Logique de l'habitat

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Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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EAN13 : 9782296171411
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Rewe scientifique internationale
nOS52-53

Logiques de l'habitat
Fondateurs: H.Lefebvre et A Kopp Anden directeur: Raymond Ledrut (1974-1987) Directeur: Jean Rémy Comité de rédaction: M.Abelès, B.Barraqué, G.B.Benko, M.Blanc, A. Bourdin, M.Coornaert, J-p Garnier, G.Ja1abert, H.Lamicq. F.Lautier, B.Marchand, M.Marié, L.Mondada, J-M. Offner,
S. Ostrowetsky, P Pellegrino, B. Poche, E. Preteceille,

J Remy,

P Riboulet, 0. Saint-Raymond Secrétariat: 0. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction, M.Coornaert, F.Lautier Correspondants: Carlos Almeida (BIT.), Antoine Bailly (Genève), Michel Bassand (Lausanne), Michaël Dear (Los Angeles), Gy6rgy Enyedi (Budapest), Antony Giddens (Cambridge), ~lexandre Lagopoulos (Tessalonique), André Micoud (SaintEtienne), R.Mariani (Genève), Françoise Navez-Bouchanine (Rabat), Jean Neves (Lisbonne), Allen J.Scott (Los Angeles), Charles Ricq (Genève), Olivier Soubeyran (Québec), Wolfgang Tochtermann (Unesco), Licia Valladares (Rio de Janeiro), Stefen Vujovic (Belgrade).

,

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

PARU:

Sonuttaire n° 51

.

Logement urbain?, Introduction, par Alajn Bourchn, Guy jalabert ......................................

5 9

1. Cité, cités et droit de cité, par jacques Ion

..

2. Revalorisationdes centres urbains et nouveaux visages de l'accession à la propriété au Canada, par Frandne
Dansereau et Marc H Choko

.......................

21

3. La crise du logement à Londres aujourd'hui, par Yvette HeIZhaft-Marin .................................... 4. Filières de production du logement et modes de formation des prix, par Mawice Vmcent S. Marché du logement et producteurs de cadre bâti: la promotion immobilière dans l'agglomération toulousaine, par Guy jalabert et Marie-ChIistjne Cartjé

35 59

83

6. Les conséquences socio-spatiales de l'accession à la propriété en banlieue ouvrière, par jean-Claude Bayer 109 7. Montchovet et la question de l'exemplarité, par André M:icoud 131

8. Le loft, un nouvel habitat urbain, par Véronique Biau . 145 9. L'habiter,les réseaux sociaux et les interactions sociales dans les quartiers anciens, par Monique Vervaecke .. 165
10. L'évolution des structures familiales: quelles conséquences sur l'habitat?, par Catherine Bonvalet et Pierre

Merlin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . ..
Hors dossier

183

. sur une décennie de recherches, par Paul Bouffartique
Fos: laboratoire social, chantier sociologique. Notes

205

.

. Comptesrendus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Le paradoxe du local et de la planification: éléments théoriques et applications à l'aménagement touristique, par Olivier Soubeyran et V Barm"er 225
257

.

Rewe des rewes

258

@ Lllannaffan,

1989

ISBN: 2-7384-0314-X

Sonunaire

1. La multiplicité

des

dimensions.

.....................

7 9 33
51

1. Habitat et espace politique, par Jacques Lévy

......

2. Exploration prospective

de l'habiter, par M Bassand

R. Perrinjaquet et P Amphoux

....................

3. L'avenir de l'industrialisation de la construction par les composants compatibles, par Michel Royan. . . . . . . . 4. Pour une histoire du logement social en France (hypothèses de travail pour une recherche), par Jean-Paul Flamand. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

63

6. Comment analyser la transformation de l'espace
urbain? L'exemple de la réhabilitation, par Alain

Bourdin 2. La multiplicité des terrains..

.

85

.. . . . . .. .. .. . .. .. . . . . .. 107

1. Déconcentrationurbaine et problème résidentiel à
Turin (Italie), par Petros Petsilneris

. . . . . . . . . . . . . . .. ...

109

2. Norme sociale et spécificité paysanne. La maison des agriculteurs aujourd'hui,par Robert Bages et Anmoe
Rieu

.. . . . . .

....

.. .

125

3. L'espace et la vie quotidienne d'un quartier ouvrier (l'exemple de Bogucice), par Kazilniera Wodz ... . .. 139

4. De la marginalité spatiale à la ségrégation sociale: Chanteloup-Ies- Vignes, un not très sensible de la région parisienne, par Hervé Vieillard-Baron. . . . . .. 147 5. L'évolution de la politique du logement au Portugal, par Jorge Gaspéll;Manuel C. Patricio, Allan Williams. . .. 167 3. Architecture 183

1. Plan + coupe + élévation. « Propos sur la villa Savoye et autres édifications parallèles », par Pierre Boudon 185 4. Débats 1. Ontologie et conceptualisation de l'espace. Esquisse d'une approche phénoménologique, par Thomas
Maloutas

203

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

205

2. Une visée: restituer (rendre hommage au) le «Génie Social », par Pierre Sansot 5. Notes de lecture.
Maurice Blanc.

225
235

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

1. Le pouvoir local et la participation des habitants, par
237

2. Villes en développement: Alain Durand-Lasserve

quelles politiques?,

par 243

Numéro en préparation: Critique et débat en architecture. Appel à contributions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 247

1. La multiplicité
des dimensions

l

Habitat
et espace
Jacques Lévyl

politique

«Politjcal geography is theory-deficient. » David R.Reynolds, 198!. «Political geography has advanced since the dark days.» Ronan Paddison, 1983.

a recherche urbaine n'a peut-être pas encore complètement dépassé le modèle conceptuel élaboré par le Castells de La question urbaine (1972). Si l'idée que la ville est le lieu de la seule « reproduction de la force de travail» a été depuis souvent critiquée, le « marxisme-fonctionnalisme» qui la sous-tendait se porte encore bien, notamment dans les productions de géographes anglo-saxons. Lorsque toutes les déterminations d'une société peuvent se déduire d'une notion (l'accumulation du capital) et que sa dynamique est une suite infinie de « récupérations », on peut s'interroger sur les références, d'ailleurs rares, à la dialectique. On est alors en présence de ce que Bryan H.Massan (1984) a appelé une « conspiratorial approach ». Par ailleurs, ces conceptions reposent souvent sur un parti-pris économi!. Strates CNRS, Paris; Espaces Temps.

