Modes de vie et société portugaise

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La notion de mode de vie est apparue dans les années 60 fans un contexte de critique de l'économie politique urbaine. Elle a permis, malgré ses défauts et ses lacunes, l'explosion de multiples regards en sociologie urbaine. C'est ce dont témoigne ce numéros, entièrement rédigé par des chercheurs et universitatires portugais.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296306202
Nombre de pages : 150
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N°79
MODES DE VIE ET SOCIÉTÉ PORTUGAISE

publié avec le concours du Centre national du Livre

Fondateurs: H. Lefebvre et A. Kopp Ancien directeur: Raymond Ledrut (1974-1987) Comité de rédaction: B. Barraqué, G. Benko, M. Blanc, A Bourdin, M. Coornaert, J.-P. Garnier, A Huet, B. Kalaora, M. Marié, S. Ostrowetsky, P. Pellegrino, B. Poche, J. Remy, O. Saint-Raymond, O. Soubeyran. Secrétariat: O. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction, M. Coornaert, M. Blanc. Correspondants: C. Almeida (Genève), M. Bassand (Lausanne), P. Boudon (Montréal), M. Dear (Los Angeles), M. Dunford (Brighton), G. Enyedy (Budapest), A. Giddens (Cambridge), A Lagopoulos (Tessalonique), Z. Mlinar (Ljubljana), F. Navez-Bouchanine (Rabat, Ch. Ricq (Genève), AJ. Scott (UCLA), F. Silvano (Lisbonne), W. Tochterman (Unesco), L. Valladares (Rio de Janeiro), S. Vujovic (Belgrade), UJ.Walther (Bonn), J. Wodz (Katowice).

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Sommaire du n° 79
Modes de vie et société portugaise
Éditorial, par Isabel GUERRA.. 3

I - SITUATIONS SOCIALES ET MODES DE VIE

5

Appropriation du logement et modes de vie: «Clandestins» et « Légaux », par Isabel GUERRA, Teresa COSTA PINTO et Maria JOAD QUEIDAS.. 7 Familles et modes de vie ouvriers, par Ana NUNES DE ALMEIDA. 27 Le visible et l'invisible: modes de vie de la pauvreté au Portugal, par Luis Manuel ANTUNES CAPUCHA. .4 Modes de vie des immigrants cap-verdiens résidant au Portugal, par Ana de SAINT-MA URICE 61
II

-

VISIONS

DU MONDE,

SOCIABILITÉS

ET MODES DE VIE...77

Sociabilités juvéniles dans des espaces urbains: cultures urbaines, cultures juvéniles ou cultures de classe? par José MACHADO PAIS Gérer la distance: les sauts d'échelle dans les relations sociales, par Filomena SIL VAND Modes de vie et action collective, par Antonio Firmino DA COSTA ACTUALITÉ SCIENTIFIQUE Raison universelle, raison locale. Les espaces de la rationalité, par Milton Santos

79 93 107 125 129

@L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3470-3

~

Editorial
Isabel Guerra

a notion de modes de vie est apparoe dans un contexte de critique de «l'économie politique urbaine» des années soixante avec la prétention de s'ériger en référence de l'articulation entre les différents regards sur l'urbain qui depuis presque un siècle, n'avaient jamais trouvé de consensus sur leur objets, leurs méthodes et leurs cadres théoriques d'analyse. Même si l'approche des « modes de vie» n'a pas gagné tous les défis qu'elle se posait, elle a permis l'explosion et la découverte des multiples objets et regards de la sociologie urbaine. Elle a par ailleurs permis l'intégration et le développement de nouvelles problématiques et de concepts dont nous parle Isabel Guerra dans le premier article de ce numéro. L'analyse des modes de vie au Portugal est une tâche délicate et complexe en raison de la situation de ce pays semi-phériphérique: croissance urbaine assez récente et «mode de vie rural» encore présent soit à la campagne, soit en ville. Cette spécificité de l'articulation entre le « monde» rural et la ville est très évidente dans les formes d'appropriation de l'habitat tel que le montre l'article collectif qui s'intitule « Appropriation du logement et modes de vie ».

