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Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudiant de 1986-1988

De
192 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296206793
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MÉMOIRE ET PROJET DU MOUVEMENT LYCÉEN-ÉTUDIANT DE 1986-1988

Collection

«

Logiques sociales

)I>

dirigée par Dominique Desjeux
José Arocena, Le déreloppement par l'initiative locale. Le cas français. 1987, 227 pages. Daniel Bizeul, Civüiser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989,270 pages. Brigitte Brébant, La Pauvreté, un destin ? 1984, 284 pages. J .-Pierre Boutinet (sous la direction de), Du discours à l'action, les sciences sociales s'inte"ogent sur elles-mêmes. 1985,406 pages. Oaude Courchay, Histoire du Point Mulhouse. L'angoisse et le flou de l'enfance, 1986, 211 pages. Pierre Cousin, Jean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses des jeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel Debout, Gérard Clavairoly, Le Désordre médical. 1986, 160 pages. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive. 1987, 136 pages. Majhemout Diop, Histoire des classessociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal, 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La loi du marché: l'électruménager en France, aux Etats-Unis et au Japon, 1986, 264 pages. Franco Foshi, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins, 1986. Oaude Giraud, Bureaucratie et changement, Le cas de l'administration des télécommunications, préface de R. Boudon, 1987, 262 pages.
Pierre

Grou, L'aventure économique,

de l'australopithèque

aux multina-

tionales. Essai sur l'évolution économique, 1987, 159 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985,304 pages. Monique Hirsckhorn, Max Weber et la sociologie française, préface de JulÙm Freund, 1988,229 pages. Jost Krippendorf, Les vacances, et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages. 1987, 289 pages. Pierre Lantz, L'argent, la mort, 1988. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés. 1986, 170 pages. Dominique Lhuilier, Les policiers au quotidien: une psychologue dans la police, pr~face de M.Grimaud, 1987, 187 pages. D. Martin et P. Rayer, L'intervention institutionnelle en travail social, 1988, 192 pages. Jean Ferdinand Mbah, La recherche en sciencessociales au Gabon. 1987, 189 pages. J.A. Mbembe, Les Jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages.

Gérard NAMER

.

MÉMOIRE

ET PROJET

)U MOUVEMENT LYCÉEN.ÉTUDIANT DE 1986.1988

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tow. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. P. Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F. de ChdSSeY,La tramition professionnelle, jeunes de 16 à 18 am et stages d'insertion sociJJle et professionnelle: une évolution économique, 1987, 198 pages. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou induvtriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985,232 pages. Louis Moreau de Bellaing, La misère blanche: le mode de vie des exclus, 1988, 168 pages. Gérard Namer, La Commémoration en France de 1945à nos jours. 1987, 213 pages. Paul N'Da, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire. 1987, 222 pages. André Ortolland, Comment prévoir le crime. 1988, 204 pages. J.L. Panné et E. Wallon, L'entreprise sociJJ/e,le pari autogestionnaire de Solidamosc. 1986, 356 pages. Jean Peneff, Ecoles publiques, écoles privées dam l'Ouest, 1900-1950. 1987,272 pages. Jean-G. Padioleau, L'Ordre sociJJl, principes d'analyse sociologique. 1986, 222 pages. Michel Pençon, Désarrois ouvriers, familIes de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales. 1987, 184 pages. Louis Pinto, Les philosophies entre le lycée et l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui, 1987, 229 pages. Alain de Romefort, Promouvoir l'emploi. Convivialité et partenariat. 1988, 181 pages. Jean-Claude Thoenig, L'Ere des technocrates. 1987. Louis-Vincent Thomas, Anthropologie des obsessiom. 1988,189 ?ages. Jacques Tymen, Henri Noguès, Action sociJJleet centralisation. 1989, 365 pages. G. Vermes, France, pays multilingue. T. 1 : Les langues de France: un enjeu historique et social. 1987, 208 pages; T.2: Pratiqu~ des . langues en France. 1987,214 pages. Geneviève Vermes, (sous la dir. de), Vingt-cinq communautés linguistiques en France; T. 1 : langues régionales et langues non territorialisées. 1988,422 pages; T. 2 : Les langues immigrées. 1988,342 pages. Serge Watcher, Etat, décentralisation et te"itoire. 1987. Daniel Welzer-Lang, Le viol au masculin. 1989, 254 pages. Bernard Zarka, Les Artisam, gem de métier, gem de parole. 1987, 187 pages.

