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Médinas 2030

286 pages
Le bilan de la réhabilitation des villes historiques dans les pays du Sud de la Méditerranée se traduit par des résultats modestes : restauration des médinas pour satisfaire un tourisme mondialisé en quête "d'esprit des lieux", mais les infrastructures manquent toujours et les équipements se dégradent. Médinas 2030 suggère de reformuler la question de la réhabilitation des villes historiques.
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MÉDINAS 2030

Les auteurs assument l’entière responsabilité du contenu du présent ouvrage. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement l’avis de la Banque européenne d’investissement.

ITINÉRAIRES GÉOGRAPHIQUES Sous la direction de Colette Vallat

Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement…). Forum où rien de ce qui touche à l’homme n’est indifférent, la collection donne aussi l’occasion d’ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentant une réelle curiosité pour l’espace, les cultures et les sociétés. Déjà parus 1) Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne : la question pastorale en Ariège (2005) 2) Richard Laganier (éd.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au prisme de l’évaluation (2006) 3) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles Politiques de l’environnement (2006) 4) Alexandre Moine, Le Territoire : comment observer un système complexe (2007) 5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de Lamarlière (éd.), Nouvelles Échelles des firmes et des réseaux, un défi pour l’aménagement (2007) 6) Yves Guermond (coord.), Rouen : la métropole oubliée (2007) 7) Hervé Rakoto (coord.), Ruralité Nord-Sud, inégalités, conflits, innovations (2007) 8) Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines (2007) 9) Patrice Melé, Corinne Larrue (coord.), Territoires d’action (2008) 10) Colette Vallat (dir.), Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses métamorphose ; T1 Traces, T2 Turbulence, T3 Essence (2009)

Titres à paraître
* Lionel Laslaz, Les Zones centrales des parcs nationaux alpins * Julien Frayssignes, Les AOC des filières fromagères dans le développement territorial * Philippe Dugot, Michaël Pouzenc, Territoire du commerce et développement durable * Anne Androuais (dir.), La Régionalisation dans les pays de l’Asie orientale * Céline Pierdet, Phnom Penh, ville fleuve * Richard Laganier (éd.), Le Géographe et l’hydrosystème : évolution récente de la recherche et perspectives d’action

Sommaire
P. de Fontaine Vive

Préface

7 9 11

Première partie : Scénarios méditerranéens
Chapitre 1 : Méditerranée à venir, avenir des médinas M. Balbo Chapitre 2 : Méditerranée 2030 : l’évolution économique, écologique, sociale et politique G. Massiah, G. Hidouci, R. Behaim Chapitre 3 : Les Médinas en devenir J. Abdelkafi

21 73

Deuxième partie : Visions et stratégies
Chapitre 4 : Transformation de la vieille ville historique du Caire S. Bianca, S.El Rashidi, K. Ibrahim Chapitre 5 : Médinas du Maroc : scénarios 2030 L. Godin, G. Le Bihan Chapitre 6 : Damas 2030 ; “The Jasmine Vision” L. Rajab Chapitre 7 : Stratégies de développement des villes historiques marocaines A. Bigio Chapitre 8 : Le financement de la réhabilitation des villes historiques M. Turró, E. Rodríguez Villaescusa Chapitre 9 : Conclusion et recommandations M. Balbo, M. Turró

113 115 159 197

215 255 273 285

Table des illustrations et tableaux

Les auteurs
ABDELKAFI J. BALBO M. BENHAIM R. BIANCA S. Urbaniste, consultant, membre de l’Icomos, Tunisie Professeur à l’Université Iuav, Venise Économiste Architecte urbaniste, ancien directeur du Historic Cities Programme de l’Aga Khan Trust for Culture BIGIO G. A. EL RASHIDI S. GODIN L. HIDOUCI G. IBRAHIM K. LE BIHAN G. MASSIAH G. RAJAB L. L. TURRO M. RODRIGUEZ VILLAESCUSA E. Spécialiste en urbanisme à la Banque mondiale Urbaniste et historien de l’architecture Architecte urbaniste Économiste, professeur associé à l’Université d’Artois Architecte, coordinateur du programme Darb al-Ahmar Revitalization Architecte-urbaniste Ancien professeur à l’école d’architecture de Paris-La Villette Architecte Professeur à l’Université Polytechnique de Catalogne, Barcelone Professeur à l’Université Polytechnique de Catalogne, Barcelone

PRÉFACE

La réhabilitation des centres historiques des villes du Sud et de l’Est de la Méditerranée représente un enjeu majeur. D’ici à 2030, près de 80 % de la population sera urbanisée et concentrée sur 10 % du territoire : le littoral. Le défi est considérable et implique que l’avenir social et économique de la région se jouera en grande partie dans la gestion du « fait urbain ». Dans ce contexte, la maîtrise du développement du « cœur des villes » constitue une réponse essentielle à la croissance anarchique des zones urbaines. Plus particulièrement, les centres urbains historiques, ou médinas, jouent un rôle essentiel dans la conservation du capital culturel et social des pays méditerranéens tout en offrant un potentiel d’attractivité conséquent : c’est la raison pour laquelle il est important de les préserver. Or, le constat actuel est celui d’une marginalisation des centres historiques qui risque d’être irréversible. Une grande partie du patrimoine demeure dégradée du fait de l’absence d’entretien des bâtiments et des infrastructures. D’autre part, les médinas sont confrontées à des mutations liées à une nouvelle concurrence des espaces urbains. Ces mutations s’accompagnent, dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, d’une transformation de la structure des ménages et de l’émergence d’une classe moyenne plus encline à vivre dans des espaces urbains adaptés aux nouveaux standards économiques et sociaux. Cela modifie de manière substantielle le rôle que les médinas sont amenées à jouer dans le fait urbain. Afin que la réhabilitation des centres historiques s’inscrive dans une perspective durable, il est nécessaire de la situer dans le cadre d’une démarche globale et intégrée, avec la mise en œuvre d’investissements « patients ». Les budgets nationaux déjà largement mobilisés n’y suffisent pas, il est donc nécessaire de favoriser l’implication des investisseurs privés aux côtés des organisations multilatérales et des pouvoirs publics. Les efforts ainsi demandés et la nécessaire prise de conscience de l’ensemble des acteurs ne peuvent se concrétiser sans que ne s’instaure un partenariat public-privé renforcé. C’est ce partenariat qui permettra aux particuliers, aux propriétaires, aux entreprises, aux opérateurs immobiliers et touristiques de faire en sorte que l’investissement des pouvoirs publics soit relayé par d’autres bailleurs de fonds et qu’il s’inscrive dans la durée pour constituer une vraie opportunité de développement pour les centres historiques. C’est tout le sens de l’initiative de la Banque européenne d’investissement.

