Ouvriers spécialisés à Billancourt

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EAN13 : 9782296298811
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OUVRIERS SPECIALISES " A BILLANCOURT
Les derniers témoins

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3024-4

Renaud Sainsaulieu et Ahsène Zehraoui

Sous la direction

de

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OUVRIERS SPECIALISES , A BILLANCOURT
Les derniers témoins

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Coenen-Hutter J., La mémoire familiale: un travail de reconstruction du passé, 1994. Dacheux E., Les stratégies de communication persuasive dans l'Union européenne, 1994. Lallement M. (ed.), Travail et emploi. Le temps des métamorphoses, 1994. Baudelot C., Mauger G., Jeunesses populaires. Les générations de la crise, 1994. Esquenazi J.-P., Film, perception et mémoire, 1994. Gagnon C., La recomposition des territoires, 1994. Giroud c., Introduction raisonnée aux concepts d'une sociologie de l'action, 1994. Plasman R., Lesfemmes d'Europe sur le marché du travail, 1994. Robert Ph., Les comptes du crime, 1994. Ropé F., Savoir et compétences. De l'usage social des notions à leur problématisation, 1994. Van Tilbeurgh V., L'huître, le biologiste et l'ostréiculteur, 1994. Zolotareff J.-P., Cerclé A, Pour une alcoologie plurielle, 1994. Sarfati G.-E., Dire, agir, définir. Dictionnaires et langage ordinaire, 1995. Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. Werrebrouck I.-C., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A-M., Sociologie du tennis, 1995. Hiede J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A, Devenir éducateur, une affaire de famille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social, 1995. Semprini A., L'objet comme objet et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cerclé A (eds), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionnelle, 1995. D'Houtaud A., Taléghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995.

SOMMAIRE
Avertissement
Renaud Sainsaulieu Introduction générale: Mémoire et héritage Renaud Sainsaulieu et Ahsène Zehraoui Première partie: Une population ouvrière: lieux et états des lieux I. II. III. IV. Ouvriers de Billancourt : répartition géographique et lieux d'habitat (Michèle Guillon) Moyens de transports: les déplacements au quotidien (Pierre Bouvier) Logement aléatoire et réservations fantômes (Djaffar Lesbet) .. ... , Solidarités communautaires et implications au Maghreb (Gildas Simon) 29 49 59 95

9
Il

Deuxième partie: Ouvriers de Billancourt : pratiques et projets

I.
II. III. IV.

Pratiques religieuses en entreprise (Jacques Barou, Moustapha Diop, Subhi Toma) Les conflits et leur évolution (Nicole Kerschen, Catherine Witol de Venden) Projets et parcours d'OS (Michel Oriel, Renaud Sainsaulieu) Les OS et la formation: devenir professionnel en perspective (Ahsène Zehraoui) 7

131 163 195 231

Troisième partie: Immigrés et OS: questions d'identités I. II. Regroupement familial et stratégies d'insertion (Khelifa Messama) OS et immigré: une double condition (Abdemalek Sayad) 271 295

Quatrième partie: Autour d'une recherche. Commentaires I. II. III. IV. V. VI.

et réflexions

Le contrat de connaissance: une expérience, recherche et industrie (Jacqueline Costa-Lascoux) 333 Recherche - Entreprises des conditions d'un dialogue nouveau 343 Conditions de vie hors-travail (rapport de synthèse) (Émile Temime) 351 Les OS immigrés à la Régie Renault: le lien au pays d'origine (Carmel Camilleri) 367 Les OS dans l'industrie automobile, synthèse de l'étude (Antoine Héron) 377 « Les OS immigrés ». Réflexions sur le sens d'une catégorie (Gabrielle Varro, Anne-Sophie Perriaux).. 395 Références 411 Notes 415 Bibliographie sélective 417 Bibliographie sélective (Pierre Priendenson) 417

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Avertissement
Cet ouvrage constitue une présentation condensée des résultats de la recherche effectuée de 1984 à 1986 sur les « 0 S dans l'industrie automobile» dans le cadre du Contrat de connaissance signé, en janvier 1984, par le CNRS et la RNUR. Cette opération a été initiée du côté des chercheurs par Alain d' lribame, à l'époque Directeur du PIRTEM puis Directeur Scientifique du Département SHS au CNRS et Yves Duroux de la Direction Sciences de l'homme et de la société, au ministère de la Recherche et de la Technologie. Du côté de la RNUR, l'opération a été impulsée par Michel Praderie, Directeur du Personnel et des Affaires sociales et suivie par Antoine Héron et Pierre Leclair du Service du Développement Économique et Social. La coordination scientifique du contrat a été assurée par Jacqueline Costa-Lascoux, Directeur de Recherche au CNRS, et par Émile Temime, Professeur d'Histoire à l'Université d'AixMarseille, ainsi que par Yves Duroux. Un comité scientifique a réuni Michel Berry, Directeur du CRG, Carmel Camilleri, Professeur de Psychologie sociale à l'Université de Paris et Renaud Sainsaulieu, Professeur à l'Institut d'Études Politiques de Paris. Antoine Héron et Pierre Leclair ont assuré le suivi des enquêtes et du séminaire qui s'est tenu pendant deux ans. Gabrielle Varro s'est occupée de l'ensemble de la gestion du contrat et de la documentation scientifique générale. La décision de transformer les rapports de recherche sous forme d'un ouvrage de synthèse a été prise en présence des responsables et des chercheurs à l'IRESCO, quelque temps après la fin des travaux. Une mission éditoriale a été confiée à Renaud Sainsaulieu, Patrick Fridenson (directeur d'études à l'EHESS) et Antoine Héron assistés de Jean Leroy, ingénieur au CNRS qui a été 9

chargé de recueillir les contributions de chacun et d'établir le manuscrit. En définitive, Renaud Sainsaulieu et Ahsène Zehraoui ont assuré la phase finale de cette publication dont l'objectif est de faire connaître les observations et conclusions de cette recherche originale, et d'une réelle ampleur, sur une histoire sociale singulière du monde industriel contemporain en France.

Renaud Sainsaulieu

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Introduction

générale

Mémoire et héritage
par Renaud Sainsaulieu 1 et Ahsène Zehraoui 2

Les usines de Billancourt ont définitivement fermé leurs portes. Le visiteur qui se rendrait aujourd'hui sur ces lieux ne manquerait pas d'être surpris par le silence qui y règne désormais. Pour autant, il ne faudrait pas oublier qu'il a été écrit là les plus belles pages de l'histoire de l'industrie et du mouvement ouvrier du XXè siècle, dont notre présent continue d'être imprégné. Théâtre d'importantes réalisations industrielles dans le domaine de l'automobile et de grandes luttes sociales, il nous laisse, en tout cas, un héritage que nous devons aujourd'hui assumer. Résultat de la recherche effectuée entre 1984 et 1986, sur Les OS de l'industrie automobile dans le cadre du Contrat de connaissance RNUR- CNRS, l'ouvrage que l'on va lire s'inscrit justement dans une telle perspective. Restituer des fragments de vie et faire comprendre les conditions des travailleurs qui ont participé au développement de ce site, c'est entre autres, notre objectif: volonté de préserver la mémoire collective et de faire partager les fruits de ce travail, tout à la fois. Certes, cette publication peut apparaître comme étant quelque peu tardive. Force est, cependant, de constater, à la lecture des contributions présentées, que celle-ci garde encore toute son actualité.
1. Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, - Directeur du Laboratoire de sociologie du changement des institutions (LSCI) lRESCO - CNRS, Paris.

