Nomades en France

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296280090
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NOMADES EN FRANCE
Proximités et clivages

Collection

ilLogiques

Sociales DESJEUX

Il

Dirigée par Dominique

Dernières parutions:
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Belle F., Etre femme et cadre, 1991. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Boyer H., Langage en spectacle, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991.De Lajarte J., Les peintres amateurs, 1992. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. Dourlens C., Galland J.P., Theys J., Vidal-Naquet P.A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R., Papennan P., La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D., Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Bechman D., Entraide, participation et solidarités dans l'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. Gras A., J oerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

LOGIQUES SOCIALES
Collection dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

Daniel BIZEUL

NOMADES EN FRANCE
Proximités et clivages

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris & URAGEV 14, rue de la Giletterie 44340 Bouguenais

L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-2040-0

REMERCIEMENTS

Nombreuses sont les personnes qui ont matériellement permis d'avoir lieu à l'étude dont cet ouvrage est issu, ou qui ont concrètement participé à sa réalisation, dans le cadre ou en marge des associations spécialisées de l'Ouest, regroupées au sein de l'URAGEV*. Qu'elles soient toutes remerciées de leur soutien, ou de leur collaboration. Nombreux sont les informateurs qui ont répondu à nos questions (îlotiers, gardes champêtres, assistantes sociales, institutrices, éducateurs, etc). Qu'ils soient remerciés d'avoir contribué à cette étude. Et nombreux évidemment sont les voyageurs que nous avons côtoyés, rencontrés, enregistrés: ils sont la matière vivante de cet ouvrage. Qu'ils soient au plus haut point remerciés. Et qu'ils puissent un jour être en situation de lire ce travail et d'avoir un avis à son sujet: car, après tout, c'est de leur existence dont ce travail prétend rendre compte et apporter compréhension. Que soient remerciés ceux dont la lecture critique, à divers stades, a permis d'améliorer le compte rendu, l'analyse, ou la mise en forme. Que soient remerciés enfin tous ceux dont le soutien technique, l'encouragement ou l'aide amicale m'ont été précieux, en particulier mes proches. * Cet organisme regroupe la plupart des associations de deux régions de l'Ouest, la Bretagne et les Pays de la Loire, qui travaillent auprès des voyageurs. C'est l'engagement financier et matériel de ces associations qui a permis la réalisation de l'étude ici présentée: principalement l'association Le Relais, de Loire-Atlantique, et ensuite les associations du Maine-et-Loire, de Mayenne, d'Ille-et- Vilaine, de la Sarthe, du Morbihan, du Finistère, des Côtes d'Armor, auxquelles s'était jointe un mo. ment l'association du Loiret

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INTRODUCTION

Les nomades qui vivent principalement en France, en particulier dans l'Ouest, semblent former une population à part, aisément reconnaissable. Ils vivent en caravane, et stationnent d'un lieu à un autre, ce qui occasionne fréquemment des tensions ou des conflits avec les occupants habituels de ces lieux. Ils ont des petits métiers indépendants appris au sein de la famille (par exemple ils sont récupérateurs, rempailleurs, fêtiers, ils font les marchés ou chinent de porte en porte). Ou ils usent de la sollicitation auprès des services sociaux et des particuliers. Et ils se tiennent à l'écart, ils se marient entre eux (1). Cette image, et cette définition possible, des nomades qui vivent en France cependant sont inexactes. Certains en effet de. meurent en maison, ou en appartement, dont ils bougent peu. La plupart même sont passés plusieurs fois au cours de leur vie d'un type d'habitat à l'autre. Beaucoup travaillent sur les champs comme saisonniers, ou ont occupé un emploi dans une usine, de façon provisoire ou intermittente. Beaucoup rejettent comme humiliantes les coutumes familiales, et répugnent au mariage entre cousins. Ils sont plus nombreux désormais à se marier avec des gadjé, ou "des paysans", comme ils disent: avec des sédentaires. Le terme de nomade, qui implique d'ordinaire un mode de vie radicalement et durablement contraire du mode de vie tenu pour sédentaire, est donc impropre, car trop absolu. Il n'atteint qu'une fraction émergente, et changeante, de la population effectivement envisagée par ceux qui emploient ce terme. Le terme de nomade en outre est tenu pour insultant, par ceux qu'il désigne, pour avoir été longtemps employé avec un sens péjoratif dans les textes officiels: les nomades étaient assimilés à des parasites ou à des criminels, fichés et surveillés comme tels, soumis au contrôle strict de leurs déplacements, fréquemment repoussés d'une commune à l'autre. 7

Le terme de Tsigane, qui est surtout utilisé par les milieux savants et cultivés, désigne des groupes ethniquement et historiquement définis, parfois envisagés comme formant un peuple singulier. Mais une partie des individus et des groupes effectivement à considérer relèvent plutôt des milieux populaires d'origine rurale que d'un univers proprement tsigane. Le terme de voyageur est désormais le plus communément employé, à la fois moins connoté et moins ambigu: c'est celui que je vais utiliser (2) (cf annexe A). Loin d'être reconnaissables et classables du premier coup, les voyageurs donc forment une population difficilement cernable. Leur présence est clairsemée: ils ne sont pas rattachés à un espace géographique circonscrit. Et aucun critère net et indiscuté ne peut être invoqué pour attribuer sans oubli et sans erreur la qualification de voyageur. En particulier ni un même statut administratif, celui de sans-domicile-fixe par exemple, ni une même pratique observable, celle de l'habitation mobile par exemple, ni une langue partagée, ni un même façonnement d'ordre historique ou ethnique, ni une commune réprobation de la part des autres (3). Il devient de ce fait impossible d'effectuer de façon simple et irréfutable un quelconque dénombrement de cette population. Tout au plus une estimation grossière et partiellement fac. tice de leur nombre peut-elle être admise, indiquant par exemple qu'en France il y aurait entre 100.000 et 300.000 voyageurs, ou que sur la Bretagne et les Pays de la Loire il y au. rait 3.000 caravanes en période d'hiver (4). Est-il pensable dès lors de considérer les voyageurs comme formant une entité humaine délimitée et ordonnée? Des personnes en tout cas, ainsi dénommées et ainsi se dénommant de façon courante, se reconnaissent et se savent du même monde, et agissent en conséquence, en particulier dans leurs jugements, leurs représentations, leurs voisinages, leurs alliances. Elles constituent de fait un ensemble social, même si celui-ci demeure à première vue informel: non cernable d'une façon nette et immédiate. Je vais essayer de montrer qu'il existe bien un ensemble voyageur, composé d'individus et de groupes: dont le mode d'existence et la conception du monde apparaissent spécifiques, dont la particularité demeure malgré les modifications liées aux évolutions du monde actuel. Mais il s'agit d'un ensemble déduit de l'observation, plutôt que directement observable, se 8

