MIROIR SOCIAL

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Les interviewés dans cette étude s’expriment sur leur perception des autres et d’eux mêmes, et leurs propos manifestent la diversité et la richesse de leurs parcours existentiels et de leurs opinions en matière d’évaluation interpersonnelle et d’auto évaluation. L’analyse des discours tenus conduit l’auteur à mettre en doute la thèse d’une défaillance de l’estime de soi chez l’adulte et à relativiser l’impact des stéréotypes relatifs au “Troisième âge” sur la gestion narcissique des intéressés.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296292291
Nombre de pages : 256
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Miroir

social, estime de soi

au temps de la retraite

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot
Bizeul D., Nomades en France, 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles,

1993.
Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia F., La crise du lien social. 1993. Blanc M., Lebars S., Les minorités dans la cité, 1993. Barrau A, Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation professionnelle en Allemagne et en France, 1993. IazykoffW., Organisations et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise en mouvements, 1993. Barouch G., Chavas H., Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993. Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993. Maugin M., Robert A, Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Agache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi, 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique, 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui, 1993. Marchand A (ed.), Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Sirooneau J.-P., Figures de l'imaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et communication politique, 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A, Les chantiers du sujet, 1994. HirschhornM., Coenen-Huther J.,Durkheim-Weber, Vers lajinde$ malentendus, 1994. Pilloy A., Les compagnes des héros de B.D., 1994. Macquet C., Toxicomanies. Aliénation ou styles de vie, 1994. Reumaux F., Toute la ville en parle. Esquisse d'une théorie des rumeurs, 1994. Gosselin G., Ossebi H., Les sociétés pluriculturelles, 1994. Duyvendak J. W., Le poids du politique. Nouveaux mouvements sociaux en France, 1994. Blanc M. (00.), Vie quotidienne et démocratie. Pour une sociologie de la transaction sociale (suite), 1994.

Eliane Christen-Gueissaz

Miroir

social,

estime

de soi

au temps de la retraite
Analyse du discours d'adultes âgés sur l'évaluation interpersonnelle et l'auto-évaluation

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMATIAN,

1994

ISBN: 2-7384-2679-4

SOMMAIRE
Introduction 11 17 27 28 33 37 38 40

Chapitre 1. Le contexte théorique Chapitre 2. La démarche 2.1. Objet: Évaluation de soi / Évaluation interpersonnelle 2.2. Choix épistémologiques et méthode d'investigation 2.3. Supports utilisés 2.4. Déroulement des entretiens 2.5 Recueil des données et analyse Chapitre 3. Profil des interviewés et analyse de leurs modes discursifs
3.1. Profil des interviewés 3.2. Modes discursifs utilisés

43 52

Chapitre 4. Références thématiques et sociotemporelles 4.1. Thèmes privilégiés ou négligés par les interviewés 4.2. Références socio-temporelles
Chapitre 5. Champs de l'évaluation par les proverbes mis en scène

59 62

69 70 73 75 78 81 87

5.1. Connaissance des autres et connaissance de soi 5.2. Comparaison sociale 5.3. Être et paraître. Rôle et valeur de l'apparence dans l'auto- et l'interestimation 5.4. Actes / Intention comme critères d'évaluation 5.5. Déterminisme circonstanciel ou responsabilité personnelle 5.6. Dépendance / Indépendance de l'opinion et du regard d'autrui

7

5.7. Relation entre familiarité et reconnaissance sociale 5.8. Similitude et complémentarité comme motivations affinitaires 5.9. Solidarité et dépendance 5.10. Proverbes spécifiques à la vieillesse et au vieillissemen t Synthèse
Chapitre 6. Portraits des interviewés sur les proverbes Mme Charlotte A. M. Joseph K. Mme Hélène V. M.MarcelC. Mme Francine L. Mme Françoise W. et discours singuliers

90 93 98 101 110 117 119 121 122 124 126 129 131 133 135 137 140 141 143 145 148 150 152 154 155 158 159 161 162 164 166 168 170

M. Jean B.

.

Mme Bérangère M. Mme Constance Z. Mme Rosalie D. M. Ferdinand N. Mme Odette B. Mme Dorothée E. Mme Laurence O. Mme Béatrice D. Mme Blanche F. Mme Jacqueline S. M. Marc F. M. Claude G. M. Frédéric R. Mme Natacha R. M. Heinrich D. M. Bertrand S. Mme Josiane G. Mme Ariane I. M. Sylvain T.

