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Parler d'architecture

192 pages
L'explosion démographique et spatiale des villes dans les pays en développement, la violence des crises révolutionnaires ou des guerres que connaissent certaines cités, posent la question de leur évolution future. Si la réalité de la crise urbaine dans certains pays n'est plus à démontrer, elle demande dans un premier temps à être définie et analysée. Mais on peut se demander aussi comment vivre cette crise urbaine ? Il faut pouvoir repérer les particularités de chaque ville, les spécificités des pratiques, des stratégies individuelles ou collectives, les adaptations. Les deux aspects de la question sont présents dans ce numéro d'Espaces et Sociétés, qui les analyse à partir d'exemples pris au Maghreb, au Moyen et Proche Orient, et en Afrique.
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Revue scientifique internationale n° 60-61

Parler l'architecture
Fondateurs: H.Lefebvre et A. Kopp Ancien directeur: Raymond Ledrut (1974-1987) Directeur: Jean Rémy Comité de rédaction: B.Barraqué, G.B.Benko, M.Blanc, A. Bourdin, M.Coornaert, J-p Garnier, H.Lamicq) F:Lautier, M.Marié, J.-M. Offner, S.Ostrowetsky, P.Pellegrino, B. Poche, E.Preteceille, J.Remy, O.Saint-Raymond, O. Soubeyran. Secrétariat: O. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction, M.Coornaert, F:Lautier. Correspondants: C. Almeida (BIT, Genève), A. Bailly (Genève)) M.Bassand (Lausanne), P Boudon (Montréal), M.Dear (Los Angeles), M.Dunford (Brighton), G. Enyedy (Budapest), A. Giddens (Carpbridge), A. Lagopoulos (Tessalonique), A. Micoud (Saint-Etienne), R.Mariani (Italie),F Navez-Bouchanine (Rabat), F:Silvano (Lisbonne), Ch. Ricq (Genève)) W.Tochterman (Unesco-Paris), L.Valladares (Rio de Janeiro), S.Vujovic (Belgrade), J.Wodz (Katowice).

Éditions L'Rannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Sonunaire du n° 60-61
Parler l'architecture
Éditorial,par FrançoisLautiez;Sylvia Ostrowetsky
Présentation générale, par Sylvia Ostrowetsky

...........

3
7 13 15
27
61

1. Les publics en partage de l'architecture. . . . . . . . . . . . . . Peut-on produire des villes?, par Jean-Marc Bayer. .
La fenne urbaine, par Sylvia Ostrowetsky

..........

Aperçus sur la critique architecturale, par Frédéric
Pousin ......................................... Un état critique, par François Chaslin . . . . . . . . . . . . . .

73

L'espace en suspens, par P-L.Spadone. . . . . . . . . . . . .

83

2. Le mot et la chose architecturale. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 101 Présentation, par Sylvia Ostrowetsky 103 Socialisation et scientificité de la critique architecturale, par Petros Martidirris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 107 Penser et faire l'architecture: les aventures de la méthode, par Constantin Spiridonidis. . . . . . . . . . . . .. 125 Position de l'architecture dans la configuration du savoir; absence d'objet ou présence d'un seuil?, par
Pi eITe Pellegrin 0

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

145

De quoi la critique peut-elle être la critique? De Pessac à l'architecturologie, une histoire (critique)
d'un objet de recherche, par Phflippe Deshayes

. . ..

161
175 186

Histoke et critique de l'architecture dans son rapport

au social, par Robert Joly. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .'. . . .. Ouvrages reçus à la rédaction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

@ LHarmattan} 1991 ISBN: 2-7384-0782-X

»
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... ....

«Parler l'architecture
Editorial

»

François Lautier, Sylvia Ostrowetsky

Au long de l'histoire de l'architecture, divers ensembles de règles ont été énoncées à l'intérieur desquelles juger de la légitimité dJun édifice ou dJun ensemble dJédifices. LJaccord était suffisant sur ces règles et leur justificationJ du moins parmi ceux qui étaient susceptibles de donner .un avisJ pour que ce soit par rapport à elles que s'établisse une « critique architecturale». Les modèles offerts à l'architecture évoluaient certes, sJopposaient parfois, mais chacun pouvait s'y repérer parce que leur sens était lisible à chacun dans la

configuration sociale où ils émergeaient.

