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Lien social et développement économique

De
288 pages
Les sciences humaines ont souvent distingué le fait économique de ses intentions sociales. Cet ouvrage traite du rapprochement de ces deux domaines. Il renouvelle les approches du développement local, en analysant l’incidence des ressources communautaires sur l’émergence d’entreprises, et examine le tissu entrepreneurial de nombreux pays (Chili, Mozambique, Québec...). Ce livre évoque aussi les solidarités d’actions socio-économiques sous les formes du partenariat dans l’entreprise. Ces expériences de redéploiement social et de réinvention de la société pallient la défaillance de l’économique. La richesse des analyses alimente la réflexion du lecteur-acteur, et le guide dans les avancées de la sociologie économique d’un développement « pluriel ».
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LIEN SOCIAL ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5368-6

Sous la direction de Pierre-Noël

Denieuil

LIEN SOCIAL ET

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

Préface de Renaud Sainsaulieu

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -- CANADA H2Y ] K9

LES AUTEURS

La réflexion présentée dans cet ouvrage a été amorcée entre 1992 et 1994 à l'Institut de recherches sur les sociétés contemporaines (IRESCO), dans le cadre d'un groupe de travail du Laboratoire de sociologie du changement des institutions (LSC!) : Cultures, Communautés, Développement. Ce groupe, constitué par Pierre-Noël DENIEUIL, réunissait des membres des différentes équipes et des associés ou extérieurs. Les textes proposés au lecteur ont été élaborés en 1995 et 1996 postérieurement à ces rencontres. Renaud SAINSAULIEU fut à l'initiative de ce travail et il l'a constamment soutenu. Par la suite, de nombreux échanges avec lui-même, Jean-Louis LA VILLE et Pierre-Noël DENIEUIL, touchant aux régulations socio-territoriales, aux organisations à projets, aux jeux d'acteurs et aux identités relais, aux relations entre culture et développement, aux liens entre l'économique et le social, ont contribué à en consolider la trame et en affiner la problématique. Les collègues ici rassemblés appartiennent à différentes formations de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique et des Universités: France BERNIER, Carol SAUCIER, Enseignants et chercheurs, Université du Québec à Rimousky, Département des sciences humaines. Anabela SORIANO CARVALHO, Enseignante et chercheur à l'Université de Lisbonne, Institut supérieur d'Economie et de Gestion. Pierre-Noël DENIEUIL, chargé de recherche au CNRS, Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Crida. Bernard EME, Maître de conférences associé à l'lEP de Paris et chercheur au Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Crida. Boris FALAHA, chargé de recherche au CNRS, Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions. Nicole FAZZINI-FENEYROL, Enseignante et chercheur à l'Ecole des Mines de Nantes. Jacques GAUIRAT, chargé de recherche au CNRS, Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Crida.

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Martine HOV ANESSIAN, chargée de recherche au CNRS, Unité de recherche Migrations et Société (URMIS), Université Paris VII et Paris VIII. Jean-Louis LAVILLE, chargé de recherche au CNRS, Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Crida. Jacques LARROUY, Enseignant et chercheur à l'Université Paris VII, Département Ethnologie, Atelier Ethnologie et Technique. Pierre LENEL Enseignant au CNAM et chercheur au Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Eresmo. Brigitte MOURET, Sociologue-consultant, directrice de la société NAXOS. Sandrine NICOURD, Enseignante à l'Université de St-Quentin en Yvelines et chercheur au Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Rite. Renaud SAINSAULIEU, Professeur des universités à l'lEP de Paris et fondateur du Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Rite. Marc UHALDE, Enseignant à I'lEP de Paris et chercheur au Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, Rite. L'assistance littéraire de l'ouvrage a été effectuée par Sylvie BARDECHE. Jean LEROY en a mené les relectures et y a apporté corrections et suggestions. Pascal THOBOIS s'est chargé de la mise en forme des références bibliographiques. Emma GOYON a assuré le traitement de texte. La mise en page et le travail éditorial ont été réalisés par Yeuse THOMAS.

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SOMMAIRE

PREFACE
Changement des institutions et développement local Renaud SAINSAULIEU INTRODUCTION Le lien social pour d'autres développements Présentation de l'ouvrage. Pierre-Noël DENIEUIL p. 9

p. 15

I - LES FORMES DU LIEN SOCIAL
1. Communauté, société et modernité Jean-Louis LA VILLE 2. Transition ou démocratie limitée? Le cas du Chili Boris FALAHA 3. Partenariat, mutation de l'action publique et recherche appliquée Jacques LARROUY 4. La dynamique culturelle du projet de développement en organisation Sandrine NICOURD .. II - LIEN TERRITORIAL ET DEVELOPPEMENT p. 53 p. 69 p. 79

p. 99
LOCAL

1. Modernisation des rapports de travail et dynamique entreprise-milieu. Papier Cascades (Cabano) Carol SAUCIER et France BERNIER 2. Entre économie et territoire. Les régies de quartiers, creusets de lien civil Bernard EME 3. Lien social et transaction économique Pierre-Noël DENIEUIL, Brigitte MOURET, Marc UHALDE 4. Un regard ethnologique sur les multiples facettes du développement dans les sociétés de service Nicole FAZZINI-FENEYROL 7

p. 119 p. 131 p. 163

p. 177

111- RESSOURCES COMMUNAUTAIRES DEVELOPPEMENT 1. Cultures régionales et développement d'entreprise. Le cas tunisien Pierre-Noël DENIE VIL 2. L'entrepreneuriat islamique d'origine indienne au Mozambique Anabela SORIANO CARVALHO 3. Lien communautaire et appartenance ethno-culturelle : les enjeux de la proximité Martine HOVANESSIAN

