Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Métamorphoses ouvrières

De
384 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 291
EAN13 : 9782296312326
Signaler un abus

MÉTAMORPHOSES OUVRIERES
...

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

Dernières parutions : Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. Werrebrouk J. -c., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A.-M., Sociologie du tennis, 1995. Riede J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A., Devenir éducateur, une affaire defamille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A., L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J .-P., Cercle A. (eds), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques. 1995. Cresson G., Le travail domestique de santé, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'Houtard A., Taleghani M. (oos.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) I., Anciens villa~s, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven, 1995 Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995. Borredon A., Une jeunesse dans la crise. Les nouveaux acteurs lycéens, 1995.

1995 ISBN: 2-7384-3865-2

@ L'Harmattan,

Collection

"Logiques

sociales"

Actes du colloque du LERSCO Nantes - Octobre 1992

MÉT AMORPHOSES
,

OUVRIERES
Tome 2

Textes réunis sous la direction de Joëlle DENlOT et Catheline DUrnElL

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Publié avec le concours du :
LERSCO - CNRS L'Université de Nantes La Maison des Sciences de l'Homme, Ange Guépin, Nantes

Comité de lecture:
Joëlle DENIOT Michel DUr AQUIER Cathetine DUTHEIL Servet ERTUL Joël GUIBERT Claude LENEVEU Jacky REAlJLT Olivier SCHWARTZ

Tome 2

Partie III : Expressions, styles et symbolisations culturelles

Guy BARBICHON
ouvrières

- L'ethnologie

et la problématique des cultures

..

17

Chapitre 1 Producteurs

libres

Claude BONNETIE-LUCAS - Les ouvriers sont-ils (tous) bricoleurs? ......................................................................
François-Xavier de métier. TRlVIERE - Portrait de bricoleur en ouvrier ........

27
39

Florence WEBER - Des jardins de campagne aux jardins de banlieue,' les ouvriers entre culture paysanne et culture maraïchère . .

47

Chapitre Langages

2

Joëlle DENIOT vocaux
populaire?

- Parlers ouvriers,'

la perspective des dynamismes

..

57

Christian VOGELS Fabienne LE ROY

- La poésie contemporaine peut-elle être ......................................................................

71

Ecrire les nouvelles essentielles,' bribes sur la pratique de l'écriture dans les milieux populaires

-

........

77

Gérard GUICHARD Valeurs ouvrières et e:>.pression artistique à la lumière des travaux de Michel Ragon................................. Christian DELPORTE - L'identité du prolétariat dans le dessin de la presse ouvrière (1919-1939) ..........................................

-

87

95

Phanette de BONNAULT-CORNU - Logiques
statut des langages ouvriers

de travail et

..................................................

101

Christopher MC ALL

Bilinguisme et rapports de classe dans une entreprise de haute technologie ........................................ 111

-

Chapitre 3 Fêtes et sociabilités Anne MONJARET
hier et aujourd' hui

- Les ateliers

de couture parisiens enfête

..............................................................
- Pratiques populaires
du café... les familliers

123

Claude

LENEVEU

ouvriers:

entrer et s'installer

................................................

129 137 143

Joël GUIBERT Nantes

- Amicales boulistes et cultures festives à

..

Catherine DUTH:EIL - Le rock est-il une musique populaire? .......

Christophe LAMOUREUX - Bas les masques! le catch et la culture populaire (1950-1970) ........................................... 149 Stefano PlV ATO Sport et culture ouvrière dans l'Europe du XXe siècle: le cas italien ................................................. 157

-

Partie IV : Mouvements ouvriers L'action et l'imaginaire
Jolanta KULPINSKA - La classe ouvrière en Pologne................
Chapitre 1 Bénévolats Claude GILAIN - Sociétaires et/ou syndiqués: coopérateurs au début du siècle............................................................... Jacques ION - Mutations dans les formes de militantisme et groupements ouvriers.........................................................
173

165

183

Gildas LOIRAND Le bénévolat sportif populaire face aux exigences de peiformance .................................................... Chapitre 2 Dispersions
une organisation

-

195

militantes
Lafédération sportive en travail (1923-1934) : sportive "révolutionnaire" ...........................

André GOUNOT Paul PASTEUR
autrichiennes:

-

205

- Les

militantes sociales démocrates
politiques ou militantes culturelles?

militantes

......

213

Patrick PASTURE - Où sont les travailleurs d'antan? : La perception de la classe ouvrière dans le mouvementouvrier chrétien belge..................................................................

225

chrétiens nantais (1870-1939) .............................................. 239

Phillipe-Jean HESSE - Les

rendez-vous

manqués

des travailleurs

Françoise RICHOU - Les

représentations

de l'identité

ouvrière

chez les militants de la JOC .................................................. 249
Sylvette DENEFLE - Anticléricalisme et rationalisme: d'ouvriers incroyants......................................................... l'exemple 259

Chapitre 3 Mobilisations Claude GESLIN

- Un soviet -

à Brest en 1918-1919

. ...........

269

Pascale BOURMAUD
ruptures et résurgences

Syndicalisme. Etat, emploi en Espagne:

279

Richard JUIN, Rémy LE SAOUT, Nicole ROUX Essai de lexicométrie informatique: la manifestationdu 1er mai dans la grandepresse nationale.............................................
Marc LAZAR - Trajectoires de deux partis ouvriers: le PCF et le PCI.................................................................

289

301

Bruno GROPPO - Le déclin du parti ouvrier: à propos de l'expérience allemande....................................................... Guy MICHELAT, Michel SIMON - Cultures ouvrières et attitudes politiques ................................................................

309

317

Chapitre 4 Mythes et mémoire Philippe LEPINE
d'ouvriers Jésus IBARROLA

- La Révolution - Mémoire

Française: mémoires

.

321 327

ouvrière, mémoire de classe...........

Jean-Paul MOLINARI - L'idéalisation communiste de la classe ouvrière.................................................................. Roger CORNU - Nostalgie du sociologue: "la classe ouvrière n'est plus ce qu'elle n'ajamais été" ........................................

337
345

Patrick PHARO

- Sociologieouvrière et sens commun.............

355 361

Marnix DRESSEN - Sacralisation des ouvriers chez les établis ........ maoïstes (1960-1970) .

Michel VERRET.

Propos en guise de conclusion

Tome 1

Partie I : De l'école à l'entreprise

Michel DUPAQUIER

- Rapport salarial, marchés du travail, identités

Chapitre Identités

1 de métier,

identités

de branche
: une parole ouvrière de la "société cheminote"

Charles DUSNASIO Georges RIBEILL
Monique MOTAIS

- Bonjour la Mabor
- Les

- La récente métamorphose
dockers sétois

Stéphane GIRANDIER
du X/Xe siècle

- L'esprit

lndret .. mythe ou réalitê chez l'ouvrier

Noël BARBE, Idrissa OUEDRAOGO ouvrière verrière

-

Savoirs techniques et culture

Gérard SAUTRE - Mémoire ouvrière, miroir de la crise sidérurgique

Chapitre 2 Travail et qualification Bernard BURON
travail E. BONNET, R. DAMIEN, R. LIOGER, P. TRIPIER Un rapport pédagogique dans l'entreprise industrielle.. sociologique des actions qualité

-

Travailleur imaginaire et formes d'organisation

du

analyse

Jean-Louis LE GOFF - Apprentissage de la qualité.. le cas de ['industrie automobile au Chili

Françoise SITNIKOFF

Evolution de la formation et pratiques des entreprises.. le cas de l'imprimerie dans la région Centre Yvette HARFF Le système de travail de la récupération

-

-

Pierre BOUVIER
travail

- Analyse

"socio-anthropologique"

des cultures de

Christian THUDEROZ Zoubir CHA TIOU
marocain

- Le bagne et le requin
Du caporal au "caporalisme" dans le salariat

-

Chapitre Processus

3 de formation scolaire et professionnelle
Les jeunes face au btttiment ..

