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Les quartiers américains, rêve et cauchemar

De
192 pages
Malgré les maux dont souffrent les villes américaines (quartiers-ghettos délabrés, tensions sociales, pauvreté et criminalité), il existe un puissant mouvement communautaire qui tente de revitaliser ces quartiers et de promouvoir des alternatives à cette dérive des villes. Les auteurs français de cet ouvrage font le point sur cette réalité sociale, à la fois "rêve et cauchemar".
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LES QUARTIERS

AMÉRICAINS

1\

REVE ET
CAUCHEMAR

Du même auteur
Évolution des quartiers anciens.
Ouvrage réalisé avec R. Ballain, J. Bobroff, G. Courant, G. Darris, R. Girard, J.-P. Lévy, A. Mollet, S. Rosenberg, A. Sauvage, M. Vervaecke, s. Wuhl, G. Loinger. Plan construction, 1982

Politique française en faveur des mal-logés: 1945-1985.
En collaboration avec R. Ballain. Groupe d'Étude et de Recherche sur le lTavail et l'urbain, 1987

Réhabilitation de l'habitat en France.
Ouvrage collectif. Economica, 1989

Sites urbains en mutation: territoires et trajectoires.
En collaboration avec R. Ballain, G. Darris, A. Mollet, et autres auteurs. L'HARMATTAN, 1990

Voyage dans dix quartiers européens en crise.
L'HARMATTAN, 1991

Dans la même collection
Voyage dans dix quartiers en crise.
Claude Jacquier, 1991.

Les lycées du futur.
Jacques Gagnier, 1991.

Développement social urbain: stratégies et méthodes.
Michel Bonetty, Michel Conan, Barbara Allen, 1991.

L'enfants, l'école et le quartier: les actions locales d'entraide scolaire.
Claudine Dannequin, 1992.

De l'habitat précaire à la ville: l'exemple martiniquais.
Serge Letchimy, 1992.

Les Tsiganes et les gens du voyage dans la cité.
Laurent Janodet, Candida Ferreira, 1992.

Claude Jacquier

LES QUARTIERS AMÉRICAINS RÊVE ET CAUCHEMAR
LE DÉVELOPPEMENT ET LA REVITALISATION COMMUNAUTAIRE DES QUARTIERS AUX ÉTATS-UNIS

Préface de Jean-Marie Delarue
Délégué interministériel à la ville

Avant-propos de Vincent Delbos
Chargé des relations internationales à la Délégation interministérielle à la Ville

P

R

~II! 1CAISSE DES DÉP6TS

GROUPE

L'HARMATTAN

«Objectifvilles» est une collectioninitiée par la Délégation interministérielle à la Villeet la Caisse des dépôts et consignations dans le cadre de son Programme DéveloppementSolidarité. Le protocole d'action entre la Caisse des dépôts et consignations et la Délégation interministérielleà la Villea pour mission la diffusion, la qualification des acteurs, la valorisation des savoir-faire,la promotion des expériences innovantes et des nouveaux métiers qui apparaissent dans le champ du développementsocialurbain. Cettecollectionest ouverte à toutes celles et tous ceux qui ont un apport original en matière de développement solidaire des villes.

(Ç) L'Harmattan,

1992

5-7, rue de l'École-Polytechnique - 75005 Paris ISSN: 1158-9612 - ISBN: 2-7384-1981-X

Pour Mélanie

.

REMERCIEMENTS Ce livre a été rédigé à la suite de plusieurs sijours iffectués aux ÉtatsUnis et de nombreux séminaires organisés en France sur les stratégies de développement communautaires au cours de dernières années. Ces riflexions ont conduit à l'organisation d'un voyage d'étude aux États-Unis à lafin de l'été 1992 pour un groupe de spécialistes du développement des quartiers. Ce voyage d'étude, organisé avec la collaboration de la French-Amen'can Foundation à New York, a été financé par le ministère de la Ville, la Délégation à l'insertion des jeunes et la Délégation interministérielle à la ville, avec une contn'butionfinancière des participants.

