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Nouveaux territoires urbains

224 pages
Aujourd'hui la ville s'étend du centre administratif, religieux et commerçant, hérité des siècles passés jusqu'aux lointains lotissements qui s'égrènent le long des autoroutes et des voies rapides, en longeant les nouveaux immeubles industriels ou de bureaux qui remplacent progressivement les logements collectifs de première couronne. Elle se sillonne en automobile et agglomère grâce à ses réseaux routiers et souterrains de nombreuses communes. L'ancien espace de proximité immédiate a laissé la place à un ensemble de proximités virtuelles entre lesquelles le choix d'une destination tranche. Le territoire de la grande ville se décline ainsi en superpositions multiples, appelées chacune par une singularité sociale ou professionnelle. Accompagner les traversées urbaines de décors évoquant le passé même récent comme le suggère le post-modernisme rend l'espace indifférent à sa dimension productive sans l'ouvrir à ses responsabilités nouvelles Le plus grand danger dans cette ville en recherche d'elle-même est de marcher à reculons, de s'éloigner du centre les yeux rivés sur son éclat, dans la méconnaissance des points d'entrée des nouvelles circulations urbaines.
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FUTUR ANTÉRIEUR N° 29

NOUVEAUX TERRITOIRES URBAINS

F. ASCHER, G. BENKO, M. DEAR, L. DREYFUSS, D. HARVEY, A. MARCHAND, M. MARIÉ, P. NICOLAS-LE STRAT, A. QUERRIEN, L. ROULLEAU-BERGER, A. TARRIUS, M. VAKALOULIS, J. -M. VINCENT

Numéro coordonné par T. Pillon et A. Querrien

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction: Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Luis GOMEZ Laurent GUILLOTEAU Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARA TO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE STRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT -SARCEY Yves SINTOMER Nicole-Edith THÉVENIN Michel VAKALOULIS Jean-Marie VINCENT

Rédaction: Futurantérieur, 137 Fbg du Temple 75010 Paris

@ L'Harmattan,

1995

ISBN:

2-73849-3952-7

Sommaire

Marche du temps Jean-Marie
Parodies

Vincent
00 0..0 0 o... o 7

Anne Querrien

La ville en transversales

0

0

Il

Michael Dear Prendre Los Angeles au sérieux: temps et espace dans la ville post-moderne Alain Tarrius Migration à rebours et commerce international
.. . 0.0

0

0

19

chez les Arabes de France

o.

.0..

33

Laurence Dreyfuss, Alain Marchand Gouvernement local et légitimation:

vers des républiques urbaines?
Laurence Roulleau-Berger La ville en friches:

0

0

0

71

précarités, socialisations et compétences Eclat de voix Pascal Nicolas-Ie-Strat
Le devenir-rap 0.0

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0..000000000..

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103

0

o

115

David Harvey L'accumulation flexible par l'urbanisation: réflexions sur le «postmodernisme » dans la grande ville américaine.. 0
François Ascher Dynamiques métropolitaines et enjeux socio-politiques..o

0.. 121
147

Georges Benko Les chemins du développement régional: du global au local.. Lectures Michel Marié Jean Maglione et la ville comme hybride
Michel V AKALOULIS Au fil des nouveautés critiques

163

191
207

Le numéro 30 de Futur Antérieur intitulé La ville-monde d'aujourd'hui. Entre virtualité et ancrage, poursuivra la réflexion engagée ici sur les relations ville-travail. Plus centré sur les nouvelles formes de coopération et d'agencements locaux dans un contexte de mondialisation, il accueillera les articles de : S. Sassen C. H. Betancourth 1. P. Bretin T. Pillon 1. Malézieux P. Abramo T. Baudoin P. de Roo T. Negri 1. M. Vincent 1. P. Garnier N. Le Stratt Les deux numéros ont été coordonnés par T. Pillon et A. Querrien.

