LES SANS DOMICILE FIXE

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Les SDF sont à la mode. Grâce à deux hivers rigoureux, on en parle enfin. Les services sociaux et les associations de bénévoles n'avaient pas attendu l'opinion publique pour s'intéresser à eux et commencer à produire de la connaissance sur leur sociabilité et sur leurs destins. Mais qui sont-ils ? Le sigle SDF recouvre-t-il une masse indifférenciée ou des catégories sociales ? Pourquoi sont-ils SDF ? Et comment ? C'est à ces questions que ce livre tente de répondre.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296310384
Nombre de pages : 270
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Les sans domicile fixe un phénomène d'errance

DU MÊME AUTEUR

L'État et son autorité, l'idéologie paternaliste, Paris, Éditions Anthropos-Economica, 1976 (épuisé) - L'Un sans l'autre, la légitimation du pouvoir, Paris, Éditions Anthropos-Economica, 1983 - L'autoritarisme du Savoir, Caen, CRTS, 1987

-

- La

-Le paternalisme
1988

hier et aujourd'hui,

Caen, CRTS,

1988

Misère blanche,

le mode de vie des exclus, Paris, L'Harmattan,

-L'Empirisme

- Sociologie

de l'autorité, Paris, L'Harmattan, .1990 en sociologie, Paris, L'Harmattan, 1992

En collaboration

avec M.C. d'Unrug

- D'une sociologie de la méconnaissance, Paris, AnthroposEconomica, 1982 - .Les Techniques psychosociologiquesdans la formation, usages et abus, Paris, Éditions ESF, 1976 En collaboration avec D. Beynier et D. Le Gall

- Analyse

du social, Paris, Anthropos-Economica,

1984

1995 ISBN: 2- 7384- 3735-4

@ L'Harmattan,

Louis Moreau de Bellaing

- Jacques

Guillou

Les sans domicile fixe un phénomène d'errance

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Introduction

Le sigle SDF est bien connu. des administrations sanitaires et sociales, du personnel hospitalier et de la police. Il l'est beaucoup moins du grand public. La télévision, dans quelques émissions, a tenté de le populariser. Mais, lorsque son contenu est énoncé, il n'appelle guère de compréhension immédiate. Il faut expliquer ce que signifie Sans Domicile Fixe et à quelle population correspond cette expressIon. Nous voudrions donc remédier à une sorte de vide. A notre connaissance, il n'existe pas d'ouvrage synthétique en sociologie sur les Sans Domicile Fixe, seulement, comme nous le verrons, quelques articles, des exemples dans quelques travaux portant sur des populations disqualifiées et des témoignages. L'incompréhension du sigle et de son contenu est renforcée lorsque, dans l'explication, est prononcé le mot errance. En effet, dans la perception sociale habituelle, errant renvoie à nomade. D'où une première confusion qui tend à rendre analogues SDF et nomades: les gitans, les manouches ou ceux qui vivent dans des caravanes (des roulottes) et qui font les foires et les marchés - et, bien sor, volent les poules. Également avec les forains. Deuxième confusion, la plus fréquente, qui est faite d'ailleurs par la télévision: les SDF sont assimilés aux clochards, facilement repérables parce que chacun les voit sur les bancs du métro ou aux portes des gares (autrefois des églises). Or, si les clochards sont effectivement des SDF, tous les SDF ne sont pas clochards. Il s'agit donc de savoir qui sont les SDF. Au moins en première approche, il s'agit de les distinguer d'autres populations plus ou moins proches d'eux. Mais il nous faut aussi montrer de quelles populations ils peuvent provenir. Prenons, pour pouvoir en distinguer les SDF,d'autres catégories de populations, autrement dit d'autres catégories sociales. Notre critère de distinction, parce qu'il est le plus facile à manier, sera d'abord le 7

critère économique. Mais nous reviendrons ensuite sur la signification de ce critère. Les ouvriers au SMIC (Salaire Minimum Interprofessionel de Croissance) OS 1 (5700 F par mois pour une personne) sont pauvres. Des employés au dOernieréchelon avec un salaire identique sont également pauvres. Des individus de l'une et l'autre catégorie peuvent devenir SDF. Des individus et des familles qui travaillent ou ne travaillent pas, qui sont au-dessous du SMIC mais bénéficient encore d'un soutien familial, voire de quelq'ues possessions et d'un prestige culturel ou social, sont dits des nouveaux pauvres. Ce sont par exemple des jeunes de la classe m.oyenne ou, quelquefois, de la classe ouvrière (fils ou filles d'ouvriers qualifiés ou de contremaîtres ou de chefs d'atelier) sans travail. Ce sont également des femmes de la classe moyenne ou de la classe ouvrière, de tous âges, chômeuses, ne trouvant pas de travail ou en ayant trouvé et l'ayant perdu. Incluons dans cette catégorie nouveaux pauvres des hommes et des femmes de la même origine sociale (classe moyenne et classe ouvrière) ayant eu un travail, ayant ensuite accumulé des stages fournis par l'ANPE (Agence Nationale Pour l'Emploi) et ne retrouvant pas de travail. On peut y ajouter des personnes âgées (plus de soixante ans) ayant les mêmes origines sociales que celles indiquées précédemment, bénéficiant seulement soit de l'allocation de la Fondation de France*, soit d'une toute petite retraite (parce qu'elles ont peu d'annuités). Enfin notons, dans leur catégorie sociale de référence, les handicapés physiques et certains handicapés mentaux (les moins gravement atteints) qui touchent l'allocation Adultes Handicapés (2700 F par mois). Ces individus et ces familles gardent en général le logement et quelques ressources. Certains d'entre eux peuvent devenir SDF. Troisième catégorie: nous l'appellerons la grande pauvreté. Elle comporte des individus et des familles qui, ne travaillant pas, sont très largement au-dessous du SMIC: 5500 F pour une famille ( deux ou trois personnes), en moyenne 1 500 ou 2 000 F par personne et par mois. Il s'agit d'anciens ouvriers qui sont devenus chômeurs en fin de droits, de chômeurs permanents (par exemple à cause de leur santé), de sous-prolétaires n'ayant jamais travaillé, de ceux ayant eu un

