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MATHIAS GOERITZ (1915-1990)

De
332 pages
Ce livre, première monographie publiée en français sur l'œuvre de Mathias Goeritz, théoricien, peintre, sculpteur et architecte, fait le point sur la carrière, l'œuvre et la personnalité du concepteur de l'architecture émotionnelle et l'un des précurseur de l'art minimal et de la sculpture monumentale. Pénétrer dans la création de Mathias Goeritz dans toutes ses dimensions et ses étapes invite à partager les obsessions éthiques et esthétiques qui ont déterminé l'attitude de l'artiste face à son art et à l'art de son temps.
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MATHIAS GOERITZ
(1915 - 1990)
L'art comme prière plastique

Collection Les Arts d'ailleurs Dirigée par Dominique Berthet, Dominique Chateau, Giovanni Joppolo, Bruno Péquignot

Cette collection s'adresse à tous ceux qu'intéressent les formes d'art qui ont pu émerger ou émergent encore à l'écart du champ artistique dominant. Non seulement les arts dits premiers (africains, océaniens, etc.), mais toute manifestation d'art contemporain où une culture «non occidentale» s'exprime - art de la Caraïbe, d'Amérique du sud, d'Afrique, d'Asie... et d'ailleurs. Les livres de la collection, monographies ou traités, développent une approche ethnoesthétique, historique, philosophique ou critique.

Michèle TOBIA-CHADEISSON, Le fétiche africain. Chronique d'un « malentendu », 2000. Marlène-Michèle BITON, L'Art des bas-reliefs d'Abomey. Bénin / exDahomey, 2000. Dominique BERTHET (sous la dir.), Les traces et l'art en question, 2000. Jacques PIBOT, Les peintures murales des femmes Kasséna du Burkina Faso, 2001. Dominique BERTHET (dir.), Vers une esthétique du métissage ?,2001. Diala TOURE, Créations architecturales et artistiques en Afrique subsaharienne (1948-1995). Bureaux d' études Henri Chomette, 2002. Stéphane ELlARD, L'art contemporain au Burkina Faso, 2002.

Maria Leonor Cuahonte de Rodriguez

Préface de Michel Ragon

MATHIAS GOERITZ
(1915 - 1990)
L'art comme' prière plastique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

AVERTISSEMENTS

Le présent ouvrage est un résumé de la thèse de doctorat Mathias Goeritz (1915-1990) L'art comme prière plastique présentée par Maria Leonor Cuahonte Martinez sous la direction de Monsieur le Professeur Serge Lemoine à l'Université de Paris-Sorbonne, Paris IV, en octobre 2000 et soutenue le 2 décembre de la même année.

Les citations de l'artiste ont été tirées et traduites des ouvrages indiqués en gras dans la bibliographie.

Que Jean Rodriguez, Christine Frérot et Giovanni Joppolo trouvent ici l'expression de ma gratitude pour leur collaboration essentielle à
l'existence de cet ouvrage. Je remercie également tous ceux qui m'ont aidé à l'élaboration de ce

livre et avant tout Lily Kassner, EIke Werry et Michel Ragon qui a eu la gentillesse de rédiger la préface.

Ce travail n'aurait pu être accompli sans le soutien du Consejo Nacional de Ciencia y Tecnologia, CONACYT, Mexico. Je lui en ai
une vIve reconnaIssance.

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cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3310-7

A mes parents Alberto Cuahonte et Maria del Socorro Martinez

A mon mari Jean Rodriguez

PREFACE

Mathias Goeritz est sans doute l'un des plus extraordinaires artistes que j'ai eu le bonheur de rencontrer. Si différent des autres artistes contemporains par sa volonté post-dadaïste de ne pas faire de l'art. Et ne cessant de transformer en oeuvre d'art tout ce qu'il rencontrait. L'étendue de son oeuvre, sa diversité, son influence vient enfin de trouver sa consécration dans l'étude magistrale que lui a consacré Maria Leonor Cuahonte de Rodriguez.

Michel Ragon

INTRODUCTION
Mathias Goeritz est l'un des artistes les plus intéressants de notre époque, mais il demeure l'un des grands oubliés de l'histoire de l'art du XXème siècle. Artiste pluriel, il expérimente sa vie durant dans un grand nombre de domaines dans le seul but de provoquer des émotions chez l'homme. De l'histoire de l'art à l'architecture, de la peinture à la poésie et de la sculpture à la critique sévère des courants esthétiques de son temps, il recherche inlassablement une élévation spirituelle. Né en 1915, Mathias Goeritz grandit au coeur de l'expressionnisme allemand. Immergé dans un contexte culturel intense, il prend la voie de l'histoire de l'art pour devenir plus tard lui-même un artiste. Les exodes consécutifs auxquels il a été contraint ont déclenché sa pratique artistique, enrichi son vocabulaire plastique et multiplié ses domaines d'expérimentation. Autodidacte, Mathias Goeritz n'aura pas peur de s'initier à différents domaines, passant de l'histoire de l'art à la peinture, à la sculpture et à l'architecture. Prophète plastique, il tente, sa vie durant, de donner à l'art un nouvel objectif qui doit toucher, avant tout, la sensibilité de l'homme. Promoteur infatigable, il porte la bonne nouvelle plastique à qui veut l'entendre en diffusant non seulement son oeuvre, mais aussi celle d'autres artistes qui comme lui travaillent dans un esprit libre, fraternel et de service. Personnage atypique au sein de l'histoire de l'art, ses expérimentations d'une grande richesse plastique et conceptuelle s'insèrent au sein d'une démarche intellectuelle tout à fait inédite. Car Mathias Goeritz ne s'est pas contenté de réaliser des oeuvres plastiques, il s'est aussi fortement intéressé et impliqué dans une recherche morale qui débouche sur une nouvelle esthétique, ainsi que dans la diffusion artistique, l'enseignement et l'édition. Ainsi, de l'ensemble de la création de Mathias Goeritz se détachent tout naturellement trois aspects principaux: sa formation, complétée par ses essais théoriques et ses expérimentations de petit et moyen 15