Parodies

Jean-AfarieVincent

Le spectacle donné par l'équipe au pouvoir depuis l'élection présidentielle a été particulièrement lamentable. Elle a d'abord voulu donner l'impression qu'elle allait agir avec vigueur contre la ''fracture sociale". On a vu le président de la République enjoindre aux préfets d'obtenir des résultats contre le chômage alors qu'ils ont très peu de moyens dans ce domaine. Le premier ministre Alain Juppé a fait savoir qu'il tiendrait les promesses de Jacques Chirac, mais les contrats initiative-emploi qu'il a mis au point n'ont pas eu d'effets notables sur le niveau du chômage. Au lieu de diminuer la pression fiscale comme l'avait promis le candidat Chirac, le gouvernement a augmenté les impôts tout en cherchant maladroitement à diminuer les déficits publics ce qui n'a pourtant pas entamé la méfiance des marchés financiers. Dans ce climat, rendu encore plus morose par les attentats et les effets de la reprise des expériences atomiques, le gouvernement a été peu à peu saisi par une sorte d'immobilisme activiste. Les effets d'annonce non suivis d'effets, les déclarations contradictoires se sont multipliées. Apparemment certains ministres voulaient faire entendre leurs différences et tirer leur épingle du jeu alors que d'autres ne savaient plus à quel saint se vouer. L'orientation gouvernementale ne pouvait guère être autre chose qu'un simulacre d'orientation et l'intervention télévisée de Jacques Chirac le 26 octobre 95 a bien montré que c'était les 7

pressions extérieures qui indiquaient le cap à suivre. La lutte contre la ''facture sociale Ilest renvoyée à plus tard alors que les phénomènes de précarisation sociale sont de plus en plus nombreux et massifs. Dans ce contexte, on aurait pu s'attendre à de vifs débats politiques. Or, il n'en a rien été. La droite balladurienne a mené une guérilla feutrée sur le budget sans attaquer véritablement le gouvernement. Philippe Seguin a mis de côté lll'autre politique" en attendant des jours meilleurs. Plus étonnant encore, du côté du parti socialiste, les critiques ont été très modérées, mais surtout quasi inaudibles. Les socialistes en train de présidentialiser leur parti ont pensé que le temps travaillait pour eux et qu'il valait mieux ne pas trop s'avancer sur les solutions à préconiser. Quant au parti communiste, ridiculisé par ses propositions d'opposition constructive (au cours de l'été 95), il a essentiellement voulu faire savoir qu'il était partisan d'une opposition conséquente et radicale à l'équipe Chirac. Tout se passe comme si on était en train d'atteindre le degré zéro de la politique, comme si la politique n'était plus qulune parodie, sinistre, réduite à une suite d'incantations masquant impuissance et désarroi. Cette atonie des sommets nlest pourtant pas partagée par la base de la société qui elle nia pas de raisons de se laisser aller au cours des choses. Ces derniers mois les grèves se sont multipliées et la mobilisation des fonctionnaires en octobre contre le gel des traitements a rencontré beaucoup de sympathies parce qu'elle symbolisait le refus de l'insécurité du travail et de l'emploi dans des couches très importantes de la société. Le chômage, en effet, ne touche pas que les chômeurs, puisqu'il menace aussi bien la majorité des salariés, y compris une grande partie des cadres que la majorité de ceux qui ne sont pas encore entrés sur le marché du travail (lycéens, étudiants). Les réactions qui sont en train de se produire à propos de la sécurité sociale montrent en même temps que très nombreux sont ceux qui ne veulent pas une reproduction rétrécie de l'EtatProvidence et l'alignement sur les stratégies des marchés financiers. A partir de là une nouvelle combativité peut se dessiner et conduire à des mouvements d'ampleur. Les luttes qui se produisent à l'heure actuelle sont forcément défensives mais, comme elles ne disposent plus des relais politiques traditionnels, elles peuvent être à l'origine 8

de nouvelles formes de politisation, par exemple recherche de politiques nationales coordonnées à /'échelle européenne en réaction contre les diktats du capital financier, concertations transnationales pour de nouvelles pratiques économiques et de nouvelles pratiques de service public pour faire face à la déréglementation sauvage. L'État national isolé est forcément perdant, des États nationaux qui poursuivent des objectifs communs imposés par les luttes sociales peuvent bouleverser en profondeur les données de la politique. Contre la paralysie politique qui gagne peu à peu les États européens, c1estla seule perspective réaliste.