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Espaces et sociétés

ciste qui fait régulièrement dire à Peter J.Taylor (1985) que 1'« économie-

monde» constitue la causalité en dernier ressort déterminante de l'ensemble des phénomènes sociaux. A l'inverse, je m'appuyerai sur une conception (Lévy, 1983; 1984b; 1986a; 1986b) qui prétend utiliser les topiques marxiennes dans le cadre d'un « systémisme dialectique» instituant les contradictions internes aux sociétés comme moteurs de leur transformation. Le primat tendanciel des forces productives (le grand absent des conceptions fonctionnalistes) sur les rapports de production peut être revalorisé, à condition de repenser le concept de production. Celle-ci doit être dissociée de la seule production matérielle et s'écarter d'un « impérialisme» de l'économie dont on comprend mieux aujourd'hui qu'il fonctionne, ici et là, comme dominance dans les représentations sociales (Godelier, 1984).L'économique, le sociologique, le politique, l'individuel, le spatial et le temporel gagnent à être pensés comme autant de dimensions, séries de problèmes et grilles de lecture qui traversent la totalité des phénomènes sociaux. Sur ces fondements, on peut reconstruire un concept de ville comme réalité systémique de nature fondamentalement spatiale capable de produire et de consommer de la centralité, et de l'échanger contre d'autres biens. Dans cet esprit, il paraît possible de contribuer à répondre à la question: quelles relations y a-t-il entre les manières d'habiter et les processus politiques? On s'y attèlera en parcourant la dimension spatiale du problème: comment l'habitat comme ensemble de logements localisés se relie-t-il à une autre structure de lieux, celle de la représentation et de l'action politique? Si relation il y a entre les deux séries de phénomènes, ce doit être que, d'une façon ou d'une autre, elles entrent dans des systèmes de causalités communs, par influence de l'une sur l'autre, par interaction ou comme effets parallèles d'autres processus. D'où l'intérêt de repérer aussi précisément que possible les acteurs de ces deux types d'événements, en particulier de celui qui a trop souvent été présenté comme un « effet de système» ou une « boîte noire» : l'habitant. Mais qu'est-ce qu'habiter?

1. Qu'est-ce qu'habiter?
Dans les études empiriques de l'école de Chicago et de ses continuateurs, la vie individuelle, les conditions de l'habitat semblent relever de tout sauf d'un choix: les différences de revenus distribuent la population sur la carte des prix du sol; l'auto-ségrégation surdétermine ensuite les discriminations économiques et y ajoute des différences secondaires, culturelles et ethniques. Si ce modèle, construit par Park et Burgess et retravaillé par des décennies de travaux en écologie factorielle, a su résister si longtemps,

Habitat et espace politique

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c'est qu'il entretient avec la réalité un certain rapport; il a au moins l'intérêt de fournir un état, sans doute limité par les biais statistiques, de la disposition spatiale de différents groupes sociaux sommairement définis. Bien que partant de prémisses inverses de celle du fonctionnalisme marxiste, le modèle écologique offre la même vision, simple et statique, des configurations sociologiques des villes. Ce qui me paraît intéressant, ce n'est pas de le contester en bloc, mais de chercher à le dépasser en prenant en compte la complexité du rapport entre contraintes et libertés, tel qu'il se présente à l'habitant.

1. Les figures de l'habiter
La première, la plus évidente figure de l'habiter est celle de la nécessité. L'individu qui cohabite avec d'autres faute de pouvoir payer seul un loyer; celui qui attend d'un OPHLM ou d'un Councill'attribution d'un logement d'une valeur marchande inaccessible dans d'autres conditions; celui enfin qui se maintient dans un logement qu'il se trouve habiter sans moyens pour pénétrer sur le marché « libre» : le logement, bien à haute valeur ajoutée, négocié dans des marchés souvent tendus, fait logiquement jouer les différences de revenus. Encore convient-il de « désenchanter» le phénomène. Depuis Engels (1872), le mouvement ouvrier a fait de la « question du logement» un point décisif: à la fois objet de luxe et produit de première nécessité, le logement a représenté pendant un siècle un enjeu des luttes politiques, sanctionné par les engagements croissants de l'État, national ou local. Entre 1930 et 1950, la revendication du logement a servi de ciment, en complément d'une identité ouvrière pas toujours facile à faire ressortir de la diversité du monde banlieusard, à une alliance de couches populaires sous la direction du PCF (Brunet, 1980; Fourcaut, 1986). La figure du propriétaire, capitaliste concret, accessible et quotidiennement pressant, a en outre offert une image pédagogique efficace, qu'on retrouve par exemple dans le film de John Boorman, Leo the Last. Déconnecté jusqu'à la dernière crise du logement en Europe de l'Ouest, après la guerre, des autres pratiques de consommation, le « logement décent» est longtemps resté une revendication quantitative définie d'abord par son existence, secondairement par sa superficie et ses éléments de confort, très peu par son environnement ou par le statut de son occupation. Cette attitude du mouvement ouvrier a alors été prise à contre-pied par la diffusion dans les couches populaires d'un autre modèle légitime, celui de la maison individuelle en propriété. Une modification du rapport entre niveaux de vie et prix immobiliers, un désenclavement relatif des groupes sociaux et l'absence d'un contre-modèle crédible expliquent cette inflexion. Depuis les années 20 aux États-Unis, 50 en Europe du Nord-Ouest, 60 en France et 80 en Europe du Sud, le pouvoir-habiter s'impose comme réalité émergente.