format, sa production monumentale et son rôle comme promoteur culturel. La formation de tout artiste constitue la base de son travail de maturité. Celle de Mathias Goeritz s'étend sur une trentaine d'années. Elle prend racine dans l'effervescence des avant-gardes européennes et est profondément marquée par la rigidité qui caractérise la culture germanique. Puis, elle se développe dans l'exil que le docteur en histoire de l'art s'impose au Maroc pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis en Espagne, où l'impact des peintures rupestres des grottes d'Altamira est déterminant. Enfin, sa formation s'épanouit lorsqu'il est confronté à la monumentalité et à la couleur du Mexique. Désormais, la théorie esthétique que l'artiste développe ira de pair avec sa production plastique, pour aboutir à l'ensemble d'oeuvres qui constituent le point d'orgue de la création de Mathias Goeritz : les oeuvres monumentales. En dépit de la reconnaissance mondiale qu'il atteint dès la fm des années cinquante, la scène internationale lui tourne le dos dans les années quatre-vingts. En effet, volontairement à l'écart des circuits du marché de l'art puisqu'il exécute, dès 1962, un art public monumental, son nom a peu à peu disparu des galeries et des musées. Cependant son empreinte est devenue tellement profonde, notamment dans le domaine de l'architecture, qu'il est, de nos jours, difficile de l'ignorer et impossible de l'effacer. Ainsi, au fil du temps, Mathias Goeritz cultive, malgré lui, cette particularité, que Michel Ragon signale depuis les années soixante-dix, « d'être à la fois célèbre et fort mal connu».

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PREMIERE PARTIE DE UHISTOIRE DE U ART A LA PRATIQUE ARTISTIQUE

ENFANCE ET FORMATION
1. Une enfance immergée dans la culture et les arts
Au lendemain du début de la Grande Guerre et à l'aube de l'éclosion d'un grand nombre de courants artistiques, naît à Dantzig le 4 avril 1915, Werner Mathias Goeritz BfÜnner. Son père, Karl Friedrich Ernst Goeritz, est conseiller et maire de cette ville. Juriste de formation, Ernst Goeritz descend, selon les souvenirs de l'artiste, d'une famille juive de Prusse orientale. Sa mère, Hedwig Brünner, est l'une des enfants de Karl Brünner, peintre bourgeois et académique de la fin du XIXème siècle. Très vite après la naissance de Mathias, la famille Goeritz-Briinner quitte Dantzig pour s'installer dans la capitale allemande. A Berlin, le père est nommé conseiller culturel à la mairie du quartier bourgeois de Charlottenburg. Libéral, ouvert aux idées novatrices et d'avantgarde, Ernst Goeritz initiera son fils à l'amour de la culture et des arts. «L'inspiration la plus grande vient de mon père. Grâce à lui j'ai été en contact avec beaucoup d'artistes à Berlin, car il avait toujours des rapports avec les arts plastiques. Mon père est mort quand j'avais 16 ans, mais cela est resté quand même. Il insistait pour que les enfants aillent dans les musées, et bien que je n'aie pas beaucoup compris, quelque chose est resté. La joie d'un événement, un bon concert, oui quelque chose est resté. Et le mélange de tout cela, c'est mol. » Ces premières influences familiales chez le jeune Mathias Goeritz seront fondamentales dans le développement de sa carrière. D'un côté il y a l'esprit artistique désintéressé de sa mère. Descendante d'une famille de peintres, elle s'adonne aussi à la peinture sans aucune prétention professionnelle, pour le plaisir de la création. Ce plaisir de créer, sera l'un des piliers de la production de 19

Mathias Goeritz. De l'autre côté, le caractère actif, chercheur et entrepreneur de son père, qui a su éveiller chez Mathias Goeritz un esprit humaniste et d'avant-garde. Si du côté maternel c'était la peinture qui primait, du côté paternel c'était l'ensemble des arts, de la musique à la littérature en passant par les arts plastiques. Sans doute, Berlin dans son rôle de capitale européenne de la culture dans les années vingt, était l'endroit le plus fécond pour la formation de ce futur artiste pluriel. Non seulement par l'effervescence des courants plastiques, mais aussi par l'innovation et le développement des arts du spectacle, notamment du cinéma. A cette époque, Mathias Goeritz assistait, pendant l'hiver, aux représentations d'ombres chinoises de Lotte Reiniger, qui se déroulaient dans la librairie populaire devant l'Université populaire de Charlottenburg. L'historien de l'art, I.A. Schmoll dit Eisenwerth, se souvient avoir vu Mathias Goeritz pour la première fois lors d'une de ces représentations. Il se rapellera plus tard la concentration et l'intérêt avec lesquels Mathias Goeritz regardait les représentations, notamment Les Aventures du Prince Ahmed tirées des Mille et une nuits. La théâtralité des marionnettes chinoises et javanaises, l'impact produit par ces ombres, ainsi que la perfection du décor de la petite scène, ont marqué la sensibilité du jeune Mathias Goeritz. Cette influence, ainsi que celle du cinéma expressionniste et du dadaïsme, se révéleront quelques années plus tard, quand il réalisera sa première oeuvre architecturale le musée expérimental El Eco. La mort d'Ernst Goeritz en 1931 n'éteint pas l'intérêt que Mathias Goeritz porte à l'art de son époque. Bien au contraire, il continue à visiter les artistes, amis de ses parents, ainsi que les galeries et les musées.

2. Berlin: entre histoire de l'art et arts appliqués En 1933, lorsque Mathias Goeritz entame sa dernière année de lycée, tout bascule en Allemagne. Il n'a que 18 ans au moment où Hitler arrive au pouvoir. La même année, Goebbels, ministre de la Propagande et de l'Education du peuple, après avoir pris le 20

