Loin des mégalopoles

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La plupart des travaux sur l'inégalité d'emploi entre hommes et femmes portent sur le salariat. Ce numéro voudrait analyser la vie urbaine, où le travail indépendant est la toile de fond économique.
L'image de ce foyer premier de la domination masculine en sort ambivalente, contrastée et multiple.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296379213
Nombre de pages : 275
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Cahiers du Genre n° 37

-

2004

Loin des mégalopoles
Couples et
travai I indépendant

Coordonné par Dominique J acques-J ouvenot et Pierre Tripier

Revue publiée avec le concours du Centre national de la recherche scientifique et du service des Droits des femmes et de l'égalité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan
KônyvesboIt 1053 Budapes~

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L. u. 14-16

L'Hannattan ltalia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

Kossuth

HONGRIE

Directrice de publication Jacqueline Heinen Secrétariat de rédaction Danièle Senotier Comité de rédaction Jacqueline Heinen, Helena Hirata, Éléonore Lépinard, Danièle Senotier, Pierre Tripier Comité de lecture Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Isabelle Bertaux-Wiame, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Anne-Marie Devreux, Jules Falquet, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Agathe Gestin, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Pascale Molinier, Liane Mozère, Marie Pezé, Roland Pfefferkorn, Josette Trat, Eleni Varikas, Philippe Zarifian Comité scientifique Christian Baudelot, Alain Bihr, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufinann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff Correspondants à l'étranger Carme Alemany (Espagne), Boel Berner (Suède), Zaza Bouziani (Algérie), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie) Abonnements et vente Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions à la rubrique « Abonnements)} en fin d'ouvrage Vente au numéro à la librairie L'Harmattan et dans les librairies spécialisées.
(Ç)L'Harmattan,
ISBN: 2-7475-7407-5

2004

ISSN: 1165-3558

Cahiers du Genre,

n° 37

Sommaire

Dossier

Loin des mégalopoles Couples et travail indépendant

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Dominique Jacques-Jouvenot et Pierre Tripier Introduction Isabelle Bertaux-Wiame Devenir indépendant, une affaire de couple Sylvie Guigon La femme du fromager. Le mariage: condition de sa professionnalisation Dominique Jacques-Jouvenot et Pierre Tripier Conquérir un statut pour les femmes d'artisans. Entretien avec Madame Roset Christophe Giraud Division du travail d'accueil et gratifications dans les chambres d'hôtes à la ferme Céline Bessière «Vaut mieux qu'elle travaille à l'extérieur! » Enjeux du travail salarié des femmes d'agriculteurs dans les exploitations familiales Annie Rieu Agriculture et rapports sociaux de sexe. La «révolution silencieuse» des femmes en agriculture Philippe Cardon Histoires de femmes, histoires de fermes. Chroniques comparées de l'Andalousie et de la Franche-Comté Florent Schepens L'entrepreneur, sa femme et leurs enfants: de la recherche de l'indépendance à son dénigrement Marie Gillet et Dominique Jacques-Jouvenot La dépendance dans l'indépendance

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Cahiers du Genre, n° 37

Document
191 Sara Helman et Tamar Rapoport Les Femmes en noir: la contestation de l'ordre du genre et de l'ordre sociopolitique israéliens

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Notes de lecture
Laura Lee Downs. L'inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l'industrie métallurgique en France et en Angleterre (Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard) - Bérengère Marques-Pereira. La citoyenneté politique des femmes (Éléonore Lépinard) - Jacques Maître, Guy Michelat (eds). Religion et sexualité (Anne-Marie Devreux) - Christiane Veauvy (ed). Les femmes dans l'espace public (Marylène Lieber) - Sara Arber, Kate Davidson, Jay Ginn (eds). Gender and Ageing. Changing Roles and Relationships (Agathe Gestin) - Claude Dubar. La crise des identités. Interprétation d'une mutation (Pascale Molinier) - Dominique FougeyrollasSchwebel, Hélène Rouch, Claude Zaidman (eds). Sciences et genre. L'activité scientifique des femmes. États-Unis, Grande-Bretagne, France (Danielle Chabaud-Rychter) - Martine Spensky (ed). Citoyenneté(s). Perspectives internationales (Pierre Tripier) Judith Butler. Le pouvoir des mots. Politique du performatif (Pascale Molinier)

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Compte rendu La prostitution, travail ou violence? Un point de vue sur la « Journée d'étude du GERS» (Hélène Le Doaré)

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Abstracts Auteur(e)s Les Cahiers du Genre ont reçu

Cahiers du Genre, n° 37

I ntrod uction

L'idée de ce numéro est venue d'un sentiment d'étrangeté ressenti en lisant un certain nombre d'ouvrages récents sur le travail féminin ou sur les rapports sociaux de genre dans le travail, souvent d'excellente qualité, mais s'intéressant exclusivement au travail salarié, comme si l'ensemble des positions relatives aux hommes et aux femmes se jouaient, sur le terrain du travail, dans le seul contrat salarial. Ce sentiment d'étrangeté vient de l'ouvrage le plus fameux, en France, de toute la littérature grise, Histoires de vie ou récits de pratiques? de Daniel Bertaux et Isabelle Bertaux-Wiame (1976). Ces auteurs montraient, il y a trente ans, chez les artisans boulangers, que la coopération de travail au sein du ménage était la condition de la survie économique de la microentreprise. Trente ans après, si l'entreprise familiale est toujours conduite par le genre masculin dans son écrasante majorité, elle survit de plus en plus en diversifiant ses sources de revenu. Elle abandonne

donc officiellementle modèlechrétienet bourgeois 1 de l'homme
pourvoyeur de revenus et de la femme gestionnaire de la maisonnée, pour un modèle plus proche des «familles symétriques»
2,

propre, jusqu'à aujourd'hui, aux catégories intermédiaires et aux cadres de la fonction publique; chacun a sa sphère de travail, l'épouse est salariée hors de la très petite entreprise ou y remplit
1 Sur la façon dont l'Église chrétienne a configuré le couple domestique qui a
survécu jusqu'au milieu du

2 Notion utilisée par Young et Willmott (1973). Première étude - à notre connaissance - qui analysait systématiquement les comportements de partage des tâches domestiques dans les milieux de cadres et de catégories intermédiaires dans les « quartiers de classe moyenne» de Londres.

xx.

siècle, voir Goody (1985).