Catherine AGULHON, J .M. GRANDO attrait et rejet

Christophe JALAUDIN, Gilles MOREAU
ouvriers.. le cas des anciens élèves de LEP

- Jeunes

ouvrières, jeunes

Sébastien RAME Servet ERTUL
l'enseignement

- Les - Le
-

conditions de travail des apprentis devenir des enfants d'origine ouvrière dans

secondaire La mobilisation des familles ouvrières progressive par les instituteurs de leurs attaches

André BRILLAUD Yves CAREIL
populaires

- Perte

Chapitre 4 Salarisation Alain CHENU Michel
prolétarisation

et prolétarisation
enracinements et mobilités ouvriers et nouveaux processus de

- Itinéraires ouvriers: DUP AQUIER - Désarrois
- Conversions

Daniel BIZEUL - L'expérience du salariat par des gitans Bruno WINDELS Jacky REAULT
ouvrières

-

Mondes ouvriers et peuples horizontaux

Partie II : Identifications

et ruptures

Robert CABANES - L'apport théorique de l'approche biographique pour
l'étude d'un milieu social dominé: les ouvriers de Sao Paulo

Chapitre 1 L'effacement

du féminin?

Mouldi LAHMAR

- Le concept de classe sociale et la "révolte du pain" dans un village tunisien - Intégrations locales et reproduction sociale des chauffeurs routiers: le rôle des femmes
Bruno LEFEBVRE

Annie DUSSUET Culture ouvrière, culture des femmes ouvrières? Approche par les représentations du travail domestique Fatoumata KINDA
ouvrière

-

- La femme

burkinabè : du foyer ménage à la classe

Philippe GABORIAU Culture dominée et oubli de domination: visions du monde et univers de vie de femmes ouvrières

la

Clivage des générations ou bien conflits des classes et des sexes: mouvement de jeunesse, jeunesse hitlérienne et le changement de la société allemande dans la première partie du X/Xe siècle

Dagmar REESE

-

Peter FRIEDEMANN

Travail, vie quotidienne, temps libre, politique: la condition féminine dans le bassin de la Rhur avant /933

-

Marie-Hélène ZYLBERBERG-HOCQUARD
les ouvrières entre l'aiguille et le chronomètre

-

D'Adam

Smith à Taylor,

Laurence TARRIN

- Les jeunes filles

en apprentissage

Jennifer BUE, Dominique ROUX-ROSSI - Travail de nuit des femmes dans l'industrie

Chapitre 2 Déracinements, Daniel PINSON éthique?

enracinements

- Banlieues:

de la ségrégation classiste à l'exclusion

Antoine HAUMONT, Jean-Pierre LEVY - Peuplements ouvriers: la dynamique du changement Gilles VERPRAET
l'interaction

-

La classe ouvrière et l'espace:

du niveau à

Daniel MENGOTTI
"Foyer Lorrain"

- Culture

ouvrière et logement social: les débuts du

Jean-Pierre F. FLEURY - La grande Brière: l'espace d'une communauté
ouvrière et rurale

Jacques GIRAUL T - L'ouvrier au village: les céramistes de Saint-Zacharie
entre les deux guerres

Gérard HEUZE
contemporaine

- Les mutations

de la culture populaire urbaine en Inde

Chapitre Frontières

3 et passages

Yvette LUCAS Michel

mouvement ouvrier?

- Des identités ouvrières aux identités techniciennes BURNIER - Les cols blancs vont-ils reprendre le flambeau

du

Hans DE WITTE Patrick

- Les conditions des travailleurs non qualifiés GABORIAU - L'espace du pauvre: ethnographie d'un groupe - L'identité sociale des employés BARBARA - Des jeunes issus de l'immigration

de

mendiants parisiens

Phillipe ALONZO Augustin
réussite

en situation de

Troisième partie

Expressions, styles et symbolisations cul turelles

L'ETHNOLOGIE ET LA PROBLÉMATIQUE DES CULTURES OUVRIÈRES Guy BARB/CHON CEF, Musée des Arts et Traditions Populaires - Paris

Je tenterais ici de caractériser l'originalité et d'apprécier les formes d'efficacité de la démarche ethnologique appliquée à la connaissance des cultures ouvrières: en cherchant à en estimer les productions et potentialités de production, et en esquissant les conditions, les limites et les risques de sa mise en oeuvre. Mon propos est amplement inspiré par la réflexion collective qu'a suscitée l'organisation d'une journée d'études, à l'initiative de la Société d'Ethnologie Française, le 22 mars 1991, avec le concours de Michel Verret, sur le thème: "Cultures ouvrières: autoquestionnements et questionnements. Une anthropologie du passé ou de l'avenir ?" (1991). J'ai pensé qu'il était d'un devoir de restitution et de reconnaissance vis-à-vis des contributeurs de tenter d'apporter aux débats d'aujourd'hui un peu du produit de cette rencontre. La démarche ethnologique à laquelle je fais référence ne se confond pas avec l'ethnologie comprise comme discipline académique, spécialisée. L'approche ethnologique dont il est question est celle de quiconque s'attache à l'étude d'une culture et d'une organisation sociale concrète et singulière, prise dans son ensemble ou sous un aspect particulier. Lorsqu'elle est adoptée pour appréhender l'univers ouvrier, la démarche ethnologique, qui vise des totalités ponctuelles, est une garantie de perception de la pluralité des dimensions de cet univers.

Quelles que soient les références et préférences théoriques de l'observateur, le fait d'aborder une population in situ et en vraie
grand\(ur, comme une réalité pleine, conduit à prendre en considération des phénomènes qui se proposent dans la complexité souvent brouillée de leur croisement, plutôt qu'ils ne s'imposent dans l'évidence d'une théorie de leur mode d'articulation. On pourra parfois s'interroger sur les risques d'un enfermement monographique. Il faut cependant reconnaître que la démarche ethnologique appliquée à une population de travailleurs, en se concentrant sur un espace (approche "localisée") ou sur un groupement social (approche focalisée), amène à considérer des données qui ne relèvent pas de la seule position dans les dispositifs de l'économie intégrée, de production industrielle ou agricole.

17

L'approche

localisée

J'évoquerai d'abord l'approche localisée, mode d'approche des plus immédiats, qui privilégie un espace social déterminé. Approcher, par exemple, un ~nsemble d'ouvriers de la sidérurgie ouvrierspaysans ou ouvriers de simple résidence rurale - dans un espacerural déterminé (dans l'esprit de ce qu'a fait Florence Weber, 1989) c'est se mettre dans la condition de voir à l'oeuvre deux agencements, interférents et combinables, de rapports sociaux: l'un autour du pôle et du monde de l'usine, l'autre autour d'une organisation de vie locale rustique, villageoise. Le regard sur un tel lieu rappelle concrètement la multiplicité des arrangements d'existence ouvrière. En outre, la concentration du regard sur un espace rural défini fait ressortir l'exigence de considérer l'univers extérieur au travail industriel, et il est capable en particulier d'attirer l'attention sur la condition, abandonnée ou survivante, du travail agricole salarié qui imprègne - par opposition