contrôle des médias (presse, édition, radio, cinéma), s'attaque aux artistes et aux intellectuels qui s'étaient manifestés contre le nouveau régime. A l'Académie des Beaux-Arts de Prusse, l'écrivain Heinrich Mann et le peintre Kâthe Kollwitz sont contraints à la démission. Un grand nombre d'académiciens démissionne et choisit l'exil, les juifs et les pacifistes sont exclus. A la fin de ses études au Lycée d'Etat Impératrice Augusta en 1934 et sur les conseils de sa mère, Mathias Goeritz entreprend des études de médecine à l'Université Friedrich-Wilhelm de Berlin. La médecine, tout comme la biologie, jouissent d'un grand prestige dans l'éducation allemande depuis la République de Weimar. Néanmoins, Mathias Goeritz abandonne la médecine, après deux semestres d'études, pour se consacrer à la philosophie et à l'histoire de l'art. Peut-être faut-il voir dans ce revirement le souvenir des commentaires sur l'expressionnisme et le dadaïsme, la musique et la littérature, la liberté et l'avant-garde, et des expositions, des galeries et des contacts avec des artistes comme Kâthe Kollwitz, Erich Heckel et Karl Schmidt-Rottluff. C'est à l'Université que Mathias Goeritz retrouve son camarade d'enfance I.A. Schmoll dit Eisenwerth, qui entreprend également des études d'histoire de l'art. Ensemble, ils assistent aux cours et visitent des expositions, comme celles des galeries Buchholz, Ferdinand Moller et Nierendorff où, pendant les premières années du régime national-socialiste, on pouvait encore voir les oeuvres graphiques de Ernst Barlach, Kâthe Kollwitz et Carl Hofer, qu'on accusera plus tard d'être des artistes dégénérés. Parallèlement à ses études, Mathias Goeritz ressent le besoin de s'initier aux arts plastiques. Après quelques essais autodidactes, il s'inscrit à l'Ecole des Arts appliqués de BerlinCharlottenburg en 1937. Cette école jouissait d'une grande réputation grâce aux nombreux artistes qui y enseignaient. L'épuration nazie chasse nombre d'entre eux. Néanmoins, malgré leur opposition aux idées national-socialistes, certains ont pu rester comme Max Kaus et Hans Orlowski. Mais au fil des années leur activité devient silencieuse et anonyme. Max Kaus, ancien élève d'Erich Heckel, était responsable, depuis 1926, de l'enseignement de la peinture de paysages et de 21

portraits, ainsi que du dessin. Il est étonnant qu'un artiste comme lui n'ait pas été renvoyé lors de l'épuration nazie. Peintre expressionniste, il a été très proche du groupe die Brücke. Ami de Max Pechstein et de Karl Schmidt-Rottlu[£ son enseignement s'est seulement trouvé réduit, à partir de 1933, au dessin de nu. Hans Orlowski était professeur de gravure et de dessin depuis 1921. De tendance expressionniste, sa peinture a évolué vers des représentations plus classiques, dont les thèmes étaient en rapport avec le christianisme ancien. En 1933, Hans Orlowski réalise le portrait du jeune Mathias Goeritz. Les deux artistes étaient amis d'Ernst Goeritz. D'où, peut-être, le choix de Mathias Goeritz de s'inscrire à l'Ecole des Arts appliqués et non à l'Académie des Beaux-Arts. Etant donné qu'il connaissait les deux artistes depuis son enfance, leur compagnie lui procurait une sécurité intellectuelle et d'expression, devenue rare à cette époque. L'atmosphère berlinoise devenait de plus en plus insupportable. Les idées libérales de Mathias Goeritz étaient naturellement contre le national-socialisme, mais il n'avait pas le courage, comme il l'a toujours avoué, de s'engager dans une opposition active. Il raconte avoir vécu dans la peur depuis son enfance et jusqu'à son arrivée au Maroc. Il a vu Hitler interrompre une séance de cinéma au Pa/ast am Zoo de Charlottenburg ; Goebbels dans une cérémonie à la Bismarckstrape et Goering dans sa voiture, un jour d'été lorsqu'il allait à l'Université. Il se souvient aussi avoir toujours eu sur lui, ainsi que quelques uns de ses collègues, de grands livres inoffensifs, des grammaires ou le Faust de Goethe, pour pouvoir cacher les livres prohibés, comme La fuite hors du temps de Hugo BalI. Les nombreux voyages en Europe qu'il entreprend alors sont autant d'espaces de liberté retrouvée. L'ordre et le nombre de ses séjours à l'étranger restent assez confus, y compris pour Mathias Goeritz lui-même. Il dit avoir voyagé partout en Europe, de la France à la Tchécoslovaquie, de la Pologne à l'Italie, mais il n'existe aucune trace de ces voyages dans ses archives personnelles, sauf pour Paris et Berne. Son premier voyage aurait eu lieu à Paris en 1937. Il y aurait rencontré Pablo Picasso, Max Jacob et Jean Cocteau. Plus tard, lorsqu'il fera les démarches nécessaires pour quitter l'Espagne 22

et s'installer au Mexique, il se vantera de ses rencontres parisiennes. Dans une lettre adressée en 1948 à Ignacio Diaz Morales, directeur de l'Ecole d'Architecture de Guadalajara au Mexique, Mathias Goeritz écrit: «Mon désir d'aller au Mexique est ancien. Max Jacob et Jean Cocteau m'y encourageaient déjà en 1937, en disant que le Mexique serait probablement le pays le plus important dans le futur de l'art. » A Paris, il a sans doute rencontré aussi Jean Arp dont l'influence est perceptible dans ses toutes premières oeuvres. Un collage et un dessin, aujourd'hui disparus, mais dont des photos nous restent, dénotent cette influence formelle. Il est fort probable qu'il ait rencontré aussi Joan Miro lors de ce même voyage. C'est l'art du catalan, qui marquera quelques années plus tard et de manière la plus frappante, les oeuvres de Mathias Goeritz. Son esprit curieux et inquiet l'a sûrement amené également vers les cercles surréaliste et néo-plastique, bien qu'il n'ait pas suivi cette voie ultérieurement. En 1938, il passe des séjours en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Suisse. Il dit avoir été en Italie et notamment à San Giminiano et à Bologne, où il a été fortement frappé par les tours qui dominent ces villes toscanes. L'année suivante, il réalise un deuxième voyage en Suisse, il y rencontre Jürg Spiller, qui l'introduit dans le cercle surréaliste de Bâle. A Berne, il fait l'une des plus importantes rencontres de sa vie. « Celui qui m'a impressionné le plus par sa personnalitéquand j'étais petit j'aimais beaucoup les peintures de Chagalla été Paul Klee. C'était un homme admirable, très modeste. Je lui ai rendu visite en 1939 à Berne. Ils étaient en train de jouer Mozart, lui et sa femme. Il a dit: entrez. Mais ils ont terminé d'abord de jouer leur morceau [...] Je n'ai pas son talent et je ne suis pas, non plus, aussi doué que lui pour le dessin. Mais le peu de talent que j'ai, je l'ai exploité au maximum. Klee était tellement modeste, 23