.

Et aujourdJhui ? Jamais il n'a été autant construit ni aussi vite que dans notre société, conflictuelle, hétérogène surtout, dont la symbolique est éclatée, évanescente même! On sait que des paroles, des discours s'énoncent sur l'architecture. Et pas seulement ceux des experts ou des responsables. il suffit dJécouter pour le savoir: l'architecture, l'urbainJ chacun a à en dire... Les distances, les similitudes, les projets, les significations dont sont chargées les œuvres qui composent l'espace public se parlent. Mais les justifications avancées de-çi de-là, les règles proposées par les uns ou les autres ne sont plus communément acceptéesJ peut-être ne sont-elles plus acceptables?

4

Espace et sociétés

Ainsi on peut estimer que l'architecture répondant à une demande sociale (de logements, équipements, bureaux, usines, de paysages ou de ville peut-être), c'est l'adéquation des réponses qui en est la jauge. Reste à savoir comment s'exprime la demande, comment et par elle est transformée en commande, et qui est juge des réponses. En outre, l'architecture risque de n'être plus qu'un parmi les techniciens en génie social d'une chaîne d'où sont vite exclus ceux au nom desquels elle se justifie par ce terme: social; ce qui n'expose pas moins ces derniers à user des lieux ainsi constitués, fournissant ainsi, sans appel, la demande à la réponse... Vieille boucle où les acteurs ne sont que des agents, les architectes des innocents et le socius un individu statistique. Sans compter qu'à la réduire à ses fonctions, il arrive d'oublier que l'architecture produit des formes, lesquelles ont probablement une raison propre, un efficace autonome. A l'inverse, l'architecture peut n'être qu'une affaire de goût: celui du prince, fut-il républicain; celui du maître de l'ouvrage; celui de l'architecte. L'autorité exprimée du premier, la satisfaction patrimoniale du second ou le solipsisme projeté du dernier suffiraient alors. De toute façon, du goût de l'autre on ne peut que faire le constat et, par son appréciation, renversant la charge du jugement, se situer soimême par rapport à lui. Personne, sinon la société et ses segmentations, n'en est responsable. Mais pour absolument légitime que soit le goût de l'autre, qu'est-ce qui légitime celui-ci à le rendre public, et, car c'est le cas pour l'œuvre d'architecture, en l'exposant à l'imposer? Ou bien la production des formes n'est plus qu'un jeu de démarcation {(culturelle» et l'architecture à ce titre un amusement de dandy, ou bien la société se constitue dans ses formes matérielles, par lesquelles elle se reconnaît, se parle, se divise, se retrouve... Alors l'architecture est objet social à qui il faut des raisons à être publique. Dans les rapports qu'entretiennent espaces et sociétés, y a-t-il aujourd'hui place pour un discours raisonné sur l'architecture; ou si l'on veut pour une critique architecturale qui ne dise pas seulement ce qui est beau (au goût de qui ?) ou ce qui {(marche» (pour quel fonctionnement ?) mais, au-delà des avis de chacun sur les œuvres, én"once pour celles-ci des raisons d'être, les analyse, les évalue? Précisons: l'enjeu ne nous semble pas d'abord ou seulement celui d'une {(meilleure» architecture. C'est justement là ce qui fait question : si les règles et les modèles, pratiques ou symboliques, ne sont plus partagés, le mieux et le moins bon n'ont plus de norme où se fonder et c'est ce manque qu'il faudrait à la fois accepter et pallier: Accepter, pour que des architectures différentes et différemment fondées soient a priori recevables; pallier, pour que ces différences puissent se parler et, par-delà, faire de l'architecture, profondément, un objet social. On s'est souvent demandé, et à juste titre, à quelles conditions