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-0641-6

1990

PREMIÈRE

PARTIE

LA TEMPORALITÉ LYCÉENNE ET ÉTUDIANTE

INTRODUCTION

Nous cherchons comment le temps joue un rôle dans le mouvement lycéen-étudiant de 1986. Ce mouvement dure peu: trois semaines entre le 20 novembre et le 10 décembre. Toutefois, sur le plan politique, il a une grande importance: la loi Devaquet de réforme des universités est retirée et, par la suite, tout l'ensemble des projets législatifs gouvernementaux se trouve bloqué. Nous ne recommençons pas l'histoire des événements même si notre première partie doit la suivre par la force des choses. En mars 86, après cinq ans de pouvoir de la gauche, la droite vient au pouvoir et dans un contexte reaganien projette toute une série de privatisations (les universités autant que les prisons). Elle manifeste dans les médias une idéologie d'entrepreneur, une agressivité contre l'État Providence et contre toutes les valeurs auxquelles était habituée la jeunesse durant le pouvoir socialiste. Dans un climat d'ordre moral elle pourchasse les drogués et les immigrés. Les journalistes tout comme les sociologues assurent qu'elle a gagné la partie, que les vieilles lunes idéologiques d'espérance à long terme d'une autre société sont mortes. Les jeunes sont décrits comme des individualistes qui ne s'intéressent plus aux idéaux mais à réussir leur carrière. On parle de la «Bof Génération» dans la presse, y compris la presse de gauche, qui annonce que la loi Devaquet de privatisation des universités est passée au Sénat comme une lettre à la poste. Et puis ce sera l'explosion du million de lycéens et d'étudiants qui 7

manifesteront dans la rue le 27 novembre et le 4 décembre. Ce sera la répression brutale, le sang versé et finalement un mort, une menace de grève générale. A l'exception d'une petite phrase de Mitterrand qui se dit «en phase avec le mouvement» aucun politique ne comprendra rien, ni pendant les événements, ni au moment où .nous écrivons. Si nous cherchons à comprendre un peu ce mouvement à partir des catégories du temps, c'est que la littérature sociologique a mis à la mode le «no future»: l'idée qu'elle développe depuis deux ans est que la transformation de l'appareil industriel, des métiers, des marchés a brisé la possibilité de projeter des plans de vie en même temps que sont mortes les idéologies, les espérances à long terme. Toute la littérature sociologique insiste sur le fait que les jeunes ont récusé les idéologies du passé et le passé lui-même et ont renoncé à lier présent et avenir. On serait dans une situation d'un temps morcelé, d'une «présentification» qui aurait d'ailleurs plusieurs nuances possibles: vivre dans l'instant pour en jouir, vivre dans l'instant pour rendre utilisable toute ouverture casuelle vers un futur. Or, il nous a semblé que le mouvement de novembre-décembre a mis en question brutalement ce schéma. D'où les questions posées: mémoire projet en 86?, mémoire projet en 88? Nous distinguons les lycéens dirigés essentiellement par SOS-Racisme (organisation socialisante liée à la Coordination nationale) et par Lutte Ouvrière (A. Laguiller) (organisation d'extrême-gauche trotskyste composée d'adultes non lycéens et implantée dans les lycées sous forme de sympathisants) et les lycéens dirigés par d'autres groupes: le PC, le PCI (trotskyste lambertiste) et LCR (organisation des jeunes de la Ligue). Nous distinguons dans le mouvement étudiant le syndicat UNEF-ID (alliance des socialistes historiques et de nouveaux socialistes ex-PCI comme «Convergence socialiste », des trotskystes de la Ligue). Au moment où les événements commencent, les différentes tendances politiques à l'exclusion du PC sont alliées dans l'UNEF-ID qui décide de se transformer en Etats Généraux étudiants dont le parlement élu la Coordination nationale. Après le 4 décembre, Dariulat et l'UNEF-ID reprendront la direc8

