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Les villes frontières Moyen Age époque moderne

De
230 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 272
EAN13 : 9782296334700
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LES VILLES FRONTIÈRE (MOYEN ÂGE-ÉPOQUE MODERNE)

Villes,
histoire, culture, société

Collection dirigée par Denis Menjot, professeur d'histoire médiévale, et par Jean-Luc Pinol, professeur d'histoire contemporaine. La compréhension du monde urbain résulte à la fois des formes spatiales et des manières de vivre la ville. L'URA CNRS 1010, Cultures, Arts et Sociétés des villes européennes associe des historiens, des historiens de l'Art et des architectes. Elle se propose de promouvoir du Moyen Âge à nos jours les recherches d'histoire urbaine européenne. Ouvrages parus: Laurent Baridon, L'imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc Denis Menjot, Jean-Luc Pinol (coord.), Les immigrants et la ville, insertion, intégration, discrimination (Xlle-xxe siècles)
Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg (coord.)

La ville

européenne
Denis Menjot

outre-mers:
(coord.),

un modèle conquérant?

Xv-e-XXe siècles

Les villes frontière (Moyen Âge-Époque

moderne)
Ouvrages à paraître: Rainer Hudemann, François Walter (coord.), Les villes et les guerres au )(Xe siècle Danielle Voldman, Frédérique Boucher, Les architectes en France pendant l'occupation. Denis Menjot, Jean-Luc Pinol (coord.), Enjeux et expression de la politique municipale Michel Bochaca, La banlieue de Bordeaux au Moyen Âge et au début de l'Époque moderne: la formation d'une juridiction municipale suburbaine (vers 1250-vers 1550) URA CNRS n° 1010
Université des Sciences Humaines de Strasbourg 32, rue de l'Ail, 67000 STRASBOURG, Tél. : 88 22 13 01, Télécopie: 88 75 15 65

Photo de couverture: Buste d'homme accoudé (vers 1467) Nicolas de Leyde. Musée de l'Œuvre Notre-Dame/Strasbourg, Photo: F. Zvardon. Maquette/mise en page: Bertrand Bernard, Yannick Laurent, René Lorenceau. Illustrations/cartographie: Bertrand Bernard, Yannick Laurent. Conception graphique couverture :Michel Renard.

Sous la direction de
Denis Menjot

LES VILLES FRONTIÈRE (MOYEN ÂGE-ÉPOQUE MODERNE)

Ouvrage publié avec le concours du CNRS (Programme Interdisciplinaire de Recherche sur la Ville)

L'Harmattan
5-7, rue de l'École 75005 Paris Polytechnique

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1Kg

@ L1Harmattan 1996 ISBN: 2-7384-4912-3

lA VillE FRONTIÈRE. UN MODÈLE ORIGINAL D'URBANISATION?

DENIS

MENJOT+

Frontière, si le mot n'apparaît pas avant l'époque moderne avec son sens de limites d'un État, la notion est fort ancienne'. Longtemps toutefois, jusqu'aux derniers siècles du Moyen Âge, le contrôle de l'espace ne s'est matérialisé qu'exceptionnellement par l'établissement de bornes ou d'une ligne continue de fortifications. Les confins des territoires des différents pouvoirs politiques constituaient des marches aux contours imprécis et mouvants dont celles de Bretagne, du royaume de Grenade ou les borders anglo-écossais étaient parmi les plus stables. Ces régions périphériques apparaissaientcomme des fronts militaires discontinus sur lesquels, habituellement, les troupes « faisaient frontière». Progressivement, la permanence de l'affrontement entre des souverains, la densification du peuplement, le développement de la centralisation administrative, l'installation de barrières douanières et la prise de conscience des identités nationales, contribuèrent à la fixation de tracés frontaliers linéaires qui n'avaient rien de « naturels» mais étaient des créations humaines qui allaient se dilater ou se rétracter avec la puissance des États qu'ils limitaient.

. Denis Menjot, Université
réed, 1962, pp. 12-24.

des Sciences Humaines de Strasbourg

1. FEBVRE (L.),« Frontière: le mot et la notion», Pour une histoire à part entière, Paris,

Denis

Menjot

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Frontière, la notion est aussi fort complexe2. Elle ne se réduit pas, en effet, à son acception politique et militaire mais elle peut avoir aussi une signification économique, religieuse et culturelle, voire linguistique et idéologique comme celle qui séparait les trois grandes aires de civilisation de l'Occident médiéval que constituaient la chrétienté latine, Byzance et l'Islam3. Ces frontières diverses, multiples et enchevêtrées varient dans le temps et dans l'espace; elles n'ont ni la même importance, ni la même évolution et leurs limites ne se superposent pas forcèment. Chez les historiens, fils de leur temps, les bouleversements politiques récents, tels que la chute du mur de Berlin, l'ouverture des frontières en Europe occidentale, l'apparition et la réapparition de « vieilles» frontières en Europe centrale et orientale, ont suscité un regain d'intérêt pour l'étude des phénomènes frontaliers et pas seulement à l'époque contemporaine mais aussi au Moyen Âge et au début des Temps modernes. Les travaux, essentiellement collectifs, qui se sont multipliés ces dernières années, ont apporté à travers des analyses de cas, de nombreux éléments pour une histoire comparée des régions frontières. Ils ont élargi notre vision tout particulièrement sur les sociétés frontalières, les systèmes défensifs et l'organisation de l'espace - depuis longtemps au centre de la réflexion historique - ainsi que, mais dans une moindre mesure, sur la signification de la frontière pour les contemporains4. Mais bien peu d'études ont tenté de saisir l'impact de la frontière sur les cités situées à proximité de cette limites. Nulle part ailleurs que dans l'histoire de la Péninsule ibérique et des Étas-Unis d'Amérique, la frontière n'a eu une aussi grande importance et une originalité aussi singulière. Dans ces deux pays, il s'est agi d'une zone limitrophe mouvante et perméable, continuellement en marche vers le sud, d'une part, vers l'ouest, d'autre