2. Sociologue-chercheurau CNRS - LSCI - lRESCO, Paris. 11

Le problème des bas niveaux de qualification qui en est l'objet central n'en finit pas, en effet, d'être posé, - dans la majorité des cas, de façon dramatique -, à plus forte raison s'agissant des ouvriers étrangers, en majorité d'origine maghrébine, dont traite, en particulier, cet ouvrage. Maintenant que le silence règne à jamais au sein des ateliers de l'île Seguin, il n'est pas sans intérêt d'écouter les paroles des derniers témoins; ceux qui étaient présents au moment de la cessation des activités de production, quand les machines se sont arrêtées pour toujours. La société a ainsi la chance de pouvoir disposer des résultats sous forme de synthèse, de l'ultime enquête d'envergure menée dans l'ancienne « forteresse ouvrière» qui avait, jadis, largement ouvert ses portes aux chercheurs en sciences sociales. Alain Touraine et bien d'autres y ont séjourné plus ou moins longtemps, afin d'observer et d'étudier le monde ouvrier et celui de l'industrie. Nul doute que Billancourt a très fortement contribué aux grands événements de l'un et de l'autre. A ce titre, il restera un lieu hautement symbolique. N'est-ce pas là, au demeurant, que Louis Renault, le père fondateur de la Régie, avait ouvert ses ateliers et produit ses premières voitures? Et que dire de son apport aux mouvements sociaux? Les maoïstes et Jean-Paul Sartre, lui-même, ne se sont pas trompés lorsque, au début des années soixante-dix, ils allaient «prêcher» la solidarité prolétarienne et la fraternité entre travailleurs français et immigrés. Car, et c'est aussi l'une des spécificités de ce site, la présence d'ouvriers étrangers a été constante et plus ou moins importante, selon les périodes. Et c'est, précisément, de ceux-ci qu'il est question. Cette étude a entre autres avantages, d'apporter une somme d'informations et de réflexions sur ces hommes venus d'autres pays, pour travailler en France. Plusieurs mois de terrain, pas moins de cinq cents entretiens individuels et collectifs nous apportent un savoir précieux concernant le vécu de cette population dans les domaines du travail, de la vie quotidienne et des rapports avec la société française. Les données recueillies sont, en la matière, fort intéressantes et riches d'enseignement. Celles-ci ne portent pas sur le seul monde de l'entreprise, mais sur l'ensemble de la vie sociale des ouvriers spécialisés: lieux d'implantation géographique, vie familiale, moyens de transports, relations avec les pays d'origine, pratiques 12

religieuses, formation.

conflits,

projets

d'avenir,

alphabétisation

et

L'OS et l'étranger La diversité des objets et des approches donne ainsi un vif éclairage aux problèmes de la population étrangère en France et aide à mieux saisir leur complexité et, par conséquent, quelques uns des processus d'intégration de ces travailleurs et de leurs familles au sein de la société globale. En même temps cette recherche, à défaut de réponses adéquates à tous les cas de figure, a fait apparaître des questions pertinentes sur les notions de catégories, de statut et d'identité. Pour ne considérer que quelques exemples, parmi les plus significatifs, voyons ce qu'il en est de la catégorie d'OS 1. Que pouvait-elle bien signifier et désigner? Renvoyait-elle à un statut dans le monde de la production, une identité professionnelle, une fonction dans l'entreprise ou tout ou partie de celles-ci? A moins qu'elle ne décrive rien de précis, c'est-àdire une sorte d'identité sans contours et sans contenu, au sens où l'ouvrier ainsi dénommé n'a pas de spécialité, encore moins un métier et, en tout cas, aucune qualification réellement et socialement reconnue. Or, il s'est avéré qu'être OS, ne signifiait pas autre chose qu'être affecté à un poste, ou le plus souvent
« en chaîne» dans la chaîne (certains nous ont dit leur peur de

rester «OS à vie »), auquel il est demandé d'accomplir une gestuelle où prédominent les automatismes et une certaine posture du corps, et tous comptes faits, de devenir en quelque sorte, un «robot à visage humain ». Dès lors, il était plus ou moins évident qu'en dehors de l'organisation taylorienne et fordienne du travail qui l'avait produite, et de l'univers de la production où elle trouvait sa légitimité, cette catégorie n'en était pas une, donnant de l'OS l'image sociale d'un homme sans qualification et sans qualités singulières. Il s'agissait donc d'une catégorie générique qui masquait la complexité des situations, des trajectoires et des caractéristiques individuelles, qui allait être déconstruite. Il est apparu qu'une fois remis le
1. Remplacée par celle d'A.P. (agent de production). 13

bleu de travail au vestiaire, celui qui se trouvait désigné, en tant qu'OS, dans le procès de production, redevenait un individu ordinaire dans la vie sociale, avec ses multiples registres et références identitaires. L'un des mérites d'une étude empirique de ce genre, c'est précisément de montrer la diversité des parcours, des trajectoires socio-professionnelles, des aspirations et des projets. Et de démontrer qu'il n'existait pas un OS qui serait interchangeable avec tous les autres, et que le «type» est avant tout « stéréotype ». Dans la réalité nous trouvons, en effet, des individus avec pour chacun, une histoire particulière. Or, ce qui a été constaté à propos de la catégorie d'OS l'est également concernant la catégorie d'étranger ou celle d'immigré. L'une et l'autre nient les spécificités et les caractéristiques personnelles, lesquelles seules permettent de savoir de quel étranger et de quel immigré il est question, à quelle nationalité, classe d'âge appartient celui-ci, où se trouve son lieu de résidence, dans quel type d'habitat il est logé, etc. Il n'y a donc pas, non plus, un étranger ou un immigré, et l'intérêt de toute étude de terrain est, justement, de parvenir à faire émerger et à décrire la diversité du paysage social.

Pratiques de la religion musulmane en entreprise Toujours dans le domaine de la définition, de l'expression, de l'affirmation, de la reconnaissance et de la gestion des identités, l'une des originalités du contrat de connaissance RNUR - CNRS a été de permettre une enquête sociologique sur l'Islam et les pratiques religieuses dans les ateliers de l'île Seguin. C'était une première dans le monde de la recherche, car, jusqu'alors ce thème n'avait fait l'objet d'aucune étude précise. Dans tous les cas, il était du plus grand intérêt de savoir comment et dans quelles conditions les pratiques de la religion musulmane pouvaient se concilier avec les objectifs du monde de l'entreprise et jusqu'à quel point les impératifs de la productivité et les devoirs et obligations des ouvriers musulmans de la Régie Renault, étaient compatibles. En d'autres termes, quels rapports existaient entre sacralité et rationalité dans le contexte de l'organisation taylorienne et fordienne du travail, au 14