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Espaces et sociétés

Pouvoir habiter, c'est se trouver en situation de faire entrer le logement dans des choix stratégiques à l'échelle de la vie individuelle. Dans les sociétés des pays développés, il existe, chez une majorité d'individus, des bjfurcafjons décisives pour l'existence. Il est certain que plus les revenus, la position sociale, le pouvoir dont on jouit sont élevés, plus les degrés de liberté dont on dispose pour effectuer ces bifurcations sont nombreux. Il serait donc absurde de prétendre que les mécanismes de reproduction héréditaire des classes ont disparu. Ce qui a changé, c'est qu'une partie importante de la population, la partie « intégrée» des couches populaires (ouvriers français ayant un emploi, employés, « professions intermédiaires») a accumulé un « capital social» qui lui permet d'accéder à au moins quelques-unes des bifurcations naguère hors de leur portée. Pour les membres de ces groupes, il s'agit souvent d'opter pour quelques éléments d'un modèle, emprunté aux couches supérieures, que l'on va tenter de réaliser. Même si, dans l'ensemble, ce sont plutôt les mêmes qui « ont tout» - et d'autres qui « n'ont rien» -, la définition des groupes sociaux en termes de consommation doit multiplier les indicateurs: on sait que, à revenus équivalents, un agriculteur achètera volontiers un congélateur tandis qu'un PEGC ira plutôt en vacances en Égypte et qu'un technicien choisira plus fréquemment un magnétoscope. En matière de logement, malgré le coût élevé de l'objet, plusieurs arbitrages sont possibles - et nécessaires pour tous ceux qui « habitent quelque part ».Ils portent sur les quatre caractéristiques d'un logement. 1° Le statut de l'occupant. Locataire ou propriétaire, cela change beaucoup de choses, non seulement dans la définition instantanée de la part du budget consacrée au logement, mais aussi dans la stratégie (ou la non-stratégie) d'accumulation patrimoniale. Concrètement, au moment de l'emménagement donc du choix de l'habitat, le montant du loyer n'est inférieur aux mensualités d'achat que si 1'«apport personnel» initial a été substantiel. Dans le cas contraire, acheter contraint à habiter, au moins provisoirement, un logement de moindre valeur que si l'on est locataire. 2° La superficje. On la relie évidemment à la taille du ménage, qui résulte de l'adhésion à des modèles désormais diversifiés. Le nombre de pièces du logement est donc l'occasion d'une bifurcation stratégique. Il ne faudrait pas en conclure à un automatisme taille du ménage/taille du logement; ce rapport lui-même est soumis à arbitrage en fonction des autres critères du choix. En ce sens, ce choix peut être partiellement considéré comme un des éléments du troisième type de choix. 3° Le confort. Cette notion 'englobe tout ce par quoi un logement est effectivement consommé. Il s'agit d'un critère relatif aux normes admises par l'individu donné. Plus encore que les autres paramètres, il renvoie à une image sociale globale, car l'habitant offre ainsi à autrui une concrétisation irréfutable de son identité.

Habitat et espace politique

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4° La localisation. Ce choix fonctionne à plusieurs échelles. Internationale et interrégionale: elle implique les grandes décisions à moyen ou à long terme, liées dans un sens ou dans l'autre à celle de l'emploi et des lignes de force de la vie hors travail. Locale: elle concerne l'aménagement de la vie et correspond au positionnement du nœud-habitat dans un réseau qui comprend des flux et d'autres nœuds. A cette échelle, ce choix n'est pas strictement indépendant des trois autres, car les types de logement selon les critères 1°,2° et 3° ne sont pas localisés au hasard. Cela ne signifie pas pour autant que l'on puisse l'y réduire. En effet,même dans une aire de quelques milliers d'habitants, il est courant que coexistent plusieurs types de logements; c'est particulièrement vrai dans les zones centrales des grandes villes qui maintiennent peu ou prou une certaine hétérogénéité sociale. Ainsi y a-t-il bien un choix de localisation propre. Si l'habitant peut trancher en faveur de l'une des options au détriment des autres, cela suppose qu'il exprime, consciemment ou non, un vouloirhabiter: Chacun des choix à effectuer se traduit en termes monétaires; à un certain degré de revenus, on peut les maîtriser tous, mais, dans le cas contraire, on arbitre, à dépense égale, au profit de l'allocation de la dépense qui offrira le maximum d'utilités en fonction des hiérarchies qu'on pratique, consciemment ou non. Actuellement, dans les pays développés, la grande majorité de la population peut (au moins) soit être propriétaire, soit habiter un grand logement, soit habiter un logement « confortable», soit habiter dans une zone à prix du sol élevé. L'un des critères peut avoir un poids nul: « habiter n'importe où pourvu que j'ai une maison bien à moi»; «j'accepte n'importe quel gourbi pour vivre à Saint-Germain-des-Près». Inversement, de savants dosages peuvent articuler entre eux les différents paramètres: «je voulais acheter, ne pas trop m'éloigner de mon travail, échapper au bruit des voisins et avoir un jardin pour les enfants». De ce calcul généralisé résulte une proposition particulière: la localisation de l'habitat ne relève ni d'un mécanisme simple, ni du hasard; elle est le produit d'un arbitrage complexe que dénoue l'identité sociale de l'individu dans son ensemble; elle est le résultat de la dimension spatiale de la stratégie individuelle, d'une stratégie spatiale.