2. la complexité et l'évolution de l'idée de frontière dans le temps et surtout dans l'espace est bien mise en lumière par FOUCHER (M.), Fronts et frontières. Un tour du

monde géopolitique, Paris, Fayard, 1988. 3. AHRWEILER (H.), « La frontière et les frontières de Byzance en Orient », Actes du XIve Congrès international des études byzantines, 1971, 1974, pp. 209-230 distingue trois frontières, une politique, une militaire, une idéologique qui ne coïncidaient pas.
4. Citons BARTLETT (R.), MA.cKAY (A.) (to.), Medieval Frontier societies, Oxford, Press, 1989. Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen
Clarendon

au Moyen Age, Castrum 4, Ecole française de Rome/Casa de Velazquez, 1992; SËNAC (Ph.) (to.), Frontières et espaces pyrénéens au Moyen Age, Université de Perpignan, 1992. Las sociedades de frontera en la Espana medieval, Saragosse, Seminario de historia medieval, 1993; HAUBRICHS 0N.), SCHNEIDER (R.) (ËDS), Frontières et régions frontalières, Saarbrück, 1994. 5. J'ai tenté de le faire dans ma thèse, Murcie, une ville méditerranéenne périphérique dans la Castille du bas Moyen Age, éd. microfiches, Ulle, 1992, version abrégée à paraître à la Casa de Velazquez.

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part6. Son avancée s'est accompagnée du peuplement et de la mise en valeur de vastes régions conquises. Elle a donné naissance à une société aux structures et à la mentalité particulières dont les activités dominantes étaient l'élevage extensif et le commerce. Elle a suscité une pléiade de monographies, de synthèses et d'essais de la part de générations d'historiens qui, traditionnellement voyaient en elle la clé de l'évolution de l'Espagne7 et des États-Unis8. Il y a un peu plus de trente ans, l'historien J.Ma. Lacarra baptisait du nom de villes frontière les agglomérations fondées en Castille et Léon aux XIe et XIIe siècles sur la « frontera » qui séparait les chrétiens et les musulmans entre le Duero et la Cordillère centrale9. Ces villes, au nombre desquelles on compte Salamanque, Avila, Sepulveda, Ségovie, Soria, - pour ne citer que les plus importantes - présentaient des caractéristiques urbanistiques, institutionnelles, sociales, économiques et culturelles originales. Dans le grand mouvement d'urbanisation que connut la Castille entre le XIe et le XIIIe siècles, J.Ma. Lacarra individualisait ainsi une nouvelle catégorie d'agglomérations à côté des villes du chemin de Saint-Jacques10 et des po/as asturiennes11. Les
6. Sur le mot et la notion de frontière dans la Péninsule ibérique vus par un chroniqueur du Moyen Âge, GAUTIER-D ALCHÉ(J.), « Islam et chrétienté en Espagne au XIIesiècle: contribution à l'étude de la notion de frontière», Hespéris, XLVII, 1959, pp. 183-217. 7. Si les deux grands historiens dont les polémiques passionnées ont fortement marqué l'historiographie espagnole contemporaine, CASTRO (A.), La realidad hist6rica de Espana (1948) et SANCHEZ ALBORNOZ (CI.) Espana un enigma hist6rico (1956), s'opposent diamétralement sur l'identité espagnole, ils se rejoignent toutefois pour donner une place essentielle à la « frontière», à la reconquête et au repeuplement. les travaux sur la « frontière» sont innombrables, on trouvera un e sélection bibliographique dans BAZZANA (A.), GUICHARD (P.), SÉNAC (Ph.), « la frontière dans l'Espagne médiévale», Frontière et peuplement..., op. cit." pp. 35-37. Pour une bibliographie quasi exhaustive sur le sujet on se reportera à Las sociedades de frontera ... op. dt., annexe bibliographique. 8. TURNER (F.J.), La frontière dans l'histoire des États-Unis, Harvard, 1920, trad. française, Paris, P.U.F. 1963. Sur l'immense postérité de l'œuvre de cet auteur et les nombreux débats qu'elle a suscitée, on se reportera à CRONON N'V.), « Revisiting the Vanishing Frontier: the legacy of Frederick Jackson Turner», Western Historical Quarterly, 1987, pp. 157-176 et Burns (R.I.), « The significance of the frontier in the Middle Ages», BARTLETT (R.), MAcKAY (A.), Medieval Frontier societies..., op. cit., pp. 307-330. 9. LACARRA (J.Ma.), « les villes frontières dans l'Espagne des XIf et XIIe siècles», Le Moyen Age, 1963, pp. 205-222. Concept repris et précisé par GAUTIER -D ALCHÉ (J.), Historia urbana de Le6n y Castilla en la Edad Media (siglos IX-XIII), Madrid, siglo XXI,1979. Pour une synthèse des travaux récents précédée d'une mise au point

historiographique, voirRuIZ DE

LA PENA

(J.I.),« ciudades y sociedades urbanas en la

frontera castellano-leonesa (1085-1250) », Las sociedades de frontera ... op. cit. pp. 81-109. 10. Sur ces villes,voir en dernier lieu, El Camino de Santiago y la articulaci6n dei espacio hispânico (Adas de la XX Semana de Estudios Medievales de Estella, 1993),

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nombreuses études a.uxquelles elles ont donné lieu ont mis en évidence l'importance des activités agro-pastorales et guerrières, la mobilité sociale au sein d'une société restée longtemps ouverte, la prépondérance d'une oligarchie de guerriers propriétaires de troupeaux et de terres, et la simplicité relative de leur gouvernement. A l'intérieur de chacune d'elles, les habitants se répartissaient en deux catégories fondées sur des critères à la fois économiques et militaires: milites {cavaliers}et pedites (fantassins) ; mais tous étaient des combattants et vivaient de la guerre et pour la guerre et le butin constituait une partie importante de leurs ressources. Toutes ces villes disposaient d'un système défensif plus ou moins élaboré. Elles étaient partagées en nombreux quartiers-paroisses (collaciones) - on en compte pas moins de 35 à Soria - car les différents groupes d'immigrants s'y étaient établis avec leur église. Ces cités jouissaient d'un «droit de la frontière» inscrit dans un fuero, octroyé par le roi au moment de la fondation. Ce droit particulier leur accordait d'importantes franchises judiciaires, économiques et fiscales destinées à attirer et à retenir les colons, indispensables à la mise en valeur et à la défense du territoire. Il leur concédait également une large autonomie, nécessaire pour qu'elles puissent prendre les mesures défensives appropriées. Les villes des autres fronts pionniers que furent successivement les régions à l'est de l'Elbe, les îles de l'Atlantique, les continents africain et américain se distinguent aussi par des caractères particuliers12. Ne sommes nous pas en présence d'une forme originale d'urbanisation, entendue comme « l'apparition d'une formation dont on peut réduire les traits généraux aux caractéristiques d'un modèle, une formation réelle qui s'inscrit sur le sol dans une topographie particulière, qui s'imprime dans une société structurée, qui s'exprime par des institutions et se traduit par un genre de vie et une culture» 13? Dans ce modèle d'urbanisation, ne faudrait-il pas inclure les villes que j'appellerais « frontalières», parce qu'elles se trouvent situées sur une frontière artificiellement créée à la suite de conflits militaires? En un

Pampelune, 1994.
11. RuIZ DE LA PENA (11.), Las polas asturianas,

Oviedo,

1981.

