NOTION DE VILLAGE A PARIS

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Des anciens villages qui entouraient Paris au siècle dernier, il ne reste plus rien désormais, si ce n'est quelques petites maisons éparpillées parmi les résidences typiquement citadines et peut être des souvenirs du temps jadis. Alors cette idée de village dans Paris à quoi correspond-elle réellement ? C'est à travers Charonne : un ancien village de la petite banlieue du XIXè arrondissement, que l'auteur tente de répondre à cette question qui ne manque pas d'ambiguïté.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296420861
Nombre de pages : 320
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LA NOTION DE VILLAGE A PARIS

CHARONNE: UN ESPACE HUMAIN

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

P. CHEVRIERE,Dire l'architecture, 1999. M. MARIE, D. LARCENA et P. DERIOZ (eds), Cultures, usages et stratégies de l'eau en Méditerranée occidentale, 1999. P. BOUDON (sous la direction de), Langages singuliers et partages de l'urbain, 1999. M. TALATCHIAN,Moscou et les villes nouvelles de sa région, 1999. 1. PLOUCHART,Comprendre les grands ensembles, 1999. J. PHILIPPE, P.-Y. LEO, 1.-M. BOULIANNE (eds), Services et métropoles, 1999. Astrid ASTOLFI, Reconstruction après la guerre (Pakrac, Croatie), 1999. E. AMOUGOU, A. KOCHER, L'espace de l'architecture, 1999. G. SERAPHIN, Vivre à Douala, 2000. R. VUARIN, Un système africain de protection sociale au temps de la mondialisation, 2000.

Thierry FA YT

LA NOTION DE VILLAGE A PARIS
CHARONNE: UN ESPACE HUMAIN

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint Jacques Montréal (QC) - CANADA H2Y IK9

Photographie de couverture: l'église Saint-Gennain de Charonne aujourd'hui (réalisée par l'auteur)

2000 ISBN: 2-7384-9610-5

@ L'Harmattan,

« Il n y a rien dans l'esprit qui

ne passe au travers des sens» Aristote

A la mémoire d'Eric et de Luisa

SOMMAIRE

Remerciements Introduction 1. La situation et le cadre général de notre étude II. Analyse du paysage urbain III. Le village et ses citadins IV. Activités et vie de quartier V. Répartition et évolution des activités VI. Pratiques et perceptions de l'espace vécu résidentiel Qu'en est-il du village à Charonne? Conclusion générale Annexes Bibliographie Table des cartes récentes et reproductions de plans anciens Table des graphiques et des tableaux Table des figures, illustrations et photos Table des matières

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REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier; Patricia, ma compagne, pour son étroite collaboration et sa patience infinie. Ma fille, Sarah, pour son amour, sa tendresse et la joie qu'elle me procure au fil du temps. Monsieur Bertrand, Professeur de géographie urbaine à l'université Paris VIII, sans qui rien n'aurait pu se faire, pour son aide et ses renseignements si précieux. Mes collègues de travail, pour leur gentillesse et leur générosité. Et enfin tous ceux et toutes celles qui m'ont aidé de près ou de loin à travers mes recherches et l'élaboration de cet ouvrage. Ainsi que tous ceux et toutes celles qui se sont laissés si gentiment approcher et questionner, lors de mes enquêtes de terrain.

INTRODUCTION

La spécificité et surtout l'originalité de la ville de Patis, par rapport à d'autres grandes agglomérations, résultent de la richesse et de la diversité de ses espaces urbains que cette ville a digérés au fil du temps. Cette diversité forme bon nombre de paysages qui se défmissent par des caractères bien distincts les uns des autres et que l'on rencontre par hasard, aux détours d'un quartier, d'une rue et parfois même d'une maison: passages couverts ou non, impasses nombreuses et variées; rues aux configurations diverses en fonction de leur dimension, de la nature même du bâti; lotissements aux découpages parcellaires plus ou moins réguliers, plus ou moins ordonnés; at'chÜectures vatiées et plus ou moins ordonnancées; cours et courettes, accueillant ou non des ateliers artisanaux, des petites entreprises industrielles, etc. En dehors de tous ces paysages urbains qui sont les héritiers directs de la croissance plus ou moins nuancée de Paris et que l'on rencontre aussi bien dans le coeur que dans les faubourgs de la capitale, il est également des paysages encore plus originaux ici: ce sont les villages. Ces agglomérations villageoises, devenues communes à partir de 1793 (après la Révolution) et qui autrefois ceinturaient la capitale, se retrouvent aujourd'hui dans les arrondissements périphéliques. Ce sont Montmartre, BeHeville, La Chapelle, La Villette, Chat'onne, Auteuil, Passy et autres. Villages auxquels s'ajoutèrent deux lotissements postérieurs à 1818 : Les Batignolles, avec le hameau de Monceau et de Grenelle, qui furent promus communes à partir de 1830 Même s'ils ont effectivement connu de profonds bouleversements au cours de leur histoire, ces lieux maintiennent malgré tout leur individualité, leur personnalité. Et ce à travers, non seulement leurs configurations originelles: reliquats d'anciennes parcelles rurales, rues