Éditorial

5

une architecture (individuée ou urbaine) favorisait la vie sociale et culturelle. Peut-être, avant le bâti lui-même, est-ce justement la capacité à parler en raison de l'architecture qui est facteur de socialisation. En d'autres termes, ne pourrait-on penser que c'est d'être parlée publiquement qu'une ~~ç;hitectureacquiert sa légitimité à être publique? Ce qui bien sûr n'a"de sens que dans une société démocratique où l'on souhaite que l'architecture devienne réellement discutable, négociable, démocratique elle-même peut-être... ! Aussi bien n'est-ce pas aux œuvres architecturales elles-mêmes que s'intéressera d'abord ce numéro d'Espaces et Sociétés, mais bien aux conditions et aux moyens d'un discours, de discours raisonnés sur l'architecture, et à leurs effets. Qu'il s'agisse de l'enseignement (auquel bien sûr la q,uestion s'adresse aussi), de la critique ou de l'élaboration théorique, du passé (un peu) ou d'aujourd'hui (surtout), les interrogations sont semblables. Quelles sont les règles, modèles, démarches, etc., sur lesquels s'appuyer ou qu'il est nécessaire de constituer? Est-il souhaitable de recourir à des savoirs ou des méthQdes produits dans d'autres régions des sciences sociales ou naturelles ou à l'occasion d'autres pratiques d'intervention sociale ou technique? Faut-il rechercher et sur quelles bases l'unification des normes qui forment référence pour l'architecture ou s'attacher à valoriser la cohérence de leur diversité? Est-ce l'œuvre réalisée qui doit être prioritairement analysée ou les conditions multiples de sa production (et notamment le travail d'architecture)? Peut-on parler aujourd'hui, et sous quelles contraintes, de symbolisme architectural, ou d'un sens pour une architecture? Ou bien ne s'agit-il que de signes accolés, accumulés, ne renvoyant qu'à eux-mêmes? Y a-t-il et que peut être un discours de l'architecture? Etc. En fait, et sous diverses formes, c'est d'une même interrogation qu'il s'agit: comment penser l'architecture? Et permettre à chacun, la pensant, de la parler réellement? A moins qu'il ne semble préférable d'y renoncer! Au-delà de l'architecture et à travers elle, c'est donc aussi la question des formes matérielles et de leurs significations, du rapport des formes et des sociétés qui nous préoccupe. Les contributions à cette réflexion s'appuient aussi bien sur des exemples que sur des points de vue généraux; privilégient la dimension empirique ou théorique; réfléchissant des travaux déjà élaborés, les critiquent ou cherchent des voies nouvelles; etc. Elles analysent des œuvres et des discours, que ceux-ci soient savants ou vernaculaires. Plutôt que sur un type de travail particulier, il nous semble nécessaire d'insister sur la problématique qui s'en dégage par rapport au projet d'ensemble du numéro.

Présentation générale

Sylvia Ostrowetsky,

Université de Picardie

L'appel à communications, dont nous donnons l'essentiel sous fonne d'Editorial, a donné lieu à deux types de réponse. L'une qui saisit d'emblée et directement l'enjeu. TIémane le plus souvent des sociologues, L'espace construit, contemporain sinon ITloderne, conçu par des architectes, des urbanistes, des spécialistes de l'art donc, ne peut être appréhendé, habité, au sens heiddegerien du mot, que s'il est l'objet d'un échange, que s'il est présenté à l'intelligence comme à la sensibilité commune: en d'autres tennes, socialisé1,Dire qu'un objet, fût-ild'avant-garde, doit être socialisé, ne signifie pas seulement qu'il doit être parlé pour être identifiable, mais qu'à travers la parole il entre dans une logique de l'intégration ou du refus, de la stigmatisation ou de la mode, de la nonne ou de son ombre, de l'opposition (de classes) ou de la hiérarchie (scalaire).., bref qu'il

{(parlêtre»

1. D'aucuns penseront que ce vocable est insensé. Comment l'homme pourrait-il (un
dirait

J.Lacan)ne pas l'être,socialisé.Maisnous prenons ce terme dans son sens

sociologique, non seulement de donation de sens par le groupe, de mise en visibilité compréhensive. mais aussi d'entrée dans le jeu des différences et des hiérarchies spécifiques des structures et fonctionnements propres à chaque société.