La ville en transversales

Anne Que"ien

Aujourd'hui la ville s'étend du centre administratif, religieux et commerçant, hérité des siècles passés jusqu'aux lointains lotissements qui s'égrènent le long des autoroutes et des voies rapides, en longeant les nouveaux immeubles industriels ou de bureaux qui remplacent progressivement les logements collectifs de première couronne. Elle se sillonne en automobile et agglomère grâce à ses réseaux routiers et souterrains de nombreuses communes. L'ancien espace de proximité immédiate a laissé la place à un ensemble de proximités virtuelles entre lesquelles le choix d'une destination tranche. Avec la machination du mouvement, son élongation, sa mise en vitesse, les fragiles équilibres qui constituaient les villes comme milieux de vie, se sont ébranlés. Cela avait été prévu,la mise à l'écart de l'habitat et du domestique, de la production et plus généralement du non noble avait été voulue, présentée comme la reconquête des villes par un principe aristocratique et urbanistique qui les rendrait à leur beauté classique. C'était le discours de Le Corbusier, de l'architecture moderne et de tous ceux qui se piquaient d'architecture dans les sphères du pouvoir quelles que soient par ailleurs leurs convictions politiques. Ils ont ainsi construit de nouvelles cités, de nouveaux modèles d'habiter, des bouts de ville là où ils se croyaient en bout de ville, là où aujourd'hui une nouvelle phase d'extension du pouvoir sur la ville exige un nouvel aménagement urbain. D'où vient la faillite de cette reprise aristocratique des villes, faillite qui ne s'observe d'ailleurs pas partout, alors que le 11

déclin du modèle d'organisation industrielle créait effectivement l'opportunité d'une modernisation? Le principe aristocratique de gestion des villes est un principe de jouissance, qui répartit à partir de positions de pouvoir guerrières ou électives la production de la richesse locale de manière à en retirer un surplus dans lequel les détenteurs du pouvoir puissent se mirer, se représenter, se faire reconnaître. Dans l'espace anonyme de la grande ville, la caste au pouvoir organise une concentration de la reconnaissance sociale sur elle-même, qui par réflexion éclaire l'ensemble de la société locale. C'est le principe du roi-soleil. Une ville relativement isolée au coeur de son territoire peut encore fonctionner de cette façon aujourd'hui, quitte à pomper ce territoire et à risquer à terme la contre-productivité. C'est le problème que posent des gestions comme celle de Nîmes de 1983 à 1995 ou de Montpellier depuis 1977. L'exemple de Montpellier montre cependant à l'oeuvre au sein de l'agglomération les deux autres principes constitutifs de l'espace urbain, le principe de coopération et le principe de déplacement. Le principe de coopération conduit à la proximité spatiale des êtres qui ont besoin les uns des autres pour vivre, produire, se reproduire, dans un ici-et-maintenant pesant si n'intervenaient les deux autres principes. Le principe de déplacement consiste au contraire à chercher systématiquement l'écart pour trouver la meilleure opportunité; il est à l'origine du mouvement qui fait quitter la cité et qui la traverse en provenance d'une autre, qui sort des grilles établies et transforme les échelles de valeurs, distribue les valeurs le long de ses parcours. Le principe de déplacement est comme le principe aristocratique un principe de changement, mais qui s'empare de la population de l'intérieur, comme une proposition qu'elle se fait à ellemême. A saisir la perche ainsi tendue le pouvoir risque de produire la division là où il voulait sauvegarder l'unité, de casser le mouvement sur lequel il voulait s'appuyer. Les territoires urbains sont caractérisés par des équilibres très différenciés selon les lieux, y compris au sein de la même agglomération, entre ces principes de jouissance, coopération et opportunisme. (Nous préférons parler d'opportunisme plutôt que de déplacement pour souligner le fait que le déplacement se fait à la recherche d'une meilleure opportunité, que l'idée d'un plus se fait jour, et que par là ce principe peut coopérer avec l'aristocratique, comme on le constate dans le libéralisme actuel). Chaque groupe social, chaque communauté, chaque individu, se situent différemment au coeur de ces tensions. Le modèle de la ville 12