M. Boris H.
Mme Andrée J.

8

Mme Sylvie M. M. Etienne L. Chapitre 7. Identification et contre-identification symboliques Chapitre 8. Les locutions et leur champ sémantique 8.1. Image de soi (en relation avec celle d'autrui) 8.2. Succès ou échec de la mise en scène personnelle 8.3. Perspectives de changement personnel 8.4. "Jeux de rôles" ou authenticité 8.5. Sentùnent de bien-être ou de mal-être 8.6. Image de soi (dans la hiérarchie sociale) Synthèse Chapitre 9. Interévaluation et mot de la fin des interviewés
9.1. Interévaluation 9.2. Mot de la fin des interviewés Conclusions Diversité des discours, diversité des conduites, diversité des trajectoires, diversité des sujets Impact d'une image sociale dévalorisante sur l'estime de soi des adultes âgés Index des évocations Annexe: et citations des interviewés d'interévaluation

172 174 181 191 193 195 198 201 202 205 207
210 215 219 225 235 241 247

Questionnaire

Bibliographie

9

INTRODUCTION

Bon nombre de démographes et de sociologues prédisent des difficultés économiqùesl liées au vieillissement démographique des pays industrialisés - discours largement véhiculé par les média. Pour d'autres, comme A. M. Guillemard, C. Attias-Donfut et P. Gilliand, cette conséquence n'est pas inéluctable. Il apparaît à la première que ce nouveau paysage démographique engendrera certes une renégociation de la répartition économique entre générations, mais qu'elle va se faire avec de nouvelles donnes: les retraités d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'hier et l'on peut imaginer pour eux des insertions sociales différentes; la relation de causalité mécaniste introduite entre vieillissement démographique et escalade des coûts de la vieillesse dans les budgets sociaux européens relève pour elle d'une perspective fataliste2. Pour C. Attias-Donfut, on oublie - en évoquant l'accroissement des charges que font peser les plus âgés sur les actifs (dans le système des assurances sociales) - l'existence des solidarités traditionnelles, en particulier familiales: "Ainsi s'opère une forme de cycle accumulation / transmission des plus vieux vers les plus jeunes d'une part, puis contribution et transferts sociaux des actifs aux retraités d'autre part, cycle de nature à relativiser le poids des retraités sur les actifs"3. Enfin, pour P. Gilliand, "l'alarmisme démographique est (...) un prétexte [pour mettre en cause la prévoyance vieillesse en Suisse, en particulier le système de solidarité de l'A YS]. Même si la croissance économique est faible dans le futur,"le revenu disponible par actif et par rentier (source A YS) augmente"4. 11

Quoi qu'il advienne, des réaménagements économiques s'avéreront nécessaires, et le renversement de la pyramide des âges auquel on assiste actuellement risque, sur le plan social, d' accen tuer des stéréotypes déj à présen ts5, liés à 1"'homogénéisation"6 d'un groupe imaginaire: "Le Troisième Âge". Comme le dit ].M.Thiveaud, délégué général de l'Association des Âges à Paris, "la création ex nihilo du Troisième Âge est bien cette réduction au Même (de l'institution dominante) d'un groupe qui commençait à se constituer arithmétiquement" (1980, p. 82). De plus, cette homogénéisation s'accompagne d'attributions négatives, désignées dans la littérature
gérontologique par les termes d' "ageism"

- en

français:

"âgisme"7

ou "agéisme"8. De tels stéréotypes sont doublement dangereux: d'une part, ils renforcent l'angoisse de vieillir des jeunes générations, alors que le clivage dont ils procèdent relève précisément d'une défense contre cette angoisse, derrière laquelle se profile celle d'une mort socialement occultée; d'autre part, ils portent préjudice aux adultes âgés par la perte d'un respect et d'une reconnaissance sociale de leur individualité et de leur intégrité. Mais quels sont les effets, sur les intéressés, de cette appartenance9 négative assignée par le discours social? Et comment gèrent-ils leur estime d'eux-mêmes dans ce contexte? Ces deux questions, interdépendantes, ont motivé notre recherche sur l'évaluation de soi et l'évaluation d'autrui chez les adultes âgés10. L'évaluation de soi, l'évaluation d'autrui renvoient aux enjeux essentiels de l'identité personnelle: qui suis-je pour les autres et pour moi-même, quelle valeur, quel sens revêt ma présence au monde? L'individu a besoin d'être reconnu par les autres pour confirmer son pouvoir et "développer le sentiment fondamental d'être cause tout autant que celui d'être quelqu'un qui compte, pour autrui et pour lui-même" (P. Tap, 1980, p. 9). En même temps, le regard et l'opinion de l'autre sont menaçants, parce que porteurs
d'altérité