sein de l'univers de la production dominé par la logique de la rentabilité et du profit. Il s'agissait d'étudier les processus d'intégration de l'islam en entreprise, et quels en étaient les effets sur l'organisation du travail, les stratégies et les enjeux de l'ensemble des acteurs concernés. Le renforcement de l'identité communautaire par les pratiques religieuses affaiblissait-il1'identité professionnelle ou renforçait-il au contraire celle-ci et, par là même, développait-il ou non les capacités d'organisation, de revendication et d'action des OS en tant que tels? La gestion du temps rythmé par les prières quotidiennes avait-elle ou non des incidences sur le temps de production et sur la productivité? Autant d'interrogations auxquelles il fallait tenter de répondre. L'un des constats que l'on retiendra, au terme de cette étude, c'est que la Régie Renault a réussi le pari de gérer et d'assumer paradoxes et contradictions en parvenant à respecter le droit à la dignité et à la pratique religieuse des ouvriers musulmans, tout en maintenant les exigences de productivité et les objectifs de l'entreprise. Conscients des changements structurels intervenus dans les réalités de l'immigration et de la présence d'une importante population d'origine musulmane, en provenance du Maghreb, les dirigeants et les responsables de la RNUR ouvrirent, dès octobre 1976, la première mosquée d'atelier, au département 74, à l'île Seguin. L'expérience menée depuis, jusqu'à la fermeture des usines de Billancourt et cette recherche l'a confirmé, tend à montrer qu'une fois certaines conditions réunies, l'observance de leurs devoirs et obligations religieuses par les ouvriers musulmans ne perturbait pas et ne gênait nullement le fonctionnement de l'entreprise. De même, qu'une fois les modalités de ces pratiques clairement définies, l'ensemble des acteurs concernés ait trouvé un consensus minimum, quant à la nécessité du respect des droits de chacun, l'expression et l'affirmation de l'identité communautaire, ne constituait pas en soi un obstacle à l'adhésion syndicale, un frein à l'organisation, à l'action et aux revendications collectives des OS et aux conflits; pas plus qu'il n'empêchait l'augmentation de la productivité et le développement de l'entreprise.

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Sans doute la Régie Renault, en ayant choisi de favoriser l'expression et les pratiques religieuses de son personnel ouvrier d'origine musulmane se fixait-elle pour objectif la paix sociale et d'une certaine façon, un Islam, non revendicatif. Mais s'ils sont musulmans, ceux-ci sont aussi des ouvriers et donc concernés par les conditions de travail, la grille des classifications et l'évolution des salaires. Ainsi, c'est moins le fait d'être musulman que leur niveau de conscience en tant qu'ouvriers qui est en jeu dans leur participation à l'action collective et aux luttes sociales. Si certains sont moins revendicatifs que d'autres, ce n'est pas seulement parce qu'ils seraient plus pratiquants, mais sans doute pour d'autres raisons, en particulier leur ancienneté dans l'entreprise, le fait qu'ils sont ou non syndiqués, la durée de leur séjour, leur niveau de connaissance et d'expression écrite et orale du français, même si l'on trouve parmi eux des moins revendicatifs parce que plus pratiquants. C'est en réalité tout le problème de la gestion et de l'affirmation des identités, ou plutôt des identités à la carte, qui a été soulevé. - De toutes façons et dans tous les cas, les pratiques de la religion musulmane dans l'entreprise ne manquent pas de soulever des problèmes difficiles auxquels il convient, bien évidemment, de trouver des solutions adéquates et adaptées, ne serait-ce que pour trouver un modus vivendi. Il n'est pas du tout prouvé en effet que même lorsque les dirigeants d'entreprise y sont favorables, une partie au moins du personnel accepterait facilement une telle réalité. Or, ce qui a été observé dans ce cas peut être étendu à l'ensemble de la société, confrontée, elle aussi, à l'institutionnalisation de l'Islam, devenu avec le temps, seconde religion en France. La présence de l'Islam ou plutôt des musulmans au sein de l'hexagone ne date, évidemment, pas d'hier, et ce n'est pas non plus un phénomène nouveau pour l'entreprise. Le venue des travailleurs maghrébins remonte, en effet, au début de ce siècle. C'est donc une immigration ancienne. Cependant, jusqu'au milieu des années soixante, la majorité d'entre eux vivaient en hommes seuls, regroupés en microcolonies, presque en marge de la société globale. Ceux-ci pratiquaient, certes, leur religion, mais l'Islam était alors vécu entre soi, socialement invisible comme les hommes qui le 16

pratiquaient. C'est par un double processus, les regroupements familiaux d'une part et le rapatriement de Français musulmans d'Algérie, en 1962, au moment de l'indépendance, d'autre part, que la religion musulmane apparaîtra comme un phénomène structurel. Devenu visible à l'intérieur, par le nombre de musulmans, l'Islam a été surtout perçu à travers les images véhiculées par des événements extérieurs, notamment la révolution iranienne depuis 1979 et dans une certaine mesure, la révolution lybienne. De ce fait, il a été répandu des images de l'Islam, dans les représentations sociales dominantes, plus en rapport avec cette réalité étrangère qui avec celle de la société française elle-même. La religion musulmane est, ainsi, constamment identifiée, par médias interposés, surtout comme phénomène idéologique et politique. Il est donc particulièrement intéressant de restituer à notre époque des années 95, marquée par la montée d'un Islam fondamentaliste radical, la vérité de témoignages concrets sur la façon dont les acteurs de terrain s'efforçaient de mettre en œuvre une sorte de modus vivendi. Ce qui se passe en Algérie et de façon plus générale, le fondamentalisme - que d'aucuns appellent l'intégrisme - dans d'autres pays, n'a fait que renforcer une telle perception. En France, l'affaire Talbot, en 1983-1984 et celle du foulard islamique, en 1989, ont montré qu'il restait du chemin à parcourir, des obstacles à surmonter et des difficultés à dépasser, pour que l'islam puisse trouver, en France, sa place, et droit de cité, à part entière, dans le cadre du respect des principes de la République.

Immigrés en terre française Au-delà - et cela n'est pas étranger à ce qui est dit plus haut sur l'islam, - cette recherche pose la question fondamentale du devenir des populations de l'immigration, leur statut, place et fonction dans la société française. La période de la croissance économique, durant les trente glorieuses en particulier, a été celle de l'appel massif à la main-d'œuvre étrangère et notamment, nord-africaine. 17