-

ou par transposition - les comportements de maints ouvriers des
secteurs non agricoles de la production. D'une manière générale l'investissement d'un lieu (ou, par voie comparative, de quelques lieux) est susceptible de faire ressortir une dimension régionale, ou nationale, de la culture ouvrière. Des chercheurs - tels Robert Cabanes, Gérard Heuzé, Monique Selim, Kurumi Sugita (cf. notamment Ethnologie de l'Entreprise, 1991) - se consacrent à l'étude localisée du milieu ouvrier dans un pays qui leur est étranger. Leurs travaux incitent (eux-mêmes et ceux qui les lisent) à prendre en compte des variables de culture et d'organisation sociale qui font contraste avec les références coutumières. La découverte de l'organisation

La "localisation" comme principe de méthode fait ressentir ses effets dans l'étude du travail ouvrier (non agricole et non artisanal) dont la corporation des ethnologues - au sens académique du terme - a ,assez récemment me semble-toil, reconnu l'importance. En choisissant conformément à la pratique consacrée du "terrain" - d'aborder le travail in situ et in vivo, les ethnologues reprennent la tradition d'observation participante de la sociologie du travail, infléchissant dans le sens d'une analyse de l'organisation concrète. La récente publication du dossier "Ethnologie de l'Entreprise" (1991) dans le "Journal des Anthropologues et les communications d'ethnologues" à la journée de la Société d'Ethnologie Française (1991), évoquée plus haut, sont à cet égard très instructives. L'ethnologie, portant ses regards sur la société industrielle, découvre "l'organisation". S'éloignant des sociétés éloignées (aujourd'hui en

18

voie d'extinction ou inaccessibles) qui étaient son objet d'élection; l'ethnologie institutionnelle se rapproche de la société dont elle est issue. La nécessité matérielle, souvent, en même temps que l'inclination théorique, l'entraînent à explorer des formations localisées. L'anthropologie culturelle investit les organisations, au sens industriel du terme (Pierre-Noël Deneuill), comme elle investit les quartiers urbains, après avoir épuisé l'exploration de la communauté villageoise. Ce faisant, elle est partagée entre la problématique des psycho sociologues et des sociologues de l'organisation qui entrent dans l'entreprise, conviés ou reconnus par sa direction, et la problématique de l'insertion discrète de l'observateur participant indépendant. Reprenant un mouvement amorcé avant la Seconde Guerre Mondiale, la sociologie française "du travail" dans les années cinquante a pratiqué (unissant souvent la foi et la science) l'observation participante. Cette approche de la société industrielle par l'acteur travailleur s'est prolongée par la voie directe, de l'enquête extensive auprès des ouvriers. Parallèlement, avec un court décalage, la sociologie française, dans le courant des travaux de Michel Crozier a découvert l'organisation. L'approche par l'acteur au travail a ensuite perdu sa prépondérance au bénéfice de l'analyse du système social de la production et de l'observation de l'ouvrier hors de l'enceinte du travail salarié (étude de milieu qui prenait nécessairement des tonalités ethnologisantes). Un retour momentané, de connotation militante, à l'expérience participante de l'atelier, s'est produit au tournant de la décennie soixante-dix. Pour leur part les ethnologues de formation ont, me semble-til, découvert simultanément le monde du travail et l'entité de l'organisation localisée du travail. Une telle perception de l'objet et une telle démarche méthodologique sont, je viens de le souligner, conformes à l'habitus du corps ethnologique. D'aucuns, établis dans un empyrée socio-épistémologico-critique, sont tentés de porter un regard blasé sur certaines révélations des nouveaux explorateurs. Pourtant il est intéressant de confronter les fraîches considérations des ethnologues "dans" l'entreprise (que je ne confonds pas avec les propos de la rhétorique utilitariste sur la "culture d'entreprise") avec les savoirs antérieurement acquis, sous la bannière sociologique, grâce à des approches, distinctes et non plus confondues en un même lieu, qui portent respectivement sur les pratiques et les relations ouvrières au travail et sur la structure et le fonctionnement de l'organisation.

I P.N. DENEUIL, "L'entreprise comme culture: recherches anthropologiques des années 80" dans les Cahiers illft'17lt1tiolll1uXe sociologie, vol XC, janvier-juin 1991, d pp. 107-120

19

Le groupement, d'intersections

révélateur

de

dimensions

et

Le regard ethnologique n'est bien sûr pas réductible à un regard sur l'espace concret, à une sorte de vision spatiographique. Il s'attache à l'espace parce qu'il est attentif au concret et que le concret, en toute simplicité kantienne, s'insclit dans l'espace. Mais plus essentiellement ce regard enveloppe des groupements humains et des manifestations humaines, cernables dans un espace qui, inévitablement, tend à se matérialiser dans les frontières d'un territoire, confiné ou dispersé. Dans l'univers ouvrier, le regard ethnologisant appréhende des fonnations sociales et culturelles: la corporation au sens étroite ou étendu (les cheminots, les routiers étudiés par Bruno Lefebvre par exemple) le compagnonnage, l'aristocratie ouvrière (les ouvriers d'arsenal décrits par Jean Noël Retière2), la communauté de travail et de résidence (les gens des mines...). Cet intérêt porté aux groupements concrets concourt, par le cumul d'explorations variées, à faire saisir la pluralité des formlltions et des cultures, qui composent la nébuleuse ouvrière définie comme catégorie technico-économique, ou comme classe sociale. A travers la pluralité des fonnations ouvrières et des compositions originales de culture, l'approche ethnologisante rappelle l'existence, à l'intérieur d'une classe en fractions et en catégories hiérarchisées, d'ordre professionnel, économique, social: le monde des contremaîtres ne se confond pas avec celui des manoeuvres, la population des ouvriers de l'Etat n'est pas celle des ouvriers d'industrie privée... L'approche particularisante et localisante, d'inspiration ethnologique, sensibilise l'attention aux processus d'autonomisation. Mais plus important peut-être, le regard qui se fixe sur les fonnations concrètes est un révélateur d'intersection. Ce regard fait apparaître dans la composition de toute formation sociale ouvrière (particulière par définition) des chevauchements, qui sont une nécessité sociologique: chevauchement, d'une part entre plusieurs fractions et catégories à l'intérieur de la classe et, d'autre part, chevauchement entre l'orbe ouvrière et d'autres classes et fractions de celles-ci, qui fait de la culture ouvrière, comme de toute culture, le produit d'un voisinage de classes. Ainsi s'interpénètrent, par exemple, avec le développement de l'emploi féminin, les univers culturels du salariat industriel et du salariat des services, en intersection dans le ménage, de même que se rencontrent dans les nouvelles campagnes le travail agricole, le travail d'usine et l'emploi dans les services, par le jeu d'une nouvelle distribution du travail à l'intérieur de l'unité domestique agricole (Association des
2 J.N. RETIERE, L'ellracillen;ellt ouvrier à Lallester, Université de Nantes: thèse d'état, 1987, à paraître chez l'Harmattan

20

ruralistes français3 ; G. Barbichon4). En invitant à prendre en compte des références catégorielles plus nombreuses et plus croisées l'approche ethnologisante contribue à l'interrogation sur la définition des classes. Enfin, d'une manière générale, l'approche ethnologisante s'offre comme un révélateur de dimensions. de composants et de fonctionnements. Le cumul des observations de formations
particulières

