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Naissance d'un site urbain

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256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296327108
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NAISSANCE D'UN SITE URBAIN
Les avatars locaux des politiques nationales

Dominique

LOUIS

NAISSANCE D'UN SITE URBAIN
Les avatars locaux des politiques nationales

Préface de Jean Rémy

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
Dernières parutions:

J. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle définition 1, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large, Des halles auforum, 1992. E. Cuturello (ed.), Regard sur le logement: une étrange marchandise, 1992. A. Sauvage, Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux, 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann (ed.), Le logement, une affaire de famille, 1992. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992. J.-C. Driant (collectif), Habitat et villes, l'avenir enjeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy-Vroelant, La ville en mouvement, habitat et habitants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993. B. Jouve, Urbanisme etfrontières, 1994. S. Jonas, Le Mulhouse industriel, Tome 1 et Tome 2, 1994. A. Henriot-Van Zanten, J.-P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de), Partenariats public/privé dans l'aménagement urbain, 1994. G. Verpraet, La socialisation urbaine, 1994. S. Theunynck, Economie de l'habitat et de la construction au Sahel, Tome 1 et Tome 2, 1994. P. Lannoy, Le village périphérique. Un autre visage de la banlieue, 1996. C. Centi, Le laboratoire marseillais. Chemins d'intégration métropolitaine et segmentation sociale, 1996 L.de Carlo, Gestion de la ville et démocratie locale, 1996. G. Chabenat, L'aménagementfluvial et la mémoire, 1996. B. Poche, L'espacefragmenté, 1996. M. Hirschhorn, Ni nomades, ni sédentaires, 1996. M. Safar-Zitoun, Stratégies patrimoniales et urbanisation: Alger 1962-1992, 1996. N. Massard, Territoires et politiques technologiques: comparaisons régionales, 1996.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4710-4

Remerciements

Ce livre qui est issu de ma thèse doit beaucoup, à un grand nombre de personnes. Tout d'abord, je tiens à remercier tout particulièrement le Professeur Jean Rémy qui dans le cadre du Centre de Sociologie Urbaine et Rurale de l'U.c.L. à Louvain-La-Neuve a guidé ma recherche et mon interprétation de l'évolution complexe d'un site urbain sur une longue durée. Ses conseils et ses encouragements ainsi que ceux de Liliane Voyé et d'Hermann Becker m'ont permis d'approfondir le lien qui existe entre la connaissance pragmatique d'un terrain et l'interprétation théorique qu'il est possible d'en faire. L'approche par la transaction sociale qui tout au long a été mon fil conducteur s'est montrée très adaptée à ce type de recherche par sa capacité à faire intervenir différentes échelles d'intervention. Elle permet également de prendre en compte les multiples facettes des acteurs. Mes remerciements vont aussi à tous ceux qui de près ou de loin m'ont permis de réaliser ce travail. Je ne voudrais pas oublier les acteurs de ces transformations avec qui j'ai pu travailler, les équipes successives de la SERL et de la Communauté Urbaine, les élus, les associations de quartier, les responsables d'équipements, les représentants d'administrations, les différents techniciens. Je ne voudrais pas oublier tous ceux qui m'ont encouragée dans ce projet, particulièrement Yves Grafmeyer, et je souhaite qu'il ait une utilité auprès de ceux qui s'intéressent aux transformations de la ville et du territoire. Je remercie tout particulièrement un certain nombre de personnes qui m'ont apporté une aide indispensable: Pierre-André Louis qui m'a permis de préciser les étapes et d'approfondir les aspects architecturaux et urbanistiques de cette transformation; Anne-Irène Bruley qui a eu la patience de relire mon texte et m'a poussée à en améliorer le style; Charles Roche pour sa relecture et ses conseils; Chantal et Jean-Pierre Baché pour leurs encouragements et leur accueil en Belgique. Mes remerciements vont également à tous ceux qui m'ont autorisée et aidée à rassembler photos et illustrations. Enfin, je dédie ce travail à mes proches pour leur patience ainsi qu'aux habitants du Tonkin d'hier et d'aujourd'hui.

