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Mythologies modernes et micro-informatique - La puce et son dompteur

De
160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 52
EAN13 : 9782296232334
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MYTHOLOGIES MODERNES
ET MICRO-INFORMATIQUE Collection « Logiques sociales »
dirigée par Dominique Desjeux
Derniers titres parus :
Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes,
Systèmes de pensée et d'action à l'oeuvre dans la gestion des milieux
naturels, 1989, 240 pages.
Pierre Jean Benghozi, Le cinéma, entre l'art et l'argent, 1989, 204 pages.
Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat, L'encadrement capitaliste,
1989.
Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990, 272
pages.
Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir ? Les nomades dans la société fran-
çaise, 1989, 270 pages.
Robert Chapuis, L'alcool, un mode d'adaptation sociale ? 1989, 224
pages.
Centre Lyonnais d'Études Féministes, Chronique d'une passion, Le Mou-
vement de Libération des Femmes à Lyon, 1989, 272 pages.
Régine Dhoquois, Appartenance et exclusion, 1989, 303 pages.
François Dubet, Eugenio Tiron, Vicente, Espinoza, Eduardo Valen-
zuelo, Pobladores, luttes sociales et démocratie au Chili, 1989, 192
pages.
Erhard Friedberg, Christine Musselin (préface de Bertrand Girod de
l'Ain), En quête d'Universités, Étude comparée des Universités de
France et en RFA, 1989, 226 pages.
Justin Daniel Gandoulou, Dandies à Bacongo, 1989, 239 pages. Au coeur de la sape : moeurs et aventures
de Congolais à Paris, 1989, 213 pages.
Philippe Garrand, Profession : homme politique, la carrière politique
des maires urbains, 1989, 224 pages.
Yves Gilbert, Le Languedoc et ses images, Entre terrain et territoire,
1989, 240 pages.
Henri Lasserre, Le pouvoir de l'ingénieur, 1989, 184 pages.
G. Madjarian, Le complexe Marx, 1989, 220 pages.
D. Martin et P. Royer-Rastoll, Sujets et institutions, T 1 : Position, che-
minement et méthode, 1989, 223 pages. T 2 : Analyste et analy-
seur, 1989, 192 pages.
Jacqueline Mengin, avec la collab. de Gérard Masson (préface de
P. Saragous), Guide du développement local et du développement
social, 1989, 170 pages.
D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989, 382 pages.
(suite en fin d'ouvrage) Collection « Logiques sociales »
dirigée par Dominique Desjeux
Christian MIQUEL et Jocelyne ANTOINE
Mythologies modernes
et micro-informatique
LA PUCE ET SON DOMPTEUR
Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris ISBN : 2-7384-0941-5 REMERCIEMENTS
Nous tenons à remercier l'uQAMm, Guy Ménard ainsi
que les fonds de recherche du FCAR et du CRSH qui ont
financé la recherche ayant permis la rédaction de cet
ouvrage.
Nous remercions également Jocelyne Antoine et Marie
Doubville pour leur participation à cette recherche. Introduction
1. QU'EST-CE QU'UN ORDINATEUR ?
(MÉMOIRE MORTE, IMAGINAIRE VIF)
Pour interroger un ordinateur, apparemment rien de
plus simple : il suffit d'apprendre son langage, les codes,
les commandes minimales à utiliser, et la communication
s'instaure aussitôt. Pourtant, à partir du moment où on pia-
note sur le clavier avec un but bien précis, on ne peut plus
« questionner » de l'extérieur, mais uniquement répondre
aux démarches opérationnelles nécessaires.
Questionner un outil comme un ordinateur sur son sens
implique donc, d'emblée, une position « méta », une prise
de distance qui s'extrait de l'utilisation concrète de tel ou
tel programme, pour réfléchir au « pourquoi » de l'usage
de l'ordinateur. Cela signifie donc qu'à côté des livres très
nombreux qui expliquent comment fonctionne un ordina-
teur, il y a aussi place pour des ouvrages qui s'interrogent
sur la « signification » et le sens que lui prêtent ses utilisa-
teurs : qu'est-ce qui explique que des utilisateurs individuels,
puisque nous excluons de notre recherche tous les usages
professionnels, décident d'acheter un mini-ordinateur
domestique et de s'en servir ? Quelle signification attribuent-
ils à cet objet, quel rôle ce dernier est-il amené à jouer dans
leur foyer et dans leur vie ? Cette méthode qualitative permet d'aller plus loin
qu'une simple description de ce qui se passe quand on uti-
lise un ordinateur. Elle permet en effet de faire émerger
les dimensions imaginaires sous-jacentes à un objet techni-
que, même lorsqu'on l'utilise de manière purement profane.