ET

p. 119 p. 207 p. 225

IV - POUR UNE SOCIOLOGIE DU DEVELOPPEMENT 1. Les approches conceptuelles du développement. D'une sociologie de l'acteur à une sociologie de l'action Brigitte MOVRET p. 235 2. Contribution à une sociologie du développement Jacques GAVTRAT p. 247 3. Culture et développement Pierre LENEL p. 257
CONCLUSION Pierre-Noël DENIEVIL et Jean-louis LA VILLE p. 267

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CHANGEMENT

DES INSTITUTIONS

ET DEVELOPPEMENT

LOCAL
Préface

- Renaud

Sainsaulieu

Dans la France moderne, pays qui fait reposer son développement économique, social et culturel sur le fonctionnement d'institutions étatiques centralisées, la question d'un développement local ne pouvait être pensée que sous la forme du prolongement de l'action politique légitimée par les scrutins démocratiques. Tel fut le cas de la République au début des années 60. Mais les quarante dernières années ont mis trois fois de suite à l'épreuve cette dynamique institutionnelle et démocratique. Avec le progrès organisationnel et technique, et le développement de la société de consommation, se désertifient les campagnes et se gonflent les populations urbaines au point d'élever l'aménagement des villes et des quartiers au niveau d'un problème national que l'efficacité exige de gérer au plan régional. La décentralisation de l'appareil d'Etat devient un grand chantier de la Vè République, abordé tout d'abord au niveau des missions économiques locales, du rôle économique des Préfectures de département; puis avec la loi de centralisation et de régionalisation de l'Etat promulguée par la gauche. Avec le mouvement 68, une autre revendication d'autonomie locale et culturelle se manifeste dans les régions occitanes, bretonnes, corses, antillaises. On n'y revendique pas tant l'indépendance que la reconnaissance d'originalité culturelle et de la spécificité des problèmes locaux de développement économique. Il ne suffit plus d'avoir des élus locaux et des chambres régionales, encore faut-il faire admettre l'importance des problèmes écologiques, au Larzac, à Creys-Malleville, ainsi que des minorités culturelles, et l'importance des forces vives de territoires ou de pays. Ce sont alors davantage les institutions universitaires, les radios libres, les secteurs associatifs de l'éducation populaire qui sont concernés et en quête de reconnaissance auprès des institutions départementales et régionales. Enfin, avec l'ampleur catastrophique de la crise économique et de ses effets de chômage qui touchent des bassins entiers, des zones portuaires, des régions de mono-industrie, les années 80 et 90 voient surgir une demande d'initiatives locales pour développer l'emploi, reconvertir des entreprises, soutenir les PME, instaurer 9

des cycles de formation, créer des dispositifs d'insertion et d'assistance aux chômeurs de longue durée. Ce sont alors de nouvelles régulations institutionnelles qu'il faut inventer pour répondre à tant de détresses au plan local. Le développement se présente alors plus comme une recherche de solutions d'urgence pour éviter une régression collective que sous la forme d'une recherche d'harmonie civilisatrice. Devant une certaine faillite de l'Etat central eu égard aux promesses que permettaient les années de croissance antérieures, la dimension du local émerge comme ressource de survie et comme bien de création institutionnelle nécessaire à une gestion de crise sociale. Ainsi, loin des grandes visions historiques de basculement institutionnel engendré par les guerres, les révolutions et les coups d'Etat, ce dont la France a amplement fait la démonstration sur les deux derniers siècles, le développement local apparaît comme une scène de changements institutionnels à plus bas bruit et dans un contexte plus gestionnaire et créatif que transfomateur et cataclysmatique. C'est bien d'une création institutionnelle particulière dont il est ici question, celle d'une dynamique sociale spécifique, porteuse d'efforts concertés pour élaborer d'autres manières de fonder la société, d'inventer de la civilisation. A cette dynamique spécifique de création institutionnelle associée au développement local, les sociologues, et particulièrement les analystes des organjsations administratives et d'entreprise, ont apporté leur contribution pour en expliciter les acteurs et le processus. Il y a de cela près de vingt années, le développement local suscitait l'intérêt des chercheurs en sciences sociales car, dans le sillage du mouvement 68, ils y voyaient l'occasion de critiquer une conception étatique et centralisée de la gestion des affaires publiques. Loin des affrontements politiques des forces de gauche contre la domination américaine dans les pays latino-américains, parler du développement local ne signifiait pas le renversement d'une dépendance économique à l'égard d'une superpuissance mondiale. La quête d'un développement local autocentré, visant le cadre de vie, les activités culturelles et la décentralisation de l'appareil administratif d'Etat, apparaissait comme une voie d'amélioration de la civilisation de croissance, en restituant aux citoyens locaux la gestion de leurs affaires culturelles et sociales. Les sociologues d'alors démontraient la réalité des systèmes d'action locaux de l'administration centrale (Thoenig, Frémion, Friedberg) d'autres cernaient le rôle des associations d'habitants dans les décisions urbaines (Worms, Reynaud); tandis que d'autres encore recherchaient dans les mouvements culturels régionaux, notamment ceux d'Occitanie, l'avènement d'une société pluriculturelle (Touraine, Wieviorka). Des études tentaient 10