12. Ils ressortent

des nombreuses études qui ont été consacrées à ces frontières, parmi lesquelles: HIGOUNET (Ch.), Les Allemands en Europe centrale et orientale, Paris, Aubier-Montaigne, 1989. Hensel fMI.), Anfange der Stadte bei den Dst und Westlaven, Bautzen, 1967. Texeira (M.C.), « Portuguese colonial settlements of the

15-18 th centuries. Vernacular and erudite models of urban structure in Brazil»,
COQUERV-VIDROVITCH (C.), et GOERG (O.), La ville européenne outre mers: un modèle conquérant?, Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 11-22. Wade (R.C.), The urban frontier: 1790-1830, Cambridge, Harvard University Press, 1959. 13. CHEVALIER (B.), Les bonnes villes de France du XIve au XVJe siècle, Paris, AubierMontaigne, p.11.

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mot, l'existence d'une frontière engendre-t-elle un type particulier de cités et de réseaux urbains et conditionne-t-elle leur évolution? C'est à cette problématique spécifique qui s'inscrit dans le renouvellement actuel des recherches d'histoire urbaine, que répond cet ouvrage collectif. Il rassemble les communications présentées à un « atelier» de la Seconde Conférence Internationale d'histoire urbaine, organisée, en septembre 1994, par Jean-Luc Pinol et le Centre de Recherches Historiques sur la Ville, à Strasbourg, lieu tout particulièrement approprié pour une rencontre sur les villes frontière. Des articles rédigés depuis par des historiens ayant participé aux débats et par d'autres, intéressés par le thème qui n'avaient pu y prendre part, sont venus élargir le cadre chronologique et géographique initial et enrichir les résultats. Ces études s'attachent à préciser, du Moyen Âge à la fin de l'époque moderne, l'impact de la frontière sur une série de villes fondées ou situées - certaines temporairement - sur les marches politiques, religieuses et culturelles de l'Empire byzantin (Varna et Messembria), de la Péninsule ibérique et de l'Islam (Soria, Cordoue), et aux limites territoriales ou littorales des États européens et des nations en formation (Bulgarie, France, Espagne, Confédération Helvétique, Pays-Bas, Pologne}14 ainsi que des colonies génoises à Chypre, et portugaises au Brésil, au Maghreb et en Afrique Noire. Les approches sont différentes et complémentaires. Certains auteurs analysent les transformations des villes implantées sur une «frontière en marche», d'autres s'attachent au devenir d'une ou d'un ensemble d'agglomérations devenues frontalières par la création d'une frontière politique et militaire artificielle à proximité, d'autres enfin, se penchent sur une ou plusieurs fonctions ou activités de ces centres. Les relations que la ville entretient avec la frontière apparaissent complexes, contradictoires, ambiguës et changeantes d'une époque à l'autre. Elles dépendent de multiples facteurs qui tiennent d'abord directement à la frontière elle-même, à sa signification, à sa situation et à sa distance par rapport à l'agglomération, à l'époque de sa création, aux peuples, aux régions naturelles et aux pays qu'elle sépare, à la façon dont elle a été constituée (à la suite d'affrontements violents, d'un accord, comme une étape temporaire de la colonisation), à l'endroit où elle passe (chaîne de montagnes, fleuve ou rivière, mer), à sa stabilité ou à ses fluctuations, à son degré de sécurité, à la durée de son existence. D'autres facteurs sont liés au passé de la ville, à la situation de l'État et de la région dans lesquels elle se trouve créée 0 u intégrée, au choc que représente l'instauration de « l'État frontalier»
14. Sur les frontières « nationales», voir EVANSR.), « Essay and reflection: Frontiere and ( National Identities in Central Europe», The international History Review, XIV, 3, pp. 480-502.

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(simple barrière politique, ou rupture religieuse et culturelle, destructuration ou non de l'ancien réseau urbain), à l'évolution des relations entre les puissances voisines, à la politique des nouvelles autorités urbaines et étatiques, à la place des villes de la frontière dans le jeu politique. Les centres urbains frontaliers apparaissent tous plus ou moins fortement conditionnés par leur situation qui hypothèque leurs possibilités de développement. Dans chacun d'eux, la fonction militaire est hypertrophiée car la frontière est toujours potentiellement dangereuse et les cités situées sur cette limite constituent a uta nt d'appuis logistiques à l'organisation défensive de l'État, quand elles ne sont pas comme Murcie ou Orihuela, par exemple, des capitales de districts militaires1s. Cette militarisation se traduit dans l'espace et le paysage par la création ou le renforcement d'un système défensif (murailles, palissades, forts...) dont la construction et l'entretien représentent pour les finances urbaines des charges considérables, accrues par le coût de la participation aux opérations militaires. Les villes fondées au Maroc et dans le sertao brésilien par les Portugais sont des forteresses à l'origine. Deventer se mue en place-forte entre 1578 et 1648, comme Famagouste quand elle devient une enclave génoise de 1383 à 1464. La transformation de Narbonne en ville frontière se matérialise par l'abandon des quartiers hors les murs, la reconstruction de l'enceinte et la condamnation d'un certain nombre de portes. La frontière influe sur les économies urbaines dont la guerre est un moteur quelquefois essentiel. Elle favorise l'élevage extensif, stimule l'artisanat de guerre, incite à la contrebande, modifie les courants commerciaux, contraint certaines « industries» de transformation à s'installer à l'intérieur de l'enceinte. Elle peut encourager ou freiner les échanges, stopper ou, au contraire, dynamiser la croissance. Ainsi durant la période où elle est ville frontière, Deventer connaît une profonde crise et Narbonne un vif essor qui lui permet de redevenir le premier port du Languedoc, alors que le déplacement de la frontière vers le sud en 1659 et l'intégration de la ville dans le royaume de France précipite irrémédiablement son déclin. Mais il serait fallacieux, comme les dirigeants de Deventer, de considérer que la guerre est le seul facteur de crise ou d'essor. L'évolution économique est très liée à la conjoncture internationale et à la situation des villes par rapport aux routes commerciales. Ainsi l'arrivée des marchands italiens dynamise les ports de Varna et Messembria et contribue à émousser l'opposition politique et économique entre Byzance et la Bulgarie. Plus près de

15. Voir, par exemple, à ce sujet la
d'un territori frontèrer.

monographie d'Oriola

de FERRER I MAlLoL en el segle XIV,

(Ma.