tion en arrêtant la grève. Notre enquête est centrée sur la coordination étudiante qui nous permet d'avoir une vue simultanée sur Paris et la Province, sur les points de vue des différentes tendances, sur la façon dont était vécu le temps du point de vue, d'une part, des dirigeants et de leurs représentants et, d'autre part, des étudiants et des lycéens. Nous avons complété par une quinzaine d'interviews d'étudiants et de lycéens; les questions posées ont été, pour tous: «quelles mémoires avez-vous avant le

déclenchementdu mouvement? » et « comment la mémoire
globale de 86 se lie ou non pour vous à un projet sociopolitique? »; pour quelques-uns nous avons ajouté une troisième question: «quel rapport y-a-t-il pour vous entre temps politique et temps privé? ». Notre réflexion comprend quatre parties: 1. L'étude du jeu des temporalités chez les étudiants et les lycéens tant à l'échelon national que local. 2. Les mémoires avant 86. 3. L'interprétation de la mémoire de novembre-décembre comme mémoire totale ou partielle matrice de projets socio-politiques. 4. L'interaction des temps individuels et politiques et l'idéologisation d'un compromis entre individualisme et collectivité.

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CHAPITRE PREMIER

LA TEMPORALITÉ LYCÉENNE

1. La Mémoire du quotidien Quand les événements de novembre-décembre 1986 vont éclater les lycéens de Paris et de province, sont porteurs d'une mémoire de la quotidienneté où l'on peut lire une liaison entre le vécu d'être ensemble et l'éthique. La mémoire du quotidien des années antérieures c'est une mémoire locale, c'est une mémoire de l'institution même de l'école, du collège, et du lycée. C'est le fait que les occasions d'être ensemble sont une mise entre parenthèses des normes, de l'institution, de ce que l'institution proclame comme morale; «l'être-ensemble» est une antimorale de l'école: cette morale veut la séparation; elle veut le silence; elle veut la classification des élèves en classe, en place, en niveau et les occasions d'être ensemble sont des occasions de refuser cette éthique. Certes l'occasion quotidienne est la récréation, mais l'occasion essentielle c'est la vie extra-lycéenne: celle du soir ou du week-end. Cette vie extra-lycéenne se présente elle aussi comme une joyeuse transgression: la mémoire de l'êtreensemble lycéen est vécue comme une mise entre parenthèses, comme une transgression de l'institution familiale mais comme une transgression qui a une valeur. Cette transgression de la cellule familiale à été vécue par (D) comme une contre-société: «tout ça effectivement ça a
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existé à l'époque du lycée, c'était très présent, quand je vivais cela comme une contre-société, comme une référence à laquelle j'étais attachée, sur laquelle je pouvais compter, rien ne me reliait comme avant au lycée, c'étaient des grandes discussions... C'étaient des sujets culturels y compris ce qu'on faisait en cours... des interrogations sur la vie, sur les rapports de groupes... avec des rapports amoureux qui avaient une transparence admirable. Tout était simple sur tous les plans. Pas de problème de survie, on était chez nos parents... On commence à se détacher de la mère de famille avec les copains... Le Pérou! Une période de vie de plaisir ». Qu'il s'agisse donc des réseaux amoureux ou des réseaux d'amitié, cette joie d'être ensemble est porteuse d'une espèce d'éthique nouvelle du groupe; ils se souviendront de cette période de leur vie lorsqu'ils rentreront dans la lutte pour la recherche d'un travail, lorsqu'ils se jetteront dans l'institution familiale à leur tour, au moment de l'université: le début de la vie étudiante, au niveau du DEUG, c'est le problème de la désintégration de cette société lycéenne et de l'incertitude, non seulement professionnelle, mais peutêtre plus fondamentalement encore de savoir s'ils veulent, s'ils désirent s'intégrer: «après 18-20 ans ça devenait plus craignos» (D). Le déclenchement enthousiaste du mouvement entre aussi dans le désir de reconstituer la communauté perdue: « après 86, on aurait bien voulu que ça continue... l'effervescence... je ne désire plus rien... je ne sais pas encore si je veux être intégrée dans la société» (D). La sociabilité quotidienne des lycéens s'est toujours transposée dans la forme de leurs manifestations sociopolitiques. Ce sont des formes bien connues: c'est la joie d'être ensemble dans la rue pour marcher vers le lycée voisin pour lui annoncer la bonne nouvelle de la grève: les grèves Savary ou les grèves Chevènement. C'est une joie d'être ensemble dans la rue dont ils retrouvent en 86 une vieille mémoire de transgression du lycée et de transgression de la quotidienneté même de la rue. En dehors de cette mémoire du quotidien (liée au lycée, au quartier), à la veille de ce mois de décembre 86, les lycéens ont encore une mémoire éblouie par le sentiment communautaire de ces grands concerts à la Concorde et à la Bastille. 12