réalisant par ses lignes de tension avec ce qui n'est pas voyageur plutôt que repéré par quelques marques culturelles simpIes et stables. Ce sont par exemple moins l'habitation mobile ou l'activité indépendante, ou bien tel rite de demande en mariage, qui définiront le monde voyageur, que le réseau latent des fréquentations privilégiées et des mises à distance, ou que l'ensemble ordonné des raisons et des jugements portés sur telles façons d'être ou de faire. De même en effet que le monde ouvrier ne se réduit pas à un niveau et un type de revenu, ou à un mode de consommation, peu à peu modifiés sans que le monde ouvrier cependant n'ait disparu, ni n'équivaut à la représentation militante d'une classe ouvrière ou à la rumeur petite-bourgeoise d'une population dangereuse, de même le monde voyageur ne se réduit pas à quelques indices factuels, ni n'équivaut à la représentation d'un peuple tsigane ou à l'idée d'une population hétéroclite. La notion d'ensemble voyageur, ou de monde voyageur, que j'utilise, marque donc qu'il existe un ensemble humain spécifique: composé d'individus et de groupes, qui ont en commun des pratiques semblables ou équivalentes, qui développent une pareille représentation du monde social, fondée sur la séparation entre nomades et sédentaires, qui se confrontent et se réfèrent les uns aux autres, créant de fait par la fréquentation et par l'alliance une unité sociale relative. Elle marque aussi que cet ensemble humain est fractionné, constitué d'individus et de groupes qui s'évitent, s'injurient, se combattent, parce que les uns ont un air d'opulence et de prestance, et que les autres se sentent humiliés, parce que les uns et les autres se retrouvent en concurrence aigüe pour l'accès aux ressources et pour l'utilisation de l'espace, parce qu'ils ont à faire valoir leurs droits et ont à défendre l'honneur de leurs groupes contre les prétentions et les agressions des autres, parce que les uns se prétendent de race pure et lointaine, et méprisent les autres, tenus pour mélangés (5). Aux implications théoriques de la notion de monde voyageur s'ajoute pour le chercheur une exigence pratique: décider en toute connaissance de cause des individus à interroger, des familles à rencontrer, des lieux à fréquenter, pour être assuré d'abord de considérer des voyageurs (c'est-à-dire des personnes relevant sous certains aspects du monde voyageur), pour être assuré ensuite de considérer des voyageurs représentant les 9

principales espèces de voyageurs (c'est-à-dire des personnes distinctes sous certains critères socialement discriminants). Si la saisie démographique d'une population a ses conventions et ses facilités, qui amènent à considérer un ensemble tenu pour déjà constitué, c'est-à-dire à faire comme si la délimitation de cette population était simple affaire de critères, la compréhension sociologique requiert d'abord de s'attacher à ce que signifie concrètement pour un individu ou pour un groupe particuliers l'appartenance ou le rattachement à cet ensemble humain. Le label de voyageur en l'occurrence, comme tout label, fût-il administrativement certifié, ne suffit pas à déterminer en tous temps et en tous lieux les pratiques, les représentations, les engagements relationnels de chaque individu ou de chaque groupe tenus pour voyageurs. Autrement dit, nés voyageurs, ils peuvent ne pas l'être à trente ans. Ou bien, agissant et se liant comme des voyageurs typiques en maintes circonstances, ils vont se comporter à l'opposé de ce qu'induit cette image à d'autres moments. Ou encore, considérés comme des voyageurs par les employés d'un service, ils pourront être pris pour des intrus, et malmenés, par les voyageurs d'un terrain ou d'un quartier. Le seul moyen convenable de décrire comme tel un ensemble humain, en échappant aux invraisemblances des moyennes et des tendances, c'est si possible d'indiquer la fréquence et la distribution de certains caractères ou certaines pratiques, c'est surtout d'étudier des cas particuliers, assez variés et contrastés pour donner une idée de l'ensemble humain dans sa diversité, et sa variabilité (6). Ainsi nous sommes-nous efforcés de rencontrer des voyageurs tenus pour pauvres, et d'autres pour riches, des voyageurs vivant en harmonie avec leur entourage sédentaire, et d'autres rejetés de place en place, des voyageurs tenus et se tenant pour tsiganes, et d'autres à l'origine médiocre. Et s'il m'a semblé acceptable de décrire des façons d'être et de faire distinctives, en quoi ils peuvent être considérés comme des voyageurs, du moins ai-je essayé de relativiser la portée de ces marques, en les attribuant à telle fraction ou à tel pôle de l'ensemble voyageur, en présentant les cas divergents, en me référant à des témoins particuliers effectivement rencontrés ou désignables. C'est donc au moyen de situations particulières, de portraits individuels ou familiaux, de monographies de quartier ou de terrain, qu'est abordé et présenté cet ensemble humain. Le souci démonstratif ne doit pas faire oublier en effet

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que seuls sont rigoureusement contrôlables, car descriptibles ou racontables avec précision, des interactions particulières, des si. tuations circonscrites, des manifestations individuelles ou plurielles. Il ne doit pas faire penser qu'il revient tout à fait au pareil, pour l'issue de l'analyse, de considérer l'individu B en place de l'individu A, fussent-ils similaires sous trente paramètres essentiels. La plupart des travaux portant sur les voyageurs abordent inévitablement l'une ou l'autre de ces deux dimensions: celle de la particularité de cette population, et celle de sa transformation. Mais rares sont les auteurs à considérer ces deux dimensions sous l'angle principalement des pratiques de subsistance et d'habitat (7) (le domaine de la parenté par contre est intensément pris en compte par les ethnologues). Et rares sont ceux qui accordent aux oppositions et aux luttes entre groupes toute leur importance. Cette situation tient pour une part à l'orientation théorique et méthodologique propre à chaque auteur, mais pour une autre part aussi au fait que cette population déjoue les catégorisations et les conventions usuelles des sociologues, et rend incongrues leurs techniques ordinaires d'enquête. Dès lors les pratiques des voyageurs sont supposées être connues par simple déduction de ce que seraient les groupes réputés nomades, sans-domicile-fixe, ou "péripatétiques". Ou elles sont laissées en arrière-plan au profit d'autres objets d'attention: les pratiques culturelles ou organisationnelles propres à un groupe ethniquement défini (par exemple le rite de demande en mariage chez les Rom, cf Williams, 1984, les formes de pouvoir et de régulation interne chez les Rom, cf Liégeois, 1976, les modalités de socialisation de l'enfant chez des Sinti, cf Formoso), les situations d'exclusion sociale et de déculturation (cf Liégeois, 1983), les manifestations de déviance enregistrées par les services de police (cf Martinez). Et les clivages entre groupes de voyageurs, le dénigrement, l'agression, paraissent inopportuns à retenir, car trop contraires à l'idée de la culture, et défavorables à la population. Autrement dit, la singularité ethnique, la qualité générique de nomade, l'attribution de déviance, la situation d'exclusion, font apparaître secondaires ou entendues les pratiques de subsistance et d'habitat, et conduisent à tenir pour mineures les divisions entre groupes de voyageurs. La plupart des voyageurs, de fait, ont un genre de vie spécifique, même s'il est exagérément particularisé dans certaines analyses, beaucoup de fait prés en-