sinueuses, habitations basses et de type rural, cours, jardins..., mais également à travers la population qui y réside. Cependant, lorsque l'on prend un tant soit peu la peine d'observer, d'écouter, de sentir, on découvre que la seule véritable richesse ici est avant tout dans leur coeur, leur âme. Ainsi, même s'ils font partie intégrante de Paris depuis leur annexion en 1860, ils possèdent tous leur propre originalité. Cette originalité profonde, ce charme souvent très fortement ressenti par le citadin, font que ces lieux possèdent quelque chose de magique et d'unique à Paris. Ces qualités intrinsèquement humaines, la ville haussmanienne, qui se veut belle et grandiose, ne les possédera sans doute jamais. « Paris est composé de centaines de villages », cette phrase revient sans cesse lors de nos lectures concernant cette ville. Si désormais ces villages n'existent plus en tant que tels, ils participent d'ores et déjà au Paris mythique. Ainsi, les parisiens les ont conservés dans un coin de leur coeur. Cette empreinte, cette mémoire est toujours vivace dans l'esprit de chacun. Et les mes, les quartiers, auxquels chaque parisien reste attaché affectivement, nous les rappellent sans cesse. Pour preuve ce besoin récurrent qu'a encore très souvent le parisien aujourd'hui de se réclamer, de se revendiquer même, d'un quartier bien spécifique: «J'habite Belleville, Ménilmontant ou Montmartre ». Ou bien encore de se l'accaparer corps et âme : « C'est mon quartier, ma rue, etc. ». Si cette image rentre dans un contexte purement culturel et/ou psychologique, voire même sociologique (le village s'embourgeoise actuellement), si cette perception directe avec son espace est purement subjective et/ou idéologique (l'idéologie des villages, qui apparaît à partir des années 1950, est à mettre en relation avec les grandes vagues de transformations urbaines), cette notion sert également d'argument valorisant pour les commerçants détaillants, qui exprime à la fois: «La qualité de la tradition et les agréments d'une ambiance qu'exaltent les quinzaines commerciales» (Bertrand M.-J.). Si cette affectivité est souvent une réaction négative à l'égard de la grande ville, tout autour (les résidants se situant dans ce contexte en dehors, à l'extérieur du champ de la ville), elle s'inscrit également dans une politique d'ancrage des habitants. Celle-ci étant liée directement, aujourd'hui encore au fameux Travail, Famille, Patrie, ayant cours dans les années 1940. Dans le même registre politique, le village, ou

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plutôt la notion de village, s'inscrit aussi, comme nous le vetTons, dans une politique à la fois urbaine et socio-économique qui n'est pas neutre de la part des aménageurs et autres urbanistes de la Ville de Paris et a fortiori des promoteurs immobiliers. Les uns se destinant à faire de leur ville une capitale européenne débatTassée de ses industries et de sa population ouvrière, et les autres voyants dans cette notion un facteur non-négligeable, voire même déterminant dans la vente de logements, le village fait vendre. Si dans le passé ces villages ont connu une vague urbaine et humaine sans précédent dans leur histoire avec l'industrie manufacturière du XIXe siècle, puis par la suite, leur annexion à Paris en 1860, qui transformèrent tous deux, non seulement leur caractère rural, mais également leur territoire. Par exemple, avec Belleville qui se vetTa divisé pour des raisons de stratégies politiques. Enfm, si certains de ces villages ont connu de véritables batailles rangées et le sang de leurs habitants versé sous la Commune en 1871 (1), que reste t-il de ces lieux aujourd'hui ?.. Les quartiers les moins politiquement correct, les plus populaires en somme, comme ceux de Belleville ou de Ménilmontant, sont devenus d'énormes chantiers qui transforment peu à peu leurs paysages originels en zones résidentielles sans véritables attraits, en dehors de leur seule modernité. Montmartre, malgré les assauts répétés de promoteurs de tous bords, subsiste surtout en raison de ses activités commerciales, que fait tourner la véritable industrie du tourisme mise en place autour de ses artistes peintres (place du Terne), de ses cafés typiques et de son célèbre monument: le Sacré Coeur. Enfin. le coeur du village de Charonne, qui n'a pas cessé d'être réhabilité, rénové ou encore restauré depuis 1961, résiste au nord de la rue Saint-Blaise aux aménageurs urbains, mais pour combien de temps encore ?.. Quant aux autres: La chapelle, La Villette, Vaugirard, Bercy et bien d'autres encore? S'ils ont proprement succombé dans le courant
(1). Les quartiers populaires de Paris, notamment celui de Belleville, Ménilmontant et Charonne, ayant participé activement à la Commlme, ont connu tIDehistoire tragique lors de cette période: batailles rangées, massacres de populations, etc., par ceux que l'on nommait alors les Versaillais. A cet égard, il semblerait que ce passé commlmard et populaire demeure toujours inscrit dans la mémoire inconsciente des habitants du 20e arrondissement.

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du XIXe siècle, les coups de pelleteuses et de bulldozers du XXe siècle, n'ont fait que rajouter à leur longue agonie. Auteuil, ou plutôt ce qu'il en reste, survit en partie grâce à sa petite église typique et sans doute peut-être en raison d'une certaine protection de fait qui tiendrait plus de la qualité sociologique de ses habitants, qu'au channe désuet de ses quelques maisons rurales. Si aujourd'hui la politique liée à l'urbanisme est devenue moins dévoreuse d'espace et beaucoup plus réfléchie que par le passé, un autre danger, bien plus insidieux encore, menace l'âme de certains de ces villages. En effet, le tissu urbain de ces quartiers, de ces îlots de vie, se dégrade progressivement. Le petit commerce et l'artisanat sont en véritable perte de vitesse face aux grandes surfaces qui s'implantent sur leur périphérie. Tandis que les petites industries, installées depuis toujours dans l'Est parisien, disparaissent peu à peu pour aller s'implanter en banlieue plus propice à leurs activités, suivie de près en cela par leurs employés. Progressivement, ces lieux se vident des petites gens qui ont participé à leur histoire, pour se transformer en des espaces résidentiels et hauts de gamme: sans ambiances, ni âmes. Remanier, restaurer, rénover: tels sont les maîtres mots employés depuis toujours pour se défaire de ces quartiers que l'on disait au XIXe siècle insalubres et impropres à la vie. Ces mots le préfet de Paris de l'époque, le baron Haussmann, les répétait également lorsqu'il désignait les quartiers aux alentours du mur des Fermiers généraux qui ceintmaient alors le coeur de Paris. il est vrai que depuis l'époque de la Restauration les limites de Paris, qui était devenue une ville manufacturière, éclatèrent littéralement sous l'irrésistible mouvement d'immigration centrifuge à la fois des ouvriers, des petits rentiers, etc., du ventre de la capitale. Auxquels s'ajoutèrent bien vite les provinciaux en quête de travail qui remontaient alors vers la capitale. Ce dernier mouvement s'amplifiant d'autant plus avec la construction du réseau de chemin de fer dans les années 1840, on peut l'imaginer, Paris très vite ne put digérer cette nouvelle vague de population. Les ouvriers venus du ventre de Paris, puis la population venue de province, peuplèrent alors les banlieues limitrophes aux Barrières de l'Octroi (mur des Fermiers Généraux), créant de ce fait les faubourgs. Sous cette irrésistible poussée démographique et urbaine, les communes suburbaines de Paris furent considérablement bouleversées