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Préface

Ce volume nous retrace l'histoire d'un site urbain depuis sa naissance jusqu'à aujourd'hui. Le Tonkin est un quartier dans Villeurbanne, ville située de l'autre côté du Rhône, face à Lyon. Cette position est déjà par elle-même significative des enjeux au niveau de l'agglomération. Le quartier trouve son origine dans le souhait des Hospices de Lyon qui, dès 1894 veulent faire valoir le terrain dont ils sont propriétaires. Des plans de développement globaux sont mis sur pied en 1926, puis en 1947. Tout s'accélère entre 1963-1971. Et l'histoire continuera jusqu'en 1994, moment où l'auteur arrête son travail.
Dans cette analyse de longue période, on perçoit l'évolution des références urbanistiques qui ont servi de base à la composition spatiale. Celle-ci est revue à chaque étape pour les fragments non encore réalisés. A cela s'ajoutent les différentes politiques nationales qui donnent lieu à des transcriptions et à des réinterprétations locales. La durée de l'opération et ses avatars permettent l'éveil et l'implication d'acteurs locaux. La municipalité peut changer de priorité, le comité de quartier se constitue et prend vigueur...Des experts interviennent. Ainsi peut-on suivre toute une séquence en termes de transactions entre différents acteurs, dans un jeu semi-structuré, par ce qui est déjà réalisé et par les possibilités que laisse le politique. Ce qui se passe à un moment a des effets qui ne sont pas toujours escomptés mais qui déterminent la situation à partir de laquelle va se composer la transaction à l'étape ultérieure. La situation au stade final trouve son originalité dans cette réalisation par fragments, où l'urbanisation apparaît beaucoup plus comme le résultat d'un processus que comme la réalisation progressive d'un plan établi à l'avance. Cet ouvrage nous présente un cas de figure intéressant pour réfléchir à la mise en place de nouveaux outils pour aider à la conception et au suivi des réalisations urbanistiques. En mettant en relation formes spatiales, politiques urbaines et transactions entre des acteurs, il nous présente en outre une méthode pour affiner l'analyse et l'interprétation. Un des mérites centraux du travail est d'entrecroiser les dimensions spatiales et temporelles, ce qui permet d'aborder la vie sociale dans son dynamisme.

Jean REMY Professeur Ordinaire à l'Université Catholique de Louvain-La-Neuve

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Situation du quartier du Tonkin 8

Introduction

Souvent pour évoquer la ville, on a pu parler de couches géologiques qui se seraient succédées à la manière de sédiments dont on verrait aujourd'hui encore certains vestiges. Cette image pique notre curiosité. Elle entraîne facilement notre imagination dans le passé, à la découverte d'espaces et de modes de vie disparus. Ainsi certains lieux, certains quartiers nous font voyager dans la durée. On peut ne pas en rester à une évocation entièrement libre. Pour cela il faut tracer un itinéraire, chercher des guides. Au fur et à mesure que le travail avance les couches géologiques sont moins distinctes, les pierres et les objets identifiés nous renvoient à d'autres cités, à d'autres lieux. Certains de ces objets se trouvent incorporés au paysage d'aujourd'hui et les habitants les utilisent quotidiennement, au point de ne plus en connaît l'origine. Nous pouvons alors ne pas rester inerte et tenter de comprendre, en prenant pelles et pioches comme le disait Freud, pour nous attaquer avec les habitants à « l'amas de ruines, ôter les gravats et, à partir des restes visibles, découvrir ce qui est enfoui ». Ce long travail de patience en éclairant d'un autre jour les interprétations spontanées fera saisir de nouveaux fils conducteurs. Il conduira vers d'autres exemples similaires qui à leur tour enrichiront nos connaissances, de nouvelles significations. Ainsi les témoignages, les écrits, les traces seront autant d'outils permettant de comprendre et de démêler ce qui relève de l'utilitaire et de l'affectif, ce qui a pu naître d'un choix guidé par la logique et ce qu'il en est resté ensuite au cours de multiples adaptations. Aborder ainsi la ville excite la curiosité, ouvre largement le champ d'explications possibles. Le risque en effet serait de ne chercher qu'à dater les objets et l'histoire qui les accompagne, puis de considérer qu'une fois qu'ils sont devenus inutiles, ces objets ont été remplacés par d'autres, mieux pensés, plus rationnels. On évince ainsi les jeux souvent subti~s et compliqués des relations humaines qui conduiront à faire un projet, à le transformer, à le détruire, à se l'approprier. On le sait, la ville a toujours été le lieu de projets traduits de manières différentes dans l'espace, selon les époques. L'industrialisation en a multiplié le nombre. Progressivement les techniques et les outils utilisés pour fabriquer les objets urbains et pour les organiser ont fait intervenir

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une rationalité de plus en plus appliquée à répondre, si possible en les devançant, aux désirs suscités par la vie moderne. A la qualité d'habitant des villes s'est ajoutée celle d'usager. Ne pourrait-on pas penser alors que la fabrication et l'organisation de plus en plus rationnelle des objets urbains aurait des chances d'aboutir à des projets voisins d'une certaine perfection ou tout au moins de créations qui ne laisseraient rien au hasard? Dans cette perspective la critique et l'abandon de formes urbaines observés ici ou là seraient dûs à leur obsolescence comme on le disait en 1975 ou bien encore aux mauvaises analyses qui auraient pu orienter leur conception, en un mot à l'erreur. Ainsi a-t-on réglé leur compte à de nombreux ensembles réalisés depuis 50 années. Si on poussait un peu plus loin le raisonnement, ne pourrait-on pas dire que l'utilisation fréquente actuellement de formes du passé, leurs réinterprétations, les pastiches ou les interventions réalisées sur des sites anciens entrent également du côté des concepteurs dans cette manière de voir? On évite l'erreur en reprenant un environnement qui s'est façonné peu à peu et devient un modèle ou plutôt une référence. Quittant ces enchaînements simples qui pourraient conduire à une sorte de catalogue, on découvrira peut-être la trace de stratégies d'acteurs de plus en plus nombreuses et variées aujourd'hui, d'autant qu'elles s'inscrivent dans les fluctuations de systèmes économiques organisés, contradictoires et contraignants.

