MARCHÉ ET ORDRE URBAIN : DU CHAOS A LA THEORIE DE LA LOCALISATION RESIDENTIELLE

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L’intérêt du livre de Pedro Abramo est de nous montrer que la ville a été et reste un objet de controverse théorique pour les économistes. Il analyse en particulier comment une figure particulière de la ville - la ville comme ordre résidentiel - a été construite par extension à l’urbain de la problématique libérale de coordination par le marché. L’auteur procède à un examen critique de cette construction théorique et de ses applications variées. Il y oppose les éléments d’une reconstruction alternative centrée sur la prise en compte du temps et une autre forme de rationalité. Des réflexions stimulantes qui renouent avec l’ambition de penser la ville.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296338487
Nombre de pages : 158
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MARCHÉ ET ORDRE URBAIN: DU CHAOS À LA THÉORIE DE LA LOCALISATION RÉSIDENTIELLE

Collection Villes et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en vade même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques ; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions: S. Jonas, Le Mulhouse industriel, Tome 1 et Tome 2, 1994. A. Henriot- VanZanten, J.-P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de), Partenariats public/privé dans l'alnénagement urbain, 1994. G. Verpraet, La socialisation urbaine, 1994. S. Theunynck, Economie de l'habitat et de la construction au Sahel, Tome 1 et Tome 2, 1994. P. Lannoy, Le village périphérique. Un autre visage de la banlieue, 1996. C. Centi, Le laboratoire marseillais. Chemins d'intégration métropolitaine et segmentation sociale, 1996 L.de Carlo, Gestion de la ville et démocratie locale, 1996. G. Chabenat, L'aménagenzentfluvial et la 111émoire,1996. B. Poche, L'espacefragmenté, 1996. M. Hirschhorn, Mobilités et ancrages, 1996. M. Safar-Zitoun, Stratégies patrimoniales et urbanisation: Alger 1962-1992, 1996. N. Massard, Territoires et politiques technologiques: conlparaisons régionales, 1996. C. Chanson-Jabeur, X. Godard, M. Fakhfakh, B. Semmond, Villes, transports et déplacements au Maghreb, 1996. V oyé (collectif), Villes et transactions sociales. Homnlage a Jean Ré111Y, 996. 1 S. Dulucq, La France et les villes d'Afrique Noirefrancophone, 1996.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5306-6

Pedro Abramo

MARCHÉ ET ORDRE URBAIN DU CHAOS À LA THÉORIE

:

DE LA LOCALISATION RÉSIDENTIELLE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

SOMMAIRE

INTRODUCTION

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...

...

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CHAPITRE I - LE MODELE DU CHOIX DE LOCALISATION RESIDENTIELLE CHAPITRE II - L'ORDRE RESIDENTIEL DANS LA SYNTHESE SPATIALE NEOCLASSIQUE CHAPITRE III - LES REUSSITES ET LES ECHECS
DE L'APPROCHE NEOCLASSIQUE

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CONCLUSION BIBLIOGRAPlllE

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INTRODUCTION

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Après deux décennies d'avancées et de reculs, d'attaques livrées dans tous les domaines possibles et imaginables à l'encontre du discours et de la pratique propres à la "domination des mécanismes de marché", la pensée libérale semble être bien installée en cette fin de siècle. Malgré les tourmentes engendrées par les vents indomptables et rebelles du marché - un mécanisme social que certains "anarcho-capitalistes" s'ingénient à associer au moteur de 1'histoire humaine -, la "culture du plan" paraît aujourd'hui blessée à mort. Dans le discours économique, cet élan d'éloges à l'égard du marché et l'arsenal analytique mis en oeuvre pour les justifier peuvent être traduits par l'inexorable ascension du discours de ceux qu'il est convenu d'appeler les "nouveaux classiques" (Lucas, Sargent et l'école des anticipations rationnelles), et par la condamnation à mort du keynésianisme - sans parler, cela va de soi, de la disparition virtuelle de la tradition ricardo-marxiste. Les thèmes du débat intellectuel ont ainsi changé d'orientation et tendent désormais à privilégier les discussions dont l'objet est le fondement théorique d'une organisation sociale où les individus seraient libres de leurs choix économiques, et éventuellement pénalisés par les résultats agrégés de telles décisions décentralisées. Dans la plupart des études menées sur la structure intraurbaine, les analystes partent de la constatation que, apparemment, la