- par

une approche

qui appréhende

des touts particuliers

-

rend très sensible certaines dimensions et certains éléments importants propres aux agencements sociaux, et certains fonctionnements culturels, qui intéressent le monde du travail d'exécution. Sont ainsi remises en lumière des classes qui ne se définissent pas au premier chef par un critère de position économique: la classe d'âge, la classe sexuelle. En même temps sont mis en évidence dans la culture et l'univers social ouvriers de grands opérateurs - tels que la religion, la tradition idéologique et politique, l'organisation de la parenté - ou des institutions et des mécanismes moins centraux, mais déterminants, tels que la propension à la segmentation corporatiste ou clientéliste. Il est évident que d'autres modes d'approche, l'enquête extensive et représentative notamment, n'ignorent pas des variables aussi fondamentales que l'âge, le sexe, l'appartenance religieuse. Mais l'approche ethnologisante encourage une perception aiguisée de ces données actives dans la mesure où elle révèle des formes concrètes de leur intervention, plus ou moins immédiate, dans des situations ordinaires ou critiques (ce qu'illustre si bien Olivier Schwartz5). Surtout, l'expérience intime, la proximité avec le vivant, avec des fonctionnements singuliers, tout en renforçant le constat de complexité des choses, offre la possibilité d'appréhender - aux plans
psychologique et collectif

- l'articulation
concepts

même des éléments de culture

et d'organisation sociale sur lesquels est attirée l'attention scrutatrice. L'utilisation l'anthropologie des et des modèles de

Les explorateurs de la culture et de l'organisation sociale dans le champ ouvrier, qui procèdent par l'observation et l'analyse des unités singulières sont tout naturellement incités à puiser dans l'inventaire des concepts et des lieux d'examen que proposent la théorie et la pratique anthropologiques. On a vu progressivement entrer dans le
3 Association des ruralistes français, La pluriactivité dalls les familles agricoles, Paris: Ed. ARF, 1984,352 p. 4 G. BARBICHON, "Une nouvelle division du travail paysan ?" dans Etudes rurales, n° 101-102, janvier-juin 1986, pp. 333-336 5 O. SCHWARTZ, Le momie pril'é des ouvriers: hommes et femmes du Nord, Paris: Ed. des Presses universitaires de France, 1990

21

programme des analystes de l'univers du travail sulbaterne des études qui incorporent des données qui, pendant longtemps, ont constitué l'outillage conceptuel de prédilection des ethnologues. Je pense à certaines institutions et formes d'organisation: à la parenté (Emmanuel Desveaux6), aux relations de clientèle, déjà mentionnées... De même ont été appréhendés la construction des représentations collectives - les mythes de fondation et de crise de l'usine, avec Patrick Desseix 7, par exemple - et, dans l'ordre des pratiques symboliques, les rites multiples de fassage, d'affirmation et de protestation collective (Noëlle Gérôme ). Le langage ouvrier, et plus généralement les modes d'expression ouvriers, sont devenus (avec Phanette de Bonnault-Cornu et Annie Borzeix, exempli gratia) un plein objet de l'interrogation sur la culture ouvrière. Le mode d'approche évoqué ici (qui n'a rien à voir avec un fonctionnalisme irénique) permet de construire des modèles culturels qui résument des ensembles individualisables, cohérents, de pratiques, de représentations, de dispositions, de relations, qui sont la voie d'accès à une saisie immédiate des transactions entre l'acteur et le système. Cette recherche d'ensembles cohérents, repérables à un moment donné, permet, inversement, de rendre compte des glissements, vécus, vers l'incohérence, et de la désintégration, analysée, des modèles, dans les situations de transformation (tels que les analysent Stéphane Beaud et Michel Pialoux9 observant la déstabilisation d'une certaine tradition militante). Conçue autour de l'unité du sujet, la démarche ethnologisante est une approche ascendante qui va du sujet individuel à la culture, du discours particulier au système de pensée, de l'acteur à l'organisation, de l'acte individuel aux agencements sociaux. Une telle orientation l'apparente à une sociologie de l'acteur. Plus encore que cette dernière, et en dépit de sa fécondité, la démarche ethnologique, qu'elle s'applique à l'univers ouvrier ou à tout autre, comporte, comme toute stratégie de connaissance, ses risques d'errance. Approche ascendante, elle est aussi, on l'a vu, approche de proximité, privilégiant par méthode le terrain, le cas singulier, l'observation participante... On sait bien qu'en s'alTêtant en chemin, ou eu s'épuisant, dans un effort de découverte
6 E. DES VEAUX, "De l'embauche à l'usine comme de la dévolution d'un patrimoine" dans Jeux de familles, textes rassemblés par Martine Segalen, Paris: Ed. des Presses du CNRS, 1991, pp. 43-56 7 P. DESSEIX, "Mythologie et fonction du mythe dans une commune ouvrière" dans Les cultures populaires, Actes du colloque de la Société d'Ethnologie française et de la Société française de Sociologie, Nantes, 9-10 juin 1983 8 N. GEROME, "Les productions symboliques ouvrières: contribution à une anthropologie sociale de la connaissance" dans Ethnologie française, n° thématique, 1984, pp. 123-124

9 M. PIALOUX et C. COROUGE, "Chronique Peugeot" dans les Actes de la recherche en sciences sociales, n° 52-53, 1984, n° 57-58 et 60, 1985

22

ascendante elle risque de laisser oublier le tout au seul bénéfice de l'élémept particulier. On sait qu'elle risque surtout de confondre les entités et les fonctionnements individuels et locaux avec le système entier. On sait qu'elle n'est pas à l'abri de l'inducûon hâûve ou inappropriée qui construit des généralisations statistiques illusoires à partir de cas singuliers au lieu de considérer ces derniers comme des révélateurs de facteurs, de modes d'agencement, "d'espèces culturelles". A mon sentiment la connaissance de la culture ouvrière n'a pas eu trop à souffrir jusqu'ici de tels déplacements inductifs. Le singulier ouvrier, comme le singulier "populaire", est bien reçu sans être érigé en universel - en témoigne la ferveur biographique -. Demeurerait plutôt le problème du va-et-vient constructif entre la démarche examinée ici et l'investigation qui part des grandes masses, des larges mouvements, des institutions globales. La rencontre de ces jours-ci offre sûrement des éléments à qui veut s'attacher à apprécier comment se dessinent ou restent à dessiner les articulations entre l'approche ethnologique et ses égales complémentaires.

23

Chapitre 1 Producteurs libres

LES OUVRIERS

SONT-ILS

(TOUS)

BRICOLEURS?

Claude BONNEITE-LUCAT LASMA-IRESCO et Université de Lille I

"Même celui qui n'est pas "une crème de mari", dit Hoggart dans "La culture du pauvre", "s'occupe de bonne grâce de petites réparations et de rafistolages de toutes sortes". Quand on pense au bricolage, c'est d'abord l'image du bricoleur populaire, et plus précisément de l'ouvrier, qui s'impose, et je ne reviendrai pas ici sur les textes de M. Verret à P. Bourdieu, P. Belleville, J. Deniol:. F. Weber... où le bricolage est évoqué comme composante importante d'une culture ouvrière. Dans d'autres études, le bricolage ne serait pas, ou plus, spécifique d'un mode de vie ouvrier qui n'a pas ou plus d'identité propre, en dehors de la faiblesse des pratiques ou des possessions dans une échelle sociale en fin de compte homogène. C'est d'ailleurs par cette faiblesse des possessions qu'elles expliquent alors le peu de bricolage des ouvriers, à qui manqueraient les "moyens de production" requis pour bricoler (locaux, outils et matériaux). Renversement d'une explication classique du bricolage: si Bourdieu compte parmi ceux qui y voient encore un élément typique du mode de vie populaire, cela ne suffit pas pour qu'il lui prête beaucoup d'attention; l'explication par la "nécessité" n'en fait qu'un effet direct de la faiblesse des revenus. A partir d'un travail de recherche mené précédemment sur le bricolage en général (et pas seulement celui des ouvriers) et des premiers résultats du dépouillement que j'effectue de l'enquête "Modes de vie" de l'INSEE (MDV dans la suite du texte), je propose quelques conclusions et pistes de recherches. Une pratique groupes plus importante que celle des autres