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tent une langue, des coutumes, des règles d'alliance, les instituant en des groupes à part, et de fait ils apparaissent irréductibles, demeurant après les bannissements et les massacres, semblant se jouer des mesures coercitives ou philanthropiques. Cependant, les nécessités ordinaires de l'existence, et les décisions réglementaires, en particulier en matière de stationnement, de prévention sociale, d'exercice de l'activité, ont des incidences sur les relations au sein du monde voyageur, et sur les rapports des voyageurs avec les non-voyageurs. Les modalités de l'existence collective, les formes de la parenté en particulier, fréquemment étudiées en elles-mêmes, doivent une partie de leurs caractères aux conditions matérielles d'existence qui échoient aux individus. S'attacher aux différenciations entre groupes, aux divergences, aux luttes, ensuite conduit à repérer les lignes de force d'un ensemble social, et permet d'appréhender certaines des transformations en cours. Il est nécessaire dès lors de prendre en compte ces aspects, bien que ceux-ci puissent sembler triviaux à côté des formes de la singularité, ou à côté des issues de l'exclusion, parfois tournées à demi-mot en principes explicatifs. C'est à cette condition seulement qu'il pourra être donné un sens entier à certaines façons d'être et de faire, à certaines formes des interactions, à certains changements, évitant de les réduire à être l'actualisation de valeurs abstraites ou le résultat de coutumes spécifiques, évitant de les rapporter à l'impulsion de facteurs, de structures, ou de forces, tout au mieux hypothétiques. Cet ouvrage repose sur un matériau à la production duquel ont contribué de nombreuses personnes, dans le cadre d'une étude financée par l'URAGEV, et menée principalement à partir de septembre 1987 sur l'Ouest de la France. En particulier: - une quarantaine d'entretiens biographiques avec des voyageurs, ayant les situations et les conditions les plus variées (par exemple: femmes âgées séjournant sur le terrain d'Orléans, jeunes couples du Saumurois habitant en maison et travaillant dans les champs, pasteur évangéliste attaché à la région nantaise, ferrailleurs des alentours de Rennes ou de Laval, marchands de tapis au porte à porte et ramoneurs, habitués des aides sociales, anciens circassiens et anciens dockers, les uns et les autres revendiquant d'être Rom, Manouches, Sinti, Yéniches, ou simples voyageurs),

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plusieurs monographies locales et familiales, en particulier à Nolan, dans le Saumurois, à Radon, quartier de l'agglomération nantaise, à Ercé, village de la Mayenne, à Chané, quartier angevin (pour des raisons de discrétion, de même que j'ai changé les noms des personnes, j'ai aussi changé les noms des lieux, sauf ceux des grandes villes), - des documents institutionnels provenant des associations spécialisées ou des services sociaux (comprenant par exemple des descriptions de situations, des enregistrements vidéographiques, des enquêtes ponctuelles, des projets d'action ou des appreciations sur l'activité ordinaire auprès des voyageurs), - ma propre consignation d'observations effectuées lors des rencontres avec les voyageurs ou avec les personnes des asso. ciations ou de divers services publics. Montrer, sous l'angle successivement de l'accès aux ressources, de l'utilisation de l'espace, puis de la réalisation du groupe, qu'il est justifié de parler d'un monde voyageur, et que ce monde se transforme, sans pour autant disparaître: tel est donc l'objet de cet ouvrage. Mais aussi, comme en contrepoint, décrire des carrières particulières, des interactions circonscrites, indiquer des rapports et des mouvements définis: telle est d'abord la matière de cet ouvrage. J'ai porté en annexe diverses informations et analyses. En particulier: une présentation des problèmes posés par l'appellation, la délimitation, le dénombrement de la population étudiée (annexes A et B), une présentation argumentée de la méthode, des matériaux, et des biais et limites de l'étude entreprise (annexe C), une brève description des modalités de mes rencontres avec des voyageurs (annexe D). Par ailleurs, un glossaire, un index de termes particuliers, et un index des voyageurs nommés dans le texte, figurent en fin d'ouvrage. J'ai recours dans le texte à des extraits d'entretiens. Ceux-ci ne visent pas d'abord à colorer la démonstration, ni à susciter l'émotion envers "une parole authentique", ils n'ont pas non plus valeur de preuve (sur ces problèmes, cf par exemple Chao poulie). En fait, certains extraits concrétisent, et contribuent à certifier, tel aspect de la démonstration portant sur la façon de vivre (un voyageur dit comment il fait, et pourquoi ainsi, par exemple en matière de déplacement ou de stationnement). D'autres illustrent un point de vue, et en restituent la logique à la fois cognitive et affective (un voyageur dit ce qu'il pense du 13

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mariage avec les gadjé). D'autres rapportent une situation ou un événement, où sont engagées plusieurs personnes, et manifestent un type d'interprétation et de jugement sur les interactions rapportées (un voyageur raconte une altercation avec un employé, ou bien décrit la façon dont les voyageurs entre eux s'associent ou s'évitent, et se jugent). J'ai transcrit les entretiens de façon à conserver l'essentiel de la forme orale, à préserver en particulier certaines marques distinctives du langage voyageur, tout en essayant d'apporter une lisibilité convenable. J'ai ainsi conservé les terminaisons en "-ont" de la troisième personne du pluriel (ils chantont), ainsi qu'une partie des "hein", des "ben", des "je dis", qui participent au rythme et à l'ordre de la phrase. J'ai par contre dans quelques cas éliminé une partie de ces fragments qui finissaient par rendre fastidieuse et incertaine la lecture.