L

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Mais le Portugal est aussi le creuset d'une multiplicité de phénomènes de changement et de mobilité soit dans la population portugaise soit dans la population originaire des anciennes colonies. A. Almeida analyse des «vieux modes de vie ouvriers» dans une ancienne région industrielle de la banlieue de Lisbonne. Elle centre son attention sur les rapports entre travail et famille comme facteur de structuration des «modes de vie» ouvriers. L'influence de la mobilité professionnelle dans la vie familiale et sociale est un des aspects les plus intéressants de cette recherche. L. Capucha met en évidence la multiplicité des «modes de vie» de la population pauvre du pays (portugaise ou émigrante) et l'associe aux contextes régionaux et urbains. A. de Saint Maurice typifie les parcours migratoires des émigrants cap- verdiens et les associe aux différents profils sociaux, aux modes de vie et aux formes d'enracinement territorial. Dans la dernière partie de ce numéro, Machado Pais part à la découverte des « cultures juvéniles» en même temps qu'il s'interroge sur leurs racines urbaines; et Filomena Silvano nous montre comment les représentations de l'espace coexistent et se superposent en éonstruisant des « patchworks» qui ont un rôle stratégique dans la vie quotidienne. Le dernier article est un défi de Antonio Costa qui tente l'articulation entre l'analyse de la «culture populaire» urbaine dans un quartier typique de Lisbonne (Alfama) et les dynamiques sociales déclenchées par une opération de rénovation urbaine. Nous proposant de nouveaux concepts, l'auteur nous parle de l'importance des formes physiques dans

les « cadres d'interaction» locaux.
Il est impossible de faire le bilan de la multiplicité de perspectives d'analyse et des thématiques incluses dans l'approche des «modes de vie », mais il faut reconnaître qu'elle s'insère dans un «nouveau mouvement théorique» qui s'interroge sur le patrimoine de la sociologie et trace la voie pour de nouveaux objets.

I

SITUATIONS SOCIALES ET MODES DE VIE

Appropriation du logement et modes de vie : « Clandestins» et « Légaux»
Isabel GUERRA Teresa COSTA PINTO Maria JOAO QUEIDAS

Introduction
Cet article est le résultat de la confrontation entre deux recherches sur deux types d'habitat, réalisées dans des contextes différents et sans

aucune intention comparative. Il s'agit d'études avec des méthodologies
semblables, réalisées par la même équipe, mais dont les objets sont différents. Dans ces recherches, deux types d'habitat se confrontent: Le logement l, construit sans autorisation (illégaux) composé de « clandestin»
1. URBANISATION CLANDESTINE DANS LA ZONE MÉIROPOLITAINE DE LISBONNE: étude dans l'AML (nord et sud) dont l'objectif est la caractérisation des processus des formes et des temporalités de construction de l'habitat clandestin. Les techniques employées ont été en 1ère phase, le recueil de documents, la caractérisation cartographique du phénomène, la caractérisation des politiques d'intervention des communes, des histoires de vie des habitants" clandestins" (20), en 2ème phase, des histoires de vie des" clandestins" qui appartiennent à des groupes sociaux" moyens" et une enquête par questionnaire, représentative de l'univers clandestin de l'AML (échantillon = 400).

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maisons individuelles propriété des occupants, en majorité obtenues grâce à l'auto-construction (totale ou partielle) et localisées à la périphérie de la zone métropolitaine de Lisbonne. L'appartement situé dans une zone centrale de la ville 2 de Lisbonne en copropriété horizontale (Telheiras) où la majorité des logements ont été achetés. Les deux recherches questionnent les formes d'articulation entre les « modes d'habiter» et les « modes de vie ».