Sans qualification professionnelle, la majorité des travailleurs qui ont été sollicités dans ce contexte, n'en firent pas moins les beaux jours du taylorisme et du fordisme, au bon fonctionnement duquel cette main-d'œuvre banale était indispensable. L'entreprise, dans sa phase d'expansion, devait alors jouer un rôle important dans la socialisation de ces travailleurs venus pour beaucoup du monde rural. En tant qu'institution celle-ci a été, de fait, l'instance principale de leur intégration sociale, par l'apprentissage qu'ils devaient y faire d'un autre temps social, des modes d'organisation et rythmes de la société industrielle. En même temps, connaissant peu le chômage, la plupart de ces travailleurs pouvaient répondre aux besoins des leurs restés au pays d'origine ou aux membres de leurs familles - épouses et enfants qui les ont rejoints en France. Mais une fois perdu l'emploi qui donnait légitimité à leur présence et qui était le motif premier de leur émigration que peuvent-ils devenir? L'exclusion de l'entreprise est à bien des égards pour eux - surtout pour ceux dont la famille n'est pas venue les rejoindre - synonyme d'exclusion sociale. Premières victimes des restructurations industrielles, de la compression des effectifs ou d'autres motifs, ils font partie de la cohorte des bas niveaux de qualification au chômage dont ils constituent, proportionnellement, le pourcentage le plus élevé. Trop jeunes pour prétendre à la retraite, considérés comme trop vieux pour être à nouveau embauchés, ils sont dans la tranche d'âge des quarante à cinquante-cinq ans et ont peu de chance de retrouver un travail salarié, pour la majorité d'entre eux. Ce constat pessimiste vaut pour tous ceux de Billancourt que nous avons rencontrés, au cours de cette recherche. Ainsi, nul doute que nous sommes là, en présence d'une véritable tragédie sociale. Les travailleurs qui n'ont pas opéré de regroupement familial et qui se trouvent dans une telle situation ne disposent - s'ils souhaitent repartir chez eux - ni des possibilités, ni des moyens de construire en force un projet professionnel valable et ceux qui se trouvent avec leurs familles en France, ne sont guère logés à meilleure enseigne. Dans les deux cas, le risque d'une marginalisation sociale n'est que trop évident et, c'est là une grande crainte pour leur avenir, dont on voit, difficilement, qu'il puisse être autre. 18

La Régie Renault - et on l'a observé - avait bien dans le cadre de ses plans sociaux et des mesures d'incitation à la réinsertion prises par les pouvoirs publics, permis le retour - primes à l'appui - d'une partie de ses ouvriers étrangers, en particulier Maghrébins, des ateliers de l'île Seguin. Mais étant donné l'état de développement économique et la situation du marché du travail dans les pays d'origine, il est fort probable qu'une fois terminées les réjouissances des retrouvailles et le pécule ramené de France dépensé, bon nombre aient rejoint la masse locale des chômeurs.

Crise de l'entreprise

comme institution d'intégration

sociale

Au fond cette réalité des OS, étudiée à Billancourt est, à bien des égards, révélatrice de la condition de l'ensemble des bas niveaux de qualification, toutes origines et nationalités confondues. De grande institution d'intégration sociale, l'entreprise s'est peu à peu transformée, au point de produire aussi de l'exclusion. Et la crise d'une institution de ce type n'a pas manqué d'avoir des effets - et l'inverse est pour partie vrai également - en chaîne sur les autres institutions de régulation et d'intégration sociale. La famille, l'école, l'État, les appareils d'éducation et de formation se sont trouvés, ainsi, remis plus ou moins en cause dans leur fonctionnement, leurs prérogatives et leurs objectifs, tels qu'ils étaient conçus jusqu'alors. En effet, la tragédie du chômage et le nombre de plus en plus élevé d'exclus du système productif appelle des réponses à la mesure de cette grande crise économique et sociale.

Formation et devenir des bas niveaux de qualification Cependant, celles qui ont été apportées se sont avérées insuffisantes et pour certaines peu crédibles; cela en dépit des efforts incontestables déployés en matière de formation professionnelle. L'enquête de terrain a, aussi, révélé toutes les 19

difficultés qu'il y avait à mettre en œuvre une politique de formation réellement adaptée au cas des bas niveaux de qualification, pour au moins leur permettre de préserver leur emploi ou éventuellement en trouver un autre. Il est apparu qu'une telle formation n'avait de sens et d'efficacité qu'organisée et conçue au sein de l'entreprise. La formation-reconversion aurait donc moins d'impact et donnerait moins de résultats, lorsqu'il s'agit de penser et d'articuler formation et emploi. A la vérité, la formation a été, trop souvent, pensée comme la panacée des problèmes de chômage. En effet, si celle-ci doit être conçue et mise en pratique de façon à permettre aux individus de s'adapter aux évolutions technologiques et aux transformations des appareils productifs, elle ne saurait compenser et combler le déficit, la défaillance ou le dysfonctionnement des autres institutions de régulation, d'intégration sociale, les politiques d'investissement, de maintien et de création d'emploi. Le contrat de connaissance RNUR - CNRS ne s'est, en tout cas, pas limité, dans la problématique générale, au seul domaine, certes important, de la formation. Il a porté sur l'ensemble de la vie et du devenir social des OS Il est vrai qu'il a été conclu dans une période marquée par différents événements d'ordre politique, économique, social et culturel. Parmi les événements directement liés à l'objet dont il traite, il y avait l'entrée en scène du Front National, à la suite des élections municipales et l'affaire de Dreux, en 1983, avec pour conséquence, à partir de ce moment-là, la politisation du thème de l'immigration. Quelques temps après, c'est-à-dire à partir de décembre 1983, et jusqu'en février 1984, ça allait être la grève de Talbot-Poissy, avec occupation des lieux, déclenchée par des travailleurs immigrés maghrébins qui demandaient la reconnaissance de leur droit à la dignité. Entre ces deux moments forts, c'était la grande marche pour l'égalité et contre le racisme, d'octobre à décembre 1983, organisée par .les Beurs, lesquels, en traversant de façon symbolique la France du sud au nord, exprimaient leur volonté d'êtrè reconnus, sans discrimination, comme des citoyens à part entière. Chacun de ces faits importants avait donné lieu à une forte médiatisation. De même que la crise des entreprises qui se 20

traduisait, à l'époque, par des retructurations tous azimuts, entraînant des compressions de personnel qui touchaient majoritairement les bas niveaux de qualification. Tel était, en particulier, le cas des OS dans l'industrie automobile et, notamment, à la Régie Renault, qui voyaient. leurs effectifs baisser de façon sensible et continue. C'était, en réalité, une période de mutation et de transition qui posait nombre de problèmes sociaux et humains.

Le rôle du chercheur en sciences sociales dans une période de transition et de mutation Quel peut être, dans ces conditions, le rôle du chercheur en sciences sociales, et en particulier du sociologue, dans une telle conjoncture? Qu'est-il susceptible d'apporter et que doit-on en attendre? Il est incontestable que les périodes de mutation et de transition sont particulièrement intéressantes à observer et à étudier. Encore faut-il s'en donner les moyens. Or, l'un des comportements dominants des. décideurs, lorsqu'ils se trouvent face à des problèmes importants, est de demander des réponses rapides, voire immédiates. D'où le recours à des experts en tous genres. Le chercheur a, lui, au contraire besoin de temps et nul doute qu'une étude sociologique digne de ce nom, requiert une certaine durée. Ainsi, plutôt que d'essayer à tout prix de trouver des solutions ou plutôt des recettes, sous la pression de l'urgence, ne conviendrait-il pas surtout d'aller plus en profondeur, en «creusant» davantage, afin de saisir la réalité sociale dans sa complexité pour tenter, ainsi, de déceler les multiples mouvements de la société, ses résistances et ses changements. Si l'on attend du chercheur qu'il «trouve» - et après tout, c'est sa fonction - encore que dans les sciences sociales, et notamment, en sociologie, la notion de découverte ait une autre connotation et signification que pour ce qui est des sciences de la nature, il ne faudrait pas lui demander d'être un « voyant ». C'est pourquoi, une sociologie des périodes de transition devrait être pensée, d'abord, comme une sociologie de l'approfondissement. 21