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CHAPITRE I

L'ACCES AUX RESSOURCES, ENTRE L'OCCASION ET LA REGULARITE

Il serait pratique, sous la forme d'une liste ou d'un tableau, de disposer du répertoire des activités le plus fréquemment ou le plus typiquement tenues par les voyageurs. Ainsi la récupération d'objets, la brocante, la vente sur les marchés ou au porte à porte, la tenue de stands et de manèges dans les fêtes foraines, le ramonage, la lecture des lignes de la main, la fabrication de paniers, le travail saisonnier dans les champs, etc. De même, parmi ces activités, il serait utile de distinguer entre celles en déclin, du moins sous la forme du petit métier ancien, et celles actuellement pratiquées. Par exemple, autrefois: être rétameur, montreur d'ours, maquignon, etc, et désormais: l'élagage des arbres, le nettoyage des façades, la peinture des toitures métalliques, etc. Ces nomenclatures sont justifiées lorsqu'il s'agit d'étudier une population pour laquelle priment la sécurité de l'emploi et le souci d'une carrière, dont chaque membre s'adonne à la poursuite d'une activité professionnelle unique ou au développement d'une compétence définie (1). Mais ce n'est précisément pas le cas des voyageurs, du moins dans leur majorité. S'ils ont la compétence ou la facilité léguées par le groupe familial, pour quelques activités conduites à titre principal, la plupart des voyageurs cependant ne détiennent pas un emploi, ni n'exercent une profession, ni ne se tiennent à une activité: ils 15

se préoccupent d'accéder aux biens, si possible d'une manière propre à manifester et à faire reconnaître leurs talents, et ne cherchent pas d'abord à obtenir des avantages en termes de carrière, de statut professionnel, d'expansion commerciale ou organisationnelle. De ce fait, ils recourent au même moment à plusieurs moyens d'accès aux biens, ou passent rapidement d'un moyen à un autre, ou bien usent de moyens clandestins, mal connus. C'est la mise à l'œuvre d'un savoir-faire diversifié et opportuniste qui prévaut, n'exigeant pas de recourir à des instruments coûteux, ou à un apprentissage long. Ainsi, la plupart des voyageurs vendent, réparent ou entretiennent, récupèrent, ou bien l'ont fait. Beaucoup ont tenu des stands, beaucoup ont travaillé dans les champs. Sans doute estil pratique, et tentant, de caractériser un groupe familial par le genre ou la gamme de ses activités usuelles: ce sont des vendeurs de tapis, des ramoneurs, des récupérateurs, d'anciens circassiens, d'anciens maquignons, des rétameurs et rempailleurs, des travailleurs saisonniers dans l'agriculture. Rien d'inexact, rien qui ne puisse à chaque fois être certifié. Mais au fur et à mesure des questions ou de la connaissance directe, ce qui semblait simple et défini devient compliqué: l'acrobate propo. sait de la petite marchandise au porte à porte dans la journée, le rempailleur fait en même temps de la récupération de ferraille tandis que sa femme propose des torchons ou des paniers, le récupérateur local travaille dans les champs pendant la moitié de l'année (cf Charlemagne, Reyniers, pour des exemples semblables). En l'espace de quelques années, les uns et les autres changent et rechangent d'activité, vivent convenablement et n'arrivent plus à vivre. Si certains groupes ont détenu naguère des activités spécifiques, et distinctives, les conduisant à être maquignons ou chaudronniers (ainsi respectivement les Lovara et les Kaldérasha parmi les Rom, cf Williams), la plupart des voyageurs ont dû progressivement abandonner des métiers tombés en désuétude, et s'orienter vers d'autres activités qui pour partie cependant leur demeurent spécifiques, tout au moins dans leur mode d'accomplissement. Certaines appellations d'activité d'ailleurs ont une définition assez étendue pour servir à indiquer les activités d'une grande partie des voyageurs, alors même que dissemblables par les moyens de travail appelés, par les conditions d'exercice, par les niveaux de rendement. Plusieurs de ces appellations de même peuvent être prises l'une pour l'autre. Par exemple: celui-ci de milieu rural indique qu'il fait le chiffonnier. Mais il pourra être 16

déclaré récupérateur, et de toute façon sera aussi déferreur selon les uns, plus savants, ou plus précis, sans être pour autant plus exacts, ou ferrailleur plus communément Il sera également correct d'admettre que c'est un chineur, du fait qu'il commerce au porte à porte, et négocie au coup par coup. Or le chineur sera aussi celui qui effectue une mendicité discrète et détournée de porte en porte, ou bien, et parfois en même temps, vend des petites marchandises, propose des petits services. Mais ce sera aussi, selon l'acception qui retient l'idée de démarchage commercial, le marchand de beaux et coûteux tapis. Dans ces appellations quasi génériques transparaît ce qui forme l'idéal aux yeux des voyageurs, avant toute considération de niveau de vie ou de degré de prestige: obtenir d'autrui ou de l'environnement sa subsistance, sans pour autant dépendre de quiconque, tout au moins d'une façon prolongée et marquée. Autrement dit, au sens où ils l'entendent: se débrouiller. Cet idéal partagé, en quoi ils sont des voyageurs et non des gadjé, n'exclut pas entre eux des séparations marquées ayant pour origine le type et le style d'accès aux biens. Les activités les plus diverses peuvent formellement être envisagées sans doute. Mais certaines de toute façon apparaissent enviables, tandis que d'autres sont décriées: tenues pour honteuses, pénibles, risquées, offrant un rapport médiocre ou incertain. Et si la plupart des activités font partie du tout venant auquel chacun peut essayer de s'attacher un moment pour gagner un peu d'argent ou acquérir quelques biens, certaines par contre pour être accomplies exigent de disposer d'un capital suffisant afin d'acheter par exemple les marchandises et les moyens de travail, ou bien reposent sur une compétence relativement rare, comme d'être musicien ou jongleur. Cet idéal partagé de même ne saurait se trouver parfaitement réalisé, ni pareillement entendu de tous. Ainsi certains voyageurs privilégient la stabilité et la régularité dans l'exercice de leur activité, faisant presque figure de gadjé. Ils ont poussé si loin la nécessité de s'adapter aux circonstances et au milieu environnant, qu'ils ont fini par perdre leur "mentalité de voyageur", comme certains disent. Les voyageurs font de l'aptitude à Se débrouiller une vertu majeure de l'individu accompli. Mais autant que d'être une vertu, admirée et encouragée, la débrouillardise est aussi une nécessité, à laquelle ont dû sans cesse se plier les voyageurs. Pour subsister, pour vivre à leur goût, il leur a fallu s'adapter, 17

passer d'une activité à une autre (passer aussi d'un mode d'habitat à un autre, d'un lieu à un autre). Ainsi s'organise pour les voyageurs l'accès aux ressources, exigeant de l'individu qu'il s'adapte, sous la force de la nécessité, valorisant qu'il sache se débrouiller, au nom d'un idéal propre au groupe (2). Tels seront les deux moments de ce chapitre, celui de la nécessité, celui de l'idéal.