silencieux, tout ce que je ne suis pas. [...] JIai beaucoup appris de lui. » En 1938, Mathias Goeritz se consacre d'avantage à l'histoire de l'art et abandonne un peu la peinture. Il assiste plus régulièrement au cours de l'Institut d'histoire de l'art de l'Université de Berlin et aux cours magistraux de Wilhelm Pinder. Il fréquente la bibliothèque, mais ne participe jamais aux excursions, ni aux réunions du séminaire. Eckart von Sydow, sage solitaire, était parmi ces historiens de l'art qui s'occupaient autant de l'art moderne et même de l'expressionnisme, que de la préhistoire. Mathias Goeritz assiste à ses conférences jusqu'à ce que les nazis les suppriment en 1938. C'est d'ailleurs à travers son enseignement, qu'il découvrira l'art préhistorique, notamment les peintures rupestres d'Altamira, qui joueront plus tard, un rôle fondamental dans sa conception de l'art et sa production artistique. En 1938, Mathias Goeritz commence sa thèse de Doctorat, sur le peintre Ferdinand von Rayski sous la direction de Wilhelm Pinder. Paul Ortwin Rave, spécialiste du XIXème siècle et directeur de la Galerie Nationale de Berlin, aide Mathias Goeritz par ses conseils et son expérience, d'abord à réaliser sa thèse puis à quitter l'Allemagne. C'est également grâce à lui que la thèse de Mathias Goeritz sera publiée en 1942 dans une version abrégée. C'est aussi en 1938 que l'exposition sur « l'art dégénéré», organisée à Munich en 1937, arrive à Berlin. « Quand j'ai vu cette exposition sur « l'art dégénéré» [...] Je ne l'ai pas trouvé du tout dégénéré, cela me convenait. Alors j'ai commencé aussi à peindre. » En Allemagne, l'année 1938 constitue une césure. Au mois de juin, de nombreux juifs sont arrêtés. En juillet et août, les avocats et médecins juifs doivent fermer leurs cabinets. Mathias Goeritz s'inquiète de son ascendance juive paternelle et multiplie les voyages. Mais il revient à Berlin. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, la fameuse Nuit de cristal, des milliers de magasins et d'appartements juifs sont saccagés dans toute l'Allemagne, la 24

plupart des synagogues sont incendiées ou démolies et environ 20 000 juifs sont arrêtés et envoyés en camp de concentration. «Quand j'étais à Berlin, tout ça a commencé. Les synagogues ont brûlé. J'ai vécu cela et cela m'a rendu personnellement malade. Ce n'est pas seulement une idée abstraite, comme par exemple d'autres grands crimes, parce que ça, je l'ai vécu... et je l'ai fui. On ne m'a rien raconté, mais j'étais bien sûr au courant et j'ai pensé, ça devient grave. J'ai dit à ma mère: je m'en vais. Alors elle a dit: c'est peut-être mieux, mais je ne veux pas que tu partes très loin. [...] Mon père venait d'une famille juive. Et nous avions énormément d'amis qui étaient juifs. » « Ce que j'ai vu : comment ils ont fouetté les juifs hors de leurs lits, un homme petit et gros. C'était à la UhlandstraJ3e, au coin du Kurfürstendamm. Il courrait avec ses jambes nues et en chemise de nuit. Et derrière lui, non pas avec des uniformes de SS, mais avec des vestes en cuir. [...] C'était affreux. Mais c'est sans aucun doute [...] l'événement le plus important, qui a déterminé ma vie. Parce que j'avais 18 ans, quand la pagaille a commencé. Et jusqu'à l'âge de 30 ans - c'est une époque très importante - tout se trouvait sous l'augure de cette détresse, de cette impuissance. Là, on ne pouvait plus rien faire, seulement fuir. Ou avoir le courage des frères Scholl, mais je ne l'avais pas. » Au déclenchement de la guerre, J.A. Schmoll dit Eisenwerth doit rejoindre l'armée. Lors d'une permission en 1940, il rencontre Mathias Goeritz à l'Institut d'histoire de l'art de l'Université. L'un est habillé en soldat, l'autre en civil, bien qu'ils aient le même âge. Alors, Mathias Goeritz raconte à son collègue qu'il n'est pas mobilisé, car il est né à Dantzig et que cette nationalité le dispense de toute obligation militaire. Or, Dantzig avait déjà été rattachée au Ille Reich et ses ressortissants avaient perdu tous les droits qu'octroyait cet Etat libre. Après quelques rires, il avoue qu'il a été dispensé en raison de problèmes de santé. Dans la première 25

biographie de Mathias Goeritz publiée en 1963, Olivia Zuniga explique qu'en effet, il avait été appelé à rejoindre les forces armées, mais qu'il avait réussi à se faire dispenser en utilisant les mêmes astuces que « Felix Krull» personnage romanesque de Thomas Mann. La raison pour laquelle Mathias Goeritz n'a pas accompli ses obligations militaires reste néanmoins un mystère. Mathias Goeritz finit sa thèse durant l'été 1940. En attendant la soutenance, qu'il veut passer avant de fuir l'Allemagne, il trouve un poste de volontaire à la Galerie Nationale de Berlin grâce à ses bonnes relations avec Paul Ortwin Rave. Il travaille durant six ou sept mois à l'organisation d'expositions. Il publie également quelques articles sur les artistes contemporains, notamment sur ses deux professeurs à l'Ecole des Arts appliqués: Hans Orlowski et Max Kaus. Sa carrière d'historien de l'art démarre donc à cette époque, dans un climat d'extrême tension, où il faut faire attention à tout ce que l'on fait, dit ou publie. Le 17 décembre 1940, Mathias Goeritz soutient sa thèse et obtient la mention Bien. Plus rien ne le retient en Allemagne, il décide alors de partir. La façon dont il a réussi à quitter son pays est tout aussi incertaine et mystérieuse que la façon dont il s'est libéré de ses obligations militaires. Une seule certitude: il a été aidé pour quitter l'Allemagne en guerre en 1941 par des berlinois renommés et influents, amis de son père. Les seuls noms cités à cet égard sont ceux des historiens de l'art, professeurs et amis de Mathias Goeritz, Paul Ortwin Rave et Carl Georg Heise et de l'antiquaire Hanns Krenz. Il quitte finalement l'Allemagne au début 1941. Ces années passées à Berlin pendant le régime nazi ont été déterminantes pour Mathias Goeritz. Il a été le témoin de la condamnation de l'art qui ornait les murs de sa maison, des artistes et des intellectuels amis de ses parents et des juifs en général, avec qui il cherchera à se réconcilier spirituellement dans les dernières années de sa vie, comme pour se faire pardonner sa lâcheté de jeunesse. Cela a été une étape très importante dans sa vie, comme il l'a lui-même indiqué, bien qu'il ne l'ait pas compris de cette façon au début de sa carrière artistique. Ses études d'histoire de l'art, ses incursions dans les arts plastiques et le contact direct avec la création artistique de l'époque lui ont permis d'acquérir une 26