L'auteur remercie tout particulièrement Vincent Delbos, compagnon ÙJfatigable de voyages hors desftontières et Isabelle Vandenplas, interprète de grand talent. Les remerciements vont aussi à ces voyageurs américains qui ont pour nom Hervé Barré, joël Bertrand,
Charles Bouzols, Marie-Luce Cavrois, Lorraine Chenot, Gérard Dana,

Roger Dutois, jean-Louis Faure, Régina Garcini, René-Paul Gatifossé, Sylvie Harburger, Henri Le Marois, Geneviève Lecamp, Bernard Loiseau, Muriel Martin-Dupray, Élisabeth Mila, Sophie Pauwels, Catherine Pikul, Hubert Reys, Nadia Salem, Gislaine
Salvant, Patn'ck Van Kersbick.

9

PRÉFACE

Préface
Plus décisif que les quartiers et leur situation est sans doute le regard que nous portons sur eux. Les relations entre l'opinion et les quartiers elles-mêmes.

font davantagepour les sauver ou les perdreque tout ce qui sera fait - quelsque soient par ailleurs les immenses mérites des professionnels - dans les cités
Dans ce regard, dans cette opinion, le poids des réalités américaines est lourd. Qu'il soit irraisonné ou réfléchi, depuis cinquante ans, le prêtà-penser selon lequel la vie américaine anticiperait, "précéderait" en quelque sorte celle de notre "vieille" Europe, et, singulièrement, de notre "vieux" pays, est important dans nos réflexions. L'Amérique trace la voie, dit-on.

Il en irait ainsi pour la vie urbaine comme pour le reste. Par conséquent, les quartiers américains vivraient avec un nombre d'années d'avance, que seule l'intervention politique ne permet pas de déterminer, ce que nous aurons à subir ultérieurement. Les villes françaises, en quelque sorte, seraient livrées irrésistiblement au courant les entraînant aux ruptures brutales et aux crimes. Beaucoup serait à dire sur ce "courant-là", qui me paraît traduire moins la réalité urbaine que la réalité de notre manière de penser. Avec l'encouragement de ceux qui ont déjà apprécié son Voyage dans dix quartiers européens en crise, Claude Jacquier a procédé autrement. Sans parti pris, mais nanti d'une solide connaissance, il a minutieusement examiné aux États-Unis les politiques menées en faveur des quartiers pauvres. D'abord celles qui émanent de la puissance publique: il montre les relations entre les municipalités, les États et l'État fédéral. Il éclaire les choix de ce dernier, depuis le président Johnson et, singulièrement, depuis son successeur (lointain) Carter, avant de détailler ceux des Présidents Reagan et Bush. Il est aisé de voir que la politique de la Villeaméricaine a été soumise à de très fortes inflexions, comme l'a été, à sa manière, la politique sociale britannique. Ceque révèle ce livre, ce sont également les conséquences de ces choix.