configuration de l'ordre spatial ne serait pas aléatoire, ce qui veut dire
qu'il existerait des régularités spatiales pouvant être appréhendées par les sciences sociales. Mais la question de savoir comment se met en place l'ordre spatial urbain renvoie à des représentations du comportement des hommes, et donc aux particularités du discours des disciplines sociales. C'est en s'interrogeant sur la manière dont l'espace devient une manifestation des relations entre les hommes que -7 -

la sociologie urbaine fera appel aux normes, à la culture, aux effets symboliques, aux macrostructures qui expliquent les décisions de localisation. Les régularités spatiales seront vues ainsi comme le résultat de ces dimensions de l'action des hommes; c'est en les reproduisant que l' homo sociologicus permettrait l'émergence d'un ordre spatial. C'est en se demandant si ces régularités correspondent aux objectifs de la fonctionnalité (ou de la beauté) et si la raison, et la "volonté éclairée" des hommes, peut "redessiner" ces régularités que I'urbanisme naîtra en tant que discours de l'ordre spatial. Cet ordre sera vu ainsi non plus comme le résultat de l'action d'un homo sociologicus, mais plutôt comme le produit de la "raison". La perspective visant à "confectionner" un ordre spatial indépendamment des particularismes humains (homo sociologicus, h.omo oeconomicus, homo politicus, homo violens, homo ludens, etc.) s'est imposée à travers le désir illuministe de coloniser le monde par une Raison qui résout tout et répond de tout. C'est le projet de la modernité rationaliste, cher à la tradition des urbanistes, qui fera du plan la seule façon de concevoir un ordre spatial qui soit fonctionnel et générateur de bonheur. En schématisant, nous dirons que la pratique architecturale du "projet" a "colonisé" l'espace urbain et que l'exercice généralisé de la "perspective" est devenu "projet" de ville. Dès lors, le plan est devenu producteur d'ordre urbain. Rejetant cette imposition d'un plan conçu par une "raison constructiviste" et qui s'impose aux désirs des individus, le discours de l'économie orthodoxe fera appel au marché en tant que mécanisme de coordination déS choix de localisation d'individus libres. Il essaiera de concilier la liberté des choix individuels, la maximisation des satisfactions personnelles et la configuration d'un ordre efficient. Le projet de la "main invisible urbaine" se traduira ainsi par l'idée d'un marché de localisàtion urbaine. En effet, le discours de l'urbanisme et celui de l'économie urbaine s'opposent dans leur conception de la configuration de l'ordre spatial. D'un côté on trouve la perspective du plan, et donc de la soumission d'un individu égoïste à un ordre conçu par une raison (ou une rhétorique) qui lui est extérieure, et, de l'autre, la perspective du marché et de la "liberté marchande", où les individus, indépendamment les uns des autres et par la recherche de leurs intérêts strictement personnels, arrivent à établir un ordre qui concilie efficience et liberté individuelle. Ces deux discours ont chacun leur époque: l'urbanisme fonctionnaliste a régné pendant des décennies comme moyen d'imposer des ordres plus "justes" et/ou "efficients", tandis que le discours de l'allocation spatiale de ressources par le marché est revenu en force dans les années quatre-vingts sous l'impulsion critique du néolibéralisme et du retour de l'Art Urbain. Schématiquement, nous