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et se transfonnèrent rapidement en de vastes chantiers de lotissements. Les habitations vétustes et insalubres se multipJièrent et de véritables taudis surgirent du sol, tels des champignons vénéneux empoisonnant surtout le paysage du Nord et de l'Est parisien. Et ce, souvent à seule fin d'enrichir rapidement de petits et véreux spéculateurs fonciers, que bons nombres d'auteurs de cette époque comme Honoré de Balzac, ou encore Emile Zola dénoncèrent haut et fort dans la plupart de leurs romans. Quand sur l'initiative du préfet Haussmann, le 16 juin 1859, fut votée la loi d'annexion des commUlles suburbaines, ceUes-ci comptaient déjà quelques 400 000 habitants. L'urbanisation d'alors donnait l'impression d'Ull tel chaos qu'Haussmann déclara: «Ce n'est pas le nom de Paris, mais celui de Babel qu'il faudrait donner à pareil assemblage ». Les onze C0111111Ulles ceinturant Paris qui furent annexées dès lors, amenèrent à vingt le nombre des arrondissements parisiens (1). Aujourd'hui le passé villageois des dîtes commUlles semble être tombé dans l'oubli. Cependant, des anciens villages de cette petite banlieue qui [mirent par être absorbés par Paris en 1860, Charonne est sans doute celui qui conserva le plus longtemps son caractère originel et original. En effet, isolé de la capitale par l'enclave parisienne du cimetière du Père-Lachaise (anciennement domaine de la colline du Mont-Louis), silencieuse colline de verdure s'il en est, le village de Charonne entouré par les vignes et les cultures maraîchères, échappa longtemps aux tentacules de l'urbanisation croissante de la capitale et conserva son aspect campagnard, ses rues tortueuses et mal pavées bordées de maisons aux caractères rustiques laissant entrevoir des jardins et des courettes pittoresques. Alors que les Barrières de l'Octroi étaient entièrement bâties et déjà bien surpeuplées, se couvrant d'ateliers, d'industries et d'entrepôts aux activités diversifiées, alors que la campagne était trouée par la grande tranchée du chemin de fer de ceinture et bouleversée par les chantiers
(1). En fait, si l'on rajoute Neuilly, Saint-Mandé, Montrouge et Gentilly, quinze comnnmes touchaient Paris à cette époque. Cependant, ces dernières ne furent que partiellement touchées par l'annexion, qui les amputa seulement d'une partie de leur territoire.

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des Fortifs (fortifications) de monsieur Thiers, et que la rue des Pyrénées prenait fonne sous les grands travaux orchestrés par Haussmann, l'ancien village, où les paysannes, dit-on, portaient encore la coiffe comme au village voisin de Bagnolet, résista jusqu'à la fin du siècle dernier (1). Bien au-delà de la simple description de cet espace particulier, cet ouvrage tentera de nous faire découvrir si l'esprit, l'idée même de village, subsiste effectivement ici, et ce, non seulement à travers le paysage urbain actuel, mais également à travers son ambiance, la perception des habitants face à leur environnement immédiat et enfm à travers quelques impressions personnelles. Ainsi, dans un premier temps, après avoir localisé et délimité notre champ d'étude dans l'agglomération parisienne, il sera question de sa configuration géographique et de sa topographie, tout en soulevant quelques-uns des éléments qui font les caractéristiques fondamentales de Charonne. C'est à travers une brève synthèse, que je m'attacherai à la description générale de son paysage et de son organisation. Dans les chapitres suivants, viendra l'analyse à proprement parler de cet espace et la démonstration de notre problématique. Toutes deux décomposent plusieurs éléments où entrent en jeu des composantes à la fois urbaines et sociologiques. Ainsi, le deuxième chapitre se voudra à la fois explicatif et descriptif. Je m'attacherai à l'analyse du paysage urbain, en m'appuyant plus ou moins sur des données quantifiables tirées d'ouvrages de référence ou visibles directement sur le terrain. J'essayerai de découvrir s'il y a bien ici une évolution dans la structure du tissu urbain sur le site et si l'aspect ou l'image du village subsiste encore ou non. En premier lieu, je traiterai de l'évolution urbaine de la commune de Charonne. C'est en la comparant avec celle de BelleviUe, que j'expliquerai succinctement les causes et les conséquences directes sur le paysage actuel de la transfonnation du site du XIXe au XXe siècle. Puis je décrirai la trame urbaine à travers divers thèmes composants ce paysage et se reliant les uns avec les autres. Ainsi, je parlerai tout d'abord de l'organisation, du rôle et de la spécificité des voies, avec
(1). En effet, ce n'est que vers 1900 que les derniers vergers et potagers, subsistants encore ici, furent saccagés pour être remplacés par des petites entreprises industrielles.