* fondation quî, depuîs plusieurs années, aide les personnes âgées dont les retraites sont insuffisantes. 8

travail, l'ayant perdu et n'en ayant pas repris ou n'en .retrouvant plus, et d'anciens employés. Ils gardent le logement et quelques ressources venant principalement des allocations familiales et des aides du Service social. Ces anciens ouvrieJ"s, ces an.ciensemployés, ces sousprolétaires peuvent, pour certains d'entre eux, devenir SDF. Enfin une quatrième catégorie, quelque peu hétérogène, peut être prise en compte, celle des populations dansPaisance, c'est-à-dire celles qui sont au-dessus du SMIC. Cette catégorie .comporte des OS, mais en haut de la hiérarchie desO.S (SMIC + 1 OOOF),des employés, du personnel peu qualifié. Mais il yades degrés de l'aisance. Le paradoxe - qui .ne cible, quant à la .destination, que les SDF et les sousprolétaires, quelquefois les ouvriers et les employés

- c'est

que, en ce

qui concerne la provenance des individus entrant dans cette catégorie, il peut y avoir d'anciens cadres moyens ou supérieurs, d'anciens petits entrepreneurs, d'anciens paysans avec petite exploitation, même d'anciens membres de professions libérales. Il est rare néanmoins que <:lesindividus ou des familles de ces populations aisées deviennent SDF. Il est important de retenir, à propos de la catégorie grande pauvreté, que des individus et des familles de cette catégorie peuvent, au dernier degré de cette grande pauvreté, être dans ce que nous appelons la misère blanche. Dans notre ouvrage intitulé ainsi*, nous avions confondu, à propos des sous-prolétaires, pauvreté et misère sous le nom de misère blanche. Nous pensons aujourd'hui qu'il faut désigner comme un degré de la grande pauvreté et de la pauvreté, la misère blanche qui concerne certains sous-prolétaires, et la distinguer de la misère noire qui ne concerne que les SDF ainsi que de la misère absolue qui ne concerne que les clochards *. Le critère économique n'est pas déterminant, mais il est dominant. C'est pourquoi nous l'avons utilisé pour créer des distinctions, ce qui permet d'éviter les termes de marginaux, de familles à cas, de familles à problèmes, d'assistés, etc, qui précisément, faute de distinctions suffisantes, recouvrent un ensemble hétérogène et hétéroclite indéfinissable.

* La Misère blanche, Paris, L'Harmattan, 1988. * Nous créons la notion de misère absolue à partir de celle de pauvreté absolue utilisée par Serge Milano dans son livre portant ce titre. Nous revenons sur les distinctions précédentes dans une rubrique intitulée "Pauvreté et misère". 9

Mais, pour créer la pauvreté, la nouvelle pauvreté*, la grande pauvreté, la misère blanche, la misère noire et la misère absolue, d'autres facteurs, psychologiques, sociaux, culturels, psychosociologiques, moraux, matériels, etc interviennent; ils se conjuguent entre eux et ils s'ajoutent ou sont ajoutés au facteur économique qui demeure toujours dominant. Ce qui est déterminant de l'un des états précités, c'est donc toujours une conjoncture où, parmi les autres facteurs indiqués, le facteur économique est dominant. Compte tenu des conjonctures, de leur facteur dominant et des facteurs qui s'y conjoignent, qu'est-ce qui caractérise les SDF ? Quand aisés, pauvres, nouveaux pauvres, grands pauvres, misérables blancs deviennent SDF c'est-à-dire misérables noirs et misérables absolus, ce qui est perdu, c'est - non dans le temps, mais par ordre d'importance - d'abord le logement, ensuite les vêtements normés, enfin le travail. Autrement dit - et c'est là que, selon nous, la signification du critère économique s'élargit -, ces individus et ces familles perdent les investissements d'objets essentiels dans les sociétés modernes. Le SDF est dans la misère. Celle-ci est à définir, en définition complète, d'abord économiquement: perte conjuguée du logement, des vêtements normés et du travail. Le grand pauvre peut être dans ce que nous avons appelé la misère blanche. Il a gardé un logement, mais perdu ses vêtements normés et le travail, ou il a perdu son logement, son travail, mais gardé ses vêtements normés ; il est hôte dans une famille ou il a un logement de fortune (cahute, pilier d'autoroute). Mais, comme le dit J.L. Porquet*, un "gouffre" sépare la grande pauvreté (même avec misère blanche) de la misère qui est fondamentalement la misère noire et la misère absolue. Les trois pertes conjuguées (logement, vêtements normés, travail) définissent cette misère comme la seule misère réelle. A cette première définition qui caractérise l'état des SDF, il faut ajouter d'autres caractéristiques de la misère: misère dans les relations, misère culturelle, misère sexuelle, misère psychique, misère morale, etc. Mais ces caractérisations de la misère ne concernent pas seulement les SDF. Elles apparaissent séparément dans n'importe
* Cette notion a été définie par B. Bréhant, La pauvreté, un destin? , Paris, L'Harmattan, 1984. * J.L.Porquet, La Débine , Paris, Hammarion, 1987. 10

quelle catégorie sociale. C'est leur cumul qui tend à se manifester chez les SDF. Il y a donc des degrés de la pauvreté: pauvreté, nouvelle pauvreté, grande pauvreté (avec ou sans misère blanche) ~il y a des degrés de la pauvreté à l'intérieur de chacune de ces catégories: plus ou moins pauvres, plus ou moins nouveaux pauvres, plus ou moins grands pauvres (la misère blanche étant le dernier degré de la pauvreté et de la grande pauvreté). Entre la pauvreté et la misère, nous l'avons dit, il n'y a aucune commune mesure. Il y a deux degrés de la misère: la misère noire et la misère absolue. Insistons sur le fait que, malgré l'analogie des termes, il n'y a pas solution de continuité, dans la dégradation, entre misère blanche et misère noire. Il y a rupture et, notamment, celle créée par la conjugaison des trois pertes et par l'errance. Dans la catégorie des SDF - qui proviennent massivement en partie des employés (avec père et mère employés), des ouvriers (avec des parents ouvriers) et des sous-prolétaires (avec père et mère sousprolétaires) -, il faut distinguer deux catégories: les SDF proprement dits et les clochards qui sont des SDF spécifiés. Souvent, dans les débats que nous avons eus avec les élèves assistantes sociales, notamment avec Fabienne Paolini*, la catégorie des clochards n'était pas reconnue comme appartenant à celle des SDF. De la même manière, très souvent, les sous-prolétaires ne sont pas reconnus comme faisant partie de la classe ouvrière. Dans ce dernier cas, cette appartenance ne se justifie, il est vrai, que parce qu'ils ont fait partie de cette classe en travaillant en entreprise ou, comme le dit Marx, parce qu'ils étaient destinés à entrer en usine, ou tout simplement parce qu'ils sont nés dans cette classe. Dans le cas des clochards, le problème est différent. En effet, à notre avis, ils font partie intégrante administrativement de la catégorie SDF (tout comme le SDF fait souvent partie de la classe ouvrière au même titre que le sous-prolétaire, parce qu'il y est né ou parce qu'il a travaillé en entreprise ou qu'il était destiné à y travailler). Cette appartenance se justifie, pour les clochards, du fait qu'ils sont incontestablement Sans Domicile Fixe. Mais, nous l'avons dit, ce sont des SDF spécifiés. Pourquoi?
* Auteur d'un mémoire de diplôme d'État d'assistante sociale: "Ces jeunes qui n'habitent nulle part", Juin 1990, IRTS (Institut Régional de Travail Social). Il