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Dominique Jacques-Jouvenot

et Pierre Tripier

un autre rôle que le mari, et ce rôle est bien délimité. Un des indices de cette « marche vers la symétrie» peut être lu dans les taux de divorce qui étaient alors extrêmement faibles dans ces milieux, mais qui tendent aujourd'hui à rejoindre les moyennes nationales. En fait, l'observation des rapports dans le couple indépendant rafraîchit une grande tradition des études de genre, celle qui, derrière l'égalité et la différence entre sexes, montre que ce n'est pas seulement la femme subordonnée qui se profile, c'est aussi celle pour qui on structure le même type de travail, le même genre de tâches que dans le travail domestique. Ce labeur à séquences de courtes durées, souvent imbriquées, demande une grande disponibilité, des changements de registre, une capacité d'anticipation et d'organisation pour disposer de quelques heures à soi. Les compagnes des indépendants déploieraient des qualités professionnelles apprises dans la complexité du travail domestique, quel que soit le lieu de leur travail 3. Monique Haicault analyse cette situation grâce aux notions de « gestion de l'espacetemps» et de « charge mentale », deux éléments au bord de la rupture, selon elle, bien davantage dans l'univers féminin que dans celui du masculin: Pour nous, gérer le champ domestiqueet les composantesmatérielles du travail salarié, c'est surtout gérer des espaces et des temps, car la nouvelle réalité du travail domestique, c'est à la fois sa soumission aux temps, rythmes, horaires, localisation, distance aux lieux du travail salarié. C'est en retour son impact sur le travail professionnel saisi, par exemple dans le choix du lieu de travail toujours en balance avec le travail lui-même. [...] Pour assurer leur travail domestique [les femmes]prélèvent un maximum dans le travail salarié,. mais ce qu'elles gagnent à être bonne mère, elles le perdent en prime d'assiduité ou prime de mérite. [...] Rogner du temps sur le temps de travail salarié, au profit de lafamille, ne modifie en rien la structure des rapports sociaux qui semble se perpétuer dans ces pratiques. Travail de montage des pratiques, [...] pour lequel les femmes acquièrent au fil du temps une qualification sociale silencieuse et sans prix, la charge mentale de cette gestion très ordinaire nous parait
3 Chabaud-Rychter, Fougeyrollas-Schwebel et Sonthonnax (1985).

Introduction

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toujours au bord de la rupture. Pour peu qu'un des médiateurs sociaux [...j : temps, espace, argent et corps ne viennent se dérégler, pour peu qu'un événement de l'histoire familiale augmente cette charge, on observe immanquablement que les femmes y répondent, soit en jouant de leurs entrées-sorties de la scène professionnelle, soit en augmentant leur charge de travail domestique (HaicauIt 1984, p. 271-274). Quelle que soit la profession des uns et des autres, le modèle de la famille conjugale pèse aussi sur les formes d'interprétation des rôles respectifs de l'homme et de la femme et obère jusqu'à aujourd'hui une claire vision des rapports de genre. C'est ce qu'ont marqué les recherches notant jusqu'à quel point l'amour conjugal individuel pouvait entrer en contradiction avec l'épanouissement des potentialités féminines générales puisqu'il conduisait à accepter, au nom de la passion de l'autre et du désir de vivre en commun avec lui, le rétrécissement des possibilités d'action des compagnes. Née dans la période du romantisme naissant, exportée en France par l'Angleterre florissante, sanctionnée par l'Église chrétienne, la conjonction des trois K (Kinder, Kirche, Küche 4) indique bien la place que la bourgeoisie montante tendait à réserver à celle dont le destin était scellé par l'émotion et la passion: On ne peut [...j parler des dessous du travail sans parler des dessous de l'amour. On ne peut, non plus, remettre en question l'étroite définition masculine du travail (celle qui réduit le travail au travail rémunéré), ni la place qu'ils y occupent sans remettre aussi en question l'asymétrie des rapports amoureux. C'est en effet dans l'étonnante schizophrénie des hommes qui prétendent nous aimer individuellement alors qu'ils nous exploitent et nous oppriment collectivement, ainsi que dans la complicité de nos amours colonisés [...j. C'est au cœur même du désordre amoureux et des passions du corps que se joue, dans chacune de nos vies, cette partie d'échecs domestiques (Vandelac et al. 1985, p. 15). Dans les couples symétriques, la relation est davantage contractuelle et les droits à l'épanouissement professionnel de l'épouse sont davantage préservés. Mais cela ne conduit pas à

4 Enfants, Église, cuisine.

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Dominique Jacques-Jouvenot

et Pierre Tripier

penser qu'en d'autres matières les rapports doivent être équilibrés, symétriques ou séparés.
L'appartenance au groupe conjugal requiert toujours des renon-

cements afin que se forme le sentiment d'appartenance (Singly (de) 1984). En fait, ce schéma traditionnel a eu, chez les indépendants, tendance à se modifier. Ainsi, certains travaux montrent comment l'importance des relations commerciales et de gestion a bouleversé l'ordre patriarcal ancien, dans les microentreprises, éloignant la famille des indépendants du modèle traditionnel du père pourvoyeur de revenus et de la mère assistante. Ainsi, une recherche d'Alain Tarrius sur les compagnies de cars interurbains dans le sud de la France montrait comment l'augmentation de la fiabilité des autocars rendait seconde la tâche du mari, dont l'activité était liée au maintien des performances des véhicules; comment, en même temps, les activités commerciales et de services aux clients, qui avaient été dévolues aux épouses, s'étaient entre-temps développées et devenaient stratégiques pour la bonne santé économique de l'entreprise. Les critères commerciaux, présents dans la logique de l'épouse, l'emportaient alors sur les critères mécaniques, domaine du mari (Tarrius, Marotel, Peraldi 1988). * * * Où en est-on aujourd'hui? L'article d'Isabelle Bertaux-Wiame présente avec nuance les différentes positions dans lesquelles se trouvent maintenant les couples indépendants et ce qu'il en résulte en matière de relations dans les rapports qui, désormais, unissent, dans ces couples, un indépendant et un salarié. Le cas des fruitières du Jura, où seuls sont engagés des hommes mariés vient confirmer cette analyse (Sylvie Guigon). L'entretien avec Madame Roset nous rappelle, lui, les initiatives et batailles qui ont été nécessaires pour que les épouses d'indépendants puissent sortir du statut d'aide familiale pour conquérir une situation plus individualisée et protectrice. Enfin le panorama général tracé par Annie Rieu sur les femmes de chefs d'exploitation agricole vient opportunément compléter ce tableau.