11

PRÉFACE

Ensuite, corollaires indissociables des politiques précédentes, sont aussi examinées les politiques qui viennent des quartiers eux-mêmes, avec leur fer de lance actuel, les CommunityDevelopment Corporations, précipitées en quelque sorte dans le jeu du marché par le retrait de l'État fédéral républicain. On comprendra mieux, à lire Claude Jacquier, le sens qu'il convient d'attacher au "communautarisme" américain, qui n'est pas ce que l'on en dit parfois. Le lecteur mesurera davantage aussi la densité féconde de ce mouvement qui structure des actions diverses et étonnantes. La réalité américaine n'inspire pas, et encore moins n'aspire (pour reprendre la métaphore du courant) la vie urbaine française. Elle l'éclaire d'un jour neuf. Telest l'intérêt de ce travail, au-delà de son intérêt documentaire sur les États-Unis. Tirons-en, à titre de morale provisoire, deux leçons. La première est que, s'agissant d'évolutions aussi lentes, il est souhaitable, si l'on veut les infléchir dans le bon sens, de ne pas trop bousculer les politiques suivies. On l'a écrit déjà. La politique de la Villesupporte mal à la fois les effets d'annonce un peu expéditifs mais aussi l'absence de continuité des mesures et des hommes. Il en va certes ainsi dans beaucoup de domaines. Mais quand la réalité sociale presse, quand certains désarrois appellent l'urgence de la réconciliation, il faut y regarder à deux fois avant de changer de sillon. Faute de quoi, la confiance est perdue. Ce n'est pas l'indifférence qui s'installe alors: c'est l'hostilité. La tension ne supporte pas la tiédeur. Et il vaut mieux susciter la conviction que les choses enfin évoluent, plutôt que le sentiment de la déception ou de la trahison. La seconde est que les Américains ont su faire jouer aux habitants des quartiers déshérités le rôle qui devrait leur revenir. Lorsque des responsables de la politique de la Villedes États-Unis viennent en France, ils sont toujours étonnés du caractère relativement modeste de nos difficultés et de l'ampleur de l'intervention publique qu'elles suscitent. Mais ils sont tout autant surpris de l'absence de place que nous faisons aux personnes à qui notre politique de la Villeest destinée. Si l'on voulait caricaturer les choses, on dirait qu'en France la politique de la Ville est affaire d'institutions (le plus souvent publiques) j aux Etats-Unis, d'individus ou de personnes morales privées. Avec toutes les faiblesses des deux systèmes. Mais il s'agit d'une caricature. Et la caricature n'est pas le fort de Claude Jacquier, qui aime la rigueur et la précision. Et si son livre pouvait nous rappeler cet objectif majeur de la citoyenneté dans nos quartiers, rien qu'en cela il aurait été utile.

JEAN-MARIE DELARUE Délégué interministériel à la ville

12

SOMMAIRE

PRÉFACE AVANT PROPOS INTRODUCTION COMBIEN DE MORTS
Question d'un maire

11 15

PAR SEMAINE

DANS VOS QUARTIERS?
en 1993

29

américain

en visite en France

PREMIÈRE PARTIE VILLES EN CRISE

ET CRISE

DES POLITIQUES

URBAINES

35

.........................................

Des villes en crise
urbains

37

D
f)

L'ampleur

des problèmes

37 52

La crise sociopolitique

des villes

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Crise des politiques urbaines

59

D
f)

L'administration le partenariat La conception "the

démocrate public-privé reaganienne Policy"

sous Carter et la revitalisation et la thèse du troisième secteur de la revitalisation urbaine:

des quartiers:

60 68

Real Urban

Conclusion: . . . . . . . . ."Rebuilding . America". . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...... .....

84

DEUXIÈMEPARTIE LES ORGANISATIONS COMMUNAUTAIRES ET LA REVITALISATION DES QUARTIERS

89

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le contexte sociopolitique américain et le mouvement communautaire
du radicalisme communautaire

92

D

Le développement

92 96

f) Les problématiques communautaires

13

SOMMAIRE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105. . ..

Les organisations communautaires et les stratégies de développement

aujourd'hui

D Le développement
FJI

communautaire: du "redlining" aux "Community Development Corporations" Le développement communautaire en action

107 129

CONCLUSION

DE LA CITOYENNETÉ
ANNEXES BIBLIOGRAPHIE INDEX

EN AMÉRIQUE...

157 163 181 187

COUVERTURE: photo Vincent De/bos.

14

AVANT-PROPOS

Quartiers d'exclusion des villes. relever un défi mondial, rapprocher les réponses locales
.......
Vincent Delbos
"Mais l'Ùyustice est une violenceJaite à l'humanité
Hermann

et à ce qu'ily

a
"

de divin chez l'homme et c'est là que prend sa source, l'épouvante...
Broch, "Le Tentateur", Gallimard, Paris, 1960