chez ...les clochards, l'importance de la pathologie essentielle. Si, chez les SDF proprement dit, il peut y du point de vue psychique, elle est beaucoup moins les clochards*. Ensuite le SDF clochard est presque alors que le SDF ne l'est pas nécessairement. l'alcoolisme est à la fois, à tous les niveaux, le et la cause de la misère. Enfin, dernier élément qui le SDF proprement dit, le SDF clochard veut la plupart du temps rester. Alors que le SDF lutte pour sortir de sa misère. Nous l'avons dit, le SDF clochard est dans la misère absolue, alors que le SDF proprement dit est dans la misère noire qui est le degré audessus de la misère absolue. Il reste à définir l'errance et, notamment, l'errance SDF. Chacun le sait, l'errance s'oppose à la sédentarité. Mais l'errance ne signifie pas toujours l'absence de domicile fixe. Un individu, un groupe peuvent être errants, d'une errance plus ou moins continue, en gardant un domicile fixe, c'est-à-dire, en termes administratifs, une résidence principale ou une résidence secondaire. L'errance peut se définir en général comme le déplacement indéfini ou provisoire, dans un temps plus ou moins continu, sur un ou des territoires. Elle se distingue de la sédentarité, en ce sens que le sédentaire peut pratiquer l'errance, mais se définit, dans le temps et dans l'espace, comme occupant plus ou moins continûment un logement *. Faut-il rappeler que l'errance n'est en rien un phénomène négatif ou, pour mieux dire, d'excès? La terre s'est peuplée par l'errance des êtres humains. L'errance est un phénomène social, un fait social et, très probablement, un phénomène social total. Le délit de vagabondage tel que le définit le Code pénal, c'est-à-dire l'absence de papiers d'identité et moins de 150 F dans son porte-monnaie était parfaitement contradictoire avec la charte des Droits de l'Homme. Rien n'interdit, en effet, à un individu de se déplacer dans les espaces publics (ceux dont l'occupation est autorisée) aussi longtemps qu'il le veut, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, avec ou sans papiers, avec ou sans argent. En toute circonstance, en tant que citoyen (ne), sa sécurité et sa tranquillité doivent être assurées.

* Elle existe néanmoins au point qu'il faudrait étudier à part cette catégorie de SDF peu connue. * Nous consacrons, dans cet ouvrage, le premier chapitre à un essai de synthèse sur l'errance. 12

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A ce titre, l'errance SDFn'est donc pas en soi un phénomène négatif, c'est-à-dire un phénomène d'excès. Rien n'empêche un jeune majeur, un adulte, une personne âgée, un groupe de se déplacer à sa guise et librement sur le territoire. C'est dam l'errance SDF que l'excès apparaît, parce que l'absence de domicile fixe n'est pas voulue, ni choisie, parce que la perte des vêtements normés n'est pas recherchée, parce que le manque de travail ne résulte pas d'un libre choix. De même, ce n'est pas de sa propre volonté et selon son libre arbitre que le SDF ou le SDF clochard vit dans la misère relationnelle, sexuelle, culturelle, morale, etc. L'excès, venu de lui et du contexte circonstanciel, conjoncturel dans lequel il vit, s'est glissé dans la vie de l'individu ou du groupe, non pas sous la forme d'une errance libre, mais sous celle d'une errance forcée. L'errance SDF c'est le déplacementforcé sur un territoire de ceux qui n'ont plus ni logement, ni vêtements normés, ni travail. Elle engendre la misère noire et la misère absolue. Comme dans le cas des sous-prolétaires, le terrain à inventorier et à interpréter est difficile d'abord à appréhender. Nous n'avons pas d'expérience personnelle de la vie SDF (comme, par exemple, J.L. Porquet ou H. Prolongeau qui se sont faits SDF pour mieux les connaître). Il est quasiment impossible de faire une enquête sur les SDF (tout comme sur les sous-prolétaires). Ces populations ne se prêtent pas à ce type de méthode. De longues interviews libres (ou des entretiens) sont possibles, mais très insuffisantes. Le fait qu'elles soient récentes n'augmente guère leur fiabilité. Porquet, bien placé, ne s'y est pas risqué. Les auteurs qui font du terrain se résignent donc à recueillir au jour le jour des témoignages, des observations, des "détails". C'est un travail par bribes sur lequel peut s'appuyer une première interprétation. Ce travail là, nous ne l'avons pas fait. Nous avons utilisé en analyse secondaire les ouvrages qui portaient sur le vagabondage et sur les SDF: témoignages, analyse historique, reportages, ainsi que, pour les jeunes *, des travaux de sociologie ne portant pas sur les SDF, mais les incluant *. Nous avons bénéficié également de quelques
* J. GuiDou, avec ses matériaux de terrain et sa propre bibliographie, les analyse spécifiquement dans la deuxième partie de cet ouvrage. * Ds figurent en bibliographie. Nous en citons ici quelques-uns. D'autres ouvrages sont plus récents, notamment H. Prolongeau, Sans Domicile Fixe, Hachette, 1993. Également Pierre Greil et Anne Véry, Héros obscurs de la précarité: récits de pratiques et stratégies de connaissance, L'Hannattan, 1993. 13