8 L’initiative « Médinas 2030 »

Marcello Balbo

En tant qu’institution de financement à long terme de l’Union européenne, la Banque européenne d’investissement (BEI) consacre une part substantielle de ses financements à la rénovation urbaine durable. En Méditerranée, la BEI finance des projets de développement par le biais de sa Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat, la Femip. C’est dans ce cadre que la BEI a lancé, en octobre 2008, l’initiative « Médinas 2030 » à l’occasion de la Biennale architecturale de Venise. Financée à travers le fonds fiduciaire de la Femip, la conférence de Venise avait pour objectif de susciter une prise de conscience quant à l’importance de la réhabilitation des médinas. Réunissant urbanistes, architectes, économistes, sociologues et experts des organismes de financement et de coopération internationale ainsi que des représentants des administrations des pays méditerranéens, cette conférence a été le point de départ d’une vaste réflexion qui devra conduire à la mise en place de projets d’investissements en faveur de la renaissance des centres urbains historiques. Le présent ouvrage rassemble les travaux des chercheurs et experts qui ont contribué à la conférence de Venise. Il présente les scénarios d’évolution des centres historiques ainsi que les stratégies de réhabilitation développées. Cet ouvrage constitue la première étape d’un programme de partage de connaissances et de concertation qui devra préfigurer les axes de la stratégie à mettre en œuvre. Je suis convaincu qu’il nous permettra de mobiliser des partenaires toujours plus nombreux autour de la question fondamentale de la rénovation urbaine en Méditerranée.

P. DE FONTAINE VIVE Vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI)

PREMIÈRE PARTIE SCÉNARIOS MÉDITERRANÉENS

Chapitre 1 MÉDITERRANÉE À VENIR, AVENIR DES MÉDINAS
Marcello BALBO

La question de la réhabilitation du patrimoine dans les pays du Sud de la Méditerranée1 se pose vers la fin des années soixante, principalement pour deux raisons : d’un côté l’exode de milliers de ruraux pour qui la médina est la seule alternative pour se loger en ville ; de l’autre le discours sur la conservation qui avait été élaboré quelques années auparavant dans les pays de la rive Nord2 et qui commence à se propager dans les pays de la rive Sud. À cause du processus d’urbanisation que tous les pays de la région ont connu, la médina était devenue un espace « en creux », « un quartier perdu dans le magma urbain, un héritage dégradé, marginalisé » pour lequel on ne dessinait que deux futurs possibles : être condamné au bulldozer ou se transformer en espace monumental touristique avec la reconversion immobilière et sociale limitée à quelques îlots de prestige, le reste étant inévitablement destiné à la « bazardisation » de même qu’à une taudification croissante. Une récupération de l’ensemble de la médina et sa revalorisation en tant qu’élément central de la structure urbaine était considérée comme une alternative fort improbable3.

1

En reprenant le titre de la conférence, dans le texte on utilise le mot médina pour se référer à la ville historique du Sud de la Méditerranée, tout en sachant que la médina est un modèle spécifique de la ville arabe. 2 Le deuxième Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques avait adopté la Charte de Venise en 1964. 3 URBAMA, Présent et avenir des Médinas : de Marrakech à Ale, Tours, 1982.

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Vingt-cinq ans après, force est de constater que le scénario est resté essentiellement le même. Nul doute que l’importance des médinas en tant que patrimoine est reconnue, comme en témoigne le nombre de « villes arabes » inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Humanité ; et personne, ou presque, n’envisagerait désormais leur « bulldozerisation ». Mais les deux autres options, à savoir la « monumentalisation » et la taudification, sont les seules à caractériser les transformations récentes et restent les perspectives les plus probables. À l’instar de ce qu’on observe dans d’autres pays, le dilemme entre contenant et contenu dans les pays du Sud de la Méditerranée n’a pas encore été résolu : en effet, concernant la plupart des médinas, il n’a même pas été vraiment abordé, puisque, si des actions sur le patrimoine ont parfois été menées, des politiques sociales indispensables à la sauvegarde du contenu n’ont été mises en place nulle part, sauf peut-être dans la médina de Tunis. En revanche, les conditions du contexte ont beaucoup évolué par rapport à celles du début des années quatre-vingt. Parmi celles qui ont le plus d’impact sur le fonctionnement et le rôle de la ville historique, il faut mentionner avant tout la transformation du modèle de la famille élargie à la famille nucléaire avec un changement radical du mode de vie, du rapport à l’espace privé et d’une certaine manière aussi à l’espace public ; il faut mentionner ensuite la formation de grandes agglomérations urbaines qui concentrent de plus en plus de population ; et enfin, les migrations qui se font vers mais aussi de l’étranger4. Sur la base des transformations intervenues dans le passé et sur la base des tendances actuelles, nous proposons ci-après une périodisation des transformations qui ont affecté la ville historique à partir des années soixante-dix, l’identification des principales tendances auxquelles on assiste actuellement, et la formulation de trois scénarios possibles d’ici à l’an 2030.

Trois périodes
Les années soixante marquent le début de l’intérêt pour les médinas, puisque la forte croissance de population des villes résultant des migrations rurales et même de conflits, intérieurs ou avec l’extérieur, produit des changements profonds dans la ville historique, au niveau des structures sociales et spatiales. C’est à la fin des années soixante qu’à Tunis on crée l’Association de sauvegarde de la médina (ASM), la toute première institution de ce type dans les pays du Sud de la Méditerranée ; en 1972, la Casbah d’Alger fait l’objet d’un travail d’analyse poussé ; en 1975, l’Unesco lance les études pour le schéma directeur d’urbanisme de Fès, posant la question de la réhabilitation de la médina et de sa « centralité » par rapport à
4 Voir les textes de R. Benhaïm, G. Hidouci, G. Massiah, et celui de J. Abdelkafi dans cette même publication.

