Mobilités et ancrages

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296324701
Nombre de pages : 158
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MOBILITES ET ANCRAGES

@ L'Harmattan, ISBN:

1996

2-7384-4580-2-

COLLECTION

VILLES

ET ENTREPRISES

Monique

Sous la Direction de HIRSCHHORN & Jean-Michel

BERTHELOT

MOBILITES ET ANCRAGES
VERS UN NOUVEAU MODE DE SPATIALISATION?

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L'Harmattan 5-7, rue ùe l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
Dernières parutions :

J. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle définition ?, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large, Des halles auforum, 1992. E. Cuturello (ed.), Regard sur le logement: une étrange marchandise, 1992. A. Sauvage, Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux, 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann (ed.), Le logement, une affaire de famille, 1992. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992. J.-c. Driant (collectif), Habitat et villes, l'avenir enjeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy-Vroelant, La ville en mouvement, habitat et habitants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993. B. Jouve, Urbanisme etfrontières, 1994. S. Jonas, Le Mulhouse industriel, Tome 1 et Tome 2, 1994. A. Henriot-Van Zanten, J.-P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de), Partenariats public/privé dans l'aménagement urbain, 1994. G. Verpraet, La socialisation urbaine, 1994. S. Theunynck, Economie de l'habitat et de la construction au Sahel, Tome 1 et Tome 2, 1994. P. Lannoy, Le village périphérique. Un autre visage de la banlieue, 1996. C. Centi, Le laboratoire marseillais. Chemins d'intégration métropolitaine et segmentation sociale, 1996 L.de Carlo, Gestion de la ville et démocratie locale, 1996. G. Chabenat, L'aménagementfluvial et la mémoire, 1996.

B. Poche, L'espacefragmenté,

1996.

SOMMAIRE
Présentation des contributions par Monique HIRSCHHORN
PREMIERE PARTIE

p.

9

De la diversité des pratiques de l'espace 1. Les mouvements longs des modes de transport par Bertrand MON11JLET - 1810 : Des premiers modes de transport mécaniques individuels - 1840: Avènement du chemin de fer - 1880: Apparition de l'automobile - 1930 : Emergence de la concurrence entre transport individuel et transport en commun - 1960: L'automobile figure, de proue de la consommation de masse - 1973 : Crise de l'énergie - Relance du transport en commun - Réapparition de la concurrence des modes de transport Conclusions 2. L'ancrage comme choix par Alain BOURDIN - Les termes de l'interrogation: justification d'un choix - L'intérêt de la localisation - Cadre cognitif et localisation 3. L'environnement entre localité et globalité par Marc MORMONT - Un modèle sociologique de la localité - Interdépendance écologique et localité - La rencontre entre environnement et localité p. 17 p. 18 p. 19 p. 20 p. 21 p. p. p. p. p. p. p. p. p. p. p. p. p. 21 24 26 27 29 37 37 41 49 57 58 66 75

4. Anthropologie de la frontière culture de la frontière, culture-frontière par Freddy RAPHAËL - Les ambiguïtés d'une culture de la frontière - La revendication identitaire - Culte des racines - quête des traces - La culture juive en diaspora, «Archétype de la culturefrontière» - L'étranger et le nomade - La tentation du ghetto - La posture frontière

-

p. p. p. p. p. p. p. p.

79 80 82 84 86 88 89 90

5. Territoires circulatoires des migrants et espaces européens par Alain TARRIUS p. 93
DEUXIEME PARTIE

Vers un nouveau mode de spatialisation? 6. Le lieu est dans le monde, le monde est dans le lieu par Alain MEDAM p. 103

7. Entre l'économie-monde et la néo-Iocalité : la problématique territoriale du sens par Bernard POCHE p. 115 - Le contexte social du débat société/espace p. 115 - D'une lutte de paradigmes p. 117 - De la problématique du sens à la territorialité p. 121 - Entre le monde et le village ou : la fin du lien social p. 125 - Les problèmes de (grand) fond, et l'ancre flottante p. 128 Conclusion. Sirius est (peut-être) mort p. 131 8. Mobilités et ancrages: vers une autre définition de la ville par Jean REMY p. 135 - Mobilité et quête de sens. p. 138 - Structure sociale et nouveau mode de spatialisation p. 145 - Déréalisation de l'espace physique, compact et tridimensionnel. . p. 149 Postface par Jean-Michel BERTHELOT