T.),

Organitzaci6 1990.

La gobernaci6

Barcelone,

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nous «l'ouverture» des frontières européennes a assuré l'essor de Strasbourg, promue « capitale de l'Europe ». On a coutume d'insister - et à juste titre - sur la place et le rôle des militaires dans les sociétés frontalières. Au Moyen Âge, dans les villes castillanes de la frontière de Grenade dont Cordoue constitue un parfait exemple, les habitants se répartissent en fantassins (peones) et cavaliers (caballeros) ,. la prépondérance économique, sociale, politique et culturelle de ces derniers est écrasante. Plus' ouvertes, les sociétés urbaines de frontière se distinguent aussi par leur cosmopolitisme; les groupes ethniques et « nationaux» s'y côtoient, plus particulièrement dans les ports. les réfugiés aussi y sont nombreux. A l'époque moderne, Bâle est à cet égard un cas extrême car, ayant acquis le caractère de ville « neutre» entre les cantons catholiques et protestants, la ville devient un refuge privilégié. Ces villes frontière accueillent aussi des repris de justice, qui y bénéficient souvent du droit d'asile quand ils ne sont pas déportés par les autorités qui ne trouvent pas d'autres colons à installer sur des terres dangereuses car insuffisamment contrôlées; c'est le cas dans les villes de la « Frontera » ibérique au Moyen Âge et dans celles des colonies portugaises des Îles atlantiques et du Brésil dont certaines sont peuplées par des communautés de criminels. la mobilité sociale y est plus grande car si la frontière présente des risques, elle offre aussi des possibilités d'enrichissement, licites ou non. les citadins de la frontière jouissent aussi souvent d'un droit particulier, d'un régime territorial spécial, de privilèges fiscaux et commerciaux que les autorités leur ont accordés pour attirer des immigrants et les retenir. Peut-on parler d'une urbanité frontalière et comment se manifeste-t-elle ? la frontière « engendre-t-elle l'individualisme», selon l'expression de Turner ou les nécessités de la défense renforcent-elles les solidarités? Est-elle « créatrice de liberté» 16? Par sa situation périphérique et sa plus grande concentration de combattants et de marginaux, elle est génèratrice de violence. Ellesuscite des institutions particulières dans le but de mainteqir l'ordre et d'assurer la défense. Par exemple, sur la frontière castillano-grenadine, pour éviter que les escarmouches dégénèrent, les autorités disposent de brigades d'intervention à chevalet de pisteurs pour poursuivreles combattants irréguliers (almogavares) tandis que des alfaqueques sont chargés de l'échange et du rachat des prisonniers. les frontières sont-elles des « barrières ou des ponts culturels» ? la question a été maintes fois posée, notamment quand ces limites
16. Dans les villesde colonisation comme celles fondées sur la frontière entre islam et chrétienté dans la Péninsule ibérique aux XIeet XIIesiècles, les petits propriétaires libres sont très largement majoritaires, voir RuIZ DE LAPENA(J.I.), « ciudades y sociedades urbanas ... » cité note 9.

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séparent deux mondes culturels comme Byzance et la Bulgarie ou la chrétienté et l'islam dans les Espagnes médiévales17. Les réponses insistent plutôt sur la perméabilité de ces séparations qui n'empêchent pas une circulation plus ou moins intense des biens et des hommes. Les conclusions des articles de ce volume vont dans le même sens. Les villes du Guipuzcoa passent des contrats commerciaux avec les pays étrangers voisins fournisseurs de vivres; les villes polonaises adoptent le droit des villes allemandes voisines; avec l'arrivée des Italiens en Mer Noire, la frontière maritime qui borne les villes du littoral.se transforme en pont entre deux mondes unis par des intérêts économiques. Sans aller jusqu'à parler d'acculturation, la pluriculturalité caractérise nombre de villes frontière comme Varna, Messembria ou encore Caffa et Tolède. Les villes frontière - sauf celles qui ne le sont que très temporairement - n'apparaissent finalement pas seulement comme des centres quelconques situés à la limite de deux dominations politiques ou aux confins de deux civilisations. Elles constituent un type particulier d'agglomérations dans les réseaux qui s'organisent progressivement avec le formidable essor urbain qui débute au XIe siècle en Europe occidentale18. Constituent-elles des nébuleuses, des constellations, des semis ou des réseaux19? La plupart d'entre elles semblent former un réseau qui apparaît comme une variante du système réticulaire décrit par Hohenberg et Lees à propos des villes maritimes dans lequel « le port joue le rôle de porte d'entrée pour les villes qui sont situées dans l'arrière-pays (...) relayée à un réseau plus large par l'intermédiaire de son avant-pays »20. Les villes frontière, qui
17. KAEGI (W.E.Jr), « The frontier: barrier or bridge? », The 17th International Byzantine
Congress, Majors Papers, New Rochelle, New York, 1986, pp. 279-303; BROWNING (R.), Byzantium and Bulgaria: A comparative study across the Early Medieval frontier, Berkeley, 1975 ; GLICK(T.), Islamic and Christian Spain in the early Middle Ages. Comparative perspectives on social and cultural formation, Princeton, Princeton University Press, 1979.