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la ville. Quelques années plus tard, l’opération Bab al-Faraj à Alep ne peut être menée à son terme en raison de l’opposition ouverte de la société civile à une « modernisation destructrice » de la ville en faveur d’une préservation par la valorisation (Bianca). Dans presque tous les pays du Sud de la Méditerranée on assiste donc à la mise en place d’institutions ou simplement de mouvements d’opinion pour la sauvegarde du patrimoine. C’est sans doute la conséquence de la dégradation physique – parfois de la ruine – des maisons à l’intérieur de la vieille ville, mais aussi de l’apparition du discours sur la conservation, architecturale d’abord, étendu ensuite à la forme urbaine, jusqu’aux valeurs immatérielles que la vieille ville représente et abrite. La période des années quatre-vingt-dix est marquée par la libéralisation économique et le retrait de l’État et représente une deuxième étape dans la question de la ville historique. Face à une demande de logements, d’infrastructures et de services urbains, non maîtrisable par les autorités publiques, et face à la pression des intérêts du secteur de la construction, dont les moyens sont déjà faibles, l’État devient encore plus démuni dans ses capacités d’intervention. Dans la ville historique, la libéralisation économique s’est traduite par l’abandon ou la mise en sourdine des opérations de réhabilitation là où elles avaient été tentées, et par un renoncement à la sauvegarde comme élément constitutif des politiques d’urbanisme, sauf dans les cas où elles avaient pris suffisamment racine comme à Tunis. Bien qu’il soit difficile de généraliser, on peut dire que le processus de marginalisation de la ville historique s’achève dans les années quatre-vingt-dix, au moment où les classes moyennes commencent à s’installer dans les nouvelles zones d’expansion des périphéries bien desservies par les voies rapides et les centres commerciaux et, de ce fait, ne reconnaissent plus la médina comme lieu de référence de leur spatialité urbaine. À partir de cette nouvelle urbanisation la centralité comme notion sur laquelle asseoir la réhabilitation de la ville historique perd sa signification. La troisième phase est celle que nous vivons actuellement, la phase de l’internationalisation de la région et de la mondialisation des échanges : déjà un tiers du transport mondial de conteneurs transite par la Méditerranée et les pays de la région (Turquie incluse) – par rapport aux pays émergents – viennent au second rang après la Chine pour accueillir les investissements étrangers. À la suite de ces changements, deux tendances opposées voient le jour. D’une part on assiste à la réhabilitation de portions de la vieille ville, ce qui, en réalité, se traduit, dans la plupart des cas, par la récupération d’éléments ponctuels éparpillés à l’intérieur de l’espace de la médina. De fait cette réhabilitation concerne presque exclusivement quelques grandes demeures qui pour la plupart sont réaffectées à des activités touristiques telles qu’hôtels et restaurants de luxe, parfois boutiques de produits artisanaux (mais haut de

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gamme), pour répondre à la nouvelle demande provenant d’un tourisme mondialisé en quête d’« esprit des lieux ». D’autre part, la ville historique continue à abriter une population en grande majorité pauvre, en quelque sorte « enfermée » dans la vieille ville faute d’alternative, mais qui souhaiterait s’installer à l’extérieur de la vieille ville dans des conditions d’habitat moins précaires. Le déficit d’infrastructures et d’équipements n’a pas été comblé ; au contraire, les conditions n’ont cessé de se dégrader sous la pression de l’appauvrissement des ménages et de l’insuffisance presque totale d’investissement public pour la rénovation et l’entretien. Ces deux processus ont un effet extrêmement important, puisqu’ils créent la rupture avec l’élément instaurateur de l’unicité de la ville arabe, son « égalitarisme » au niveau de l’espace public, donc du collectif : l’homogénéité du modèle d’habitat qui se fonde sur le patio, espace exclusif de la famille mais en même temps élément d’ordonnancement de l’ensemble de la ville, ce patio qui à la fois permettait de ne rien percevoir de l’espace intérieur, de se soustraire aux regards étrangers et d’occulter les hiérarchies sociales pourtant bien établies au plan des relations individuelles et familiales. Bien sûr, avant la dimension spatiale et matérielle, la rupture concerne le plan social. Aujourd’hui, la médina n’est plus un lieu de solidarité et de relation entre ménages, entre le notable au fond du derb et les familles qui l’habitent et qui peuvent compter sur son appui et sur sa tutelle. Au contraire, la vieille ville est devenue un lieu où, d’un côté, une majorité de ménages connaît le surpeuplement et la précarité des conditions de logement, ce qui explique les modifications typologiques de l’habitat, et même de la morphologie urbaine. D’un autre côté, on trouve une minorité de « nouveaux » résidents aisés, en grande partie temporaires et fluctuants, et généralement étrangers à la ville ancienne et à son contexte social, économique et culturel. Bien sûr ces transformations ne sont pas un phénomène nouveau, puisqu’elles ont commencé à apparaître avec la colonisation et même avant ; mais à partir des années quatre-vingt-dix on assiste à une nette accélération et surtout à un changement de nature, résultat de l’internationalisation des marchés et de l’arrivée massive du capital étranger. En d’autres temps, espace de solidarité, la ville historique s’est largement transformée en espaces polarisés, divisés, fragmentés.

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Deux tendances
Bien que la ville historique soit unique dans ses caractères architecturaux et urbanistiques et qu’elle soit souvent géographiquement excentrique, il faut tenir compte des relations économiques, sociales et spatiales qui la lient à son contexte urbain. Pour toute stratégie à moyen et long terme il est indispensable d’éviter de la penser en tant que quartier isolé ou partie de la ville sans relation avec ce qu’il y a autour. Dans les pays du Sud de la Méditerranée on assiste depuis plusieurs décennies à des modifications profondes dans l’organisation du territoire. À la suite des mouvements de populations qui se sont produits, qui sont encore en cours bien qu’ils soient largement achevés en ce qui concerne l’exode rural, le contexte spatial dans lequel se trouve la ville historique s’est radicalement modifié. Selon les chiffres des Nations Unies, entre 2000 et 2030 dans les pays de la région le nombre d’« urbains » va passer de 95 à 173 millions, un accroissement de plus de 80 % pour l’ensemble des pays mais avec un triplement en Syrie, un accroissement de 150 % en Palestine et de 83 % pour l’Égypte, ce qui en valeur absolue représenterait presque 24 millions de personnes pour ce dernier pays. Ce processus d’urbanisation intéresse principalement les zones côtières, avec toutes les conséquences qui en découlent sur l’environnement. Mais il faut souligner aussi que cette croissance démographique va donner lieu – en réalité a déjà donné lieu – à la formation de métropoles et de conurbations, jusqu’à l’apparition de véritables régions urbaines. En vingt-cinq ans (20002025) Le Caire va passer de 10 à 15 millions d’habitants, Alger de 2,7 à 4,5 millions, Alep deviendra la quatrième ville de la région, après Alexandrie, avec 4 millions d’habitants, suivie de près par les 3,6 millions d’habitants de Damas. Cette croissance va entraîner une modification substantielle de l’organisation du territoire dans beaucoup de pays. On constate depuis des années déjà la formation d’une véritable région urbaine qui relie Casablanca, Rabat et Kenitra, 200 km d’urbanisation presque ininterrompue où habitent plus de 7 millions de personnes, à peu près un marocain sur quatre. Un processus de métropolisation est en place tant à Tunis de plus en plus liée fonctionnellement à la région tunisoise, qu’à Alger avec un système urbain qui de fait arrive jusqu’à Tizi-Ouzou, ou encore au Liban avec la bande côtière Saida-Beyrouth-Byblos, à laquelle il faut ajouter la péninsule de Tyr au Sud et Tripoli au Nord qui font aussi partie de ce système. Face à ces conditions, la ville historique a évidemment perdu de l’importance. Les cent mille habitants qui habitent la médina ne représentent désormais que 10 % de la population de Tunis, 5 % si l’on fait référence au Grand Tunis ; au Maroc la population des médinas ne représente que 5 % de la population urbaine et même là où la médina est encore une partie importante de la ville, comme c’est le cas pour Marrakech (22 %), à cause de