p. 155

Présentation des contributions
par Monique HIRSCHHORN
De toutes les mutations qui ont affecté nos sociétés depuis le XIXe siècle, l'une des plus manifestes, mais aussi des plus difficiles à penser dans sa diversité et sa complexité, est celle qui porte sur le rapport des hommes à l'espace. L'opposition anthropologique entre le sédentaire attaché à la glèbe et le nomade libre de ses déplacements ne suffit plus à rendre compte des pratiques de nos contemporains. Avec le développement de nouveaux modes de transport individuels et collectifs qui sont, comme le souligne Bertrand Montulet, sur de longues durées le produit de la rencontre d'innovations technologiques d'une part, de dynamiques économique et socio-culturelle de l'autre, on voit en effet se multiplier des comportements de mobilité irréductibles au nomadisme. Car, à l'inverse de ce dernier, la mobilité n'exclut pas nécessairement la sédentarité. Pour son travail ou ses loisirs, c'est le plus souvent à partir d'un lieu de résidence fixe que l'individu «mobile» se déplace. Mais cette pratique n'en modifie pas moins le rapport des hommes à l'espace. En permettant une plus grande maîtrise de celui-ci, en favorisant l'accessibilité des lieux, la mobilité les rend complémentaires, voire même substituables. Elle crée un espace différent, plus souple, plus flexible. De ce fait, et c'est ce qu'analyse le texte suivant, celui d'Alain Bourdin, le rapport au lieu ne se pose plus dans les mêmes termes que dans un univers de la sédentarité. Lorsque l'action exige une localisation, ce qui n'est d'ailleurs pas toujours le cas, l'acteur social a le plus souvent la possibilité de choisir entre plusieurs localisations. Le rapport au lieu n'est plus alors quelque chose qui va de soi, il devient le produit d'une décision qui peut se justifier rationnellement par le fait d'accéder à des ressources exclusives, c'est-à-dire à des ressources que l'on ne trouverait pas sous la même forme dans un autre lieu, ou par celui d'échapper à des contraintes qui existent ailleurs. Il y a donc là une forme de relation au lieu qui n'implique pas un enracinement 9

préalable même si, dans la logique d'exploitation des possibilités locales, il arrive qu'elle se trouve en consonance avec les discours identitaristes qui affirment la valeur du patrimoine local. Bien que partant d'une autre question, celle de l'environnement, Marc Mormont prolonge cette analyse en étudiant les rapports entre localité et globalité non plus seulement du point de vue d'acteurs extérieurs aux lieux qu'ils investissent, mais aussi de ceux qui s'y

trouvent en quelque sorte « naturellement ». Il montre en particulier
comment le contexte de la mobilité généralisée conduit la vie locale associative à chercher des justifications dans trois registres tantôt concurrents, tantôt complémentaires: celui de la préservation du patrimoine et de l'identité spécifique, celui de la sociabilité qui fait de la collectivité locale un lieu de rassemblement y compris pour ceux qui n'y résident pas, celui enfin de la promotion, de la recherche de ce qui permet d'acquérir une valeur sociale à l'extérieur. Si ces différents registres s'articulent les uns aux autres, une dynamique originale de recomposition de la localité peut apparaître, qui ne la constitue plus comme un univers clos sur lui-même, mais comme un niveau d'intégration entre les individus et des univers de plus en plus différents et de plus en plus séparés les uns des autres. C'est aussi dans une réflexion sur la clôture et son dépassement que se situe le texte de Freddy Raphaël. En prenant comme analyseur la frontière qui inscrit dans l'espace la discontinuité, la césure, la rupture, et qui est un marquage à la fois réel et symbolique, il identifie deux formes opposées de rapport aux lieux: à partir de l'exemple

alsacien, une « culture de la frontière », à partir de l'évolution du judaïsme dans la diaspora, une « culture-frontière ». La culture de la
frontière est celle qui fait d'un endroit, d'un territoire un lieu non substituable, irremplaçable, d'autant plus unique qu'il est menacé de dissolution dans le contact avec ce qui n'est pas lui. S'alimentant à des représentations mythologisées de la réalité sociale, elle ne peut que favoriser le repli sur soi, la crainte de l'autre, la peur de l'étranger. A cette culture de la frontière s'oppose la culture frontière de la diaspora juive exclue des terroirs. Mais, les représentations, les pratiques de cette culture frontière n'en sont pas pour autant réductibles à celles du nomadisme. Un étranger, le juif, n'est pas un nomade. Il ne dispose pas de la stabilité qu'implique paradoxalement le fait de se définir par le mouvement. Bien au contraire, il vit la contradiction, comme eût dit Sartre, de ne pas être ce qu'il est et d'être ce qu'il n'est pas. Posture difficile à laquelle répond la tentation de l'entre-soi, du ghetto, mais qui ouvre en même temps aussi bien sur l'espace géographique que sur l'espace abstrait des activités économiques et spéculatives. Ce n'est point là le seul rapport à l'espace possible de ceux qui n'habitent pas leur territoire. Un autre correspond à la notion de 10