1. La spécificité du processus urbaine au Portugal

de croissance

Le Portugal présente une histoire propre de croissance urbaine qui comporte sinon des problèmes différents au moins un positionnement différent des mêmes problèmes quand on la compare avec un processus de croissance urbaine européenne. D'un côté, une croissance urbaine tardive (si on la compare avec les autres pays de l'Europe) et d'un autre côté, une asymétrie accentuée dans la distribution de la population engendrent une forte pression urbanistique sur la capitale du pays. On retient généralement comme caractéristiques principales du processus de croissance urbaine au Portugal dans les dernières décades: a) un faible indice d'urbanisation, avec une croissance rapide après les années 60 ; b) une distribution inégale de la population sur le territoire avec une concentration au nord et sur le littoral et avec une concentration métropolitaine excessive; et, finalement, c) les flux migratoires comme renforcement de la croissance urbaine d'autres pays (pas seulement européens) et désertification et vieillissement de l'intérieur du pays. La concentration de la population sur le littoral et la désertification de l'intérieur provoquent de profondes asymétries dans les conditions socioéconomiques de la vie des populations. Sa concentration dans deux grandes régions (Lisbonne et Porto), l'absence traditionnelle de ville de

dimension moyenne

3,

augmente fortement les pressions urbaines.

2.

3.

l'univers clandestin de l'AML (échantillon = 400). USAGE ET APPROPRIATION DU LOGEMENT A TELHEIRAS: étude réalisé à Telheiras (construction due à l'initiative d'une entreprise publique et de plusieurs initiatives privées) ayant comme objectif la caractérisation sociale de la population résidante, les motivations pour le choix du lieu, le degré de satisfaction pour ce qui a été édifié et les perspectives de mobilité résidentielle. Les techniques employées ont été: l'analyse de documents, des interviews des responsables de l'urbanisation (architectes et administrateurs), des histoires de vie des résidants (22) et une en9uête par questionnaire auprès d'un échantillon représentatif de l'urbanisation. Etude financée par l'entreprise publique EPUL et réalisée en 1991. Cette situation évolue grâce à la croissance économique et démographique de la région centrale (Coimbra et Leiria) bien qu'elle mantienne la logique de la polarisation sur le littoral. Grâce à cette macrocéphalie, les deux plus grandes régions du pays sont les principaux pôles d'afflux, soit des immigrants internes, soit

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9

L'absence capitale -

traditionnelle de «villes intermédiaires» provoque pour la Lisbonne - une croissance rapide dans le contexte du pays.
4.

Une croissance qui dépend surtout de celle de la périphérie

Cette

croissance urbaine récente a des effets, à la fois sur les formes urbaines et sur les modes d'appropriation de la ville. La métropole de Lisbonne souffre donc d'une croissance essentiellement périphérique associée à une forte ségrégation dans l'espace social. On assiste à une pression urbaine sur le centre de la métropole (dans la commune de Lisbonne), par des groupes sociaux à revenus élevés à l'origine d'un phénomène de «gentrification », et à une occupation périphérique désordonnée, lotissements et constructions illégales pour des groupes sociaux de moyens et bas revenus. Il ne s'agit pas seulement d'une question d'articulation fonctionnelle entre centre et périphérie urbaine, mais d'une logique de croissance métropolitaine qui est à l'origine de la forte pression urbanistique et sociale sur la capitale et qui est dans une grande mesure, une originalité du processus historique portugais d'urbanisation. Il faut ne pas oublier qu'aux États-Unis et en Europe, ces mouvements d'occupation «périphérique» ont été au début, le produit de l'exode massif des classes moyennes qui cherchaient des espaces de qualité, non densifiés, et qui abandonnaient le centre à une coexistence peu pacifique entre les services « de pointe» et les classes populaires qui ne pouvaient pas payer le prix de la distance. Au centre, dans cette phase, le « mode de vie périphérique» avait une image de qualité qu'on n'attribue pas au « mode de vie périphérique» actuel dans des pays comme le Portugal et