Dans le cas d'un ordinateur, cela est d'autant plus intéres-
sant que, nous le verrons, l'aspect inerte et mort de l'objet
sollicite très fortement l'imaginaire pour lui donner du sens.
Comme si, à la mémoire morte, répondait la force d'un
imaginaire « vif ».
En adoptant un tel point de vue, nous essaierons bien
entendu de montrer qu'un objet technique n'est pas aussi
simple qu'il y paraît et qu'au-delà de sa pure instrumenta-
lité et de ses performances fonctionnelles il « vit » pour ses
utilisateurs, en étant l'objet de croyances et en étant por-
teur de tout un univers imaginaire extrêmement riche et
complexe.
Un auteur comme Umberto Ecco a magnifiquement
appréhendé et deviné de telles dimensions dans son der-
nier roman, Le Pendule de Foucault. Dans ce livre, son
héros, Belbo, découvre, fasciné, la puissance surréaliste qui
permet de commander à son ordinateur Abou de rempla-
cer un mot par un autre :
« Tu n'as qu'à donner un ordre et Abou change tous
les "Rhett Butler" en prince Andréa et les Scarlett en Nata-
cha, Atlanta en Moscou, et tu as écrit Guerre et Paix. »
Plus encore, Belbo sent le vertige d'avoir affaire à une
machine quasi spirituelle, qui permet de concrétiser dans
l'instantanéité l'immatérialité de la pensée :
« Oh joie, oh vertige de la différence, oh mon lecteur...
il ne t'incite pas toi à penser, mais il t'aide toi à penser
pour lui, une machine totalement spirituelle. »
Poursuivant son exploration des pouvoirs magiques de
l'ordinateur, Belbo découvre enfin son symbolisme démiur- gigue et atemporel, la puissance de vie et de mort qu'il
donne sur ses propres créatures :
« Mieux que la mémoire vraie, parce que celle-ci, et
même au prix d'un dur exercice, apprend à se souvenir,
mais pas à oublier... Abou, par contre, peut aller jusqu'à
te consentir de petits suicides locaux, des amnésies pro-
visoires, des aphasies indolores : (...) il a suffi d'un ordre,
une bave laiteuse s'est étendue sur le bloc fatal et inop-
portun, j'ai pressé un "efface" et pchitt, tout disparut...
Ici, tu désintègres des pensées. C'est une galaxie de mil-
liers et de milliers d'astéroïdes, tous en file blancs ou verts,
et c'est toi qui les crées. Fiat Lux, Big Bang, sept jours,
sept minutes, sept secondes, et naît devant toi un uni-
vers en pérenne liquéfaction, où n'existent même pas des
lignes cosmologiques précises et des liens temporels, ici
on va en arrière même dans le temps, les caractères sur-
gissent et ré-affleurent avec un air indolent, ils pointent
le nez du néant et, dociles, y retournent, et quand tu les
rappelles, rattaches, effaces, ils se dissolvent et réencto-
plasment dans leur lieu naturel, c'est une symphonie sous-
marine de raccordements et de fractures molles, une danse
gélatineuse de comètes autophages, tu appuies le bout des
doigts et l'irréparable commence à glisser en arrière vers
un mot vorace et disparaît dans sa gueule, si tu n'arrêtes
pas il se mange soi-même et s'engraisse de néant, trou
noir du Cheshire. »
Si nous avons longuement cité ce texte d'Umberto Ecco
c'est, outre le plaisir de la citation, pour amorcer un début
de réflexion sur le statut du symbolique que nous décou-
vrirons lorsque nous nous interrogerons sur le sens que
prend l'ordinateur dans la vie de ses utilisateurs.
Car ce que nous allons découvrir en écoutant les inter-
viewés parler de leur rapport à l'ordinateur, c'est que les
évocations symboliques qu'Umberto Ecco appelle à l'exis-
tence grâce à son intuition et à son imagination créatrice,
se retrouvent en fait, même déclinées différemment, dans
leur discours. Comme si la spécificité de l'objet technique,
la puissance qu'il procure ainsi que les contraintes qu'il impose pour y accéder, impliquaient d'emblée, dans l'esprit
humain, l'existence d'un "noyau symbolique" à partir
duquel il prend sens et devient vecteur d'imaginaire, source
de rêves autant que d'angoisse et de peurs.