toutes les observations de terrain faites, depuis dix ans, sociales statistique - celle concernant notamment les professions des SOF et ceux de leurs parents - s'appuie sur ces travaux d'assistantes sociales qui n'ont eu à leur que de petits échantillons de 10 à 15 personnes. Aucune de terrain de quelque importance - atteignant des chiffres - n'a été effectuée sur les SOF, sauf celle de Médecins qui est un sondage beaucoup plus qu'une enquête, sondage sur le nombre de SOF hommes par rapport aux SOF femmes. Les chiffres de SOF par catégories sont tous approximatifs, ceux d'ATD Quart Monde également. L'Institut National d'Études Démographiques travaillerait sur les SDF, mais n'a pour le moment donné aucun résultat. Il y aurait également un travail en préparation au Plan Urbain. Notre étude se veut donc beaucoup plus qualitative que quantitative, faute de mieux. Nous donnerons néanmoins quelques indications chiffrées dans le chapitre sur les statuts et les conditions de vie des SDF. En ce qui concerne les témoignages, l'ouvrage de base est un reportage effectué en 1985-1986 par un journaliste, Jean-Louis Porquet, et publié en 1987 chez Flammarion, La Débine. De nombreux cas de SDF y sont évoqués ainsi que la vie quotidienne des SDF. Destiné au grand public, c'est-à-dire non théorisé, par sa précision il garde néanmoins une valeur sociologique. Par ailleurs, trois types de témoignages ont été produits: l'excellent livre de Denise Brigou Soupes de nuit aux Éditions Belfond (1988), celui de Chantal Oupille Les clochards ne peuvent plus vivre, chez Hachette (1973). Ces deux témoignages sont indirects, les auteurs ne sont pas et n'ont pas été SDF, mais s'occupent des SDF. Le troisième est un témoignage direct présenté sous la forme d'un roman: Jean-Louis Degaudenzi, Zone, aux Éditions Fixot (1987). Sur les jeunes, Jacques Guillou apporte sa contribution à cet ouvrage. Pour notre part, nous avons utilisé le livre de F. Dubet, ln Galère, qui ne porte pas sur les SDF, mais dans lequel des allusions sont faites à l'errance SDF de certains jeunes. En revanche, dans un ouvrage romancé Les Salmones, de J.P. Perrin-Martin (paru à l'Harmattan en 1989), nous avons trouvé le cas d'une jeune fille en brève errance SDF et, dans celui de J. F. Laé et N. Murard, L'Argent des pauvres (aux Éditions du Seuil), nous avons relevé un cas de SDF adultes, un couple reçu provisoirement dans une famille. Il n'existe pas à notre connaissance, nous l'avons dit, d'ouvrage synthétique sur l'errance SDF. En revanche, d'une part un travail 14

""

d'ensemble sur la pauvreté a été publié, celui de B. Bréhant, la Pauvreté, un destin ?, déjà cité ~d'autre part, le résultat d'une enquête a été traité en sociologie empirique par S. Paugam dans son livre la Disqualification sociale (PUF, 1990), qui parle beaucoup de la pauvreté, un peu des SOF, mais ne donne pas d'exemples sur eux*. Enfin, nous nous sommes intéressés à l'histoire du vagabondage grâce à Ph. Meyer L'Enfant et la raison d'État, au Seuil, (le début de son ouvrage, portant précisément sur le vagabondage, demeure irremplaçable), M. Mollat, la Pauvreté au Moyen Âge (aux Éditions

Complexe)

- longtemps

pauvreté, misère, vagabondage furent
..,

confondus - et, tout particulièrement, B. 'Geremek, historien, mais aussi ancien militant de Solidarité en Pologne, dont les deux livres la Potence et la Pitié (chez Gallimard) et Révoltés et truands (chez Julliard) demeurent, en histoire, les ouvrages de référence. Enfin, nous avons également utilisé l'ouvrage de Ph. Sassier ,sur la pauvreté (aux Éditions Fayard). Mais surtout nous avons bénéficié de l'apport des travaux effectués sur le terrain parles élèves assistantes sociales de plusieurs promotions d'écoles, aussi bien pour la première année que pour le diplôme d'État. Ces travaux sont indispensables à la connaissance des SOF. Nous avons cité Fabienne Paolini dont l'aide nous fut précieuse. Nous citerons également un travail produit en université par C. Guilhem et J. Brayant, La population des Centres d'Hébergement, portant sur l'année 1987-1988. Mais ce sont de nombreux travaux provenant des écoles d'assistantes sociales et souvent archivés que nous avons pu consulter et qui nous ont apporté statistiques, informations, etc. Par exemple, le long récit d'un élève assistant social sur les SDF à Emmaüs, récit relevé par nous, a été fort utile. Hors école, une assistante sociale partant à la retraite nous a fourni ses notes et ses relevés sur des cas SOF. A ce terrain que d'autres ont su observer et décrire, surtout par des témoignages, pratiquement pas par des analyses sociologiques et démographiques - une analyse anthropologique récente, celle d'E. Gaboriau, porte sur les clochards -, nous avons apporté quelques limites ~d'abord du point de vue géographique. L'investigation et l'analyse se bornent à la France (sauf exception notamment historique). Deuxièmement, nous avons choisi volontairement de ne pas parler, sauf par allusions, des institutions d'accueil, de leur
* Mais Paugam donne de remarquables exemples de ce que nous appelons misère blanche non seulement dans son livre, mais dans sa contribution à un volume sur le RMI (L'Harmattan, 1992). 15

des politiques sociales, du RMI {Revenu Minimum Cest lapopulationSDF -l'u.nedes plus mal connues Dotre attention. Troisièmement, nous avons renoncé à notre matériau les familles SDF. Elles sont peu et peu accessibles ; les auteurs n'en parlent guère. Elles exigeraient une étude à part. Pourquoi, peut-on se demander ,analyser un tel objet de recherche? Nous avons travaillé sur une population proche des SDF : le sousprolétariat. *Une ou deux pages de notre livre abordait le problème du vagabondageetdesSDF. Antérieurement, dans une conversation, C. Pétonnet avait attiré notre attention sur cette population. Mais la mise en œuvre de ce travail vint de préoccupations à la fois, si l'on peut dire, théoriques et pratiques : d'abord celle de vérifier en sociologie critique la portée d'un concept, celui d'investiss.ement d'objet, auq.uel