- donc

de jugement

potentiel;

et chacun

en est conscient,

à

double titre: premièrement, par l'expérience de ses propres regards et paroles évaluatifs; deuxièmement, par la constante mise en péril par autrui de ses illusions de perfection et d'omnipuissance.

12

Nous nous sommes intéressée à cette problématique par le biais du discours d'adultes âgésll. Leur discours est en effet trop souvent privé, privé d'audience sociale: on parle généralement de ou sur la vieillesse et le vieillissement; rares sont les espaces offerts à l'expression des intéressés eux-mêmes, en dehors des cercles restreints d'activités dites du Troisième Âge12 (ou dans le secteur florissant de la consommation). Or cette faible audience de leur discours sur la scène sociale contribue largement à la perspective homogénéisante et stéréotypée que nous dénoncions plus haut: les stéréotypes ne s'alimentent-ils pas aux sources de la méconnaissance? Notre option est d'en réfuter la teneur, en rendant compte du discours des intéressés, convaincue que nous sommes que si leur expertise "technique" n'a plus cours dans nos sociétés occidentales, leur expérience existentielle, elle, n'est pas obsolète. Qui d'autre, mieux qu'eux-mêmes, peut parler du vieillissement et de la vieillesse? Cette problématique est "... à décrypter à la lumière de ce que 'les vieux' eux-mêmes, en tant que sujets, peuvent en dire. Ce sont eux, et eux seuls, qui peuvent nous permettre de connaître un peu mieux ce qui les habite, les soutient ou les désespère, en ce temps où la 'force des choses' s'impose peu ou prou à leur entendement et à leurs conduites." C. Herfray (1988, p.30) Cette option a déterminé, bien entendu, la forme de notre approche: pour localiser les thèmes et les enjeux de l'auto- et l'interestimation, thème central de l'investigation, nous avons préféré quelques rencontres, ouvertes à un large spectre de contenus et favorisant l'expression d'opinions personnelles, à une procédure standardisée portant sur quelques aspects soumis à un grand nombre. Le lecteur ne trouvera pas, dans les pages qui suivent, de perspective globalisante, de synthèse sur le discours-type de l'adulte âgé en matière d'évaluation de soi et d'évaluation d'autrui; au contraire, nous le convions à une perspective kaléidoscopique de discours contextualisés, enrichie d'une réflexion sur les conditions de leur énonciation. Une telle optique découle de notre conviction qu'il ne peut y avoir de véritable expertise du chercheur13 en ce domaine: il ne peut s'extraire de la relation qu'il engage avec ses partenaires; et même si l'analyse des discours produits (co-produits) paraît relever de manière plus

13

sûre de la compétence de l'analyste, nous devons reconnaître qu'à cette tâche plus solitaire participent l'impact et le contenu de la relation qui est à son origine. Renoncer à la quête d'une impossible objectivité14 n'exclut cependant pas la recherche d'une connaissance communicable, c'est-à-dire qui ait une pertinence pour d'autres que pour soi: un travail réflexif, où le chercheur interroge sa place dans le champ de ses interprétations, rend possible le partage de ses découvertes. Nous avons tenté de nous soumettre à cette exigence, à chaque étape de notre démarche, considérant notre présence non comme un handicap mais comme un objet de questionnement et de connaissance au même titre que la réalité étudiée. Par cette approche réflexive, centrée sur l'analyse du discours d'une trentaine d'adultes âgés de 65 ans et plus, nous espérons contribuer à la promotion d'un changement des représentations de la vieillesse et du vieillissement, au dépassement d'une appréhension sociale stéréotypée et dommageable pour tous.
1 Accompagnées de difficultés politiques et sociales. Cf. entre autres V.w.MARSHALL (1981). 2 Reflets d'une conférence donnée dans le cadre d'une journée sur "Image et l' identité de la vieillesse", Neuchâtel CH, mars 1992. 3 ln Générations et âges de la vie, 1991, p. 104. 4 ln Politique sociale en Suisse. Introduction, 1988, p. 280-286. 5 Stéréotypes qui cohabitent, paradoxalement, avec les relations différenciees que chacun peut aVOIr dans le cadre familial ou amical avec des adultes âges. 6 W.M. BEATTIE met en évidence la multifactorialité (biologique, psychologique, sociologique...) du processus du vieillissement et constate que "La poHtique et les pratiques sociales, cependant, considèrent les fersonnes âgées comme si elles étaient éminemment semblables" (1981, p. 81). Cf. M. E. KUHN (1981). 8 J. L. HETU (1988), p. 27 : "Les ~érontologues emploient le terme 'agéisme' pour désigner l'existence de steréotypes négatifs ou encore de préjugés à l'endroit des personnes âgées. Parallèlement au racisme ou au sexisme, l'agéisme implique une discrimination réelle ou potentielle sur la base d'une variable non pertinente." 9 L'appartenance renvoie au "groupe d'appartenance", dont
T. M. NEWCOMB donne la définition SUIvante:

'...

celui

auquel

une

f<ersonne est censée appartenir selon l'opinion des autres" (1970, p. 225). o Recherche qui est à l'origine de notre thèse de doctorat (E. CHRISTENGUElSSAZ, "Evaluation de soi, évaluation d'autrui. Analyse du discours d'adultes âgés sur l'auto- et l'interestimation", Lausanne, 1992), et de cet ouvrage.

14

11 Nous avons retenu comme âge-limite inférieur l'âge officiel de la retraite, f:0ur les hommes, dans notre pays: 65 ans. 2 Les groupes appelés à défendre leurs intérêts spéctfi9ues sont rares dans notre pays, et avant tout centrés sur des revendications economiques. 13 Nous adhérons à la position de R. DROZ (1983) qui, à proJ?os des contributions de la psychologie à la connaissance scientifique, defend "... une sorte de modestie à l'égard d'un champ de connaissance qui est en devenir, mais dont personne ne saurait être certain qu'il a déjà trouvé sa flace exacte ou ses méthodes définitives." (p. 142). 4 Une appréhension objective est inatteignable, puisque le sujet qui appréhende est de même nature que l'objet de son appréhensIon.

15

CHAPITRE 1. LE CONTEXTE THÉORIQUE

Les perspectives théoriques sur les conduites d'évaluation leurs fondements seront évoquées plus loin (in Objet de démarche). Arrêtons-nous pour l'instant aux hypothèses quelques auteurs sur les aspects psychosociaux de la vieillesse du vieillissement.

et la de et

De quelques modèles devenus classiques Les théories du désengagement, de l'activité, de la continuité, ou les perspectives de la vieillesse comme sous-culture ou comme groupe minoritaire sont largement présentes dans la littérature gérontologiquel; nous n'y reviendrons pas2. Quant aux modèles du développement de l'adulte, le lecteur en trouvera un inventaire richement commenté dans R. Houde, 19863; ils nous apparaissent cependant relativement indigents quant aux contenus des dernières étapes de la vie, et les hypothèses de leurs auteurs sur un développement qui se poursuivrait tout au long de la vie s'effritent au-delà de la cinquantaine, un peu comme si elles "prenaient un coup de vieux". Les représentations des chercheurs, forcément influencées par les normes et valeurs ambiantes et généralement non encore étayées par l'expérience personnelle4, sont certainement pour quelque chose dans la pauvreté des dernières étapes proposées par leurs modèles génétiques: les phénomènes socialement visibles, et anticipés exclusivement comme des pertes (retraite profession17

nelle et déclin de la reconnaissance sociale, baisse probable du niveau socio-économique, vulnérabilité psycho-physiologique croissante, deuils inévitables), l'emportent sur des signes évolutifs surtout perceptibles de l'intérieur, et qui relèvent peut-être d'un autre ordre que du sociologique, voire du psychologique. Seules des hypothèses comme celles d'une "crise nonnative" et du "processus d"'intériorité croissante" sont potentiellement heuristiques; elles sont d'ailleurs reprises, sous des appellations diverses, par plusieurs auteurs. Le postulat d'une crise normative - entendue comme réestimation des valeurs (c. Colarusso et R. Nemiroff, 1981) - est à mettre en relation avec les travaux de E. Jaques sur la crise du milieu de la vie (1974); ils seront évoqués plus loin (infra p. 2223). Quant au processus d'intériorité croissante, il constitue un postulat de B.L. Neugarten, dont les apports à une compréhension différenciée des dernières étapes de la vie sont importants. Très nuancée par rapport à une théorie des stades du développement adulte (1979), B. L. Neugarten voit le cycle de vie de l'adulte comme une évolution continue traversée d'événements significatifs
pour l'individu qui -lorsqu'ils sont imprévus