De ce point de vue, la recherche dont il est ici question a bien été réalisée dans une conjoncture particulièrement propice à l'observation et à l'enquête sociologique. La Régie Renault, qui traversait une période de fortes turbulences se traduisant par d'importantes pertes financières et l'apparition de sureffectifs, était en pleine restructuration. Les deux parties avaient, au demeurant, tout intérêt à ce que celle-ci se déroule au mieux. Il était envisageable pour la Régie Renault de permettre une analyse des personnes extérieures sur les problèmes internes à l'entreprise, d'être questionnée, voire critiquée, dans ses modes d'organisation, de gestion et de production, même s'il lui était difficile d'accepter, de prime abord, le constat et le diagnostic de ces témoins, quelque peu gênants car susceptibles de dévoiler des stratégies et des projets cachés. Quant aux chercheurs, ils devaient saisir cette chance qui s'offrait à eux, d'effectuer une étude sociologique dans une entreprise en mutation et, par conséquent, en période de changements. Cela d'autant plus que le contrat de connaissance se distinguait des contrats classiques du fait qu'il laissait une certaine marge de manœuvres, à ceux qui y participaient, pour ce qui était de la définition de l'objet et des méthodes de recherche. Comme tout contrat, celui-ci a certes été confronté à nombre de difficultés et d'obstacles, au cours de sa réalisation. Il n'empêche qu'il a constitué une expérience enrichissante pour chacune des parties et démontré qu'une collaboration entre la recherche et l'industrie reste du domaine du souhaitable et du réalisable.

Une forme originale de recherche -le contrat de connaissance CNRS-RNUR

« collaborative»

C'est dans ce contexte que le contrat de connaissance RNUR - CNRS, trouvait sa signification. Signé entre deux grandes institutions, il traduisait, à cette époque, la volonté du gouvernement et des pouvoirs publics de rapprocher et de faire collaborer le monde de la recherche et celui de l'industrie. 22

Premier du genre et de cette ampleur, il avait entre autres objectifs, de montrer que ce type de coopération - qui reste d'actualité - pouvait servir l'intérêt des deux parties et être profitable à l'une et à l'autre. La RNUR versait la moitié des fonds, s'engageait à accueillir les chercheurs et acceptait de ne recevoir les résultats qu'au terme de leur élaboration scientifique. Le CNRS versait l'autre moitié des fonds, recrutait les chercheurs selon une procédure d'appel d'offre scientifique pour en garantir la compétence, et s'engageait à mener la recherche à son terme pour l'entreprise et pour les sciences sociales. Un dispositif de collaboration concrète était mis en place, avec un conseil scientifique paritaire et l'organisation d'un séminaire permanent pour accompagner toutes les phases de la recherche: problématique, terrain, débats sur les méthodes et premiers résultats, colloque terminal. Avaient également été prévus des parrainages de chercheurs au sein de l'entreprise afin de faciliter les contacts de terrain et travaux documentaires; ainsi qu'une information complète sur les opérations de recherche auprès des syndicats. Dix équipes de chercheurs émanant de disciplines complémentaires: juristes, économistes, géographes, démographes, politologues et sociologues, ont ainsi eu accès à l'entreprise pendant plus de deux années. Les méthodes d'enquête allaient de la cartographie à l'observation participante, en passant par l'observation directe en atelier et la réalisation d'entretiens et questionnaires, au travail et hors l'usine. Toutes les conditions étaient donc réunies pour qu'une recherche sérieuse, car fondée sur une problématique et des pratiques scientifiques, puisse déboucher sur un double résultat de connaissance: en direction de l'entreprise, une information sur la réalité de ses populations au travail; en direction du CNRS, une connaissance interdisciplinaire sur les OS immigrés.

23

Les péripéties d'une longue histoire de recherche

Mais il ne suffit pas de signer un contrat pour qu'une recherche importante d'un genre nouveau se réalise tout à fait comme prévu. La collaboration voulue et préparée a dû progressivement découvrir que les rythmes de travail et les attentes réciproques ont souvent du mal à coïncider. Dans une première phase, l'entreprise est plutôt soucieuse de tout faciliter pour que la recherche commence vite et permette d'éclairer la question du devenir des OS de l'automobile. Ce sont alors les chercheurs qu'il faut solliciter, presser, sélectionner et acclimater à ce type de demande, dont ils craignent des pressions sur leur indépendance scientifique et leur liberté de travail. D'une certaine façon, l'entreprise tire la charrette de la collaboration et ce sont plutôt les chercheurs qui traînent pendant près d'une année. Une seconde phase, celle du lancement de l'enquête sur le terrain, établit une véritable synergie de travail pendant environ 18 mois. Les chercheurs sont aidés par les parrains, cadres de l'entreprise, pour accéder au terrain, - principalement à Billancourt. Le séminaire mensuel de coordination permet des présentations intéressantes pour tout le monde. L'entreprise et les chercheurs avancent presque du même pas. Mais une troisième phase désarticule l'attelage. Des bruits de licenciements et de fermeture des usines de Billancourt viennent déstabiliser et affaiblir les forces de l'attelage. Les chercheurs s'interrogent sur le sens réel de l'engagement de l'entreprise dans cette coopération de recherche. Leurs travaux vont-ils servir d'alibi à des mesures de licenciement? qu'attend-on donc de leurs résultats? L'entreprise trouve que les études tardent à venir pour aider à prendre des mesures adaptées au personnel. Ce trouble s'instaure dans la conduite de l'opération. Chacun tend à repartir sur sa logique propre. Les chercheurs à leur rythme travaillent pour la science, tandis que plusieurs cadres en prise directe avec cette recherche changent d'affectation. En fin de compte le colloque de présentation des résultats vient deux ans et demi après le lancement de la recherche, dans un contexte profondément transformé. Billancourt fermera bientôt, c'est certain. Les quatorze rapports de qualité apportent des analyses passionnantes mais pour des utilisations concrètes 24

qui ne sont plus claires. Articles, communications orales et publications scientifiques diverses ont certes clos le circuit scientifique normal d'une recherche importante, puisqu'elle a clairement explicité l'identité et les pratiques professionnelles, religieuses et socioculturelles de cette population des OS immigrés de la fin de la période de croissance. Mais il reste le grand public, les grandes entreprises et les grandes institutions de recherche - CNRS et universitaires -, qui sont en droit de connaître, même longtemps après, l'apport fondamental d'une opération de cette envergure. En outre que pouvons-nous dire, en tant que chercheurs, aux ouvriers en majorité d'origine maghrébine, aux agents de maîtrise, aux professionnels et aux cadres, bref à tous ceux qui ont pris part et participé activement à cette grande étude sociologique, qui se sont prêtés, aimablement et chaleureusement, au jeu de l'enquête et du questionnaire? Peutêtre, simplement que nous avons, les uns et les autres, essayé de faire honnêtement notre travail, sans pour autant ignorer que nous sommes en présence d'un problème déontologique qui suscite interrogations et réflexions. Tous comptes faits, en portant à la connaissance du public ce que nous avons pu apprendre de leur vie et de leur réalité, n'estce pas une façon de leur dire que ce qu'il nous ont confié n'a pas été oublié, une façon de leur redonner après coup la parole. Ce sont toutes ces raisons qui justifient aujourd'hui la publication de cet ouvrage où chacun a tenu à condenser les principaux résultats de cette recherche collective, pour que la mémoire d'une page de l'histoire industrielle, encore si proche de nous, celle de la dernière période des OS immigrés de Billancourt, fasse maintenant partie de l'héritage commun des sciences sociales du travail.