Rêves de ville? Ce n'est pas une référence anodine. Il y a, en France mais aussi sur le "vieux" continent, un mythe de la ville américaine. Et comme tous les mythes, il peut être mobilisateur ou destructeur. C'est, bien sûr, du rêve américain dont il s'agit. C'est l'extrême popularité dans les quartiers de la «Dream Team», l'équipe olympique de basket. C'est le rêve de Martin Luther King que la montée en force des mouvements autour de la mémoire de Malcolm X semblait masquer. C'est aussi, avec l'élection à la présidence des États-Unis de Bill Clinton, une référence qui a été constante dans la campagne électorale. Rêves ou cauchemar de ville? Parce que l'actualité a remis ces questions sur le devant de la scène. D'abord les émeutes de Los Angeles, puis l'élection d'un Président, dont on connaît les liens avec les mouvements issus des quartiers, suscitent dans l'opinion américaine une attente aussi forte sur la ville que sur les questions économiques. Les quelques lignes qui suivent sont des impressions de voyages et ne prétendent nullement décrire ou éclairer de manière objective ou exhaustive une réalité complexe. Elles posent quelques questions sur la crise de la ville, sur les solutions qui y sont apportées et sur la nécessité de renforcer les échanges et de construire des réseaux. Elles ne s'appesantissent pas sur les symptômes les plus apparents, violence, drogue, mais plutôt sur le déchirement du lien social, ce qui pourrait s'appeler le cauchemar américain. Rêves et cauchemar de ville? Par-delà les mouvements sociaux sur les quartiers aux États-Unis, il faut aussi souligner l'intérêt porté par les Francais à une autre face de la ville américaine qui sans doute fascine mais aussi redonne l'espoir dans les capacités de ce pays. C'est la ville des urbanistes et des architectes, celle de Sullivan et Franck Lloyd Wright, Richard Meier et quelques autres qui n'ont pas simplement posé de superbes édifices sur les bords de l'Hudson River ou du Lac Michigan mais ont aussi inscrit leurs œuvres dans des projets de villes. Si la planification urbaine est en déroute dans de nombreux endroits, Chicago apporte un peu de souffle: voir les Sister Towers sur la Chicago River ou faire un tour sur le loop... Mais quel regret que Janus l'emporte et que les plus grands architectes se soient si peu donné la peine de rentrer dans les quartiers en déroute.

1S

AVANT-PROPOS

La ville à plusieurs vitesses est un des problèmes importants auxquels nos pays sont aujourd'hui confrontés. La ville et les quartiers d'exclusion posent aujourd'hui la question sociale majeure de cette fin de siècle dans les pays développés comme d'ailleurs dans les pays en développement. Quelques remarques préalables doivent être faites pour tenter d'être clair. Pourquoi parler de la ville quand on pourrait plus simplement parler d'exclusion? Pour au moins trois raisons semble-t-il. L'affaiblissement des instances traditionnelles de médiation, églises, écoles, conduit à rechercher de nouveaux modes de régulation, plus complexes, moins monolithiques'. La fin de l'emprise exclusive de l'entreprise et des relations industrielles comme lieu final de socialisation, du moins dans les pays riches, constitue une seconde raison, tant l'histoire de la seconde révolution industrielle a marqué les villes. De plus la relation binaire, presque manichéenne, entre emploi et habitat qui constituait la base de l'espace urbain a quasiment disparu2. Si l'on admet que la ville est devenue le nœud gordien du devenir de nos sociétés, encore faut-il préciser où ce nœud se place dans la ville? C'est tout le problème du lien entre le quartier, espace de la vie quotidienne, de la consommation mais aussi de la relégation3 et l'agglomération, qui serait l'espace magique du développement, de l'harmonie, dans tous les cas de la mobilité. La première question qui est posée en France lorsque l'on parle des quartiers des villes étrangères, est de savoir s'ils sont au centre ou à la périphérie. Que cette exclusion soit localisée dans les centres-villes (Grande-Bretagne, Amérique du Nord) ou dans l'immédiate périphérie (continent européen), c'est la ville qui est en cause. Pour l'heure, il n'y a pas de réponse exclusive si ce n'est pour constater que chaque ville engendre de manière naturelle des quartiers d'accueil, qui deviennent vite des quartiers d'exil4. Malgré la diversité des contextes nationaux et locaux, des interrogations communes, relatives au développement urbain, se posent actuellement aux différents pays développés, pour ne parler que de ceux-ci5: . la fonction traditionnelle d'accueil que remplit la ville s'exerce, dans un contexte de forte évolution des migrations, avec de plus en plus de difficultés; l'accueil des Haïtiens sur Miami n'est pas sans rappeler les conditions d'hébergement de certains réfugiés de l'Europe centrale, en particulier les Tziganes, dans les villes allemandes; l'emploi, l'habitat, la culture, le système éducatif sont traversés par la frontière qui divise la ville en deux secteurs; celui des nantis et celui des exclus;

.