Temporalités

et espaces urbains

En examinant ainsi l'espace contemporain, on retrouve des séquences d'évolution différentes, des logiques d'acteurs, des créations de formes perçues dans le présent mais qui nous renvoient constamment à un ailleurs. La conception de projets importants, l'introduction de transformations partielles laissent des traces écrites et des plans deJa part des concepteurs et des politiques. On peut alors découvrir de nombreux paramètres qui permettent d'analyser comment un espace s'est structuré. Le schéma classique selon lequel on prévoit habituellement comment un projet s'élabore indique la façon dont l'essentiel semble avoir été pris en compte à un moment donné afin de satisfaire les désirs de l'habitantusager. La volonté et les moyens mis en œuvre peuvent alors paraître transparents et les prises de décisions clairement exprimées. De nombreuses autres questions peuvent ensuite venir à l'esprit: comment un projet bien identifié a-t-il pu s'infléchir, sous quelles influences et pour quelles raisons? On poursuit alors les investigations sous un angle dynamique qui fait intervenir nécessairement la durée. La
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transparence s'estompe, les intentions se diversifient et peuvent se contredire. On s'aperçoit alors que l'objet recherché se précise alors que les choses paraissent se brouiller. Les questions commencent à se formuler avec plus de netteté: Les projets qui transforment un site ou un quartier résultent en général d'intentions et de logiques multiples et complexes de la part de tous ceux qui contribuent à façonner l'espace, professionnels de l'aménagement et de l'urbanisme et politiques. Cet espace ainsi modifié fera partie du quotidien d'habitants qui pour la plupart n'auront pas du tout participé à cette élaboration. Au cours du temps d'autres viendront les remplacer. Leurs intentions et leurs modes de vie seront probablement très divers et leur référence commune sera peut-être seulement un espace à l'égard duquel ils réagiront diversement. Tout montre qu'il est impossible de rester dans un schéma où les intentions des auteurs de ces transformations convergeraient plus ou moins harmonieusement, vers les désirs et les attentes d'habitants-usagers dont les actes et plus généralement la vie quotidienne n'auraient plus qu'à s'inscrire dans le projet ainsi réalisé. La question de fond réside bien là, dans cette relation complexe à l'espace qu'entretiennent les différents acteurs de la vie sociale. L'espace semble en effet au centre, c'est à lui que s'appliquent de multiples intentions, c'est lui qui constitue le cadre dans lequel s'effectue la mise en scène du quotidien. Il est toujours là au bout du compte, par exemple, lorsqu'on pense au statut social des personnes très largement attaché à leur lieu d'habitation ou de travail. Ainsi la conception des objets et des formes urbaines la perception que l'on en a, la vie qui s'y déroule induisent-elles de nombreuses relations établies sur des plans différents. Ce qui apparaît d'abord comme un entremêlement laisse supposer des liens et des jeux d'actions et de réactions nombreux et variés qui relèvent à la fois de l'affectif et du rationnel. Henri Lefebvre parlait de la relation dialectique de ce qu'il nommait la triplicité du Perçu, du Vécu et du Conçu. Si maintenant, on prend les choses sous l'angle de la production et de la transformation de l'espace, on fait intervenir des professionnels et des politiques, qui se situent chacun dans des milieux spécifiques et vont agir suivant leurs propres logiques et leurs références, même si à certains moments celles-ci se recoupent. Chacun développera sa vision et sa perception de l'espace, chacun identifiera des enjeux. Nous disposons aujourd'hui d'un certain nombre d'outils d'analyse permettant de démêler des actions, des modèles, des savoir-faire. Ainsi peut-on voir dans les bâtiments et les tracés qui structurent la ville l'expression d'un langage. On peut aussi détailler comment se développent des stratégies au service d'une politique ou d'intérêts particuliers. Revenons maintenant à notre image de l'archéologue. Elle montre l'intérêt de la prise en compte de la durée pour comprendre les
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phénomènes urbains et le soin qu'il faut apporter à l'examen et à l'interprétation des traces et des témoignages de la vie sociale. Ainsi les nombreuses analyses de la ville dont on dispose aujourd'hui permettentelles d'apporter chaque fois des éclairages nouveaux. Chacun d'entre eux contribue à montrer que vie sociale et paysage urbain n'évoluent pas de façon claire et systématique mais qu'il y a malgré tout des liens. Contredisant l'opinion courante selon laquelle proximité spatiale et proximité sociale allaient de soi, en 1971, Madeleine Lemaire et Jean Claude Chamboredon avaient mis en évidence dans leur étude des grands ensembles qu'il existait une distance sociale entre les habitants et que

leurs trajectoires se révélaient différentes

(<< Les

grands ensembles et leur

peuplement»). Dans leurs analyses de la ville, Jean Remy et Liliane Voye montrent qu'il existe de multiples effets entre structure sociale et structure spatiale, mais aussi une certaine dissociation, une autonomie.
(<< La