Des petits pratiquants

dans tous les groupes, de gros bricoleurs

ouvriers
En 1989, 86 % des ménages d"'intermédiaires" avaient au moins une activité de bricolage, 85 % d'ouvriers, 81 % de cadres supérieurs, la moyenne des ménages dont la personne de référence est un actif se situant à 80 %, celle de l'ensemble des ménages à 67 %. Dans les vingt-cinq dernières années, on peut constater généralement une augmentation de la proportion de ménages "pratiquants", mais

27

moins nette pour les cadres supérieurs dont le rang relatif tend à baisser. Deux objections à toute généralisation à partir de ce résultat: -pas plus que pour les ouvriers, ce ne sont tous les "intermédiaires" ni tous les cadres supérieurs qui sont susceptibles de bricoler (mais respectivement les contremaîtres et les techniciens, et les ingénieurs) comme on le velTa plus longuement, -même si on en reste aux catégories les plus regroupées, beaucoup de conclusions dépendent du type d'indice retenu. Les écarts entre les proportions de ménages qui font au moins un peu de bricolage selon les divers groupes d'actifs ne sont pas très importants. Mais la prise en compte du temps passé à l'activité clive les ouvriers des autres. Dans "Les pratiques culturelles des français" (PCF dans la suite du texte), une question permet de distinguer les pratiquants occasionnels des pratiquants réguliers. Les résultats recoupent les indications de durée qu'on peut trouver dans les enquêtes "Emploi du temps" ou dans les entretiens réalisés avec des bricoleurs. Pour la pratique fréquente, pour le temps passé, les ouvriers sont alors en tête, et parfois de loin. C'est peut-être là que l'on voit le plus nettement combien peut se révéler trompeuse une lecture trop rapide des chiffres, du genre "toutes les CSP bricolent" : si les cadres supérieurs sont relativement bien placés dans les déclarations de pratique, ils sont par contre en demièrc position pour la fréquence ou le temps passé (... sauf dans la première enquête PCF en 1973 où la question ne por~'lit que sur les acLivités de décoration I). Ce qui s'explique sans doute par la concUlTenced'autres activités, le fait qu'ils soient moins centrés et la moindre valeur accordée à la pratique. C'est aussi un autre mode de rapport au temps qui est impliqué dans les durées importantes relevées pour les ouvriers. C'est le temps du "travail libre" selon l'expression de Belleville, "on n'est pas aux pièces" disent plusieurs ouvriers. C'est plutôt un temps dont ils ne sentent pas qu'il est pris lui-même dans les mailles de l'emploi du temps du travail salarié. Les ouvriers interrogés insistent sur cette liberté: "Je ne bricole pas régulièrement" dit un ouvrier hautement qualifié (OHQ) peintre, "quand je vois qu'il y a quelque chose
d'esquinté, je décrapouille tout et je refais tout, ça me prend deux, trois

jours. " C'est un temps souvent très important, qui peut atteindre près de deux heures en moyenne pour les hommes ouvriers actifs quand ils sont bricoleurs (cf. "Emploi du temps", 1985) ; évidemment plus important le samedi - "J'aime pas être arrêté assis" dit un ouvrier qualifié (OQ) chargé de la chaufferie d'une usine - ou dans les arrangements que permettent les 2 x 8 ou les 3 x 8 recherchés parfois justement parce qu'ils pennettent de bricoler ou de jardiner.

28

Il peut y avoir des bricoleurs qui consacrent beaucoup de temps à un domaine d'élection proche du hobby, des cadres supérieurs "ébénistes" ou "électroniciens" par exemple; mais généralement pour les ouvriers, l'intensité de la pratique est liée à une polyactivité de fait: dans l'enquête MDV, 35 % des ménages ouvriers font au moins quatre des six activités de bricolage du questionnaire général (seuil que j'ai retenu pour la "polyactivité forte"), 33 % des "intermédiaires", 24 % des cadres supérieurs seulement. Plusieurs bricoleurs ouvriers de mon enquête se définissent comme des "touche à tout", "faisant tous les genres de métier", Un vieil ouvrier, ancien OP soudeur à la SNCF, me dit: "Je suis le bricoleur, voyez, rien ne me répugne. Quand ilfaut le faire, que ce soit propre, que ce soit salissant, c'est une volonté, ça. Que ce soit n'importe quoi. .T'aijamais eu de voiture, mais si j'avais une voiture, franchement, je IIU!serais intéressé COIIUlU! IIU!suis intéressé à mon je Solex". Il faut lutter contre l'entropie, parer aux pannes des véhicules ou de l'électroménager, améliorer l'aménagement du foyer quand la famille augmente d'un enfant etc... : la polyvalence permet de faire face sans avoir recours au marché des biens ou services (ou un minimum seulement), Dans la plupart des entretiens avec des enquêtés de milieu populaire, la polyvalence devient une vertu cardinale.
Une pratique moins équipée?

Si les enquêtes qualitatives ou quantitatives permettent de penser que les ouvriers sont bien les plus bricoleurs, comment expliquer cel1ains textes récents où ce constat semble mis en doute? Dans la plupart des cas, les arguments évoqués sont les mêmes: l'outillage coûte cher, les ouvriers n'ont pas de lieu pour bricoler, Mais l'équipement en outillage spécialisé et "l'équipement en espace" ne sont des conditions ni nécessaires ni suffisantes pour que leurs possesseurs soient bricoleurs, et en tout cas pas avec une probabilité égale pour tous les groupes. Echanges d'outils, emprunts à la boîte où ils travaillent... rendent moins nécessaires l'achat. Et le suréquipement de certains bricoleurs fait sourire quelques-uns de mes ouvriers. Il y en a qui ont tout et qui ne font rien, ceux dont l'atelier est un "musée" selon l'expression d'un OP cisaille ur dans une petite entreprise et qui lui "se débrouille ", Hoggart opposait déjà" le bricolage populaire. qui se satisfait d'un petit nombre d'instruments" au "bricolage sur-outillé des classes IIwyennes". Acheter un appareil est une chose, s'en servir en est une autre: il en est des perceuses comme des pianos, des planches à voile, des ordinateurs domestiques ou même des livres. L'enquête PCF de 1981 relevait à la fois la possession au foyer et l'utilisation des perceuses,

29

ce qui m'a permis de calculer un taux d'utilisation rapporté à la possession. Quand ils sont équipés, les ouvriers manifestent une très forte probabilité de s'en servir, dépassant alors les catégories les plus équipées à l'époque, cadres supérieurs et patrons. Dans le même ordre d'idées, le fait de disposer d'un endroit pour bricoler à l'extérieur du logement ou spécialement aménagé dans le logement (dans l'enquête "Biens Durables", INSEE, 1988) est plus fréquent chez les agriculteurs, les patrons et ceux qui exercent une profession intermédiaire. Mais, dans la même enquête, il était demandé: "En dehors des repas et du sommeil, quelle est la pièce où vous passez le plus de temps quand vous êtes à la maison? La réponse "garage, sous-sol, atelier" sélectionne de forts pratiquants, utilisateurs d'un espace que l'on peut supposer dévolu au bricolage. Et là ce sont les hommes ouvriers qui viennent en tête. Par ailleurs, l'outillage électrique spécialisé ne fait pas exception à la courbe chronologique classique de diffusion des biens d'équipement; d'abord privilège des couches aisées (et, dans le cas des perceuses, des professionnels concernés), l'équipement se banalise ou se "démocratise" : en 1973 (PCF), les cadres et les patrons étaient les plus équipés; en 1979 (enquête "Equipement" de l'INSEE), les cadres supérieurs et moyens ainsi que les agriculteurs exploitants et les artisans; dans MDV en 1989, parmi les actifs, les ouvriers sont plus équipés en perceuses (68 %) que les cadres supérieurs ou moyens, plus qu'eux en postes à soudure (19 %) et en clés à bougie (77 %) pour ne prendre que ces quelques exemples. En fait aujourd'hui les indépendants et surtout les agriculteurs exploitants se détachent nettement des autres actifs et les employés sont toujours sous-équipés. Mais l'achat de l'équipement de bricolage était déjà en cours en 1979 pour les fractions qualifiées; Nicolas Herpin, dans "Les conditions de vie des ouvriers", parle des contremaîtres qui sont "les mieux équipés", contrairement aux autres ouvriers. Des travaux lourds de bâti et de mécanique