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leur dessin et leur fonne. Pour se faire, je tacherai d'analyser les fonctions actuelles des voies et le contraste que fonne de manière très nette le nouvel urbanisme par rapport à l'ancien. Par la suite, je traiterai de la morphologie et de la structure des plaques d'îlots. Ce qui les composent et les caractérisent les uns par rapport aux autres. J'aborderai ensuite la structure foncière de ce lieu, vaste sujet s'il en est. Nous verrons tout d'abord les diverses fonnes parcellaires que l'on rencontre ici et nous essayerons de distinguer les nouvelles fonnes se détachant des anciennes. Ainsi, pourrons nous mieux envisager l'évolution de cette structure semi-rurale vers des fonnes plus adaptées à l'urbanisation et les conséquences qui en découlent a fortiori. Dans ce même chapitre seront abordés quelques aspects du volume urbain général du cadre bâti, ainsi que les fonnes (typologie) de l'habitat que l'on trouve en ce lieu. Je conclurai ce chapitre sur l'évolution de ce site et si cette évolution respecte ou non l'ancien tissu urbain. Le troisième chapitre sera quant à lui consacré à la population et au plan d'aménagement que ce quartier a connu dans les années 1980. Nous verrons ici les liens étroits qui existent entre les rénovations et la politique urbaine globale de Paris. Après un bref aperçu sur les causes de l'urbanisme au XIXe siècle dans les communes suburbaines étayé par quelques données comparatives, nous parierons de leurs conséquences directes sur le paysage actuel de la couronne de l'Est et évidemment sur celui de Charonne. Nous verrons également à quel point le changement des structures du bâti a non seulement transfonné l'organisation du site à travers une nouvelle architecture et un nouvel urbanisme, mais a influencé et même accéléré une profonde mutation sociale sur ce secteur. C'est avec le quatrième et le cinquième chapitre, traitant notamment sur des questions comme les activités commerciales ou noncommerciales et l'ambiance ou les ambiances, que nous apercevrons l'un des aspects les plus visibles et les plus lisibles de l'évolution de cette zone. C'est grâce à des comparaisons faites à travers différentes époques (1875, 1961, 1998), que sera retracée et traduit, le mieux possible, la trame évolutive des activités de ce qum1ier et la profonde transfonnation du tissu urbain qui dénature actuellement ce site. Cette transfonnarion qui, je le répète, se traduit aujourd'hui par une nette recomposition du rissu social, est loin d'être négligeable ici. Ces faits

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seront soulignés avec le portrait plus ou moins complet des composantes et du rôle joué par les éléments d'attractions que l'on peut trouver sur la périphérie immédiate de notre étude et si nous pouvons encore parler ici d'une quelconque centralité. Dans le sixième et dernier chapitre, sera abordé un aspect qui semble fondamental dans cette étude: l'aspect humain et l'espace vécu, pratiqué, ainsi que les relations entretenues par les résidants avec leur voisinage et leur environnement immédiat qu'elles présupposent. C'est à travers quelques entretiens ou interviews et surtout deux questionnaires posés à des habitants ou pratiquants de ce site, que nous distinguerons leur perception environnementale et quelques-uns des aspects de la pratique de cet espace. En comparant ce site avec ceux des alentours immédiats, ainsi qu'avec le secteur de Belleville, je tenterai de dégager un semblant de réponse quant à notre problématique. J'essayerai également de discerner un aperçu concernant l'ambiance générale et l'image que celle-ci peut véhiculer dans l'esprit de ses pratiquants. Pour se faire, nous pénétrerons dans les cafés qui semblent jouer ici, comme souvent ailleurs, un rôle de canalisateur social prépondérant. Ainsi. nous parviendrons à mieux saisir quelques portraits conditionnant un certain mode de vie ou plutôt quotidien de vie. Quotidien partagé par une partie non négligeable de la population, comme nous le verrons. Enftn, je donnerai quelques unes de mes impressions personnelles concernant à la fois l'image faite de représentations de divers ordres et la notion de village: mélange d'ambiguïtés et de paradoxes, et s'il y a lieu ou nécessité de préserver ce site. Ainsi, sera soulevé la question du devenir de ce lieu. Puis, bien au-delà de l'étude de ce quartier, je conclurai sur un propos plus général concernant la conception et la notion de village urbain à Paris. Aftn d'étayer le texte et donner une image plus visuelle à notre problématique, les chapitres qui suivent seront appuyés par des cartes à différentes échelles, des illustrations ou encore des photographies en noir et blanc qui. mieux que la couleur, me paraissent être un excellent support pour ressentir et faire ressortir l'aspect ou les aspects hautements subjectifs qui découlent de l'idée de village dans un centre urbain, comme celui de Paris. Enftn, une annexe me servira à souligner quelques éléments qui ont été survolés dans le texte ou qui n'ont pu être abordés ici. 16

CHAPITRE l

LA SITUATION ET LE CADRE GENERAL DE NOTRE ETUDE

Au XIXe siècle, après avoir paisiblement vécue sa vie de village, traversée plusieurs siècles, connu la Révolution, la commune de Charonne fut emportée, comme les autres communes suburbaines de l'Est parisien, par la grande vague de la marée urbaine, industrielle et hwnaine qui monta de la grande ville en contrebas. Aujourd'hui, plus rien ou presque ne reste de cette campagne entourant Paris. Seuls quelques témoignages de ce passé rural sont inscrits dans les textes, comme les fameuses Rêveries d'un promeneur solitaire (2eme promenade), que Jean-Jacques Rousseau laissa à la postérité: «Le Jeudi 24 octobre 1776, je suivis après le dîner les boulevards jusqu'à la rue du Chemin Vert, par laquelle je gagnais les hauteurs de Ménilmontant, et de là, prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversais jusqu'à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages (...) Je m'amusai à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m'ont toujours donné les sites agréables, en m'arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure... Depuis quelques jours, on avait achevé les vendanges.. les paysans quittaient leurs champs jusqu'aux travaux d'hivers. La campagne, encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l 'hiver... ».

Localisation

du site et organisation

du 20e arrondissement

Echelle 1/30 OOOe

Ile
u .-.

12e
Fond de carte tiré du plan de Paris Michelin, 1998.