- peuvent

provoquer

la crise, voire le traumatisme. Cette évolution continue tend cependant vers un retrait de l'investissement du monde extérieur chez le sujet âgé, processus qu'elle désigne comme celui d'une "intériorité croissante" (1966, 1980). Parallèlement aux modèles psychosociaux de la vieillesse et du vieillissement et à ceux du cycle de vie, bon nombre de typologies se sont développées, centrées sur la personnalité du
sujet vieillissant, ou

-

plus

rarement

-

sur

les pratiques

de la

retraite (cf. A. M. Guillemard, 1972). Une présentation critique de ces typologies figure ailleurs5, nous n'y reviendrons pas: l'effort typologique se situe en effet à l'opposé de notre propre perspective, focalisée sur les vécus et représentations individuels. A l'inverse, l'appréhension psychanalytique de la dynamique intrapsychique de l'adulte confronté à son vieillissement nous apparaît comme une source pertinente de compréhension de ces vécus et représentations individuels, et ce d'autant que la problématique qui nous occupe renvoie, en priorité, à l'image de soi.

18

D'une approche vieillissement

psychanalytique

de la vieillesse

et du

Nous nous référons aux textes récents de trois auteurs pour rendre compte du regard de la méta psychologie sur le sujet vieillissant: H. Bianchi, J. Gagey et C. Herfray. H. Bianchi, dans un article intégré à une "Introduction à la psychogériatrie" ("Narcissisme et identité à l'épreuve du temps", 1984), relève qu'il n'y a pas de définition du vieillissement psychique normal et qu'il faut se contenter d'un tableau empirique côtoyant la pathologie, qui décrit "...un ensemble de traits et mécanismes qui jouent communément dans le vieillissement: tendance à se 'désintéresser' du monde et des autres, ... repli narcissique, ... perte des capacités de sublimation, voire... régression à des étapes prégénitales du développement, tendance à la jalousie, elle-même liée à la frustration, ou au contraire attitudes maniaques et déniantes, les unes et les autres s'accompagnant souvent d'une idéalisation de l'enfance, opposée comme un rempart à la prise de conscience du danger d'annihilation que représente la mort." (op. cit., p. 47). Ce tableau descriptif, que nous estimons participant de la pathologie plutôt que la côtoyant, n'a cependant pas valeur universelle pour l'auteur. Pour lui, le retour au narcissisme comme le défaut de sublimation et le déclin du Surmoi signent un certain mode de vieillissement; ce n'est pas la vieillesse en tant que telle qui conduit au narcissisme (op. cit., p. 48). Poser le problème psychologique du vieillissement revient alors, pour H. Bianchi, à prendre en considération une fonction générale assurée par l'appareil psychique, celle du maintien de la continuité d'un milieu interne spécifique; et c'est par rapport à cette fonction que doivent être posés les problèmes de la régression et du repli narcissique propres à un vieillissement "commun" plutôt que "normal" : c'est en effet (op.cit., p. 48) "... dans le refus d'un travail de deuil, dans l'impossibilité d'affronter la réalité que s'inscrivent, lorsqu'ils se produisent, régression et repli narcissique du sujet vieillissant." Dans "Vieillir ou les destins de l'attachement" (1989), H. Bianchi revient dans les mêmes termes sur l'absence de

.