18. Sur les réseaux urbains, on lira les pertinentes remarques de LEPETIT (B.), Les villes dans la France moderne (1740-1800), Paris, Albin Michel, 1988 et de Chevalier (B.), Les bonnes villes... op. cit. 19. Les notions de nébuleuses et de constellations ont été développées par CHEVALIER (B.), «Les bonnes villes du centre-ouest au XVIe siècle: constellation ou nébuleuse? », Les réseaux urbains dans le centre-ouest atlantique de l'Antiquité à nos jours, Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest et des musées de Poitiers, 1995, pp. 109-126. Les concepts de réseaux et de semis sont définis par PINal (J.L.) : « réseau suggère (...) l'existence d'un système réticulaire avec des relations transversales et non pas seulement linéaires. Armature et plus encore semis sont utilisés pour décrire les situations inverses, celles où les villesont des relations
limitées ... », .), Atlas Historique des villes de France, PINal (1L.) (DIR.), p. 1. 20. HOHENBERG (P.M.) et LEEs (L.H.), The making of Urban Europe (1000-1960), Cambridge (Mass.) et Londres, Harvard University Press, 1985, trad. française, Paris, P.ll.F., 1992, p. 92.

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sont presque toujours des postes de douanes ne sont-elles pas toutes des ports, soit maritimes, soit « secs» selon la terminologie castillane? Des différences sensibles séparent toutefois les villes fondées sur des marges ouvertes et mouvantes, de celles qui se trouvent situées sur une frontière politique à la suite de conflits militaires. Les premières, sur le modèle de Soria ou des places fortes créées au Maroc et dans le sertao brésilien sont des villes neuves à l'urbanisme planifié dont la fondation accompagne et parfois même précéde l'avancée de 'la frontière. Ellesjouent avant tout le rôle de centres de colonisation de points d'appui de la défense du territoire qu'elles sont chargées d'administrer et d'avant-postes commerciaux21. Les villes enclave représentent un type particulier de villes frontière dans lesquelles la fonction défensive prédomine de façon écrasante. La frontière est-elle une chance ou une malchance pour la ville? C'est la question que se posent en conclusion plusieurs auteurs. Leur réponse est nuancée et contradictoire; elle diffère en fait selon la ville, la frontière et l'époque. Lafrontière représente un lourd handicap pour Deventer, une gêne pour Famagouste et un atout pour Narbonne; elle est davantage porteuse de menaces que de chances pour les villes polonaises. Mais la situation frontalière n'explique pas tout, la conjoncture internationale, la faculté d'adaptation des habitants et la politique des décideurs constituent autant d'autres facteurs d'évolution. Ces études de cas, par leurs contenus factuels et leurs apports méthodologiques contribuent à enrichir notre connaissance des villes et des frontières, et ouvrent des pistes suggestives sur une forme d'urbanisation. D'autres recherches complèteraient utilement ces approches qui prendraient pour objet d'études spécifiques les réseaux urbains frontaliers, l'évolution comparée de villes situées de part et d'autre d'une frontière22, la perception de la frontière par les frontaliers eux-mêmes, les transformations subies par les villes quand la frontière

21. Voir les ouvrages cités note 12 auxquels on ajoutera plus spécifiquement, pour la planification, REPS(J.W.), Town Planning in Frontier America, Princeton, Princeton University Press, 1969 et pour le peuplement, GONzALEZ JIM~NEZ (M.), « poblamiento y frontera en Andalucra (XIII-XV»), Espacio, Tiempo y Forma. Homenaje al profesor E.8enoit Ruano, 1989. 22. Comme lia fait GUIGNET (Ph.), Le pouvoir dans la ville au XVIIIe siècle. Pratiques politiques, notabilité et éthique sociale de part et dlautre de la frontière francobelge, Paris, E.H.E.S.S., 1990.

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s'éloigne23 ou encore le legs de la frontière qui n'a souvent représentée qu'un moment plus ou moins long dans le « temps des villes »24.

Cartel Villes frontière étudiées dans ce volume (non comprises les colonies portugaises outre-mer)

Mohilew Lublin Sandomierz. . .Cracovie . Lvov

.

.Kamienic

Le coordinateur remercie Rebecca Rogers, Maître de conférences à l'Université de Strasbourg, membre de l'URA CNRS 1010, pour sa relecture des textes rédigés en anglais.

23. Pourrait servir de modèle pour les transformations d'une société de frontière, l'étude
de G ARC fADE C ORTAZAR (lA.), « De una sociedad de frontera (El valle dei Duero en el

siglo X) a una frontera entre sociedades (El valle del Tajo en el siglo XII) », Las sociedades de frontera... op. cit., pp. 51-68.

24. LEPETIT (B.), « Le temps des villes», conférence prononcée à la Seconde Conférence
Internationale d'Histoire Urbaine, à Strasbourg, septembre, 1994, publiée dans Villes, histoire et culture, Cahiers du Centre de Recherches Historiques sur la Ville, n° 1, 1994, pp. 7-17.

Première

partie

LES

VILLES

DES

CONFINS

POUVOIRS ET ORGANISATION SOCIALE DANS UNE RÉGION DE COLONISATION. L'exemple de Soria

MARIA ASENJO

GONZALEZ.

Un concejo est une forme d'organisation sociale, politique et administrative de la population d'une ville dotée d'un finage ou tierra. Ce fut un modèle de colonisation et de repeuplement typique des royaumes hispano-chrétiens, dont certains aspects durèrent jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Je présenterai dans cette communication quelques-unes des conclusions d'une plus vaste étude sur le concejo de Soria au Moyen Âge'. L'examen des débuts du concejo de Soria nous donne l'occasion d'entrevoir la vie d'une ville castillane de reconquête. Le dit concejo s'étend sur un vaste territoire, traversé par le Duero, se trouve situé au Nord-Ouest de l'actuelle province de Soria. Son altitude est supérieure à 1 000 mètres, le climat y est froid avec des vents violents et des précipitations élevées2. Des landes, au sol peu fertile, sont parcourues par des rivières. Ce sont des données qu'il conviendra de prendre en compte avant d'évaluer les résultats de la colonisation. Remarquons la proximité de la région d'Almazan et de la vallée occidentale du Duero qui offrent des conditions physiques plus
. .Marla Asenjo Gonzalez, Université Complutense, Madrid
1. ASENJOGONZALEZ (M.), La organizaci6n XIII-XVI), Madrid, 1996. social deI espacio en la Soria medieval (siglos

2. P ALA BASTARAS(J. M.) (D IR.), Analisis deI territorial, Valladolid, unidades y estrudura

medio fisico de Soria. Delimitaci6n de Junta de Castilla y Le6n, 1988, p. 16.