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Au cours du XIXe siècle cette belle campagne, si bien décrite par notre célèbre auteur, disparue totalement honnis ce morceau de village, près de l'église Saint-Gennain de Charonne, ainsi que quelques maisons rurales aux abords des principaux chemins venant de Paris, connne les rues des Amandiers, des Partants, ou bien aussi la rue de Bagnolet, la rue du Repos, la rue d'Avron, etc. Mais les chemins et les sentiers, qu'aimait tant parcourir notre promeneur solitaire, ont quant à eux presque tous subsisté, à peine modifiés dans leur tracé originel. Chemins d'exploitations rurales, grandes voies de communication, ou bien encore anciennes routes départementales, ce réseau a été le canevas du nouvel urbanisme de la ville que l'on connaît aujourd'hui. Leurs noms d'ailleurs nous rappellent encore très bien cette verte campagne, telte la rue des Amandiers qui depuis très longtemps sépara la commune de Charonne de celle de Belleville-Ménilmontant jusqu'à la rue des Partants (1). Telles également la rue des Pruniers ou la rue des Mûriers. Les terres en friches et marécageuses, autrefois situées autour de la place Gambetta, ont quant à elles transmis leur appellation à la rue des Gâlines, à la rue de la Cour-des-Noues (les noues étant des petits canaux d'irrigation). Au sud, les rues des Maraîchers, des Orteaux (2), des Haies, de la Plaine, des Grands-Champs, évoquent encore à nos yeux un passé rural centré sur les cultures maraîchères et céréalières du tenitoire méridional de cette commune. Tandis que la rue des Vignoles à l'ouest, bien méconnaissable à présent, essaye de garder le souvenir du grand vignoble cultivé en cette plaine. Si aujourd'hui encore les terres de l'ex-commune de Charonne ont effectivement conservé dans leurs noms l'empreinte de ce passé rural, les rues et les anciens sentiers d'exploitation se sont fondus dans le tissu urbain de Paris. Quel parisien aujourd'hui connaît ce passé, ou
(1). Les limites entre Charonne et les localités voisines datent de la fonnation des premiers fiefs, en suivant la ligne de partage des eaux. Ainsi, la limite qtÙ sépare Charonne de BeJleville est représentée par les rues des Amandiers et des Partants, comme nous l'avons vu et par celles de Villiers de L'Isle Adam, Pelleport, du Sunnelin et d'un petit territoire situé au-delà de la Porte de Ménilmontant. (2). Cette rue fut surintposée à l'ancien réseau viaire vers 1720 afm de desservir le château de Bagnolet, domaine des ducs d'Orléans, sans passer par le village de Charonne.

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s'en soucie au milieu des préoccupations de sa vie quotidienne. D'ailleurs, même s'il en était autrement, les derniers plans d'aménagement se chargent de nous le faire oublier à travers les chantiers de démolition-construction mis en oeuvre ces dernières décennies. Ainsi en est-il du sud de la rue Saint-Blaise, entièrement transformée en zone d'aménagement concerté (Z.A.c.) de 1961 jusqu'à nos jours. Ici, les immeubles et le béton ont remplacé les quelques petites maisons rurales, ainsi que les maisons de notables datant du XVllIe siècle, les vieux lotissements d'ouvriers ou de petits bourgeois et les ateliers artisanaux implantés dès le XIXe siècle et subsistànts encore au XXe siècle.
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Gravure du XVIIIe siècle, représentant le cadre rural du plateau de BeJJeviJJe. (tirée de : Vie et histoire du 20e arrondissement de Paris, de Lacordaire (S.), Hervas, Paris 1987.

Ou encore, la rue des Vignoles transformée depuis peu en un vaste chantier, qui tombe une par une les anciennes impasses, écrase un par un les passages nombreux et étouffe peu à peu les vieux commerces. Et ce, afm d'y implanter des immeubles résidentiels, des parkings et des placettes sans âmes. C'est à travers tous ces programmes d'aménagement que se dessine, me semble-t'il, la politique actueHe de la Ville de Paris, que l'on peut d'ores et déjà qualifier de ségrégationniste, n'ayons pas peur des mots. Politique qui consiste très judicieusement, ici comme ailleurs, à éloigner la population pauvre de la capitale, en la remplaçant progressivement, par le biais de la construction d'ensembles haut de population - par une population nettement plus solvable, plus calme et souvent de même obédience politique que celle de l'Hôtel de Ville. Surtout par une population qui cadrera mieux avec le paysage d'un Paris futuriste et européen.
gamme

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donc inaccessibles,

par faute

de moyens

à l'ancienne

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L'extension
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urbaine sur la petite banlieue en 1860

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Document

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Les communes de la petite banlieue Est au XlXe siècle

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Mur dcs Fcrmicrs Généraux Ancicnnes limites des communes suburbaines Secteur étudié

Document

d'après plan de Paris

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Plus que les rénovations ou les restaurations, certes nécessaires, l'urbanisme moderne et les promoteurs imposent la destruction. Les vieux lotissements, les vieux logis vétustes et insalubres de Charonne, dont on voit encore les traces le long des grands axes: rue d'Avron, rue de Bagnolet, tombent les uns après les autres, face à la spéculation foncière et au profit du gris béton et ce, souvent, malgré les protestations des associations d'habitants qui restent attachés à leurs rues, à ce passé semi-rural, mais surtout populaire et communard du 20e arrondissement parisien. Comme un îlot surgit au milieu de cet océan de béton, seul demeure encore presque intact le coeur du village de Charonne. En effet, celui-ci a conservé, malgré quelques changements inhérents à la modernité, son empreinte villageoise' église, cimetière, habitat rural, rues aux formes anciennes, etc. La survie de ce lieu ne s'est pas faite sans bataille, ni compromis de toutes parts, comme nous le verrons plus loin. Ce coeur, cet îlot est le sujet de cet ouvrage qui se propose tout simplement de le faire découvrir, non pas forcément à travers son histoire, mais plutôt en parlant de son visage actuel qui a évolué au fil du temps. Et surtout en tentant d'aborder quelques-uns des éléments de réponses à certaines questions que l'on peut d'ores et déjà se poser. Ainsi, en dehors de son urbanisme semi-rural, ce site est-il bien un village dans le ventre de Paris ?... Ou bien, n'est-il qu'une abstraction, une notion de plus, créée pour notre regard de citadin en mal de campagne... En effet, bien au-delà de toutes descriptions objectives et/ou subjectives, il existe ici deux systèmes d'organisation bien distincts: rural/urbain. Ces systèmes non rien en commun l'un avec l'autre, ils s'opposent sans jamais entrer en relation directe. La notion de village dans une ville se revêt donc d'un paradoxe qu'il s'agit d'appréhender sous divers aspects. Si cette notion est un paradoxe, elle est également emprunte d'ambiguïté. En effet, que l'on cherche ici un quelconque village, que ce soit à travers son histoire: village-historique - qui est englouti, comme nous l'avons vu, par l'extension irrémédiable de Paris et/ou à travers son paysage architectural et structurel, cette notion révèle également un aspect purement sociologique et même symbolique (psychologique). Ainsi, dans le premier cas, habiter sur un site qui re-