2. Habiter, c'est vivre
Si l'on s'intéresse spécialement à la localisation de l'habitat, on est frappé au premier abord par le manque de transparence et de fluidité des choix. Supposons que la recherche d'une localisation précise motive suffisamment un individu pour lui faire accepter un certain surcroît de dépense, le contenu concret de cette décision peut varier très sensiblement à l'intérieur d'une même aire. Il faut d'abord préciser le «fond de carte» : les auréoles

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Espaces et sociétés

de centralité décroissante, du centre-ville des métropoles au rural profond, en passant, pour chaque concentration urbaine, par le sub-urbain, le périurbain et l'infra-urbain; dans chaque auréole, des variantes d'utilisation pour telle ou telle activité, par tel ou tel groupe, peuvent changer les conditions de valorisation des lieux. Puis vient la diversité des marchés du logement. Marché «h'béral » (si tant est que ce mot ait un sens dans un système où les différents opérateurs sont loin de peser le même poids), marché protégé par une législation particulière (loi de 1948en France, par exemple), marché assjsté par une aide à la construction ou à l'habitat, marché captjf du logement social. L'espace ainsi défini est tout sauf isotropique (Dauphiné, 1979): il est affecté de valeurs évoluant d'un point à un autre selon des métriques continues ou discontinues. C'est dans cet espace sociétal déjà complexe que s'inscrit un autre espace, celui du choix individuel. Celui-ci peut apparemment être segmenté en deux séquences: a) rester ou partir? b) si départ, où aller? Mais, en réalité, il s'agit d'une décision unique car le départ n'aura lieu que s'il existe un lieu qui, compte tenu des autres paramètres du choix, se révèle plus attractif que le lieu présentement habité. On formulera donc l'hypothèse suivante: la mise en relation entre l'espace sociétal et la stratégie spatiale d'habitat des individus est constante. Le lieu d'habitation est le résultat d'un choix spatial permanent On pourra alors objecter qu'il s'agit d'une proposition abstraite qui escamote les contraintes réelles d'un déménagement. Autrement dit le seuil de décision serait tellement élevé par la difficulté de changer de logement que la notion de choix perdrait sens. En fait, cette difficulté est relative: elle dépend du rapport entre l'état de l'offre sur les marchés et les exigences du demandeur: nous sommes au cœur de la relation individu (social)/société. Ainsi dans un marché très visqueux comme celui des locations en lle-de-France, il existe de nombreux logements vacants dans les Villes Nouvelles et même un grand nombre d'appartements vides à Paris; par ailleurs, la mobilité résidentielle est très forte dans Paris-jntramuros (ParisIParis) alors même que la recherche d'un appartement y constitue une aventure à l'issue de plus en plus incertaine. La possibilité de circuler entre les différents marchés et d'accéder au plus favorable dépend d'un capital de relations, d'un réseau de sociabilité relatif à l'identité sociale des individus et sensible à la distance, selon une métrique à définir. Par exemple, un ami qui va déménager me choisit comme successeur en cours de bail et j'échappe à certains coûts du marché «libéral» : petites annonces, frais d'agence, « ajustement» du loyer en fin de bail. Dans un autre contexte, une bonne connaissance et une longue pratique des organismes municipaux d'attribution de logements apporte un degré de liberté supplémentaire dans le choix d'un nouveau logement. L'individu dispose donc d'un « capital spatial» relationnel (C Iri) s'appliquant à une zone d'accès privilégiée. On ne peut donc pas fixer en soi une « constante de difficulté à déménager».

Habitat

et espace

politique

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Il paraît plus efficace de chercher à mesurer la valeur de ce capital spatial, associé à une localisation acquise, afin d'en déduire le montant de l'investissement nécessaire à une délocalisation. Le capital spatial de résidence comprend deux autres parties. L'une, liée au logement proprement dit (C Ill), correspond à la différence entre le « priX» payé pour l'usage du logement habité et celui que l'individu devrait acquitter pour résider dans un autre logement de qualité équivalente. Si le mot prix a été placé entre guillemets, c'est qu'il n'a pas qu'une signification monétaire: le prix à payer pour une action menée par un individu se règle en différentes « monnaies)} : relationnelles - ici, avec les autres occupants du logement - et biographiques, par exemple. Cette différence peut aussi être négative (plus-value immobilière possible, réaction affective de rejet...), et faire du logement habité un pôle de répulsion. La troisième partie du capital spatial de résidence résulte de l'accumulation de pratiques sociales dans l'environnement immédiat du logement. Contrairement au capital relationnel, qui peut s'étendre sur des distances importantes, le capital d'environnement (C Iel) est lié à la vie quotidienne et se trouve forcément structuré par des pratiques impliquant un contact physique facile: relations avec les voisins, consommations courantes, premiers degrés de la vie associative et politique, etc. Ici encore, ce capital peut être maximal ou au contraire minimal au lieu d'habitat actuel. La combinaison de ces trois sources d'accumulation définit des profils de mobilité relative liés à la distance (d) à partir du logement occupé, des compositions du capÏtal spatial d'habitat (C), dont on présente ci-dessous deux exemples (fig, l et 2).
Figure 1
Cl11

Figure 2

Capital Capital spatial l d'habitat

spatial

d'habitat 2

16

Espaces

et sociétés

En proposant cette approche d'un aspect de la spatialité individuelle, j'ai voulu montrer que le décodage des déterminations du lieu d'habitat ouvre sur des significations complexes, aussi complexes que l'identité individuelle elle-même: habiter, c'est vivre. En ce sens, il serait nécessaire d'aller au fond des biographies, de « démonter» les logiques des personnalités. Sans renoncer par avance à cette entreprise difficile, on peut chercher des approximations acceptables en élargissant l'exploration des espaces individuels: comment l'espace de l'habitat s'articule-t-il avec les autres dimensions de l'espace de vie?