La diversité des travaux pris en charge et leur volume font qu'on ne s'étonnera pas de trouver dans les ménages ouvriers la plus grosse proportion de maçons ou de mécaniciens domestiques. Mais est-ce vrai pour toutes les activités de bricolage ou y a-t-il des domaines, voire des matériaux d'élection du bricolage ouvrier? On ne s'intéressera ici qu'aux activités des ménages bricoleurs, en laissant de côté les activités peu discriminantes comme la peinture, la pose du papier peint etc... ou les petites réparations qui sont prises en charge par la majorité des ménages dès lors qu'il y a au moins une personne au foyer qui bricole.

30

C'est surtout pour les réparations automobiles, les gros travaux de bâti (ajout de pièce, réfection de toit, construction demurs etc...) et le carrelage que les ouvriers bricoleurs dépassent les autres catégories Pour la mécanique du moins on sait que c'est un résultat constant depuis au moins vingt-cinq ans car la question de l'entretien et de la réparation des véhicules avait été posée séparément du bricolage dans l'enquête "Loisirs" de 1967. C'est d'autant plus intéressant qu'il s'agit d'un domaine particulièrement délaissé par les cadres supérieurs (au contraire de la menuiserie ou de l'ébénisterie). Des ressources économiques plus importantes qui à la fois permettraient le recours aux artisans et l'achat de voitures neuves, etde moindres connaissances techniques, d'autant que leurs voitures plus perfectionnées seraient plus difficiles à réparer: tels sont, en gros, les arguments invoqués par les cadres supérieurs que j'ai interrogés. Peuton y lire a contrario les raisons d'une activité importante des ouvriers? Quant aux travaux de bâti qui mobilisent souvent la famille élargie et les amis, on sait la place qu'occupe la maison individuelle dans les désirs des ouvriers (cf. Michel Verret), ou plutôt cet ensemble maison et jardin, lieu de transfonnations, d'agrandissements, lieu à bricoler et pour bricoler. Un jeune chef-ouvrier à EDF se voit un avenir de bricoleur "ùans une maison ancienne" où il "retapera tout" et pour le moment donne des coups de main aux copains en train de s'installer "pour apprendre". A l'inverse, les travaux de menuiserie (en dehors de la menuiserie de bâtiment) ou d'ébénisterie (fabrication et restauration de meubles) sont un peu plus pratiquées par les ménages de cadres bricoleurs, en particulier de cadres supérieurs. Non qu'il y ait exclusion du travail du bois par les ouvriers, bien sûr. Mais quelques entretiens ont pu révéler des réticences à l'égard d'une activité à la limite du "hobby" ou de l'artisanat d'art, exaltée connne "création" par les cadres supérieurs bricoleurs. Eux, majoritairement, parmi ceux que j'ai interrogés, n'ont que mépris à l'égard d'un matériau "bête" comme le ciment ou "sale", "froid", ''pas à la mesure de l'homme" comme le métal. Un journaliste de "Système D" interrogé voyait "une différence entre les ouvriers, de province en particulier, qui travaillent le métal et
font beaucoup de réparations de leurs voiture s,et les fonctionnaires qui

travaillent le bois". Bricoleurs du bois contre ceux du bâti et du métal? Plusieurs bricoleurs des classes populaires voient dans le béton, les parpaings ou le fer les mêmes qualités de solidité, de fiabilité face à la fragilité du bois qui pounÏt, qui "travaille". Faut-il y voir, comme le ferait Bourdieu, le pendant de la valeur accordée à la force physique? Le cisaille ur déjà mentionné, par exemple, me dit qu'il "faut péter le feu pour retourner le ciment". Mais ce serait faire bon marché des qualités d'adresse, de précision, de minutie qu'ils déploient dans le réglage des

31

moteurs, l'ajustement parfait des carrelages etc... comme ce contrôleur de fabrication dans un arsenal que j'ai vu mettre au point une machine - dira-t-on de torture? - avec engrenages et poulies diverses pour que les pigeons qui lui servent d'appelants dans la chasse à la palombe battent des ailes quant un vol approche. C'est aussi de compétences techniques qu'il s'agit, celles des soudeurs ou des mécaniciens amateurs qu'ont une partie des ouvriers et rarement les cadres supérieurs. Mais ne les trouverait-on pas davantage parmi les techniciens et les contremaîtres donc dans les professions intennédiaires ? Sur la grosse plomberie (installation de sanitaire, de conduites d'eau, de radiateurs etc...), les ouvriers se retrouvent à égalité avec les professions intermédiaires, un peu derrière eux pour l'installation électrique. Pour la grosse plomberie surtout, ouvriers et intennédiaires se détachent nettement des autres groupes. Faudrait-il donc un plus haut niveau technique ou une plus grande capacité d'abstraction pour prendre en charge certains travaux domestiques comme l'électricité? Mais il est difficile d'établir une ligne technique unique sur laquelle on pourrait répartir les travaux: l'importance des chantiers réalisés permet-elle de placer celui qui restaure un vieux mur plus haut que celui qui change un embrayage, la compétence à lire des schémas placera-t-elle toujours le bricoleur qui se fait une alarme avant celui qui fait un dallage? Il y a une ou des lignes de partage à l'intérieur de chaque pratique, des travaux de base aux travaux les plus compliqués. Et comment expliquer, par exemple, que les bricoleurs de profession intennédiaire soient aussi gros plombiers que les bricoleurs ouvriers mais moins mécaniciens? Mais pas plus qu'il ne s'agit de tous les intennédiaires, il ne s'agit pas non plus de tous les ouvriers: on va le voir, pour le bticolage aussi, comme pour d'autres aspects de l'existence, les ouvriers qualifiés (OQ) sont mieux placés que les ouvriers non qualifiés (ONQ). Le rôle de la (lualification On consL:'lteque les fractions les plus démunies de la société, c'est-à-dire celles qui en auraient le plus "besoin", ne sont pas les plus bticoleuses (et d'ailleurs ont une production domestique en général, une sociabilité et des possibilités d'entraide etc... moins importantes, sans parler évidemment de l'accès à la culture légitime...). On ne saurait cependmlt sans misérabilisme y réduire l'ensemble des ouvriers. Les ouvriers qualifiés, majoritaires, bricolent beaucoup, eux, contrairement aux autres. Le fait qu'ils disposent de plus de ressources, qu'ils soient plus fréquemment propriétaires suffit-il à expliquer l'importance de leurs activités?