le Brésil 5.
Des pays comme le Portugal présentent des spécificités dans les formes de croissance urbaine et dans la sédimentation des «périphéries ». Les périphéries portugaises n'ont jamais été des espaces de qualité à de rares exceptions près parce qu'elles ont été occupées par des acteurs qui avaient été «exclus» du centre par d'autres de meilleure condition financière. Les espaces périphériques sont soumis à une urbanisation dense et de mauvaise qualité seulement intelligible par le poids politique des intérêts agraires et immobiliers et la complicité publique. Dans ces espaces périphériques coexistent les espaces d'urbanisation « clandestine », peu denses, et une infrastructure défectueuse présente dans la majorité des périphéries des villes portugaises de grande dimension.
4.
de la population émigrée des ex-colonies. Seulement environ la moitié des habitants de la région métropolitaine du nord de Lisbonne y sont nés et seulement 3 sur 10 des habitants de la région métropolitaine

sud sont natifs de cette région.

-

5. Il faut ajouter qu'il s'agit d'un exode en grande partie temporaire car la coexistence conflictuelle a engendré les grandes opérations de rénovation urbaine qui ont entraîné les groupes sociaux moins favorisés vers la périphérie à partir d'une intervention de l'État dans des opérations de" relogement". La requalification d1 centre a permis le retour actuel au centre de la population aisée.

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Au centre de cette croissance urbaine illégale - ~ui atteint Il % de la population de la zone métropolitaine de Lisbonne - il y a aussi une intervention défectueuse de l'État tant au niveau du contrôle du processus d'urbanisation des sols qu'au niveau de l'habitat social 7. Les « clandestins» semblent surgir du croisement entre caractéristiques structurales du procès économiques, social, institutionnel qui bloquent l'accès au logement et les caractéristiques socioculturelles de la population portugaise. Les facteurs principaux sont l'insuffisance et le prix élevé de la promotion légale, la rigidité et la centralisation des créations de lotissements, les règles urbanistiques, l'inadéquation des types de promotion légales aux habitus et aux besoins de la population, le désir d'accès à la propriété du sol et du logement de la part de la population. Ces caractéristiques de la croissance urbaine portugaise et de Lisbonne ne sont pas sans influencer les modes de vie de la population résidente.

2. Modes d'habiter et modes de vie des « clandestins» et à Telheiras
Dans l'articulation entre les formes d'appropriation du logement, les modes de vie et le contexte - quartier et ville - entrent en jeu des facteurs multiples capables de faire comprendre la perméabilité et l'engrenage de plusieurs espaces et logiques d'appropriation. Les caractéristiques des espaces agissent, en quelque sorte comme des systèmes de contraintes et de possibilités face aux formes d'appropriation; les caractéristiques des sujets, leur mode de vie et l'ensemble des rapports sociaux s'ordonnent dans ces espaces qui pèsent sur la logique de leur appropriation, de leur relation et de leur hiérarchisation. En effet, des origines géographiques et sociales différentes et des trajectoires différentes, des expériences et des destins personnels configurent une diversité de modes de vie qui commandent les logiques d'appropriation du logement et de la ville. Il ne s'agit pas d'établir un rapport direct entre des modes de vie et des formes d'appropriation de l'habitat, mais uniquement de les comprendre comme éléments médiateurs (et simultanément agglutinants) d'un ensemble de souhaits et de valeurs, d'un imaginaire et d'expériences sociales susceptibles d'un

6.
7.

Soares, L. B, Ferreira, A. F, Guerra, I, 1985, "Urbanizaçao clandestina na area metropolitana de Lisboa" in Sociedade e Territorio, N° 3, Juillet 1985, p. 6777. Voir l'existence de l'habitat clandestin dans des pays de faible développement: Espagne, Yougoslavie, Grèce, Italie, Turquie. Bien qu'il n'y ait pas un rapport direct entre le développement économique et le phénomène d'habitat clandestin, on acceptera l'idée que ces phénomènes sont en parallèle et se rapportent à l'insuffisance et au prix élevé du marché légal.