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couvre l'appellation de village peut, sans forcément avoir de sens pour les acteurs concernés (ici les résidants sont loin d'être des agriculteurs), et sans forcément posséder de références mstoriques solides, conférer une sOlie de prestige dans un cadre sodal restreint, par exemple au travail ou entre amis. Au-delà de l'effet de mode de cet aspect sociologique, le village peut également représenter inconsciemment, comme une sorte de cordon ombilical symbolique. Celui-ci assurera une certaine sécurité et une chaleur intra-utérine, plus hmnaine, car plus symbiotique, en opposition donc avec le monde extérieur, qui sera symbolisé par la vi11e,où tout est brutal, ftoid et inhmnain. Ces approches révèlent également un aspect hautement économique qui relève d'une rhétorique politique ou commerciale: l'idée d'un cadre villageois, doux et calme; s'opposant au cadre de la ville, brutal et tumultueux, prendra bien évidemment de la valeur, quant au prix du foncier (le calme se paye cher en ville). Enfm, pour fmir, cette notion peut recouvrir un aspect purement politique. Ainsi, comme le souligne Hubert Deicher, cette notion peut apparaître: « Comme une forme d'idéologie urbaine masquant la politique de la Ville de Paris, pour le moins agressive (1) ». Comme nous le voyons, une même notion peut revêtir plusieurs aspects différents, et/ou en relation les uns avec les autres. Il s'agira ici, non pas de définir quel aspect vaut mieux qu'un autre, mais de découvrir si en dehors de toutes ces approches théoriques il existe bel et bien un village à Charonne et de ce fait quel peut-être son avenir dans un cadre urbain comme celui de Paris.

LOCALISA nON ET PRESENT AnON DU SITE
La commune de Charonne fOlme avec le sud de Belleville ce qui est devenu, après leur annexion à Paris en 1860, le 20e alTOndissement. Celui-ci, situé à l'est de la capitale, est incliné sur la grande ville et son tumulte. Attenant au périphérique de la P0l1e de Vincennes à la Porte
(1). DeIcher (H.), « Le village urbain: tm village à l'échelle de la viIle ?» Belleville à Paris, un exemple de quartier convivial particulier, mémoire de maîtrise de géographie, Université Paris VIII, 1995/1997.

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des Lilas, le 20e est ceinturé par le 1ge, le lIe et le 12e arrondissement de Paris, que la rue de Belleville au nord, le boulevard de Charonne, de Ménilmontant et de Belleville à l'ouest et enfin l'avenue du Cours de Vincennes au sud, séparent. Ce trapèze aux formes inégales s'étend sur environ 600 hectares et comptait, selon le recensement de 1990, plus de 185 000 habitants, soit près de 9% de la population globale de Paris. Cet arrondissement est coupé dans le sens Nord-Sud par la rue des Pyrénées (tracée lors des travaux d'Haussmann) longue de 3 515 mètres. Par ailleurs, il se trouve également haché en un certain nombre d'endroits par des artères plus anciennes qui partent des boulevards des Maréchaux et plongent en direction du centre de Paris. 11s'agit du Cours de Vincennes donnant sur la place de la Nation, de la rue de Lagny, de la rue d'Avron dont les quelques petites maisons accoudées les unes aux autres ont conservé un aspect rural. 11s'agit également de la rue des Orteaux, de celle de Bagnolet qui autrefois constituait l'artère principale de la petite agglomération de Fontarabie. Enfm,il s'agit des rues Belgrand, du Capitaine Ferber, du Surmelin et de SaintFargeau, de la rue de Ménilmontant, de l'avenue Gambetta et pour finir, de la rue de Belleville encore et toujours populaire et populeuse, exotique et bigarrée. Cet arrondissement est depuis l'annexion divisé en quatre quartiers d'inégales surfaces et qui n'ont plus forcément de connotation historique: Belleville (80,7 hectares), Saint-Fargeau (148,7 hectares), Père-Lachaise (159,9 hectares) et Charonne (209,1 hectares), où habitent plus de 64 000 habitants. Le quartier de Belleville, situé au nord-ouest, s'étend du boulevard de Belleville à la rue de Pixérécourt et de la rue de Ménilmontant à la rue de Bel1eville. Celui de SaintFargeau, situé au nord-est, s'étend du boulevard périphérique à la rue de Pelleport et de la rue de Belleville à la rue de Bagnolet. Le quartier du Père-Lachaise, à l'ouest, s'étend de la rue de Bagnolet à la rue de Ménilmontant et de la rue de Pelleport au boulevard de Ménilmontant. Enfin, le quartier de Charonne, au sud, qui est le quatre-vingtième et dernier quartier de Paris, s'étend de la rue de Bagnolet au Cours de Vincennes et du boulevard périphérique au boulevard de Charonne. Dans un contexte purement géographique, nous pouvons d'ores et déjà dire que ce dernier quartier a bien changé à travers les siècles. En