industrielle par exemple a pu réunir un moment de manière relativement équilibrée travailleurs, patronat, responsables administratifs et politiques qui y voyaient tous une matrice de stabilisation, d'intégration, d'enracinement, susceptible de produire la meilleure coopération productive dans le respect de la domination existante. Pourtant à la recherche de meilleures opportunités de production et d'exploitation, le capitalisme a fait basculer cet équilibre vers le mouvement, voire dans certaines localités la destruction; et ce comme le rappelle David Harvey, avant la crise du pétrole de 1973. De plus la ville disciplinaire, signifiant à tous les travailleurs l'égalité qui les rend interchangeables, est traversée de flux inévitables comme ceux des migrations et des générations, mais aussi de façon plus immatérielle les fi ux des informations sur la société d'accueil ou environnante, sur les opportunités scolaires ou marchandes qui polarisent les volontés vers d'autres horizons que l'usine. La proximité domicile-travail qui est l'idéal de la coopération simple, et de tous les urbanistes voulant faire le bonheur des travailleurs à l'écart du leur, devient un leurre dans la grande ville aux prises avec une effervescence du principe d'opportunisme, principe qui consiste au demeurant à profiter davantage d'une meilleure exploitation de l'environnement que d'un accroissement de la coopération, ce en quoi il se rapproche également de la dimension prédatrice au coeur du principe de jouissance aristocratique. Celui-ci ne se satisfait d'ailleurs plus d'un habitat de travailleurs d'où s'organise, grâce à la proximité, la résistance à l'exploitation. La cité ouvrière devenue citadelle, vecteur d'autonomie, n'a plus sa raison d'être pour ceux là même qui l'ont programmée. Et la communauté de proximité vers laquelle tendait la première ville industrielle commence à disparaître, ensevelie sous les démolitions, vidée par les fermetures d'usines, les licenciements, l'accession à la propriété et le développement, au demeurant limité en France, de la petite entreprise franchisée ou sous-traitante. Face au miroir brisé de la communauté, dont les immeubles sont "traités" les uns après les autres pour en "briser la monotonie", c'est à dire en détruire l'unité, en cherchant dans le langage même des habitants les signes de distinctions, l'échelle des proximités redescend d'un cran, vers l'immeuble et surtout la famille, vers le micro groupe aux contours incontestables, mobilisable pour de nouvelles aventures, non plus celles du travail puisqu'elles excluent, mais celles de la vie qui sont indéfinies. Ces aventures ne 13

trouveront guère d'espace sur place, dans le ressassement du principe de coopération; elles traverseront des territoires plus vastes, se vivront à l'échelle de l'agglomération, dans le voyage qu'impose la religion ou dans des voyages plus innovants. Ces aventures se vivront en automobile et en camion, alors que l'ancien système se satisfaisait de la marche parfois accélérée par le vélo. Or sur le territoire de l'urbanité motorisée, le véhicule lui-même est porteur d'opportunités de transports subreptices et de détours peu coûteux. C'est ainsi que de nouveaux itinéraires, de nouveaux espaces circulatoires se mettent en place, puisant autant à la modernité qu'à la tradition, traçant de nouveaux réseaux commerciaux, et parfois jubilatoires, et conduisant jusqu'à ce versant aristocratique de la société dont on semblait bien éloigné. Les banlieues les plus périphériques des grandes agglomérations françaises sont au coeur de ces nouvelles évolutions car leur excentricité spatiale est compensée par une position de transition dans l'organisation du travail et la mobilisation des populations. C'est au coeur du processus de désindustrialisation et de décomposition de la classe ouvrière de masse qu'ont été appelés des travailleurs aux origines toujours plus lointaines et à l'assujettissement par la colonisation toujours plus incertain. Ces travailleurs sont objectivement pris dans des mouvements sociaux et mentaux d'une plus forte intensité que leurs compagnons de travail et leurs prédécesseurs. Il en va de même pour leurs enfants ramenés auprès d'eux par la volonté d'arrêter l'immigration et d'en organiser l'immobilisation. La tension entre les deux logiques coopératrice, frustrée dans son intentionnalité productive, et opportuniste, ne peut que s'accroître, installant à la fois la revendication aigue de l'intégration et l'exploitation de l'informalité à chaque fois qu'elle se présente. La relative autonomie des territoires urbains de production qu'avaient construite les tenants du principe aristocratique de jouissance de la ville pour se tenir à l'écart du labeur et de ses désagréments devient tout d'un coup insupportable, surtout quand cet écart devient prétexte à manifestation (les voitures de luxe enlevées et brûlées, ou utilisées pour défoncer les magasins). La tentation d'éradiquer le mal à la base en supprimant le cadre de sa production se fait jour. On parle de détruire les grands ensembles mais la destruction est symbolique, réduite à quelques tours, en même temps que suffisante pour signifier une impuissance, celle de loger dans ces quartiers les nouveaux habitants. 14