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dirons que la période dorée de l'urbanisme fonctionnaliste correspond à la phase fordiste, alors que le retour à l'idée de marché urbain représente la crise de celle-ci et une volonté d'assouplissement. La crise de l'urbanisme, et donc de la "politique urbaine interventionniste", est multiple et les critiques qui sont adressées à la Raison constructiviste en sont sans doute l'expression la plus raffinée. Cependant, et indépendamment de la démarche critique des philosophes à I'égard de la Raison, le rejet de la culture du plan a conduit à une revalorisation du marché en tant que mécanisme de coordination des décisions de localisation urbaine. Avec la crise de l'idée d'une coordination par le' plan, on verra la victoire de l'idée selon laquelle le marché de la localisation devrait permettre l'aboutissement d'un ordre spatial efficient tout en respectant la liberté d'action (et la créativité) des individus. C'est ce retour triomphant de l'idée de marché résidentiel, et du discours qui la soutient (l'économie urbaine), que nous souhaitons analyser. Tout d'abord, nous nous proposerons' de "reconstruire" le discours orthodoxe et l'ordre spatial auquel il aboutit. C'est à cela que nous dédierons ce livre. Notre reconstruction part de l'hypothèse que le discours orthodoxe est ancré dans une démarche de synthèse qui reprend la représentation de l'espace et la théorie de la rente foncière de von Thünen dans un cadre d'équilibrage marchand walrasien. En effet, cette synthèse, que nous appelons "synthèse spatiale orthodoxe", fonde sa représentation de la théorie de la rente foncière de Thünen et de la configuration spatiale de celle-ci sur un raisonnement microéconomique, ce qui veut dire qu'elle tend à donner une explication de l'ordre urbain en termes agrégés, en partant d'u'ne rationalité fondée sur des choix individuels de localisation. Ce résultat est important, puisqu'il établit les "micro-fondements" nécessaires au processus orthodoxe d'équilibrage des localisations. C'est en partant de ces désirs individuels que la synthèse spatiale orthodoxe est parvenue à un ordre spatial conçu comme un équilibre marchand qui, étant unique, sera aussi stable et efficient. Comme nous pouvons le constater, c'est aux résultats traditionnels du processus walrasien que le discours spatial des économistes orthodoxes a fait appel pour souligner le rôle du marché en tant que mécanisme de coordination des décisions décentralisées de localisation. La fusion walraso-thünénienne sera d'autant plus importante qu'elle permettra l'introduction d'autres variables - telles la densité et la verticalité résidentielles, et aussi la distinction de la demande de localisation entre différents "types" de ménages - qui entraîneront l'émergence d'une représentation de l'ordre urbain beaucoup plus réaliste. L'image que donne finalement de l'ordre urbain la démarche orthodoxe est que du chaos des décisions individuelles (et égoïstes),
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la coordination par le marché parvient à faire émerger un ordre unique, stable et efficient, et que s'il existe des imperfections qui empêchent l'équilibrage marchand d'aboutir à cet ordre, il suffira d'interventions normatives pour corriger les perturbations. Cela nous conforte d'autant plus dans l'idée que la représentation de l'équilibre spatial que donne la synthèse néoclassique est peut-être la seule image que le discours néoclassique puisse avancer comme explication intelligible et globale de l'ordre spatial d'une société où le processus de coordination des choix de localisation des individus se restreint à la rencontre marchande. Comme le dit Dupuy de la démarche de Walras, identifier l'équilibre à un ordre social est une opération qui s'apparente à un "mythe d'origine" à partir duquel la société de marché peut se donner une image d'elle-même. Dans le cas de la ville, le marché de la localisation deviendrait alors le principal mécanisme de coordination des décisions décentralisées d'une société marchande, et l'équilibre spatial qui ressort de la rencontre marchande "l'image d'origine" d'un certain ordre urbain. Ainsi, la construction analytique que nous avançons de l'équilibre spatial tel que le propose l'économie urbaine néoclassique pourrait être vue comme u~ parcours d'élaboration de cette "image d'origine". La reconnaissance de cette image, que par la suite nous appellerons ordre spatial orthodoxe, nous semble d'autant plus importante qu'elle va servir aux économistes néoclassiques et au discours néolibéral urbain en tant qu'affirmation/confirmation du marché résidentiel comme étant "le" mécanisme le plus efficient de coordination spatiale. En outre, cette image deviendra "la" référence pour les politiques urbaines normatives d'inspiration orthodoxe. Nous diviserons notre présentation en trois chapitres. Le premier énoncera le cadre général à partir duquel la synthèse néoclassique a établi les fondements micro-économiques de l'ordre spatial. Nous y évoquerons le glissement de la théorie d.e la rente de von Thünen vers une problématique de la théorie traditionnelle du consommateur, ce qui nous amènera à introduire le "monde chaotique" des désirs individuels et la possibilité d'une "liberté marchande" des choix de localisation. L'économie néoclassique propose de représenter ce "monde chaotique" des désirs individuels à partir d'un critère de classification des satisfactions (utilité) dégagées de la consommation de biens. Ainsi, la représentation des hypothèses de Thünen (accessibilité-distance et espace) sera traduite en termes strictement individuels par un ensemble de possibilités de localisation dotées de satisfactions différentes. Ayant la même utilité, ces possibilités vont établir un vrai critère d'indifférence de localisation spatiale, c'est-à-dire que pour n'importe quelle localisation urbaine la fonction d'utilité de l'individu sera la même. Nous verrons que cette
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procédure est astucieuse, dans la mesure où l'économie urbaine néoclassique a proposé, à partir d'un même critère - l'utilité - l'idée d'une représentation individuelle de l'espace, de la neutralisation des différences de localisation et d'une fonction objective que des individus rationnels vont chercher à maximiser lors de leurs choix de localisation. En outre, pour arriver à une théorie de la décision de localisation, l'individualisation et la subjectivation de la théorie de la rente foncière urbaine avaient besoin d'énoncer les restrictions des désirs des individus. Cette "contrainte" sera l'un des éléments-clés de la représentation de l' homo oec()nomicus traditionnel, puisqu'elle est, en général, proposée en tant que paramètre permettant la définition du choix maximisateur de l'individu, c'est-à-dire l'équilibre individuel. Nous présenterons ainsi les deux propositions classiques concernant l'équilibre spatial individuel. La première est celle qui reprend le concept de "rente offerte" et le processus "d'équilibrage" proposés par von Thünen pour établir les fondements théoriques de l'économie urbaine. La seconde se rapproche des formulations marshalliennes traditionnelles de la micro-économie et propose un cadre unifié pour la demande et l'offre des "services de logement" afin de définir le marché de la localisation résidentielle. En suivant ces deux démarches, nous verrons que l'équilibre spatial individuel a été l'élément de base du glissement de la théorie de la rente foncière vers une représentation paramétrique de la rationalité des individus. A la fin du chapitre, nous présenterons une première formulation de l'équilibre spatial agrégé. Le second chapitre sera consacré à l'introduction d'un ensemble de variables qui donneront une dimension plus complète à l'ordre spatial néoclassique. Tout d'abord, nous soulignerons le rôle que le marché de la localisation peut jouer pour égaliser les "salaires nets" des travailleurs quand ceux-ci choisissent le lieu de leur résidence. Ensuite, nous présenterons les modèles où la distribution spatiale de la densité résidentielle et la hauteur (verticalité) des bâtiments apparaissent elles aussi comme étant le résultat de la coordination orchestrée par le marché de la localisation. A la fin de ce chapitre, les individus ne seront plus envisagés comme ayant les mêmes revenus et les mêmes préférences en termes de consommation d'espace et d'accessibilité du centre-ville, et nous verrons que les différences entre leurs préférences en termes de localisation sont intimement liées à celles existant entre leurs revenus. La distinction des ressources permettra de représenter un ordre spatial qui prenne en compte les différences de consommation d'espace, aussi bien en termes de densité et de verticalité que de localisation. L'image qui ressortira de la coordination marchande des choix décentralisés de
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localisation sera ainsi celle d'une ville divisée en zones homogènes dont chacune rend compte d'une catégorie de revenus. En un mot, celle d'un ordre spatial ségrégué. Le troisième et dernier chapitre dressera un bilan général de la synthèse spatiale orthodoxe où nous nous placerons dans une double perspective. Nous évoquerons d'abord les succès du discours de l'économie urbaine néoclassique, qui, tout en s'appuyant sur le "paradoxe de Smith", c'est-à-dire sur la manière dont le marché produit un certain ordre à partir du chaos des désirs individuels, est arrivé à lui donner une réponse par la théorie du marché de la localisation. En outre, cette réponse montre le processus d'équilibrage spatial par le marché comme étant aussi un processus de neutralisation