8

Espace

et sociétés

est l'objet d'une qualification qui seule permet son existence pour une société. Comme pour l'architecture, on peut dire que toute production

culturelle a d'abord pour objet cette religiosité 2 primaire qui ne va

pas non plus sans conflit. Elle ne fait pas que reproduire des places toujours données ailleurs, elle crée des complicités et des rejets, bref elle propose une société beaucoup plus complexe, où le sujet (individuel ou collectif) doit faire face aussi à une relative liberté... Jeu de stratégies et de pouvoirs qui ne sont pas strictement surdéterminés. C'est bien pourquoi nous critiquerons plus loin ridée de reproduction impliquée par le terme de représentation. Car il s'agit aussi de cela avec le monde matériel (artificiel et naturel) qui nous entoure. C'est ce qui donne toute sa force à la phrase lapidaire de P Klee évoquée dans l'article de PL.Spadone :« L'art ne reproduit pas

le visible; il rend visible 3.» On sait que toute la première moitié du
siècle, en matière d'art, de philosophie et de linguistique, fut marquée

par cette volonté critique 4, Selon ses termes la danse, la musique,
le cinéma, mais aussi et surtout l'architecture, proposent une visibilité du monde, une façon de vivre, de sentir, de penser le paysage, le visage, l'habitation, le lieu. lM. Boyer, à travers son expérience concrète, nous montre comment les forces économiques et politiques jonglent avec les « conceptions» successives de l'architecture et de l'espace en Ville Nouvelle. Les modes d'habiter, les styles, s'y juxtaposent et s'y superposent au détriment d'une syntaxe plus strictement citadine. Comme si le libéralisme interdisait, dans son fondement même, toute véritable urbanité... La vitesse de rotation des forces et moyens de production ({(idéologie» comprise), est telle qu'elle rattrappe sorte de feed-back - constamment la logique des lieux. Défi permanent de nos jours à la stabilité des formes spatiales. Du coup, ces dernières apparaissent comme une suite disparate (non plus comme dans la tradition évoquée par Freud quand il rapproche la ville, Rome, de l'inconscient, une superposition mais une juxtaposition cette fois...)5. Dans notre travail, nous montrons comment une conception {(urbaine» de l'animation culturelle rencontre un imaginaire social extrêmement différencié. La {(réussite» d'une architecture n'est-elle pas qu'elle puisse, en effet, contenir sans surimpression divagante et informe, plusieurs possibilités d'appréhension affective et pratique? Mais n'est-ce pas au contraire la preuve de sa crise qu'il faille
2. 3. 4. 6. Villes Au sens de relier. Credo du créateur, Théorie de l'art moderne, Gonthier, Cf Wittgenstein. On sait que c'est le rôle essentiel et sans doute imprévu, de ce point de vue, des Nouvelles: non seulement un laboratoire social des couches moyennes, mais labo-

ratoire d'arcrutectures.