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l’urbanisation accélérée son poids démographique est beaucoup moins important qu’il y a seulement vingt ans (51 %)5. De même, entre 1965 et 1990 le vieux Damas avait perdu plus d’un tiers de sa population et n’abritait plus que 42 000 personnes : bien qu’on ne dispose pas de données récentes, la sensation est que cette tendance n’a pas changé au cours des quinze dernières années, au contraire6. De même, le Vieux Caire est devenu une partie négligeable du Grand Caire, avec seulement 1,5 % de la population urbaine7. La ville historique n’est donc plus qu’un « fragment » souvent modeste de la conurbation. Autre grande tendance, la ville historique connaît un fort appauvrissement de la population. Dans les médinas du Maroc le niveau de consommation est d’environ 20 % en dessous de la moyenne nationale ; une bonne partie de la population du Vieux Caire n’arrive à se loger et à garder son activité que grâce à la loi sur les loyers qui depuis longtemps empêche l’augmentation des prix, ce qu’on peut considérer comme une subvention cachée ; dans la Casbah d’Alger à peu près un tiers des bâtisses s’est écroulé par manque total d’entretien, en dépit des plans élaborés par le gouvernement. Là encore, il ne s’agit pas d’une tendance récente puisque les familles aisées sont parties se loger dans les nouveaux quartiers résidentiels à l’extérieur de la médina à partir des années soixante et soixante-dix avec deux aspirations complémentaires : habiter la ville moderne et s’éloigner des migrants ruraux qui arrivaient dans la médina. Aujourd’hui, dans la ville historique, la présence de ménages pauvres, en grande partie locataires, reste importante même si en majorité il ne s’agit plus d’immigrés récents, les pays de la région étant désormais largement urbains. Avec la mondialisation, d’autres mécanismes de pauvreté sont apparus. Si la médina a longtemps été un lieu important d’emploi, aujourd’hui les productions traditionnelles sont confrontées à la concurrence internationale par rapport à laquelle la baisse de productivité et la capacité d’innovation limitée sont une inévitable perte de marchés et de revenus. La gentrification de certaines parties de la vieille ville qui, au Maroc, est en train de se produire à Fès, Essaouira, Asilah ou Marrakech, mais aussi à Tanger et à Tétouan, est un phénomène encore relativement marginal, mais c’est un signal évident d’un nouvel intérêt du marché pour le patrimoine historique de ces villes8. De même, en Syrie, on assiste à un intérêt croissant de la part d’investisseurs nationaux et étrangers pour reconvertir en maisons de vacances ou en hôtels et restaurants les belles demeures de Damas, Alep et Hama ; au Caire, bien qu’on n’assiste pas à une véritable gentrification, les

Voir le texte d’A. Bigio. Voir le texte de L. Rajab. 7 Voir le texte de S. Bianca. 8 Voir le texte de L. Godin, G. Le Bihan.
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façades sont réaménagées suivant l’architecture néo-classique adoptée dans les nouveaux « quartiers fermés » construits en périphérie. Bien qu’elle ne concerne encore que des îlots ou des maisons disséminées dans la médina, ces transformations peuvent avoir ultérieurement un effet d’exclusion sociale provoquée par l’inévitable hausse des prix des logements, accompagnée d’une augmentation des loyers. S’y ajoute une augmentation du coût de la vie, car aux commerces de base se substituent des commerces plus aisés, dédiés à une clientèle nationale ou étrangère. Si la ville historique reste donc une référence symbolique, il y a de moins en moins de ménages et d’activités économiques qui, dans les conditions actuelles, la perçoivent encore comme un lieu où s’installer, à l’exception précisément des plus pauvres ou d’investisseurs nationaux et étrangers à la recherche de la réhabilitation spéculative de maisons anciennes, ou, pour ce qui est des étrangers, à la recherche d’exotisme.

Trois scénarios
À partir des tendances actuelles, on peut avancer quelques hypothèses sur les scénarios possibles à l’horizon 2030. Elles constituent un fil rouge qu’on retrouve dans les différents textes qui sont présentés, à quelques variantes près, indépendamment des différentes situations passées et présentes. En réalité, on constate qu’au plan social, spatial et culturel, les villes historiques du Sud de la Méditerranée ont des devenirs fort semblables liés aux changements de rôle par rapport au contexte économique et à son évolution, aux transformations sociales et à la transformation des relations à l’espace urbain.

La résilience
Elle constitue le scénario tendanciel qui perpétue les conditions actuelles, et, par cela même, un des plus plausibles. Les pouvoirs publics des pays de la région continuent à porter un intérêt limité à l’adoption d’une véritable politique de réhabilitation. Quelques mesures sont mises en place et quelques interventions ponctuelles réalisées concernant principalement les édifices menaçant ruine et la restauration de quelques monuments particulièrement importants, et seulement sous la pression et grâce à l’appui financier d’institutions internationales. Mais les actions sont menées en dehors d’une vision générale d’urbanisme (quelles sont les fonctions que la médina peut abriter et quel est son rôle par rapport au reste de la ville/agglomération), aussi bien que d’une vision de la gestion urbaine (quelles conditions d’habitat on peut assurer pour quels groupes sociaux et quel niveau de services et d’équipements on peut offrir, pour quels types d’entreprises et d’activités).