C'est ce « noyau symbolique » que nous chercherons
patiemment à reconstituer, non pas en recourant à « l'intui-
tion géniale » dont est capable un Umberto Ecco, mais en
nous mettant humblement à l'écoute des gens et de leur
vécu. Ce que nous espérons gagner, en échange, c'est de
montrer que de nos jours même un objet apparemment
aussi anodin qu'un ordinateur est pour un utilisateur
« lambda » et purement profane, source de nouvelles croyan-
ces collectives et de nouvelles mythologies individuelles. Tel
sera donc notre premier objectif.
2. ENJEUX EN SCIENCES SOCIALES ET EN COMMUNICATION
La problématique d'un nouveau type de recherche
En abordant une telle problématique, nous ne pouvons
éviter de nous situer dans les débats qui concernent actuel-
lement le statut de la recherche dans les deux champs, d'une
part des sciences sociales constituées en tant que discipli-
nes spécifiques autour desquelles gravite une cohorte de spé-
cialistes, d'autre part du monde extrêmement large de ce
que nous appelons « la communication » pour désigner le
secteur de la communication, de la publicité et des études
de marché où se déroulent également nombre de recher-
ches ponctuelles.
En prétendant parler des valeurs imaginaires véhicu-
lées par un objet technique, et cela en nous appuyant sur
les déclarations des personnes qui utilisent chez elles un
ordinateur domestique, dans lequel de ces champs de
recherche nous situons-nous ? Nous livrons-nous à un
« essai » pur et simple ? Faisons-nous oeuvre de sociologue
i n de l'imaginaire, d'ethnologue ou encore de psychologue ?
Ou, plus simplement encore, présentons-nous les résultats
« bruts » d'une étude de marché et d'une enquête ?
Notre projet, on l'aura deviné, serait de nous placer
à la jonction de ces diverses disciplines et de ces divers
champs du savoir, en utilisant des méthodes d'enquête fré-
quemment en cours dans le monde des études, pour pen-
ser « autrement » et avec les gens concernés, des phénomè-
nes de société comme la vogue et la diffusion des mini-
ordinateurs individuels dans les foyers. En ce sens, le
deuxième objectif de notre travail n'est autre que d'ouvrir
le champ à une nouvelle forme de recherche qui, volontai-
rement, instaure un espace de communication entre la
recherche « pure et dure » des sciences sociales, et les recher-
ches ainsi que les méthodes de travail ponctuelles des étu-
des de marché.
Comment se définirait, dans ses grandes lignes, cette
nouvelle forme, de recherche ? Et surtout, qu'impliquerait-
elle par rapport aux disciplines actuellement constituées ?
La fin du penseur abstrait et de l'essai désincarné
En décidant d'interroger des possesseurs d'ordinateur
plutôt que de parler pour eux, nous avons fait un choix
explicite qui remet en cause l'image que le penseur se donne
de lui-même : il n'est plus question, pour lui, de s'isoler
en sa superbe tour d'ivoire et de penser pour les autres,
indépendamment des autres — en trouvant par exemple
le sens que revêt l'introduction de l'ordinateur dans un
foyer, par une simple cogitation à laquelle on ajoutera deux
ou trois pincées de « visée prospective » traduisant en fait
les fantasmes secrets de son auteur.
Le nouveau rôle qui est attribué à l'essai est de se con--
fronter avec les perceptions des interviewés — de penser
en se mêlant au monde et en y plongeant, en confrontant
ses grilles d'interprétation avec le vécu des gens qu'on a en face de soi, ou, plus exactement, en essayant de consti-
tuer son interprétation à travers les méandres du discours
de l'autre.
Les « penseurs purs », qui se contentent de la puissance
de la réflexion pour bâtir toute une théorie sur les révolu-
tions que provoque par exemple l'informatique, ne pour-
ront regarder qu'avec condescendance un tel essai, qui ne
va jamais au fond puisqu'il se contente de « faire parler »
les gens, et qu'il n'est qu'un résultat d'enquête. Bien
entendu, une telle critique fait fi du nouveau statut du tra-
vail intellectuel que nous essayons de mettre en oeuvre. Car
ne plus penser à partir d'une dépossession de la parole des
individus à qui on amène la vérité révélée sur ce qu'ils font
et ce qu'ils vivent, ne signifie pas qu'il n'y a pas de travail
théorique à formaliser et à conceptualiser — bien au con-
traire, le lent travail du concept qu'évoquait Hegel est
encore plus exigeant et enrichissant lorsqu'il se confronte
ainsi à la multiplicité du discours.