des différences de localisation que la "nature" impose aux individus selon la formule classique des économistes, le marché se chargerait d'éliminer les différences que Dieu a imposées au.x hommes. Nous présenterons ainsi l'équilibre spatial selon la vision walrasienne, où la détermination simultanée des prix d'équilibre et des principaux éléments de la configuration de l'ordre spatial aboutit à un équilibre unique, stable et efficient. N'ous ferons finalement référence à la dimension d'efficacité de l'ordre urbain néoclassique et au débat contemporain sur les problèmes que présente l'axiomatique de l' équilibre général spatial. Ce passage en revue des principaux résultats d'un processus d'équilibrage spatial conçu comme dérivant de la "rencontre marchande" entre individus dotés d'une rationalité paramétrique nous permettra aussi de faire le point autour d'une,. éventuelle lecture alternative du marché de la localisation. Nous serons ainsi amenés à souligner le rôle déterminant de la rationalité paramétrique dans les hypothèses relatives à la représentation de l'espace et à la neutralité du processus d'équilibrage spatial, dans l'hypothèse d'une économie d'échanges conçue en termes réels, dans l'absence des phénomènes d'interdépendance, et donc dans l'élimination de la dimension temporelle des prises de décision de localisation. Ces remarques seront soulevées dans la conclusion, où nous inviterons le lecteur à nous suivre dans' un second volume pour aborder le marché de la localisation résidentielle selon une démarche hétérodoxe.