expérience très riche. Comme il l'a fait au cours de ses années d'étudiant, il alternera I'histoire de l'art et la pratique artistique durant sa vie. D'ailleurs, pour lui il n'existait pas de frontières entre les deux. Toutes les sciences et tous les métiers contribuent à la création. Les principaux courants artistiques qu'il a côtoyés à cette époque se manifesteront, d'une manière ou d'une autre tout au long de sa vie : l'expressionnisme, plus intensément dans sa peinture et sa sculpture des premières années, le dadaïsme dans son attitude vis-à-vis de l'art et de la vie et les fondements du Bauhaus dans l'enseignement qu'il a lui-même délivré à un grand nombre d'architectes et artistes. Ouvert à toutes les influences de l'époque, absorbant comme une éponge sensations et idées, Mathias Goeritz a su garder cet esprit libre que son père lui avait inculqué dès son plus jeune âge. En quittant l'Allemagne, il essaiera au début de sa nouvelle vie d'oublier ce qu'il avait vécu, sans y parvenir.

3. Maroc: sous le signe de la lumière
Le voyage entre Berlin et sa destination finale, Tanger, a du être long: quatre, cinq jours, peut-être une semaine. De Berlin à Paris, de Paris à Madrid et de Madrid à Algésiras, Mathias Goeritz traverse son pays en pleine persécution juive, la France occupée et l'Espagne qui sort d'une guerre civile sanglante. Il croise tout au long de son voyage, des hommes qui comme lui, cherchent à fuir l'Europe. Au lendemain de l'entrée des allemands à Paris en juillet 1940 et de la division de la France en une zone occupée et une zone libre, des milliers de gens se dirigent vers cette dernière, au sud du pays. Parmi eux, un très grand nombre d'intellectuels et d'artistes français et étrangers, qui habitaient Paris ou qui s'y étaient réfugiés devant la montée du fascisme en Europe. Lorsque Mathias Goeritz arrive à la frontière espagnole, il dit avoir été pris pour un diplomate à cause de son passeport de Dantzig, sur lequel une couronne et deux croix étaient imprimées. Les récits de cette époque, qui concernent ses premières activités à 27

Berlin et son séjour au Maroc, semblent toutefois exagérés et romanesques. « A la frontière, ils ont dit: Diplomatico ? Et le seul mot que je connaissais était Si. J'ai dit Si, il y avait une multitude de gens et ils m'ont laissé passer avec le passeport de Dantzig, et ils ont mis un sceau d'entrée. » Il existe peu de données sur le séjour de Mathias Goeritz au Maroc. Néanmoins, on sait qu'il s'installe à Tanger, chef-lieu d'une zone internationale de 1923 à 1956, où il donne des cours de langue et d'histoire de l'art au Centre culturel allemand, prédécesseur de l'Institut Goethe. Il donne également des cours à Tétouan, capitale du protectorat espagnol jusqu'à l'indépendance du Maroc en 1956, au Centre d'Etudes Marocaines. Les premiers temps, Mathias Goeritz se débrouille en français, car il ne parle pas l'espagnol, encore moins l'arabe. Il apprend l'espagnol et dit avoir gagné un peu d'argent en conduisant des taxis et en livrant du pain. Malgré la neutralité de Tanger et de Tétouan, de par leur appartenance à l'Espagne, pays neutre, la situation politique est très tendue. La proximité de Gibraltar fait des habitants du nord marocain les spectateurs impuissants des affrontements entre les forces de l'axe et l'Angleterre, comme l'a ressenti Mathias Goeritz. Il raconte avoir vu des avions attaquer Gibraltar et avoir été réveillé par les bombes qui arrêtaient les sous-marins allemands. La guerre deviendra d'ailleurs la thématique de ses premières oeuvres. Cependant, la guerre est pour Tanger une source de bénéfices considérables. Seul port ouvert à tous les pays, sauf à l'Allemagne, la ville devient un entrepôt de premier ordre. L'intense activité commerciale a tout permis jusqu'en 1956 : les grosses affaires, les trafics, les aventures, etc. C'est au Maroc que Mathias Goeritz rencontre, durant l'hiver 1941-42, la photographe allemande Marianne Gast. Née à Schierke en Allemagne, elle passe son enfance en Silésie polonaise puis réalise, plus tard, de longs séjours en Angleterre et en France. En 1939, elle part pour l'Espagne pour enregistrer, au travers de ses photos, les scènes de la Guerre Civile. A la fm de la guerre 28

espagnole et compte tenu de l'atmosphère de terreur qui envahit l'Europe, MarialUle Gast s'installe à Tétouan. Mathias Goeritz et Marianne Gast se marient le 30 novembre 1942. Seule sa mort, en 1958, les séparera. Mathias Goeritz ne réalise pas seulement un voyage dans l'espace lorsqu'il traverse la Méditerranée. Il fait aussi un saut dans le temps. Il est en train de vivre une nouvelle vie: énigmatique, abstraite, parfois surréaliste, comme il le déclare plus tard. C'est sûrement à cette époque, que le mysticisme, si présent dans son oeuvre it partir de la fm des alUlées cinquante, s'éveille. Au Maroc tout est si différent, si religieux, si magique, si neuf. Mathias Goeritz est confronté à une nouvelle langue, à une nouvelle religion, à une manière de vivre plus chaotique, plus bruyante, plus sensuelle. Les marchés sont pleins des parfums des épices; des couleurs des fruits, des légumes, des fleurs et des tissus; de rumeurs perpétuelles; de textures nouvelles dans les objets du quotidien et l'artisanat. « Vous devez imaginer, un jeune qui vient de Berlin, où tout est si bourgeois et ordonné.. .et il vient au Maroc, où tout est si différent. J'avais le sentiment d'être entré dans la Bible. Les gens portaient de longues djellabas, les gens avaient de merveilleuses barbes et montaient à cheval, etc Je venais de la pure bourgeoisie banale -mis à part qu'il y avait la guerre- dans un tout autre monde. » S'il est vrai que Mathias Goeritz débarque dans un monde entièrement nouveau, il n'est pas démuni de repères historiques. Il trouve une ressemblance entre ce qu'il est en train de vivre et des passages de la Bible. Il sait l'importance de l'orient dans l'imaginaire occidental au XIXème siècle, tant en peinture qu'en littérature. D'Eugène Delacroix et Théodore Chasseriau à Henri Matisse et Paul Klee, il connaît l'impact que la lumière d' Mrique du Nord peut avoir sur l'oeuvre de peintres majeurs. Mathias Goeritz est passé sans transition d'un régime de persécution et d'oppression à une totale liberté, qu'il revendiquera plus tard comme essentielle pour la création artistique. 29

