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MOBILITÉ ET ESTHETIQUE

De
144 pages
Avec pour toile de fond le projet d’architecture, le travail de conception des espaces et des édifices, la constitution du territoire et de ses paysages, les auteurs analysent les raisons et les modalités de l’élaboration des infrastructures en milieu urbain contemporain et des problèmes qu’ils posent sur l’esthétique urbaine.
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Mobilité & esthétique
Deux dimensions des infrastructures territoriales

© L’harmattan, 2000 ISBN : 2-7384-9149-9

Sous la direction de Claude Prelorenzo & Dominique Rouillard

Mobilité & esthétique
Deux dimensions des infrastructures territoriales

Cet ouvrage a bénéficié d’une aide du Bureau de la recherche architecturale et urbaine (Direction de l'architecture et du patrimoine, ministère de la Culture et de la Communication).

Directeur de la publication : Claude Prelorenzo Design graphique et photo de couverture : Aurélien Conty

Sommaire
Introduction
Claude Prelorenzo

9 11 19 29

Espaces de flux
Gilles Delalex

La climatisation contre l'architecture
Dominique Rouillard

La dalle moyen de séparation des trajets à des vitesses variables
Virginie Picon-Lefebvre

La voie express de Nice
Ruth Cawker

37 51

Le navire, élément mouvant de l'infrastructure portuaire
Claude Prelorenzo

Jean Prouvé, l’invention du mur-rideau
Philippe Potié

61

Réel, virtuel et esthétique des infrastructures 67
Antoine Picon

L’esthétique des voiles et coques
Nicolas Nogue

75

La légèreté comme esthétique : les structures gonflables
Caroline Maniaque

87

La soutenable légèreté de Eladio Dieste et Amancio Williams
Guillermo Wieland

95

Esthétique des infrastructures : béton armé, 105 génie civil et stratégies d’entreprise
Gwenaël Delhumeau

Esthétique paysagère et infrastructure
Georges Farhat

113 123

Esthétique des infrastructures et régénération urbaine
Rachel Rodrigues Malta

Ouvrage d'art, œuvre d’art
Cyrille Simonnet

137

Introduction

Claude Prelorenzo
Les infrastructures ont souvent mauvaise presse. Même lorsque leur utilité est reconnue on leur reproche leurs dimensions, leur caractère “ technique ”, leur présence trop forte dans le paysage, le bouleversement des systèmes, naturels ou humains, qu'elles occasionnent, leur coût et tant d'autres défauts. Lorsque ces infrastructures ont reçu la consécration du grand âge la plupart des réticences tombent et on admire l'harmonie d'un aqueduc romain traversant une vallée, la légèreté d'un viaduc ferroviaire surplombant une rivière, ou encore les grues des ports d'antan magnifiées par les éclairagistes. On peut de ce fait s'interroger sur le rapport que d'aucuns, simples citoyens ou spécialistes de la chose, entretiennent avec la culture du présent. Sans taxer systématiquement de nostalgique toute critique de réalisations contemporaines, on peut penser que l'apport d'informations, d'analyses, de mises en perspective, d'évaluations relatives aux infrastructures et au territoire moderne, peut contribuer à une meilleure intégration de la culture des infrastructures dans l'histoire en marche. Le GRAI, laboratoire de recherche sur l'architecture et les infrastructures, s'est depuis plusieurs années attaché à comprendre le mode d'existence de ces infrastructures et de l'espace territorial qu'elles contribuent à former. La question a de multiples interférences que, malgré la diversité des approches qui est ici proposée, nous n'avons pas pour ambition d'épuiser. Ces articles sont issus du séminaire de recherche que poursuit le laboratoire. Ils constituent les “ actes ” du séminaire 1998-1999. Le second volume 2000-2001 est en cours de préparation. Ils se situent par ailleurs dans la ligne du colloque organisé par l'Ecole d'architecture de Versailles en 1996 et qui a été publié chez le même éditeur.

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Claude Prelorenzo

On notera, à la lecture du titre, que sont privilégiées dans cette approche les dimensions de la qualité plastique, ou plus généralement perceptuelle, des ouvrages d'infrastructure et que la relation au territoire est ici appréhendée au travers de la question du mouvement, caractère inhérent aux infrastructures de transport. Plusieurs contributions, et d'une certaine façon parfois implicite toutes, ont pour toile de fond le projet d'architecture, le travail de conception des espaces et des édifices, la constitution du territoire et de ses paysages. Elles interrogent donc davantage le “ comment ” que le “ pourquoi ” de l'élaboration des infrastructures et de leurs effets sur le territoire, davantage la matérialité des phénomènes que leurs usages. Elles sont également fortement centrées sur la période moderne et souvent sur le présent, par choix de champ de recherche et par souci de cohérence méthodologique. Ce sont là des paramètres fondamentaux du programme scientifique du GRAI.