ville vers une nouvelle définition» 1992) On constatera ainsi des

modes d'appropriation de l'espace différenciés et opposés. Ces analyses contredisent l'opinion courante qui tirerait des conclusions sur la vie d'un quartier ou d'une ville à partir de leur perception immédiate. Elles nous invitent à quitter les enchaînements simples et nous conduisent à considérer avec attention]' appropriation des différentes formes urbaines par leurs habitants. Un bon projet urbain serait celui qui prendrait en compte un maximum de données, un maximum d'avis. En toute logique, ce projet devrait alors s'imposer et correspondre à ceux à qui il est destiné. Si les formes qui en ont résulté ne sont pas appropriées, si les lieux se dévalorisent, c'est qu'il y a eu une erreur, comme on l'a vu. Cette présentation rationnelle d'un projet reste toujours la référence de base même si on a mis en évidence les stratégies des acteurs, toujours présentes en arrière plan. Cette façon de voir est prisonnière d'un ordre de déroulement des faits sur une faible durée qui prive l'analyse de multiples rebondissements dûs aux interférences entre perçu, vécu et conçu. Celles-ci sont au cœur des tensions qui prennent naissance dans les situations où des logiques soutenues par des contraintes économiques par exemple entrent en conflit avec tout ce qui au plan indi viduel, est de l'ordre de l'affectif. C'est le désir de comprendre cette dynamique complexe de la durée et de trouver pour cela des outils d'analyse qui est à l'origine de cette recherche. Il fallait pouvoir s'appuyer sur un processus d'urbanisation suffisamment long qui puisse constituer un cas-type. Il fallait pouvoir l'approfondir dans le détail, en connaître les principaux fils conducteurs.

Le Tonkin:

un cas de figure

Le cas du quartier du Tonkin qui renvoie plus largement à l'urbanisation de la rive gauche du Rhône à Lyon s'inscrit tout à fait 12

dans l'ensemble de ces préoccupations. Né il y a cent ans ce quartier a connu plusieurs métamorphoses successives dans un périmètre bien localisé. Prairie inondable jusqu'à sa mise en lotissement, ce site de la rive gauche du Rhône fait partie du nord de Villeurbanne, seconde ville de l'agglomération lyonnaise. Le centre de Villeurbanne se situe à 3 kilomètres de l'Hôtel de Ville de Lyon, à 1 kilomètre et demi de la gare de la Part-Dieu. Celui du Tonkin actuel se trouve lui-même à 1 kilomètre et demi du centre de Villeurbanne. Cette ville s'est constituée dans une volonté d'autonomie et de différence par rapport à Lyon et fut l'objet dans les années trente d'un grand projet en son centre, dans la ligne de l'urbanisme d'avant-garde des villes ouvrières. Cette proximité par rapport à Lyon, son appartenance à une ville qui avait un projet d'affirmer une spécificité, font du Tonkin un cas intéressant pour mieux comprendre à la fois le dynamisme interne au nouveau quartier et ses modes d'insertion externes dans le tissu urbain. Il avait servi à la reconstitution de villages indochinois, lors de l'Exposition Coloniale de 1894 et fut nommé pour cela le Tonkin. Rues et avenues sont disposées à cette époque selon un quadrillage régulier. Le lotissement qui donna naissance à un quartier ouvrier et populaire fait l'objet d'une rénovation depuis 1961. Les projets urbanistiques et les plans seront nombreux à se succéder. La structure de la population connaîtra d'importants changements. Dans la période récente, en trente ans les décisions changeront plusieurs fois d'orientation. Il en résulte une structure urbanistique constituée de formes diversifiées qui s'imbriquent. D'un espace à l'autre les paysages urbains se succèdent. Leur analyse ne peut se faire précisément que sur une longue durée, en cherchant comment s'établirent à différentes périodes les liens entre jeux d'acteurs, références architecturales, modes de vie et les effets qu'ils produisaient. Ainsi, la durée de cette transformation, les cas-types que représente chacune des séquences de son urbanisation permettent d'en faire en quelque sorte un exemple référentiel, disons paradigmatique. Du point de vue architectural et urbanistique il yst une illustration des principales tendances modernes et contemporaines. Sur le plan des politiques urbaines et des formes d'expression des habitants il renvoie également à des exemples vécus dans d'autres villes. Aujourd'hui sa population compte des groupes sociaux diversifiés. C'est en reconstituant dans le détail les transformations de ce site qu'au fil des questions abordées s'est construite une problématique appliquée à en comprendre la dynamique. Le fait de disposer d'une observation sur une longue durée allait multiplier les exemples. En fait deux grands processus d'urbanisation se sont succédés, au cours desquels apparaîtront des structures urbaines différenciées: quartier mixte, mêlant habitat et industrie, auquel succédera un quartier récent aux formes contrastées. Dans un cas les modes de vie et de relations seront