territoire circulatoire proposé ici par Alain Tarrius. Pour le migrant, l'espace investi ne se réduit pas en effet au lieu où il arrive, où il séjourne. Il comprend également le lieu d'où il vient ainsi que les lieux où se trouvent d'autres migrants du même groupe. La diaspora constitue ainsi un territoire qui ne se limite ni à celui du pays d'accueil, ni à celui du pays d'origine et qui représente une expérience d'autant plus forte que la facilité des moyens de communication en fait un espace véritablement circulé. Là aussi, il serait trop rapide d'assimiler purement et simplement ces migrants à des nomades, car les déplacements ne sont nullement exclusifs de points d'attache. En ce sens, les migrants ne sont pas les seuls à avoir cette pratique de l'espace. Elle se retrouve aussi chez des élites professionnelles, mais, à l'inverse des populations migrantes ou des anciennes diasporas, cellesci sont prisonnières d'un territoire circulatoire hautement technicisé (aéroports, hôtels internationaux...) qui ne leur permet pas d'investir les lieux qu'elles côtoient. A travers ces cinq textes s'esquisse une analyse nécessairement incomplète, mais fort suggestive, des pratiques et des représentations de l'espace dans les sociétés contemporaines. La question est alors de savoir si, au-delà de leur diversité, elles renvoient ou non à l'émergence d'un nouveau mode de spatialisation. Pour Raymond Ledrut qui, dans un ouvrage malheureusement trop peu connu, La révolution cachée*' tentait de mettre en évidence les transformations de notre vision du monde, de notre rapport à nous-même, aux autres, à la nature, au temps et à l'espace, la réponse ne faisait aucun doute. A la différence des sociétés qui l'ont précédée et pour lesquelles l'espace était un espace vécu, la société contemporaine a produit un espace dévitalisé, réduit à l'état de pure forme, dans lequel toutes les relations sont nécessairement des relations d'extériorité, un espace homogène où l'on peut faire n'importe quoi n'importe où, un espace où tout est substituable, où aucune partie de l'espace n'est l'objet d'une qualification particulière. Dans cet espace infini parce que les limites n'existent plus, il n'y a donc plus ni lieu, ni territoire. L'espace contemporain serait un espace vide de sens. Réponse peut-être un peu rapide, comme le montrent les trois textes qui constituent la seconde partie de cet ouvrage. Dans le premier, Alain Médam reprend certes l'idée de la substitution généralisée, puisque dès l'intitulé de celui-ci: le lieu est dans le monde, le monde est dans le lieu, il permute les termes. Mais il ne dit pas pour autant que l'espace est devenu homogène. L'espace contemporain n'est pas seulement un espace où tout se neutralise, où tout devient équivalent, c'est aussi pour lui l'espace du télescopage
* Raymond Ledrut, La révolution
cachée, Paris, Castennan, 1977.