Introduction

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D'autres articles mettent en scène non seulement les membres du couple, dont l'un au moins est indépendant, ils peignent aussi les attitudes de leurs ascendants, de leur voisinage, mais surtout de leur descendance, confirmant, dans l'agriculture, les notations que mobilise Isabelle Bertaux-Wiame pour l'artisanat: les mères poussant les enfants à sortir des contraintes du travail indépendant, alors que les pères rêvent de transmettre leur outil de production à un de leurs enfants (Florent Schepens, Philippe Cardon). Ils le font en variant les situations, mettant en scène tantôt des agriculteurs, tantôt des éleveurs ou des fromagers. La division du travail se lit dans la gestion des chambres d'hôtes comme dans celle de la ferme. Et les ruptures de style de vie provoquent des conflits dans la maisonnée (Céline Bessière, Christophe Giraud) mais sont en même temps le gage de la continuité de l'entreprise indépendante. Mais les travaux ici présentés ne se contentent pas de constats, ils évoquent aussi les projets et les conditions qu'il faut réunir pour qu'ils aboutissent. Ils peuvent remettre en cause ce qu'une vision trop mécaniste des effets différentiels du poids du passé pourrait laisser prévoir. L'article sur les réussites semblables des héritières de savoir-faire agricole et de celles qui viennent d'autres milieux (Marie Gillet et Dominique JacquesJouvenot) semble donner raison à ceux qui privilégient le projet sur la détermination. Et la comparaison entre la Franche-Comté et l'Andalousie (Philippe Cardon) nous éclaire sur des dynamiques distinctes mais, sans doute, convergentes. Au début des années 1960, un sociologue devenu depuis député constatait l'atténuation des séparations entre urbains et ruraux 5. Au milieu de cette décennie apparaissait le diagnostic d'Henri Mendras sur la fin des sociétés paysannes (Mendras 1967). Il semble que, malgré un exode massif correspondant à la croissance de l'industrie et des services, l'habitat rural reste stable. Mais ce monde rural, avec ses habitudes de relative autonomie dans le travail, reste le lieu des mises à son compte et des

5 Yves Tavernier (1965) reprenait une partie des contributions présentées au premier congrès de la Société ftançaise de sociologie qui eut lieu en 1963.

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Dominique Jacques-Jouvenot

et Pierre Tripier

transmissions patrimoniales 6. Cependant il s'est urbanisé et salarié. Comme dans d'autres situations historiques, le changement est venu subrepticement, par les femmes (Tripier 1998). D'où l'importance historique, sociologique et philosophique de comprendre les transformations des couples indépendants que ce numéro cherche, modestement, à éclairer. Dominique Jacques-Jouvenot et Pierre Tripier
ENTREPRISE D'ENTREPRISE TRANSMISSION FAMILIALE MODÉlE TRAVAil INDÉPENDANT COUPLE CRÉATION FAMILIAL GÉNÉRATIONS SUCCESSION DU PATRIMOINE - GESTION -INDÉPENDANCE ÉCONOMIQUE

Références

Bertaux Daniel, Bertaux-Wiame Isabelle (1976). Histoires de vie ou récits de pratiques? Méthodologie de l'approche biographique en sociologie. Paris, rapport CORDES. Chabaud-Rychter Danielle, Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Sonthonnax Françoise (1985). Espace et temps du travail domestique. Paris, Méridiens-Klincksieck « Réponses sociologiques ». Goody Jack (1985). L'évolution de la famille et du mariage en Europe. Paris, Armand Colin. HaicauIt Monique (1984). « La gestion ordinaire de la vie en deux ». Sociologie du travail, n° 3. Mendras Henri (1967). La fin des paysans,' innovations et changements dans l'agriculturefrançaise. Paris, SEDEIS« Futuribles ». Singly (de) François (1984). « Accumulation et partage des ressources conjugales. La place du travail professionnel de la femme mariée dans les représentations de l'échange domestique ». Sociologie du travail, n° 3. Tarrius Alain, Marotel Geneviève, Peraldi Michel (1988). L'aménagement à contretemps. Nouveaux territoires immigrés à Marseille

et à Tunis. Paris, L'Harmattan.

6 Structurellement, la nécessité pour les parents de trouver le maître d'apprentissage de leur fils, suppose une interconnaissance difficile à rencontrer dans le milieu urbain.

Introduction

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Tavernier Yves (1965). « Les forces syndicales et politiques devant le problème du foncier ». ln Reynaud Jean-Daniel (ed). Tendances et volontés de la société française. Paris, SEDEIS. Tripier Pierre (1998). « Une sociologie pragmatique ». Préface à Thomas William L, Znaniecki Florian. Le paysan polonais en Europe et en Amérique. Récit de vie d'un migrant (Chicago, 1919). Paris, Nathan. Vandelac Louise (ed) (avec Belisle Diane, Gauthier Anne, Pinard Yolande) (1985). Du travail et de l'amour. Les dessous de la production domestique. Montréal, St-Martin. Young Michael, Willmott Peter (1973). The Symmetrical Family. A Study ofWork and Leisure in Western London. London, Routledge / Kegan Paul [rééd. (1980). Penguin Books].