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Il

effet structural sur les logiques d'usage et d'appropriation des différents espaces qui organisent la vie quotidienne. Compris de cette façon, le mode de vie n'est pas seulement un système de pratiques qui reproduisent directement les conditions d'existence passées ou acquises, mais il se rapporte à un «ensemble de procès d'organisation de réponses d'acteurs sociaux (individus ou groupes) ou à leurs conditions de vie» 8. Ces réponses sont basées sur des aspects cognitifs (représentations, images), normatifs (valeurs, expectatives, etc), et sur les conditions de vie antérieures ou actuelles, dépassent ces dernières et expriment des souhaits, des stratégies et des projets de vie de façon déterminante dans l'organisation et la gestion de l'espace et des temps de la vie quotidienne. Dans le rapport qui s'établit entre les différents espaces, les caractéristiques particulières des modes de vie renvoyant aux groupes sociaux distincts qui les jouent définissent des priorités nettes permettant de donner un sens aux différents espaces où s'écoule la diversité des itinéraires de la vie quotidienne. L'évaluation de l'importance de chacun de ces espaces, leur rapport avec d'autres espaces d'appropriation quotidienne, la façon dont les individus en usent, dont ils en ont la perception, dont ils les valorisent et les transforment en lieux d'identité individuelle et collective, tout cela a été l'objet de nombreuses recherches, dont la plupart mettent le concept d'appropriation au centre pour tenir compte du système complexe d'interactions entre les individus socialement organisés et l'espace qui les soutient. Le rapport complexe espace construit (socialement codifié et in~itutionnalisé) espace vécu, nous fournit comme instance médiatrice, non seulement la dimension d'usage matériel des espaces, mais aussi leur dimension de transformation, recréation et dotation de sens, dans un procès cognitif qui confère de la familiarité aux lieux et aux objets. C'est à ce niveau que les modes de vie agissent comme « dispositif» structurant et différenciant des formes et des logiques d'appropriation des espaces. Comprendre la logique d'appropriation du logement, passe en premier lieu par le fait de comprendre le logement comme territoire privilégié de la vie privée et familiale, siège d'investissements psychoaffectifs qui donnent la première place aux identités individuelles et à la reconnaissance familiale. Mais l'importance conférée au logement dans le cadre des modes de vie, sa « position» relative dans la hiérarchie des espaces d'appropriation quotidienne, n'apparaît pas seulement dans les logiques d'appropriation distinctes (plus au moins fonctionnelles ou symboliques, plus au moins structurantes de la vie quotidienne), mais aussi dans les rationalités, elles-mêmes diverses dans l'usage de l'espace8.
CURIE, Jacques et alii, 1986, "Comment Esprit des Lieux, CNRS, Paris, P. 316. saisir les modes de vie des familles" in

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temps disponible, et dans la logique de structuration des investissements quotidiens. Dans la confrontation de nos deux recherches, l'articulation des espaces et du temps de la vie quotidienne exprime différents modes de vie, propres aux différents groupes sociaux. La valorisation de la vie professionnelle, l'importance de l'investissement dans ce domaine ou son importance comme réalisation personnelle et comme ascension sociale, semblent annuler la classique dichotomie entre temps de travail/temps de loisir, en créant une continuité espace-temps entre ces deux sphères, et en surbordonnant le logement aux exigences de la vie professionnelle. Cette continuité semble ne pas se retrouver dans d'autres groupes sociaux, où la vie professionnelle est moins valorisée (et valorisante) et où le type d'insertion professionnelle empêche les mobilités sociales ascendantes. On constate une divergence plus grande entre le travail, l'habitat, la consommation et le loisir, mais le logement surgit comme un espace-symbole de réalisation personnelle et de promotion sociale. La capacité de dépasser cette fragmentation est le propre des groupes qui ont la possibilité d'une mobilité de plusieurs types, capable de promouvoir un ensemble de rapports élargis dans la ville et créant un espace quotidien d'appropriation plus vaste et plus diversifié. Comme le

dit Noël 9« la supériorité des classes élevées vient de leur capacité de

mobilité, des recours économiques et socioculturels qui leur permettent de choisir une fragmentation de l'espace et du temps, de créer d'autres itinéraires, d'autres parcours et d'autres chronologies ». Face à cette diversité, le logement est comme un soutien du mode de vie, fonctionnel dans son usage, dévalorisé par rapport à d'autres espaces d'appropriation quotidienne. Par contre, un mode de vie qui relègue au deuxième plan le dépassement de cette fragmentation, fait du logement un pôle agglutinant et structurant de l'organisation du temps et de l'espace de vie quotidienne. Cel1e-ci est renforcée par son importance et par la signification qu'on lui attribue, ce qui agit comme mécanisme potentiel d'une appropriation plus symbolique que fonctionnelle.