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Claude Prelorenzo

Espaces de flux
Gilles Delalex
Manuel Castells considère que la société est de plus en plus construite autour de flux : des flux de capitaux, de biens, de personnes, d’informations, de technologie, d’images et de symboles. Il émet l’hypothèse que ces mouvements qui animent la société post-industrielle définissent une nouvelle forme spatiale. Selon lui, la logique organisationnelle des grandes entreprises internationales et des 1 grands groupes financiers donne lieu à un “espace de flux” . Ce nouvel espace global résulte de l’influence combinée de la récente révolution technologique, qui a donné lieu au développement des réseaux de communication les plus avancés, de la restructuration spatiale de l’économie et des mouvements sociaux globaux des années 70. Sa logique spatiale est caractéristique des pratiques économiques et sociales d’une société qui fonctionne en réseaux. Elle s’inscrit dans une dualité flux – lieux, au travers de laquelle l’espace global de flux s’opposerait à l’organisation spatiale historiquement enracinée de notre expérience commune : l’espace du lieu (the space of place). Si l’espace de flux est réellement la forme spatiale qui domine notre société en réseau, l’architecture comme le design urbain, selon Castells, ne peuvent échapper à une redéfinition, dans leur forme, comme dans leur fonction. Son concept ne se limite donc pas seulement à qualifier l’espace organisationnel des entreprises et des alliances économiques, mais également l’espace bâti. Pourtant, si l’approche de Castells apporte un éclaircissement sur les processus qui transforment les villes à l’échelle globale, elle ne va pas jusqu’à questionner l’évolution des processus de conception liés aux pratiques architecturales et urbaines. C’est pour cette raison qu’il nous paraît important d’élargir davantage encore la portée théorique de l’espace de flux, et de montrer qu’il peut qualifier, par analogie, les

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Gilles Delalex

processus complexes qui caractérisent l’espace matériel du champ architectural, aussi bien que ceux de l’espace abstrait du champ économique et social. Selon notre hypothèse, l’espace de flux s’annonce comme un nouveau paradigme, capable de lier ces deux champs autour d’une même question : quelles formes, quels espaces émergent de l’intensification des échanges globaux ? Le récent intérêt de l’architecture pour les champs de forces, les hiérarchies fluides et flexibles, les espaces continus et topologiques, peut d’ores et déjà être considéré comme un point de départ, à partir duquel nous pouvons tracer un parallèle entre les théories socio-économiques de Castells et le champ de l’architecture. Dans cette hypothèse, la portée de l’espace de flux ne se limite plus à la description littérale de l’expérience physique des lieux publics ou au changement de l’architecture 2 en termes de style . Elle implique également une nouvelle réflexivité des architectes, qui, à la vue des projets issus de la génération “ post-koolhasienne ”, mérite d’être vérifiée jusqu’au niveau des méthodes et des techniques de conception. Afin de tracer un parallèle entre le champ théorique de Manuel Castells et les récentes expérimentations architecturales, nous nous proposons d’interroger l’approche de Greg Lynn dont les travaux récents s’appuient sur le développement de techniques de conception largement ouvertes à l’influence des flux et des forces envi3 ronnementales . Cette mise en relation n’a pas pour objet de soulever, une nouvelle fois, le vaste défi posé par l’économie globale à la signification des villes et du territoire mais plutôt de mettre en évidence combien les méthodes de conception développées par Greg Lynn constituent déjà une réponse spécifique à l’espace de flux. Quelques-uns des traits caractéristiques de l’espace de flux permettent d’établir des points de passage entre les deux champs. Les quatre notions suivantes ne sauraient être une liste exhaustive, mais elles mettent d’ores et déjà en évidence les conceptions spatiales que partagent les deux auteurs. Mouvements : l’idée de “ motion ”, introduite par Greg Lynn, appelle à une considération d’un espace non-cartésien, qui comme l’espace de flux est fondamentalement basé sur l’intensité des mouvements. Interaction : les techniques de simulation, qui permettent à Greg Lynn d’intégrer au projet de nombreuses variables liées aux contraintes extérieures, répondent aux notions de simultanéité et d’interaction, qui sont elles-mêmes centrales dans la définition de l’espace de flux. Incertitude : l’instabilité chronique des flux conduit les entreprises et les localités à considérer des degrés élevés d’incertitude. Cette idée d’incertitude est également un argument déterminant pour le développement de techniques qui permettent de gérer l’indétermination programmatique des projets d’architecture. Flexibilité : les logiciels d’animation et les géométries topologiques utilisés par Greg Lynn répondent à une nouvelle compréhension de la flexibilité – une flexibilité que l’on peut associer à la géométrie variable de l’espace de flux.