A. UNE NECESSITE : S'ADAPTER
a. moyens de travail, conditions de travail, niveaux de vie Bien que certains soient ouvriers d'usine ou travailleurs saisonniers dans l'agriculture, et que beaucoup l'aient été pendant de brèves périodes, la plupart des voyageurs cependant exercent des activités indépendantes de type commercial ou artisanal. Les activités de ce genre possibles à un moment donné sont multiples. Mais elles peuvent être sommairement caractérisées et distinguées: par les moyens matériels et humains nécessaires à leur mise à l'œuvre, par le rendement des investissements matériels et humains engagés, par leurs implications physiques, psychologiques, morales, pour l'individu ou le groupe les adoptant. Disposer de capitaux, ou en manquer, permet ou empêche d'acheter les moyens nécessaires à une activité indépendante donnée, et de ce fait permet ou empêche d'exercer cette activité. Parmi ces moyens figurent: 1 ) l'objet de travail (matière première ou matériel à transformer), ou le type de marchandise à revendre, 2) le moyen de travail (qui consiste dans le moyen de déplacement et de transport, dans les outils de travail, dans les moyens de production de l'énergie, dans la maind'œuvre utilisable). Certains voyageurs sont trop démunis d'argent pour exercer une activité indépendante. Leur voiture, ou leur fourgon, sont en panne, et ils ne peuvent les faire réparer. Ou bien même ils ne peuvent payer le carburant en vue d'aller prospecter. Et de toute façon "rien n'est en règle", comme ils disent: 18

ni la voiture, proche de l'épave, ni "les papiers", jugés inutiles. Si bien que le premier et inévitable contrôle de police leur est fatal: amende, qu'ils ne peuvent payer, incarcération, à défaut de ce paiement (1/4 des hommes de Radon passés en prison, soit 27 sur 100, doivent leur dernier emprisonnement à des "infractions au code de la route", selon Chevillon). Parmi ces voyageurs, beaucoup évitent de se tracasser pour un résultat de toute façon décevant, et s'appliquent alors à percevoir et susciter les diverses aides financières ou matérielles possibles (cf I,A,e). Ou bien ils n'ont pas les moyens d'acheter la marchandise nécessaire: un lot de vêtements ou de tissus à revendre, quelques moteurs à casser ou des câbles électriques à brûler pour en récupérer les métaux, l'étain et le plomb pour fabriquer des pichets ou d'autres objets d'usage ménager ou décoratif. D'autres voyageurs à l'opposé disposent des capitaux, et bénéficient du crédit attaché à leur groupe familial: ils ont le moyen d'acheter, ou d'engager une enchère, ils sont informés et se déplacent en temps voulu où il convient, ils sont connus et tenus pour sérieux. Certains commercent avec Rrestance de tapis faits main ou de blousons de cuir, d'autres s imposent comme "industriels forains" dans les parcs d'attraction ou sur les terrains de foire, d'autres encore s'assurent du découpage ou du démontage des hangars industriels et des grosses machines au rebut. Le développement de l'activité dans ce cas repose fortement et fréquemment sur l'entretien de relations avec des gadjé détenant la clé d'un marché (responsable d'une cantine, placier d'un terrain de foire, patron d'un grand garage), et parfois sur le capital accumulé d'une génération à l'autre par le groupe familial (sous forme d'outils, de marchandises, ou de terrains pour l'essentiel, qui restent épargnés par la coutume, de toute façon en désuétude, de brûler les affaires ayant appartenu à une personne décédée). Le développement de l'activité peut être facilité par la disposition d'une main-d'œuvre familiale obligée et intéressée à l'affaire, à laquelle s'ajoutent parfois quelques commis, désignés avec mépris de "trimards", le plus souvent maltraités et exploités (3). Ce rétameur de milieu rom par exemple compare sa situation, médiocre selon lui, et celle d'autres voyageurs, à l'activité florissante: il indique s'en sortir parce qu'il a quelques contrats importants avec des cantines d'organismes publics et parce 19

qu'il fait travailler avec lui ses trois garçons et ses deux filles. D 'autres par contre, comme certains fêtiers, ont tout de suite bénéficié d'un "héritage" pour démarrer, ce qui leur a permis par exemple d'acheter un manège coûteux: "Ils ont eu cinquante millions ou trente millions au départ, en plus ils ont fait un crédit de quinze ou vingt millions, ils ont pu se permettre d'acheter des gros métiers. Ils ont travaillé pendant dix ans, ils achètent plus gros, et le rapport est beaucoup plus important" Plusieurs des forains rencontrés par Lorenzo ont connu cet essor par paliers, parfois sans avoir bénéficié d'une fortune familiale au départ. Ainsi celui-ci débute en 1969 avec un appareil à horoscope fabriqué par lui-même. Rapidement, il passe à une loterie et à un tire-ficelles assorti de lots, puis il arrange un "entresort" où sont montrés des nains. A partir de 1971 il offre un spectacle avec des serpents accompagnés d'une fille, puis un spectacle de strip-tease. Et en 1982 il possède un manège à sensations avec double looping. Mais rares sont désormais les forains à pouvoir dire qu'ils sont partis de rien: les stands bricolés par soi-même "avec du bois et de la tôle" sont d'une autre époque. A l'opposé du rétameur ci-dessus, qui circule entre Nantes, Orléans, et la région parisienne, et dont le rétamage d'ustensiles en nombre et la fabrication épisodique d'objets de décoration en "étain" sont l'activité principale, existent ou ont existé la multitude des petits rétameurs locaux: ainsi Louise et son mari, tournant naguère quand ils étaient actifs sur quelques cantons autour d'Ercé, heureux de trouver quelques casseroles ou quelques outils agricoles par ci par là, obligés de faire aussi le rempaillage, la soudure, un peu de récupération, un peu de mendicité. Le rendement de nombre d'activités de type artisanal ou commercial est plus élevé lorsque les moyens de travail sont développés, en particulier mécanisés et motorisés, au lieu de demeurer sommaires. L'incidence physique du travail, en termes de pénibilité, et de durée de l'effort, tend alors à décroître. Une différence minime dans l'outillage ou dans le moyen de transport peut en effet suffire à changer les conditions de travail et le rendement de l'activité, du moins jusqu'à un certain point, en relation avec le degré de développement technique approprié au type d'objet de travail, et donc au type de clientèle. Certaines activités toutefois réclament peu d'outillage et de matières premières, et reposent sur un faible investissement financier, ainsi de l'étamage. D'autres nécessitent principalement 20