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plus marqués par l'interconnaissance, dans l'autre par la vie d' un ensemble moderne. Ainsi ces deux longs processus d'occupation du site rythment cette recherche, renvoyant constamment à d'autres processus, à différents milieux, à de multiples références et modèles repérables à des échelles différentes. Comment pouvait-on alors rendre intelligibles les multiples phénomènes qu'il était possible de dater? Etait-il possible de donner vie à des faits bien situés chronologiquement? L'objectif de cette recherche était bien de ne pas en rester à une durée inerte. Ceux qui l'avaient tissée étaient animés d'intentions, de désirs, de projets. Ils portaient aussi en eux un héritage, une mémoire, des savoir-faire. Leurs actions se situaient dans le quotidien mais aussi dans des contextes moins ordinaires, traversés par des événements historiques et par des décisions de politique nationale. Cette durée animée se matérialisait par des formes qui successivement se sont imbriquées. Certaines furent effacées, d'autres transformées. Comment ne pas en rester à une chronologie rythmée seulement par des dates et par des intervalles? En reprenant les travaux de Jean Rémy et Liliane Voye sur l'urbanisation, une première étape pouvait être franchie. Il devenait possible de reconstituer à des moments-clés, des situations typiques. A la première correspondait un quartier industrialisé populaire fonctionnant sur l'interconnaissance. La seconde s'inscrit dans le cas d'une situation urbanisée. Elle a donné naissance à un quartier marqué par des formes modernes et contemporaines dont les habitants suivent en majorité des trajectoires différentes, même s'ils font partie des mêmes groupes sociaux. On peut observer les modes d'appropriation de ce site, à partir de ces deux situations-clés, de la situation initiale à la fin du siècle dernier et de situations intermédiaires dans la période plus récente. Ainsi, sur une durée d'un siècle peut-on suivre ici les effets du processus de l'industrialisation et plus tard ceux de l'urbanisation. Ce premier travail permet en même temps de resituer les principaux acteurs de cette évolution et les transformations de l'espace encore lisibles sur le terrain. Il permet de replacer ce site dans un contexte qui constitue à différentes échelles des références et des modèles de structuration de l'espace et des modes de vie. Ici, on peut parler d'évolution, au sens où un processus naît, prend de l'importance et se transforme. On peut également constituer des repères stables, des systèmes à l'intérieur desquels chacun se situe. Cette étape se révèle indispensable à la recherche. Elle introduit les références aux pratiques architecturales et urbanistiques ainsi qu'aux modes de vie.

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Acteurs

et séquences

de transformation

Vient ensuite un travail à plus petite échelle, qui s'inscrit dans le précédent. Il s'attache à la mise en scène et aux entrées successives des différents acteurs. Les références dont il était question précédemment sont toujours là. Les résultats du travail de ces acteurs seront plus ou moins lisibles, plus ou moins visibles, plus ou moins durables selon qu'il s'agit de politiques, d'urbanistes et d'architectes ou d'habitants. On peut repérer comment les systèmes de contraintes dans lesquels ils se trouvent diffèrent, par exemple le système politico-administratif avant et après la décentralisation. Les références et les modèles acquis, la formation les expériences passées l'appartenance à des milieux professionnels, politiques ou associatifs permettent de les situer par rapport aux enjeux tels qu'ils sont identifiables lors de prises de décisions déterminantes comme celle de rénover le quartier ou de choisir une forme urbaine plutôt qu'une autre. Ainsi, en 1977, l'urbanisme de dalle sera-t-il abandonné au profit d'un urbanisme de rue. La mise en parallèle avec d'autres exemples permet de repérer des filiations: comment différentes formes urbaines ont été produites et quel usage leur est attaché. Chaque acteur de façon individualisée ou pris dans un système d'action en relation avec sa situation d'habitant par exemple ou son milieu professionnel participe à ces transformations successives qui sont cristallisées dans des plans et réalisées souvent en partie seulement. Ainsi peut-on parler de séquences de réalisations. Chacune de ces séquences indique la mise en place plus ou moins durable de modes d'action variés: exercice du pouvoir politique, mises au point de formes urbaines inscrites dans des plans, contradictions portées sur la place publique. On pourrait en faire une interprétation orientée uniquement sur le décryptage de l'exercice d'un pouvoir exprimé sous des formes diverses. Le pouvoir en effet «est partout» comme aimait à le rappeler Michel Foucault. L'observation attentive des faits montre que les tensions, les résistances, les oppositions clairement exprimées font bien partie de cette même réalité du pouvoir. Elles relèvent aussi de bien d'autres choses senties et perçues affectivement dans les pratiques de la vie quotidienne. Elles renvoient aux expériences vécues ainsi qu'à des références multiples qui peuvent être d'ordre moral, intellectuel ou encore esthétique. Elles évoluent dans la durée sur le plan individuel et aussi collectif. La transformation de l'espace urbain observée sur une longue durée présente alors un très grand intérêt car elle est faite de tout cela. Elle fait apparaître des formes, elle génère des tensions, suscite des réactions, laisse deviner des références souvent cachées ou confuses. Il y a donc constamment des oppositions et des conflits suggérés ou exprimés clairement. C'est ce qui fait l'articulation entre structure spatiale, système social, et modèles culturels dans un mouvement dialectique qui suscite de 15

multiples effets analysés dans

~~

La ville vers une nouvelle définition ».