d'apprécier l'influence des métiers de l'action sociale, et particulièrement du travail social, dans l'agencement de rapports inter-institutionnels pour gérer l'enfance en difficulté (P. Cousty, G. Seltzer, R. Sainsaulieu, CI. Périnel, M.a. Marty). Dans cette période de croissance, la dimension locale du développement de société passait en fait par la recherche d'un surplus de démocratie dans la gestion des affaires courantes des problèmes d'aménagement, d'habitat et d'équipement. La sociologie qui accompagnait cette préoccupation était très centrée sur la mise en évidence de jeux et de systèmes de rapports entre acteurs en pensant que la démocratie de base découlerait presque naturellement de la mise en évidence de systèmes complexes d'interactions entre acteurs. Les lois de la gauche sur la décentralisation administrative ont été inspirées par ces recherches de sociologie qui visaient à éclairer les conditions d'un changement des institutions administratives de l'Etat; depuis le rôle économique des Préfectures jusqu'à l'implication des usagers et des habitants dans les grandes opérations d'aménagement et d'assistance publique. Mais avec les premiers effets de la crise économique, très vite amplifiée par la permanence du chômage, le développement local se trouve confronté à un tout autre défi que celui de la décentralisation des pouvoirs de l'Etat. Il s'agit, en fait, de trouver dans les ressources d'initiatives locales les moyens de créer de l'emploi. On s'intéresse aux créateurs d'entreprises et une agence particulière, l'ANCE (Agence Nationale pour la création d'entreprises), est l'institution nouvelle qui vient s'ajouter à toutes les mesures d'aide à la création d'emplois, par le moyen d'emplois d'utilité collective, les TUe, de financement temporaire d'emplois nouveaux, ou d'aide à la création d'entreprise. Les Préfectures sont chargées de traiter les dossiers, les banques s'organisent pour accompagner les créateurs, les centres de formation pour adultes soutiennent les futurs créateurs d'entreprises. Les recherches sociologiques s'orientent alors sur les conditions de la création d'entreprise (G. Minguet, M. Paul-Cavallier, Ph. Bernoux, P. Richard, G. Seltzer) et plus particulièrement vers les conditions culturelles et institutionnelles de l'initiative économique locale (G. Minguet, J. Arocena. ..). Un peu comme dans les entreprises en quête de ressources humaines pour réagir aux pressions de leurs environnements, on s'intéresse ici aux "cultures" porteuses d'initiatives. Mais ce terme renvoie, en fait, à l'analyse de réseaux, de parcours identitaires originaux, de valeurs porteuses d'intérêts économiques, et de représentation des problèmes et objectifs de développement. La question théorique abordée n'est plus celle des rapports entre acteurs, mais bien des Il

conditions d'émergence de nouveaux acteurs capables de s'engager dans les risques de la création d'emploi, et parfois même tout simplement le leur. Face au drame de l'emploi, la question de recherche porte sur la capacité d'actions susceptibles d'y répondre. La question du développement local apparaît ainsi plus comme réserve d'initiatives que comme point d'aboutissement de la modernité démocratique. Et pourtant la question se pose à nouveau de transformations institutionnelles pertinentes pour soutenir les initiatives locales. Le problème est celui de réseaux stabilisés autour des créateurs d'entreprises et responsables politiques et professionnels d'initiatives économiques locales. Mais la question se pose également d'une redéfinition des rapports entre l'initiative locale et le pouvoir central qui peut court-circuiter les jeux politiques régionaux. Les initiatives économiques locales restent en fait trop souvent et trop longtemps cantonnées dans le rôle épuisant de l'expérimentation, sans soutien ni surtout sans reconnaissance. D'une sociologie d'invention de la démocratie locale, liée à la décentralisation administrative de l'appareil d'Etat comme stimulant au développement local et d'aménagement du territoire, on est ainsi ensuite passé à une sociologie de la création institutionnelle à base d'expérimentation et d'acteurs innovateurs. La crise économique est venue bouleverser ces schémas et théories d'une démocratie perfectible. Même un surplus de démocratie n'apporte jusqu'à présent pas d'emploi, tandis que la survie culturelle du pays apparaît comme sans effets immédiats sur la crise. Quant à l'aménagement des villes modernes, il n'a pas pu éviter le drame des banlieues et de la jeunesse désoeuvrée. Comment comprendre alors cette autre réalité du développement local centré sur la question de l'emploi, de l'insertion, et de la manière de vivre en situation de régulations sociales en crise? Une vague de recherches récentes, principalement effectuées au sein du LSCI, propose des approches nouvelles de la dynamique institutionnelle du développement local. Il ne s'agit plus de perfectionner les institutions démocratiques, pas plus qu'il ne s'agit de reconnaître les spécificités culturelles régionales. En période de crise, la question est plus basique: il s'agit de trouver les moyens de réconcilier autrement l'économie et la société en prenant appui sur la réalité reconnue des forces et des cultures locales. La collection de textes réunis par Pierre-Noël DENIEUIL propose une lecture originale du développement local comme domaine de rapprochement de l'économique et du social. Les institutions et ressources culturelles de cette dynamique bivalente y sont analysées dans divers contextes français et d'autres pays. Il en 12

ressort l'impression que pour une fois de plus, le développement local n'échappe pas à sa vocation de création institutionnelle tout au moins en proposant les voies nouvelles d'une sociologie de l'invention de société.

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LE LIEN SOCIAL POUR D'AUTRES DEVELOPPEMENTS Présentation de l'ouvrage. Pierre-Noël Denieuil