Grands rassemblements sodo-politiques: politiques, lorsque les paroles des chansons, des organisateurs impliquent une représentation de la solidarité mais, plus sociales que politiques en ce que la pratique même de la manifestation consiste à vivre ensemble des concerts et des musiques, à être ensemble dans un grand groupe de plusieurs centaines de milliers de personnes, et à vivre leur vie d'adolescents dans la joie en même temps que dans la

valorisation. C'est la joie qui, avec la bonne humeur,
caractérise, les premières manifestations de SOS-racisme: «la première fois que j'ai porté le badge de SOS c'était à la manif des beurs le 1er juin 1984 avec le slogan: «la France c'est comme une mobylette, pour qu'elle avance il lui faut du mélange» (LA). La joie, c'est le mélange de passion et d'insouciance du militantisme de SOS-racisme pour les adolescents: «pour le concert du 15 juin je devais être à l'entrée des artistes pour recueillir les voitu-

res au milieu de la nuit; je me suis retrouvée avec le service d'ordre, j'avais une tâche précise, ça consistait à faire des trucs superbes: coller des affiches dans les halles en écoutant la musique, en distribuant des tracts, c'était à la Bastille, on était chargé de faire un stand lycéen, on s'est retrouvé à deux pour le monter, les autres en avaient marre. On a bossé dessus pendant un ou deux mois, c'est le stand qui a le mieux flambé... Sapho était passée, Joëlle Kaufmann a vendu des badges à notre stand» (L). C'est une mémoire de communauté, d'une communauté vécue pendant quelques heures où l'on partage des rythmes et des valeurs; (C) en a encore une mémoire enthousiaste: «La Concorde ! Voir 400000 personnes ensemble, c'est une communion quelque part, autour des groupes, autour de la musique; je me souviens vers 1 heure du matin il yale groupe Téléphone qui est arrivé... Le représentant du futur rock français... 400000personnes ont chanté leurs chansons, moi ça m'a donné des frissons... enfin quelque chose qui réunit les jeunes, qui peut souder les gens ». Il y a en Novembre-Décembre 86 une mémoire confuse des contradictions entre la joie d'être ensemble à vivre les mêmes valeurs (que ces valeurs soient une éthique positive de la solidarité anti-raciste ou une éthique de transgressions contre les valeurs institutionnelles, familia13

les ou scolaires) et d'autre part le fait même que la joie d'être ensemble, la solidarité de générations à l'échelon d'un lycée, comme à l'échelon collectif implique une éthique, un ensemble de devoirs, une exigence de ne pas compromettre cette réalité spécifique avec d'autres réalités adultes. La mémoire du succès de la «petite main », le thème de