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Dans une telle perspective le résultat le plus probable serait une accélération du clivage social et spatial qui s’est produit à partir des années quatre-vingt-dix quand on a vu apparaître deux (voire plus) médinas. D’une part la médina du plus grand nombre, marquée par la précarité économique, sociale et spatiale. D’autre part la médina de la gentrification, résultant de la transformation rampante du patrimoine, confrontée à la résilience de la population à bas revenu ne disposant d’aucune alternative pour se loger. Paradoxalement, cette résilience pourrait être l’élément d’un équilibre relativement stable entre les deux – ou plusieurs – médinas, réduisant le processus de gentrification et l’expulsion des habitants.

Le raidissement
Même si on l’a rencontré fréquemment jusqu’à une époque récente, c’est le scénario le moins probable. Il s’appuie sur l’idée que la réhabilitation est l’affaire du gouvernement. Dans la plupart des cas, cette approche s’est traduite par l’adoption de normes établies de manière technocratique, ne tenant que très peu compte des conditions de logement des habitants, des statuts d’occupation ou des solutions possibles. Cette démarche normative plutôt « hasardeuse » n’a fait qu’entraver la réhabilitation, favorisant en revanche le départ des ménages à plus hauts revenus, suivi ultérieurement par l’appauvrissement et la taudification de la médina. De toute évidence les pouvoirs publics n’ont pas à eux seuls la capacité de faire face à l’envergure et à la complexité de la réhabilitation, ne serait-ce qu’en raison des ressources techniques et matérielles limitées dont ils disposent. Les besoins en logements, en équipements et en services à la population de bas revenu demandent des réponses innovantes et flexibles qui se conjuguent mal avec la standardisation et le raidissement inhérent à l’action publique. Le résultat probable est un clivage encore plus marqué entre une médina comme les pouvoirs publics voudraient qu’elle soit, maîtrisée et gérée par la norme, et la médina comme elle est dans la réalité, en grande partie informelle et souvent irrégulière.

La conciliation
Le troisième scénario s’appuie sur le même constat, à savoir que la réhabilitation demande des ressources importantes, et pas seulement financières, qui en l’état actuel ne sont pas à la disposition des pouvoirs publics et dont on ne voit pas comment ils pourraient en disposer à moyen terme. Pour cela il faut élaborer des plans d’action, mais surtout des politiques partagées pour tirer profit de toutes les opportunités existantes. Comme certaines grandes opérations menées récemment dans différents pays de la région le montrent, la ville historique suscite un fort intérêt auprès des

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opérateurs privés, nationaux comme internationaux. Les investissements réalisés à proximité des médinas, telle la Porte de la Méditerranée, un projet de 25 milliards de dollars sur les berges du lac de Tunis financé par une société de promotion immobilière de Dubaï, le développement des rives du Bouregreg à Rabat-Salé, le complexe Mazagan prés d’Azemmour, autant que la réhabilitation de Darb al-Ahmar au Caire, tous ces investissements signalent l’importance que représente la relation à l’espace historique comme élément de valorisation. Ce scénario est celui qui a le plus de possibilités de produire des bénéfices durables, pourvu que le secteur public arrive à s’approprier ce qui lui revient pour l’utiliser dans une perspective d’« inclusion », à savoir pour une amélioration généralisée des conditions d’habitat et de la situation économique des populations les plus démunies. Dans ce sens, la gentrification de certaines parties de la ville historique peut représenter une stratégie visant à contribuer à la conservation du patrimoine et en même temps à garantir aux ménages pauvres de meilleures conditions de vie. Pour que la médina contribue efficacement au dynamisme de la ville, il faut saisir la réhabilitation comme opportunité pour réaliser l’intégration sociale, seule option si l’on veut obtenir un rééquilibrage spatial durable. Dans cet esprit, la réhabilitation appartient au champ des options politiques, en amont de celui de l’expertise technique, puisque la ville historique est non seulement un patrimoine collectif qu’il faut sauvegarder, mais avant tout un actif pour toute la ville. Il faut alors en gouverner les transformations pour que le rôle identitaire de la Médina dans l’ensemble urbain ne soit pas perdu ou accaparé par une minorité, donnant ainsi à cette démarche une dimension qui, outre l’action de sauvegarde, concerne la transmission de l’histoire aux générations futures.

Chapitre 2 L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE, ÉCOLOGIQUE, SOCIALE ET POLITIQUE
Pistes, hypothèses et ouvertures Raymond BENHAIM1, Ghazi HIDOUCI2, Gustave MASSIAH3

La Méditerranée dans la mondialisation
Une démarche prospective sur vingt à trente ans s’appuie sur des scénarios, différenciant plusieurs familles de projections (tendancielles, catastrophiques, souhaitables). À cet horizon de vingt à trente ans, les variables retenues concernent des questions telles que l’aménagement du territoire, les réseaux et les infrastructures, la localisation des productions, les grands équilibres économiques, les situations géopolitiques. Une prospective sur cinquante ans est nécessaire pour approcher les questions de la démographie, de l’environnement, de l’innovation et de la recherche, des équilibres sociologiques, de la pensée scientifique, des mentalités et des cultures. Sur ces questions, il s’agit moins, à un horizon de vingt ans, de prendre en compte des changements profonds ou d’apprécier les conséquences des réorientations envisageables que de noter des infléchissements et l’inscription des évolutions dans des tendances longues. La démarche prospective nécessite des projections. Toutefois, l’hypothèse de linéarité ne peut être retenue. Il faut mettre l’accent sur les discontinuités plutôt que sur les continuités. Il faut tenir compte des crises et
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Économiste des marchés et des migrations. Ancien ministre de l’économie en Algérie. Ancien professeur à l’École d’architecture de Paris-La Villette