32

Ouvriers

qualifiés de type industriel et chauffeurs:

les plus

bricoleurs

En se contentant, dans un premier temps, d'une opposition grossière entre les ouvriers qualifiés (y compris les chauffeurs et les ouvriers qualifiés de la manutention et des transports) et les ouvriers non qualifiés (y compris agricoles), on constate des écarts importants : 88 % des ménages d'OQ actifs ont au moins une activité de bricolage contre 74 % des ONQ (moyenne actifs: 80 %), 38 % d'OQ font au moins quatre des six activités de bricolage retenues contre 25 % d'ONQ (moyenne actifs: 29 %). On voit donc que si les ménages dont la personne de référence est OQ se situent largement au dessus de la moyenne des actifs, les ONQ sont, eux, nettement au dessous. On pourrait faire les mêmes remarques à partir des résultats des activités détaillées: pour tous les travaux, la proportion des ménages d'OQ qui les prennent en charge est supérieure à celle des ONQ, avec des écarts plus ou moins importants, minimaux pour le petit bricolage ou la peinture, maximaux pour la grosse plomberie qui est, avec l'électricité, la pratique la plus clivante, on l'a vu selon les PCS. Les chauffeurs sont particulièrement bricoleurs: interventions sur les véhicules, bien sûr, et réparations en général, mais pas seulement. Plus de 90 % d'entre eux ont au moins une activité de bricolage, 41 % une forte "polyactivité". Ils viennent en tête pour les travaux de bâti lourd aussi mais sont un peu dépassés par les OQ "de type industriel" pour la grosse plomberie, l'électricité et la menuiserie. Sur plusieurs points, ils se clivent nettement des ouvriers qualifiés de la manutention et des transports: ceux-ci sont beaucoup plus souvent bricoleurs que les ONQ mais il s'agit de petit bricolage et de petites réparations: pour toutes les autres activités, ils se distinguent peu des ouvriers non qualifiés. Parmi les ONQ, les ouvriers agricoles (104 ménages seulement dans l'enquête) ont le volume d'activité le plus faible. Leurs caractères d'âge, d'habitat et de profession rapprochent leur blicolage de celui des agriculteurs (comme eux, ils bricolent peu en général, mais comme eux, ils ont un équipement relativement important en poste à souder alors qu'ils sont peu outillés par ailleurs, et une pratique de la maçonnerie plus importante que celle des autres ONQ). Il faudrait donc dans leur cas s'interroger sur la confusion entre l'espace domestique et l'espace de travail, sur l'acceptation du mot bricolage et sur le fait qu'ils ne comptabilisent pas toujours des petites activités de bricolages jugées infimes. Parmi les ouvriers qualifiés, et dans une moindre mesure aussi panni les ouvriers non qualifiés, les ouvriers "de type indusuiel" sont toujours plus bricoleurs que les ouvriers "de type artisanal", que ce soit pour la diversité des travaux pris en charge ou pour chaque activité

33

prise séparément. Les écarts sont encore plus importants pour l'équipement. La relative identité entre leur travail salarié et un bricolage domestique qui a forcément pour modèle le travail artisanal, celui de la petite entreprise, conduirait-elle à moins bricoler? C'est ce que disait un ouvrier du bâtiment qui trouvait qu'il devait faire encore trop de bâti ou d'autre bricolage dans sa famille: "Quand on est toute une journée sur des chantiers, tout ça... quand il y a du bricolage... on n'en veut plus. Ce qu'on aimerait c'est se détendre, à la pêche, décontracté, ne plus bouger... Le dimanche, toto, on ne touche plus à rien" . Quant

au relatif sous-équipement, sans doute est-il lié à de plus grandes facilités encore pour emprunter ou "se procurer" ce qu'il faut sur le lieu de teavail.
Une conséquence des différences de ressources?

Doit-on voir dans le clivage entre OQ et ONQ une simple conséquence des différences dans les possessions? Les OQ ont des salaires plus élevés et, sauf ceux de la manutention et des transports, sont plus propriétaires que les ONQ et habitent plus en maison individuelle (compte non tenu ici aussi des ouvriers agricoles). On conçoit qu'ils peuvent y faire plus de maçonnerie par exemple ou de grosse plomberie et qu'ils y trouvent l'espace et la matière pour déployer leur polyvalence. Mais peut-être n'est-ce pas aussi simple: en annulant l'effet de ces facteurs, c'est-à-dire en limitant le champ aux OQ et aux ONQ ayant des ressources de même niveau (moyennes) ou aux propriétaires ou à ceux qui habitent en maison individuelle dans les deux groupes, on devrait constater que les proportions d'OQ et d'ONQ bricoleurs, d'OQ et d'ONQ "polyactifs" sont semblables. Il n'en est rien: les écruts demeurent, à peu près de même runplitude. Ces différences ne seraient-elles pas dès lors explicables d'abord par la qualification elle-même, celle acquise à l'école et dans le métier ou les métiers successifs? Une mesure sommaire par le diplôme semble le confinner : si on réduit l'échantillon aux seuls OQ et ONQ ayant un diplôme professionnel (CAP en général), les différences s'annulent. OQ et ONQ sont alors proportionnellement aussi nombreux à bricoler. Si, à l'inverse, on réduit l'échantillon aux seuls OQ et ONQ qui n'ont pas de diplôme professionnel, les différences quoiqu'atténuées demeurent, preuve sans doute qu'à côté de la certification scolaire, il y a pour les OQ non diplômés une qualification par le métier et le milieu professionnel qui jouera aussi dans l'univers domestique.

34

Une culture

technique?

Le rôle du milieu dans les premiers apprentissages puis tout au long de la "carrière" de bricoleur est incontestable et c'est un thème récurrent des entretiens. Mais, à côté de cet apprentissage par la sociabilité, ils parlent aussi, et c'est peut-être moins attendu, de l'école, des qualifications acquises dans le métier, voire de leurs lectures. C'est dans l'articulation de ces diverses sources que nous rechercherons les ressemblances et les spécificités d'une culture technique des ouvriers par rapport à celle d'autre groupes très bricoleurs: contremaîtres, techniciens et même ingénieurs.
UfU! culture savante aussi

Les entretiens sont souvent l'occasion d'une anamnèse des années d'école, des CAP entrepris et obtenus ou pas, des stages organisés dans l'entreprise etc. ; le recensement et l'observation des pratiques réelles permettent de constater qu'il y a plus de liens encore entre le bricolage et les qualifications acquises à l'école et dans le ou les métiers successifs. Il ne faudrait pas croire que ne sont reconnus que la transmission informelle par "bain" et imitation, "l'héritage du quotidien" hors de tout savoir organisé. Dans l'enquête MDV en plus des questions sur la sociabilité autour de bricolage, il était demandé, aux seuls bricoleurs, comment ils avaient appris à faire de la mécanique et de la maçonnerie. Dans toutes les PCS, la réponse la plus fréquemment donnée est qu'ils ont appris "par eux-mêmes". Mais ce sont les ouvriers qui, pour la mécanique, sont les plus nombreux à dire qu'ils ont appris à l'école ou dans des cours de FP. Pour la maçonnerie, ce sont les artisans puis les ouvriers qui se détachent nettement des autres groupes. Ici les écarts entre les différentes fractions des ouvriers sont relativement faibles, sauf pour la maçonnerie où les OQ "de type artisanal" déclarent plus souvent que les autres avoir appris par l'école. Lapalissade? Les transferts du métier à l'univers domestique sont évidenunent plus directs pour les ouvriers "de type artisanal" que pour les autres. Pas seulement. Ceux qui ont un CAP de mécanique auto, par exemple, ne sont pas les seuls à dire avoir appris à l'école à intervenir sur des moteurs. Là, comme dans la culture légitime, l'apprentissage savant rend possible des transferts entre domaines, plus qu'on ne le pense quand on réfléchit en terme de spécialisation pointue de métier et plus surtout dans l'univers domestique! Surtout les entretiens montrent l'importance dans la biographie des CAP commencés même s'ils n'ont pas été sanctionnés par le diplôme (donc généralement invisibles dans les questionnaires), des métiers successifs dans lesquels les ouvriers se sont forgé un ensemble de compétences.