Actions et réactions engendrent une dynamique constante dans laquelle entrent des dimensions variables d'actions organisées, depuis les associations de quartier et les différents professionnels travaillant ou s'exprimant sur la ville, jusqu'aux différents services administratifs 0 u responsables politiques de l'organisation du territoire. Ces mouvements ne se dissocient pas non plus des équilibres et déséquilibres économiques auxquels sont liés niveaux de vie et modes de vie. Les formes diversifiées que prend la transformation de notre site s'expliquent assez bien par toutes ces interférences et par les relations entre- la trajectoire des acteurs, leurs références, leur formation et les systèmes qui diffusent et maintiennent sur des temps plus ou moins longs des savoir-faire et des modes d'action, des références et des modèles culturels. Vu la complexité de ces multiples mises en relation, il est donc nécessaire d'étudier notre exemple sous l'angle des processus et des acteurs. Ainsi, l'apparition et la transformation des formes urbaines devraient en être clarifiées. Tout au moins, l'objectif poursuivi sera d'éviter un oubli majeur parmi tous les éléments susceptibles de rendre intelligibles ces interactions complexes. On voit alors constamment apparaître des implications entre passé et présent et des références situées dans d'autres lieux. Les objectifs et les enjeux même s'ils sont communs, ne correspondent pas aux mêmes définitions. Ainsi différents projets peuvent-ils être défendus de façon collective mais partiellement approuvés par les uns et par les autres. Il devient alors nécessaire de suivre de façon précise les modalités d'action, les logiques qui ont contribué aux différentes transformations. Trois observations empiriques apportent quelques précisions et soulèvent de nouvelles questions: - les jeux d'acteurs connaissent de nombreux changements. Ce qui paraît définitivement arrêté est repris ou transformé plus tard. Ainsi ce qui pourrait être interprété comme un jeu stratégique sur une courte période pren<:lune autre signification sur une longue durée et nécessite d'autres références. - ensuite chaque étape est caractérisée par des interprétations apparemment rationnelles mais diverses des faits de la part même certaines fois de ceux qui avaient participé à l'action. Les perceptions et les souvenirs ne coïncident pas. Ceci se vérifie tout à fait aujourd'hui. - la troisième observation porte sur les logiques développées et les modalités du déroulement des interactions. Elles s'effectuent de façon plus complexe qu'on pourrait le penser. Ce constat est rendu plus visible du fait que les intérêts contradictoires - le plus souvent - ou concurrentiels de plusieurs organisations et systèmes se rencontrent ici sur un territoire commun, celui du Tonkin. Des accords et des décisions pouvaient et peuvent toujours créer des effets qui touchent d'autres intérêts, ceux des habitants ou d'organismes périphériques au quartier par 16

exemple qui se verraient concurrencés. Il n'y a donc pas là non plus de coïncidence parfaite. Il ne suffirait donc pas de dire que les rationalités qui sont développées autour des nombreux projets sont limitées pour chacun des acteurs parce qu'il n'est pas en mesure de connaître toutes les possibilités de choix ni de mesurer exactement quelle est la meilleure solution. De même les méthodes modélisées de programmation qui ont leur utilité par ailleurs se révéleront-elles toujours incomplètes et aussi partiellement, voire parfois totalement inadaptées. C'est donc vers les logiques développées dans les situations complexes de l'urbain, les jeux d'acteurs, leurs attitudes, la naissance et l'évaluation de nouveaux enjeux et leurs prolongements sur différents plans qu'il convenait de se tourner. La notion de TRANSACTION apparaît alors très productive, car tout en ne négligeant pas les nombreux éclairages dont on dispose aujourd'hui pour analyser le social elle induit une attitude de recherche ouverte sur les multiples aspects des enjeux urbains, leurs interprétations, leur mobilité. Cette notion sera reprise ultérieurement. On entend par transaction, une situation de négociation diffuse entre une pluralité d'intervenants sur un enjeu commun, de manière à mieux définir un certain nombre de règles de l'évolution. Les bases d'une problématique étaient posées. La définition précise allait. venir de l'étude approfondie du terrain. L'idée que ce territoire était tout à fait propice à une recherche portant sur l'action collective dans la durée se précisait.

Méthode
Ne pas dissocier le site tel qu'il est vécu, perçu, interprété et transformé aujourd'hui encore de ce qui s'est passé dans la durée se révèle un choix productif. Deux axes se dessinent ainsi: l'appropriation et la création d'espaces qui relèvent de l'action et d'autre part, l'espace lui-même tel qu'il est organisé, selon des structurations différenciées qui s'emboîtent. Quel peut être son statut, aujourd'hui comme hier? Autrement dit, comment les formes ont-elles été produites, à quoi, à qui renvoient-elles exactement? Comme on l'a vu, les interprétations peuvent varier et brouiller les pistes. D'autre part la tentation est grande de partir des changement d'organisation de l'espace pour retrouver des dates-clé et raisonner en termes de succession et d'obsolescence des formes. Ma situation par rapport à ce terrain durant une douzaine d'années de 1971 à 1983 prend alors du sens. Il arrive en effet que la situation du chercheur lui permette d'accéder de l'intérieur et de l'extérieur à l'objet de sa recherche. J'ai bénéficié de ce privilège qui tout au long de ce 17