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effet, contrairement à la commune de Belleville circonscrite dans les limites actuelles de Paris, Charonne s'étirait à l'origine bien au-delà des fortifications de monsieur Thiers construites en 1841. Le territoire de cette commune occupait alors tout le versant sud-est de la Montagne de Belleville (plateau de Belleville ou de Romainville), depuis le sommet de cette colline situé vers la Porte de Ménilmontant jusqu'aux rives de la Seine, touchant les communes de Montreuil et de Bagnolet. Ainsi, Charonne absorbait les fermettes et les terres maraîchères de quelques lieux-dits: les Mézières, les Garennes, les Quatre Chemins, les Horteaux, ... Au XVIIIe siècle, la plus grande part de ce territoire se composait entre autres: du château et du parc seigneurial de Charonne (15 puis 9 hectares) qui courait alors le long de la rue de Bagnolet; du grand domaine du Mont-Louis (17 hectares) qui est devenu aujourd'hui le cimetière du Père-Lachaise; ainsi qu'une bonne partie du parc de Bagnolet (1) qui s'étendait sur 80 hectares. C'est en fait avec les morcellements successifs de la Seigneurie de Charonne, commencés dès le XVIIe siècle, que naîtront d'autres fiefs et d'autres seigneuries, comme l'Abbaye de Saint-Antoine des Champs (dans le Petit Charonne, au sud), ou de la Folie-Regnault qui est à l'origine du domaine du Mont-Louis, devenant plus tard comme nous l'avons vu le célèbre cimetière parisien que l'on sait. Ces nouveaux fiefs deviendront à leur tour les éléments qui formeront et structureront, bien plus tard, les divers quartiers de l'est parisien contenus actuellement dans le 20e, 12e et lIe arrondissement. Depuis 1995, les quatre quartiers cités plus hauts (Belleville, SaintFargeau, Père-Lachaise et Charonne), sont eux-mêmes divisés en sept circonscriptions, où secteurs, qui ont été créés par la municipalité en place dans le but d'humaniser la vie de quartier. Ce sont des structures dîtes de démocratie locale, où chaque habitant peut librement s'exprimer et participer aux décisions qui influent sur la vie quotidienne: aménagement, sécurité, comités des fêtes. Et ce, à travers des commissions thématiques où se réunissent 39 membres, dont 1/3
(l). Le château et le parc de Bagnolet: domaine des ducs d'Orléans, furent vendus dès 1769, puis démantelés après la Révolution, pour être enfm rattachés à la commune de Charonne et à celle de Bagnolet.

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de représentants politiques de la majorité et de l'opposition, 1/3 de personnalités locales et 1/3 d'habitants tirés au sort sur les listes électorales. Ces nouvelles structures sont celles de Belleville dans son ensemble, des Amandiers situé vers le boulevard de Ménilmontant, de GambettalSaint-Fargeau, du Périphérique à l'est, de La RéunionlPèreLachaise au sud-ouest, de la Plaine au sud et de Saint-Blaise au sudest. Là même où se situe l'ancien noyau rural de la commune de Charonne: thème de notre étude.

Délimitation de l'espace étudié
DéfInir une zone d'étude dans un quartier donné est l'une des difficultés majeures que l'on rencontre dans toutes analyses urbaines. En effet, cette dernière doit souvent s'affranchir de barrières construites selon des modèles et des critères théoriques. Ceux-ci touchant principalement à l'économie due à l'organisation du système urbain, aux divisions administratives nombreuses: instances de bureaux de postes, des municipalités, des écoles, mais également des domaines des paroisses, etc. D'autre part, un quartier et a fortiori une zone déterminée d'un quartier ne vit pas en autarcie, loin s'en faut. Un quartier, donc, fait partie d'un tout: la ville, dont il est une composante plus ou moins essentielle de celle-ci. La zone d'étude qui nous concerne, représentant l'ancien coeur du village de Charonne, n'échappe pas à cette problématique. Comment en effet délimiter de façon la moins arbitraire possible cet espace, lorsque les limites de ce quartier peuvent également représenter et pour les mêmes raisons, diverses conceptions et défInitions. En effet, tout espace urbanisé se trouvant façonné au fIl du temps par l'adaptation et l'aménagement des hommes, il ne s'agit donc plus ici de parler de déterminisme ou de logique administrative quelconque. Ainsi, pour délimiter et analyser un espace urbain, quel qu'il soit, et pour l'interpréter dans sa globalité, il faut non seulement tenir compte des zones de ruptures dans le paysage architectural, structurel et social, mais également tenir compte des zones de ruptures que j'appellerai psychologiques, qui existent d'un espace à un autre. Ces zones relèvent

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en fait des fonnes très spécifiques dans la pratique de l'espace où ils plus loin, mais aussi de la manière images que ce dernier peut véhiculer

de comportements des individus résident, comme nous le verrons dont ils perçoivent celui-ci et les à travers leur esprit.

Comme nous pouvons nous en apercevoir, l'espace urbain fait de surfaces et de volumes, de distances et de limites théoriques, devient également un lieu de relations et de liens plus ou moins forts, de réalités concrètes ou invisibles, d'interprétations objectives ou subjectives (1). C'est pourquoi nous allons dans un premier temps tenter de délimiter l'espace physique représenté sur la carte. Après avoir défini les zones de transitions majeures et déterminer la zone étudiée, nous tenterons dans le sixième et dernier chapitre, concernant la pratique de cet espace, d'appréhender ce lieu avec notre regard de passant. C'est-àdire celui que nous pouvons avoir dans un premier temps, donc par notre perception et notre ressenti. C'est par ces approches à la fois objectives et subjectives ou comme le souligne parfaitement bien Pierre Sansot dans sa très précieuse Poétique de la ville: objectales (2) (relatif à l'objet), que se découperont de manière plus lisible les grandes lignes de notre étude. Comme nous l'avons vu plus haut, la première idée venant à l'esprit est de se référer aux rôles économiques que jouent ou peuvent jouer les rues et les places. Dans ce cadre en effet, l'importance de celles-ci sert en quelque sorte de limites, de frontières, par rapport aux autres espaces. La zone ainsi délimitée sera donc organisée, comme nous le verrons mieux dans le chapitre concernant l'organisation des voies et les fonnes d'îlots, autour d'une place ou d'une rue. Celles-ci, avec leurs commerces de détail, leurs activités culturelles, leurs cafés ou autres, serviront comme éléments attractifs plus ou moins larges, de moteurs sodo-économiques plus ou moins grands au quartier. Dans le cas présent, la place Saint-Blaise au nord, avec son église et son petit cimetière, mais également ses petits commerces et la rue de
(1). Sansot (P.), Poétique de la ville, Librairie des Méridiens, Klincksiek et Cie, 1984. (2). Toutefois, selon Pierre Sansot, nous ne pouvons guère dissocier le couple que le slÜet et l'objet fonne. En effet, il n'y a d'objet que par référence au sujet. 27

Sectorisation

des écoles

Ecoles maternelles

o

lSOm

Ecoles primaires

Nota: le premier chiffre indique le numéro de l'école et le second celui de l'arrondissement où elle se situe.
Cartes éditées par la Ville de Paris

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Sectorisation paroissiale

.