Chose étrange l'appel au principe de coopération, et l'ignorance de la forte présence du principe opportuniste dans la population, comme s'il ne pouvait être mis en oeuvre qu'aristocratiquement, ce que prétendent d'ailleurs les représentants de la "classe ouvrière", reste de mise dans toutes les politiques publiques comme s'il s'agissait toujours d'intégrer dans la proximité et la possession couplée d'un habitat et d'un travail, comme si la population concernée était stable, alors qu'elle gonfle officiellement de 100 000 personnes par an, sans compter tous ceux que leurs études ou leurs activités commerciales invitent à prolonger leur séjour à la grâce de Dieu et de l'anonymat urbain. Or le commerce qui est l'activité majeure de toute cette population, mobilise le long de chaînes de différences, de reconnaissance des opportunités. De même pour toute la population au chômage et interdite de coopération, la recherche de l'opportunité est devenue la seule possibilité de vie, le moyen de la coopération. La ville est devenue espace de déplacements et le corps le support de l'affirmation de l'identité de l'être en déplacement, du commerçant, du chômeur, de l'artiste, Tous doivent pour exercer leur activité s'exposer, se rendre attractifs, au risque d'enfreindre les règles de respect de la neutralité de l'espace public. Tous ont besoin que celui-ci se modifie et devienne accueillant à leur différence, contienne cette différence déjà réalisée. C'est ainsi que la jeune fille porteuse du foulard islamique trace la route, sans le savoir, du commerçant maghrébin; elle crée un signal de reconnaissance à partir duquel va pouvoir être reconnue une présence, la présence d'un autre qu'elle-même, l'existence d'un territoire social spécifique auquel on peut acheter, un comptoir.

La grande ville est le lieu le plus apte à produire le maximum de tension entre l'individu et l'espace social de fréquentation, l'espace public où il doit passer indemne sans gêner, être lui même sans mettre en cause qui que ce soit, dans un régime de visibilité et éventuellement de conversation, aussi parfait, aussi lisse que possible, sans reconnaissance d'aucune sorte. Une ville pleine de policiers espionnant ou une cité village dans laquelle tout le monde se connaît parce qu'en plus tout le monde travaille dans la même entreprise, ne sont pas des espaces publics dans ce sens contemporain. L'individu social actuel est autonome et se règle de l'intérieur, comme les automates à visage humain des films de science fiction. La coopération a été incorporée 15

en amont par une information générale et savante; le rapport à l'autre se réjouit de son évitement, de sa non reconnaissance, qui permet à la trajectoire de se poursuivre solitaire vers les lieux retirés du face à face avec les ordinateurs et quelques restes d'époques révolues, dont la sauvagerie pourra être rappelée en jeux, autant que possible sur écrans. Ces écrans sont aussi efficaces dans les appartements de la cité obsolète que dans les centres historiques ou les pavillons de banlieue. Partout se forment les nouveaux êtres indifférents à la reconnaissance des autres, indifférents à la reconnaissance des formes dès lors qu'elles ont plus de deux dimensions et surtout qu'elles ne peuvent être saisies d'un seul coup ( idéal présidant déjà à la confection des plans et des maquettes d'architecture depuis l'époque de Descartes). Ces êtres dépourvus de reconnaissance, et de l'exigence d'être reconnus, dépourvus des capacités sensibles d'évaluer la proximité, sont les mieux préparés pour la nouvelle reconnaissance des signes, pour l'exploration de l'espace sans références a priori, en quoi consiste le nouveau travail immatériel. Paradoxalement les derniers arrivés dans l'ancien système productif, les plus lointains du centre, peuvent tirer avantage de leur ancienne situation, dans ces nouvelles conditions, être capables de saisir une opportunité. A la différence du travail mécanique dont les formes de coopération exigeaient une proximité constante, le travail immatériel juxtapose l'indifférence quotidienne à la proximité au besoin occasionnel de proximité le plus pressant. La ville peut s'étendre mais son centre doit être rendu plus immédiatement accessible encore; les fonctions de ce centre ne sont plus seulement administratives, mais directement productives. Cependant selon les activités ces points centraux d'intense coopération sont légèrement décalés; les lieux de production et d'échange s'adossent aux espaces de contrôle et de commandement sans se confondre avec eux. Une possibilité de développement urbain et économique émerge dans cet écart; les territoires ne sont plus mis en mouvement à partir du centre politicoadministratif absorbant telle une éponge toutes les initiatives économiques jusqu'à les épuiser; des lignes de déterritorialisation se font jour le long desquelles va pouvoir s'organiser la ville. Le développement ne se produit donc pas par quartiers, ou par zones, dans une contiguité qui ne mobiliserait qu'une coopération de proximité; il se déroule par activités le long des lignes qui mobilisent la périphérie vers le centre et réciproquement, et surtout le long des lignes qui traversent 16