Marra Asenjo Gonzalez

Pouvoirs et organisation sociale: L'exemple de Soria

plus clémentes rendant possible irrigation, culture de la vigne et des amandiers. Sans s'attacher à un déterminisme physique, il convient d'insister sur ces conditions naturelles et leur incidence sur la colon isation et l'activité économique. La variété du milieu physique n'était guère favorable à un habitat sédentaire. Ce qui n'empêcha pas la région de Soria d'avoir été habitée depuis l'époque préhistorique et pendant tout le Moyen Âge, avec bien sûr des changements d'implantation. La présence romaine favorisa tout particulièrement le développement de villes dans la région, comme Tiermes et surtout Numance3. Rome dut adapter sa conception de l'urbanisme aux conditions particulières offertes par ses provinces, afin d'élaborer de nouveaux modèles opérationnels4. La contributio réunit différents noyaux modestes de peuplement en les rattachant juridiquement et administrativemenet à un centre plus important dont ils dépendaient. Cette forme de rassemblement, habituelle dans les cultures antiques comme prélude à la vie urbaine, revêtait des formes variables: depuis la simple fixation de noyaux juridiques et politiques jusqu'à la création d'un nouveau noyau urbains. Il exista probablement dans l'Hispania de nombreuses communautés (contributae), fruit d'un regroupement autour d'un centre principal dont le nom survit dans celui de la nouvelle ville même si le site est déplacé. D'un point de vue urbanistique ces villes sont pleinement romaines, même si elles sont considérées généralement comme les éléments d'un réseau urbain. Il convient d'admettre qu'elles plongent leurs racines dans des cultures antérieures à la conquête6. Un exemple de fondation de cités romaines dans la région de Soria est offert par Numance qui subsista difficilement sous la domination wisigothique. La présence de Wisigoths sur son territoire peut être retracée, avec difficultés, grâce à la documentation littéraire

3. GARCIA MERINO (C.), Poblaci6n y poblamiento en Hispania Romana. El Conventus Cluniensis. Studia Romane I, Valladolid, 1975, p. 256; TARACENA (B.), Carta Arqueol6gica de Espana. Soria. Madrid, 1941 ; ORTEGO (T.), « Numancia romana », Celtiberia, 34 (1967), pp. 197-209.

4. BENDALAGALAN (M.), « Plan urbanrstico de Augusto en Hispania: precedentes y pautas macroterritoriales», Stadtbild und Ideologie. Die Monimentalisierung und
Kaiserzeit, pp. 25-42. colloque de Madrid 19-23 octobre 1987, Munich, 1990,
al

5. BENDALA(M.), FERNANDEZ OCHOA (C.),

FUENTES(A.) et ABAD (L.), «Aproximaci6n

urbanismo prerromano y a los fen6menos de transici6n y de potenciaci6n tras la conquista», Los asentamientos ibéricosante la romanizaci6n, Madrid, 1986, p P . 1 21 -140. 6. JACOB (P.), « La ville en zone ibérique au moment de la conquéte romaine »,
Caesarodonum, 20, (1985), pp. 292-305.

18

Pouvoirs

et organisation sociale: L'exemple de Soria

Marra Asenjo Gonzalez

laissée par les évêques d'Oxonia, dépendant de la Carthaginoise? L'onomastique des hiérarchies ecclésiastiques traduit une certaine influence wisigothique bien que peu importante par rapport à l'ensemble de la populations. A Soria au cours du haut Moyen Âge, l'éloignement des voies de communications, joint à la pauvreté des ressources, fut cause d'isolement et d'une désorganisation économique, sociale et politique à grande échelle. Le débarquement des musulmans dans la péninsule en 711 entraîna la disparition du royaume wisigoth de Tolède. Ces faits, capitaux, pesèrent lourdement sur le devenir de l'Espagne. Toutefois, dans le cas de Soria, la région était déjà très désorganisée sous les Wisigoths. Les musulmans s'établirent le long des voies qui faisaient communiquer la meseta Sud et la vallée du Duero9. Dans cette frange furent édifiées des forteresses comme celle de Gormaz, sur le Duero, dont la fonction était de défendre le passage du fleuve et d'assurer la sécurité de l'enclave d'Osma. Ceux qui tiennent pour la désertification de cette région mettent en avant la situation de la vallée du Duero et voient dans une telle politique une façon de répondre à la menace musulmane. En effet la création d'un «désert stratégique» était une garantie pour les populations chrétiennes du Nord'o. Cette théorie a été contrecarrée par ~. Barrios,en particulierà l'aide d'arguments toponymiques". Ilest préférable de ne pas se prononcer pour ou contre le dépeuplement du territoire de Soria, mais de souligner sa désorganisation, compatible d'ailleurs avec des formes de vie héritées de la domination wisigothique, voire romaine. Après la conquête musulmane, la vie matérielle des habitants de ladite région ne dut guère changer. Organisés en parentèles, ils étaient très nomades de nature (et non pour fuir les musulmans). Leur vie matérielle se déroulait dans ce cadre où les modes d'existence totalement sédentaires étaient inconnus. De
7. ALONSO AVILA (A.), « La visigotizaci6n de la provincia de Soria », Celtiberia, 1984, 68, pp. 183-186. 8. ALONSO AVILA (A.), « La visigotizaci6n de la provincia de Soria», Celtiberia, 1984, 94, pp. 183-186. 9. TARACENA « Vfas romanas del Alto Duero », Anuario del cuerpo facultativo de (B.), Arch. BibI. y Arq., Il, (1943), pp. 257-278; FERNANDEZ MARTIN (P.), « las calzadas romanas y los caminos de Santiago en la provincia de Soria », Celtiberia, 23, pp. 197-221.

10. GONzALEZ (J.), « La Extremadura castellana al mediar el siglo XIII», Hispania, 127,
(1974), pp. 265-267; MARTINEZ (G.), Las comunidades de villa y tierra de la DIEZ Extremadura castellana, Madrid, 1983, p. 156; SANCHEZ ALBORNOZ Despoblaci6n (C.), y repoblaci6n del valle del Duero, Buenos Aires, 1966. 11. BARRIOS' GARCIA(A.), « Repoblaci6n de la zona meridional del Duero. Fases de ocupaci6n, procedencias y distribuci6n espacial de los grupos repobladores», Studia Historica, 3, pp. 33-82.