19

définition scientifique du vieillissement psychique et conclut qu'il ne s'agit pas d'un stade mais d'un problème unique, le 'même pour tous, mais qui est traité différemment selon les individus, en fonction de leur structure et de leur liberté de sujet (op. cit., p. 48). Dans cette perspective de trajectoire individuelle, l'auteur propose, comme repères, trois moments de l'attachement (l'attachement étant décrit comme "...l'idée d'un lien affectif très fort à des situations, états, signes, et finalement objets, lien par le moyen duquel le sujet accède au sentiment d'une existence propre", op. cit., p. 33) : - "le moment de l'attachement primaire", au caractère impératif et inconditionnel, qui correspond aux étapes préoedipiennes; - "le moment de l'attachement substituable", qui est de l'ordre d'une relativisation (acquise à partir de la première substitution d'objet lors de la crise oedipienne, mais qui n'est pas toujours complètement réalisée) et qui caractérise l'attachement adulte;

- enfin,

"le moment

du retour

d'attachement".

Ce "retour d'attachement" correspond au moment où les substitutions d'objets proposées au besoin d'attachement deviennent plus difficiles. Dans une perspective de fin de vie, de même que la notion d'activité tend à perdre son sens pour l'individu, celle d'attachement ne peut plus conserverIe sien, ou doit se transformer radicalement. "D'où le désenchantement qui accompagne la découverte, plus ou moins tardive, qu'il y a bien une fin à ce qui a fait, un temps, le sens relatif de la vie" (op. cit., p.39). On voit que l'auteur ne définit pas ce troisième moment en termes de transformation de la structure pulsionnelle (il correspondrait alors à un stade génétique) mais de transformation contextuelle forte qui contraint le sujet vieillissant à une réélaboration de ses investissements. Néanmoins, ce qu'il désigne comme "retour d'attachement" participe non pas de la voie dite "élaborative" (celle qu'emprunte le sujet capable de substituer aux objets d'attachement qui font défaut des formations idéales) mais comme "la voie régressive" qu'il attribue au plus grand nombre: "... c'est la voie la plus commune, la fin de la vie marque moins un troisième moment typique qu'un refus des perspectives réalistes

20

que découvre le Moi adulte et un reflux sur des positions plus anciennes: un retour à l'attachement primaire et au monde de terreurs et d'idéalisations auquel il correspond." (op.cit., p. 40). Nous retrouvons, à la lecture de H. Bianchi, la gêne éprouvée devant les modèles dits de "développement de l'adulte", dans lesquels les déclarations d'intention des auteurs s'effritent à l'étape de la retraite. L'auteur commence par distinguer le retour au narcissisme comme un mode de vieillissement pour le définir ensuite en termes de vieillissement commun. Il nous place ainsi devant le paradoxe d'un vieillissement normal exceptionnel. Nous sommes sensible à ces contradictions dans les discours des théoriciens du vieillissement, dans la mesure où nous avons nous aussi vécu la morbidité contre-transférentielle de notre objet d'étude: comment, adultes, pouvons-nous sans appréhension (et sans mobilisation défensive) aborder une étape de notre vie que nous anticipons comme amoindrissante et socialement invalidante (les représentations dominantes sont largement "andromorphiques", voire "juvénomorphiques") ? Un autre psychanalyste, J. Gagey (in "Raisonner psychanalytiquement le vieillir ?", 1989) s'interroge également sur la pertinence de considérer la vieillesse au sens d'un stade dans la théorie psychanalytique. Constatant qu'il n'y a pas transformation caractéristique dans l'organisation de la vie
pulsionnelle, il en conclut que le moi change dans la continuité

.

"...

et sûrement pas selon un processus involutif prérégulé. Bien au contraire, le jeu des défenses et des identifications disponibles s'enrichit au décours de la maturation et rien ne dit qu'il doive rétrécir avec l'âge." (op. cit., p. 15). Toute typologie différentielle des systèmes défensifs ou des prévalences identificatoires en fonction de l'âge est pour lui vouée à l'échec: "De leur longue errance, les sciences humaines ont généralement retenu cette leçon que doit être bannie toute détermination du fait humain en terme de structure." (op. cit., p.16).

.