Cahiers du Genre, n° 37

Devenir indépendant,

une affaire

de couple
un artisan? À son épouse

À quoi reconnaît-on

Isabelle Bertaux- Wiame Résumé
Tout passage du salariat à l'indépendance est un pari sur l'avenir. Majoritairement le fait d'hommes, l'installation artisanale se caractérise par une mobilisation de l'entourage et plus précisément par celle des conjointes. En articulant étroitement dans les pratiques sphère familiale et sphère professionnelle, cette modalité conjugale fait l'originalité de ce milieu. Saisir sa complexité implique de s'interroger sur le sens de l'installation non seulement pour l'homme de métier mais aussi pour son épouse. Nous identifions ici trois modalités de participations féminines à l'installation, trois modalités de division sexuelle du travail: le couple de travail, le couple conjugal et le couple professionnel. Ces configurations évoluent selon les moments du parcours, entre la mise à son compte et la transmission d'un bien doté d'une double valeur marchande et patrimoniale.
ENTREPRISE FAMILIALE ARTISANAT COUPLE DIVISION SEXUELLE DU MOBILITÉ SOCIALE INSTALLATION SUCCESSION - AUTONOMIE PROFESSIONNELLE

TRAVAIL

-

Entre un informaticien frais émoulu des écoles qui crée sa société de services aux entreprises et un artisan boulanger qui se met à son compte après quelques années de salariat, la différence paraît grande mais, du moins dans la démarche, le sens de l'investissement nourri par le projet de se mettre à son compte se retrouve dans une même volonté de tirer un meilleur profit de

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Isabelle Bertaux- Wiame

ses compétences professionnelles en s'installant qu'en restant salarié. Autre contrainte partagée par tous les indépendants, la gestion administrative et financière à prévoir, les dossiers à monter, le lieu de travail à trouver, sans oublier la mobilisation de ressources personnelles dans la perspective des heures supplémentaires : « On ne compte plus» quand on est à son compte. Tout passage à l'indépendance reste un pari sur l'avenir. Pourtant, dans ce même cadre, entre l'informaticien et le boulanger, une différence d'importance: la mobilisation éventuelle du conjoint. Dans les entreprises du tertiaire, comme dans les professions libérales, cette mobilisation n'est pas toujours nécessaire, elle peut être largement compensée par des associations, des cabinets de groupe qui permettent notamment de partager les risques et les charges. Tout autre est la conjoncture qui sert de cadre à la mise à son compte d'un artisan commerçant: la mobilisation de son entourage est souvent indispensable et, prioritairement, celle de son épouse. Cette «nécessité» de l'appui de la conjointe apparaît comme un point nodal dans le processus de l'installation artisanale, même si cet appui peut se traduire par des pratiques très différentes de la part des femmes, allant d'un extrême à l'autre: travailler à plein temps avec son mari ou soutenir son moral en « assurant» sur tous les autres plans, notamment le domestique, en passant par des modalités plus nuancées de la prise en charge de l'aspect gestion, des commandes et autres pratiques d'aide de nature professionnelle... C'est bien cette modalité conjugale mise en œuvre dans l'entreprise qui apparaît comme spécifique des artisans. C'est dans ces milieux que l'imbroglio des liens, liens de conjugalité et liens de travail, est le plus intéressant à observer, même si les modalités sont variables dans le temps et selon les secteurs. Majoritairement l'installation est le fait d'hommes, nous parlons donc ici de la participation des conjointes à la création de ces petites entreprises artisanales 1. Si, dans cet article, nous
1

70 % des entreprises nouvellement créées n'ont aucun salarié (Enquête SINE-

SIRENE-INSEE 1998). Le créateur d'une très petite unité s'appuie sur la mobilisation d'aides familiaux qui sont un membre de la famille généralement. Dans 88 % des cas, il s'agit de fait de sa conjointe qui prend en charge la partie commerciale de l'activité, le secrétariat ou la gestion ou les trois à la fois... (INSEE, Enquête Emploi 1999).

Devenir indépendant,

une affaire de couple

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nous intéressons principalement aux épouses d'artisans, c'est

parce qu'une telle configuration est la plus fréquente 2. En effet,
si on compte qu'un indépendant sur huit est secondé par un aide familial, ce pourcentage se concentre massivement dans l'artisanat et le commerce et le plus souvent cet aide familial est l'épouse. La reconnaissance de la participation de ces épouses à l'entreprise de leur mari s'est beaucoup améliorée sur le plan de la protection et des droits sociaux sans pour autant que leur soient reconnues des qualifications permettant d'évaluer leur employabilité sur le marché du travail. Devenir indépendant est d'abord un projet de mobilité professionnelle qui va du simple auto-emploi à la création d'entreprise, projet qui renvoie à une attente de mobilité sociale. Certaines entreprises aujourd'hui florissantes ont très souvent démarré comme de très petites entreprises. Toutes ne portent pas les mêmes ambitions de développement et n'ont pas un potentiel d'employeur. Au contraire, certaines ont la simple ambition de se maintenir à un niveau d'équilibre, satisfaisant de leur point de vue, entre un rendement économique - les revenus - et une gestion « familiale» de l'équipe de travail. Cette référence au groupe familial incluant, s'il y a lieu, des salariés, masque évidemment les inégalités de statuts de ceux qui y travaillent, notamment entre les époux. C'est le lien conjugal qui tient lieu de contrat de travail, et, même si juridiquement des droits lui sont reconnus, c'est comme épouse que la conjointe travaille dans l'affaire familiale. L'égalité de fait masque une inégalité de statut qui apparaît clairement lorsque l'indivision familiale, de règle chez les artisans, est rompue. Ces futurs artisans apprennent à élaborer leur projet d'installation en même temps qu'ils font l'apprentissage de leur métier. Leur projet tire sa légitimité de leur savoir-faire professionnel. Mais l'on ne peut réduire le passage à l'indépendance à la seule démarche de l'individu en recherche d'une meilleure re230 % de créateurs d'entreprise sont des femmes. Ce pourcentage n'est pas si modeste mais la concentration dans des très petites entreprises (l'auto-emploi) et des secteurs précis avec une clientèle de proximité rend ce chiffre peu représentatif d'une présence féminine significative au sein des groupes professionnels.