A partir de 1943, Mathias Goeritz et sa femme parcourent les principales villes marocaines. Il se dit fortement marqué par l'artisanat de Marrakech. Des photos de l'époque, sans doute faites par Marianne Gast, le montrent dans une atmosphère d'isolement, au milieu du désert ou devant une maison avec une jeune fille qui fait des poteries. Il est aussi très marqué par les paysages du nord de l'Afrique, si différents de l'Europe. Ils traversent la chaîne de l'Atlas et sont éblouis par le désert, par le grand vide et la solitude qu'ils y perçoivent. L'une des images qui l'a le plus marqué au Maroc, dit-il, est celle des chèvres qui, le long des routes, grimpent sur les arbres pour pouvoir se nourrir. Cela lui a paru tellement absurde et surréaliste, qu'il définira son séjour au Maroc comme le songe qui précède sa nouvelle vie, qui commence à la fin de la guerre lorsqu'il a 30 ans. Ainsi, les premiers contacts avec la civilisation marocaine ont touché très vite l'esprit rationnel et ordonné du jeune allemand. Dès son arrivée à Tétouan, en parallèle à ses activités professionnelles, Mathias Goeritz commence à réaliser des peintures de manière plus systématique. De sa période d'étudiant à Berlin, on ne connaît qu'une dizaine d'oeuvres, aujourd'hui disparues, grâce à des photographies et aux petits calepins sur lesquels l'artiste inscrivait le catalogue de sa production. Les oeuvres réalisées au Maroc, le plus souvent des gouaches et des aquarelles de format moyen dans un style expressionniste et naïf: dénotent une main maladroite. La peinture était-elle alors pour Mathias Goeritz un pur exercice de style ou une sorte de thérapie, par laquelle il pouvait exprimer ses angoisses et sa peur de la guerre? La thématique de cette époque, ainsi que celle des premières années en Espagne indiqueraient l'hypothèse de la thérapie. Mais, plus important que la technique et la thématique, le séjour au Maroc marque, d'une manière inconsciente, le départ d'une longue vie d'expérimentations artistiques. « Au fond, toute ma vie a été une marche d'une phase expérimentale vers une autre. »

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Un deuxième impact, plus profond et émotionnel, de la culture et surtout de l'architecture marocaine se manifestera une dizaine d'années plus tard, lorsque Mathias Goeritz construit son musée expérimental El Eco et rédige son manifeste sur l'Architecture émotionnelle. Comme Le Corbusier, Mathias Goeritz est fasciné par l'architecture arabe, par ses fonnes simples et sa géométrie discrète. A nouveau, comme dans le cinéma expressionniste, les jeux d'ombre et lumière, naturels cette fois, créent une ambiance mystérieuse, et font ressortir la blancheur de l'architecture qui éclate sous un ciel et à côté d'une mer d'un bleu intense. De même, il sera touché par la texture de l'argile, avec laquelle les marocains bâtissent leurs maisons. Cette architecture aux surfaces irrégulières, directement issues des matériaux et de la lumière, qui lui donnent un caractère vivant, changeant, s'oppose à l'architecture européenne, fonctionnelle et rigide, tant à celle de la Renaissance qu'à celle du Bauhaus et plus encore à celle du Ille Reich. De même, Mathias Goeritz, saura traduire d'une manière minimale, la surcharge des décors intérieurs marocains, qui se trouvent aux antipodes des façades simples qui décorent les villes. Il a découvert dans l'ensemble de ces villes une magnifique intégration de la nature et de l'architecture. « Je ne réalisais pas combien l'influence africaine avait été forte, je l'ai réalisé seulement plus tard au Mexique. [A cette époque] J'écrivais avec la plus grande conviction, que l'architecture européenne suivait une voie erronée, elle était trop fonctionnelle. [Par contre] Cette blanche architecture marocaine Soudain je n'avais plus peur de l'architecture, car même dans l'examen d'histoire de l'art j'avais une peur folle de l'architecture. Et même si je ne le voulais pas, j'ai été emporté par l'architecture. » Le contact avec l'échelle monumentale du paysage marocain ainsi qu'avec l'architecture mystérieuse et organique de ce pays a influencé le développement artistique de Mathias Goeritz. Néanmoins, cet impact devait mûrir avant d'exploser et de marquer non seulement son oeuvre, mais aussi l'influence qu'il devait 31

exercer à son tour chez un très grand nombre d'architectes mexicains et étrangers.

4. Espagne: pour un art anonyme A la fm de la guerre, Marianne et Mathias Goeritz traversent de nouveau la Méditerranée et s'installent à Grenade. Ils habitent à côté des tours Bermejas de l'Alhambra, rue Cruz de Piedra. Ces cinq ans passés au Maroc, entre 1941 et 1945, se prolongent lorsque le couple s'installe en Andalousie, où la présence arabe, longue de dix siècles, a marqué à jamais l'architecture et les coutumes. L'arrivée en Espagne marque, chez Mathias Goeritz, le début d'une nouvelle vie, pleine d'espoirs et d'optimisme, où tout est à faire. Après une enfance et une jeunesse marquées par la peur et l'incertitude, il dit être né de nouveau à 30 ans. « Alors j'ai dit à Marianne: Il n'y aura plus jamais de guerres, ni de bourreaux, ni de dictateurs. Pour cela, des millions d'êtres humains sont morts et pour cela, nous avons tous souffert. Maintenant, nous pourrons travailler librement, toi, en prenant des photos [. ..] et moi en peignant et transmettant mes messages. Et j'ai eu une envie folle d'apprendre et d'enseigner, de contribuer à la construction d'un monde désirable et beau. Je me suis étonné moi-même de mon romantisme démesuré, et j'ai ri lorsque j'ai réalisé que j'étais toujours allemand. » Pour le couple Goeritz, l'Espagne se révèle le meilleur pays pour s'établir dans l'immédiat après guerre. Comparée au Maroc, elle représente la civilisation occidentale et comparée à l'Allemagne nazi vaincue, elle est le paradis. Bien que l'Espagne n'ait pas souffert sur son sol les désastres de la deuxième Guerre Mondiale, la Guerre Civile a laissé le pays en ruines. Le panorama culturel de 1945 est tout aussi aride et désolant que le désert marocain que Mathias Goeritz vient de quitter. Il dira plus tard qu'à l'époque, Picasso lui-même était 32