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Gilles Delalex

Espace de mouvements / champ de forces
Ce premier point trace un parallèle entre les mouvements qui animent l’espace économique de flux évoqué par Castells, et ceux qui façonnent l’espace continu et animé de Greg Lynn. Pour comprendre la signification de l’espace de flux, il faut déjà considérer le rôle central que joue le réseau câblé dans l’intensification des échanges globaux. Au centre d’une économie que Castells qualifie d’informationnelle, où la production de surplus découle de la génération de connaissances et du traitement de l’information, les différentes infrastructures de communication 4 s’imposent comme les supports matériels des flux d’information . Le réseau câblé, en particulier, devient le support matériel des processus caractéristiques de l’espace économique car il supporte les flux et rend possible leur articulation. Selon Castells, le réseau câblé opère de la même manière que le réseau ferré lorsque celui-ci définit des régions économiques et des marchés nationaux, dans l’économie industrielle. La différence entre ces deux réseaux réside pourtant dans le fait que le réseau câblé ne permet pas simplement le déplacement d’objets et de personnes, mais un déplacement instantané de signes qui rend possible la dispersion des compagnies et de leur réseau de sous-traitance tout autour du globe. Dans l’espace de flux, le réseau câblé est à la fois le réseau, les mouvements et l’espace lui-même. Le premier parallèle qu’il est possible d’établir avec les techniques de conception développées par Greg Lynn concerne ainsi la prédominance du rôle des différents mouvements, dans la considération de l’espace. Greg Lynn utilise des logiciels d’animation normalement employés par les industries de l’animation et des effets spéciaux. Selon lui, ces techniques d’animation modèlent la forme dans un espace virtuel de forces en mouvement. Leur introduction dans le champ de l’architecture représente, à ses yeux, une tentative d’utiliser des techniques basées sur le temps et la “ motion ”. Il distingue, à ce propos, l’idée de motion de celle de mouvement, la motion étant liée à des forces et à une transformation de l’espace, le mouvement étant traditionnellement utilisé en architecture pour l’animation d’un objet statique dans l’espace. Greg Lynn considère ainsi l’espace comme un champ créatif et dynamique : un moyen peuplé par des forces différentielles d’attraction et de mouvement. L’espace est alors construit par des vecteurs interactifs qui 5 se dédoublent dans le temps et se libèrent dans un champ de forces et de collisions. Alors que Manuel Castells voit dans l’espace de flux l’espace fonctionnel du réseau transnational de mouvements et d’échanges d’informations, Greg Lynn considère, lui, un espace virtuel animé par des forces modératrices et directionnelles. Dans ces deux cas, les objets considérés diffèrent, mais une même logique met en avant la prédominance des mouvements, qu’ils soient d’une nature vectorielle et mathématique, ou économique et informationnelle.

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Interaction / systèmes de réaction
Dans une logique de flux, les localités n’existent que par leur position dans un réseau. Leur signification étant littéralement absorbée par le réseau, les villes comme les régions prennent conscience de n’exister que par leurs connexions extérieures, soit avec d’autres localités, soit avec des forces plus globales. Leur position et leur importance reposent, dès lors, sur les moyens de réagir aux réajustements constants des réseaux d’échanges. Ceci souligne le rôle de l’interaction comme véritable condition d’existence dans l’espace. Castells définit l’espace comme le support qui permet la simultanéité des pratiques sociales dans le temps. C’est même l’articulation matérielle de cette simultanéité qui lui donne tout son sens. Mais il remarque aussi que l’idée de simultanéité n’est plus associée à celle de contiguïté, car dans l’espace de flux les pratiques sociales se tissent non plus dans la proximité d’un quartier ou d’une ville, mais dans l’interaction entre des acteurs et des localités dispersées sur de vastes distances. Dans l’espace de flux, c’est donc non seulement la simultanéité des pratiques qui définit l’espace, mais plus encore l’interaction à distance. L’idée d’interaction est également primordiale dans l’espace animé de Greg Lynn, particulièrement lorsqu’il se concentre sur la mise en œuvre de systèmes qui permettent d’intégrer les forces exogènes du projet. Greg Lynn travaille à partir de logiciels d’animation, notamment car ils lui permettent de tester et d’évaluer les effets de forces disparates, de différents gradients d’influence liés aux contraintes externes du projet. Ces forces, qu’il qualifie de gradient fields effects, sont en fait utilisées comme des analogies abstraites pour signifier les mouvements automobiles et piétons, les forces environnementales comme le vent, le soleil, les vues 6 urbaines, les alignements ou les intensités d’utilisation dans le temps . Les techniques de conception utilisées par Greg Lynn reflètent alors un processus d’interaction entre une organisation interne flexible et généralisée, et des contraintes extérieures qu’il choisit ou pas de simuler. Ainsi, la forme n’est plus seulement définie par ses paramètres internes : elle est aussi affectée et modifiée par une mosaïque de forces invisibles, de gradients externes et fluctuants, qui sont autant de paramètres à considérer, à choisir et à définir précisément. Le caractère “ résultant ” des formes produites par Greg Lynn rappelle celui des localités dont l’existence ne tient qu’à leur capacité à répondre aux forces globales. Dans ces deux conceptions, l’espace local et spécifique résulte des multiples interactions qu’il entretient avec des réseaux plus vastes, qu’ils soient constitués des forces environnementales ou de mouvements de capitaux.

Gilles Delalex

Instabilité des réseaux / indétermination programmatique
Comme la position des localités, dans l’espace de flux, est tributaire de la géométrie variable et instable des flux d’argent et d’information, leur hiérarchie

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