travail orientera mes questions et me permettra d'opter pour une méthode d'analyse. Ce sera également une contrainte qui me conduira à prendre un certain nombre de précautions afin d'acquérir la distance nécessaire à toute observation scientifique par rapport à l'objet d'une recherche. Tout comme cela se pratiquait ailleurs pour l'élaboration de quartiers neufs et de villes nouvelles, j'ai fait partie en effet des acteurs de cette transformation au titre de sociologue chargée de missions par la Société d'Equipement de la Région de Lyon (SERL) de façon plus ou moins intense suivant les époques. Mon ouverture sur les problèmes de production et de structuration de l'espace urbain n'est pas étrangère à mes liens avec P.A. Louis qui au titre d'architecte et d'urbaniste a travaillé à la structuration de ce quartier à l'intérieur du cabinet d'architecte chargé de l'urbanisme du Tonkin puis comme chargé de mission par la SERL. Tout ceci était un atout répétons-le, qui nécessitait toutefois que je m'entoure d'un certain recul et de nombreuses précautions d'ordre méthodologique. Après une phase d'éloignement de plusieurs années qui a permis d'estomper les effets des nombreuses situations conflictuelles inhérentes à l'action collective, vécues au cours de ces travaux, il était possible de passer à nouveau à un stade d'observation puis d'interprétation qui, me semble-t-il, peut avoir son utilité pour la compréhension de la transformation d'un site. Il devenait ainsi possible d'entrer dans une seconde phase de saisie et de construction des données, en multipliant les points de vue, les comparaisons, les rencontres d'anciens acteurs. Il m'a paru très important de toujours bien situer tous les discours, tant écrits que parlés dans leur contexte, en tenant compte chaque fois très précisément des statuts des personnes. Les « Carnets» de Pierre André Louis, les archives du groupe au titre duquel nos missions nous étaient confiées, les archives de la Société d'Equipement, les témoignages et les publications des associations de quartier constituent une base très riche de données. Rassembler ces matériaux en ayant présentes à l'esprit les précautions nécessaires: statut des acteurs, dates des témoignages, comparaisons et validations constituent l'essentiel de cette seconde phase qui allait me conduire finalement à prendre les choses très en amont, depuis la création du lotissement de 1894. Comprendre tout le contexte de la première occupation du site élargie à la rive gauche du Rhône m'est très vite en effet apparu comme une nécessité. A ce stade de la recherche ce sont de multiples interactions qui apparaissaient, mais comment s'articulaient-elles? Toute une série de questions suivait. Comment les habitants et tous les acteurs/agents de ces transformations se représentaient-ils les modifications de cet espace? Dans quelles conditions les acteurs pouvaient-ils émerger de leur situation d'agents et se faire entendre? Comment la structuration des formes urbaines qui apparaissent sous une forme sensible et bien concrète, mais aussi dessinée et cristallisée en quelque sorte dans les plans s'était-elle 18

effectuée exactement, par emprunts ou par invention ou plutôt transformation et adaptation d'autres formes? Pour aller plus loin il fallait alors non seulement déterminer les matériaux à utiliser, ce qui était acquis, mais aussi mettre au point une méthode de collecte et de construction des données. J'avais donc archivé tous mes travaux personnels qui me permettaient de reconstituer à l'aide des dossiers les événements particuliers qui leur étaient liés ainsi que leurs contextes. Les archives de la Société d'Equipement constituaient un bon complément. Je pouvais consigner ainsi un certain nombre d'observations sur la vie contemporaine et plus ancienne du quartier à partir de ses signes extérieurs et de différents témoignages. Toute cette collecte sera complétée par une analyse de la Presse, situant chaque fois elle aussi l'objet des articles, le journal, les auteurs et la teneur des discours. Enfin, il était nécessaire d'utiliser les recherches et travaux publiés sur la rive gauche du Rhône, sur Lyon et Villeurbanne. Ce sont des travaux d'historiens, de géographes, de sociologues ou encore des témoignages écrits d'habitants. Pour traiter le sujet il était nécessaire en effet de faire appel à différentes méthodes de collecte des données, différentes approches complémentaires. Elles permettaient le croisement entre des situations et des moments précis de la succession chronologique. Elles éclairaient mutuellement les jeux d'acteurs. Il me restait comme on l'a vu mes travaux et surtout mes notes. J'ai bénéficié également des nombreux documents de Pierre-André Louis, qui avait conservé l'essentiel. Il m'a été possible de réaliser un certain nombre d'entretiens auprès des principaux acteurs du quartier, dont le Comité de quartier. J'ai également eu la chance grâce à la Société d'Equipement, de rencontrer tous les anciens chargés d'opération ainsi que les principaux autres acteurs avec lesquels nous avons passé une journée complète de présentation des différentes séquences d'intervention telles qu'ils les avaient vécues. Les matériaux sont donc d'origines variées et complémentaires. Ils ont été choisis dans le but d'établir une synthèse suffisamment complète. Il ne s'agissait pas d'une utilisation systématique, car ce qui justifiait leurs diverses origines c'était que chacun pouvait apporter un ou plusieurs éclairages complémentaires et contradictoires sur le contexte d' une période, sur un ou plusieurs acteurs, sur le déroulement d'une action. Ils m'ont ainsi permis de confirmer un certain nombre d'hypothèses sur des points de références tels que l'influence des îlots insalubres de Paris sur les actions de rénovation. Le dépouillement des bulletins municipaux et des bulletins d'associations apporte un complément à l'étude de la presse en donnant un éclairage sur leur utilisation dans les rapports de force. A l'issue de cette collecte il devient possible de saisir la genèse et les prolongements des différentes décisions, leur localisation exacte dans le temps. Quelle en est au fond l'intelligibilité? Peut-on aboutir à d'autres 19