Présentation

générale

9

« animer »,faire volontairement événement avec les lieux pour qu'ils existent dans la mémoire collective? n est faux de dire que lArchitecture Internationale n'a pas de sens. n suffit de lire Le Corbusier, ou plus simplement de suivre son procès de conception, l'esprit, celui qui animait à l'échelle internationale les CIA.M., pour savoir qu'à l'inverse, la barre même appauvrie reste surchargée d'implications sociopolitiques: le collectivisme, le progressisme, mais. aussi, de façon plus ou moins perverse il est vrai, le travail, la famille, sinon la patrie... Le rejet dont elle fut massivement l'objet tient aussi à cela: le refus d'un collectivisme sans collectivité, le refus d'une proximité si forte qu'elle ne pourrait, selon le beau raisonnement de Simmel que provoquer, a contrario, réticence et isolement. Mais la « socialisation» de l'espace ne passe pas que par l'événement festi~ le cinéma... Le rôle de la critique écrite en la matière, est tout aussi primordial. Au-delà de son contenu le texte « performe )}son référent en quelque sorte; ce qui fait qu'il prend nom, qu'il se fait signe identifiable qu'il existe. E Pousin nous montre, avec ironie, que cette critique peut rester souvent versatile et pour tout dire, littéraire... François Chaslin, directeur d'Architecture d:A.ujourd'huidémontre au contraire combien la critique est capable de proposer plus. Son analyse en effet n'a plus les complaisances relevées par E Pousin. n ouvre dans son article les voies de ce que pourrait être une sociologie du jugement. Notre époque, dit-il, du moins en France, se caractérise de ce point de vue par le laxisme de la coexistence et de l'intersubjectivité. La critique n'est plus: reste l'opinion... Cependant, et malgré son caractère trop tolérant, une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes permet de mordre à nouveau un public trop attaché aux valeurs de la forme et de la référence. Mais du coup, et presqu'à son corps défendant, et à cause même du poids actuel des médias et de leurs techniques cette même querelle est prise, il est vrai, à son tour dans la logique publicitaire... comme une nouvelle image de marque. Désormais même la critique de la médiatisation fait médiatiquement recette... C'est peut-être cela qui la rend si « laxiste ». La critique conserve un devoir, celui d'aider l'architecte lui-même à ({assurer ses assises intellectuelles ».Ainsi s'ouvre ou se spécialise le champ de la socialisation... Ce n'est pas de trop pour une époque où l'architecte est porté comme un héros au lieu qu'il se mette avec dignité au service de la société civile...La question devient dès lors: est-ce que la critique pourrait renouer avec son véritable état: critique? L'autre volet des réponses renvoie moins au pôle de la circulation, de la réception. n analyse les conditiqns de la projetation. En cela, il renverse la question contenue dans l'Editorial: comment l'architecte emprunte au « savoir)} pour concevoir ou théoriser l'architecture.

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Espace et sociétés

Produire l'architecture, c'est tout à la fois proposer un espace social comme objet du monde, et une conception du monde comme société. Procès social, politique, savant, se synthétisant dans une même inscription: la production matérielle comme sens, et le sens dans sa matérialité. De la même manière, penser l'architecture, c'est chercher des garants qui relèvent le pIllS souvent du même socle épistémique... Le raisonnement « archéologique» instauré par M.Foucault se retrouve dans les trois articles de P Martinidis, P Pellegrino et C. Spiridonis 6. On peut dans ce contexte se demander quel statut nous assignons ici à la réflexion propre à P Deshayes, réflexion centrée sur l'acte architectural non plus dans ses références, mais en tant que conception propre? Entreprise qui analyserait l'architecture (architecturologie) tout comme la linguistique la langue, en dehors de son contenu sémantique, d'une part, en dehors de toute forme socialement expressive, d'autre part ? A son corps défendant peut-être, P Deshayes nous montre comment une forme datée, du regard, une certaine idée des relations sociales, par exemple, sont intégrées à la conception architecturale... Ce type d'analyse, aussi puriste soit-il, n'est pas sans retombées sociales. Les voies de son efficacité sont, il est vrai, plus lentes: enseignement, formation, publications... Mais son enjeu ne consiste-t-il pas aussi à donner à voir une autre spaciosité, à mieux comprendre un geste (social, culturel, politique) essentiel? Ainsi on

ne définit plus - sauf quelques géographes... - les centres selon
la seule logique du point d'impact. On sait, désomiais, que l'espace construit n'est pas qu'un simple support d'enregistrement: une projection des rapports sociaux. Cette intelligence du fonctionnement de l'espace social a des incidences réelles et visibles. On le voit bien... Cependant, ne devons-nous pas être vigilents ? La rénovation ou réhabilitation (signifiante... et significative) des banlieues n'a jamais fait une révolution, fût-elle libérale et progressive... Penser l'espace social, penser une pluralité culturelle, n'est pas réductible à un placage décoratif 7. Décidément on a le sentiment d'une inversion. Tandis que les images informent la réalité, cette dernière sous son avatar architectural et urbain se propose de nos jours, comme décor et carton-pâte. Les Antigones de province rejoignent à leur corps défendant les facéties de la Belle Hélène 8. Le mort saisit le vif. Enfin Robert Joly, architecte en chef des bâtiments civils et palais nationaux, tente, en quelques pages, une gageure: nous faire entrevoir les multiples facettes de la donne sociale dans ses rapports à

6. Nous reviendrons plus loin sur leurs propositions. 7. Le style joue un rÔle bien plus profond qu'une action souvent hâtive et publicitaire. 8. Et Bofilt Offenbach...