la solidarité collective du « touche pas à mon pote» est en
contradiction avec les difficultés des militants de SOSRacisme à s'implanter comme groupe politique, il est difficile de se différencier des sociabilités adolescentes, informelles, sentimentales, sociales, sous la forme d'une sociabilité politique formelle et organisée. C'est ce que constate (L): «cela faisait deux ans que je «ramais» sur SOS, il n'yen avait pas deux qui avaient bougé d'où une surprise durant le mouvement, on est passé de personne à cette masse qui s'est soulevée ». Cette absence d'organisation n'empêche pas l'idée que l'implantation de SOS-Racisme, c'est une implantation affective: «lundi j'ai fait une diffusion de tracts sur mon lycée... SOS est très implanté, la seule chose implantée véritablement dans les lycées. C'était le seul contact en dehors des mouvements politiques minoritaires comme le PC et La» (L). Cette contradiction est confirmée par le comportement des lycéens qui en 1986 vont accepter de (L) sa direction et même sa mise en place d'une organisation de la grève à condition qu'elle enlève son insigne: <des gens du lycée me tapent dessus, tu es à SOS nous on ne veut pas être parrainé par SOS... on m'a demandé d'enlever mon badge SOS, je l'ai fait, j'ai estimé que si tout le monde était d'accord pour que ce soit un mouvement apolitique... bien que tout de même» (L). Il Y a donc bien là un conflit entre deux éthiques: une éthique de la solidarité avec le groupe lié aux étudiants, et une éthique de militant politique. Ce témoignage est confirmé par les observations étudiantes faites sur les lycéens à Caen dès juin 86 où il y a conjonction de la mémoire festive, de la mémoire solidaire et de l'indignation contre les projets de la droite sur l'université: «il y avait en 86 un cumul des répercussions des histoires de SOS-Racisme, des trucs sur band-aid, le secours à l'Éthio14

pie (très important dans les lycées), les relais du club des Droits de L'Homme toléré par l'administration, pas aussi important que SOS-Racisme mais qui a marqué les lycéens. Ils sont plus intéressés à la vie sociale que politique» (L). Une troisième mémoire a plus d'ancienneté, de profondeur; elle est sous-jacente à l'affectivité des collégiens et des lycéens; c'est la mémoire qui leur restera pendant toute leur vie et singulièrement lorsqu'ils arriveront au stade étudiant; c'est la mémoire institutionnelle du lycée ou du collège depuis la classe de sixième, une mémoire de l'exclusion. Cette mémoire est celle du traumatisme de leur amitié séparée; c'est une mémoire pour la sœur, pour le camarade qui va dans une autre classe, pour ceux qui sont condamnés très rapidement à l'angoisse d'une classe «voie de garage », tandis que d'autres demeurent. C'est donc un être-ensemble, une sociabilité informelle qui unit la camaraderie contre la séparation et l'exclusion lycéenne. Cette mémoire et la temporalité qui lui fait forme pourraient se caractériser par un long ressentiment: (T) évoque ses souvenirs personnels: «j'étais dans le lycée, où s'était fait exclure Lucien Melion, un jeune antillais qui se fera tuer dans un concert par deux nazis... c'est pareil dans mon lycée... le pire à mon avis c'est le collège (sixième, troisième), avec une sélection horrible... déjà en sixième on est sélectionné... ceux qui étaient en sixième 11 étaient sûrs de passer en se 12, après la se c'était le CCPM, le CPA, tout ce qui était voie de garage. (Frustrée pour mes amis...) moi j'ai de la chance, tout cela je le passe par miracle... je ne sais pas comment je m'en sors, l'école pour moi c'est le point central de tentatives d'exclusion ». La quatrième mémoire c'est une mémoire qui date de mars 86 et qui a duré jusqu'à novembre 86, c'est la mémoire de ce qui a été ressenti comme une agression par les jeunes au travers du discours politique, mémoire donc des mass médias politiques et de l'agression des adultes qui parlent, qui ont le pouvoir, qui sont identifiés à l'ordre moral: «quand on a vu la couverture du Figaro avec les nouvelles valeurs «Travail Famille Patrie », ça fait plaisir de voir cela, pas de problème une satisfaction énorme» (L). 15