Le recours aux sciences humaines :
l'autorité du modèle scientifique et l'« événement social »
A peine voyons-nous l'ombre des « penseurs purs »
s'évanouir avec joie, qu'immédiatement nous entr'aperce-
vons la cohorte des spécialistes et des amoureux du label
scientifique qui nous guette. Car nombre de sociologues et
ethnologues « sérieux », professionnels, ne peuvent qu'être
à leur tour choqués par le fait qu'on vienne marcher sur
leurs plates-bandes et se mette à observer ou raconter ce
que vivent les gens. Comment, vous vous contentez d'inter-
roger 28 personnes, chacune uniquement pendant deux heu-
res, sans observation ou simulation réelle, et vous préten-
dez pouvoir en déduire certains résultats ? Savez-vous qu'un
ethnologue sérieux ne travaille que sur la « longue durée »
et que ses enquêtes doivent durer plusieurs mois pour avoir
lettre de créance ? Nous ne faisons ici que résumer quelques- unes des objections que nous avons entendues à propos d'un
débat fort animé que nous avons eu avec des ethnologues
(cf. Bulletin de l'AFA sur la valorisation de la recherche
en anthropologie).
Sans entrer une nouvelle fois dans ce débat, nous aime-
rions en profiter pour revendiquer le droit à une recher-
che « autre ». Peu nous importent la caution et le label
scientifique des spécialistes de la psychologie, de l'ethnolo-
gie ou de la sociologie. Car « l'approche globale » qui défi-
nit par exemple l'ethnologie française classique, nous sem-
ble particulièrement peu adaptée pour comprendre notre
monde moderne et son éclatement atomisé.
Nous nous contentons de revendiquer le droit de « pen-
ser » différemment des phénomènes de société comme l'uti-
lisation d'un ordinateur personnel, en nous servant de
méthodes certes issues des sciences humaines (puisque,
rappelons-le, la méthode qualitative des entretiens indivi-
duels est elle-même issue de l'université de psychologie de
Chicago), mais en les adaptant autrement. Comment ? En
suivant la manière dont le champ des études de marché
a su les adapter, en mettant en oeuvre quotidiennement des
recherches plus souples et plus légères et, partant, plus direc-
tement opérationnelles et porteuses de sens pour compren-
dre des « micro-événements sociaux ».
Car tel est, d'après nous, l'enjeu réel du débat : pour
s'interroger sur le sens que revêt la diffusion invisible des
ordinateurs dans des foyers individuels, il est certes possi-
ble de mettre en oeuvre une « grande recherche » qui s'éten-
dra sur plusieurs années et qui visera à maîtriser tous les
paramètres imaginables. Mais, précisément parce que cet
événement est à la limite du « sens », presque trop « insi-
gnifiant » de prime abord, il y aurait quelque chose de déri-
soire à vouloir comprendre un tel « micro-événement » en
mettant en oeuvre une telle « macro-méthodologie ». Cela
condamne-t-il pour autant à ne rien dire sur de tels événe-
ments qui, pourtant, font partie intégrante du champ social
et contribuent même, nous le verrons, à le renforcer ? Ou à n'en parler que de manière abstraite ? C'est précisément
pour sortir de ce dilemme que, dans l'interstice du non-
dicible et du dit scientifiquement formalisé, nous voudrions
creuser l'espace d'un nouveau type de recherche s'intéres-
sant à tous les mouvements plus ou moins informels qui
agitent, à un moment donné, le champ social.
Le cas de l'informatique individuelle nous semble, de
ce point de vue, merveilleusement significatif de ce type
de phénomènes sociaux à la limite du sens : sa diffusion
a été suffisamment importante pour devenir source de mode
et, plus encore, moteur d'investissements économiques puis-
que dans les années 1980 tous les grands constructeurs
d'ordinateurs misaient sur ce nouveau marché qui, telle une
nouvelle « terre vierge », leur permettrait d'étendre leurs
activités. On sait que ce marché des ordinateurs individuels
a été vite saturé, les constructeurs ayant été obligés de se
recentrer sur le secteur des activités professionnelles. Le phé-
nomène auquel nous nous intéressons a donc produit et
représenté du sens, est devenu ce que nous nommons un
« événement social », mais sans pour autant être un fac-
teur déterminant constituant d'un point de vue « macro »
un nouvel élément structurant de la société.