onpent joindre un autre concept, celui d'objet sollicitant / sollicité. *
Ensuite, celle de travailler sur des populations qui sont "en bas" de la hiérarchie des classes, des catégories sociales, des catégories culturelles, voire des catégories de sexe etd'âge, pour mieux comprendre ce qu'il y a "en dessous". Comme le montre C.Pétonnet, on voit mieux en sociologie et en anthropologie, contrairement aux apparences, par en dessous que par dessus. Cette préoccupation s'accompagne d'un refus du surplomb, c'est-à-dire d'un refus d'occuper la place de celui qui produit l'interprétation exemplaire, qui se veut le "maître Il de son objet de recherche. Cela ne veut pas dire que nous ne cherchons pas à le maîtriser au moins suffisamment pour l'expliquer, cela veut dire que nous refusonsd'en être le maître au sens d'un pouvoir de contrainte (intellectuelle, morale, etc.) que nous aurions sur lui*.La question que nous nous sommes posé, que nous continuons de nous poser est la suivante: si je ne peux pas et si je ne veux pas devenir SOF, pourquoi? Autre préoccupation: celle de connaître le vivre ensemble des SDF comme catégorie bouc émissaire. Cette préoccupation qui est plutôt une présupposition rejoint l'idée d'analyser les rapports réciproques entre la société (les nous) et les SOF.

* La Misère blanche, op. cit. * Nous en reparlons dans les pages suivantes qui présentent notre théorisation. * Cf. sur ce point le livre de C. Lefort, Le Travail de l'œuvre, Machiavel, Paris, Gallimard, 1972, notamment la première partie. 16

S'appuyant sur une anth ropo graphie et unesociographie très partielles, notre interprétation ne peut guèr.e dépasser la doxa,c'est-àdire la première interprétation. Néanmoins, il nous paraît nécessaire de préciser dans quelle perspective théorique nous situons nos analyses. Cet ouvrage s'adresseauxétudi-antsetauxchercheurs ainsi qu'au public qui s'intéressent aux problèmes de marginalité. Son intention est, à travers une analyse empirique aussi rigoureuse que possible située dans le temps (I973~1994) et dans l'espace (la France), de faire apparaître le sens de cet excès qu'est la marginalité lorsqu'elle n'est pas choisie par des groupes et des individus. Est privilégié dans ce travail le contexte disciplinaire de la sociologie et de l'anthropologie critiques. Au fond, nous tentons, dans une analyse empirique, de faire fonctionner des concepts empruntés à la sociologie anthropologique*dans sa dimension critique. Par critique nous entendons "creuser l'inconnu", faire sa part au non visible lorsqu'iln~,estpas en concordance avec le visible et le moins visible. C'est à ce titre que nous évoquons ici quelques concepts peu courants dont l'usage nous semble désormais nécessaire, en complémentarité avec ceux de la sociologie (notamment empirique) et de l'anthropologie. Trois concepts liés entre eux peuvent contribuer à des analyses en sociologie et en anthropologie critiques: l'ajustement, l'excès et le libre arbitre (collectif et individuel). II Par ajustement nous entendons l'une des manières dont se constitue le lien social: par le codage de la pulsion de vie et de la pulsion de mort dans leur investissement à des objets matériels et humains, la pulsion de mort ayant .fonction d'arrêt par rapport aux investissements d'objet et permettant l'émergence d'une loi d'abord inconsciente, puis consciente. 21 Par excès nous entendons l'action du libre arbitre collectif et celle du libre arbitre individuel lorsqu'ils transgressent délibérément, consciemment, les lois, les normes, les usages. Cette transgression peut instituer une nouvelle loi qui tient compte de ce qui demeure légitimé par rapport à la loi antérieure. Mais elle peut aussi détruire la loi, ne pas la remplacer ou y substituer une loi a-humaine (le cas du nazisme). Mais l'ajustement ne peut se faire qu'en "jouant", si l'on peut dire, avec l'excès. Nous appelons ce "jeu" les degrés de l'excès et pensons
* dont la problématique est à l'origine des travaux du LASAR (Laboratoire de Sociologie anthropologique du risque) à l'Université de Caen. 17

arbitre collectif et le libre arbitre individuel assurent, par l'ex.cès, l'ajustement, en maintenant les degrés de l'excès la légitimité et de la légalité ou en instituant une nouvelle et une nouvelle légalité dont la rupture avec celles qui ont se conçoit et s'explique (ce qui ne fut pas le cas du nazisme, ni du marxisme-léninisme). libre arbitre collectif et libre arbitre individuel, nous entendons les moments et les actes (aussi l'acte de refuser) où et par lesquels des groupes et des individus, toujours consciemment et délibérément, choisissent l'ajustement (avec les degrés de l'excès) ou l'excès. 3/Un dernier concept nous semble pertinent dans cette étude,
celui d'investissement d'objet au sens large.
*

Qu'entendons-nous par ce terme? L'objet matériel, idéel ou humain (le corps humain) est investi par la pulsion de vie ou par la pulsion de mort (la pulsion de mort "arrêtant", dans l'investissement d'objet, la pulsion de vie et rendant possible l'émergence de la loi). Mais comment se fait cet investissement? En nous aidant des travaux de M. Huguet*, nous avançons sur ce point l'hypo~hèse suivante: l'objet, par sa configuration, sa matière, sa forme, sollicite, dans une conjoncture donnée, la pulsion; c'est la sollicitation de la pulsion par l'objet. Par exemple, la "fragilité" des bébés sollicite l'''amour'' des mères et des pères (surtout quand ce sont les leurs). Mais la pulsion sollicite également, dans une conjoncture donnée, l'objet. Par exemple, l'or - rare, imputrescible et d'apparence "brillante" - n'a pas été investi de la même manière dans la Préhistoire, dans l'Antiquité, au Moyen Âge européen, dans les sociétés primitives et dans les sociétés modernes. Pour que l'or soit investi massivement, il a fallu, au XVIe siècle européen, une transformation du pulsionnel dans son rapport à l'objet. lIa fallu certes la présence plus abondante de l'or (grâce à la découverte de l'Amérique), mais aussi un premier éloignement vis-àvis du divin et l'importance prise par l'objet matériel dans la recherche