Notre texte introductif s'est assigné pour objectif de dépasser la diversité et parfois l'apparente incompatibilité des textes rassemblés, en dégageant des concepts communs et des convergences thématiques établies entre lien social et développement économique. Il se propose de structurer la lecture de l'ouvrage autour de cinq axes de réflexion qui se superposent tout en s'éclairant mutuellement. Ainsi les formes du lien social ne peuvent se comprendre que dans la contextualisation territoriale et par référence aux logiques exogènes qui structurent la relation d'un groupe à lui-même. De même les expériences de développement ici évoquées, intégrées à leur environnement et productrices de lien social, sont porteuses de nouvelles figures de l'action collective et de l'agir ensemble. Il conviendra de les décrire, puis de synthétiser leur apport dans le cadre des mutations de la sociologie du développement. Le lecteur pourra donc situer globalement sa réflexion sur une échelle thématique parcourant successivement: Les multiples aspects de l'émergence du lien social au sein de l'action collective, les formes de la démocratie et du consensus à partir de la situation du Chili, les représentations du partenariat, la "civilité" dans les services de proximité, l'accord de l'intersubjectivité et de l'agir communicationnel dans les relations de travaiL L'inscription socio-territoriale de l'initiative économique en Tunisie, l'environnement comme régulateur de l'identité et des stratégies de développement au Québec ainsi que dans l'industrie textile auboise, puis les ajustements intra et extra territoriaux proposés par la mobilité sur les régies de quartier, ou la rencontre de communautés délocalisées, dans le cas des sociétés de services multinationales. Les régulations communautaires structurant l'organisation interne des groupes ou la relation à leurs frontières: l'espace-temps social ou la dynamique identitaire d'un projet dans les organisations, les stratégies d'appartenance d'entrepreneurs au Mozambique, la construction communautaire des Arméniens de France, l'harmonisation d'une organisation interne avec la quête d'alliances avec l'extérieur.
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L'émergence de valeurs alternatives et d'acteurs relais chargés de perpétuer le réenchassement du lien social dans l'acte de développement: la recherche d'accords entre donneurs d'ordres et sous-traitants, les appuis du solidarisme face à la crise de l'emploi et dans les nouvelles formes de travail, puis plus globalement la présence d'acteurs relais chargés d'accompagner le changement social et institutionnel, les niches de négociations intermédiaires génératrices d'innovations. Enfin, le redéploiement social et culturel évoqué dans ces articles. Cela nous conduira à reconsidérer la sociologie du développement jusqu'alors trop impliquée dans la justification économique. Les expériences ici relatées s'imposent comme autant de voies d'accès à d'autres formes de développement, présidant à la construction sociale de l'économique. Elles en appellent à l'intercompréhension, à la concertation interinstitutionnelle, à l'équilibre et à la convergence de rationalités. L'actuelle mutation de la relation de l'économique et du social pourrait alors déboucher sur la constitution de nouveaux outils méthodologiques pour penser et pour agir le développement. 1. LIEN SOCIAL ET FORMES DE L'ACTION COLLECTIVE Les textes réunis dans cet ouvrage abordent le lien social selon de multiples manières d'agir ensemble, d'obtenir un consensus ou d'assurer la pérennité du groupe. Le lien social, ou la civilité dans notre modernité, revêtent diverses formes dont la démocratie, la citoyenneté, le partenariat, l'intercompréhension communautaire et projetée. Le lien démocratique et les formes du consensus Boris Falaha, tout d'abord, traite de la rationalité sociohistorique et des formes temporelles du lien collectif. Son texte, consacré à la légitimité démocratique au Chili, nous entraîne audelà des aspects politico-événementiels, en s'interrogeant sur le concept de démocratie et sur son sens en termes de pratiques collectives. La première partie de l'article fait le point sur la situation juridique et électorale, consolidée par un système de quorum constitutionnel chilien. Il montre que le blocage du processus de transition vers la démocratie s'appuie sur des instruments légaux détenus par le bloc des "pro-Pinochet". La réorganisation des partis politiques par ce bloc s'effectue autour de liens personnels et de confiance basés sur la réciprocité. "Un processus de cooptation s'est mis en place qui est à l'origine d'un certain élitisme et d'une certaine distanciation entre les dirigeants, leur 16

base politique et la population. La reconnaissance de soi implique la reconnaissance de l'autre, et l'addition de légitimité reconnue de chacun constitue la légitimité du système". Tel est le mode de la cooptation, type de relations sociales et de consensus "écran", fondé sur une finalisation préalable et une instrumentalisation de ce que Jean-Louis Laville nomme le "consensus communautaire subjectif'. Ce type de relation collective se nourrit alors d'une quête de légitimité interne à l'intérieur de chacun de ses sousensembles: selon Boris Palaha, les partis politiques cherchent à retrouver une légitimité propre à travers les élections internes, tant dans le parti de la démocratie chrétienne que dans le parti socialiste par exemple. Ce modèle consensuel apparaît comme un modèle pragmatique, "un mode idéologique de régulation sociale ne différenciant pas les moyens et les fins". "Ce pragmatisme n'est pas seulement une stratégie politique, c'est une conception de la société qui meut les conflits, les exclusions, c'est une vision idéologique du même ordre que le nationalisme, le corporatisme, le populisme". Dans ces systèmes, ajoute Boris Palaha, "l'acteur politique principal est le gouvernement et non les partis politiques". Boris Palaha distingue deux formes de démocratie: une démocratie populaire opposée à une démocratie dite "bourgeoise". Il renvoie dos à dos ces deux formes de lien social comme deux modes de relations hégémoniques d'une classe sur une autre. "Le concept de démocratie bourgeoise supposait l'hégémonie sociale de la bourgeoisie, comme le concept de démocratie populaire supposait l'hégémonie de la classe ouvrière. Tous les deux impliquaient donc l'hégémonie d'une classe sur le reste de la société. Ils proposent une définition idéologique de la démocratie qui supposait la suppression des différences culturelles et sociales et la création d'un espace culturel et social homogène". Un tel modèle de relations interindividuelles de la cooptation peut garantir une forme de paix sociale au profit d'une classe. L'intérêt du texte est ici de réintroduire la notion de lutte de classes en d'autres termes que ceux du schéma marxiste classique, et sous la forme d'une régulation des différences par le consensus démocratique. Ce dernier s'impose ici comme un système de négociation des écarts étayé par la mise en oeuvre de procédures. Il s'oppose radicalement au modèle consensuel de la cooptation qui, lui, irait dans le sens d'une homogénéisation, sous-tendue par une vision autoritaire de l'ordre social ("Il dépasse l'obéissance dans l'accord unanime, mais il n'admet pas le débat autour des différences"). Le consensus démocratique par contre, est un lieu de confrontation où s'organisent "différence et différent, minorité et majorité... dans un processus d'accords négociés et de concessions réciproques". Le lien social vise alors une tentative de 17