Situation églises

des principales

Secteurs postaux

~m

.

Situation des principaux bureaux de postes

"

Cartes éditées par la Ville de Paris

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Bagnolet, où le bord du versant du plateau de Belleville s'imprime, puis la place des Grès (ancienne place principale du vinage) située au centre, avec son libraire et enfm la rue Saint-Blaise sur laquelle s'articule tout le secteur qui descend de la rue de Bagnolet en direction du boulevard Davout et au-delà vers Saint-Mandé, avec sa zone piétonnière et ses activités commerciales ou de services, jouent parfaitement ce rôle de polarisation et de centralisateur. Cette notion de limite théorique étant défmie, reste à délimiter la répartition horizontale et verticale de notre étude. Si habituellement les limites d'un quartier peuvent faire hésiter, ici il n'en est rien. Ainsi, pour commencer, il faut noter que deux espaces bien distincts s'opposent très nettement sur notre secteur. Tous deux, pour des raisons de dénominations identiques évidentes et parce qu'ils sont axés sur la rue piétonne de Saint-Blaise, représentent pour les plans d'aménagement de la Ville de Paris, la zone du même nom. Ces deux espaces entrent de façon certaine en interaction l'un avec l'autre. Pourtant, ils offient un contraste tellement évident dans leur aspect visuel et donc psychologique, que l'on peut d'ores et déjà parler d'effet de barrière (ce sujet très particulier dans toute étude urbaine sera approfondi au:fil des chapitres suivants). En effet, les maisons rurales du XVllIe siècle ou les maisons à loyer du siècle dernier, qui existent au nord, ont cédé la place, au sud comme à l'est, à de grands volumes urbains modernes lors des démolitions-reconstructions récentes. Tandis que la tranchée de la voie de chemin de fer de la Petite Ceinture marque la rupture à l'ouest du paysage de cette zone. S'agissant du sud, c'est en réalité avec le plan d'aménagement et de rénovation de la Z.A.c. Saint-Blaise qui fut commencé dès les années 1960, que l'histoire et l'évolution à la fois architecturales et sociales, jusque-là commune de ces deux parties, se sont éloignées l'une de l'autre depuis les années 1970, pour enfin s'opposer et aboutir à une séparation plutôt malheureuse pour ce secteur. Ainsi, si autrefois cette zone représentait l'extension disparate du village jusque la rue du Clos, avec l'effacement de l'ancien bâti, constitué surtout de petites maisons donnant sur des cours occupées par des ateliers et de maisons à loyer du XIXe siècle, et la création de grands ensembles homogènes et de tours à partir de la place des Grès et de la rue Vitruve, il n'en est plus rien aujourd'hui. 30

Si les fonnes architecturales de ces deux ensembles s'opposent nettement, un autre contraste, moins visible que le précédent, intervient également. Il s'agit de l'opposition dans les fonctions de la rue ellemême: commerces sur cours sur la Z.A.C., contre commerces sur rues sur l'ancien village. Opposition encore, dans la structure même de I'habitat: grands ensembles repliés sur des cours et des jardins et tours éloignées de la rue sur la Z.A.c., contre habitations ouvertes sur la rue sur l'ancien village. Tous ces contrastes, qui bouleversent de manière très insidieuse les rapports avec le voisinage et l'organisation spatiale des habitants, ont très nettement détérioré le tissu social du sud de la rue Saint-Blaise. La détérioration de ce tissu social a entraîné avec elle des problèmes insunnontables qui dépassent et de loin les pouvoirs publics (voir le chapitre six) : désoeuvrement des jeunes, délinquance, drogue, chômage, etc. Problèmes explosifs, qu'heureusement le travail des nombreuses associations du quartier, allègent considérablement. Les problèmes du sud de la rue Saint-Blaise créent de ce fait une sorte de frontière infranchissable, une barrière psychologique pour les habitants du nord de la rue, plus tranquille. C'est à la rue Vitruve que revient le rôle ingrat de partager ces deux espaces qui n'ont en fait d'opposé, à l'origine, qu'une évolution urbanistique différente dans le temps. Ainsi, axée sur une même rue et portant le même nom: Saint-Blaise, se trouve en vis à vis, en compétition même, un Nord et un Sud. Le premier représenté par le coeur du vieux village, typique et très individualisé, avec ses maisons basses, ses vieux lotissements d'ouvriers et ses maisons rurales, s'oppose à l'urbanisme moderne, froid, sobre et dépersonnalisé du second, avec ses tours et ses grandes « cités-jardins ». Ce contraste architectural, ainsi que les oppositions socioéconomiques et démographiques qui en découlent directement ou indirectement, offriraient à eux seuls un sujet de recherche intéressant, cependant cela n'est pas le rôle de cette étude. Cet espace ne rentrant pas dans le cadre de notre problématique, il n'interviendra donc que partiellement dans cet ouvrage, par exemple comme élément de comparaison. Par ailleurs, certains de ces éléments, qu'ils soient sociaux, architecturaux ou structuraux, me serviront pour appuyer et étayer mes analyses, ainsi que pour établir mes conclusions. 31

Quelques aspects du paysage

1. L'église Saint-Germain de Charonne, datant du XIIe et XVe siècle, dominait autrefois du haut de ses escaliers le village de Charonne. C'est en effet au pied du mur soutenant la terrasse de cette église, qui représente en fait le bas du plateau de BeUeville grimpant vers les hauts de Ménilmontant, que s'est développé le village. En raison de sa protection comme Monument Historique, cette église a pu conserver, malgré l'urbanisme croissant de ce secteur, son charme pittoresque et champêtre. (Mars 1997)

2. Vue sur le cimetière rural de l'église Saint-Germain de Charonne. On peut s'apercevoir nettement de toute l'ambiguité de ce site, avec au premier plan l'image villageoise qu'affichent dignement le cimetière et son église et pour toile de fond, une des trois hautes tours, perçant les nuages, qui nous rappeUent très vite que nous sommes dans une ville. (Mai 1997)

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