3. Formes

d'appropriation

de ['habitat

3.1. Profil social des habitants « clandestins» et de Telheiras L'intérêt d'une analyse comparative à propos des formes d'appropriation de l'habitat dans ces deux recherches réside dans une
9.
NOËL, M., 1979, "Transformation Sociétés, W 30/31, pl des espaces et modes de vie" in Espaces et

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grande mesure dans le fait qu'on est en face de groupes sociaux contrastés. Ce sont des contrastes de «classe» qui vont de l'origine sociale et géographique, aux parcours professionnels et résidentiels jusqu'à l'insertion sociale actuelle. L'origine géographique est le premier facteur différenciateur. Les

habitants « clandestins» ont majoritairement une origine rurale, et suivent
un procès d'immigration du rural vers l'urbain. Ils sont d'origine villageoise (60 %) ou de lieux isolés (13,8 %), et environ 1/4 (25,7 %) sont nés dans des agglomérations urbaines (petites villes). Leurs parents ont eu des activités liées au travail agricole, ils ont été majoritairement agriculteurs ou salariés. Le fait d'être né dans des villages ou dans des petits centres de province associé, presque toujours, à une origine paysanne ou (semi) prolétaire et rurale, se traduit par une initiation précoce au travail et, en particulier, au travail agricole. Cependant, la diversité présente dans la société portugaise, notamment dans son histoire urbaine, est à la base de la diversité des origines géographiques des habitants de Telheiras; le pourcentage des habitants originaires de Lisbonne est plus élevé que dans ]e premier groupe (40 % sont originaires de la zone de Lisbonne contre 13 % chez les « clandestins»). Les habitants de Telheiras non originaires de Lisbonne sont nés dans des petites villes de province et reflètent le changement de la bourgeoisie agricole et commerciale en bourgeoisie technique et intellectuelle de nos jours; classe sociale dont le rapprochement de la capitale est un phénomène inévitable pour la réalisation et ]a promotion de son
« placement hiérarchique ». Les parents, liés à la terre et au commerce,

ont des niveaux d'instruction déjà élevés, bien qu'assez inférieurs à ceux que leurs enfants atteignent aujourd'hui. Mais, aujourd'hui, le clivage au niveau de l'insertion socioprofessionnelle est significatif. Les métiers manuels accueillent 78,3 % des habitants clandestins, et seulement 19,4 % des habitants de Telheiras; ils renforcent cette image d'inégalité dans l'insertion professionnelle quand on vérifie que, dans le premier groupe, seulement 2 % a un niveau d'instruction moyen ou supérieur, alors que ce pourcentage est de 77,8 % dans le deuxième groupe. Le début précoce de la vie active (79,5 % des «clandestins» et 6,] % des habitants de Telheiras commencent leur vie active avant 14 ans) et le niveau scolaire inférieur marquent le destin de classe des uns par rapport aux autres. L'insertion au niveau du système de stratification sociale confronte les deux profils sociaux de façon bien contrastée:

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« populaires» - strates moyennes et moyennes basses - strates moyennes élevées - strates supérieures