Présentation

générale

Il

la production architecturale. Changement historique qui va du chantier au projet, du projet à la programmation, de la symbolique à l'éclectisme. Contrairement aux analyses précédentes, son point de vue n'est pas archéologique mais évolutit selon un schéma plus dialectique que structural.

1

Les publics en partage de l'architecture

l

Peut-on produire des villes?
Jean-Marc Bayer, Épamame, Marne-la-Vallée

La

seconde moitié du xxesiècle marque une nette rupture dans les modalités de production de l'Urbain en France. A une période de développement par sécrétion, marquée cependant par de grands gestes: travaux d'Haussman, reconstruction, succède une époque de fondation de villes et de quartiers. Ouverte par l'édification des grands ensembles et les « rénovations buldozer», l'ère de la production urbaine à grande échelle se remet lentement de ses maladies infantiles. Dans ce contexte, l'expérience d'une ville nouvelle donne l'occasion de mesurer l'évolution des conditions méthodologiques de la production sur une grande période. Elle permet de dégager quelques lignes de force pour une hypothétique épistémologie de « l'art de bâtir des villes ». La pratique de l'urbanisme s'articule à la pensée sur l'urbanisme. Elle se meut dans un champ de contraintes de contraœctions,de discours... Pour rendre compte très partiellement d,es conditions de la pratique de conception dans une ville nouvelle, nous essaierons d'en cerner le champ pour l'illustrer ensuite d'un exemple.

16

Espace et sociétés

1. Le champ de la pratique de conception
1.1" Savoir et non savoir
Tout projet de ville ou de quartier est en première instance ville ou quartier pensé, forme idéelle, puis représentée, puis construite. C'est ensuite à la critique sociale et savante d'en évaluer les pertinences et les manques, ceci dans la dialectique permanente et éternellement renouvelée du Spatial et du Social. En France, le savoir originel sur la ville est d'ordre spatial. La pratique de l'architecture marque dès l'origine la prise de conscience de la problématique de l'urbanisme, au début du siècle, et la pensée sur la production de l'urbain. Le souvenir de Tony Garnier ou de Le Corbusier illustre ce propos. Aussi, nous dit-on que le dessin d'une poignée de porte, l'agencement d'une salle de bain, est du même ordre que la conception d'une ville. Mise en ordre du désordre, composition de l'espace et de la vie, prédisposent à la mise en normes, en perspectives. Le non savoir est celui du vécu, de la dynamique, du déplacement, des concepts inscrits dans le temps. Ce n'est qu'à la fin des années 1970que sont formulées de manière opératoire les conditions de la réalisation de lieux de centralité. L'exigence pratique d'un rapport complexe entre des espaces hiérarchisés dans le champ symbolique, celui des échanges entre individus ou groupes sociaux, apparaît très tardivement. L'expression statique d'espaces bien ordonnés, répondant aux règles de l'art, fait peu à peu place à la perception d'un espace incertain en perpétuel devenir, qui entretient de multiples dialogues tant avec les individus, qu'avec les groupes où avec lui-même. Le rêve de l'urbanisme universel se perd dans la réalité des différences, la variété des modes de vie, l'infinité des psychologies. D'où l'émergence d'une très grave crise du processus de conception urbaine, dont l'aboutissement ultime sera le recours à l'usager. Les urbanistes n'ayant pas les moyens de proposer une ville satisfaisante, laissons parler le peuple. Une société incapable de soigner ses malades recours à la magie, aux incantations, se tourne vers l'au-delà; incapable de construire ses villes, elle consacre le nonsavoir et s'en remet au sens commun... Les progrès de la psychanalyse, de la psychologie de l'espace, de la sociologie urbaine laissent cependant entrevoir que les enjeux de la ville ne sont pas réglés par le simple jeu des pratiques urbaines quotidiennes, dès lors qu'il s'agit d'accompagner la croissance et le développement de grandes agglomérations. New York, Mexico, Londres ou Paris, comme formes spatiales de populations millionnaires impliquent de perpétuelles redistributions: la naissance de nouveaux quartiers, la mutation des tissus dégradés, finalement la nécessité d'une maîtrise du corps social sur son expression spatiale.