I LE MODELE DU CHOIX DE LOCALISATION RESIDENTIELLE

Trois auteurs ont, presque au même moment, proposé un traitement des choix de localisation résidentielle urbaine des ménages qui s'appuie sur la tradition néoclassique. En effet, les modèles de Muth, Wingo et Alonso s'apparentent largement au niveau du résultat final, même si la portée et la forme que présente chacun d'eux révèlent des différences. Ainsi, si la présentation de l'équilibre individuel des ménages avancée par Muth semble être la plus élégante au niveau de la formalisation!, ou la plus réaliste2, la proposition d 'Alonso est sans aucun doute la plus globale et la plus proche des écrits de von Thünen. Cela pourrait tenir à la volonté qu'a manifestée Alonso de relire les textes de ce dernier dans le sens d'avancer des concepts généraux visant une théorie de l'utilisation des terrains (choix de localisation) à partir d'une théorie de la rente3. Cette ambi,tion d'établir un cadre à la fois général et rigoureux, selon les principes de la théorie néoclassique, a fait du modèle d'Alonso la référence principale de la synthèse néoclassique urbaine. L'idée de cet auteur qui a le plus marqué les études d'économie
1 A cet égard, Salvo (1977, p.1) écrit: "The Inodel (celui de Muth) is similar to that of Alonso but is much richer in terms of qualitative results". Zoller (1988, p.59) souligne quant à lui que le modèle de localisation résidentielle "se retrouve SOilS une présentation à la fois différente et plus rigoureuse chez Muth". 2 "While Alonso explored these Ùnplications in a frall1e~vork where individuals consume land directly, Muth and Mills analysed a Inore realistic modef'. Brueckner, 1987. 3 "The theory will be formulated in sllch a way that it is congruent 1;vith existing the theory of agriculturalland llses. Urban and agricultural tlzeory will form a unified theory of land use and land values". Alonso, 1964, p.2. - 13 -

urbaine a été de restituer le système d'hypothèses de von Thünen dans un cadre de choix individuels, pour ensuite aboutir à un ordre spatial thünénien élargi. Le premier mouvement opéré par Alonso, qui allait dans le sens d'une reprise de l'héritage thünénien pour l'appliquer au discours néoclassique, a été d'inscrire le point de départ de la problématique de la distribution spatiale des agents dans celle du choix rationnel des agents économiques. Alonso a ainsi déplacé le discours de la géographie économique vers un champ nouveau de l'économie néoclassique: l'économie urbaine. Autrement dit, l'interprétation de la distribution "géographique" des agents dans l'espace devrait être le résultat agrégé d'un ensemble de décisions strictement individuelles dont le but unique serait de maximiser une fonction d'utilité (pour les ménages) ou de profit (pour les firmes et les agriculteurs). Ainsi, le point de départ d'une théorie spatiale qui chercherait à maîtriser la logique de la distribution spatiale urbaine - selon les principes d'un agent maximisateur rationnel (homo oeconomicus) - devrait être de définir une théorie du choix spatial des individus. D'un seul coup, la tradition thünénienne, assez bien installée jusque-là dans le discours de la théorie de la localisation 4, va se voir
soumise au parcours traditionnel de la démonstration microéconomique néoclassique et se rallier à la "théorie" du choix de chacun des agents (producteurs, consommateurs), qui part de l'équilibre individuel pour arriver à l'équilibre soit "des" marchés (équilibres partiels marshalliens), soit "du" marché (équilibre général walrasien). L'économie urbaine néoclassique, qui a vu le jour dans les années soixante, avait pour objectif de présenter l'équilibre de von Thünen à partir d'un programme de maximisation micro-économique. Ce projet a permis l'établissement d'un raisonnement économique visant à cerner la configuration de la structure spatiale en fonction des décisions décentralisées des agents du marché. Dans ce sens, nous entamerons notre démarche de construction de l'ordre (équilibre) spatial néoclassique en nous demandant comment ce discours conçoit la décision des ménages concernant la localisation résidentielle. Comme nous le constaterons par la suite, le coeur de l'économie urbaine néoclassique (les modèles de structuration résidentielle intra-urbaine) a comme référence de base la réponse qu'Alonso a apportée à cette question, et qui constitue ce qu'on appelle parfois la "théorie" des choix résidentiels. Nous la présente.