conciliation "dans laquelle chaque sujet peut entrer en relation avec les autres pour la réalisation d'un bien en préservant les intérêts individuels". Il se constitue ici dans l'acceptation d'un relativisme de la relation à l'autre et d'une régulation de la différence. Dans son histoire de la typologie communauté/société face à l'analyse de l'économie contemporaine, Jean-Louis Laville distingue entre autres deux types idéaux de relations sociales: d'une part la volonté subjective comme expression d'une fusion de type "nature", et d'autre part la volonté réfléchie caractérisée par la réflexion qui part d'un but arbitrairement conçu pour "déterminer techniquement les moyens les meilleurs". Boris Falaha traite ici transversalement de ces deux types de communautés en termes de consensus politique et idéologique. Il peut en effet y avoir une volonté politique réfléchie homogénéisante de s'appuyer sur la volonté subjective. Le consensus ici réclamé fait tout à la fois référence à des liens sociaux affectifs, et à des liens de type impersonnel et contractuel unissant les individus. Le consensus idéologique, pour imposer le lien contractuel, utilisera les thèmes homogénéisants de nature affective, et que Jean-Louis Laville classe du côté des "communautés" plus que des "sociétés").
La dimension intersubjective

Jean-Louis Laville explicite à cet égard que" la communauté désigne une forme de relations sociales où la disposition de l'activité se fonde sur le sentiment subjectif d'appartenir à une collectivité reposant sur un accord normatif, alors que la société désigne la forme de relations sociales où la disposition à l'activité se fonde sur des compromis d'intérêts motivés rationnellement en finalité, ou sur une coordination d'intérêts motivés de la même manière". Nous sommes ici dans une projection anticipée de l'action par référence à un intérêt. Notre réflexion signe là une première totalisation entre identification affective et calcul contractuel. Citant Weber, Laville précise que: "l'immanence du sens des pratiques propres aux
I FALAHA, B., évoque le poids de l'histoire sur le développement, et comme instrument de différenciation des consensus communautaires. La différence entre la communauté de consensus projeté et la communauté de consensus historique, réside selon lui, dans le fait que la deuxième nécessite une "connaissance de sa propre histoire, cette connaissance indispensable à une démocratie afin qu'elle puisse éliminer tous risques de voir à nouveau laforee violer le droit". "Sans cette connaissance et cette conscience du passé, les acteurs politiques vivent dans la rigidité et le blocage propre d'une situation d'aliénation sociale". 18

acteurs sociaux se confond avec l'intérêt qu'ils attribuent à l'action anticipée"2. Un tel intérêt d'anticipation peut par exemple porter sur le projet stratégique qui préside à l'action. On comprend ici que l'utilitarisme ne sacrifie pas le bien-être individuel au bien-être général, mais les relie l'un à l'autre. Bien plus, l'ensemble de nos textes montre que cette reliance de l'individuel et du collectif, trouve la "conscience de soi-même" et atteint sa phase de maturité dans la réconciliation du particulier et de l'universel. Laville s'interroge en ce sens, sur le passage d'un agir rationnel à un agir communicationnel, où le lien social ne serait plus l'effet d'un ajustement structurel entre des sommes d'intérêts, mais résiderait dans une volonté réfléchie et prise en mains par les acteurs eux-mêmes. Il s'agit d'un "agir communicationnel" (Habermas) dans lequel" les acteurs recherchent une entente sur une situation d'action afin de coordonner consensuellement leurs plans d'actions et par là même leurs actions". Il est ici question d'une intercompréhension suscitée par la dimension intersubjective des rapports sociaux et du lien social. En fait, la notion de communauté communicationnelle nommée par Jean-Louis Laville, correspond au fil de nos textes, à d'autres formulations suscitées comme autant de variables d'une désignation plus ou moins similaire. Citons ici le modèle démocratique, le modèle communicationnel, le modèle alternatif, le modèle partenarial. Tous, à leur manière, décrivent sous des traits différents, un mode de liaison sociale. En ce sens, l'accord intersubjectif deviendra accord partenarial, dans la mesure où il sera obtenu "grâce" à des actes de langage contenant des prétentions à la validité. Le modèle partenarial Jacques Larrouy présente le partenariat comme un modèle d'innovation. "Le partenariat met en relation les personnes appartenant à des institutions différentes ou à des services différents d'une même institution, pour élaborer et réaliser une tâche commune sur un projet commun". "Le partenariat et les phénomènes qui lui sont associés sont interprétés comme des phénomènes mutants, en rupture radicale avec l'organisation
2 LA VILLE, J.L., procède à une typologie de l'action et de la régulation sociale à 4 niveaux: l'action orientée vers le succès instrumental de stratégies qui se concrétisent dans les relations sociales; l'action régulée par des normes avec des valeurs d'appartenance morale; l'action communicationnelle avec des valeurs d'appartenance communicationnelle et langagière; l'action affectuelle et émotionne11e avec des valeurs d'appartenance organique. ]9