3. Localiser la localité
La géographie classique, pour peu qu'elle se préoccupât des individus, a longtemps centré l'espace de vie sur le lieu d'habitation. Le modèle rural, qui faisait de la ferme un signal visuel dans le « paysage» figurant à la fois l'habitat, le travail et la plus grande part du reste de la vie sociale. L'innovation est venue assez tard d'observations empiriques sur les comportements urbains, notamment par la lecture des spatialités subjectives: cartes mentales de Gould et White (1974), réseaux relationnels de Ley (1983), espaces cognitifs de Colledge (1978, 1987) ont fait émerger de facto de nouvelles définitions des espaces individuels fonctionnels. Les nombreux travaux de Hagerstrand sur la « géographie du temps» donnent des clés pour penser cette fonctionnalité, à condition de refuser, comme on l'a fait pour l'espace, toute dictature de modèles newtoniens ou euclidiens: la structure du temps dépend de ce qu'il structure et la temporalité d'un phénomène est entièrement relative à son contenu, dont elle fait d'ailleurs partie. Si l'on appelle vojsjnage l'espace centré sur un individu ayant un emploi (T) et un logment (L) stables, on peut définir un voisinage de niveau l (VI) caractérisé par une temporalité tl, appelée par commodité « quotidienne »,même si elle est en réalité plus complexe. Le résultat sera une aire bipolaire représenté ci-dessous (fig.3). TIproduit le capital d'environnement (C le I) aperçu plus haut.
Figure 3

~T
VI
Le voisinage de niveau supérieur (V2) apparaît dans nos sociétés avec les plages de non-travail du soir et de la fin de semaine. Elles permettent

Habitat et espace

politique

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d'ouvrir un espace {(courant »,centré sur le lieu d'habitat - car c'est le point de départ et surtout d'arrivée des « sorties» -, et rayonnant selon plusieurs logiques spatiales plus ou moins objectives: la localisation des parents et des amis est moins imposée au départ que celle des restaurants ou des lieux de spectacle. On retrouve à ce niveau le capital relationnel (Clrl) évoqué supra, dont la portée dépasse la seule recherche d'un nouveau logement. On enrichit ainsi le voisinage de métriques nouvelles (fig.4) qui peuvent élargir considérablement l'espace fréquenté, jusqu'à une résidence secondaire par exemple.
Figure 4

V2 Enfin, la mobilité {(rare» (V3), qu'elle ressortisse au travail ou aux loisirs, pousse des pointes qui peuvent aller à l'autre bout de la planète (fig. 5). Au-delà on sort de la {(mobilité tactique» et on passe à la migration. FigureS

V3

Pourquoi dans ces conditions parler encore de « voisinage»? D'une part pour montrer que le lieu d'habitat a conservé, voire accru son rôle structurant à toutes les échelles de l'espace individuel; cette remarque est

18

Espaces

et sociétés

cohérente avec l'émergence croissante de l'individu comme acteur de la vie individuelle. L'espace individuel s'organise davantage autour d'un lieu de plus en plus décisif pour la construction et le développement de l'identité, celui où l'ensemble du spectre relationnel, du moins au plus intime, peut prendre place. D'autre part pour insister sur l'impossibilité d'établir des coupures absolues entre les niveaux de mobilité. Ceux-ci dépendent de conditions, techniques ou autres, qui peuvent rendre banal pour un individu un déplacement qui sera exceptionnel pour un autre. Nous sommes contraints d'admettre qu'aujourd'hui les hiérarchies simples d'espaces simples n'existent plus. Un bon exemple est fourni par les processus d'identification aux résidences secondaires: certains choisissent de se faire recenser au lieu de leur maison de campagne, tandis que d'autres, des études récentes (Céas, 1988; Mares chaI, 1988) l'on montré, se font inscrire sur les listes électorales hors de leur résidence principale, ce qui aboutit à une sur-inscription dans les zones à forte densité de résidences secondaires. On est donc complètement sorti d'un système où le campagnard se rendait dans un bourg ou une ville d'autant plus importants que les déplacements étaient rares. Les métriques s'entremêlent à chaque niveau de temporalité: un habitant de la zone centrale d'une métropole peut voir ses voisinages structurés par les transports urbains, le train et l'avion, tandis qu'un urbain vivra l'essentiel de sa vie dans un espace automobile. D'où l'intérêt qu'il y a à confronter les espaces individuels aux espaces collectifs dans lesquels les premiers s'organisent. La première idée qui vient à l'esprit est qu'il existe des divisions objectives de l'espace auxquelles se plient les individus. Dans un espace où les différences d'intensité de la vie sociale sont nettement marquées, il I1'est pas difficile d'identifier les polarités: on aboutit à des structures simples étudiées par Losch, Christ aller, Berry".,et en général par tous ceux qui ont cherché à délimiter les aires d'influence de tel ou tel service de distribution. Ce schéma convient lorsqu'il y a concentration de la production du service en un point et diffusion de la consommation sur une surface: on le rencontre dans les zones d'accessibilité externe aux centres, qu'elles soient complètement rurales (ce qui devient rare) ou au moins infraurbaines (comme les zones limitrophes des ZPIU françaises et des SMSA étatsuniennes). C'est moins évident lorsqu'on s'approche du centre, car l'augmentation des densités sociales rend possible une localisation quelconque du service. C'est vrai pour le commerce de détail, les services publics, les transports collectifs, les lieux de sociabilité, sans parler des entreprises produisant des biens consommés à une échelle supérieure, mais qui sont sensibles à l'ensemble du système de centralité. Du coup, la notion de quartier doit être discutée. Ce terme est polysémique, comme le montre son éclatement en anglais: district, community, neighbourhood... Le dernier terme se rapproche du français « voisinage » et a été, on le verra, exploré par la géographie politique. District

Habitat et espace

politique

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correspond à peu près au sens vague du {(quartier» comme aire urbaine de petite taille définie par un critère quelconque. Ce qui pose problème, c'est l'existence d'unités objectives correspondant à la mobilité quotidienne. En effet,plus la centralité est forte, plus le lieu d'habitat peut organiser autour de lui un ensemble de services plus ou moins uniformément répartis. En outre, à partir d'un certain niveau de densité, le service-transports offre une jnteraccessjbjHté des lieux du centre et diminue les distances: faire ses courses au plus près de chez soi n'implique plus dès lors de se rendre en un lieu précis, mais autorise des choix qui, organisés ensemble structurent un espace en partie choisi. Dans les villes d'Europe du Sud, France comprise, et dans les grandes métropoles {(mondiales », où le zonage ségrégatif habitat/activités n'est que très partiellement réalisé, le lieu de travail lui-même peut se trouver à l'intérieur de l'espace centré sur la maison. On a donc aux extrêmes deux types de voisinage, du moins pour les niveaux VI et V2: l'un (V la I. fig. 6) accroché à un centre de quartier (CQ), un lieu de travail, des lieux de loisirs, l'autre (V Ib I. fig.7) intégrant toutes ces fonctions à un ensemble plus vaste et presque uniformément accessible. La centralité sociétale très forte génère dans le détail des centralités diffuses.
Hgures 6 et 7