19

Marfa Asenjo

Gonzalez

Pouvoirs et organisation

sociale:

L'exemple

de Soria

leur part ce n'était pas là attaques musulmanes mais l'époque romaine et qui Numance. Même le nom
navarrais Garray12.

un choix tactique pour se défendre des un mode de vie, trait apparu à la fin de explique l'abandon et la disparition de romain disparut, remplacé par le basco-

La première mention de peuplement dans le territoire de Soria remonte à 1106, postérieurement à la rectification du tracé de la frontière en 1016 par suite de l'annexion de la Rioja. Il s'agit de la donation du monastère de Santa Marra de Tera, localisé à Tera aldea de Soria, à San Millan de la CogoHa. Le document fait état de la détermination de Alfonso VI de repeupler Garray, l'ancienne Numance, et de la décision d'en confier l'exécution à Garera Ord6nez, comte de Najera et Calahorra13. Il s'agit bien d'un incontestable mouvement de repeuplement, à partir des terres dudit comte, soit Najera et Calahorra. Une autre entreprise de repeuplement fut menée « sur les terres désertes de Soria », par don Gonzalo Nunez, châtelain de Lara, qui contrôlait Osma, au Sud de Soria qu'avait en 1089 repeuplé et doté d'un fuero andaluz14. La présence de la haute noblesse castillane sur le territoire de Soria est donc évidente, avec pour mission de « repeupler», terme à la double acception: attirer des colons sur des

terres vides et abandonnées,

mais aussi réorganiser le territoire

15.

Ces

nobles, représentants des intérêts « féodaux», soutenus par la monarchie, tentèrent de modifier un système social et économique à l'organisation probablement très archaïque. Le nouveau pouvoir « féodal» avait besoin de points d'ancrage pour contrôler une population mobile, attachée à une vie nomade en raison même d'un environnement très hostile et si divisée intérieurement qu'elle ne pouvait guère envisager une sédentarisation. La monarchie castillane reçut de l'Église une aide capitale. Le monastère
nom est signalé dans un accord entre Navarre et Castille sur les frontières, daté de 1016: et usque ad flumen Tera ibi est Garrahe antiqua civitate deserta, et ad flumen Duero, UBIETO ARTETA (A.), Cartulario de San Millan de la Cogolla (759-1076), Valencia, 1976, p. 162. Le texte n'offre aucun doute, il s'agit bien de la même ville qui s'appelait ainsi dès sa fondation, de façon probablement simultanée. 13. MARTINEZ DIEl (G.), Las comunidades, op. cit., pp. 156-157: In era MCXUIII jussit Aldefonsus Rex Garsie Comiti populare Garrahe ; il est raconté par la suite comment, sur requête de l'abbé de San Millan au comte, le roi concéda ce monastère à
l'abbaye
con 14. el MARTINEZ

12. Ce nouveau

en 1107.
Catalogo
DIEl

Voir op. cit.,

LOPERRAEl

(J.), Descripci6n
Madrid, 1788, t.1II,

hist6rica
p. 10.

dei

Obispado

de

Osma

de sus

prelados,

(G.),

p. 157.

15. L'expression d'attribution
ainsi

populaire doit être de préférence mise en rapport avec le processus de l'espace plutôt qu'avec la simple tâche de coloniser et de peupler,
GARerA DE C ORTAzAR (J.A.),

que lia indiqué

Organizaci6n

social

deI

espacio

en la

Espana Medieval. 1985,p.17.

La Corona

de Castilla

en los siglos

VIII a .xv, Barcelone,

Ariel

20

Pouvoirs

et organisation

sociale:

L'exemple

de Soria

Marra

AsenjoGonzalez

de San Millan de la Cogolla, établi dans la Rioja, joua un rôle de premier plan dans le repeuplement. En dépit des efforts, le repeuplement des terres de Soria ne fut pas couronné de succès. En effet, le comte Garcia Ord6nez fut tué peu après lors de la déroute d'Uclés. Mais sa disparition ne constitue pas un élément explicatif suffisant. Le roi avait intérêt à favoriser l'établissement de pouvoirs « féodaux» dans la région, comme les susdits comtes et le monastère de San Millan. L'échec partiel de ces derniers indique peutêtre une résistance des populations locales devant l'émergence de ces nouveaux pouvoirs. Garray, loin d'attirer des colons, demeura un village dépeuplé. C'est Soria qui, plus tard, jouera ce rôle. C'est à Alphonse 1er le batailleur, roi d'Aragon, que revint le mérite d'avoir jeté les bases du repeuplement de Soria en 1119, époque à laquelle cette région, ainsi que l'Extremadura castillane, furent sous sa coupe. Le repeuplement de Soria suivit les mêmes normes que celui de l'Extremadura de Castille. A la base du repeuplement concejil (municipal), se trouve un point essentiel, la reconnaissance de l'autorité royale et des hiérarchies et valeurs qui lui sont attachées. A ceci, il convient d'ajouter les obligations militaires qui pèsent sur tous, quoique de manière inégale ainsi que les dispositions prises par les colons pour mettre fin à leurs désaccords, évitant ainsi vengeances et luttes entre parentèles. Enfin, avec le temps, la communauté sortit renforcée de la lutte qu'elle dut mener pour défendre ses privilèges contre une éventuelle menace. Ces principes se retrouvent dans les premiers tueras concédés à ces villes neuves. Les tueros de Sepulveda et Medinaceli sont significatifs à cet égard. N'oublions pas que les tueros d'Extremadura des XIe et XIIe siècles reprennent les principes fondamentaux déjà ébauchés dans le tuero de Castrojeriz de 97416. Le « batailleur» paraît avoir donné priorité au repeuplement de Soria sur la conquête de Saragosse, un de ses objectifs fondamentaux cependant'7. Un tel acharnement peut s'expliquer par les nécessités militaires de la Reconquête. La sédentarisation de groupes et parentèles, jusque-là en lutte permanente, dans la région de Soria, permettait de recruter parmi eux les guerriers indispensables à la prise de Saragosse. C'est là une preuve supplémentaire qu'il ne s'agissait pas d'un repeuplement ex nihilo, mais d'une réorganisation de groupes humains déjà établis sur place. Le roi désigna comme châtelain Inigo Lopez, auquel succéda Fortun Lopez.