sociale, les comportements et les mentalités légués par le passé". Jacques Larrouy recherche dans ce partenariat des stratégies d'action, le passage entre la connaissance d'une situation et l'agir sur cette situation, caractéristique, selon lui, d'une mutation des valeurs dans un contexte d'urgence sociale. L'objectif de Jacques Larrouy est ici précisément de coupler le modèle d'analyse avec des possibilités d'actions pratiques. Il évoque une mutation de civilisation qui passerait du système bureaucratique à un nouveau mode dit "émergent". Dans ce contexte, le partenariat ne "s'analyse pas seul mais en regard de l'ensemble des éléments qui concourent à sa mutation", Il est formulé, en tant que modèle émergent, comme une construction projetée et "ouverte" à partir de phénomènes mutants (gestion par projets, décentralisation, etc..). "La liste des personnes en présence n'est d'ailleurs pas préétablie par le modèle émergent, puisqu'en fonction des besoins on peut faire entrer dans la négociation des interlocuteurs nouveaux, dès lors qu'ils sont à même de contribuer à la définition et à la réalisation d'objectifs". Dans le système bureaucratique, selon Jacques Larrouy, la décision renvoie à de l'exécution descendant hiérarchiquement. Dans l'organisation émergente, "l'exécution" remonte par contre de la base vers le haut, selon la trajectoire des acteurs en présence, en interaction les uns avec les autres. Si dans le pôle bureaucratique tous les phénomènes organisationnels sont regroupés autour du centre émetteur, de sa hiérarchie et de ses consignes, dans le pôle "émergent", la gestion du personnel, les budgets globalisés, la déconcentration des crédits, le partenariat, les programmes d'activités définis au niveau opérationnel, viennent se greffer à la périphérie du satellite émetteur. Le pôle émergent structure une coopération avec la hiérarchie et les subordonnés, une négociation, une recherche de solution pragmatique, une préférence pour les solutions locales, une initiative dans les projets, une quête de moyens, une prise en compte globale des intérêts des partenaires. Le partenariat est alors qualifié dans" la diversité des statuts des membres et du groupe partenaire", "comme un bon indice de polarisation vers le modèle alternatif'. Le passage à "l'émergent" ne se décrète donc pas par la volonté de faire du partenariat, mais s'établit par la diversité des statuts des différents membres en présence. Il se caractérise d'autre part par une organisation en réseaux. Jacques Larrouy aborde enfin la question des systèmes de valeurs, des normes pratiques et éthiques qui règlent et organisent l'existence ordinaire des membres de la société, valeurs laïques et valeurs religieuses. Sa réflexion nous entraîne ainsi à rapporter les modèles de la conduite de l'action et l'intervention pratique à des systèmes de valeurs en réseaux. Le modèle alternatif s'impose à cet 20

égard comme une recherche de nouvelles efficacités et de nouvelles rentabilités sociales. En ce sens, la régie de quartier comme alternative, s'avère productrice de valeurs. Elle est un facteur de lien social et de civilité, nous précise Bernard Erne: "s i la régie donne une place, insère une fonction à travers un travail, le salarié doit aussi prendre sa place, s'intégrer et s'autoriser pour ce faire d'un droit d'expliquer, conseiller, prescrire". La légitimation du travail est ici le support d'une nouvelle règle de civilité, "sous-tendue par l'insertion, apprentissage de la parole, de l'apparence vestimentaire, une qualité d'interlocuteur". "L a civilité construite passe par le travail et par un changement de regard sur le travail". Bernard Erne qualifie cette expérience, d' "horizon communautaire civil". Jean-Louis Laville, de son côté, analysera ce partenariat démocratique de l'engagement du lien civique, en termes de "communauté politique". La situation de projet Sandrine Nicourd étudie un projet en organisation comme "une situation de travail dans laquelle va évoluer un groupe". Cette situation de travail se définit comme une série d'interactions entre des acteurs et l'environnement organisationnel caractérisant leur entreprise. Les participants au projet seront progressivement amenés à se différencier par référence au projet et à son image, plus encore qu'à travers leurs rôles et fonctions antérieurs. Sandrine Nicourd évoque le jeu d'ouvertures et de ruptures, de fusions et de différenciations, de régulations qui jalonnent un "espace-temps très différent du fonctionnement coutumier", et producteur d'innovations: "l'anticipation en matière d'investissement exige de ne plus avoir le seul souci de répondre à la demande spontanée, mais de rentrer dans un travail d'élaboration, mettant en jeu de nouveaux savoirs, notamment dans toute la période de conception du projet". L'auteur étudie ici les "modalités d'émergence de régulations locales", du projet, les liens qu'il entretient "avec les modes de régulation globaux qui resteront à comprendre, en étroite articulation avec la nature des interactions dans le projet". L'originalité du travail de Sandrine Nicourd est de cerner simultanément la construction d'une nouvelle logique collective confrontée à des processus évolutifs "d'individualisation des dynamiques". Elle montre à cet égard comment les acteurs sont amenés à se désengager ou à accepter, voire à se réapproprier un projet, au coeur des logiques de l'approbation ou de la démarcation, puis du compromis, dans l'interaction de l'individu et du groupe face au changement. L'issue du projet permettra alors de mettre "en évidence la naissance d'un projet personnel à la fin 21

de cet épisode professionnel". Cet espace de travail aura été une opportunité de reconsidérer les termes d'une coopération en dehors du système de "légitimité dominant". Si l'auteur précise bien qu'un projet ne peut revêtir la forme d'une "construction identitaire" pour tous les membres d'une organisation, il préside tout au moins parfois à "l'émergence d'un processus de subjectivation". Sandrine Nicourd nous introduit ainsi à un regard nouveau sur le projet en organisation, ni conflictuel, ni manager, ni idylliquement participatif, mais plutôt comme l'opportunité saisie par l'individu dans un espace-temps donné, de modifier sa propre trajectoire personnelle et de remettre en question - nous dirions plutôt d'élargir - les formes de son engagement dans son groupe de référence: "il s'agit pour nous de comprendre un comportement social qui construit une distance par rapport aux rôles". Sandrine Nicourd débouche ici naturellement sur une conception sociologique de "l'expérience" entendue au sens sartrien, comme la régulation dialectique de l'individu et du groupe au travers de "l'appropriation des contraintes externes" qui se trouvent alors transformées, objectivées, voire fusionnées, dans une praxis.
2. L'INSCRIPTION TERRITORIALE