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des ruptures qui ne sont pas de simples accidents et qui conduisent à de nouveaux avenirs possibles. La méthode proposée consiste à identifier les contradictions à l’œuvre qui vont marquer l’avenir de la Méditerranée et à les analyser à travers des rétroprojections dans le passé méditerranéen. Les plongées dans le passé permettent d’éclairer les contradictions actives spécifiques à la région. L’évolution de ces contradictions, latentes ou ouvertes, permettra de définir des embranchements et des bifurcations ; de décliner des scénarios possibles. Il ne s’agit évidemment ni de prévisions, ni de prédictions. Les traversées, les zooms et les éclairages mettent en évidence des ouvertures et des choix possibles. L’analyse des contradictions part du principe que dans chaque situation, l’évolution est déterminée par une logique dominante mise en œuvre par des systèmes de pouvoir qui ne sont ni uniformes ni unifiés. Ils résultent d’une combinaison de conceptions et d’intérêts qui définissent une stratégie et des politiques. Dans chaque situation, il existe des forces anti-systémiques qui contestent le système mais y participent aussi. Cette confrontation entre logique dominante et forces anti-systémiques se répercute sur les différences d’appréciation, et les contradictions, des responsables des systèmes de pouvoir et conduit à des évolutions de la logique dominante et parfois à des crises qui nécessitent un réaménagement structurel. Les scénarios, en explicitant les situations de sortie de crise, éclairent la nature des contradictions à l’œuvre aujourd’hui et de leurs évolutions possibles. L’avenir de la Méditerranée s’inscrit dans le cadre de la mondialisation. La mondialisation est une tendance lourde, peut-être relativement récente à l’échelle de l’Histoire, mais qui compte déjà quelques siècles si on retient le « système-monde » qui commence avec Gênes et Venise, et se déploie sur le monde à partir de 1492. Mais la mondialisation s’organise en phases et en cycles. Certains longs de cent à cent cinquante ans et d’autres plus courts de trente à cinquante ans. L’approche par cycles et par phases renouvelle la démarche prospective et inscrit les scénarios dans différentes échelles de temps en privilégiant la longue durée. La phase actuelle succède, depuis le début des années quatre-vingt, à une phase que l’on qualifie souvent de « fordiste » ou de « keynésienne » qui a couvert des années 1945 à la fin des années soixante-dix. Elle a été marquée par la décolonisation, l’industrialisation et l’urbanisation qui ont déterminé plusieurs caractéristiques de l’évolution de la Méditerranée. La phase qui commence en 1979-1980 que l’on peut qualifier de « libérale mondiale » a été marquée par une forte expansion du marché mondial des biens et services et par l’unification du marché mondial des capitaux. Les politiques économiques ont mis en avant la lutte contre l’inflation et les programmes d’ajustement structurel au marché mondial. De nouvelles formes de

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régulation à l’échelle mondiale ont été portées par les institutions internationales ; l’OMC pour le marché mondial, le FMI pour les crises monétaires, la dette et les équilibres financiers, la Banque mondiale pour les programmes d’ajustement et de développement. Tous les pays de la zone méditerranéenne, en fonction de leur situation spécifique, se sont inscrits dans cette logique dominante. Plusieurs indices laissent penser que la logique de cette phase est entrée en crise. La nouvelle crise financière semble d’une particulière gravité. Ce n’est pas la première crise financière de cette période et elle ne suffit pas à elle seule à caractériser une crise structurelle. La déclinaison des différentes crises inquiète plus fortement. La crise monétaire d’une part qui accroît les incertitudes sur les réaménagements des monnaies. Les répercussions sur les économies commencent à être visibles avec la crise immobilière aux ÉtatsUnis. La crise alimentaire, d’une exceptionnelle gravité, peut remettre en cause des équilibres plus fondamentaux. Il n’est pas sûr que cette conjoncture se traduise par une sortie de la phase « libérale mondiale », celle-ci peut trouver des réaménagements et durer encore. Toutefois, en 2030, nous serons très probablement dans une nouvelle phase qui ne peut pas être encore précisée. De ce point de vue plusieurs scénarios sont envisageables. Ces scénarios interrogeront la logique dominante qui s’imposera pour le « système-monde », y compris pour la Méditerranée. Il s’agit de scénarios « surplombants » pour l’évolution de la Méditerranée. Pour explorer les avenirs possibles de la Méditerranée, nous partirons des tendances lourdes et des contradictions longues qui caractérisent la situation actuelle. Nous ferons l’hypothèse de la conjonction de quatre crises : la crise écologique, la crise de la logique dominante économique et sociale, la crise géopolitique, la crise des formes de pouvoir et des systèmes de valeur. La crise écologique se traduit par la prise de conscience des limites des modèles de développement à l’œuvre et par la mise en danger de l’écosystème planétaire. La crise économique et sociale est caractérisée par la combinaison des crises financières, monétaires, immobilières et alimentaires qui interrogent la logique dominante. La crise géopolitique est celle de l’hégémonie des États-Unis qui se traduit par des évolutions différenciées des grandes régions du monde. La crise des formes de pouvoir et des systèmes de valeurs interpelle la nature des pouvoirs, la question des droits et des inégalités, des libertés et de la démocratie. Cette analyse nous conduit à privilégier cinq dimensions qui correspondent à cinq approches autour desquelles nous avons organisé notre travail : une approche écologique de la Méditerranée, une approche socioéconomique de la région méditerranéenne, une approche sociopolitique des pays méditerranéens, une approche géopolitique de la région Méditerranée et une approche spatiale des villes de la Méditerranée.

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Ces dimensions ne sont pas indépendantes et dans chacune des approches nous avons tenu compte des interrelations entre les dimensions. Pour chacune de ces instances nous construirons des scénarios spécifiques et par là même partiels et complémentaires. Ces scénarios auront l’avantage de mettre en évidence les contradictions et les opportunités des différentes approches et de définir le contexte qui permettra d’éclairer les débats sur les politiques locales, nationales et régionales. Nous aurions pu construire, a priori, des scénarios globaux en mettant l’accent sur des cohérences et en intégrant dès l’abord les différentes approches. Nous ne l’avons pas fait parce qu’il n’existe pas de forme de régulation ou de pouvoir à l’échelle de la région méditerranéenne et qu’il est peu probable qu’il s’en dégage une à l’horizon prévisible de vingt à trente ans. Les scénarios partiels peuvent aider à l’identification des questions et des propositions, à la prise de conscience et à l’élaboration de propositions par des alliances et des coalitions spécifiques de mouvements et/ou de gouvernements. Nous réserverons la majeure partie des développements à la rive sud de la Méditerranée. Non que la rive nord présente moins d’intérêt, mais son évolution est complètement déterminée par l’appartenance des pays concernés à l’Union européenne. Nous ne développerons pas de scénarios propres à l’Europe, mais nous insisterons sur les interrelations entre les rives, le Moyen-Orient et l’Union européenne. Par ailleurs, les scénarios globaux qui renvoient à l’évolution de la mondialisation définissent des logiques communes aux deux rives qui permettent de retrouver une vision d’ensemble des horizons possibles de la Méditerranée.