inconnu en Espagne. Marianne et Mathias Goeritz arrivent dans une Espagne isolée mais avide de renouveau artistique. Dès leur installation à Grenade, Mathias Goeritz se voue corps et âme à la peinture. Comme pendant sa jeunesse à Berlin, il visite assidûment les quelques galeries de la ville et fréquente les maigres cercles intellectuels. Bien que la peinture soit sa principale activité, il travaille intensément à la diffusion de jeunes artistes, ainsi qu'à l'édition de livres d'art. Il écrit des articles et commence à construire un réseau international d'échange d'infonnations à travers des revues d'art. Il expérimente en peinture puis à la fin des années quarante, s'initie à la sculpture. D'autre part, la découverte des peintures rupestres des grottes d'Altamira lui révèle le sens même de l'art. Dès lors, il développe ses théories artistiques, écrit sur l'art et les jeunes artistes et réussit à réunir autour des peintures préhistoriques d'Altamira des artistes, espagnols et étrangers, jeunes et consacrés, qui cherchent un nouvel art. Entre 1946 et 1949, Mathias Goeritz réalise deux expositions personnelles et une exposition en duo avec le sculpteur Angel Ferrant. Lors de sa première exposition, Mathias Goeritz présente des oeuvres qui témoignent de son premier style pictural et de la thématique qu'il traîne depuis le Maroc. L'artiste continue à exprimer avec ses travaux sa peur et les impacts de la guerre. Dans ces représentations figuratives, il réussit à établir un équilibre entre une thématique tragique et une représentation très colorée, qui y introduit un peu d'optimisme. Bien que d'une facture encore un peu maladroite, ces oeuvres traduisent une évolution par rapport aux quelques travaux exécutés à Berlin où les sujets érotiques prédominent. Dans ces premières oeuvres exécutées dans la péninsule ibérique, on observe une sorte de bilan psychologique de l'artiste. La guerre est finie, Mathias Goeritz change de nouveau de pays et fait le bilan de ce qu'il a vécu et qu'il renie en disant qu'il vient seulement de naître. Sa nouvelle thématique se caractérise par une série de portraits, peut-être s'agit-il d'autoportraits, où des visages linéaires, tounnentés et diffonnes sont superposés à des ruines. La même année, l'artiste réalise une série de neuf crucifixions, qui sont 33

à l'origine des sculptures qu'il exécutera au Mexique cinq ans plus tard. Dans la plupart des oeuvres de cette série, le Christ n'est pas la seule victime, car au deuxième plan on aperçoit, dans une atmosphère terrifiante, une multitude de croix. Un troisième groupe d'oeuvres se distingue, non par sa thématique, mais par ses caractéristiques formelles. L'artiste introduit la ligne dans ses compositions. Il passe ainsi d'une figuration en volume, pleine, à une figuration plate et vide, voire minimale. Jacob et l'ange, En dessinant quelque chose et, Corrida, oeuvres réalisées en 1945, témoignent de cette nouvelle représentation qui est à rapprocher du cirque d'Alexander Calder. La mort du torero dénote les deux premières influences acquises en Espagne par Mathias Goeritz. La première l'influence formelle d'Alexander Calder, devient tout à fait évidente lorsque Mathias Goeritz publie sa série de dessins autour du cirque. La seconde est l'influence thématique de la tauromachie. De deux des plus grands toreros de tous les temps, Carlos Arruza et Manolete, découle une fine série de dessins, où avec un simple trait, l'artiste représente de manière minimale, le taureau, le torero et les arènes. Une manière de s'inscrire à son tour dans la lignée qui va d'Altamira à Goya et Picasso. Cette série fait l'objet d'une publication avec un texte de l'artiste Benjamin Palencia. En dépit des influences formelles qui l'ont marqué et qu'il a d'ailleurs toujours reconnues, Mathias Goeritz commence à s'exprimer d'une manière plus personnelle. Pendant les deux premières années de son séjour en Espagne, son style pictural se caractérise par l'utilisation de la ligne. Il introduit ensuite des aplats de couleurs qui remplissent les formes ainsi délimitées par les lignes. Il semble avoir travaillé une sorte de peinture automatique, qui par la suite se trouvera à l'origine de séries, où il rajoute ou enlève des éléments, en conservant la même structure. Ses compositions linéaires se distinguent par la représentation de portraits, féminins pour la plupart, et de personnages anonymes: équilibristes, guignols, danseurs, toreros, etc. Si les compositions linéaires restent majoritairement figuratives, elles deviennent plus abstraites lorsque l'artiste introduit des nappes de couleur. Néanmoins, on peut y deviner des paysages et des personnages. Bien qu'il ait appelé un grand nombre de ces expérimentations 34