4 Pour un bref aperçu de la trajectoire de la théorie de la localisation, voir Richardson (1974) ou l'interview d'Isard (1987), l'un des pionniers de la "science régionale" . - 14 -

rons ici selon le mode diagrammatique proposé par Alonsos tout en nous rapprochant des présentations courantes de la théorie néoclassique du consommateur. Ce choix tient à notre volonté de faire valoir le déplacement du discours spatial néoclassique vers une synthèse des idées de Walras et de Thünen, et aussi de souligner la place centrale occupée par la notion de rationalité paramétrique dans le modèle de base de l'économie urbaine orthodoxe. 1.1. La représentation de l'espace par les individus: les courbes d'indifférence spatiale Le premier pas de la synthèse spatiale néoclassique a consisté à introduire les termes généraux du choix individuel. Dans ce sens, il fallait définir d'abord la façon de représenter l'espace lui-même au niveau du raisonnement qui préside à la prise de décision de chaque individu. Autrem:ent dit, il fallait traduire la représentation thünénienne de l'espace en termes individuels. La méthode du choix de localisation des individus utilisée par les néoclassiques a été la même que celle de la théorie du consommateur: établir, par construction rationnelle, un "univers" où tout ce qui concerne l'objet du choix des individus en termes de biens et de services, et donc de localisation résidentielle, serait réduit aux "degrés" de satisfaction que ces biens peuvent engendrer pour eux. Ainsi un ménage, représenté par un individu, pourrait choisir parmi un ensemble de combinaisons de biens qui lui dispensent un certain niveau de satisfaction. Chacune de ces combinaisons est appelée par la théorie du consommateur "panier de consommation". Ce panier comporte tous les biens désirés par un individu. Dans les représentations du choix résidentiel, tous les biens qui ne relèvent pas de cette dimension résidentielle proprement dite se trouvent regroupés en un seul bien qualifié de "composite" et représenté par (z). Les

autres biens - ceux qui figurent la dimension spatiale dans le modèle
d'Alonso - sont restreints à deux types: la surface de terrain occupée par le ménage (q) et la distance du domicile au centre de la ville (t)6. Les ménages vont choisir parmi les combinaisons possibles entre ces trois sortes de biens: bien composite, consommation d'espace et
5 Nous prendrons comme référence la thèse de doctorat d'Alonso (1964) et son article sur la théorie de la rente de la terre urbaine (Alonso, 1972). 6 Le modèle de Muth, comme la plupart des représentations du modèle de base de la synthèse néoclassique, intègre la variable "distance au centre de la ville" à la variable "consommation de terrain" par le biais du prix du terrain. - 15 -

distance au centre-ville (localisation). La fonction d'utilité que représentent les choix possibles peut être écrite de la façon suivante:
u = U(z, q, t)