l'espace de la ville, la constituant en point d'un réseau aux ambitions plus vastes. Des lignes de mobilisation, de déterritorialisation sillonnent donc l'espace urbain, le traversent, et déposent dans ses faubourgs et dans ses centres les signes de la mise en route de nouvelles démarches à la recherche de marchés ou de possibilités de confort indispensables à l'émergence de nouvelles capacités de travail. Qu'il s'agisse de jeunes créateurs à la recherche d'espaces de répétition et de spectacle, de classes moyennes voulant élire domicile à l'endroit le plus adéquat, de commerçants maghrébins organisant le rapatriement de marchandises vers leurs pays, de petites entreprises s'associant pour répondre aux commandes dans les meilleures conditions, la recherche de la meilleure opportunité prime sur l'exploitation de l'espace déjà constitué. Cette recherche se fait de proche en proche en mobilisant Is réseaux sociaux déjà branchés sur les filons à exploiter. Le territoire de la grande ville se décline ainsi en superpositions multiples, appelées chacune par une singularité sociale ou professionnelle. La récupération par le centre de ces dérives multiples, la formation d'accords contractuels entre lui et les représentants de ces groupes peut conduire à de nouveaux corporatismes et communautarismes, qui ne vivront d'ailleurs que le temps que la dérive ne les emporte pas. Cette recentralisation par délégation de pouvoir et droit d'organiser une police spécifique peut aller jusqu'à supprimer les interfaces entre tel mouvement et les mouvements urbains d'ensemble, jusqu'à sembler arracher de l'espace public une mouvance dérangeante. La nature profondément économique des modes d'accrochage à la ville de ces mouvements dissidents, quels que soient leurs oripeaux idéologiques rendra sans doute cette recentralisation vaine. Cependant l'incertitude sur les interfaces, vulnérables face à la répression, tend à faire analyser ces territoires sociaux transversaux à partir de leurs propres centres et de leurs différences les plus affirmées d'avec les territoires sociaux environnant, interdisant de comprendre leur mode de ressourcement périphérique, dans l'espace ou dans le temps. C'est ainsi que le péri urbain qui s'éloigne du centre à la recherche du calme et de la verdure

renoue avec une expérience rurale d'enfance, apparemment
coupée par l'exode vers la ville; ce sont ces restes de ruralité que les réhabilitations pouchassnt au risue de la laideur. La mise en lignes spatiales et temporelles transversales de l'expérience urbaine relativise le centre et le sens de ses 17