Peut-on produire des villes?

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A ces échelles, il paraît difficile de faire l'économie d'un savoir-faire urbain, de la capacité de réaliser ou d'intervenir avec patience sur des quartiers de plusieurs milliers de logements, de faire naître de nouveaux espaces centraux. Les sciences humaines, lieux de savoir, doivent devenir lieux de savoir-faire. Mais les quelques expériences d'équipes pluridisciplinaires montrent la difficulté de fonder de nouvelles pratiques de conception, et de restituer le savoir d'ordre spatial dans l'ensemble des savoirs sur la ville. En fin de course, tout praticien est amené à mettre en forme et en volume une idée de la ville. De quoi est formée cette pensée, quelle est sa capacité à gérer le temps, à expliciter les enjeux de la forme spatiale, comme support de vie? TIapparaît alors clairement nécessaire de substituer aux règles de la composition architecturale appliquées à l'urbanisme, une philosophie de la ville incluant toutes les dimensions du savoir actuel. CJest sur ce fond de savoir et non savoir pratique qu'agissent les discours sociaux. En l'absence d'une pensée cohérente, ils prennent la place de la philosophie de la ville. 1.2. Le jeu des cliscours sociaux La pratique de la conception urbaine est influencée tout aussi fortement par le discours social, que par le discours savant. Soumise à la critique sociale, sa production cherche à être conforme aux airs du temps au travers des médias notamment. Dans le moment où s'élabore tout projet, le discours social spontané oscille en permanence, entre la nostalgie et l'espoir des jours meilleurs, entre la tradition, et la modernité, et entre l'ancien le nouveau. La pratique collective de la ville exprime en permanence espoirs et frustrations. Dans les périodes d'espoirs ou d'enthousiasmes, la modernité s'épanouit; dans les périodes de crise, elle joue le réflexe du retour en arrière. Dans la seconde moitié du xxesiècle, l'épopée des grands ensembles donne des points de repères. Lors de leur constructionJ dans les années 60, ces nouveaux quartiers étaient bien accueillis. TIs correspondaient à l'accession à des logements plus grands, mieux équipés, pour ceux qui patientaient depuis dix ou vingt ans sur d'interminables listes d'attente et dans des immeubles vétustes ou insalubres. Certes la perte du quartier ancien était souvent une déchirure, mais l'accès à la modernité semblait plus important. Dans le grand ensemble, l'habitant de la {(tour}) se sentait valorisé par rapport à celui des « barres }),et les élus locaux accueillaient favorablement les nouvelles réalisations. La mise en œuvre pratique de la charte d'Athènes recevait un écho favorable. Les premières réalisations des villes nouvelles, à la fin des années 60,en portent la trace durable.