Nous retiendrons,

pour clore cet aperçu psychanalytique

du

vieillissement, la perspective de C. Herfray (1988). Deux aspects de sa réflexion nous paraissent particulièrement intéressants: le
21

premier est relatif à sa description de quatre étapes (dont les frontières ne sont pas strictement définies) - qui apparaissent comme les jalons d'une prise de conscience, pour l'individu, de sa précarité existentielle. Le second concerne le postulat d'une crise narcissique. Quatre étapes, de la maturité La crise du milieu de la vie C. Herfray emprunte la désignation et la compréhension de cette étape à E. Jaques6 , qui postule - à partir de sa pratique psychanalytique et l'étude des changements qui surviennent dans la création artistique des génies - une crise qu'il situe approximativement entre 35 et 40 ans. Cette crise marquerait la séparation entre l'idéalisme et l'optimisme du jeune adulte "corrélatifs du clivage et de la projection de la haine" - et le "pessimisme contemplatif" (E. Jaques, 1974, p. 243) propre aux adultes à l'âge de la maturité. La "crise du milieu de la vie" correspondrait au passage d'une position schizo-paranoïde (dans laquelle le jeune adulte nie sa propre mort et ses pulsions destructrices) à la réélaboration de la position dépressive infantile (au sens de M. Klein7) : c'est le passage d'une croyance en la bonté naturelle des hommes à une reconnaissance et une acceptation du fait qu'à cette bonté se mêlent de la haine et des pulsions destructrices internes (op. cit., p. 243). L'adulte parvenu à cette étape réalise aussi que la première partie de sa vie adulte est vécue: "il est assis dans sa famille et
son métier l'âge adulte

à la vieillesse

(...) ses parents ont (...) Le paradoxe

vieilli et ses enfants sont au seuil de est que l'entrée dans la fleur de la

vie, dans l'étape de l'accomplissement, marque le début de la fin." La mort n'est plus "... une idée en général, ou la perte de quelqu'un d'autre; elle devient une affaire personnelle, sa propre mort, le fait d'être soi-même réellement et vraiment mortel." (op. cit., p. 246-247). L'approche de la quarantaine marquerait, conjointement, l'impossibilité de nouveaux départs: "ce qui a été entrepris doit être achevé. D'importantes choses que la personne aurait aimé réaliser, aurait voulu être, ou aurait voulu posséder, ne

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deviendront jamais réalité (...) La résignation, ici, a le sens d'une acceptation consciente et inconsciente de l'inévitable frustration qu'implique sur une grande échelle la vie dans son ensemble." (op. cit., p. 259) Le temps de la retraite C. Herfray l'aborde sous l'angle essentiel des deuils à faire: abandon obligé d'un rôle et d'un statut professionnels, et avec eux de la reconnaissance sociale qu'ils représentaient pour le salarié, et "... deuil des positions du sujet quant à ses repères identificatoires sexuels antérieurs." (1988, p. 135), crise des valeurs et reconsidération du sens de l'existence. Mais, remarquet-elle, "... tous ne sont pas en mesure d'accomplir une telle reconversion: c'est tout le problème de notre rapport à la gratuité, au plaisir, à la jouissance qui se trouve ainsi réactualisé." (op. cit., p. 137). Le troisième âge, temps de latence Cette étape est définie par C. Herfray comme un temps où "l'individu vit une sorte d'intervalle, d'entre-deux, qui se situe entre ce qu'il fut et qu'il n'est plus, et ce à quoi il se sait promis, qu'il sera un jour, mais dans quoi il ne se reconnaît pas (car ce futur est irreprésentable et connoté d'horreur)." (op. cit. p. 151). Caractérisé par un sentiment de répit, d'allégement si les deuils de la crise précédente ont été accomplis, ce temps peut permettre des projets neufs et se présenter comme "l'époque bénie du regain", "l'été indien"; "c'est... généralement le moment d'une 'vieillesse heureuse'." (op. cit., p. 152). La vieillesse avancée et les temps de la fin "Si la problématique. sexuelle confronte le sujet à sa limite corporelle, la mort annoncée le confronte à sa limite ontologique" (op. cit., p. 180). Et l'auteur évoque (op. cit., p. 191) l'importance du contre-transfert des interlocuteurs des vieillards, qui supportent d'autant plus difficilement "...l'éperdue demande de ceux qui dérivent (...) que c'est leur propre angoisse de castration