Or, c'est précisément cela qui nous intéresse : notre
recherche s'étant faite au « sommet » de la vague, en
1987-1988, au Québec qui avait l'avantage d'être le pays
francophone où l'informatique individuelle s'était le plus
développée en avance de quelques années sur ce qui se passe
actuellement en France, nous voudrions comprendre ce qui
fait qu'un outil comme un ordinateur individuel se met sou-
dain à « prendre sens » dans le champ social, même si ce
sens demeure toujours à la frontière du signifié et de l'insi-
gnifiant social.
Le modèle des études et leur usage dans la sphère
marketing/communication/publicité
En interrogeant des utilisateurs d'ordinateur personnel comme en pratiquant l'observation participante dans de
multiples réunions des clubs informatiques, il est clair que
nous empruntons à la psychologie et à l'ethnologie des
méthodes d'investigation que nous détournons de leur sens.
Ce faisant nous nous inspirons directement des techniques
d'entretien qualitatif en profondeur qui ont cours dans le
monde des études de marché, en cherchant à nous mettre
« à l'écoute » des mouvements d'opinion comme le fait par
ailleurs la publicité.
Or, le paradoxe ne serait-il pas de vouloir instaurer cette
nouvelle forme de réflexion, au moment précis où le monde
de la communication et de la publicité abandonne juste-
ment comme désuète ce type de démarche ? C'est ce que
semble indiquer Pascale Weil dans son livre Et moi, émoi.
Sa thèse consiste en effet à dire que, dans un monde éclaté
où les individus échappent de plus en plus aux typologies
et aux catégories, au point de ne plus pouvoir représenter
des « cibles » homogènes et aisément différenciables pour
le publicitaire, il n'est plus besoin de chercher à compren-
dre leurs attentes, leurs motivations et freins qui sont deve-
nus aléatoires et fragmentaires, variables et changeants. Ce
n'est bien entendu pas un hasard si la conclusion opéra-
tionnelle qui en résulte, c'est qu'on n'a plus besoin à la
limite de mener des études de motivation, les agences de
publicité voyant par contre là une formidable « extension
de leur territoire d'exercice » puisque c'est à leur seule intui-
tion créative qu'il revient de chercher comment déclencher
l'« émoi » qui répondra au souci narcissique du consom-
mateur (« et moi ? »). Plus besoin de demander à ce der-
nier son avis ou d'analyser ses désirs : il suffit « d'appré-
cier en fait (ses) les perméabilités à des hypothèses prémé-
ditées » (p. 183), l'innovation ne se faisant plus « en aus-
cultant une soi-disant demande des individus ».
Une telle thèse ne fait à notre avis que refléter un for-
midable retour en arrière de la conception même du rôle
qu'on attribue à la publicité, puisqu'on détrète inutiles la
parole et la perception des individus interviewés, en pen-
1G sant qu'il suffit de savoir bien les manipuler et trouver les
stimuli adéquats, indépendamment de leurs propres sou-
haits. Fascination pour les anciens modèles de pensée éga-
lement : car que propose-t-on finalement, si ce n'est de rem-
placer le rôle du Penseur abstrait par celui du gourou de
la communication ? Alors que la logique même de l'auteur
devrait l'amener, non pas tant à nier l'importance des étu-
des, qu'à reformuler ce qu'on peut en attendre. En effet,
l'éclatement constaté des cibles ne fait que renforcer le
besoin de comprendre les valeurs symboliques qu'un objet
véhicule et impose à ses utilisateurs, de manière transver-
sale à leur segmentation. Or, pour comprendre cet univers
symbolique, il n'est de solution sérieuse à notre avis qu'en
se mettant patiemment et humblement à l'écoute de ce que
les gens pensent et ressentent. Car, loin de permettre l'éco-
nomie des études, le recours au symbolique exige de lais-
ser parler autrui pour ne pas se contenter de se reposer
sur une quelconque intuition géniale... mais purement
gratuite.
Ainsi, entre l'intuition géniale qui représente la tenta-
tion permanente des publicistes, et l'essai abstrait d'une pen-
sée pure qui se contente de jouer avec ses concepts, cet
ouvrage tentera d'occuper un nouvel espace faisant appel
à la perception des gens et de leur propre vécu...