L’identité de la Méditerranée
La Méditerranée mêle et combine l’Afrique, l’Asie et l’Europe. « La Méditerranée, un très vieux carrefour. Depuis des millénaires la Méditerranée a accueilli, cultivé et acclimaté tout ce qui bougeait dans les mondes connus. Il en est résulté une extraordinaire diversité des hommes et des femmes, des cultures, des espèces. La biodiversité et la diversité culturelle sont consubstantielles de la Méditerranée avec leur cortège de conflits violents, de rencontres imprévues et de fusions intenses4. » La Méditerranée est une plate-forme qui a fait circuler les savoirs et les savoir-faire, les marchandises et les initiatives. C’est un « hub » comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire un concentrateur, une plate-forme de correspondance, une zone d’interface privilégiée par sa position spatiale et ses infrastructures de communication. Un système de circulation. « La terre et la mer, des routes de terre et de mer liées ensemble, des routes autant dire
4 La Méditerranée, sous la direction de BRAUDEL F., COARELLI F., AYMARD M., ARNALDEZ R., GAUDEMET J., SOLINAS P., DUBY G., Éd. Flammarion, coll. Champs, 1985.

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des villes… c’est-à-dire tout un système de circulation… La Méditerranée est dans toute la force du terme, un espace mouvement5. » Pour Fernand Braudel, l’unité c’est le climat. « L’unité essentielle de la Méditerranée, c’est le climat, un climat très particulier, semblable d’un bout à l’autre de la mer, unificateur des paysages et des modes de vie. Il est presque indépendant des conditions physiques locales, construit du dehors par une double respiration, celle de l’océan Atlantique, le voisin de l’Ouest, celle du Sahara, le voisin du Sud. Le désert et l’océan6. » La Méditerranée n’est pas seulement caractérisée par son unité, elle est aussi divisée. La plus récente et la plus grave des divisions c’est celle qui marque dans la Méditerranée le partage entre les pays de la rive nord, le Nord, et les pays de la rive sud, le Sud. « La complicité de la géographie et de l’Histoire a créé une frontière médiane de rivages et d’îles qui, du Nord au Sud, coupe la mer en deux univers hostiles… À l’Est vous êtes dans l’Orient, à l’Ouest en Occident, au sens plein et classique de ces mots. Qui s’étonnera que cette charnière soit, par excellence, la ligne des combats passés7… » Comment définir la région méditerranéenne ? Le centre est sans conteste aucun la mer. Mais où s’arrêtent les pourtours ? La géographie est de ce point de vue à géométrie variable. La profondeur de la région est différente suivant les périodes historiques, les continuités géographiques et les thèmes retenus. Le premier cercle est celui des rives de la mer Méditerranée. Il comprend les villes riveraines et, dans chaque pays, les régions riveraines. Le deuxième cercle est celui des pays riverains, c’est le plus commode à délimiter et celui des évolutions géopolitiques. Le troisième cercle est celui des grandes régions géoculturelles et géopolitiques qui partent, ou arrivent à la Méditerranée. L’Europe, celle de l’Union européenne, pour la rive nord ; les Balkans, à l’Est ; le Maghreb, et le Sahara, au Sud et à l’Ouest ; le Machrek, avec l’Égypte, le Liban et aussi la Syrie, l’Irak, Israël avec le prolongement de la région à l’Iran. On doit aussi tenir compte des ensembles qui s’entremêlent. Le Pakistan et l’Afghanistan avec l’Iran ; l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe Arabo-persique ; la mer Noire au-delà des Balkans. La Méditerranée a été unifiée par les empires. Leur succession et leur histoire rythment la région. L’Égypte et la Mésopotamie témoignent de l’ancrage de cette histoire dans la plus haute Antiquité. La Grèce, bien que l’empire d’Alexandre se soit tourné vers l’Asie, a constitué un liant entre les rives par les migrations répétées. L’Empire romain a imposé la pax romana et constitué le socle commun. L’Empire arabe a marqué les deux rives. Les empires chrétiens ont encadré la Renaissance. L’Empire ottoman a unifié
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Ibid. Ibid. Ibid.

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une partie du monde islamique. L’empire colonial européen a multiplié les frontières entre nations, imposé sa capacité technique et politique et une modernité hégémonique contestées, fondées sur la domination. La forme empire reste une référence dans les esprits. La guerre aux confins des empires accompagnait une pacification interne. Le maintien de l’ordre s’accommodait d’une diversité des communautés. La différenciation entre les frontières et les nationalités a rendues difficiles la généralisation et surtout la pérennité des formes de l’État-nation. L’ancrage historique dans la durée et le renouvellement constant des civilisations constituent une référence commune aux Méditerranéens. La Méditerranée ne s’est pas construite par la continuité des espaces impériaux. Elle est fondamentalement un réseau de villes, ou plutôt de cités. L’histoire de la Méditerranée c’est aussi l’histoire des villes méditerranéennes. La première révolution urbaine se produit dans les plaines alluviales des bassins du Nil, du Tigre, de l’Euphrate et de l’Indus8. Dans cette région, les cités ne naissent pas de la décomposition des grands empires, elles les précèdent. À l’inverse, Alexandre sème des villes, et beaucoup « d’Alexandries », sur son passage. Sur les rives de la Méditerranée ou dans la région Méditerranée, les centres des empires vont régner sur le monde connu. C’est le cas de Babylone, Athènes, Rome, Constantinople, Bagdad, Le Caire, Istanbul, etc. Dans bien des cas, la fondation de l’empire commence par la concurrence entre les cités. Les trois religions monothéistes qui seront centrées sur la Méditerranée, le judaïsme, la chrétienté et l’Islam, commencent par des chapelets de villes avant de s’élargir dans des empires. Une nouvelle génération de cités marchandes va accompagner le passage à un nouveau « système-monde », à la nouvelle mondialisation. Gènes et Venise en sont les plus remarquables, et Fernand Braudel n’hésite pas à les désigner, l’une succédant à l’autre, comme la ville centre du nouveau monde capitaliste. Aujourd’hui encore, le réseau dense des métropoles et des grandes villes construit l’espace méditerranéen. Parmi les cités riveraines, les villes dynamiques et ambitieuses sont nombreuses. Citons parmi les plus symboliques : Istanbul, Athènes, Naples, Marseille, Barcelone, Tanger, Casablanca, Alger, Tunis, Tripoli, Beyrouth, Alexandrie. Priorité aux civilisations, même si les civilisations ne constituent pas toute l’Histoire. Fernand Braudel nous invite à en reconnaître trois pour la Méditerranée : « L’Occident tout d’abord, peut-être vaut-il mieux dire la chrétienté9, vieux mot trop gonflé de sens, peut-être vaut-il mieux dire la
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HUOT J., THALMAN J. et VALBELLE D., Naissance des Cités, Éd. Nathan, 1990. Ou peut-on dire l’empire chrétien. Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel.