VI + 2 lai

Vl+21bl

A Manhattan, Paris-jntra muras, Milan ou Barcelone, il y a certes des tonaHtés diverses, mais assez peu de {(villages dans la ville» nettement délimités; ce sont plutôt des sous-ensembles flous: la somme de toutes leurs limites noircirait entièrement la carte. On comprend que dans ces deux cas de figure, le lieu d'habitat ne joue pas exactement le même rôle. en bout de réseau et seule la grande force du pôle {(maison» peut assurer l'équilibre de l'ensemble. La relation avec les stratégies individuelles s'impose. Le choix d'un lieu d'habitat constitue donc une réponse à la question: quel prix est-on disposé à payer, est-on capable de payer pour que la tête du réseau en soit également le centre? Doit-on alors exclure toute unité objective intégratrice en deçà de la région, conçue comme espace d'identité à l'échelle de la vie humaine? Le

Sa centralité dans l'espace de vie varie: dans le système V I I. il se trouve a

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Espaces

et sociétés

local a-t-il un sens autre que politique? On posera que le local existe si émerge un niveau de gestjon commune d'un ensemble de voisinages. Cette gestion possède des dimensions économique, sociologique, politique... Le problème, au fond, consiste à savoir si le découpage de la société en unités qui sont encore des sociétés a un sens à ce niveau. A cet égard, le politique, en tant que lieu de traitement des conflits sociétaux, peut au moins servir d'indicateur. Dans la région Ile-de-France, Paris-intra muros a tendu à constituer une localité avant même le statut communal de 1977, tandis que, jusqu'à présent, c'est au niveau communal que la banlieue a produit du local. Mais la faible pertinence de ce découpage pour traiter les problèmes économiques, sociologiques et spatiaux en Ile-de-France donne à la commune l'aspect d'un local-passoire. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, la multiplication des unités fonctionnelles aux jurisdictjons variées Gohnston, 1982; Paddison, 1983; Taylor, 1985) s'oppose aux puissantes communes d'Espagne, du Portugal, d'Italie et de Grèce, sociétés locales à part entière, même en l'absence d'une décentralisation réelle des moyens de l'État. Dans le cas de la France, les lois de décentralisation de 1982 ont parfois relancé l'idée d'une stratégie manipulatrice de l'État (Alliès, 1986), qui mystifierait les acteurs en leur faisant croire à l'existence d'un niveau local. Sous une fonne généralisée, on retrouve l'argument dans le schéma à trois cercles concentriques de Peter Taylor (1985): le local, au centre, c'est 1'«expérience»; l'État-nation, au milieu, c'est 1'«idéologie» ; l'économie-monde, dans le cercle englobant le reste, c'est la « réalité ».L'idée selon laquelle tout se passe «ailleurs », dans les états-majors des multinationales est séduisante; eEe ne résiste pas, me semble-t-il, à l'analyse des pouvoirs de l'État local, qui gère directement - sans compter les subventions centrales - de l'orère de 10% des PIB des pays développés et dispose d'une capacité daction administrative et politique non négligeable, y compris dans le domaine économique. Edmond Preteceille (1986), soucieux d'analyser sans a priori les effets de la décentralisation dans les banlieues ouvrières constate que l'autonomie financière des collectivités locales risque d'entraîner une croissance des inégalités entre localités « riches» et « pauvres ».Cela tend au moins à prouver que la localité existe, même si, comme la région et faute d'une mise en cohérence claire entre divisions territoriales et espaces fonctionnels, elle demeure davantage une question incoutournable qu'une réponse établie. Il conviendrait d'argumenter plus précisément sur ces sujets; l'important ici est de montrer que si, d'une manière ou d'une autre, l'habitat structure une dimension importante de l'espace des individus, ceux-ci, en tant qu'ils appartiennent à une société, doivent en passer par un niveau local objectif qui donne sa marque jusqu'aux voisinages les plus quotidiens. Les discontinuités de l'espace relationnel (cf supra) renvoient aussi, dès qu'il s'agit de composer avec des forces économiques ou politiques supérieures, à celles de la société locale.

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En bref, l'espace de l'habitat exprime la portée et les limites des individus en tant qu'acteurs. On y voit apparaître leur inégale dotation en capital spatial et leur utilisation différenciée de ce capital: se manifeste ainsi leur identité sociale globale. Contradictoirement, l'espace de l'habitat fait apparaître le poids de structures objectives localisées: structuration de l'espace urbain, découpage des sociétés locales, qui s'intègrent dans les stratégies des individus et les infléchissent. L'habitat se présente donc de manière homomorphe aux processus politiques qui organisent un espace situé lui aussi à l'interface des stratégies d'acteurs et des enjeux sociétaux. On peut donc s'attendre à ce que les fonctionnements complexes de ces deux types d'espaces se ressemblent.

2. L'habitat comme espace politique
Si le politique est bien le lieu de production de légitimité au service de finalités sociétales, l'espace du politique peut être une lecture de cette production à la lumière des autres productions sociales, donc des autres espaces du social. Comment expliquer la différenciation spatiale des phénomènes politiques, sinon par les différenciations spatiales des processus politiques? Mais au-delà, à quoi relier ces processus sinon à l'espace de la société tout entière, qui régule le politique? On ne prétendra pas aborder ici l'ensemble de ces questions; on laissera en particulier de côté les relations qu'entretiennent les systèmes politiques locaux avec la scène nationale. On cherchera seulement à explorer les interactions entre espace politique local et habitat, en se plaçant successivement du point de vue des détenteurs du pouvoir et des individus-habitants.