.........................................
1 - BONAFE-SCHMITT (Jean-Pierre), "La médiation: une justice douce". Syros, Paris, 1993. L'auteur y Jait un point détaz7lé des initiatives de médiation en France et aux États-Unis. 2 - Allan SCOTT explique dans son llvre"Metropolis': à travers notamment l'exemple du complexe de haute technologie d'Orange County, le processus de division du travail et la construction de Jormes urbaines nouvelles qui rljettent les plus difavorisés. L'essentiel de son analYse est reprise dans l'ouvrage collectjf "Ces régions qui gagnent" sous la direction de Alain Lipietz, PUF, Collection Économie en liberté, Pans, 1992. 3 - DELARUE (Jean-Marie), "La relégation': Syros, Paris, 1991. 4 - DUBET (François) et LAPEYRONNIE (Didier), "Les quartiers d'exil': Le Seuil, Paris, 1992. 5 - COHEN (Michel), "Étude de la banque mondiale sur les pays du Sud: développement économique et pauvreté urbaine,

un agenda pour les années 90".

16

AVANT-PROPOS

.

la violence et la drogue constituent l'une des données de ces quartiers; elles se manifestent avec d'autant plus d'acuité que, à proximité de ces quartiers, la richesse s'accumule et que, pour les revenus de la drogue, ils constituent un moyen d'accéder à la consommation.

Les constats comme les stratégies qui sont à l'œuvre, tantôt fondés sur les dynamiques de la société et de l'économie pour régénérer la ville, tantôt sur la modernisation des dispositifs de gestion urbaine, visent à faire émerger une cohésion sociale sur le territoire de la ville, comme condition de base d'une croissance équilibrée. Ces stratégies locales mises en place dans de multiples villes pour assurer la reconversion et la revitalisation de quartiers montrent que, face à la crise, aux crises de la ville, il existe des possibilités de rompre le cercle vicieux de l'exclusion. La revitalisation des quartiers apparaît comme un axe majeur des politiques urbaines. L'accent est mis principalement sur une transformation des manières de gérer la ville en suscitant, au sein des institutions et chez les différents partenaires, des approches plus coordonnées de la réalité urbaine. Cette adaptation peut résulter d'un travail ciblant les efforts sur certains éléments institutionnels et provoquant une recomposition des politiques sectorielles d'assistance mises en œuvre. Il existe aujourd'hui, de par le monde, une communauté de problèmes mais aussi, incontestablement, un mouvement commun pour affronter la crise urbaine qui rend nécessaire l'organisation de réseaux d'échanges internationaux. En examinant les mutations des politiques urbaines, les leçons que l'on peut tirer de l'expérience européenne, la nécessaire confrontation avec l'Amérique du Nord, on peut définir les premiers contours de la dimension culturelle du développement des villes. Des politiques urbaines en mutation