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Romanita… Le second univers c’est l’Islam, autre immensité qui commence au Maroc et ira au-delà de l’océan Indien jusqu’à l’Insulinde… Aujourd’hui le troisième personnage ne découvre pas aussitôt son visage, c’est l’univers grec, l’univers orthodoxe10… » Cette approche est particulièrement intéressante en ce qu’elle récuse la représentation du clivage binaire qui est souvent présenté comme une évidence. Une multiplication d’alliances et d’évolutions est imaginable dès qu’on parvient à ne pas rester enfermé dans un tête à tête sans issue. Comment vivre et renouveler son identité quand on n’est plus le centre du monde ? Deux pistes peuvent être avancées. La première est celle des identités multiples. Chaque Méditerranéen, chaque peuple méditerranéen, chaque pays méditerranéen cultive plusieurs identités. Ces cultures s’interpénètrent, se combinent, elles sont incomplètes l’une sans l’autre ; suivant en cela Deleuze et Guattari, nous dirons qu’elles sont « rhizomiques ». La recherche renouvelée de l’identité consiste alors pour chacun à reconnaître la part méditerranéenne de son identité. Non pas une part commune qui serait identique, mais une part spécifique, modifiée et construite par son rapport aux autres identités. Une identité méditerranéenne qui renverrait à celle d’être apte à comprendre le monde dans sa complexité et s’ouvrir à lui par l’apport des identités méditerranéennes. La deuxième piste est celle des mouvements citoyens et sociaux. Les pouvoirs actuels se soucient peu, en dehors du discours convenu, d’une vocation méditerranéenne et d’un projet méditerranéen pour eux trop lointains. Mais les mouvements anti-systémiques en Méditerranée se rencontrent et se retrouvent. Au-delà des guerres, des hostilités et des passions qui s’affrontent au nom de civilisations prétendument non conciliables, il s’agit pour ces mouvements de montrer les convergences réelles du quotidien, les destins imbriqués et les défis communs. On peut voir s’ébaucher des convergences des paysans de Méditerranée, des banlieues de Méditerranée, des citadins méditerranéens, des femmes de Méditerranée, des écologistes méditerranéens, des défenseurs des droits et des libertés en Méditerranée, des jeunes Méditerranéens, des cultures de Méditerranée, etc. Nous retrouvons là une magnifique conclusion de Georges Duby : « Nous n’avons nullement répudié le vieil héritage, mais nous avons choisi de nous établir dans sa part ténébreuse… Le soleil, mais tragique. La fête, mais populaire. La Méditerranée, mais âpre et capiteuse. La Méditerranée des pauvres11. »

Fernand Braudel, op. cit. BRAUDEL F. et DUBY G. (dir.), ARNALDEZ R., GAUDEMET J., SOLINAS P., AYMARD P., La Méditerranée, les hommes et l’héritage, éd. Flammarion, coll. Champs, 1985.
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L’approche socio-économique de la Méditerranée
La préoccupation de l’environnement et la prise de conscience des limites des écosystèmes ont fortement progressé, mais elles ne conduisent pas à des stratégies communes, y compris en Europe. Les politiques environnementales ne sont pour l’instant, y compris en Europe, et encore plus ailleurs, que des politiques correctives, souvent à la marge. Elles ne remettent pas en cause le modèle de développement, ses déterminants et ses conséquences. Une telle option sera envisagée dans les scénarios, du point de vue d’une orientation qui en serait à ses débuts, sans que l’on puisse imaginer d’en voir les conséquences durables à l’horizon 2030. Le traitement intégré des deux dimensions, économique et écologique, aboutit souvent à négliger la dimension écologique ou à la traiter sous forme de placage. C’est pour pouvoir mettre en évidence son importance que nous avons choisi de la distinguer et d’en faire une approche spécifique. La rive nord, du fait de l’intégration de tous les pays à l’ensemble européen ne sera pas systématiquement traitée, leur évolution étant en large partie déterminée pour les vingt à trente années à venir par leur appartenance à l’Union européenne et par les politiques européennes. Nous n’avons pas non plus choisi de distinguer les sous-régions (Maghreb, Machrek, Turquie et Balkans, Europe du Sud). Compte tenu des limites de l’exercice, nous avons préféré mettre en évidence l’évolution globale de la région à partir de la séparation des deux rives qui est aujourd’hui la tendance lourde. De ce point de vue, la région est, dans son évolution, un peu particulière. Son passé récent introduit de fortes discontinuités et son avenir est assez directement déterminé par les négociations d’élargissement de l’Union européenne. Les développements porteront plus particulièrement sur la rive sud ; c’est à ce niveau que se situent les difficultés et les contradictions de l’avenir d’une région Méditerranée. Nous faisons l’hypothèse que pour la rive nord, et même est, les obstacles sont plus atténués, et que lorsqu’ils sont graves, ils relèvent des problématiques qui seront retenues pour l’ensemble de la région. Le bassin méditerranéen concentre 150 millions d’habitants très inégalement répartis entre montagnes escarpées, plaines littorales exiguës, grands plateaux et déserts aux densités de population faibles ou très faibles. En trente ans, la population de la Méditerranée a été multipliée par deux12. La croissance de la fécondité et de la natalité ralentit à présent rapidement. La Méditerranée est entrée dans le modèle de la transition démographique. Pour l’instant, toutefois, la proportion de moins de quinze ans demeure élevée. L’exode rural des montagnes et des campagnes vers les villes du littoral et des plateaux est puissant. À présent, plus de la moitié des Méditerranéens vivent en ville. L’émigration de l’Est et du Sud vers le Nord
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Graphique : Population des pays méditerranéens, source Plan Bleu.