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Isabelle Bertaux- Wiame

connaissance, sociale et financière, de ses compétences professionnelles. Pour réussir, ce parcours professionnel s'appuie sur la mobilisation du couple conjugal. Une telle lecture permet d'éviter une double réduction analytique: faire du passage à l'indépendance la conséquence unique résultant du seul champ de forces économiques et d'emploi, sans prendre en compte la dimension privée du projet et le sens qu'il prend dans le cadre familial et plus précisément conjugal. De l'autre, le risque tout aussi grand de ne voir dans la (con)fusion conjugale de l'installation, qu'une absorption simple de l'énergie de la conjointe transformée en aide familiale au profit d'une affaire dirigée par son mari. Ces deux dimensions de l'analyse sont cependant à tenir ensemble. Il s'agit de mettre en évidence, derrière la conviction des hommes, le sens de l'adhésion de leurs épouses, qui, en retour, tentent de redéfinir, dans le meilleur des cas, leur place et leur rôle dans cette aventure qui, avant d'être professionnelle et individuelle, est surdéterminée par la production d'une position sociale collective du groupe familial se construisant dans la durée. En effet, c'est parce qu'existe de façon dominante un projet de mobilité sociale - dont l'ambition est variable et peut rester modeste - pour eux-mêmes et pour leur famille, que se mobilise à cette génération le couple, le déterminant à investir intensément le secteur artisanal perçu comme voie de mobilité sociale. C'est parce que l'installation a ce sens très fort de mobilité sociale et d'amélioration des conditions de vie que les conjointes peuvent difficilement résister à la pression de leur mari qui finit par les convaincre de tenter l'aventure ensemble. Trois modes de participation féminine peuvent être identifiés. Le premier renvoie à un mode traditionnel qui implique dès le départ l'épouse sans laquelle le mari ne pourra envisager de changer de statut. C'est le cas où l'artisanat se double d'une activité commerciale. La boulangerie artisanale, encore aujourd'hui, en est une illustration exemplaire. Plus généralement, le petit commerce alimentaire de quartier mobilise le couple conjugal à des fins de production marchande. La construction du mode de conjugalité relève alors autant des logiques professionnelles que des logiques relevant de l'intime et des valeurs du privé. Dans cette configuration, on peut avancer que la construction

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une affaire de couple

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des positions professionnelles qui est une affaire de famille pour

les femmes 3 l'est tout autant pour les hommes.
Contrairement à ce premier mode de participation où l'épouse occupe une fonction clairement identifiée, le second mode place la participation féminine davantage dans l'ombre de la division sexuelle du travail. L'installation s'appuie alors sur la prise en charge quasi exclusive des tâches familiales et de la vie privée par l'épouse, libérant ainsi l'artisan de tout souci domestique. Ce dernier peut alors consacrer les heures nécessaires à son travail de production et au développement de l'entreprise. Cette configuration ne concerne donc pas spécifiquement le milieu des indépendants. Cependant, la partition du travail entre les époux dans le cas des métiers artisanaux est loin d'être totale. La porosité entre les sphères privée et professionnelle existe pour les épouses dans la mesure où elles participent, de façon irrégulière, à la gestion de l'entreprise de leur mari, voire même au travail de production. Loin d'être occasionnelle, cette aide constitue pour l'entreprise un élément de flexibilité indispensable car non substituable à un poste salarié. Ici, la complémentarité des pratiques conjugales et professionnelles s'incarne à la fois dans la division sexuelle du travail et dans un rapport commun mais inégal à l'entreprise. Un troisième mode tend peu à peu à émerger dans ces milieux indépendants: le passage du salariat à l'indépendance de l'un des conjoints s'appuie sur le salariat de l'autre. Le salaire assure une régularité de revenus qui offre une garantie à l'entreprise lors de périodes de fragilité économique. Cela n'exclut pas pour autant la participation de l'épouse salariée, notamment lors du démarrage de l'entreprise. L'épouse a non seulement une vie professionnelle propre mais elle assure pleinement les tâches domestiques et familiales car elle ne peut attendre d'un mari qui se met à son compte une aide sinon très occasionnellement. De surcroît, il lui arrive de s'occuper de certaines tâches liées à l'entreprise, par exemple administratives. Plus clairement encore que dans les deux premiers modes de participation, c'est une aide de nature conjugale qui est apportée au mari et moins une aide au professionnel. La dimension symbolique
3 Sur cette question, voir Bloch, Buisson, Mermet (1989).

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Isabelle Bertaux-Wiame

du soutien féminin, masquée ailleurs par des considérations plus matérielles ou pratiques, prend ici tout son sens dans la relation conjugale d'interdépendance affective. Pour autant, la visée reste commune: construire pour le couple et pour la famille un meilleur statut social. Ces modes de participation évoluent au fil de la trajectoire suivie par l'entreprise et produisent des configurations de couple qui, loin d'être figées, peuvent se transformer et prendre un sens nouveau. L'installation constitue un moment particulièrement révélateur de l'option que va adopter le couple dans cette période cruciale. L'évolution ultérieure du parcours du couple gardera l'empreinte de ce moment initial, même si rien n'est joué par avance et que les positions des conjoints vont évoluer au regard de la dynamique de l'entreprise. Le moment où la question de la transmission de l'entreprise (quelle qu'en soit la forme concrète, il s'agit toujours de transmettre le potentiel d'une clientèle à laquelle peuvent s'ajouter des biens d'équipement ou immobilier) se pose, en fin de vie active, est un autre moment révélateur des enjeux qui ont sous-tendu la construction de la double trajectoire, celle de l'entreprise et celle de la famille. Ce moment est anticipé de longue date: c'est un objectif logique qui s'inscrit dès le premier instant de la mise à son compte et va orienter le développement de l'entreprise. La vision du couple peut se révéler alors moins homogène et trahir ainsi les donnes particulières que chacun des conjoints a investies au cours de sa vie, au double niveau objectif et subjectif.
Couple conjugal, couple de travail : un modèle traditionnel qui perdure Lui - Je me suis installé, euh je veux dire marié cette année-là Elle - En épousant mon mari, j'ai également épousé son métier Si le paysage du commerce urbain s'est modifié et ce groupe professionnel beaucoup diversifié, les conditions d'installation et de maintien des boulangeries de type artisanal restent encore aujourd'hui étonnamment comparables à ce qu'elles étaient