une intelligence des rapports humains, un sens de la parole, une capacité à séduire ou à convaincre, un talent artistique particulier, ainsi de la chine en général, ainsi du dit de bonne aventure ou de la prestation musicale. Certains voyageurs ont compensé par l'utilisation de leur force de travail ou de leur ingéniosité les faibles moyens dont ils disposaient, et s'en sortent, ayant durement travaillé, ou ayant astucieusement joué de leurs talents. Comme Louis qui a été docker un moment avant de vendre des matelas et des tapis dans les villages autour de Nantes, ou comme Lucien qui a fait de la récupération avant d'être salarié dans les entreprises du bâtiment ou des travaux publics où il côtoyait et parfois dirigeait des équipes de travailleurs immigrés. Comme ces femmes aussi qui disaient "la bonne aventure" en lisant à la sauvette les lignes de la main, et dont l'air de sérieux et de conviction, et la chance de quelques clients séduits ou crédules, ont suffi à faire la renommée. Les unes désormais exercent sur les foires dans une caravane tenant lieu de cabinet de consultation avec la qualité officielle de voyantes, d'autres se rendent discrètement dans les maisons cossues où elles sont appelées: "Elles vont dans les grandes maisons, me glisse admirativement Thérèse, chez les avocats, chez les docteurs, partout, mais c'est plus discret maintenant, et puis elles sont bien habillées, tu les reconnais pas." En général, le statut de l'artisan équipé en matériel, qui l'oppose à l'homme n'ayant que sa force physique, appelle tout à la fois d'autres objets de travail, d'autres styles de clients, d'autres réseaux commerciaux, d'autres techniques comptables et relationnelles. L'un gère et sélectionne, fût-ce à petite dimension, l'autre prend ce qu'il trouve et peine. "Du moment que vous aviez une masse", dit Louise par exemple, et à condition de se donner de la peine, dans l'après-guerre "tout le monde gagnait sa croûte", puisqu'il fallait en particulier nettoyer et reconstruire "les pays sinistrés". Parmi les récupérateurs de ferraille, celui-ci aujourd'hui travaille encore à la masse, comme dans l'après-guerre, et recourt au travail de ses enfants ou de. trimards. Il casse par exemple des moteurs ou des chauffeeau au rebut vendus par une entreprise, met de côté le matériau de qualité, et entasse les carcasses de mauvaise ferraille dont l'encombrement et la vue ulcèrent ses voisins ou les employés des terrains de stationnement

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Ce récupérateur à l'opposé découpe avec son chalumeau des hangars, des camions, ou des grosses machines. Pour enlever les morceaux il utilise un fenwick ou un camion disposant d'une grue, ou bien il fait appel à quelqu'un d'autre. Celui-ci par exemple, âgé de quarante ans, qui vit à Ercé non loin de chez Louise, explique comment il a pu améliorer ses conditions de travail et le rendement de son travail, après des années de persévérance pour pouvoir être adopté enfin par une clientèle ayant de gros engins à débiter:
«Je faisais tout ce qui était ferraille, tout ce que tu trouves dans les fermes. Mais moi, ça fait quinze ans que je vais plus en campagne, parce que les paysans c'est tous des crève-la-faim, c'est des charlots, ce qui vaut cent balles ils t'en demandent trois cents, c'est pas valable. Je ne fais que des industriels, des machins comme ça. Mais enfin j'ai mis vingt ans pour me faire connaître. Et aujourd'hui j'achète de la marchandise chez des grosses entreprises, des tracteurs, des batteuses, des dépanneuses. J'ai un chalumeau, c'est tout. Je découpe sur place, je sépare les métaux, et je fais prendre ça sur place. Je me fatigue pas, moi, j'en fais dix tonnes, je le fais prendre sur place.»

Les moyens de déplacement et de transport, qui ont aussi la fonction effective de moyens de travail, séparent de même les voyageurs. L'opposition naguère était marquée entre ceux qui allaient seulement à pieds, avec un simple balluchon, ou pous' sant une sorte de landau, ou tirant une charrette à bras, éventuellement aidés d'un bourricaud, ceux qui utilisaient un vélo avec un plateau devant et un plateau derrière pour placer la marchandise, ceux qu'une mobylette entraînait plus loin dans leur prospection, certes soumis aux pannes d'une machine fréquemment d'occasion, et ceux qui ont bénéficié tôt, dès avant la dernière guerre, des possibilités liées à la voiture, puis au camion: extension du territoire de chine, et multiplication des clients contactés ou des lieux visités, accroissement du poids et du volume des objets transportés, d'où un profit en aug' mentation, et surtout atténuation de l'effort physique et des désagréments du climat Voici quelques décennies, la plupart des voyageurs faisant la chine en milieu rural se trouvaient démunis des avantages de la motorisation. Désormais rares sont ceux qui n'ont pas une automobile ou un camion. Seuls pour l'essentiel des voyageurs 22

âgés, qui ne bougent plus beaucoup, continuent de se déplacer sur une mobylette à laquelle est accrochée une carriole fabriquée par eux. Ils n'ont jamais passé le permis, ou tardivement, obligés d'aligner le type de marchandises recherchées sur leur moyen de transport, et respectant dans l'accès à ce privilège la division des rôles entre hommes et femmes. Beaucoup n'ont obtenu que tardivement les moyens financiers suffisants, ou bien dans certaines familles ils ont délibérément écarté ces moyens qui obligent à tenir compte d'une réglementation compliquée et forcent à des dépenses régulières. La plupart des voyageurs se débrouillaient comme ils pouvaient. Certains, qui conduisaient sans permis, acceptaient avec un fatalisme et un goût de l'insoumission dont le souvenir les fait s'esclaffer de rire les procès-verbaux renouvelés des gendarmes, comme une sorte de péage journalier en définitive peu coûteux ("on avait pris un procès, pour dix francs, et avec le talon on roulait toute la journée après", indique Thérèse). D'autres connaissaient voici peu encore quelques inspecteurs qui étaient réputés pour vendre à moins de dix mille francs la pièce ce papier utile. Quelques familles jusqu'à récemment avaient attaché à leur service un gadjo à tout faire, dont la qualité la plus appréciable était d'avoir le permis. D'autres s'arrangeaient avec un membre de la famille, qui s'était doté d'une voiture, ou avec le grossiste local, qui enlevait la marchandise. Ainsi faisaient les parents de Solange:
«Mon père il a commencé en vélo durant la guerre. Et après ya eu son cousin qu'avait eu son permis, il travaillait avec son cousin, il était forcé, autrement en vélo c'était infaisable d'aller loin, parce que quand y avait de la ferraille, pour amener ça on pouvait pas, il faisait la plume, la peau de lapin, tout ce qu'était léger. Ou alors si il était beaucoup chargé, il prêtait son camion, le patron (le grossiste local), ou c'est lui qui allait le chercher avec. C'était bon dans le temps qu'ils voyageaient sans permis, mais maintenant on n'a plus le droil Je me rappelle, mon père il n'avait pas de permis, il conduisait quand même, mais fallait pas être pris, fallait conduire de nuit, on se mettait souvent dans des petits chemins, les gendarmes sans doute ils nous voyaient moins souvent, mais maintenant ils sont partoul»