* dont nous avons parlé au début de l'introduction. * Cf. M. Huguet, L'Ennui et ses discours, Paris, PUF, 1984, et L'Ennui et la douleur du temps, Paris, Masson, 1987. 18

du Salut (la Réforme, le post-calvinisme*). La pulsion de vie et la pulsion de mort ont sollicité autrement un même objet: l'or. Donnons maintenant des exemples, seulement illustra tifs, concernant notre objet de recherche, de ces concepts d'ajustement, de degré de l'excès et d'excès, puis de celui d'investissement d'objet. L'errance SDF est globalement un excès par rapport à l'ajustement antérieurement accompli vis-à-vis de la loi, des usages et des normes. Cet excès n'est pas illégal (au moins la plupart du temps), mais il est illégitime. Le libre arbitre de chaque SDF "choisit" le hors norme, le hors usage. C'est dans le degré du libre arbitre du SDF et des SDF que l'on peut mesurer l'effet sur lui et sur eux de l'environnement social. Avant l'errance, le futur SDF est ouvrier, employé ou sousprolétaire (quelquefois même cadre moyen ou supérieur). Il a ajusté approximativement son désir de vivre aux règles communes, aux valeurs et aux normes de sa classe et de sa société. Il peut être brièvement dans l'excès, il n'y demeure pas. Il code suffisamment sa pulsion en désir (et ses groupes d'appartenance en font autant) pour
poUVOIr vIvre.

Notons que là encore il y a un degré de libre arbitre collectif et un degré de libre arbitre individuel des employés, ouvriers, sousprolétaires et paysans, qui manifestent l'effet sur eux de l'environnement social. Ils n'ont pas "choisi" de naître employés, ouvriers, sous-prolétaires dans les conditions de vie et de travail qui sont celles de ces catégories, même si le plus grand nombre d'entre eux investit positivement ses appartenances sociales. Les degrés de l'excès des groupes, des individus et de l'environnement social interviennent avant l'errance. Pendant l'errance, les tentatives d'ajustement, lorsqu'elles réussissent, sont un retour à cet ajustement. Dans l'excès global qu'est l'errance SDF, ils ne se manifestent plus, si l'errance perdure, que comme un refus de passer à un excès dans l'excès, c'est-à-dire d'être dans l'illégalité (petite ou grande délinquance). Après le commencement de l'errance SDF, cessent, nous l'avions dit, les investissements d'objets essentiels dans une société moderne: celui du logement, celui des vêtements, enfin celui du travail apportant les ressources (l'argent). Adam Smith pensait, au nom d'un pré-utilitarisme, que ces investissements - au moins le second - étaient nécessaires pour tous les êtres humains quelles que soient la société et l'époque: "Tel ouvrier d'Angleterre, disait-il, est mieux vêtu, logé,
* M. Weber, L'Éthique protestante 1963. et l'esprit du capitalisme, Paris, Plon,

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africain". Pour lui, le progrès allait de soi et en donnait les normes. Dans le même temps des Lumières glorifiaient la nature toujours le bon Sauvage et le bon Sauvage toujours bon par que la société (la nôtre) allait dépraver. Sur ce point, et Rousseau, l'un dans le Supplément au Voyage de l'autre dans le Discours de l'inégalité parmi les hommes, le même langage.
L'anthropologie moderne

- et c'est

l'un de ses apports majeurs - a

montré que les investissements d'objet variaient selon les sociétés et les. époques, qu'il n'y avait ni supériorité, ni infériorité, ni progrès (sauf à nos propres yeux d'Occidentaux) à être "mieux vêtu, logé, nourri qu'un monarque africain". Les Fuégiens vivent nus et sans travailler autour de feux de campement, dans une contrée froide. C'est leur choix, et, pour ce qu'il en reste après qu'ils aient été décimés par lesEuropéens, ils ne s'en portent pas plus mal que nous. Le drame du SDF est qu'il a perdu (et si l'errance dure, ne peut retrouver) les objets qui, dans la société moderne, font: matériellement vivre au minimum. Objets sollicitant de la pulsion: l'appartement ou le pavillon de banlieue, la veste, le pantalon (la plupart des SDF sont des hommes), les sous-vêtements, l'emploi au bureau ou à l'usine et le fameux salaire qui permet de payer le loyer, la nourriture et d'acheter les vêtements. Objets sollicités par la pulsion: le SDF, comme tout être humain dans la société moderne, a "besoin", envie d'avoir logement, vêtements, nourriture, travail, salaire, les deux derniers procurant les trois premiers. Bien mieux, il code cette pulsion à avoir (qui existe chez tous les êtres humains) en un désir, c'est-à-dire en une pulsion qui, codée, se "conforme" aux lois, usages, règlements, normes de la société moderne. En ce sens, la pulsion des SDF sollicite les objets. Or, chez les SDF précisément, cette double sollicitation des objets essentiels par la pulsion et de la pulsion par les objets ne peut plus se faire. Cela ne veut pas dire que la pulsion disparaît, ni même qu'elle ne se code pas en désir ~mais l'investissement, lui, ne se fait pas, ne peut pas se réaliser. tant par un "empêchement" des SDF (qui, après le commencement de l'errance, cesse, en grande partie, de relever de leur libre arbitre) que par un empêchement de l'environnement social (ce dernier, après le début de l'errance, cesse très largement d'exercer ses effets). Nous reviendrons en conclusion sur ce dernier point, en développant la thèse du bouc émissaire unique. Elle n'est pas