1. « Changer le peuple»
J'ai essayé de représenter (fig.8) les procédures par lesquelles des détenteurs du pouvoir local peuvent être amenés à produire l'espace de l'habitat. Partons de l'idée que ces dirigeants cherchent à légitimer auprès de la société civile locale un certain nombres d'options fondamentales. Ces choix se traduisent dans une politique (policy) qui comprend, explicitement ou non, une dimension spatiale. Celle-ci passe par une politique de zonage, des constructions publiques ou des soutiens à des projets privés, une action (ou une absence d'action) sur les prix fonciers... Au total, cette politique va

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Figure 8

Espaces et sociétés

Légitimation

I,.

.. sociétales
I I

F~li~s

Recherche de scutiens

Poli tique urbaine

Changanent de llird. tes

Transfert de pop.ù.ation

\
Configuration de l'habitat
ACTElJR

= SYSTEME

POLITlGUE

modifier les structures spatiales du territoire concerné et en particulier sa population. Comme la sanction de cette action politique appartient à la société civile, les dirigeants doivent plus ou moins infléchir leurs finalités pour assurer une reproduction de leur pouvoir. Ainsi les politiques en actes peuvent-elle être assez nettement différentes des discours et des objectifs des partis au pouvoir. C'est particulièrement vrai au plan local lorsque, comme c'est le cas en Europe, les formations nationales qui aspirent au pouvoir local placent au sommet de la hiérarchie des enjeux le contrôle de l'État central; en Amérique du Nord, au contraire, des partis locaux et souvent éphémères gèrent d'un même mouvement finalités et recherches

de soutiens. En tout état de cause, le pouvoir local en place doit s'assurer
une hégémonie au sein de la société civile. Pour cela, il dispose de deux types de moyens: a) ceux qui concourent à convaincre leurs concitoyens que la politique suivie correspond à leurs intérêts, ce qui suppose de gérer au plus près consensus et dissensus qui traversent la société locale; b) ceux qui partent de l'idée que, les électeurs votant sur leur lieu de résidence (ce qui n'est d'ailleurs pas la seule solution envisageable), il convient d'intervenir sur l'habitat et de modifier la population, afin d'augmenter la part des groupes dont on attend la légitimation la plus forte. Nous sommes alors loin des finalités de société les plus générales puisqu'il s'agit tout bonnement de « changer le peuple », pour reprendre la formule de

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Brecht. Ce qui n'est possible à l'échelle nationale que dans les sanglantes dictatures devient pratique admise au niveau local. Deux séries de processus peuvent alors être enclenchées: lO Le transfert de populations il peut être réalisé par une action directe de maîtrise d'ouvrage, d'intervention foncière ou d'incitations diverses à divers acteurs de la construction. il peut aussi être le résultat d'un laisserfaire si l'on escompte que la tendance spontanée ira dans le bons sens: tout dépend de la position de l'unité spatiale concernée sur les auréoles de centralité. Ces modifications de l'offre ont logiquement des répercussions sur la demande et provoque ce que la littérature anglophone (Vincent, 1971; Paddison, 1983) appelle des spnlovers, des « déversements », qui, dans l'esprit des auteurs, concernent l'ensemble des mouvements d'une unité vers une autre, y compris les migrations alternantes (cf infra). En matière de résidence, il n'est pas exclu que le mouvement de population se fasse dans les deux sens et qu'il soit mutuellement profitable: ainsi l'implantation de cités de l'OPHLM de la ville de Paris dans la « ceinture rouge» dans les années 50-60 n'a-t-elle pas renforcer leur potentiel électoral. En fait, bien des éléments de la dynamique électorale relativisent cette gestion étroite de la société civile: les mouvements de population à l'échelle interrégionale ou internationale, les mutations de l'appareil productif et donc de la population active, l'évolution de la configuration des forces politiques nationales, tout cela vient perturber les stratégies les mieux établies. 20 Le jeu sur les limites. Une autre manière de chercher à reproduire ou à renforcer une hégémonie consiste à modifier les cadres territoriaux de son action. Le changement des limites communales a été substantiel dans de nombreux pays depuis deux siècles, la France se distinguant par son extrême stabilité en ce domaine. C'est en Amérique du Nord que le phénomène est le plus intéressant de notre point de vue, car les modifications de frontières n'y ont pas toujours été imposées par l'autorité supérieure, mais ont été obtenues par la dynamique des sociétés locales concernées. Le cas typique est celui où la commune centre occupe une large portion de l'agglomération, contrôlant la plupart des quartiers populaires et lançant comme à Los Angeles des tentacules très loin vers la périphérie, tandis que, jusqu'au marges du CBD(NP)Central Buisness District.(NPX), quelques îlots de population aisée défendent ou même imposent (comme à Beverly Hills) des municipalités indépendantes. Cette situation est le résultat des déséquilibres entre assiette des impositions et redistribution: les différents groupes de « consumers-taxpayers-voters » (Archer, 1981) cherchent à payer le moins possible pour des services dont ils ne profitent pas et veulent garder l'exclusivité de ceux qui les intéressent; ils ne dédaignent pas en revanche d'utiliser des services qu'ils n'ont

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pas payés. Les riches préfèrent gérer entre eux les services de voisinage, tel que l'école, tout en utilisant dans leurs migrations alternantes le réseau routier de la commune-centre. Celle-ci, par la puissance de son Étatprovidence, attire au contraire les quartiers pauvres qui ne demandent qu'à s'y agglomérer. Ainsi de plus subtils mais non moins pervers spillovers développent des déséquilibres qui ont conduit, lorsqu'un certain niveau d'évasion fiscale fut atteint dans les années soixante-dix, à la crise des grandes villes des États-Unis. A défaut de pouvoir modifier les limites administratives, on peut au moins jouer sur les relations entre territoire communal et espace urbain: en diminuant la part de la commune-centre dans l'agglomération, soit par une expulsion d'une partie des habitants du centre, soit par une croissance de la banlieue, on s'assure une meilleure identité entre les habitants de la commune-centre et la population aisée capable de payer cher un sol concurrencé par les activités les plus demandeuses de centralité. C'est ce qui ressort d'une recherche menée sur la dynamique démographique et électorale des grandes villes françaises (Mingat et Salmon, 1986).Dans ce type de situation, l'action politique porte sur le partage d'une unité urbaine en évolution entre des unités administratives stables. Ce n'en est pas moins une recomposition politique de l'habitat.