changements. Il ne peut y avoir homothétie de l'espace local à l'espace central, développement par quartiers d'une même urbanité pour tous, d'une centralité qui deviendrait omniprésente alors qu'elle est distinction. L'égale valeur des quartiers qu'exige leur appartenance' démocratique passe par la reconnaissance de la valeur propre à chacun, et la mise en réseau de ces valeurs, par les transports et par l'organisation productive. La différenciation des quartiers les situe sur les lignes de développement spécifiques dont le reniement serait celui de l'histoire des gens qui haabitent là et qui vont continuer cette histoire avec les nouveaux venus. Des territoires historiquement constitués autour de peuples, autour de techniques, traversent les villes, les régions et même les continents; leur écrasement par l'avancée de la modernité, par l'aggravation de l'exploitation, n'empêche pas leur mise en mémoire, leur constitution en socles actifs parce que résistants des édifications qui se font dessus. Faites dans la méconnaissance, elles peuvent se révéler fragiles alors que le respect les rendrait solidaires de la longue durée. De même l'architecture doit se faire attentive aux lieux, à la mémoire qu'elle mobilise ou qu'elle refoule, sans pour autant se figer dans sa représentation ou induire comme dans le développement néocommunal par quartiers une dissémination obsolète des signes de la centralité. Accompagner les traversées urbaines de décors évoquant le passé même récent comme le suggère le post-modernisme rend l'espace indifférent à sa dimension productive sans l'ouvrir à ses responsabilités nouvelles.. Le plus grand danger dans cette ville en recherche d'elle-même est de marcher à reculons, de s'éloigner du centre les yeux rivés sur son éclat, dans la méconnaissance des points d'entrée des nouvelles circulations urbaines.

Prendre Los .Angeles au sérieux: temps et espace dans la ville postmoderne

MichaelDear

L'état de théorie, maintenant et à partir de maintenant, n'est-ce pas la Californie? Et surtout, la Californie du Sud? 1 Jacques Derrida

Pourquoi prendre Los Angeles au sérieux? Dans le passé, Los Angeles a été considérée comme ayant un développement singulier par rapport aux autres métropoles des Etats-Unis. Située à la frontière sud-ouest du continent, la ville a tendance à évoquer d'infinies étendues suburbaines, une architecture chaotique, des autoroutes, le soleil, le surf, et des brumes enfumées. La télévision et les films qu'Hollywood a vendus à l'étranger ont contribué à diffuser et à exagérer ces images. A bien des égards, Los Angeles se distingue des autres villes. Par exemple, il y a un contraste frappant avec Chicago qui a été universellement reconnue comme le prototype de la métropole industrielle. Depuis des dizaines d'années, les urbanistes ont analysé les villes du monde selon les préceptes de l'Ecole de Chicago.

1 Jacques Derrida, cité dans David Carroll, ed., The State oj théorie (New York: Colombia University Press 1990), 63. Je remercie Derek Gregory d'avoir attiré mon attention sur cette ci tation. 19

Cependant, ces histoires exceptionnelles que l'on raconte sur Los Angeles soulèvent un problème essentiel. Elles rendent compte de ce qui se passe dans cette ville uniquement par une simple description, une série de décors bizarres, des opportunités de mise en scène tel un spectacle. Heureusement, pendant ces dix dernières années, les spécialistes se sont tournés, avec une attention croissante, vers la région des cinq comtés qui englobe Los Angeles. D'après les résultats de leurs recherches, de nouveaux défis s'offrent à la pensée concernant la croissance urbaine future. La prédominance de Chicago comme modèle est remise en question par ce qui pourrait être l'émergence de l'Ecole de Los Angeles. Le "Los Angeles prototype", avec ces noyaux de population multicentrés et dispersés ayant une croissance de faible densité, peut devenir le nouveau paradigme. du développement urbain. En apparence, tout au moins, Los Angeles fait preuve d'une forte ressemblance avec les autres "villes mondes" en plein développement, telle que Mexico City, Sao Paulo, tout aussi bien qu'avec les autres centres urbains aux Etats-Unis, ayant un taux de population à croissance rapide, telle qu'Atlanta. En termes de nombre d'habitants, Los Angeles est maintenant la seconde région urbaine la plus grande en Amérique, et la onzième du monde. On prévoit plus de 14 millions d'habitants en l'an 2000. La région des cinq comtés (Los Angeles, Ventura, San Bernardino, Riverside et Orange), traçant approximativement un cercle de soixante miles autour du centre ville de Los Angeles, inclut seulement 5% de la superficie totale de la Californie. Malgré cela, ce cercle compte plus de la moitié de la population de l'Etat de Californie et du revenu des ménages. Cette région représente 56% du commerce international, et 58% des sièges sociaux des cents premières grandes compagnies situées en Californie. La production par personne, dans ce cercle de soixante miles se classe au quatrième rang mondial. La région est aussi connue pour son extraordinaire tissu de distribution. Los Angeles, à elle seule, vend chaque jour plus de 2000 voitures, en comptant 20% du nombre total d'immatriculations de Rolls Royce,enregistrées en Amérique et 70% des immatriculations enregistrées dans toute la Californie.