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hier. En particulier, la présence du couple de boulangers dans l'entreprise. Sans la participation active des femmes de boulangers, le processus d'installation serait caduc depuis longtemps. C'est parce qu'il y a encore aujourd'hui une catégorie professionnelle - des ouvriers boulangers - pour succéder aux artisans qui veulent céder leur fonds que la boulangerie artisanale existe et constitue un secteur dynamique. Mais c'est également parce qu'il existe des épouses capables d'abandonner une part de leur autonomie personnelle pour travailler aux côtés de leur mari comme boulangères. D'autres organisations sont possibles: des gérances, des franchises, des petites entreprises avec salariés, une dissociation des lieux de fabrication et des lieux de vente... mais la nature des investissements n'est pas la même et là où les boulangeries artisanales survivent et se développent en tant qu'entreprises familiales, le processus de mise à son compte perdure et la présence de l'épouse continue d'être requise. La constitution d'un bien patrimonial est en cause et la réussite de l'entreprise dépend de cet investissement conjugal. Cette configuration se retrouve à l'identique dans d'autres secteurs de l'alimentation, le bâtiment et d'autres métiers artisanaux et commerciaux. Ces artisans viennent majoritairement du monde ouvrier et sont passés par l'apprentissage de leur métier dans des entreprises de petite taille. C'est pour eux la voie promotionnelle - la seule possible pour continuer à exercer leur métier - qui devient une référence indépassable. On apprend le métier et, dans le même temps, on se promet qu'un jour on sera «patron» à son tour (Bertaux-Wiame 1982b). Se déclarer comme ouvrier boulanger lorsqu'on a entre 20 et 30 ans reste un statut estimable car porteur d'un potentielse mettre à son compte - encore réalisable. Passé un certain seuil biographique, le projet cesse d'être crédible et réalisable. Les rares installations qui se font au-delà sont le fait de parcours atypiques et ne rendent pas compte de la dynamique de l'ensemble de la profession. Le temps de la mise à son compte Pour s'installer, il faut trouver un fonds à reprendre, c'est-àdire trouver un artisan boulanger n'ayant pas d'enfants à qui le transmettre, trouver les fonds financiers, et avoir une épouse « capable» et prête à faire le métier de boulangère. Ces trois

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conditions trouvent leurs modalités propres dans d'autres secteurs et ces milieux professionnels régulent au niveau collectif les conditions nécessaires à la reproduction de la profession. Pour la boulangerie, cela passe par la circulation de fonds économiquement viables entre les générations de patrons et d'ouvriers de métier, par des crédits appropriés. Mais pour ce qui est de l'épouse, c'est à l'ouvrier boulanger de la trouver et de la convaincre que le pari fait sur l'avenir vaut la peine, c'est-à-dire vaut l'abandon de sa propre trajectoire. Ce n'est pas seulement un homme de métier qui reprend un moyen de production, c'est un couple conjugal qui s'installe et qui va travailler ensemble, chacun dans son espace: le fournil au boulanger, la boutique à la boulangère. Installation et mariage se présentent dans un même mouvement et les déclarations mises en exergue illustrent bien la simultanéité et les co-occurrences d'événements caractérisant la période de l'installation, comme ce fut le cas pour ce couple qui «tient» depuis une dizaine d'années une boulangerie dans une petite ville de province. Après une fréquentation intense de quelques mois avec celle qu'il considère comme sa future femme, ce jeune homme met au pied du mur sa fiancée: On vient de meproposer unfonds intéressant... ilfaut se décider
rapidement.

Ouvrier boulanger depuis trois ans et impatient de devenir son propre patron, Alain voudrait accepter tout de suite mais il n'est pas encore marié. Or, la jeune femme travaille dans une usine de sandales et son ancienneté lui permet d'aménager des horaires compatibles avec une activité artistique de danse qui lui tient très à cœur. Ainsi interpellée, quel choix lui laisse vraiment son fiancé? Refuser pour continuer une activité divertissante mais sans avenir et ainsi être cause du renoncement d'Alain ? Ou le suivre, c'est-à-dire faire confiance à sa capacité de se «faire une situation », pour lui-même mais aussi pour elle-même? Les termes du dilemme ne sont pas à égalité et, devant la force de conviction de son fiancé, Alice ne peut qu'accepter de partager sa vie, conjugalement comme c'était déjà prévu mais en avançant la date du mariage, familialement avec les enfants qu'ils se

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sont promis d'avoir, et professionnellement en acceptant non seulement de «tenir» avec lui cette boulangerie mais aussi de s'impliquer pour la développer. Les raisons subjectives que sont les sentiments amoureux qui peuvent unir les deux jeunes gens jouent mais resteraient à la marge de leur efficacité si une constellation d'événements ne venait dessiner un avenir enviable pour le couple. C'est pourtant au nom de la relation amoureuse et de son actualisation matrimoniale qu'Alice va s'engager dans un projet qu'elle n'avait ellemême pas formulé ni même pensé et qui va décider de sa vie sur une durée longue: Je ne pouvais quand mêmepas l'empêcher de réalisersonprojet
et le laisser ouvrier toute sa vie.

Cette appréciation se fait à l'aune de l'estimation faite de ses propres chances professionnelles qui intègre les inégalités entre hommes et femmes pour l'accès à l'emploi et la construction différenciée de leurs parcours professionnels. À ces appréciations objectives, s'ajoute une estimation collective, intériorisée individuellement, de la dimension professionnelle comme impératif dominant essentiel à l'identité masculine et secondairement déclinée au féminin. La comparaison implicite que fait Alice de son propre avenir professionnel comparé à celui de son mari ne tient pas devant la force instituée des rapports sociaux de sexe dans les mécanismes d'attribution et de représentation des valeurs sociales. De milieux modestes, ces jeunes femmes ont souvent un niveau de scolarité plus élevé que leur conjoint mais elles ont conscience de leur faible employabilité sur le marché du travail, le projet familial pouvant d'ailleurs constituer une alternative au projet professionnel. Au moment de se marier, la plupart sont salariées, vendeuses, ouvrières d'usine... Elles savent que leur situation professionnelle est fragile et c'est la concomitance des arguments mobilisés dans le registre professionnel comme dans celui du privé par les futurs artisans boulangers qui les convainc d'accepter le projet de leur mari. De leur implication« passive» ou « active» dépend, autant que de I'habileté de l'artisan à faire du «bon pain », le développement de l'entreprise et de faire de cette aventure professionnelle une réussite sociale.