PREMIÈRE PARTIE Une population ouvrière immigrée: Lieux et état des lieux

,

,

I. REPARTITION,

GEOGRAPHIQUE:

LIEUX ET RESIDENCE DES OS
Michelle Guillon

Dans l'étude de la distribution des immigrés dans l'espace urbain, la localisation de l'emploi est souvent présentée comme un élément explicatif fondamental. Pourtant, pas plus que leurs collègues français, les ouvriers étrangers de la région Ile-deFrance ne sont logés à proximité immédiate de leur usine. Une recherche antérieure (Guillon 1980) portant sur les actifs de la région, avait montré que les migrations alternantes des immigrés se différenciaient de celles des Français. L'analyse des lieux de résidence d'ouvriers de diverses nationalités, travaillant dans la même usine permettra de préciser ces différences A Boulogne-Billancourt, la Régie Renault emploie en 1984 plusieurs milliers d'ouvriers français et immigrés. Tous travaillent dans un même lieu et bénéficient du même réseau de transports collectifs (transports publics et cars du système de ramassage mis en place par l'entreprise). Ils subissent les mêmes contraintes horaires (pourtant les immigrés sont plus nombreux que les Français à travailler la nuit ou par équipes). Mais, dans le domaine du logement, la position des immigrés s'écarte de celle de leurs collègues; ils rencontrent des difficultés particulières. Certaines sont liées à des spécificités de la structure de leurs ménages: hommes seuls, ayant laissé épouse et enfants au pays, ou encore familles plus nombreuses que celles des Français. Mais surtout, ils subissent dans leur recherche d'un logement, des pratiques de rejet, qu'ils s'adressent à des propriétaires privés ou à des organismes sociaux, qu'ils mènent seuls leur recherche ou qu'ils utilisent le service du logement de l'entreprise (voir dans ce volume les recherches de D. Lesbeth et 29

de K. Messamah). De plus, les immigrés développent des stratégies, qui peuvent être différentes de celles des ouvriers français: recherche ou refus du regroupement ethnique, projet d'avenir impliquant un investissement au pays ou en France. Par ailleurs, l'entreprise intervient dans la constitution de son bassin de main-d'œuvre, à la fois par l'action de ses services de logement et par le tracé des lignes de ses cars de ramassage. En utilisant la cartographie comme principal outil d'analyse, nous avons cherché ici à décrire les espaces occupés par les ouvriers des différentes nationalités, à qualification comparable. Nous avons pour cela exploité un fichier du personnel ouvrier de Boulogne-Billancourt à la fin de 1984 (11 352 indications exploitables) Ce fichier, anonyme, indiquait pour chaque ouvrier son adresse, sa nationalité, sa classification, son âge, son ancienneté et les caractéristiques de sa famille. Cette exploitation a permis l'élaboration d'une cinquantaine de cartes, dont les plus significatives figurent dans ce texte.

Le bassin de main-d'œuvre

de l'usine de Billancourt

«Défini à la fois aire de résidence et aire privilégiée de recrutement du personnel, le bassin de main-d'œuvre d'un grand établissement industriel montre de façon précise par son extension, sa configuration et son organisation comme s'opère la relation emploi-résidence» (Malezieux), 1981. C'est après avoir décrit ce bassin que nous pourrons observer les espaces de résidence des ouvriers de différentes nationalités. Ce bassin de main-d'œuvre, tel qu'il se dessine sur la carte 1 (les ouvriers de Boulogne-Billancourt) est dissymétrique par rapport à la localisation de l'usine. Quatre zones regroupent les deux tiers des ouvriers: - La commune de Boulogne-Billancourt elle-même (1676 ouvriers, plus de 14 %) et un groupe de communes contiguës au sud de l'usine (Issy-les-Moulineaux, Meudon, Clamart, 900. personnes) ; - Un arc de proche banlieue, au nord de Boulogne, comprenant les communes de la boucle de la Seine jusqu'à Gennevilliers et La Garenne-Colombes, et se prolongeant audelà, vers Saint-Ouen, Saint-Denis, Aubervilliers et Pantin. 30

......
nombre

d'ouvriers

10 50 100 250 400

Sou,c.: Fichi., du p.'SOMf' elusi lU lieu de ,isid_.

.

1600
4. Irimesrr. 198-4

o .

5 ,

10km ,

1 Les ouvriers

de Boulogne-Billancourt

31

- L'ensemble des arrondissements parisiens, et tout particulièrement ceux du quart nord-est, se prolongeant en banlieue est par Montreuil et Bagnolet. Près du quart des ouvriers de Billancourt habitent Paris intra-muros. - Un axe de banlieue ouest allant de Boulogne à la ville nouvelle de Saint-Quentin-en- Yvelines. Le troisième tiers des ouvriers se disperse dans plus de 300 communes de l'lIe-de-France et 30 communes appartenant à des département limitrophes (non représentées sur les cartes). En dehors de la grande banlieue sud et est, la plupart de ces communes n'abritent que quelques ouvriers, souvent un seul.
Français et étrangers: des espaces de résidence différents

Plus de la moitié des ouvriers de Boulogne-Billancourt sont étrangers (59 %). A l'intérieur du bassin de main-d'œuvre de l'usine, les configurations spatiales des zones de résidence des Français et des étrangers (carte 2: les ouvriers français, carte 3, les ouvriers étrangers). Les Français se dispersent sur l'ensemble du bassin; ils sont presque seuls dans les espaces les plus périphériques; ainsi 150 des 163 ouvriers habitant en dehors de la région lIe-de-France sont des Français. Ils sont aussi tout à fait majoritaires dans les lointaines banlieues, à l'Ouest comme au Sud ou à l'Est. Au centre de l'agglomération, ils habitent plutôt la proche banlieue que Paris intra-muros. Au contraire les étrangers sont peu représentés dans la grande banlieue, sauf dans deux zones récemment urbanisées: Les Ulis et, surtout, Saint-Quentin-en-Yvelines. C'est pour desservir les foyers de travailleurs de cette Ville Nouvelle que l'entreprise a établi son premier service de ramassage. Les ouvriers immigrés habitent majoritairement le centre de l'agglomération: Paris et proche banlieue. Ainsi, un étranger sur trois (et seulement un Français sur dix) habite la capitale. Dans cette zone centrale, la comparaison des deux cartes met bien en valeur l'opposition entre:

32

Source: Fichier du personnel cllSsé lU lieu de résidence,

*

usine

de Boulogne- BiIIllICOun

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8

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41 trimestre 1984

3 Les ouvriers

étrangers

35

- La moitié nord de Paris et la proche banlieue nord et nordest, de la boucle de la Seine à Montreuil, dans laquelle les ouvriers étrangers sont largement majoritaires; ils représentent partout au moins les deux tiers des résidents. - Les arrondissement de la rive gauche et l'ensemble de la banlieue ouest et sud, dans laquelle ils sont au contraire sousreprésentés. Seules certaines localités particulièrement résidentielles, comme le 16ème arrondissement ou SaintGermain-en-Laye font exception: les ouvriers, peu nombreux, qui y habitent sont presque tous des étrangers, les époux des concierges et femmes de ménages espagnoles ou portugaises logées dans ces quartiers aisés. Les contrastes de distribution spatiale des ouvriers français et étrangers de Renault sont pour l'essentiel ceux que l'on trouve dans toutes les analyses sur la division ethnique et sociale de l'espace parisien (Guillon, 1988). Qu'ils travaillent ou non chez Renault, les immigrés sont sur-représentés dans les vieux espaces prolétariens: centre et est de Paris, proche banlieue industrialisée à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Ils ont participé beaucoup moins que leurs collègues français au desserrement de la population de l'agglomération. Ils ont moins bénéficié de l'amélioration des conditions de logement des catégories populaires depuis le début des années soixante, mais ont aussi moins été touchés par l'allongement des trajets quotidiens qui a accompagné le desserrement. Ce sont ces phénomènes qui expliquent les ressemblances entre les zones de résidence des immigrés de Renault-Billancourt aujourd'hui et de l'ensemble des ouvriers de l'entreprise au début des années cinquante (Biard, 1951 et Chombart de Lauwe, 1952). Des cartes du même type que celles qui ont été présentées ici ont été établies en distinguant dans chacun des deux groupes les ouvriers qualifiés et non qualifiés. Les OS français ont une zone de résidence beaucoup plus proche de celle des étrangers que les ouvriers qualifiés (importance de Paris et de la proche banlieue). Par contre, il n'existe pas de contrastes nets entre les localisations résidentielles des qualifiés et des non qualifiés immigrés. Seul un petit nombre de communes des Hauts-deSeine proches de Boulogne (Issy-les-Moulineaux, Clamart, Vélizy) connaissent une nette sur-représentation des OS parmi les étrangers. Dans ces communes, la majorité des étrangers sont logés par l'entreprise, en foyer ou dans des ensembles
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immobiliers qu'elle possède en propre; mais ce poids des OS ne se retrouve pas dans toutes les localités où l'attribution du logement par l'entreprise (réservation par le 0,9 % patronal) l'emporte. D'autres différences entre localisations résidentielles des immigrés selon leur qualification (comme par exemple la surreprésentation des OS à Gennevilliers ou à Puteaux) renvoient à l'hétérogénéité de la catégorie «étrangers ». Elles seront explicitées en analysant les espaces résidentiels des différentes nationalités.

Les zones de résidence des ouvriers maghrébins Parmi les immigrés de Billancourt, les Maghrébins sont très largement majoritaires: ils représentent plus de 70 % des ouvriers étrangers de l'usine, 42 % de l'ensemble des ouvriers. Les Maghrébins résident majoritairement au centre de l'agglomération. Les différences entre leur localisation résidentielle et celle des Français, mais aussi des autres immigrés, expliquent les écarts de leur taux parmi l'ensemble des ouvriers dans les différents espaces du bassin d'emploi de l'entreprise. Alors que globalement ils représentent 42 % des ouvriers de l'usine, leur pourcentage varie selon les communes entre 0 et 86 % (carte 4 : Les Maghrébins parmi les ouvriers à BoulogneBillancourt). Différentes zones apparaissent sur cette carte: - Des Maghrébins, mais aussi des Français et d'autres immigrés rejoignent l'usine en partant de Boulogne, des communes limitrophes, des arrondissements du Sud et de l'Ouest parisien. Dans ce flux, les Maghrébins occupent une place comparable à celle qu'ils tiennent dans l'usine: 36 à 50 %. - Les Maghrébins sont sous-représentés dans le personnel ouvrier venant de la banlieue sud et ouest, sauf des villes nouvelles. On n'en rencontre aucun parmi les ouvriers venant de Saint-Germain ou de Viroflay, très peu (moins de 10 % des ouvriers) parmi ceux venant de Versailles, de Cachan, de Vitry ou de Fresnes. Au contraire, les Maghrébins sont majoritaires parmi les ouvriers venant du nord-est de Paris et de l'ensemble de la 37

banlieue nord. Mais, de toutes les communes qu'ils quittent, parte~t aussi des ouvriers français. Les pourcentages les plus élevés de Maghrébins parmi les ouvriers (Gennevilliers 86 % et Clichy 82 %) sont isolés. Dans la plupart des communes de cette zone, les pourcentages sont compris entre 50 et 65 %). Il n'existe pas à Boulogne-Billancourt, contrairement à ce que l'on peut observer à Flins, d'espaces dans le bassin d'emploi dans lesquels le recrutement soit exclusivement ou presque maghrébin. La situation de la Ville Nouvelle de Saint-Quentin-enYvelines est particulière dans la zone de résidence maghrébine du bassin de main-d'œuvre. Parmi les communes qui la constituent, la part des Maghrébins est très variable. Ils sont majoritaires à Trappes, Plaisir et Le Mesnil-Saint-Denis. Dans cette dernière commune, très résidentielle, presque tous les ouvriers de Billancourt viennent du même foyer à dominante maghrébine. Par contre à Trappes on rencontre à la fois des résidents des foyers et des ouvriers logés en HLM, parmi lesquels des Maghrébins. L'observation de cartes générales de la population maghrébine en région Ile-de-France le démontre, RenaultBillancourt n'a créé un «espace maghrébin» qu'autour de l'usine, à Boulogne, Issy-les-Moulineaux, dans le bas de Meudon. Pour la plus grande part de sa main-d'œuvre maghrébine, elle mobilise des ouvriers vivant dans les zones de résidence privilégiée de leurs compatriotes travaillant dans les autres entreprises de la région. Le rapprochement de cartes distinguant parmi les Maghrébins différents niveaux de qualification confirme ce qui avait été noté pour les immigrés en général: le rôle peu discriminant de cette variable dans le domaine de la localisation résidentielle. Pourtant quelques écarts méritent d'être relevés: - Le faible taux de qualification des ouvriers habitant les quartiers centraux de Paris (9ème, 10ème, llème), aux logements particulièrement dégradés, ainsi que de ceux qui habitent des communes dans lesquelles le logement en foyer l'emporte: Issy, Clamart, Massy, Les Ulis. - Le fort taux de qualification de ceux qui habitent les communes de banlieue sud (Malakof, Chatillon, Bagneux) et ouest (Reuil-Malmaison, Suresne, Saint-Cloud). Ici, la sur-

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représentation des qualifiés apparaît étroitement liée à l'importance du logement familial attribué par l'entreprise. La majorité des ouvriers maghrébins sont des OS, dont une partie a obtenu une classification de Pl, souvent liée à l'ancienneté. Mais les observations que nous avons faites cidessus valent aussi pour les ouvriers maghrébins ayant accédé à une qualification plus élevée: régleurs, P 2, P 3, et même ATP Ils sont proportionnellement un peu plus nombreux que les autres ouvriers de leur nationalité dans les « logements Renault» de la proche banlieue. Mais la majorité d'entre eux habitent, comme leurs compatriotes, Paris et la banlieue nord.