35

C'est le cas d'un ouvrier spécialisé (OS) au chômage qui après un apprentissage dans une usine de métallurgie, a été aide-électricien dans un garage, mouleur en polyester, cariste, "jockey" chez Simca, poseur de revêtements muraux et qui, de métier en métier, au gré de stages de formation accélérée ou d'apprentissages sur le tas a acquis des compétences diverses qu'il utilise en bricolant. On demandait aussi aux bricoleurs dans MDV s'ils lisaient, et à quelle fréquence, des articles de bricolage dans des journaux et des revues. Dans l'ensemble, les ouvriers actifs sont un peu moins lecteurs que la moyenne. En revanche, les écarts entre OQ et ONQ sont importants: c'est nettement une pratique d'ouvriers qualifiés. Ils sont plus nombreux à être des lecteurs réguliers d'articles de bricolage que les cadres supérieurs bricoleurs. Ces résultats rejoignent ceux de PCF de 1989 où les OQ viennent en tête de toutes les PeS (à égalité avec les cadres supériew's) pour la possession de livres de jardinage et de bricolage (les cadres supérieurs étant évidemment de très loin les plus nombreux à posséder des livres de pratiquement tous les autres gemes). Et encore l'enquête MDV ne saisit-elle qu'une partie de cette auto-formation par la lecture. Les entretiens et les observations montrent l'importance de l'auto-formation par le marché, qui passe peu par les vendeurs (souvent méprisés) et plus par le feuilletage de revues ou de livres ("pour se donner des idées"), par la comparaison de notices ou d'indications portées sur les boîtes d'outils ou de produits. Tel qui veut refaire sa plomberie va voir d'abord ce qui se fait, note la présence de nouvelles colles ou apprend l'existence de robinets auto-perceurs et ces informations modifieront éventuellement l'ensemble du projet. L'OS polyvalent dont on vient de parler va "se renseigner dans les magasins, (il) regarde les pubs, avec les pubs on est au courant des nouveaux matériaux et des nouveaux outils. Si ce n'est pas complet,
on va demander les catalogues.
"

Plus directement technique, plus livresque est le feuilletage des revues techniques des véhicules. Il suffit de voir dans les grandes surfaces les hommes en train de consulter la RT A de leur voiture, qu'ils n'achèteront pas forcément, retenant par coeur une cote ou découvrant un mode de démontage, pour voir que ce rapport à une formation proprement livresque ne passe pas par l'achat ou la possession de livres seulement, mais par un feuilletage à but précis. Or c'était une pratique courante des ouvriers que j'ai interrogés dès lors qu'ils s'occupaient un peu de leur véhicule. Mais en donnant cette importance aux qualifications acquises à l'école, dans le métier ou dans les lectures, ne place-t-on pas les ouvriers, qui perdraient alors leur spécificité, au bas d'une échelle de bricoleurs de plus en plus accomplis?

36

Des ouvriers

qualifiés

aux ingénieurs

En respectant jusqu'à présent la catégorisation INSEE la plus récente, on a laissé de côté les contremaîtres. Le bricolage - mais pas seulement - est un des domaines où il paraît le plus difficile de voir des différences entre leur comportement et celui des ouvriers qualifiés. C'est de tous les groupes celui qui compte le plus de bricoleurs, le plus de bricoleurs polyvalents, le plus de plombiers domestiques etc... Sans rentrer ici dans le détail des chiffres, il faut voir que dans un classement des groupes les plus bricoleurs, les plus polyvalents, les plus outillés, les plus susceptibles de prendre en charge des bricolages techniques etc..., -les contremaîtres viennent d'abord, -puis les ouvriers qualifiés "de type industriel" et les chauffeurs, - puis, à peu près au même niveau les policiers et militaires (classés dans les employés) et les techniciens, -puis les ingénieurs. derrière les contremaîtres - échanger leurs places: par exemple les ingénieurs viennent en deuxième position pour la pratique de la plomberie. Pourrait-on parler d'une ligne technicienne trans-CSP regroupant des gens qui partageraient non seulement une certaine culture technique mais surtout un certain rapport à la technique et aux objets? Le bricolage serait alors une des manifestations d'un rapport au monde où objets et matières occupent une place centrale. Est-ce là redire ce qu'Halbwachs disait de façon péjorative de la psychologie des ouvriers enfennés dans le monde de la matière? Oui et non: les gens des autres groupes sociaux sont-ils moins enfennés dans leurs "mondes" ? Et les hommes trouvent-ils, ou mettent-ils, moins dans "le monde de la matière" que dans d'autres? Il s'agit de voir ce qui rapproche les ouvriers d'autres catégories pour lesquelles c'est une valeur d'aller jusqu'au bout de ce qu'on peut faire soi-même devant un objet en panne (et pas seulement parce qu'on n'a pas de ressources suffisantes pour appeler un artisan) et plus généralement de comprendre, au moins partiellement, le fonctionnement des objets environnants. Sur ce refus de l'opacité du monde technique, cette valorisation de la débrouillardise et de l'autonomie, j'ai recueilli des propos à peu près semblables de la part d'enquêtés ouvriers, techniciens ou ingénieurs. (Il faudrait nuancer sur ce point en indiquant différentes interprétations de cette valeur: les ingénieurs donnent plus de place à leur accomplissement en tant qu'hommes complets, les ouvriers se veulent aussi autonomes par rapport aux artisans et au marché, et l'importance de la récupération est un des traits clivants de leur pratique.)

Ces groupes sont très proches les uns des autres, et peuvent _

37

Cela ne signifie pas qu'ils apprennent, qu'ils comprennent, qu'ils agissent de la même façon: un travail de recherche en cours sur la place et les formes du savoir empirique et son intrication avec le savoir acquis à l'école ou dans des livres montre bien qu'il y a diverses formes de celte culture technique. Cela ne signifie pas non plus qu'il faut dénier toute importance au rapport aux autres: la sociabilité développée autour du bricolage, le prestige acquis dans les milieux sont aussi centraux dans le bricolage ouvrier. Mais à trop se centrer sur la scène sociale, on méconnaît que le bricoleur a affaire à des objets - "Je la retourne, je la regarde, je discute avec la pièce" dit un gendarme ancien forgeron - qu'il en fabrique ou en répare, qu'il s'informe sur des machines et des matériaux, qu'il manifeste une forme d'intelligence et d'attention au monde spécitïques. On conclura sur la spécificité de cette culture technique chez les ouvriers justement parce qu'elle porte la double marque d'un apprentissage à la fois familial et savant. Ce qui fait pour Bourdieu la force de la culture "légitime" s'applique donc aussi ici. C'est une culture authentique qui leur arrive de tous les horizons par des voies
diverses et sous des fonnes diverses

point que j'ai voulu insister

- il

dans lesquelles - et c'est sur ce ne faut pas négliger les formes

savantes, même si, comme la "culture des cultivés", elle a ce caractère diffus des savoirs acquis puis "oubliés". Apprentissage familial souvent très jeune, école, métier, place et valeur dans le milieu: c'est chez les ouvriers qualifiés et les conu'emaîtres (et secondairement les techniciens "manIés") que ce renforcement est le plus complet. En ce sens, c'est une culture typiquement ouvrière. Et si j'ai insisté sur l'importance du bricolage chez les ouvriers, ce n'est pas seulement à cause de l'imp011ancedes travaux réalisés ou du temps passé mais de la place centrale de cette culture technique dans ce qu'on continuera à appeler la culture ouvrière.

38