2. «Un endroit bien », « un quartier sympa »
Considérons à présent la manière dont les habitants peuvent infléchir la dynamique du système politique (fig.9). Comme on l'a vu (cf p. 1), le fait qu'un individu habite là où il habite résulte de la condensation dans une identité spatiale de l'ensemble de sa réalité sociologique, économique, politique et biographique (et géographique, dans l'objectif et le subjectif), consistant dans la gestion des contradictions entre des modèles stratégiques à réaliser et un ensemble libertés/contraintes qui perturbe cette réalisation. L'action de l'individu se produit en deux temps. En choisissant de s'implanter (ou de maintenir son implantation) dans une aire donnée, il modifie marginalement la composition locale de l'habitat, de la société civile et de la société locale en général. Directement, en tant que partie prenante des processus de représentation politique, et indirectement, en modifiant, fût-ce de manière infime, la réalité locale globale, il joue donc un rôle dans la dynamique politique du lieu. Le sens de cet apport varie en fonction de la stratégie spatiale de l'individu, de sa manière de gérer son capital spatial d'habitat: est-ce une visée d'identification, par immersion, aux caractères déjà dominants de son futur lieu de vie, une ségrégation volontaire telle qu'on peut l'appréhender dans les villes d'Amé-

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25 Figure 9

Identité

sociale

individuelle

~ ~

Choix du logaœnt

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1--1
COnfiguration

I

l
Identité politique locale

d.1'''''''tat/

Soci6té civile locale

Forces politiques locales

rique du Nord? est-ce au contraire la recherche d'une hétérogénéité, {(ascendante» ou {(mixée », dont l'individu attend un bénéfice? ou est-ce enfin le hasard, c'est-à-dire une stratégie spatiale dont la résultante, compte tenu des différents enjeux qui la modèlent, est nulle? Seules des enquêtes individuelles pourraient nous aider à répondre à ces question, tant elles impliquent de plonger dans les profondeurs des {(conceptions de soi et du monde ».A défaut, on pourrait mesurer le degré d'homogénéité relative des habitants d'une localité. Mais ici le choix des indicateurs serait important, car l'intérêt consisterait à montrer comment la perception qu'ont les futurs habitants de la société locale influe sur leur choix. Cette influence ne se fait qu'à travers la définition de ce qu'est {(un endroit bien»; une telle définition peut mettre en valeur certains traits de la vie locale plus que d'autres, notamment sa configuration politique. Dans ce cas particulier, l'identité spatiale projette sa dimension politique comme critère discriminant : on choisit telle commune, telle agglomération parce que sa couleur

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politique conforte la représentation que l'on a de sa propre valorisation sociétale. Plus généralement cette manière de présenter l'action politique de l'habitant tend à prendre à revers le raisonnement écologique. Ce que Kevin R.Cox (1969) appelle relocation effects (effets de relocalisation) repose sur des analyses empiriques américaines de migrations inter - ou intrarégionales différenciées selon la couleur politique. Le résultat de ces déplacements est un changement des configurations des points de départ et d'arrivée, ce qui confinne si besoin est le caractère politiquement significatif des stratégies spatiales. Dans cet esprit, Philippe Dressayre (1980) a étudié la déstabilisation d'un système politique municipal par l'arrivée massive d'immigrants périurbains. Or, pour pertinente qu'elle soit, l'approche par l'amont ne peut être pleinement satisfaisante car elle implique, si on la pousse jusqu'au bout, une fixité absolue de l'espace politique local. Si l'arrivant ne fait qu'apporter ses idées venues d'ailleurs, on se demande comment on pourrait observer des évolutions rapides, voire des renversements des dynamiques politiques locales à l'inverse des mouvements nationaux. Le contre-exemple-type de cette approche est fourni par le retour des migrants siciliens vers leur région d'origione : Mattei Dogan (1966) montre que leur passage par le Nord les a mis en contact avec les idées communistes, qu'ils vont ramener avec eux dans le Sud: il n'y a pas eu seulement transfert, mais aussi mutation. On doit donc tenter d'expliquer ce phénomène massif de « contagion» apparente. Les études les plus diverses (Taylor et Johnston, 1979) montrent que partout les couches sociales minoritaires tendent à se confonner, davantage que leur comportement général n'y prédisposerait, à l'orientation politique majoritaire chez les majoritaires. C'est net en Grande-Bretagne: les ouvriers des quartiers de middle-classes votent conservateur, tandis que les petits-bourgeois des villes minières votent volontiers travailliste. C'est vrai aussi en France (Preteceille et Viet-Depaule, à paraître): dans quinze communes urbaines étudiées en 1983, les quartiers « bourgeois» des villes de gauche votent plus à gauche que les quartiers ouvriers des villes de droite. Ici j'ai déjà opéré un glissement en me référant à la couleur politique de la localité. Si ce ne sont pas « les mêmes ouvriers» dans un lieu et dans un autre, c'est peut-être d'abord par un choix spatial initial (self-selection), mais c'est ensuite, peut-on penser, parce que les individus une fois installés entrent en interaction avec la société locale et en particulier avec son système politique, ce que cherche à représenter la partie droite de la figure 9. C'est le point de départ des nombreux travaux sur le neighbourhood effect, l'effet de voisinage, qui correspond à la deuxième série d'actions politiques de l'habitant. Cette notion a d'abord eu une portée volontairement limitée. K.Cox (1969) évoque surtout deux processus liés à la proximité: la fréquentation

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