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Survivre et se maintenir comme indépendants Devenir indépendant est une affaire de mobilisation intense sur une courte période. Rester artisan se joue dans la durée. Il faut se maintenir mobilisé face à un quotidien routinier comme à des fluctuations commerciales. La flexibilité de l'investissement du couple permet cette adaptation continue, comme ce couple de boulangers qui a pu maintenir son entreprise trois années durant alors que la clientèle avait littéralement fondu par suite d'importantes rénovations du quartier. C'est parce qu'ils travaillaient à deux sans compter leurs heures ni leur énergie avec la charge salariale d'un seul ouvrier qu'ils ont pu faire la soudure et traverser ces temps commercialement difficiles. Les femmes sont devenues boulangères par mariage, à elles maintenant de montrer leur efficacité dans le travail et l'organisation de la boutique 4.Lorsque la boulangerie devient rentable, l'entreprise peut se développer en restant dans le même cadre artisanal ou bien opter pour une dynamique plus volontaire. Ces évolutions infléchissent les formes de participation des épouses en inscrivant leur activité dans des configurations de nature différente. L'évolution la plus fréquemment observée est le développement d'une plus grande autonomie professionnelle de la boulangère au sein du couple: l'activité commerciale est appropriée autant au nom de la conjugalité qu'au nom d'une expérience de métier acquise. Cette jeune femme, contrairement à la situation initiale d'Alice, exerçait un métier qualifié dans la fonction publique lorsqu'elle fait connaissance d'un boulanger salarié dans une grosse entreprise. Devant la ferme résolution de son mari de se mettre à son compte, elle se met en disponibilité et travaille dans la boulangerie, le temps pour l'entreprise de trouver son rythme de croisière. Elle comptait ensuite reprendre son métier. Il s'agissait d'une boulangerie avec un potentiel commercial important que le mari très entreprenant a rapidement développé. La présence, au demeurant efficace de l'épouse, est devenue au fil du temps indispensable et difficilement remplaçable par un ou une salariéee). Elle ne peut donc quitter sans mettre en péril
4 Sur le processus de socialisation des boulangères, voir Bertaux-Wiame (1982a).

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l'équilibre à la fois du couple et de l'entreprise. Bien que fière de sa situation, elle avoue une certaine nostalgie car «plus ça
va, moins ce sera envisageable de reprendre mon ancien métier ».

Avec l'entreprise, c'est aussi une organisation familiale qui s'est mise en place pour pallier le peu de disponibilité de la mère auprès de ses enfants. Elle tient un poste à part entière, celui de la caisse, mais assume aussi la responsabilité de l'organisation de la boutique et de sa bonne marche commerciale. La dimension professionnelle construit maintenant les liens conjugaux tout autant que la dimension affective et familiale. Elle n'est plus là pour aider son mari à réaliser son projet mais bien comme professionnelle - sans le statut juridique - pour faire marcher une affaire commune où ses intérêts sont maintenant étroitement associés avec ceux de son mari. L'indivision ainsi consolidée ne se laisse pas facilement rompre. L'arrangement conjugal se nourrit de l'arrangement de travail et la rupture dans un registre ou dans l'autre peut fragiliser l'ensemble. Le couple trouve ainsi sa légitimité dans cet enchevêtrement des liens. Un boulanger sans son épouse ne reste pas artisan. Paradoxalement, il est plus facile pour une boulangère, restée seule, de continuer à diriger son affaire que pour un boulanger. Cette boulangère devenue veuve et souhaitant poursuivre son activité a embauché un chef de production 5 au fournil tandis que cet autre boulanger a mis immédiatement en vente son fonds lorsque sa femme l'a quitté en demandant le divorce 6. Le paradoxe de la boulangère: une évolution croisée du couple Plus la vie de l'entreprise s'avance dans le temps, plus le travail prend de l'importance à la mesure du développement de la partie commerciale de l'entreprise et plus la présence de la
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Ils se sont mariés un peu plus tard, reconstruisantainsi le double lien du

couple artisanal. 6 En cas de divorce,

des procédures juridiques reconnaissent à l'épouse sa participation à la valorisation de l'entreprise. Mais la vente n'est pas due à cette obligation financière. C'est la double rupture, conjugale et professionnelle, du couple qui la détermine. L'enregistrement de ces divorces est statistiquement difficile et certainement sous-estimé pour ces milieux où souvent la reconversion professionnelle se fait par anticipation de la séparation: lorsque le divorce est prononcé, le couple n'a plus le statut d'artisan ou de commerçant.

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« patronne» symbolise la bonne santé de l'entreprise, mais aussi plus ses heures de travail deviennent incompressibles: longs horaires d'ouverture, présence continue, tenue soignée, amabilité, etc. Par contre, le boulanger est en position de se faire remplacer au fournil. Il peut alors se spécialiser dans des produits spécifiques, la viennoiserie, et devenir polyvalent ainsi que le commente ce boulanger: « Oh, maintenant je ne suis qu'un bouche-trou» avec modestie et fierté car c'est là un signe de réussite. Il surveille le travail de production mais, s'il y a des absents, il doit être prêt à« mettre la main à la pâte ». Arrivés à ce stade, ces artisans ont souvent leurs après-midi libres pour s'informer sur la profession en allant à des réunions syndicales, ou pour toute autre activité... «Moi, je suis rivée à ma caisse », se plaint cette boulangère, en jetant un regard de propriétaire heureuse sur sa boutique pimpante:
C'est toutjuste sij'arrive à m'éclipser pour aller chez le coijftur... mais c'est indispensable quand on tient une boutique, on se doit

d'être bien mise... La reconnaissance du travail des épouses est à ce prix. Cependant, un développement de plus grande ampleur peut conduire à un changement de statut juridique de l'entreprise et donc à en modifier le cadre artisanal, par exemple si des associés viennent rejoindre le couple pour travailler mais aussi pour investir des capitaux. L'équipe de travail va se structurer selon des principes hiérarchisés et des définitions strictes de postes. C'est objectivement une reconnaissance professionnelle dans la mesure où les épouses vont bénéficier d'une protection sociale propre liée à leur statut de salariées. Dans le même temps cependant, sur un plan plus subjectif, c'est la fin de la complémentarité du couple. Ainsi, une boulangère très active depuis le début de l'installation s'est sentie marginalisée dans une affaire qui était entre temps devenue une importante affaire commerciale. Ce qu'elle gagnait en reconnaissance objective et statut professionnel, elle le perdait en reconnaissance sociale et prestige dans une fonction clé: elle avait en quelque sorte perdu sa visibilité stratégique de « femme du patron ». Cette reconnaissance professionnelle n'apporte pas un véritable atout sur le marché du travail car, contrairement au mari