20

Ne tenant pas compte des réputations d'une Ecole de Los Angeles putative, mon hypothèse de base est que quelque chose de nouveau et de singulier est patent dans l'urbanisme de la Californie du Sud. Los Angeles, en fait, peut être la quintessence de la ville postmoderne.

L'urbanisme

postmoderne

Le terme postmodernisme a été utilisé de bien des manières, et a commencé à perdre toute signification. Mais cela ne doit pas occulter le fait que l'esprit postmoderne a déjà influencé, de manière dramatique, la tournure des préoccupations humaines. Trois principales significations du postmodernisme continuent à être pertinentes le postmodernisme comme style, comme période historique et comme méthode2. Les origines du postmodernisme comme style sont la littérature et l'art, d'où il s'étend à l'architecture. Tandis que la plupart des villes sont maintenant corrompues (ou glorifiées) par des échantillons d'architecture postmoderne, le mouvement a généralement été reçu avec scepticisme. Certains en parlent en termes peu flatteurs, la qualifiant "d'architecture souvenir" et disent que la nécrologie en a été faite à peine était-elle née. Une des raisons pour laquelle il a été si facile de dénigrer le postmodemisme en architecture est que très peu d'architectes ont tenté de relier leurs interventions stylistiques avec les idées philosophiques les plus profondes de la postmodemité. Ainsi, l'architecture postmoderne pourrait être rejetée d'après les seuls critères de l'esthétique. Le concept de postmodernisme comme époque repose sur la prétention qui affirme qu'il y a eu comme une sorte de "rupture radicale" avec les tendances passées, que l'apport de nouveauté suffit à définir une culture qui se démarque des limites historiques identifiables. Le problème essentiel avec ce concept est la difficulté qu'il y a à théoriser la

2 Pour plus de détails voir Michael Dear, "Postmodernism and Planning, Society andSpace, Environment and Planning D4 (1986) : 367-384. 21

"

contemporanéité : comment commençons-nous à rendre sensées d'infinies réalités qui se chevauchent l'une l'autre? Manifestement, l'apparition simultanée d'objets, dans le temps et dans l'espace, n'implique pas forcément une relation de cause à effet; en effet, les paysages sont beaucoup plus susceptibles d'inclure un mélange anachronique d'artéfacts sociaux obsolètes, quotidiens, ou tout nouveaux. Comment nous est-il possible de déchiffrer à travers de tels paysages urbains le texte d'un "changement culturel? Fréderic Jameson

a déclaré avec

audace que les anciens systèmes de

l'organisation et de la perception sociales avaient été remplacés par un hyper-espace postmoderne. Selon Jameson, le temps et l'espace ont été étirés pour engager les organisations globales multinationales du capitalisme avancé dans des voies que nous ne pouvons percevoir que confusément3. Troisièmement, le postmodernisme comme méthode pose que le rationalisme a échoué tout aussi bien comme idéal que comme guide pragmatique pour la pensée et pour l'action sociale et que, désormais, nous devons nous débrouiller sans aucun désiderata qui pourrait être éclairant, tel qu'un argument théorique concluant ou une vérité essentielle. L'un des principaux objectifs du postmodernisme a été le caractère fondateur de la Modernité, sa quête d'une vérité universelle. Dans les théories de Lyotard, la postmodernité est ouvertement incrédule face aux grands récits4. La position postmoderne est que les métatextes sont suspects et qu'en matière d'autorité ce que proclame toute explication singulière est illusoire. En définitive, les postmodernes affirment que le bien-fondé d'une théorie par rapport à une autre ne peut absolument pas être défini et, par suite, les tentatives pour obtenir un consensus intellectuel doivent s'affronter. Le mouvement déconstructionniste a été également le catalyseur de l'effondrement de la Modernité5. La
3 Fredric Jameson, Postmodernism, or the Cultural Logic of Late Capitalism (Durham: Duke University Press, 1991), 1-54. 4 Jean François Lyotard, The Postmodern Condition (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1979). 5 David Lehman, Signs of the Times: Deconstruction and the Fall of Paul de Man (New York: Poseidon Press, 1991). 22