On se souvient en novembre 86 des discours et des sanctions prévues par tout un arsenal de lois contre des jeunes qui, comme les lycéens, ont déjà été exclus (les drogués, les étrangers, les immigrés) ; on se souvient du discours pour la privatisation des prisons. Tous ces discours ont été subis par ces adolescents et ces jeunes comme des agressions personnelles auxquelles ils se trouvaient dans l'impuissance de répondre; ils ont une mémoire de l'impuissance d'exprimer une contre-attaque, une indignation. Il se développe ainsi une contre-éthique de solidarité. 2. L'explosion inattendue (du lundi 17 au mardi 25 novembre) Cette explosion se centre autour des journées du 24 au 25 novembre, elle est préparée dans un certain nombre de lycées dès le lendemain du jour où commence la première grève de Villetaneuse (le 17 novembre). Cette explosion a lieu à partir du spectacle mass médiatique de la réunion des étudiants qui est perçue comme spectacle et comme norme, comme devoir. Cet être-ensemble des étudiants est vécu à la fois dans l'identité et dans la différence. Cet être-ensemble des étudiants est saisi dans les deux scènes qui sont données à voir: la diffusion en direct de l'appel des étudiants à la grève générale à partir de l'amphithéâtre Richelieu et le lendemain la contemplation du mélange des générations des étudiants, de quelques lycéens, des adultes enseignants de la FEN qui défilent--confondus. Ce double spectacle est sans aucun doute l'occasion du déclenchement du mouvement lycéen dans son originalité et sa spontanéité première: «les gens étaient informés par la télé et la manifestation de la FEN... d'autres lycées du quartier latin avaient déjà débrayé sur d'autres impulsions» (H). Ce message aura un impact considérable puisqu'il sera vu a}lxgrandes heures d'écoute (à vingt heures), «j'ai suivi les Etats généraux, j'étais devant la télé à gueuler« Devaquet on t'aura...» la manif de la FEN je n'y était pas, mais je suivais... quand j'ai vu 250000 personnes dans la 16

manif de la FEN: je me suis dit: impensable!» (H). La loi mass médiatique du flux du message en deux étapes se vérifie ici: après les mass médias, après la télé, une deuxième étape trouve son origine dans les notables lycéens, c'est-à-dire soit par la médiation directe des terminales, soit par les terminales elles-mêmes médiées par des réseaux d'amis lycéens, des étudiants: «Montmorency, ça a été un lycée précoce (le lycée Jean-Jacques Rousseau classique), le lycée est parti sur l'impulsion de quelques terminales qui étaient au courant par des amis étudiants» (F). Du 17 au 25 novembre les premiers à communiquer l'information quelquefois avant les militants locaux, sont les élèves des terminales qui vont dans les facultés: certains vont dès le 18 novembre à Villetaneuse, d'autres à Tolbiac. Ce sont des amis étudiants qui en parlent, qui invitent les lycéens en leur disant: «viens donc, c'est marrant, ça bouge» L'énergie explosive du mouvement de la nouvelle temporalité, vient donc d'un mimétisme: c'est une différence de potentiel, c'est un décollage de l'êtreensemble quotidien avec sa mémoire qui jaillit, qui bondit vers une sociabilité spectaculaire en solidarité avec les étudiants (pour faire comme les étudiants afin de se joindre à eux) tout en gardant, tout en acquérant un mouvement propre, une identité propre. L'être-ensemble des lycéens bascule vers un être-ensemble spectaculaire: la temporalité étale, indifférente au quotidien lycéen d'avant novembre 86, se dynamise, est portée par un principe d'expansion et par un principe d'imitation, d'agglomération. Cette dynamisation du quotidien en spectacle est vécue comme une éthique, comme un devoir être, c'est l'appel d'un modèle, le modèle d'être ensemble qui a été vu, vécu et applaudi à la télévision, c'est cet appel qui dynamise et qui valorise la tension de l'être-ensemble quotidien vers un être-ensemble spectaculaire. Mais cette dynamique, cette tension, ce passage d'une sociabilité à une autre est vécue toujours comme un être-ensemble social et absolument pas comme un être-ensemble politique. C'est un être-ensemble dans la rue où la sociabilité quotidienne devient sociabilité en réseau et rejoindra la sociabilité des étudiants. C'est ce qui caractérise essentiellement les journées du lundi 24 et du mardi 25 novembre 17