Compositions rigides, leur représentation formelle organique entraîne le mouvement. Ses gouaches, ses encres, ses aquarelles et, plus rarement ses huiles, renferment un grand potentiel d'effets optiques. D'une part par les sujets proprement dits (le cirque, la danse, la musique), d'autre part par l'utilisation libre et aléatoire des lignes. Les éléments semblent flotter sur la surface, dans un désordre total. L'influence formelle de Jean Arp et de Joan Miro pendant cette période est évidente; il faut simplement signaler que l'artiste en était conscient et surtout reconnaissant. Parallèlement à ces nouvelles expérimentations, Mathias Goeritz continue pendant quelques années à réaliser des oeuvres dans le style lourd et maladroit de son époque d'étudiant à Berlin. Ces réalisations, que beaucoup d'historiens de l'art ont qualifié d'expressionnistes, ne constituent qu'un ensemble d'ébauches grossières et dépourvues du véritable esprit expressionniste qu'on voudrait leur attribuer. Elles ne revendiquent aucune position politique ou sociale. Même au niveau formel, elles sont loin de transmettre au spectateur la force émotionnelle des travaux des artistes expressionnistes. A la même époque s'éveille l'intérêt de Mathias Goeritz pour les objets. On ne peut pas réellement parler de sculpture, comme il en fera plus tard au Mexique, mais d'une recherche en « trois dimensions », qui se révélera, au fil des années, son apport le plus important à l'art du XXème siècle. Pourquoi n'a-t-il pas commencé à réaliser ce type d'objets au Maroc? Il est probable que l'incertitude et l'insécurité liées à la guerre l'ont empêché psychologiquement de réaliser des oeuvres en volume. Etant donné que son séjour au Maroc était, de toute façon, temporaire, l'exécution de sculptures ou d'objets encombrants pouvait se révéler également un handicap. Il avait déjà été contraint de quitter soudainement Berlin, et cette situation était susceptible de se répéter à Tanger. Alors que revenu sur le continent une fois la guerre :finie, dans une atmosphère plutôt optimiste, Mathias Goeritz est disposé à expérimenter dans tous les domaines. Dans l'esprit du collage et de l'assemblage, l'artiste réalise aussi un grand nombre de compositions. On y distingue trois sortes d'interventions. Premièrement un simple assemblage d'objets trouvés: un cadre de carton, une feuille d'arbre et du fil font une nature morte en trois 35

dimensions. Par la suite, l'artiste intervient directement sur les objets. Il transfonne une carafe en tête ou décore, de ses personnages organiques, des bouteilles, des pierres et des boîtes en métal. Finalement, il exécute un véritable travail de transfonnation lorsqu'il réalise des personnages ou des compositions abstraites en fil de fer à la manière d'Alexander Calder. Enjanvier 1947, Marianne et Mathias Goeritz s'installent à Madrid. C'est là qu'ils rencontrent Angel Ferrant et Ricardo Gullon, ainsi qu'un grand nombre d'artistes espagnols avec qui ils se lient d'amitié. L'amitié qui liera Angel Ferrant et Mathias Goeritz se révèle a bien des égards exceptionnelle. A ce propos Ricardo GuIlon signale: « Je ne connais aucun autre couple, qui soit aussi bien et parfaitement hannonisé que ces deux là, Mathias Goeritz et Angel Ferrant. Car Mathias était un peintre intéressant, quelqu'un qui essayait tout et qui avait un respect extraordinaire pour le génie, qu'il a reconnu chez Angel Ferrant. [. ..] Mathias trouvait en Angel un maître extraordinaire, qu'il admirait et respectait. » C'est grâce au sculpteur espagnol, son aîné de 25 ans, que Mathias Goeritz rencontre Alexander Calder, avec qui il se liera aussi d'une grande amitié. C'est au contact d'Angel Ferrant qu'il sera davantage marqué par l'oeuvre de Joan Miro. En effet, l'oeuvre d'Angel Ferrant est imprégnée de l'essence même de l'art de Joan Miro et d'Alexander Calder. Tout comme Alexander Calder a, pour ainsi dire, transposé Mondrian en mouvement, Angel Ferrant a su faire, avec un style personnel, du Miro en mouvement. C'est aussi par le biais d'Angel Ferrant, que Mathias Goeritz entre en contact avec Antoni Tàpies et Antonio Saura, dont la carrière artistique débute. A Madrid, Mathias Goeritz est davantage immergé dans la scène artistique. Pendant toute l'année 1947 et jusqu'à l'été 1948 il travaille infatigablement. Sa production picturale évolue lentement. Il continue à exécuter des séries à la gouache, à l'encre et à l'aquarelle et réserve la technique de l'huile pour les résultats fmaux de ses expérimentations. Ses compositions, toujours aussi chaotiques et tounnentées, présentent encore plus de détails. Quoique fonnellement ludiques, les compositions de cette époque concentrent encore un potentiel de détresse et de peur. De même, la 36

représentation d'un animal étrange, mi-serpent mi-scorpion, devient omniprésente dans ses compositions sur papier puis dans la totalité de son oeuvre. Le serpent de 1947 devient en 1950 sa première sculpture urbaine, L'Animal du Pedregal et en 1952, après une épuration importante, Le Serpent d'El Eco, oeuvre qui préfigure l'Art minimal. Influencé par Angel Ferrant, Mathias Goeritz continue à assembler des objets et à réaliser des oeuvres en trois dimensions. Dès cette époque, un fort parallélisme unit ses peintures et ses objets. Dès le début de sa carrière, Mathias Goeritz utilise la représentation picturale, les deux dimensions, comme ébauche d'objets à trois dimensions. Il dome ainsi un corps à ses compositions et à ses personnages, mais aussi du mouvement à des créations jusqu'alors figées par la planéité de la toile ou du papier. Malgré son travail et ses efforts, le succès est encore loin, il ne vend que très occasiomellement et ne peut vivre de son art. L'été 1948, le couple Goeritz fuit la canicule madrilène et s'installe dans le palais du Marquis de Santillana dans la petite ville de Santillana deI Mar, près de Santander. Par l'intermédiaire de Pablo Beltran de Heredia, Marianne Goeritz reçoit une commande de photos de cette ville pour illustrer le livre qu'Enrique Lafuente Ferrari prépare pour le gouverneur civil de Santander, Joaquin Reguera Sevilla. Ce séjour dans la province de Santander et plus particulièrement la découverte des peintures des grottes d'Altamira vont marquer un tournant décisif dans l'art de Mathias Goeritz. « C'était la première fois que nous faisions une sortie vers le nord, car ma femme ne supportait pas la chaleur de Madrid. Et là se trouvait ce palais du Marquis de Santillana, que nous avons loué pour presque rien, il fallait seulement que quelqu'un l'habite. L'une des plus vielles maisons espagnoles. Et dans ce palais, nous avons vécu tous - j'avais invité beaucoup d'amis, comme le sculpteur Angel Ferrant, qui habitait auparavant à Madrid - à vrai dire un peu primitivement, mais nous nous sommes débrouillés. [...] Et cette attitude, la joie avant tout, parler de la liberté de la création, tout était convaincant. [.. .] 37