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qui se voit interpellée." Assister à leur déchéance nous rappelle en effet crûment nos propres limites.
Un des intérêts de cette approche génétique de C. Herfray réside dans la différenciation d'étapes à l'intérieur de la période de la retraite; parler de développement adulte en confondant en une catégorie, homogène, toutes les personnes à partir de la soixantaine - ce que font les théories du cycle de vie - paraît en effet peu probant. L'expérience clinique de C. Herfray l'amène par ailleurs à nuancer son modèle, en ne définissant pas d'âges-limites des stades décrits: deux contemporains ne vivront pas telle ou telle étape au même moment. Une "crise narcissique" C. Herfray inclut la dimension sociale dans sa réflexion sur le sujet vieillissant: "Toute une dimension imaginaire enrobe ce que la vieillesse représente. Cette dimension imaginaire nous invite à interroger le rapport du sujet à son image et la problématique narcissique qu'elle implique. Comment aimer une image dévalorisée par le discours social, voire par le discours de ceux qu'on aime ?" (op. cit., p. 45). Se référant au stade du miroir de J. Lacan, et à l'importance d'être "aimable" sous le regard d'autrui, l'auteur montre à quel point le Moi est menacé dans sa cohésion au moment de la vieillesse; dépourvu de gratifications narcissiques venant de l'extérieur, il est ébranlé de l'intérieur par les défaillances de son organisation pulsionnelle. De même, C. Balier (1976, p. 146) dénonce l'absence de statut social accordé à la vieillesse dans notre type de société. Il critique la position de ceux qui attribuent au sujet âgé un narcissisme défaillant ou envahissant. Pour lui, il s'agit d'un changement de qualité plutôt que de quantité, et "... la fréquence de la pathologie chez les personnes âgées traduit l'incapacité de l'organisation sociale à les aider à opérer ce changement nécessaire dans leurs rapports au monde." Au moment de la vieillesse, il semble que le Moi du sujet se trouve pris dans un double dilemme: "poursuivre Eros et ses promesses renouvelées (avec la menace des défaillances qu'implique l'âge), ou se laisser aller à l'aspiration à la paix qui l'habite. La

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paix qu'Éros menace, celui qui l'offre c'est Thanatos (...) la vie c'est l'aventure d'un désir sans cesse renouvelé. Mais le désir comporte des risques." (C. Herfray, op. cit. p. 47). S. Freud fait référence à ce dilemme, pour lui-même, dans une lettre adressée à Marie Bonaparte le 16 décembre 19368:

"... à quatre-vingts ans et demi, je rumine pour savoir si je parviendrai à l'âge de mon père et de mon frère ou si je le dépasserai et atteindrai celui de ma mère, torturé que je suis par le conflit entre le désir du repos et la crainte des nouvelles souffrances qu'entraînent la prolongation de la vie et la douleur anticipée d'être séparé de tout Cé à quoi on est encore attaché." (1979, p. 473-474). Faire face ou abandonner (s'abandonner), tels paraissent être les enjeux cruciaux et derniers du vieillissement. Et l'abandon, au moment d'une destruction du Moi, d'une désintrication de l'organisation pulsionnelle du sujet sous la pression des déficits, s'apparente pour C. Herfray à un narcissisme primaire (résurgence mise en évidence également par H. Bianchi dans son texte de 1989), qui est en l'occurrence un "narcissisme de mort"9. Ce combat entre désir de vivre, de faire face avec tous les risques que cela comporte, et l'aspiration au repos, l'abandon à la mort qui vient, s'il est celui du grand vieillard ou du sujet malade, est présent à notre conscience à tous dès le mitan de notre vie: affronter l'ambivalence de la nature et de l'existence humaines, au sens de E. Jaques, c'est déjà se battre en sachant qu'un jour la mort l'emportera. Ou, comme le dit E. Morin10 : "Tout le problème
de la vie, c'est à la fois la participation et le détachement

(...) On

peut dire que la vieillesse favorise plus le détachement, mais je crois qu'à tout âge de la vie, il faut savoir se détacher et participer. "
1 Voir p.ex. in B.L. MISHARA et R.G. RIEDEL, "Le vieillissement", 1985, ou J.L. HE1U, "Psychologie du vieillissement", 1988. 2 Nous renvoyons à notre thèse, op. cil. 1992, p. 20-24 et 41, le lecteur intéressé par notre commentaire de ces théories. 3 "Les temps de la vie. Le développement psychosocial de l'adulte selon la ferspective du cycle de vie". Seul E. H. ERIKSON, actuellement très âgé, est impliqué directement par son objet. Il s'attache à une compréhension plus fine de la dernière étape, qui est celle d'un ultime enjeu: l'integrité ou le aésespoir (1972). 5 E. CHRISTEN-GUEISSAZ, op. dl., 1992, p. 31-34 et 41-42.

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