Le thème de l'inscription socio-territoriale est largement couvert par l'ensemble des contributions. Celles-ci envisagent le développement comme un processus localisable et, comme le montre Martine Hovanessian, le territoire "comme un enjeu de la proximité" et comme" région de significations".
Les territoires du développement

Le développement autocentré tout d'abord. Tel le dynamisme sfaxien basé sur l'accumulation et la démultiplication endogène des petites entreprises. Puis la gestion exogène tel l' entrepreneuriat sahélien, système de dépendance des institutions et de l'Etat avec des entreprises plus importantes, né d'agriculteurs, de politiques ou de propriétaires terriens reconvertis, et formé d'une mosaïque de petites régions liées à la rencontre de clans industriels et familiaux. Notre texte sur Lien social et pérennité des entreprises pointe le rôle du milieu porteur et du territoire comme support de développement. Dans le cas sfaxien, par exemple, la référence à un lieu homogénéisant signifiant une appartenance, s'impose comme un élément de dynamisme économique. Les contraintes de l'isolement et du repli des sfaxiens sur leur territoire ont favorisé l'autonomie du groupe. Pour beaucoup, l'autonomie sfaxienne "aura été façonnée au fil des temps par son éloignement géographique, la fermeture du marché tunisien et de longues 22

périodes politiques difficiles, comme autant de défis aux structures économiques du pouvoir central. Ainsi, à la manière d'une dialectique, la pénurie du contexte aura induit le sujet à se fermer et à descendre en lui-même, à exploiter des potentialités d'autonomie précisément stimulées par le manque". Cette autonomie s'en réfère à un territoire "réifié comme le support d'une identité, lieu de projection symbolique" des actions individuelles, ainsi que l'évoque Martine Hovanessian. De même l'identité sahélienne s'est largement bâtie sur l'hétérogénéité des sous-régions dominées chacune par les grandes familles et spécialisées dans la poterie, la briqueterie, le textile. La spécificité sociologique du Sahel prend son sens dans la morphologie même de la région, voire son mode d'occupation des sols: "la région du Sahel est caractérisée par un morcellement des unités agricoles et de l'oliveraie", d'où sa perméabilité aux influences extérieures, sa politique interne d'alliances et ses relations au pouvoir central. A Sfax, la solidarité est beaucoup plus liée à l'appartenance: "Etre de Sfax". Sur le fond d'une assise territoriale, se développent amplement les réseaux sociaux. On se situe dans une logique communautaire où celui qui monte une entreprise n'est jamais seul et appartient à de multiples cercles de références individuelles, familiales, communautaires. Les réseaux sociaux apparaissent là comme des fonds d'aides au développement. Dans le cas, par exemple, de tunisiens partis en France et réinstallés en Tunisie, les récents arrivés trouveront sur Sfax force réseaux pour investir et créer leur unité. Sousse, par contre, leur offrira plutôt des potentialités salariales et des ouvertures sur la, fonction publique. Les entreprises dites "spontanées" disposent à Sfax d'une aide sociale fondamentale. La plupart des nouveaux industriels sfaxiens adoptent un discours régional et "culturaliste". Leur succès n'est pas seulement, contrairement aux entrepreneurs de SousseMonastir, celui d'un homme face à son projet. Il se confond dans leur parole avec celui de leur région et de leur ville. Leur réussite est celle de la communauté sfaxienne. Cette relation au territoire engendre une régulation sociale de contrôle que beaucoup voient comme un facteur de réussite. "Un Sfaxien n'est jamais seul, il a toujours quelqu'un pour l'aider, s'ils savent qu'ils sont de la même ville". Le regard de l'autre vient ici stimuler la sortie du salariat et la mise à son compte: montrer que l'on est" un coeur vaillant". Plusieurs estiment à cet égard que la jalousie née de la concurrence devient positive à Sfax car elle libère l'initiative et la création, et génère de l'innovation.

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L'entreprise et son environnement Carol Saussier et France Bernier relatant l'expérience de l'entreprise Cascade (Cabano) au Québec, l'évoquent comme une entité territorialisée faisant corps avec son lieu d'enracinement. Ils notent sur ce point une détermination réciproque entre l'entreprise et le champ d'action dans lequel elle s'inscrit. L'histoire de l'entreprise sur son territoire est celle des acteurs et se déroule dans la collectivité locale. Le territoire est ici le support de la manifestation des relations sociales et le théâtre d'un façonnement réciproque. "Les relations sociales, voire les rapports sociaux, jouent un rôle très significatif dans le développement d'entreprises sur un territoire donné. De la même manière que le territoire la détermine, l'entreprise de son côté, contribue à son développement et permet d'intégrer des préoccupations d'ordre social, culturel et environnemental parmi des considérations proprement économiques" (Vachon). De telles préoccupations se sont traduites par une politique de recrutement favorisant la population locale, par l'embauche estivale d'étudiants, par l'octroi, depuis plusieurs années, de bourses d'études à des jeunes de l'école polyvalente de Cabano, enfin par une implication dans la construction d'un centre sportif. L'entreprise comme acteur de développement local s'impose tout d'abord par son organisation interne fondée sur la participation des personnels: la reconnaissance des savoir-faire ouvriers, la valorisation de l'autonomie et la responsabilisation, la polyvalence des tâches, l'encadrement souple de coordination plus que de contrôle, la flexibilité dans l'application des règles et des relations hiérarchiques. La notion de développement local caractérise d'autre part l'organisation externe basée sur l'imbrication des populations. Le conseil d'administration est constitué de délégués du groupe industriel, d'un représentant de la population, d'un mandaté par le syndicat des producteurs de bois, puis d'un représentant des travailleurs. "La participation des travailleurs, la définition de leurs conditions de travail passent par un processus de négociation, se traduisant par une entente mutuelle écrite entre la direction et les travailleurs. Le prolongement de cet accord interne s'effectue par la relation entreprise/milieu". L'usine naît à la faveur d'une crise économique et sociale entraînant un fort taux de chômage. Elle est donc le produit d'une situation critique dans son milieu même d'émergence, et d'une quête par la municipalité, d'un développement favorable aux ressources forestières et à l'emploi de la main d'oeuvre locale. La création d'entreprise s'effectue ici sur la base d'un compromis entre le groupe Cascade, l'État et la 24