Précisons tout d'abord qu'Alonso utilise le système d'hypothèses de Thünen pour représenter l'espace urbain, cet espace devenant ainsi une plaine isotrope où les différences d,e localisation sont réduites à la seule variable "distance au centre-ville", qui serait aussi le seul lieu où sont produits les biens composites, et donc où les individus trouvent des offres de travail. Ainsi, le choix d'une localisation résidentielle signifie avant tout un choix de la distance et du déplacement quotidien entre le lieu de travail (CBD), d'une part, et

la résidence,d'autre part 7.
Ainsi, pour définir les choix de localisation possibles d'un ménage, le premier pas serait d'établir ce que les néoclassiques appellent l'ensemble de consommation, c'est-à-dire l'ensemble des paniers de consommation que peuvent composer les trois biens, et parmi lesquels l'individu devra faire son choix. Mais on sait que, dans cet ensemble de paniers possibles, il existe des combinaisons qui donneront le même niveau de satisfaction aux individus, et qui peuvent être regroupées sur une courbe que la littérature économique appelle courbe d'indifférence8. Par conséquent, l'identification des courbes d'indifférence constitue le deuxième pas de la théorie du choix rationnel; elle va permettre de dégager une certaine intelligibilité de l'ensemble de consommation. D'abord parce que les courbes d'indifférence vont introduire un premier critère de classification des combinaisons de biens possibles: l'égalité en termes d'utilité des paniers. Mais une fois identifiés, les paniers ayant le même niveau d'utilité pouvaient être classés en fonction d'un ordre de préférence. Cette façon de présenter les choix possibles du consommateur est généralement appelée théorie ordinale. Depuis quelques années, c'est celle que préfèrent les économistes néoclassiques, parce qu'elle ne pose pas l'exigence de mesurer les préférences pour les classer (théorie cardinale). Elle demande seulement que soient ordonnées rationnellement les préférences, et il suffit pour cela que le consommateur soit capable de

7 Comme le déplacement entre les lieux de résidence et de travail comporte un coût, on constate que le problème de la localisation résidentielle formulé par Alonso est bien un problème thünénien. 8 Concernant le parcours de la notion de courbe d'indifférence, voir Shackle, 1967, chap.7. - 16

ranger les différents biens et leurs combinaisons par ordre de préférence 9. Dans ce sens, la théorie du choix du consommateur est formulée, selon les termes de la théorie ordinale, à partir d'une présentation graphique des courbes d'indifférence. Ces courbes sont en général construites en prenant deux biens (vin et bière, poulet et viande, pommes et poires, etc.) représentant tous les autres biens. Rappelons cependant que le choix résidentiel proposé par Alonso comporte une fonction d'utilité qui met en jeu trois sortes de biens, ce qui introduit une certaine difficulté au niveau de la présentation visuelle des courbes d'indifférence 10. La façon 'qu'a proposée Alonso pour établir les courbes d'indifférence consiste à mettre en rapport les biens deux à deux. Pour cela, il a supposé que le troisième bien était chaque fois constant, faisant jouer les rapports d'indifférence (en termes d'utilité) entre les deux autres. Ainsi, on supposera que le bien composite est constant pour voir comment les individus vont établir les combinaisons entre consommation d'espace et distance, en supposant par ailleurs que soit constant un certain niveau d'utilité. Toutes les autres composantes étant égales, on peut imaginer que les individus rationnels vont

toujours préférer consommer plus d'espace Il. A l'inverse, la distance
génère d'autant moins de satisfaction qu'elle est consommée en plus grande quantité; si l'individu est rationnel, étant donné que les emplois et les biens composites sont disponibles au CBD (centre des affaires), il va toujours préférer habiter le plus près possible du centreville. En d'autres termes, dès lors que l'individu privilégie les commodités d'accès à ces biens, sa satisfaction sera d'autant plus importante qu'il se rapprochera du centre. Cela revient à dire que l'augmentation de la distance entre le lieu de résidence et le centreville va tendre à produire une utilité négative, ou un mécontentement (insatisfaction). La combinaison entre ces deux biens - consommation d'espace et distance - peut donner plusieurs paniers différents, mais si ces
9 La théorie ordinale a été formulée dans l'intention de surmonter les problèmes de mesure des utili tés de la théorie cardinale, parmi lesquels le problème de l'interdépendance des utilités. Concernant I'histoire de la fonction d'utilité, voir Blaug, 1985. 10 De la même façon, la solution du programme de maximisation qui, tel que l'a proposé Alonso, fait intervenir trois types de biens est en général substituée par une solution qui recourt à la fonction de Lagrange, dans la mesure où "Alonso utilise une !néthode itérative difficilement généralisable". Guigou, 1984, p.349. Il "That is to say, he (l'individu) -.villprefer to have alnple living space alld not to be crowded". Alonso, 1964, p.26. - 17 -

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