- strates

« Clandestins» 59,1 % 35,6 % 5,3 % 1,8 %

Telheiras 0,7 % 15,0 % 39,1 % 45,2 %

Malgré les différences entre ces 2 groupes quant aux classes d'âge et, donc, au parcours professionnel, tous deux apprécient favorablement leur évolution professionnelle et sociale. Environ 40 %, dans les deux groupes, considèrent que leur vie professionnelle est en train de s'améliorer et ont des expectatives larges face à leur avenir. Ce sont les formes d'organisation de la vie familiale qui rapprochent les deux groupes analysés. La prédominance de « familles urbaines» des couples sans enfants - est un trait commun, bien que soit aussi présent un rajeunissement important de la population de Telheiras. A Telheiras, on est en face d'une population en phase initiale de sédimentation de la vie familiale et en face d'une quasi absence de population âgée. Curieusement, le nombre de personnes par famille, en

moyenne, est relativement élevé par rapport au contexte de Lisbonne enfants (52,5 % des couples) et 12,2 % a 3 enfants ou plus 11.
SYNTHÈSE DU « PROFIL SOCIAL» DES HABITANTS CLANDESTINS ET DE TELHEIRAS

JO.

Cette moyenne est due au fait que plus de la moitié des couples a deux

« CLANDESTINS» LIEU DE NAISSANCE Commune de Lisbonne INSTRUCTION Instruction moyenne et sppérieure AGE AU 1er EMPLOI Moins de 14 ans PROFESSIONS Professions « manuelles» TYPE DE FAMILLE Couples avec enfants (avec ou sans autres personnes) PYRAMIDE D'ÂGE Moins de 14 ans 13,2 % 2,0% 79,5 % 78,5 % 67,0 % 26,0%

TELHEIRAS 40,0% 77,8 % 6,1 % 19,4 % 69,9 % 73,9 %

10. Cependant, la moyenne du pays est approximativement de 3,3 personnes par famille. II. Environ 1/3 des couples interrogés (35,3 %) a seulement I enfant.

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Cependant, le point de départ marque le « destin de classe» et le seuil de souhaits possibles. Des origines et des destins différents semblent marquer profondément la diversité des logiques d'appropriation du logement et de la ville présentes dans ces groupes sociaux.

3.2. Appropriation fonctionnelle et appropriation culturelle. Deux formes presque contradictoires d'articulation entre le logement et le mode de vie.
a) CLANDESTINS: le logement structure le mode de vie Dans la tentative d'articuler les modes de vie et les modèles d'habitat, le « clandestin» semble être l'exemple paradigmatique d'une correspondance visible entre l'option pour un modèle d'habitat (dans ce cas, le pavillon) et un certain mode d'habiter. Il ne fait pas de doute que dans l'ensemble des motivations qui expliquent la décision de construire clandestinement intervient un jeu complexe de variables qui passent, soit par la précarité de la situation de l'habitat antérieur, soit par les caractéristiques du profil économique et social, pouvant faire augmenter significativement les difficultés d'accès au logement dans le marché légal de l'offre immobilière. Mais si d'un côté l'origine rurale et la trajectoire-type des constructeurs clandestins signifient des possibilités réduites d'ascension sociale (limitée par le niveau d'instruction et par le manque de formation professionnelle), d'un autre côté, elles engendrent un mode de vie qui se traduit par l'acquisition d'un ensemble de désirs et de valeurs, d'un imaginaire et d'une expérience sociale qui appellent nettement une conception spécifique de l'habitat, en ce qui concerne les modèles d'occupation et les formes de propriété. Le modèle intériorisé de l'habitat nous indique une double composante: la propriété de la maison et le pavillon, où «l'usage élargi» de l'espace intérieur et extérieur devient possible. La propriété du logement est, peut-être, une des plus importantes motivations pour le clandestin surtout si l'on pense qu'il s'agit d'une population qui associe l'insécurité, due à la non-propriété, à des conditions de logement défectueuses. Dans ce contexte, auquel on doit ajouter une capacité limitée de promotion sociale, la signification attribuée à la propriété du logement n'a aucun rapport avec la possibilité de sa rentabilisation, mais doit se comprendre comme une valeur d'usage et un symbole qui correspond dans le présent, à l'amélioration des conditions d'habitat, et qui sera, dans le futur, un héritage possible à transmettre aux enfants. Dans une combinaison entre un présent (un souhait de bien-être dans la vie) et un futur pour soi-même (sécurité) et pour ses enfants (patrimoine à léguer), la maison clandestine semble se

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