constats que l'affirmation globale de la complexité? Les apports théoriques en termes d'acteurs se vérifient, mais toujours partiellement et permettent d'expliquer les stratégies, les accords momentanés, le développement d'un certain nombre de logiques collectives. Ils mettent en évidence l'imprécision, l'incertitude et la contingence des acteurs. Ces constats viennent bien en contrepoint des recherches et des modèles explicatifs bien articulés. Toutefois ils ne permettent pas une réelle prise en compte de ces situations-carrefour qui jalonnent les transformations urbaines. On ne peut pas tout expliquer par des ajustements de jeux d'acteurs, ni par des stratégies bien préparées. Au contraire, tout au long des séquences chronologiques qu'il est possible de reconstituer on voit se nouer des liens, s'établir des échanges, se mettre en place des situations conflictuelles qui ne correspondent pas à des rapports systématiques de domination, mais plutôt à des situations variées de transaction. .C'est bien vers les jeux d'acteurs, leurs attitudes, les logiques développées, la naissance et l'évaluation d'enjeux nouveaux, leurs prolongements au plan économique, affectif, politique, esthétique qu'il convient de se tourner. La notion de transaction apparaît alors très productive, car tout en ne négligeant pas les nombreux éclairages dont on dispose aujourd'hui pour analyser le social elle introduit une attitude de recherche ouverte sur les multiples aspects des enjeux, leurs interprétations, leur mobilité. Bien plus, ce sont les multiples écarts constatés dans les situations complexes de transaction qui paraissent les plus aptes à rendre compte de mises en relation plus ou moins durables, plus ou moins conflictuelles des acteurs et des transformations de l'espace urbain. Il existe en effet des écarts dans les situations complexes de négociations qui mettent en jeu plusieurs organisations et systèmes. Ceux-ci correspondent à des décalages, des glissements d'objectifs, des mises à distance. Ils constituent dans la durée des espaces de transactions à partir desquels les jeux se redistribuent et réorientent les actions. Trois thèmes complémentaires sont liés à ces écarts: - d'abord la mobilisation affective et l'effet de limite entraîné (l'écart est une notion qui s'explique par les positions et les orientations prises par des acteurs au cours d'une négociation mais il ne se produit pas seulement dans ce cadre restreint). - ensuite le fonctionnement symbolique (la perception et la communication entre les personnes en position d'acteurs ou d'agents, ne se fait pas directement mais par renvoi, par métaphore ou métonymie comme l'expliquent linguistes et psychanalystes). Ce fonctionnement a son importance dans les processus d'appropriation. - Enfin les séquences de temps (celles-ci n'apparaissent plus artificiellement déterminées, parce qu'elles correspondraient tout simplement à des séquences de réalisation consignées dans un plan. Elles sont dynamiques et nombreuses. On peut en repérer cinq au cours de la transformation du quartier du Tonkin. Elles ont des rythmes contrastés. 20

Cette transformation est volontaire et globale mais elle présente une certaine souplesse, moins de densité pour ainsi dire à certaines époques, avant la décision de rénovation et ces dernières années où la situation devient plus habituelle, disons plus courante. Elles s'inscrivent dans de plus vastes processus d'industrialisation et de désindustrialisation qui se déroulent à d'autres échelles sur le plan économique et politique). La mise en forme de ces cinq principales séquences permet de rendre compte des logiques développées et des modalités variées de transactions. Certains acteurs passent au premier plan ou s'estompent et disparaissent selon les époques. D'autres entrent en scène portés par des logiques et des contextes différents. Des écarts apparaissent, des enjeux se précisent au cours de ces séquences qu'il convient de reconstruire et de schématiser sous la forme de séquences de transaction.

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1949

1. L'ancien quartier le jour du marchés aux puces. Au fond, les arbres du Parc de la Tête d'Or. (Photo Ch. Roche) 2. L'ancien quartier recomposé par V. Martinez (Diplôme d'Architecte 1994). Extrait d'une série de plans constituant « Une espèce d£ plan imaginaire qui par superposition pourrait correspondre à la représentation que les citadins ont de leur ville...» (V. Martinez

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3, Le nouveau quartier. Au premier plan, le Parc de la Tête d'Or, la voie ferrée puis les immeubles de bureaux, l'espace Jean Monnet, à droite les Charpennes, à gauche le Campus de la Doua. (photo François Guy. Agence d'urbanisme de la Courly) 4. Plan du nouveau quartier reconstitué par V. Martinez (1994)

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PREMIÈRE PARTIE
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NAISSANCE ET DECLIN D'UN QUARTIER POPULAIRE