18

Espace

et sociétés

Aujourd'hui l'une des meilleures actions de communication, consiste pour un maire, ou une société immobilière, à faire imploser publiquement l'un de ces immeubles. Le discours social sur la ville des années 70 qui a produit les « nouveaux villages »,la prolifération des maisons individuelles, lemitage des campagnes trouve ici une expression symbolique du rejet de la modernité de l'après-guerre. L'efficacité du discours social sur la ville, tient à la solidité de ses fondements. C'est dans le vécu collectif et la recherche du mieux être qu'il trouve sa source. Le travail de conception urbaine ne peut s'en distancier efficacement, s'il n'est pas lui-même fondé solidement. Dans sa crise, il n'est plus qu'un écho du discours dominant ponctué de gestes architecturaux. L'éternel débat entre classiques et modernes ou post-modernes des savoirs sur la ville. Avec la perspective du temps, le processus apparaît nettement dans les villes nouvelles où sont juxtaposés des éléments architecturaux disparates. ils expriment le rythme des modes, mais plus encore les variations du discours social. Ainsi l'immeuble d'un Ricardo Bofill à Marne-la-Vallée peut-il s'inscrire dans la tradition néoclassique. Il trouve place dans une trame urbaine conçue dix ans plus tôt, selon les critères de la modernité et exprime lors de sa construction une rupture de la forme urbaine. Mais l'œuvre architecturale ne suffit pas à ordonner le développement. Le schéma n° l, conçu au même moment, exprime cette volonté. Les volumes s'ordonnent de manière concentrique autour du monument et lui assignent la place centrale. Les axes de développement rayonnent depuis ce pôle et semblent tendre vers un mouvement sans fin. L'architecture imagine alors, reprend le vocabulaire du Palaccio. Ainsi serait fondée la ville néoclassique. Cinq ans plus tard, le schéma n° 2 marque la mort du symbole. Un axe perpendiculaire à l'orientation dominante relie deux nouveaux espaces de centralité, la cohérence rayonnante se disloque. L'architecture de la première tranche de construction localisée à droite du schéma, fera la place au verre collé, expression d'une nouvelle rupture. La taille des bâtiments projetés masquera le Palaccio et les développements ultérieurs se feront sur une autre trame. Seuls rappels du geste initial, les formes courtes des nouveaux projets s'évanouissent rapidement. Dans un contexte de reprise économique, et de nouvelles formes de modernité, la réalisation de Ricardo Bofill tend à présenter une figure paradoxale, contradictoire avec l'expression d'origine. Cet exemple marque la limite de l'architecture dans le mouvement d'urbanisation, il signifie la rupture entre le temps de la ville et le temps de l'œuvre, laquelle prendra finalement les multiples visages que lui donnera la ville dans son devenir. L'amplitude du mouvement des discours sociaux sur l'urbanisme commande en grande partie le processus de conceptionarchitecturale dont la variété des expressions formelles permet de donner

Peut-on produire des villes?

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l'illusion d'une réponse pertinente. L'autonomisation de la pensée urbaine devrait pennettre de sortir de ce cycle infernal, à condition de répondre aux attentes sociales dans leurs contradictions. Dans le cas contraire, la conception est nécessairement liée à l'exigence de réduire les critiques et aspirée par le discours dominant, lui-même activé par les forces économiques.

1.3. Le poids économique
Mal assurée dans ses savoirs, sensible aux mouvements du discours social, la pratique de la conception urbaine est par ailleurs inscrite dans la réalité des rapports économiques de la production urbaine. La vision d'un urbanisme se faisant indépendamment de l'action des agents économiques est fausse, mais aussi porteuse d'incompréhension pour l'analyse des phénomènes. La construction du moindre bâtiment est comptable de choix économiques. Le marché de l'urbanisme obéit aux lois de l'offre et de la demande, il est sensible aux politiques de financement des logements, aux systèmes d'aides aux entreprises, voire aux équilibres financiers des collectivités locales. Très concrètement, le visage des nouveaux quartiers se forme en grande partie sur le type d'habitat rentable à un moment donné, sur l'état de l'immobilier d'entreprise, sur les fonnes de distributions d'une

époque - petits commerces ou hypermarchés...Seule une visiontrès
claire des objectifs à atteindre en terme d'urbanisme peut permettre de gérer les instabilités des différents marchés dans le temps, et de tirer partie des possibilités qui se présentent puis disparaissent. Ainsi, la fin des années 70 et les années 80 ont été marquées à Marne-la-Vallée par l'impossibilité de construire des logements collectifs en quantité importante. La convergence des discours dominants sur la quête d'habitat individuel, loin de la ville, et l'absence de financements pour le logement collecti~ accélèrent la production sur un produit particulier: la maison individuelle. Ceci a entraîné des contraintes évidentes dont la réalité n'émerge qu'après une périocle d'expérimentation sociale: inexistence de services collectifs ou commerciaux à proximité, isolement des familles, endettements excessifs, allongement des distances par rapport au travail, voire aux établissements scolaires pour les adolescents, absence de vie culturelle... Sur la Ville Nouvelle, la traduction pratique de cette situation sera la construction de nombreuses maisons individuelles à cent mètres d'une station de R.E.R.,l'arrêt de la recherche sur le logement, l'inviolabilité du moindre bouquet d'arbres transformé bientôt en décharge publique, car sans valeur signifiante dans son contexte. Avec la reprise économique, l'immobilier d'entreprise en panne depuis plus de quinze années explose. Le moindre lopin de terre