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explicative, à elle seule, du phénomène SDF. Elle peut seulement contribuer à l'expliquer. En quoi les marxistes ont-ils à la fois raison et tort ? Ils attirent l'attention sur l'excès économique produit par un libre arbitre collectif et par des libres arbitres individuels conscients (pas seulement ceux des bourgeois). Mais ils n'analysent l'excès que pour les ouvriers et les employés. En quoi les libéraux économiques (à distinguer des libéraux politiques) ont-ils, eux, à la fois raison et tort ? Ils ont fondé (avec les libéraux politiques) les Droits de l'Homme. Ils attirent l'attention sur les normes, la loi, les principes par rapport aux excès produits, mais ils "oublient" dans les théories les groupes sociaux et les individus réels. Et ils tolèrent, au nom de l'utilitarisme et du pragmatisme, l'excès économique (par exemple la misère). Face aux SDF (entre 200 et 400 000 personnes environ en France*) marxistes et libéraux économiques se taisent dans la théorie et dans la recherche. Autrement dit, ils se taisent non seulement face à la pauvreté, mais aussi face à la misère. Près de huit millions de personnes en France sont très au-dessous du SMIC, les uns (le plus grand nombre) vivant dans la pauvreté, la nouvelle pauvreté, la grande pauvreté et ce que nous appelons la misère blanche, les autres (un nombre beaucoup plus petit) vivant dans la misère, c'est-à-dire dans la misère noire et dans la misère absolue. Dans ces huit millions de personnes, outre les 200 à 400000 SDF (dont 8 000 SDF clochards à Paris), comptons 4 à 5 millions de sousprolétaires dans la grande pauvreté et, pour certains, la misère blanche, au moins 2 millions de nouveaux pauvres et 1 million
d'ouvriers au SMIC ou à moins du SMIC (pauvres).
*

Nous ne faisons pas figurer les 3 millions de chômeurs (et de chômeuses) qui, sauf les chômeurs de lon.gue durée et les chômeurs permanents, sont indemnisés. Ils comportent néanmoins une part de petits employés et d'ouvriers au SMIC. Leur détresse, comme l'a
montré D. Schnapper
*,

peut conduire certains à devenir SDF.

* Le chiffre de 400 000 a été donné par le père Wresinski dans son rapport au Conseil F..conomique et Social en 1988. TIle reconnaît lui-même approximatif. Le chiffre de 200 000 a été donné plus récemment par le journal Le Monde. Nous revenons plus loin sur la question du nombre de SDF, en reprenant ces chiffres. * Chiffres du dernier recensement. * D. Schnapper, L'épreuve du chômage, Paris, Gallimard, 1980. 21

ces chiffres cumulés représentent, dans la pauvreté, la la grande pauvreté et la misère, le 7 ème de la peu par rapport aux pays dits du Tiers Monde. C'est excessif (au sens sociologique du terme, tel que nous tenté de le définir) dans une société qui s'enorgueillit à juste titre des principes de liberté, de sécurité, d'égalité et de justice. L'une des finalités de la sociologie et de l'anthropologie critiques ne consiste pas à s'indigner de cet état de fait ni à le dénoncer, mais précisément à mesurer l'écart (l'excès) des représentations sociales et de leurs manifestations concrètes (les faits sociaux et les pratiques sociales) par rapport aux principes et par rapport à la loi, autrement dit les degrés d'illégitimité et d'illégalité et les transgressions radicales à la légalité et à la légitimité. Nos interrogations se sont focalisées autour de quelques thèmes: l'histoire, les jeunes SDF, les statuts, les problèmes, les espaces, les conditions de vie, les relations, la culture et l'avenir. Sur l'histoire, nous nous demandons ce qu'est globalement l'errance et comment on peut distinguer vagabonds, errants ouvriers et SDF. Savoir qui sont les SDF, quels sont leur sexe et leur âge, leurs origines familiales et professionnelles, ainsi que leur formation, s'ils sont.mariés ou célibataires, leur scolarité, s'ils ont des enfants, quel est leur statut parmi les statuts SDF, leur manière de se regrouper, leur pouvoir, telles ont été, sur le thème des statuts SDF, nos questions. Puis nous nous sommes demandés quels sont leurs problèmes: relationnels, psychologiques, psychosociologiques, sociaux, économiques, physiques, pathologiques. Nous avons abordé les espaces géographiques où ils se déplacent. D'où viennent-ils? Où vont-ils dans leur errance? Sont-ils prêts à partir ailleurs? Nous avons pris en compte les conditions de vie: logement avant l'errance, perte du logement (comment se produit-elle ?), les lieux du sommeil, le travail avant l'errance, la perte du travail ou le refus ou l'impossibilité de travailler, la recherche du travail, le vêtement, l'hygiène et la santé, les ressources. Ont été questionnés les relations avant l'errance, la perte de ces relations, la communication entre SDF, la sexualité, l'identité, la perception sociale, les rapports avec l'environnement (notamment les administrations). Enfin, nous nous sommes interrogés sur leur culture (mœurs et manières, mais aussi, culture savante) et sur leur avenir. 22

L'errance est, pour les êtres humains, une manière de vivre et d'occuper l'espace. Outre ses aspects canoniques (nomadisme, migration, etc), elle a pris, au cours des temps, des formes plus ou moins tolérées: le vagabondage par exemple. Les jeunes SDF le deviennent à la suite de circonstances, en particulier familiales. Le rejet par la famille peut être dû à des raisons apparemment économiques. Ces jeunes font leur la culture de leur classe d'âge, comme l'écoute de la musique rock, tout en l'adaptant, souvent par le vol et la petite délinquance, à leur nouvelle condition. Dans l'errance, les SDF (beaucoup de jeunes et d'hommes) ont des statuts particuliers qui sont conditionnés, plus que dans d'autres catégories sociales, par leur sexe, leur âge, leur statut professionnel et familial, leur origine sociale, géographique et socioprofessionnelle, leur métier avant l'errance et actuel (quand il y en a un). Ils sont devenus SDF malgré.eux, contre leur propre volonté, en fonction de conjonctures diverses à la fois familiales, culturelles, psychologiques et sociales, où le plus souvent, nous l'avons dit, l'économique n'est pas déterminant, mais presque toujours dominant. Ils se distinguent comme tels des vagabonds de l'Ancien Régime et des errants ouvriers du XIXe siècle. Les SDF, comme individus et collectivement, "tombent" dans la misère qui n'est pour eux ni la pauvreté, ni la nouvelle pauvreté, ni la grande pauvreté (avec, parfois, misère blanche), mais, conjuguées, la perte momentanée ou durable de tout logement, de tout travail autre que très temporaire et une dégradation de.l'apparence vestimentaire (vêtements non convenables) allant avec celle de l'apparence physique (santé). Ils ont entre eux une vie de relations (paroles, actes, sommeil en commun), recherchent du travail (par information, à deux), errent (à deux ou seuls) et exercent certaines formes de violence (bagarres). Vis-à-vis des organismes caritatifs et de l'administration, ils pratiquent soit la soumission (obéissance, respect de la hiérarchie), soit l'esquive (la fugue par exemple), soit la revendication (administrations, Service social), soit la violence (parfois vis-à-vis de la police et surtout vis-à-vis du Service social). Ils consacrent une grande partie de leur temps à la recherche d'un travail, à celle d'un logement pour la nuit (en fait pour cinq nuits), à celle de nourriture, à la quête de quelques ressources en nature et en argent par la "manche", les demandes de secours, les petits métiers, la chanson et, aujourd'hui, la vente de journaux consacrés à l'errance SDF.