Il ne paraît pas excessif de dire, aujourd'hui, que les ruptures sociales en milieu urbain représentent des obstacles au développement. C'est ce qui résulte des travaux conduits par l'OCDE lors de la conférence qui s'est tenue au mois de novembre 1992 à Paris sur les problèmes socio-économiques et environnementaux rencontrés par les villes. Une contradiction, deux enjeux, et quatre défis peuvent être identifiés. La plupart des villes sont au cœur d'une contradiction. Elles n'ont jamais accumulé autant de richesses, du fait de la croissance, mais aussi de phénomènes spéculatifs propres à l'économie urbaine. Dans le même temps, elles sont le lieu privilégié de concentration des populations défavorisées par le revenu, l'emploi, la consommation, l'épargne, l'éducation, l'habitat. La fonction d'accueil qu'elles remplissent exacerbe cette contradiction. Les mouvements migratoires en cours poseront, dans les années à venir, des problèmes majeurs aux villes occidentales si elles ne sont pas en mesure d'élaborer un modèle solide et lisible d'accueil de populations pauvres, originaires notamment des pays du Sud ou de l'Europe centrale et orientale. La responsabilité ne leur incombe pas à elles seules mais la manière dont elles le rendent visible, perceptible, leur confère un rôle déterminant. On voit dans de nombreuses villes de l'Europe se reformer des quartiers largement basés sur l'appartenance ethnique, là où ils avaient, pour la plupart, disparus au cours des dernières années. Les villes doivent faire face à deux enjeux essentiels: traiter de l'exclusion au niveau des quartiers en faisant porter l'effort simultanément sur l'habitat, l'éducation, l'emploi, la formation; maîtriser la croissance urbaine, en mettant en place

17

AVANT-PROPOS

des politiques d'aménagement et de planification stratégique qui jouent un rôle de régulation, vis-à-vis du développement des inégalités sociales aussi bien que de leur formation. Le monde des villes est pris dans une zone de turbulences quatre défis majeurs à relever. avec

.

L'accroissement des interdépendances. Ce qui se passe à Bogota entraîne immédiatement des conséquences à Paris, Londres ou New York et réciproquement. On prendra deux faits pour l'illustrer. Peu de Français mesurent l'amplitude du mouvement nationaliste macédonien qui sévit actuellement en Grèce. Quand on arrive à Athènes, ce ne sont que grands calicots revendiquant l'appartenance de la Macédoine à la Grèce depuis des millénaires. phénomène localisé à proximité de la poudrière des Balkans6 ? Avec des tensions urbaines propres sur des villes comme Thessalonique qui reçoit de plein fouet, plus qu'elle n'accueille, 15000 réfugiés albanais par an. Sur Michigan Avenue, à Chicago, les mêmes panneaux de propagande assènent le même message. On imagine bien le retentissement que peut avoir dans cette dernière ville un conflit régional macédonien, quand la présence d'une communauté hellénique n'y est pas négligeable. Le premier défi n'est-il pas alors de retourner les facteurs de tension en facteurs positifs? Le rôle des communautés d'origine est l'une des pistes de ce retournement. Songeons à ce qu'ont fait les Irlandais des Etats-Unis dans certaines villes ou des juifs de la diaspora pour appuyer les programmes de revitalisation des quartiers avec Israël7. Bron, de Boston à Chicago, Birmingham. Chaque croissance urbaine sécrète sa périphérie, Alger, banlieue de Paris? Rappelons-nous que, parmi les 21 mégapoles qui vont dépasser le seuil des 10 millions d'habitants dans les années à venir, 17 sont dans les pays du Sud. Le défi est incontestablement de travailler en étroite collaboration avec ces pays afin d'échanger sur les savoirs acquis dans leurs quartiers pour développer des services publics absents, pour appuyer les démocraties locales naissantes, pour aider à la maîtrise de flux urbains explosifs. L'accroissement de la distance entre citoyens et techniciens, entre éthique et politique. Il n'est pas besoin de s'étendre sur ce volet mais d'observer qu'il y a là un débat qui ne se résoud pas dans l'opposition systématique de l'un à l'autre. Le poids écrasant des générations anciennes sur les dossiers du futur et, derrière ce qu'il est convenu d'appeller "l'effet Clinton", un problème de fond qui est de voir accéder aux responsabilités, donner du sens dans la complexité à des personnalités ayant une autre histoire, d'autres références, d'autres combats. Mais aussi, sans doute, un décalage d'aspirations entre les générations. Le dernier défi est sans aucun doute de rétablir des communications entre jeunes et adultes, quadras et "vieux sages".

. L'accroissement des exclusions. Les "banlieues" envahissent le monde, du Bronx à

.
.