Trois nationalités, trois espaces résidentiels en partie communs Boulogne et les trois communes limitrophes d'Issy, Meudon et Clamart sont pour les Algériens de Billancourt un espace de localisation privilégié; un sur trois y réside. Une telle concentration autour de l'usine ne se retrouve dans aucune autre nationalité. A Paris, les quatre arrondissement du quart nord-est (11 ème, 18ème, 19ème et 20ème) regroupent à eux seuls plus d'un ouvrier algérien sur dix. Mais on retrouve des effectifs comparables dans les arrondissements méridionaux et occidentaux: il y a autant d'ouvriers algériens de RenaultBillancourt dans le 15ème que dans le 18ème, autant dans le 13ème que dans le 20ème. Les zones de concentration des ouvriers algériens de Renault coïncident en grande partie avec celles de l'ensemble de la population algérienne de la région. Elles présentent pourtant quelques spécificités. Le regroupement autour de Boulogne est naturellement induit par la présence de l'usine et l'utilisation, déjà ancienne, des hôtels meublés abandonnés par les provinciaux. La politique de construction de logements de l'entreprise et l'attribution d'une partie de ces logements à des ouvriers algériens, choisis parmi les plus anciens ou les plus qualifiés, pour leur permettre de faire venir leur famîlle en France et les stabiliser, a renforcé cette implantation. De même, l'entreprise a contribué à la formation de la zone de regroupement de Saint-Quentin, mais ici d'autres entreprises et 39

organismes divers ont attribué comme Renault des logements en HLM et des places en foyer à des Algériens. Les trois nationalités du Maghreb sont représentées parmi les ouvriers de Billancourt.
Tableau 1 : Les Maghrébins à Boulogne-Billancourt

Effectifs Algériens Marocains Tunisiens Maghrébins 2 382 1 853 561 4796

%dans Maghrébins 497 38,6 11,7 100,0

% dans étrangers 35.5 27.6 8.4 71.5

%dans ensemble 21.0 16.3 4.9 42.2

Si la localisation résidentielle des nationaux des trois pays présente des caractéristiques communes, que nous avons dégagées, chaque groupe possède dans ce domaine des spécificités. Ainsi, le degré de concentration des ouvriers dans un nombre limité de communes, plus élevé pour les Maghrébins que pour les Français, présente entre les trois nationalités des écarts:
Tableau 2 : Nombre de communes dans lesquelles habite au moins 1 % des ouvriers d'une nationalité

Nombre de communes Français Algériens Marocains Tunisiens 29 24 32 25

Nombre de d'ouvriers 2600 1 776 1 355 426

% de l'ensemble de la nationalité 55.9 74.6 73.1 810

Les 24 communes qui regroupent les trois-quarts des ouvriers algériens (carte 5 A: L'espace des Algériens de Boulogne-Billancourt) forment trois zones de poids démographique inégal: les alentours immédiats de l'usine, Paris et la Ville Nouvelle de St-Quentin. 40

Dans le cas de Paris, le lien entre l'emploi à Billancourt et localisation résidentielle est plus complexe. Les ouvriers qui y habitent se sont logés sans l'aide de l'entreprise, et pour certains d'entre eux probablement avant même d'y travailler. En effet (voir dans ce volume G. Simon) l'emploi chez Renault est rarement pour les Algériens le premier emploi parisien. La plupart de ces ouvriers sont de vieux immigrés: la moitié d'entre eux ont plus de 45 ans et vivent en France depuis plus de 20 ans. Appartenant à des filières d'immigration encore plus anciennes, ils ont été nombreux à s'installer dans les cafés-hôtels meublés parisiens, logement le plus fréquent des «NordAfricains» des années cinquante. Le réseau du métro, qui permet de rejoindre facilement Billancourt à partir de n'importe quel quartier de la capitale, a facilité leur maintien dans ce parc de logements. D'ailleurs, une partie de ces hôtels meublés était implantée dans les arrondissements méridionaux (13ème et 15ème) à proximité de Renault-Billancourt, mais aussi de Citroën-Javel et de Panhard-Porte de Choisy. Aujourd'hui, alors que ces deux sites industriels sont abandonnés, seul Billancourt fonctionne encore. Aussi les ouvriers algériens de cette entreprise ont-ils mieux résisté que leurs compatriotes à la rénovation du Sud parisien, qu'ils soient restés dans les derniers hôtels meublés ou qu'ils aient réussi à se faire reloger sur place, seuls ou avec leur famille. Mais Renault puise aussi sa main d' œuvre algérienne dans l'ensemble de la région, sans que l'emploi dans l'entreprise soit le facteur principal de la localisation du logement. Ainsi sa zone de recrutement englobe un arc de banlieue au nord de la capitale, s'étendant de Nanterre à Saint-Denis et Aubervilliers, et se prolongeant au nord-est de la Seine-Saint-Denis (Montfermeil) et aux confins de la Seine-et-Marne (Chelles). C'est dans cette zone que la population algérienne atteint les taux les plus élevés dans la population totale de la région Ile-deFrance. Ici, Renault n'est qu'un des employeurs. Les Marocains sont à Billancourt un peu moins nombreux que les Algériens, mais restent de loin la deuxième nationalité étrangère présente à l'usine (tab. 1). Comme les Algériens, ils se regroupent au centre de l'agglomération, mais dans cet espace central ils se concentrent dans un espace bien délimité. En effet, en dehors de la Ville Nouvelle de Saint-Quentin, les 28 communes dans lesquelles habite plus de 1 % des Marocains de 41

l'usine (carte 5: L'espace des Marocains de BoulogneBillancourt) forment une zone continue, entourant le centre de Paris par l'ouest, le nord et l'est. Cette zone englobe d'abord l'espace de résidence maghrébine proche de l'usine, les communes de Boulogne, Issy et Meudon. Un Marocain sur quatre y habite, proportion moins forte que pour les Algériens. Elle comprend aussi huit arrondissements parisiens, avec un dispositif spatial assez différent de celui des Algériens. En effet, les Marocains sont aussi nombreux à l'ouest qu'à est de la capitale; les effectifs les plus importants se rencontrent dans les 17ème, 18ème et lOème arrondissements. Mais la principale originalité de la distribution spatiale des Marocains est la concentration de la résidence dans la zone de la boucle de la Seine. Neuf communes (Clichy, Levallois, Asnières, Gennevilliers, Colombe, Puteaux, Courbevoie, Suresnes et Nanterre) regroupent le quart des ouvriers marocains de l'entreprise, un effectif comparable à celui de la zone de Boulogne. Ces caractéristiques ne s'écartent que peu de celles de l'ensemble de la population marocaine de la région. Le NordOuest de Paris, de part et d'autre du périphérique, est depuis longtemps le centre de gravité de la population marocaine; le premier foyer de travailleurs marocains a ouvert à Gennevilliers dans les années vingt. L'importance de l'emploi à Billancourt a contribué à prolonger vers le sud cette zone, sans changer la configuration de l'espace des Marocains de Paris. D'ailleurs Billancourt n'est pas la seule unité de la Régie Renault qui recrute des ouvriers marocains dans l'agglomération parisienne, et notamment dans la zone de la boucle de la Seine. Certaines communes envoient chaque jour à Flins plusieurs centaines d'ouvriers (Puteaux, 350, Clichy plus de 200). Les cars de l'entreprise assurent leur transport. Parmi les Marocains résidant dans ces communes, l'usine la plus lointaine, Flins, l'emporte sur Billancourt.

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