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Leu:respaceest celui de la grande ville ou des petites villes spéçialîséesdans une activité (surtout l'alpinisme) où ils peuvent trouver un peu de travail, se loger pour la nuit et obtenir quelques ressources. Ils ont une culture spécifique (dans leurs mœurs et manières) pour rire, parler, boire, dormir. ils peuvent l'accompagner d'une culture savante, c'est~à-dire de talents: poèmes, musique, chansons. Déconsidérés par les administrations, pris en charge spécifiquement par le Service social et les organisations caritatives, mais sans une connaissance suffisante (c'est-à-dire autre qu'empirique) par ces derniers de ce qu'ils sont, plus ou moins péjorativement rejetés par l'opinion publique, les SDF ont d'eux-mêmes une image dévalorisée qui contribue à leur impuissance à s'en sortir. Le refus d'un système de dépendance quel qu'il soit chez les SOF clochards contribue à accentuer cette impuissance. Ils conçoivent l'environnement, le Service social, les organisations caritatives et les administrations, sauf exception, comme hostiles et se sentent simultanément coupables vis-à-vis d'eux, ce qui les amène parfois à la violence. Leur avenir est soit de s'en sortir, ce qui est rare, soit de rester SOF, ce qui est le plus probable, soit, s'ils ne le sont pas encore, de devenir SDF clochards. Les SOF sont, dans les sociétés modernes, des boucs émissaires uniques (comme les sous-prolétaires et d'autres catégories mieux situées dans la hiérarchie sociale). La misère est ainsi plus ou moins consciemment "entretenue" dans le but de nous aider à nous forger notre identité sociale, collective (de groupe) et individuelle. Elle est autre chose que la pauvreté, la nouvelle pauvreté, la grande pauvreté ou la misère blanche, elle est autre chose que le malheur (qui concerne tout un chacun). Le bouc émissaire unique SOF manifeste le premier degré de la misère (misère noire) et le bouc émissaire unique SOF clochard le dernier degré de la misère (misère absolue). Nous analyserons, en six parties, l'errance et le vagabondage, les jeunes SOF, les statuts, les espaces et les conditions de vie des SOF, les processus de désocialisation conduisant aux statuts SOF, la vie sociale et les relations avant et pendant l'errance, la culture, la misère, l'avenir et la société.

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Première partie ERRANCE ETV AGABONDAGE

L'errance est un phénomène peu abordé, souvent déprécié, plus souvent encore oublié *. Seule la sédentarité est présente, mais, en quelque sorte, comme le "phénomène naturel", tout comme la famille conjugale est qualifiée parfois de famille naturelle. Une telle manière d'appréhender certains problèmes sociaux et d'en laisser d'autres dans l'ombre n'est guère sociologique. Il est vrai que l'errance, de nos jours, a mobilisé beaucoup moins de groupes et d'individus que la sédentarité. Mais ce n'est pas le nombre de ceux y participant qui constitue le réel d'un phénomène. Comme l'a compris Foucault, la maladie mentale qui concerne un pourcentage peu élevé des populations est un phénomène essentiel à la

compréhensionet à la "pratiquede l'esprit humain" *. En revanche, les
foules (parfois 20 000 personnes) qui viennent écouter des vedettes et des groupes rock intéressent le psychosociologue, mais ne constituent pas un phénomène social ou psychosocial essentiel. L'errance est l'un de ces phénomènes qui, analysés, en diront ou en disent peut-être plus sur les êtres humains en groupe ou individuellement, qu'à les saisir dans ce qui, aujourd'hui, tend effectivement à leur être commun: la sédentarité. Faute d'investigations patientes et renouvelées, cette analyse de l'errance n'a pas été faite. Nous voudrions seulement tracer une esquisse d'une analyse possible de l'errance, montrer comment elle "éclate" dans diverses dimensions sociales, comment elle se signifie dans l'histoire, comment elle peut s'accompagner de pauvreté et de misère.

* Le seul travail que nous connaissions en France sur l'errance est un

numéro spécial de la revue Informationssociales (1984).
* M. Gauchet, La pratique de l'esprit humain, Paris, Gallimard, 1978. 27

Tout d'abord nous montrerons l'importance de l'errance dans les sociétés et entre sociétés, puis nous analyserons plus particulièrement le vagabondage au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime, enfin l'errance ouvrière.

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ChapitreI
L'ERRANCE

Elle est, nous venons de le dire, un phénomène de société ou entre sociétés. Elle est aussi un phénomène social, et, nous l'avons indiqué, probablement un phénomène social total, c'est-à-dire un phénomène où interviennent toutes les dimensions: sociale, psychologique, culturelle, physique, pédagogique, morale, religieuse, etc, dans une ou des sociétés. Mais, dans cette esquisse, il n'est guère possible, faute de documents, de matériaux, de l'aborder comme phénomène social total à la manière dont Mauss a tenté une telle analyse pour le don. Contentons-nous donc de montrer d'abord la permanence de l'errance dans l'histoire humaine, puis, dans un second temps, de rechercher les formes qu'elle peut prendre, enfin de cerner sa réalisation dans les sociétés. La permanence de l'errance

Elle a toujours existé et s'est manifestée un peu partout, quels que soient les espaces et les époques, comme nomadisation, peuplement, migration, possibilité de fixation. La nomadisation est, semble-t-il, aussi vieille que les êtres humains. L'une des thèses d'Yves Coppens, l'un des plus grands préhistoriens actuels, est qu'un homo sapiens (?) est apparu au Kenya il y a deux millions d'années sur un plateau séparé par une faille du reste de son environnement géographique. Des squelettes, des traces de pas attesteraient de cette présence humaine à cette époque reculée. Or Coppens présuppose que ces premiers hommes (homo sapiens peut-être) ont franchi la faille, ont essaimé dans le nord de l'Afrique de l'Est et sont passés en Asie. 29

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