1986, où tous les lycées en trainée de poudre se mettent en grève, font des assemblées générales, descendent dans la rue, se rejoignent, s'appellent, se fréquentent, vont faire débrayer: «tout le monde est arrivé sans bien savoir quoi faire; puisque c'est comme ça on va aller voir dans les autres lycées, on va débrayer les autres lycées... on devait se retrouver après déjeuner devant Jules Ferry, il Y avait là quatre lycées, plein de monde... 6000 personnes spontanément... on va au lycée Chaptal: là c'était très drôle car les élèves des lycées étaient devant en criant «libérez nos camarades» car les portes du lycée étaient fermées; on a fini par nous laisser rentrer et on est passé dans toutes les classes; 15 élèves à Chaptal, c'était pas beaucoup mais nous on était content. On est parti sur le quartier latin, à l'Opéra, au Palais-Royal, il y avait du monde partout. A un moment j'étais en tête de la manif. On a attendu, ça passait... ça passait... plein de personnes! les lycées étaient vides, c'était la fête! au fur et à mesure qu'on avançait il y avait des lycées qui nous rejoignaient de partout; au Quartier Latin c'était plein de lycéens, manif spontanée fabuleuse» (L). Ce déferlement des lycéens sur Paris a lieu dans un moment où les étudiants n'en sont encore qu'à préparer, qu'à négocier la manifestation du 27 ; les étudiants négociateurs voient les lyèéens à la préfecture en même temps que les policiers, sur les écrans de télévision, et ils se disent terrorisés: «ils vont bousiller notre manifestation du 27, ils seront épuisés pour la manifestation du 27 ». La joie de bouger, de crier, de chahuter, est en prise tant sur la sociabilité quotidienne que sur le mode de manifester. Le temps lycéen passe du jeu à l'éthique, la temporalité implique une double affectivité, une double possibilité de rythme, au contraire du temps des jeunes chômeurs enfermé dans le présent c'est-à-dire dans l'angoisse. L'affectivité ludique du temps est, contrairement au temps quotidien, répétitif, un temps qui bouge c'est-à-dire qui a sa dynamique imprévisible. Un mot se retrouve après la prise du collège Chaptal aussi bien que dans les Assemblées Générales «on est content ». Le bonheur de la militante qui a fait débrayer son université rejoint celui du lycéen; se structure la séquence imaginaire d'un débrayage, du train 18

se mettant en marche, d'une réalité ayant sa dynamique. C'est la découverte du futur à moyen terme. Le présent ne bouge pas, le futur bouge. Il faut donc distinguer une éthique du spectacle: faire comme les étudiants, faire comme à la télé, qui est une éthique du «fabuleux» et une éthique de la solidarité, qui est une éthique de la fraternité. 3. Le projet des militants politiques A partir de cette dynamique spontanée va se greffer le projet des militants politiques des lycées qui vont impulser le mouvement de grève et de manifestations. Les deux mouvements se conjuguent en une énergie et en un dynamisme qui vont durer jusqu'à la fin du mouvement étudiant-lycéen. Ces militants lycéens se livrent pendant tout la durée du mouvement une bataille politique pour ou contre l'organisation du mouvement; on considérera par conséquent deux projets de militants politiques, le projet de SOS-Racisme et le projet de Lutte Ouvrière, comme étant les projets essentiels. Les militants de SOS-Racisme sont en phase, accompagnent le besoin spontané du mouvement lycéen à imiter les étudiants pour leur être solidaire. Tout comme les étudiants, ils seront les premiers à mettre en exergue une circulaire Monory parallèle au projet Devaquet: c'est à l'occasion de la deuxième coordination du Panthéon que (H) raconte: «il commençait à y avoir dans l'air le coup du projet de Monory... nous c'est parti des profs... ils nous présentent la réforme Monory, on la présente en assemblée générale... scandaleux! il faut se battre contre elle; on voulait une coordination lycéenne qui, au retrait du projet Devaquet, incluerait un projet de réforme (une circulaire envoyée au proviseur avec une grille sur le projet Monory) c'était un enjeu pour nous. C'était important qu'il y ait une voix lycéenne, une coordination lycéenne» (H). A l'imitation de la coordination étudiante vont se proposer de toutes parts des coordinations lycéennes: comme les étudiants, les lycéens vont tenir des assemblées générales; comme les étudiants, les lycéens vont constituer des comités de grève dont la fina19