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entre l'ici et l'ailleurs. L'usage du terme « monde» est à cet égard
significatif. Ce terme monde n'est pas un substitut de l'espace abstrait, il exprime une expérience dans laquelle tout se tient, tout est enchevêtré, mêlé, pour laquelle il n'y a plus de lieu intangible, non pas parce que la notion de lieu n'existe plus dans un espace devenu pure forme, mais parce qu'aucun lieu ne peut demeurer clos sur lui-même, indépendant de ce qui l'entoure. Ce lieu devient-il alors un non-lieu? Ici aussi, le sens fait problème. Comment le retrouver? Il est aussi illusoire, nous dit Alain Médam, de vouloir clore des lieux sur euxmême, que de tenter de retrouver le sens dans une totalisation impossible. On ne peut espérer redonner un sens à cet espace qu'en acceptant de le voir tel qu'il est: un espace paradoxal, issu d'une tension non résolue entre localité et globalité, un espace fait d'emboîtement successifs, de lieux à la fois ouverts et clos, dans lesquels tantôt le clos est inclus dans l'ouvert, tantôt l'ouvert dans le clos. Quoiqu'adoptant une toute autre perspective puisqu'il interroge d'un point de vue épistémologique et méthodologique la sociologie, le second texte, celui de Bernard Poche apporte un contrepoint stimulant à celui d'Alain Medam. Pour Bernard Poche, en effet, l'analyse précédente, comme d'ailleurs pour une part celle de la première partie de l'ouvrage, repose sur un point de départ erroné qui fait de l'interdépendance généralisée, de la métropolisation, une expérience princeps et interdit d'examiner la construction endogène de l'intelligibilité. C'est pourtant à cette dernière qu'il faut revenir si l'on veut comprendre ce qu'est la réalité du rapport de l'homme à l'espace. Développant une approche interprétative référée aux travaux de Schütz, Bernard Poche nous rappelle en effet que cette construction se fait dans la réalité du monde de la vie quotidienne, donc d'un monde limité, d'un territoire. Si l'on admet que le monde social est élaboré par des groupes sociaux auto-référentiels, il est nécessairement un monde fragmentaire. Que l'on raisonne sur la globalisation du monde ou sur la sociabilité micro-locale, sur les mobilités ou les ancrages, c'est toujours cette problématique de la pluralité des mondes sociaux et partant de la territorialité que l'on évacue, manquant par là ce qui constitue l'objet même de la sociologie. Il y a donc là une invitation ou une injonction à reposer dans d'autres termes le problème de la production de l'espace et de son évolution. Toutefois, ce n'est pas la ligne qu'adopte Jean Remy dans le dernier texte de cet ouvrage. Loin de renoncer à une problématique de l'ancrage et de la mobilité, il montre au contraire comment le mode de spatialisation contemporain est fondé sur l'articulation de ces deux termes et comment se construit un nouvel espace social. Reprenant sous une autre forme l'analyse d'Alain Medam sur le télescopage entre 12

l'ici et l'ailleurs, il souligne cette mutation que constitue la possibilité d'avoir une accessibilité dissociée de la contiguïté spatiale. Les moyens de communication et les moyens de transport déréalisent de fait l'espace physique compact, tridimensionnel et produisent un espace discontinu, fait de réseaux aréolaires, de lieux qui prennent sens parce qu'ils sont reliés les uns avec les autres. Dans cette perspective se dessine donc un autre rapport au territoire et peut-être même une autre réalité du monde de la vie quotidienne. On le voit, la réflexion sur la diversité des pratiques et des représentations de l'espace, sur le mode de spatialisation qu'elles produisent, est loin d'être close. Elle demeure un lieu d'interrogations, de débats auxquels cet ouvrage espère apporter, si ce n'est des réponses, au moins une contribution stimulante.

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PREMIERE PARTIE

DE LA DIVERSITE DES PRATIQUES DE L'ESPACE

1 Les mouvements longs des modes de transport
par Bertrand MONTULET
Nos sociétés sont traditionnellement marquées par des référents territoriaux et ont de ce fait développé des institutions fonctionnant sur la base d'installations territoriales; que cela soit le découpage administratif de l'espace basé sur divers niveaux de « centralisationdécentralisation» autour du lieu où le Prince exerce son pouvoir ou la conception de planification de développement basée sur la cartographie, tel que cela se conçoit depuis le XVIIe siècle1. Pourtant nous constatons depuis un siècle l'émergence de phénomènes de mobilités - qu'ils soient migrations ou « déplacements quotidiens» - qui posent question à ces institutions. Ces dernières les perçoivent souvent comme des perturbations résultant de dysfonctionnements sociaux qui engendrent, entre autres, des coûts de transports disproportionnés et des embouteillages. La seule réponse qu'elles leur apportent repose sur l'installation d'infrastructures de proximité, ce qui revient toujours à se représenter le monde en termes de sédentarité et à négliger le phénomène de longues périodes d'émergence de mobilités spatiales des individus. La compréhension des comportements de mobilité sur base d'un modèle non sédentaire nous conduit à rejeter l'usage de concepts descriptifs tel que celui de « déplacement» pour comprendre les mobilités. Pour Reichman2, la notion de mobilité dépasse celle de déplacement, par le fait même qu'elle tient compte des causalités et des conséquences liées aux déplacements. Autrement dit, au lieu de séparer artificiellement l'acte de déplacement de l'ensemble des comportements, nous l'intégrons dans l'enchaînement des différentes activités quotidiennes des individus. Il est cependant indispensable de situer l'approche de la mobilité non comme un mouvement conjoncturel, mais bien comme un mouvement de longue période. Ce dernier permet d'approcher la dynamique du mouvement long, au sens 17

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