La plupart des voyageurs citent l'automobile comme une invention qui a modifié favorablement leur mode de vie. Certes, 23

beaucoup ont regretté leurs chevaux, auxquels ils étaient attachés comme à des témoins vivants et sacrés de leur propre vie (cf les marques de passion supportées par le cheval dans le récit de Lakatos), et la plupart considèrent encore avec effroi l'idée qu'ils pourraient être amenés à consommer de la viande de cheval. Avec l'automobile, tout est devenu d'un coup plus facile et plus rentable: du moins pour les premiers utilisateurs, suffisamment argentés pour s'en acheter une, qui bénéficièrent alors d'une sorte de bonus par rapport aux autres. Dans la belle-famille de Thérèse, les premières automobiles sont arrivées aussitôt après la dernière guerre, ce qui fut "une nou' veauté", comme elle dit, dont l'acquisition manifestait une certaine réussite économique. Si l'automobile a contribué à l'essor de certaines familles, et a développé chez tous un incomparable sentiment d'autonomie, c'est depuis peu cependant qu'elle est devenue un instrument usuel, comme le remarque Thérèse, servant ainsi lors de la chine au porte à porte, ou laissée même entre les mains des femmes:
«Quand ils avaient un véhicule, au lieu de faire quinze kilomètres, ils en faisaient quarante. C'est-à-dire, s'ils avaient ravagé un coin pour chinet; mettons, ils pouvaient repartir plus loin, et retrouver un plus grand espace pour chiner. Depuis qu'il y a la voiture, le forain s'est enrichi. Il s'est enrichi, parce qu'il a plus de déplacements. Par exemple, un marchand forain, il est là, s'il voit qu'il fait rien sur le marché, qu'est-ce qu'il va faire? il va atteler, il va aller à TOUTS. reste huit jours à Tours, et puis qu'il fait rien à S'il Tours, il va dire: Je vais aller à Bordeaux. Voilà le truc. Il n'est pas astreint d'être localisé dans un petit coin pour dire : Bon ben demain je vais chiner là, après je vais aller chiner dix kilomètres plus loin, et caetera. Maintenant, il étale. Mais quand c'étaient les chevaux, ils chinaient au fur et à mesure des kilomètres qu'ils faisaient. C'est-à-dire que la roulotte marchait, et puis les chineuses elles allaient à droite et à gauche, pour faire leur travail. C'était pas du tout le même travail. Ils avaient une voiture ou un camion qui remorquaient la caravane, ils disaient: On va aller par exemple à Pénestin. Ils arrivaient à Pénestin, les femmes prenaient leurs sacs, elles allaient chiner le pays. Le lendemain elles retournaient dans un autre coin, le surlendemain elles refaisaient un autre, mais à pieds, parce que ils remettaient pas les camions en route, c'était rare. Le coup de la voiture pour aller chiner, c'est y a pas des années de ça, ça fait une quinzaine d'années environ que 24

les femmes se font mener en voiture pour chine!; mais avant ça a été longtemps qu'elles prenaient les cars, qu'elles allaient comme ça à pieds.»

Un tel engouement pour l'automobile, et une telle emprise de celle-ci en toutes occasions, ont leur revers. L'automobile permet, comme le suggère Thérèse, des déplacements nombreux et divers, dans la quête des marchandises ou des clients, mais cette facilité de déplacement peut conduire à une mobilité compulsionnelle et coûteuse, hors de proportion avec ses résultats. Ce voyageur se plaint par exemple de faire beaucoup de route, parfois deux cents kilomètres, pour chercher de la marchandise dans les garages, dont en définitive il va tirer un faible bénéfice de quelques dizaines de francs, malgré le temps et la dépense engagés. Les moyens de travail, les conditions de travail, les degrés de rendement, sont comparables et évaluables à un moment donné. Ils amènent à se différencier entre eux les individus, et à conforter des jugements réciproques, qui seront péjoratifs, admiratifs, bienveillants, se référant par exemple à la fainéantise et au courage, à la médiocrité et au savoir-faire. Pour subvenir à leurs besoins et pour tenir diverses obligations de la vie collective, les uns peinent et sont abaissés, tandis que d'autres à' l'opposé font montre de puissance et d'opulence, sont comblés et enviés (4). Les premiers disposent de peu de moyens, et en particulier n'ont ni patrimoine ni capital mobilisables: leur situation dépend de leur labeur, de leur astuce, et de "la chance". Ce sont des "vaillants", disent certains voyageurs, ce sont des "trimards", c'est "de la racaille", les insultent d'autres. Les seconds à l'opposé ont le matériel, et ont le capital, ils peuvent produire moins péniblement et moins lentement, ils achètent des produits de qualité et les revendent avec une marge élevée, ils peuvent stocker et voir venir, ils s'assurent de relations qui leur facilitent la conduite de leur existence. Certains par exemple, qui font dans la brocante, achètent alors aux petits chineurs ce qu'ils viennent de trouver dans les greniers ou dans les granges, et le revendent au moment opportun à un marchand de renom. C'est un "pacha", peut ainsi dire admirativement de son fils adoptif cette vieille Manouche, qui vit petitement comme autrefois.

