité conforme à l'essence de toute culture savante '0, elle ne contredit pas le culte des généralités, corrélat des ambitions propres à la discipline!I.

Effet de clôture caractéristique de toute culture savante, l'inter-référence de mots consacrés par des auteurs est le signe le plus incontestable du statut philosophique du discours. Ayant à re-penser du déjà-pensé, c'est-à-dire du déjà-dit, dans la forme indéfiniment renouvelée qu'appelle l'infinie variété des formules d'énoncé, les auteurs de dissertations jugés compétents réalisent une rupture avec les usages naïfs du langage, qui consiste avant tout à mettre en correspondance des énoncés avec le répertoire scolairement validé des usages philosophiquement attestés des motsI2. La référence précise
T ABLEA U 2. DISTRIBUTION DES TEXTES DONNÉS AU BACCALAURÉAT PAR ÉPOQUES

1972 %
Antiquité, Moyen-Age XVIe-XVIIe siècles XVIIIe siècle XIXe siècle
xxe Total siècle

1976
% 8,4 16,8 30,9
20,4 24 100

1980 eff. 7 14 26
17 20 84

eff. 8
12 22 21 3I 94

% II,3 18, I 28,4
23,8 18, I 100

eff. 12 16 25
21 16 90

8,5 12,7 23,4
h

22,3 32,9 100

10. L'organisation des épreuves de concours reflète un compromis entre les exigences de la « connaissance» et celles de la « réflexion» : ainsi à l'agrégation, il y a d'un côté la dissertation d'histoire de la philosophie, des textes de programme à commenter pour l'oral et d'un autre côté une dissertation hors programme, une « grande leçon» pour l'oral; à cela, il faut ajouter une dissertation sur une question de programme, à mi-chemin entre les deux types d'exercices. . IL Il va de soi que les représentants du corps professoral prennent soin de distinguer entre les « bonnes» généralités dont traite le philosophe averti et les « mauvaises» généralités envers lesquelles le « philosophe» n'éprouve qu'aversion. 12. Sur l'usage philosophique du langage, voir P. Bourdieu, L'ontologie politique de Martin Heidegger, art. cit.

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à des auteurs ou à des doctrines est un des attributs les plus fréquents des « bonnes copies de bac» : sur les 42. dissertations reproduites dans le recueil paru chez Hatier';, seulement quatre copies ne contiennent aucune référence identifiable. On peut tenter de préciser quelques-uns des traits de la culture philosophique du secondaire en considérant non seulement les contenus thématiques, comme on l'a fait plus haut, mais également les auteurs sélectionnés par les représentants de la culture philosophique: la liste des auteurs choisis pour les commentaires de textes à l'épreuve du bac constitue (mieux que la liste des auteurs du programme susceptibles d'être étudiés en classe) un instrument d'analyse approprié. L'idée d'une philosophie qui résiste aux « modes» et aux séductions « modernes» semble avoir présidé aux choix des auteurs: les auteurs « actuels» (qui, notons-le, reculent de
1972. à

1980)passent après les auteurs dits classiques; parmi

ces derniers figurent en bonne place les auteurs du XVIIIesiècle, dont Rousseau et Kant qui sont les auteurs de prédilection pour les commentaires du baccalauréat. L'examen de la répartition des auteurs par école et, le cas échéant, par spécialité ou par discipline, confirme bien l'existence d'une orientation délibérément « classique» : la tradition de l'idéalisme, incarnée par la triade Platon-Descartes-Kant, peu~ être tenue pour la tradition dominante, celle en laquelle, visiblement, se reconnaissent le mieux les représentants et les membres du corps professoral'4. Corrélativement, les philosophies de type empiriste, sensualiste ou positiviste, ont un poids incomparablement plus faible et même moindre, du moins dans le secondaire, que celui des philosophies de l'existence dont la fortune tient peut-être en partie à leur conformité aux attentes supposées du public de classes terminalesIj. Enfin, les options

13. Bonnes copies de baccalauréat Philosophie, Paris, Hatier, t. 1,1977; t. 2,1979' On a compté comme référence à un auteur ou à une doctrine tout passage contenant un exposé d'au moins quelques lignes (le nom propre n'était pas indispensable). En revanche, la seule citation d'une phrase, l'allusion sans conséquence (<<ce qu'a bien vu Platon ») n'ont pas paru susceptibles d'être assimilées à une référence savante. 14. Ainsi lorsqu'on compare les textes proposés aux candidats au CAPES en 1980 avec les textes choisis par eux, on observe un solde positif pour les auteurs idéalistes, relativement plus choisis que proposés (+ 6,6 %) et un solde négatif pour les auteurs empiristes (- 5,4 %). Pour Kant, le solde est positif (+ 4,7 %). 15. Au contraire, au CAPES, les philosophies de l'existence, qui sont liées aux auteurs contemporains, ont un poids plus faible (7 % des textes) que les philosophies de type empiriste qui sont représentées trois fois plus.

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TABLEAU

J. DISTRIBUTION DES TEXTES DONNÉS AU BACCALAURÉAT PAR ORIENTATION OU SPÉCIALlT,É~DE L'AUTEUR

1972 % Philosophes idéalistes, rationalistes, intellectualistes (ex. : Platon, Descartes, Kant) Philosophes de l'existence, de la vie (ex. : Bergson, Kierkegaard, Nietzsche) Philosophes empiristes, sensualistes, positivistes, maté(ex. : classiques rialistes Aristote, Hume) Sciences de la nature, épistémologie (ex. : Bachelard, CI. Bernard) Sciences de l'homme (ex. : Marx, Freud) Philosophes chrétiens (ex.: Saint Augustin) moralistes, écri Autres: (ex. : Montaigne, vains Montesquieu, Rousseau) Total
29,7

1976 % 35,7 eff. 30 % 40

1980 eff. 36

eff. 28

15,9

15

20,2

17

17,7

16

7,4

7

9,5

8

15,5

14

10,6

10

8,3

7

l, I

I

7.4 2,1 26,5

7
2

8,3
1,1

7
I

2,2
2,2 21, I

2 2

25

16,6

14

19

100

94

100

84

100

90

NB. Le classement utilisé comporte inévitablement des choix qui pourront paraître discutables (en raison de son style, Pascal a été rangé parmi les écrivains et non parmi les philosophes chrétiens).

« humanistes» de l'enseignement philosophique sont mises en évidence par le contraste entre le poids des grands écrivains de la tradition et celui des auteurs scientifiques.

L'EFFET DE SENS

Les « Donnes copies» des candidats de terminales même lorsqu'elles se réclament, comme on le leur demande, d'une « réflexion personnelle », sont le produit d'un habitus cultivé . définis sable par Jes caractéristiques que lui a imprimées le système d'enseignement. Le discours'philosophique suppose un travail préalable d'acquisition. L'ingénuité instruite de l'auteur d'une dissertation est cette manière de parler savamment sans avoir l'air d'y toucher: le traitement savant des 23

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