16. Ibid., pp. 37-42. Voir sur ces questions mon article: « La repoblaci6n de la Extremadura castellana (siglos X-XIII) », La repoblaci6n en la Edad Media, Aetas del
coloquio Saragosse 17.
MARTINEZ

de la V asamblea general (1991), pp. 73-99. D leZ(G.), op. cit., p. 158.

de la sociedad

espanola

de Estudios

Medievales,

21

Maria Asenjo Gonzalez

Pouvoirs et organisation

sociale:

L' exemple

de Soria

L'intervention d'Alphonse 1er aurait donc abouti à accélérer un processus d'apaisement entre les différents groupes de parenté de la région de Soria. Les sources sontlacbniques et ne permettent pas de suivre ce processus de sédentarisation, ni les conflits entre les parentèles des colons. D'autres intérêts communs poussèrent peut-être à cette sédentarisation des parentèles, rendant ainsi possible la fondation du concejo de Soria. La ville apparut après accord des différents groupes de parentèle qui décidèrent, sous la pression des «pouvoirs féodaux », de conserver une présence permanente à cet emplacement, tout en obtenant la garantie de pouvoir librement migrer dans le finage. Ce n'était pas une formule neuve; elle rappelait la contributio romaine, utilisée pour tant de fondations de villes en Hispania18. Un tel type de repeuplement fut commun à d'autres concejos de l'Extremadura castellano-Iéonaise, à l'organisation socioéconomique très semblable, comme ~égovie, Avila, Sepulveda, Salamanque, etc. A Soria les colons se répartirent en 35 noyaux, correspondant aux collaciones de la ville auxquelles étaient attribuées un certain nombre de villages du finage. Cette nouvelle organisation, garantissant la stabilité aux colons, eut certainement des conséquences favorables sur la production économique, tout comme sur la croissance démographique qui se firent sentir dès le XIIIe siècle, avec 240 centres habités. Toutefois le repeuplement avait modifié les rapports de forces. En effet les caballeros villanos, groupe social en pleine ascension, étaient appelés à partager le pouvoir avec les boni homines. Ceux-ci étaient à la tête des parentèles, regroupées dans leurs collaciones respectives et, réunis en assemblée, formaient le concilium. Ces groupes familiaux, tout en se sédentarisant, s'acculturèrent sous l'influence de l'Église et des pouvoirs féodaux laïques. Une organisation sociale « féodalisée » était déjà en germe 19. Le recensement (padron) de 1270 est une source fondamentale pour la Soria du XIIIe siècle20. Il fut réalisé pour mettre fin au procès qui opposait les clercs des paroisses de Soria à ceux des aldeas diezmeras

18. BENDALAGALAN (M.), op. cit., p. 33: définit la contribution comme une restructuration destinée à l'obtention d'un centre de première importance administrative, à un nœud stratégique de communications. 19. On peut avancer une hypothèse quant à la reconstruction de la première étape du repeuplement de Soria grace à la documentation antérieure à 1119 et postérieure à 1254, en particulier grace au recensement de 1270. 20. Biblioteca de la Real /Je ademia de la Historia: C6dices. Leg. 632. Padr6n que mand6 hacer Alfonso X de los vecinos de Soria. Le document complet a été publié par E. Jimeno, qui a fait certaines erreurs de transcription de noms, répété ou altéré des textes: JIMENO (E.), « La poblaci6n de Soria y su término en 1270 », B RAH, 152, I, (1958), pp. 230-270 et Il, (1958), pp. 365-494.

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Pouvoirs

et organisation

sociale:

L'exemple

de Soria

Marra Asenjo Gonzalez

du fi nage de Soria, qui remettaient leurs dimes à la ville21. Ce furent les clercs de la ville qui protestèrent, lésés de ne pouvoir percevoir les dimes qui leur revenaient dans les villages. C'était là pure prétention de leur part, pour autant que nous sachions, sur les droits des églises à lever des dimes22. A première vue la protestation des clercs de la ville parait incompréhensible, et encore moins la solution qui témoigne en fait de l'indépendance absolue des églises de la ville face à celles des villages. On pense au contraire que les églises des villages furent obligées de remettre à celles de la ville, une partie des dimes perçues. L'accord se serait donc fait au bénéfice des 35 églises urbaines formant les différentes collaciones de Soria. En fait, on ne peut comprendre cet accord entre ecclésiastiques sans le rapprocher de l'organisation économique et sociale. La fondation de Soria et l'établissement de ses colons furent plus une réorganisation hiérarchisée de la population qu'une colonisation ex nihilo. L'établissement dans la cité de Soria regroupa plus de 35 groupes de parentèles, présents dans les collaciones urbaines. Il se peut que d'autres individus les aient rejoints, par une association de type hospitalitas, fusionnant pour former un seul groupe ou bien s'intégrant dans les col/aciones déjà existantes. N'oublions pas que l'accord d'établissement reposait sur l'union autour de l'église d'une col/acion
donnée de Soria, tout en garantissant la mobilité

au sein du finage,

condition essentielle du développement agricole et pastoral (voir la carte de dispersion des col/aciones dans le fi nage de Soria). L'accord de 1270 disposa qu'une partie de la dime demeurerait aux mains des clercs et des églises des villages, tout en établissant des règles pour tenter de limiter la mobilité des habitants. De cette façon furent jetées les bases d'un lent processus de colonisation dans le finage de Soria, alors à peine ébauché. Le conflit entre les clercs de la ville et ceux des villages en est la preuve. Le refus de verser la dime à la ville symbolise un attachement plus grand des colons à leurs villages, cadre de leur vie religieuse et désormais lieu de leur sépulture. 21. BRAH,doc. cit., fO 71 v.: Sepan los presentes e los que seran.Como sobre pleyto
que era entre los clérigos parrochiales de las ecclesias de Soria e los clérigos de las aldeas dezmeras dei termino de Soria por raçon de los dezmeros que han los clérigos de las costas de la villaen las aldeas dei termino de Soria que son dezmeras en la villa. 22. Les dispositions des conciles et synodes témoignent de l'importance prise par cette querelle qui divisait les clercs. Les conflits à propos des d1mes pouvaient éclater si une propriété était localisée dans une paroisse et son propriétaire établi dans une autre. En cas de litige, on disposait que la d1me serait partagée par moitié entre le curé de la paroisse dont la terre relevait et le curé qui avait le propriétaire pour paroissien. NIETO SORIA (lM.), « La conflictividad en torno al diezmo en los comienzos de la crisis bajomedieval castellana, 1250-1315», Anuario de estudios medievales, 14 (1984), pp. 211-235.

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