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b. des reconversions entre bas et hauts Le monde économique et social français s'est transformé de façon brutale au cours de ce siècle. En particulier, l'accès aux ressources pour une part dépend d'une réglementation natio. nale : quant aux allocations et aux subsides liés à la prévention sociale, quant à l'imposition des revenus, quant aux contraintes portant sur l'accomplissement de la plupart des activités, en particulier artisanales et commerciales. Et pour une autre part, désormais prépondérante, il se place sous l'emprise d'une économie de marché centralisée qui s'impose de plus en plus à tous les individus: par l'emprise des circuits financiers et économiques, par le poids obsédant de la monnaie, par l'enserrement dans les crédits, par l'offre obnubilante en biens matériels et en signes de tous genres (5). L'interdépendance économique croissante et l'extension de la réglementation imposent plus largement à tous désormais les impératifs de la rentabilité, si bien que les exploitations et les activités sans plus-value, sans crédit, et sans agrément sont éliminées. Les lieux de quasi-autarcie paysanne et rurale auxquels des voyageurs s'étaient attachés ont de ce fait progressivement disparu. En même temps, comme un accompagnement nécessaire de cette sélection de type économique, à la fois la soutenant ou la renforçant, et atténuant certaines de ses répercussions sur les groupes et les individus, les organismes de l'Etat alternent le contrôle et la sollicitude, en une administration raisonnée qui amène à identifier chacun en vue de le former, le soigner, l'incorporer, l'imposer, le pourvoir en aides, en allocations, en revenu minimum. De nombreuses lois réglementent ces transformations, en vue de protéger les tenants de diverses professions, les consommateurs et les usagers, les sites déclarés naturels, les produits culturels nationaux: autant de lois en particulier qui vont enserrer certaines des activités propres aux voyageurs, et s'appliquer à leur type d'habitat. (L'UNISAT a ainsi réalisé divers documents destinés à montrer l'aspect inapplicable ou néfaste pour les voyageurs de telles lois ayant trait par exemple à la protection des consommateurs, ou à la sauvegarde des sites naturels, cf ainsi "Etudes tsiganes", n. 1, 1986.) Les consommations des individus par ailleurs se modifient, parce que les modes de vie, les besoins, les aspirations changent, écartant certains biens, ou certaines présenta. tions de ces biens, en retenant de nouveaux ou des anciens 26

renouvelés, de ce fait condamnant certaines activités, tandis que d'autres trouvent une place. Les voyageurs selon leur âge et selon leur situation, tout comme beaucoup d'autres, vivent ce bouleversement plutôt comme une désagrégation inquiétante du passé, ou plutôt comme une modernisation bienfaisante. Les divers moments d'exode rural et paysan, qu'ont connus la plupart des villages, ont entraîné une perte de clientèle pour tous les voyageurs habitués à travailler en campagne, aussi bien chiffonniers, rétameurs, maquignons, que fêtiers ou vendeurs de mercerie. Mais surtout les habitudes de vie, les genres et les modes de consommation, les techniques du travail agricole, peu à peu ont fini par se transformer au point de rendre inutiles certains services, et dérisoires certains objets (6). L'activité de rétameur, comme celle .qu'elle eut avec son mari, assurément serait impossible désormais ainsi que Louise le constate:
«On allait de maison en maison, des fois y avait des ciseaux, des chaises à rempailler, ou de la soudure, ou du rétamage. Vous savez, dans ce temps-là, on n'était pas riches, mais dans une ferme ou dans l'autre, on avait toujours une brico' le. Dans le temps, y avait pas d'inox, y avait des cuillers en fer, y avait des louches en fel; y avait des seaux en fer, y avait toujours une soudure ou quelque chose à faire. Maintenant, ça serait infaisable ce métier-là. Les gens ils préfèrent acheter, et puis maintenant vous avez. des seaux en plastique, vous avez de l'inox, que c'est irréparable et puis qu'on ne peut rien faire dessus. Et ça vaudrait souvent plus cher à réparer que d'acheter.»

Le chiffonnier était connu sur une zone, et il avait son renom. Le récupérateur d'aujourd'hui travaille en joint avec des entreprises, par exemple des garages: il leur sert de main-d' œuvre sans attaches pour des besognes peu valorisées mais de toute façon nécessaires. Il n'est guère plus indépendant, même si l'illusion peut subsister, que l'exploitant agricole soumis en amont comme en aval aux exigences des entreprises, des coopératives, des banques. Ou bien il récupère du matériel non gardé, sur un chantier par exemple, avec le risque d'être appréhendé. Ou il s'acharne sur les dépotoirs encore accessibles. Sur tel gadou de la région nantaise, voici peu ils étaient encore une trentaine ainsi en période d'hiver à assaillir les camions ou les voitures qui viennent décharger leurs ordu27

res ("le peu qu'ils gagnent, commente Jeannette, c'est pour manger toujours, on va pas gagner des millions, juste pour manger, l'hiver faut pas demander l'impossible"). Mais de plus en plus les dépotoirs des grandes villes sont interdits aux voya. geurs, et étroitement surveillés, ou bien sont transformés en déchetteries effectuant le tri et le traitement de la plupart des rebuts ménagers. Et c'est seulement de façon clandestine, et ris. quée, par un trou effectué dans le grillage, ou bien au moyen de gratifications octroyant un passe-droit de la part des gar. diens, qu'il est désormais possible d'accéder à ces lieux. Les petits commerçants et les petits artisans d'objets traditionnels sont directement concurrencés par les produits importés d'Extrême-Orient, et distribués par les supermarchés ou les solderies (dont certaines sont détenues par d'anciens fa. rains). Et ils subissent le contrecoup de la baisse ou de la réaffectation du pouvoir d'achat d'une partie de leurs clients potentiels, alors même que les réseaux de distribution commerciale et les facilités de déplacement rendent inutile et anachronique dans nombre de régions la vente à domicile. "On a été tués par les vanneries qui viennent de l'étranger, moins bonnes que les nôtres, mais meilleur marché et plus tape-à-l'œil", dit par exemple ce voyageur (cf Herbet). Et cet autre explique: "On fait du porte à porte, mais c'est difficile dans les petits pays, les gens vont vers les grands magasins. Ya tellement de réclame." D'autres ont connu très tôt, dès la guerre ou l'après-guerre, la disparition de leurs activités, en particulier maquignons ou circassiens. Le coup d'arrêt pour nombre de cirques a été porté par les réquisitions allemandes de l'Occupation ou par les destructions dues aux bombardements. Ainsi, pour Léonce et sa famille dont les chevaux et les camions ont été saisis par les Allemands. Ce mauvais coup les a forcés à "travailler avec les paysans", comme elle dit, en particulier en usine ou sur les quais du port de Nantes. Et désormais, la diffusion des instru. ments de loisir, partout offerts à des prix attractifs, et partout présents, ont rendu indifférents, et comme blasés, les gens autrefois attentifs des campagnes ou des quartiers populaires. Les enfants eux-mêmes prêtent moins attention aux convois et aux chapiteaux d'un cirque: "N'importe quel petit enfant maintenant il a son appareil pour écouter, y a les télévisions, y a tout ce que votre coeur désire, ils en sont gavés si vous allez par là", remarque Léonce.

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