population, résultat d'une convergence dynamique et parfois conflictuelle entre de multiples réseaux d'acteurs, ce que José Arocena nommerait une concertation inter-institutionnelle. "Le contexte d'émergence de Papier Cascade, fait ressortir plusieurs éléments concernant des réseaux. Ainsi, le comité de survivance de Cabano entretient des rapports avec le mouvement Opération dignité. Les producteurs de bois de la région ont leur propre regroupement sous forme de syndicat. Le conseil municipal a des rapports avec la scène politique québéquoise. De plus, comité de survivance, conseil et producteurs de bois ont établi des relations entre eux. Toutefois, ces trois acteurs ne constituent pas un réseau unifié et intégré. L'explication à cette absence d'un réseau unifié, est que des relations conflictuelles existent entre le conseil municipal et le comité de survivance. Un jeu conflictuel semble se centrer autour des visions du développement partagées par l'un et l'autre de ces acteurs. Le maire de Cabano conteste la dépendance économique. Il mise sur l'entreprise capitaliste et l'interventionnisme de l'État pour assurer la croissance, voire le développement du territoire. Le comité de survivance a, quant à lui, une vision anticapitaliste du développement. Il mise avant tout sur les initiatives et le contrôle populaire, sur l'exploitation intégrée des ressources naturelles. Il revendique également un support étatique à ses initiatives. Le syndicat des producteurs de bois de la région, membre du comité de survivance, soutient le principe d'initiative populaire. Ce syndicat a en effet créé la Société Populaire des Pâtes et Papiers du Québec, dont l'objectif est la mise sur pied d'une cartonnerie populaire à Cabano. Malgré ces rapports conflictuels entre acteurs locaux, il est indéniable que ceux-ci ont exercé globalement une influence favorable sur le processus d'émergence de Papier/Cascade"; En dépit du rôle interventionniste de l'Etat dans cette affaire, l'entreprise est le fruit de la prise en compte des intérêts locaux (main d'oeuvre locale, participation de la collectivité, etc..), et de sa propre reconnaissance des objectifs économiques et sociaux promus par le collectif. En témoigne l'ouverture de son système politique à la collectivité locale et à ses forces économiques (les producteurs de bois ont lié leurs intérêts à ceux de l'entreprise et en période de difficultés, acceptent une baisse du prix de vente). Cette intrication du social et de l'économique dans le développement d'entreprise traduit un processus de développement local global et intégré. La régulation économique fonctionne ici sur la base d'une implication des acteurs locaux.

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lA régulation économique territoriale Le développement local se constitue dans l'interaction de divers sous-ensembles, comme nous le remarquons à propos de l'industrie textile auboise (P.N Denieuil, B. Mouret, M. Uhalde). On peut y distinguer le bassin d'emploi, les donneurs d'ordres, les sous-traitants et les institutionnels. Ces quatre sous-systèmes fonctionnent conjointement sur le mode de la dépendance taylorienne entre donneurs d'ordres et sous-traitants, puis sous le double mode antagoniste et consensuel du fonctionnement institutionnel. Ces sous-ensembles établissent des interactions soit contractuelles, sous-traitants/donneurs d'ordres, soit politiques, alliances politico-institutionnelles et demandes professionnelles de formation par exemple. Ces interactions sont mises en situation historique car évolutives: la mono-industrie du bassin d'emploi et la domination économique des donneurs d'ordres sur les soustraitants, entérinées par la vie politique locale et les initiatives de la décentralisation, ont induit le démantèlement du bassin d'emploi puis la fragilisation des donneurs d'ordres et par contrecoup de leurs sous-traitants. L'époque actuelle est marquée par la nécessité de sortir d'un mode de fonctionnement mécanique pour parvenir à des relations organisées et négociées entre acteurs. Cette phase est celle de l'autonomisation des entreprises à l'intérieur du bassin d'emploi, d'une réorganisation interne et de la quête d'équilibration et de partenariats extérieurs et intermédiaires. Dans ce même registre de la négociation locale, plusieurs textes traitant des régulations communautaires énoncent l'impact du territoire sur les identités collectives (Martine Hovanessian). Le territoire d'implantation de la communauté arménienne et de l'industrie des tricoteurs arméniens dans les Hauts-de-Seine, apparaît à cet égard comme "le lieu de réification d'une mémoire, et de réappropriation se référant à un espace-temps d'avant l'immigration". La dynamique objective d'appropriation du territoire se double ici d'une dynamique symbolique de transposition des réseaux et de reproduction d'une mémoire d'exilé. Le territoire s'impose dès lors comme le support des appartenances et des identités communautaires. Il est ici "le lieu d'un entre deux, d'un ici se référant à un ailleurs" (Martine Hovanessian). Espace économique intermédiaire, lieu privilégié de la transaction identitaire et marchande, les groupes ethniques peuvent en effet instaurer une relation d'échange économique au sein de cette "double identité territoriale" (Martine Hovanessian). Ainsi, l'immigration influe sur le maintien au pays des ressources locales, comme l'a bien montré A. Carvalho dans son texte. Elle évoque à ce propos la sortie du Mozambique d'une 26