Pascal Coste ou l'architecture cosmopolite

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EAN13 : 9782296222410
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Pascal COSTE ou l'architecture cosmopolite

@ L'Harmattan,

1990

ISBN: 2-7384-0806-0

Daniel ARMOGA THE et Sylviane LEPRUN

Pascal COSTE ou l'architecture cosmopolite

publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Les mille et une figures d'un architecte marseillais

M. Coste est un artiste, rien qu'un artiste VIOLLET-LE-DUC

Le Colloque international Pascal-Xavier Coste, organisé à l'initiative du Comité de célébration du bicentenaire de la naissance de l'architecte (17871879), animé par Daniel Armogathe et Sylviane Leprun, a réuni douze intervenants, enseignants et chercheurs des universités françaises et étrangères. avait pour objectif de faire mieux connaître l'artiste qui légua à sa ville natale quelque 4 000 dessins, conservés à la Bibliothèque municipale de Marseille, et le praticien, bâtisseur du Palais de la Bourse, qui est le frère pauvre en notoriété de la trilogie d'architectes - Vaudoyer, Espérandieu et lui-même - qui dessinèrent le Marseille monumental de la seconde moitié du XIXesiècle. Mais, au-delà de cette volonté monographique, le colloque a permis de rouvrir et d'enrichir deux dossiers passionnants qui sollicitent beaucoup les historiens de la région provençale:

n

- celui des échanges culturels entre les pays de la Méditerranée au XIXesiècle, P .X. Coste ayant vécu et travaillé dix ans en Egypte. Nous avons ainsi délibérément voulu placer nos inve.stigatio~s ~ans la. dynamique actuelle des études sur le monde arabe qUi, de Pans a MarseIlle, sont en pleine expansion. n s'agissait aussi de prolonger les fructueuses recherches qu'avaient permises les manifestations autour de l'Orient des Provençaux (novembre 1982-février 1983), - celui de l'étude des transformations de l'espace urbain dans une cité alors florissante, où l'euphorie économique s'associe à une ferme volonté politique de progrès. 5

Ce colloque, enfin, associé à une exposition (Le Regard du voyageur, Bibliothèque municipale de Marseille, janvier-février 1988), devait permettre une redécouverte de tout un pan du patrimoine provençal, qu'il s'agissait de faire revisiter aux Marseillais. Trois angles d'approche avaient été définis par les concepteurs: - «l'itinéraire oriental» de P.X. Coste, où l'on a analysé l'œuvre de l'architecte-ingénieur au cours de son séjour égyptien, - « le bâtisseur dans sa ville », qui permit d'étudier les réalisations, mais aussi les projets non avenus d'un homme qui se consacra aussi bien à l'art civil qu'à l'art religieux, - «le style de P.X. Coste », thème qui autorisa quelques incursions dans les grands débats esthétiques du XIXesiècle: le néo-classicisme, l'éclectisme, l'orientalisme, etc. L'itinéraire oriental

P.x. Coste avait obtenu, par l'entremise du géographe Jomard, l'un des membres de la Commission scientifique de l'Expédition d'Egypte, une mission de travail auprès du Pacha Méhémet-Ali. Il restera dix ans à son service (1817-1827). La personnalité très controversée de Méhémet-Ali (André Raymond) - fut-il tyran sanguinaire ou réformateur audacieux? - n'empêche pas la constitution d'une équipe de techniciens européens dont Coste n'est pas l'élément le moins dynamique. L'œuvre de Coste qui eut sur l'histoire du pays le plus de conséquences bénéfiques fut le percement du canal de Mahmoudieh (Ghislaine Alleaume). Le canal répondait à un triple objectif: alimenter Alexandrie en eau potable en lui amenant les eaux du Nil; établir une voie navigable d'Alexandrie au Caire, et permettre le développement des cultures d'été dans la plaine du Delta occidental. Dans ses moments de loisir et de liberté, l'architecte poursuit une œuvre considérable de dessinateur où les figures du monumental s'allient à des intuitions pré-ethnographiques remarquables. L'auteur des somptueux volumes des Monuments du Kaire, édités aux frais de l'Etat (1837-1839), est bien, comme le dit J.M. Carré, « l'homme à qui l'archéologie musulmane doit le premier grand traité sur l'art arabe ». Mais les carnets inédits d'Egypte, qui sont aussi les plus anciens de sa production, nous révèlent un artiste pionnier dans ce face à face culturel Occident/Orient, qui deviendra bientôt le bien commun de plusieurs générations d'artistes. Le dessin ethnographique de P. Coste en Egypte apporte une autre dimension au travail de l'ingénieur et de l'hydrologue au service du Pacha. Dans ses carnets, l'architecte se révèle curieux des postures et des servitudes de l'eau. Les femmes, les hommes sont croqués, annotés dans leur gestuelle familière, fumant le narghileh, enveloppés dans leurs vêtements souples. Page après page, l'habileté du dessinateur se précise, jusqu'à miniaturiser les
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sujets, dont le type se dégage pro~ressivement. Les pratiques et les usages traversent ces documents où la maIson est un lieu privilégié, comme le café, le caravansérail, les boutiques des marchands, les bazars animés. Le harem le sollicite; il le saisit en mouvement dans la rue et dévelo'ppe une analyse singulière de l'attatich. Ces observations effectuées au CaIre, en Haute et Basse-Egypte, livrées à l'état d'esquisse, confrontées aux planches publiées, révèlent que Coste se situe bien au-delà des thèmes et de la métl10de instaurés par Pro tain et Cécile, les architectes de l'Expédition d'Egypte ou Vivant Denon. Il occupe dans ce courant une place à part, sa personnalité l'orientant davantage vers les systèmes constructifs. Coste, on le voit mieux maintenant, participe au mouvement de curiosité et de recherche que l'on nommera bientôt « orientalisme », et qui se dévoiera rapidement en mode (M. Humbert et le thème de 1'« égyptomanie» de 1780 à nos jours). Après le séjour en Egypte, Coste effectuera un voyage d'études libre en Perse avec le peintre Flandin (1839-1842), dans le cadre de la mission française du Comte de Sercey. Il en tirera les volumes exceptionnels de planches Les Monuments de la Perse (1861-1867). L'exploration des œuvres et des hommes de l'Orient l'aura occupé treize ans de sa vie sur le terrain. Le bâtisseur dans sa ville Coste s'insère pleinement dans l'histoire des transformations de la cité phocéenne (Pierre Guiral). Celles-ci, d'abord lentes sous la Monarchie de Juillet, explosent littéralement sous le Second Empire dans un contexte favorable, grâce à la circulation des capitaux et à la volonté politique d'un