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qui peut continuer à se prévaloir d'un métier, les boulangères, désignées ainsi par dérivation, restent tributaires d'un emploi maison. Tant que le lien conjugal n'est pas mis en péril, la question peut ne jamais se poser. Mais l'évolution même des entreprises entraîne parfois des changements qui mettent au jour la vulnérabilité de la condition faite aux femmes qui travaillent aux côtés de leur mari. Cette boulangère a connu auprès de son mari des années de travail intense mais le résultat est là: une entreprise plus que florissante. Elle se retire de l'équipe de travail à l'occasion d'une réorganisation importante de la production boulangère. De nouveaux contrats sont pris avec de grosses sociétés et la production leur est livrée directement. Ce changement d'orientation s'est accompagné d'une augmentation du capital et de l'entrée d'un fils dans l'affaire en tant que gestionnaire. Non seulement Brigitte ne trouvait plus véritablement sa place dans ce nouveau cadre mais la réussite professionnelle de son mari devait se traduire socialement par une épouse au foyer « n'ayant plus besoin de travailler », les revenus de l'entreprise suffisant largement aux besoins de la famille. Crucial pendant la période de démarrage, le soutien conjugal peut perdre au fil du temps de sa pertinence et de sa légitimité. Le risque existe donc pour les épouses, qu'elles le souhaitent ou non, d'être démises de leurs fonctions au nom de cette même réussite commerciale à laquelle elles ont participé. Il est difficile d'analyser de façon unilatérale le sens de cette sortie du milieu professionnel car il est étroitement dépendant de l'état des relations conjugales et du moment biographique où cela se décide. Du point de vue du mari, son épouse a maintenant « la
chance de pouvoir se reposer, repos bien mérité après des années

de travail... de galère... à la caisse du magasin... ». Du point de vue de Brigitte, cela pourrait signifier une sorte de relégation dans la mesure où ce boulanger en même temps que de réussir en affaires découvrait les voyages lointains qu'il pratique sans son épouse, laquelle «ne saurait pas voyager, ce n'est pas dans son goût... ». La mobilité sociale d'un couple ne se fait pas nécessairement au même rythme pour chacun des conjoints. Par une socialisation différente, ce boulanger qui s'est frotté à d'autres milieux et brasse maintenant des affaires importantes prend le

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risque de laisser « sur place» son épouse qui, « rivée à sa caisse », n'a pu évoluer en même temps et «découvrir» de nouveaux horizons. Par ces glissements de places au fil du temps, l'indivision artisanale perd de sa force face à un processus d'individualisation professionnelle et le lien conjugal ne reste pas indemne de ces évolutions: il peut s'en trouver renforcé ou fragilisé.
L'archétype du mode conjugal: l'un « travaille» et l'autre « pas»
Heureusement que mon épouse est là !

À l'inverse de ceux qui associent artisanat et commerce, d'autres secteurs indépendants ne mobilisent pas nécessairement le couple sur les lieux de travail. Bon nombre d'artisans exercent un métier en solitaire parfois avec un ouvrier ou un apprenti. Ce que leurs épouses vont en premier lieu apporter, c'est du temps. Dans ce modèle, elles assument entièrement les activités domestiques et familiales, même si, dans le meilleur des cas, la charge mentale est aussi partagée par leur mari. Ce mode séparé du conjugal et du professionnel n'est pas une caractéristique des milieux indépendants mais tout au contraire renvoie plus généralement à la société salariale. Cependant, par leur organisation temporelle - moindre séparation des temps de travail et du hors travail - et spatiale - confusion éventuelle des domiciles et des lieux de travail -, ces milieux contribuent paradoxalement à maintenir une division sexuelle du travail au plan domestique plus tranchée, moins négociable dans le couple, que dans d'autres configurations salariales. En effet, le partage entre le travail productif et reproductif est ici une condition de la mise à son compte et de la survie de l'entreprise, l'inactivité professionnelle féminine pouvant découler de cette contrainte. Dans ce modèle, le couple conjugal n'est donc pas directement convié à devenir un couple de travail. Cependant, l'existence de ces petites entreprises qui démarrent au domicile - et parfois y restent - dans l'attente d'un local indépendant dépend partiellement de la capacité des conjointes de se mobiliser, surtout dans les débuts. En effet, le démarrage d'une

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entreprise artisanale est toujours hasardeux. Se constituer une clientèle fiable prend du temps. Organiser la production peut être une tâche qui se révèle plus complexe qu'il n'y paraît car cela inclut la gestion administrative de l'entreprise, aussi modeste soit-elle. Les artisans achoppent souvent sur ce qui ne relève pas directement du métier qu'ils connaissent bien. Les épouses, par leur soutien moral et leur aide pratique, vont se révéler des auxiliaires précieuses au nom d'une solidarité conjugale en assumant une partie de la gestion, les contacts avec la clientèle, quelques tâches simples de production. Un soutien conjugal sans faille Ce couple, où Martin est artisan bijoutier et Miranda femme au foyer, mère de deux enfants, est à cet égard représentatif de ce mode qui est plus un mode de mobilisation conjugale qu'un mode de participation au travail productif. Martin a d'abord appris son métier de bijoutier à l'école puis s'est perfectionné auprès d'un artisan spécialisé dans l'horlogerie. Le jeune homme travaillait encore comme salarié lorsqu'il a fait la connaissance de sa future femme. Sans qualification professionnelle particulière, Miranda travaillait alors chez son père dans la petite entreprise familiale de maçonnerie où son frère était également employé. Elle y a vite appris à gérer fournisseurs et clients, établir des devis, émettre les factures. Elle sait ce qu'est l'artisanat et se mettre à son compte: Mon père avait monté une affaire, il a travaillédur... je n'ai pas connu beaucoupde loisirs...je connaisàfond ce que c'est, c'est
un autre genre de vie.

Elle comprend que, pour gagner à peu près correctement sa vie et celle de sa famille, son mari devra prendre le même chemin que son père. Lorsque, près de leur immeuble, un local se libère, Martin, avec l'accord de sa femme, réalise enfin son idée et s'installe comme artisan bijoutier. Sa femme se consacre entièrement à la vie domestique, élève leurs deux enfants, laissant ainsi son mari vouer tout son temps à son travail. Monter, descendre, emmener les enfants à l'école, à un cours, faire manger le mari,faire les courses,trimballertout... Pourtant, elle va l'aider à préparer sa comptabilité, à contacter la clientèle, les fournisseurs... Ensemble, le jour de fermeture

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