Promouvoir une stratégie de développement, c'est fréquemment aussi s'attaquer aux logiques globales de structuration des villes et particulièrement aux mécanismes -le plus souvent institutionnels - qui sécrètent l'exclusion urbaine et sociale (cloisonnement et sectorisation des interventions, approches bureaucratiques, division monofonctionnelle de l'espace, etc.). Il est difficile de concevoir un développement économique durable fondé sur la déchirure sociale.

.........................................
6 - HELLER (Yves), "La hantise de Salonique", Le Monde 28 Janvier 1993. (Claude), 7 - JACQUIER "Le programme,

Renouveau en Israël", Rapport de la mission d'études CNDSQ-DIV, Paris, 1987.

18

AVANT-PROPOS

Ces données montrent la nécessité de travailler de manière plus approfondie sur ces thèmes dans les pays "riches" qui ont, aujourd'hui, une grave responsabilité en la matière. La crise sociale urbaine n'est pas simplement un problème d'actualité qui fait la une des médias, mais bien aussi un thème crucial pour le devenir des sociétés occidentales. Si les difficultés rencontrées par les populations pauvres des villes ne sont rien comparées à ce qui est le lot quotidien des pays et des villes du tiersmonde, cette réalité n'en est pas moins difficile à gérer par les pouvoirs publics. En effet, la mesure de l'exclusion est avant tout relative à cette richesse ostensible qui, à portée de main, est provocation et engendre des frustrations dangereuses. Aucune ville n'échappe à cette réalité, peut être surtout pas celles où la réussite économique est incop.testable. Il est significatif de constater que la plupart des explosions urbaines (émeutes, conflits...) de ces dix dernières années en Europe ont eu pour théâtre les métropoles de la réussite. Les villes comme les États doivent se préoccuper de ces fractures qui se creusent au jour le jour sur leur territoire au fur et à mesure que s'accroît la distance entre la ville qui gagne et celle qui perd. D'un côté, il y a la France et l'Europe; de l'autre, les USA. Comparaison n'est pas raison, mais d'une confrontation et d'un échange dans l'Europe des douze du moins, plusieurs leçons peuvent être tirées qui, sur certains points, méritent aussi un examen avec les États-Unis. Quelques leçons de l'expérience européenne

Le rôle des villes dans la revitalisation des quartiers en Europe est essentiel pour construire un tissu social plus solidaire. Mais le choix est doublement crucial: gestion publique ou apartheid démocratique? Subsidiarité ou devoir d'ingérence ? La force de l'Europe occidentale réside dans son économie mixte qui, dans un contexte de crise, régule plutôt bien les tensions. Lorsque, à l'invitation de la Fondation franco-américaine, une délégation d'Américains est venue en France pour examiner les politiques de la ville, au mois de novembre 1992, le premier étonnement fut de voir l'État, et plus largement la puissance publique, partout présent pour s'attaquer à la revitalisation des quartiersB. Cette force est-elle cependant toujours bien perçue comme un atout et les débats sur la subsidiarité n'en cachent-ils pas d'autres, plus sérieux, sur la faiblesse des tissus constitutifs de l'Europe sociale? Dans l'Europe des douze, les traités européens, et en dernier lieu celui de Maastricht, ne donnent pas de compétence expresse à la Communauté européenne pour aborder les problèmes des villes. Pourtant les villes concentrent 80 % de la population européenne. Elles en ont été historiquement le premier ferment, ce qui explique que de nombreuses initiatives européennes ont une dimension urbaine fortement marquée. La ville percute nécessairement les politiques communautaires. Donner un coup d'accélérateur à l'Europe sociale passe certainement par la constitution d'une Europe des villes plus solidaires. Les douze pays de la CEE ont créé ensemble, pendant les dernières années, 7 millions d'emplois supplémentaires, mais dans l'ensemble des pays développés plus de 30 millions de personnes sont au chômage. Le marché de l'emploi devient de plus en plus sélectif. Cette sélectivité se manifeste à l'égard de certaines populations de plus en plus vulnérables. Elle crée une spirale de l'exclusion et développe précarité et marginalisation sociale. La Communauté européenne
8 - VITAL-DURANT (Bngitte), "Les Amén'cains découvrent la banlieue .française", Libération, 5-6 décembre 1992.

.........................................

19