prince qui aimait Marseille au point de vouloir en faire la capitale du « lac
français ». L'histoire de la construction du Palais de la Bourse (1852-1860) est un épisode très représentatif de cette ère de prospérité et de créativité, le Prince-Président ayant tenu lui-même à poser la première pierre, puis à inaugurer cet édifice-symbole. Coste est âgé de 65 ans lorsqu'il met en œuvre ce projet. Ce bâtiment qu'il voulut plus grand que la Bourse de Paris, constitue une synthèse de son œuvre d'architecte. Il répond à un programme d'une grande unité stylistique. On y retrouve en effet des ordonnancements classiques italo-grecs, associés à une composition inspirée des grands monuments de Persépolis observés pendant son voyage de 1839. La façade monumentale composée de douze colonnades connthiennes, se développe sur plus de 25 mètres de hauteur, et intègre les grandes allégories marseillaises de la navigation et du commerce. Mais l'histoire de l'architecture marseillaise sous le lIe Empire ne se résume pas à la construction de cet imposant bâtiment. C'est un des mérites de ce colloque que d'avoir permis l'exploration du milieu des urbanistes, dont le maître a été Pen chaud, particulièrement fécond durant cette période. Coste s'y montre lui-même très actif. Il a réalisé des études commandées par la Ville ou la Chambre de Commerce visant à remodeler 7

un tissu ancien, en fonction des grandes perspectives modernistes (Denise Jasmin). Si ces grands projets n'ont pas eu d'aboutissement, Marseille lui doit des réalisations d'envergure, comme les halles et les abattoirs et du mobilier urbain, les pavillons des bouquetières, malheureusement disparus aujourd'hui. Coste a également doté sa ville d'une architecture religieuse, tout comme son confrère Vaudoyer, constructeur de la Cathédrale. La comparaison entre la Cathédrale et le Palais de la Bourse est à ce titre riche d'en-

seignement. Malgré leurs conceptions radicalement différentes, les « langues
architecturales» de ces deux monuments «dérivent d'actes d'interprétations essentiellement parallèles, voulant donner une expression visuelle à la place de Marseille dans les grands mouvements historiques de la Méditerranée» (Barry Bergdoll). On peut développer à ce sujet le thème d'une architecture historiciste, fortement imprégnée d'idéologie. L'autorité religieuse, en lutte avec le pouvoir municipal, érige des temples pour expier les forfaits révolutionnaires. Les quatre églises construites par Coste (SaintBarnabé, Saint-Joseph, Saint-Lazare, Mazargues), inspirées de basiliques romaines, expriment le lien privilégié de Marseille avec les origines classiques de la France. Pour Coste, comme pour Penchaud, c'est« la Provence qui a civilisé l'Europe ». Mais on pourrait s'étonner que l'expérience orientale de Coste ne se retrouve pas dans ses constructions civiles et religieuses. Régis Bertrand

nous donne l'explication de cette

«

absence ». Il était impensable que l'ar-

chitecte, dans le cadre de commandes publiques de projets urbains, puisse se laisser aller à cette inspiration. En revanche, lorsqu'une commande privée lui échoit - comme le tombeau de la famille Olive au cimetière Saint-Pierre - il donne libre cours à un imaginaire fortement imprégné d'orientalisme. Cette construction unique et grandiose, la dernière œuvre de Coste, représente une synthèse, en forme de testament, de toutes ses inspirations anté-

rieures, et révèle parfaitement

«

les principes de syncrétisme stylistique et

de polychromie que l'éclectisme devait plus tard mettre à la mode ». On le voit, ici encore, Coste est pionnier. Le style de P.X. Coste Les projets costiens baignent dans une atmosphère d'interface culturelle que l'on peut suivre à travers les livraisons de la Revue générale de l'architecture et des travaux publics (1840-1890), consacrés à l'Egypte ancienne et à l'Egypte musulmane (Marc Saboya). Les animateurs de la revue, dont César Daly, fortement imprégnés par le courant des réformateurs sociaux

(saint-simonisme et fouriérisme), se font un devoir de « jeter un pont entre
les cultures méditerranéennes, les mentalités et les groupes sociaux ». L'esprit est à la découverte de l'autre et au syncrétisme des formes. L'un des points d'ancrage de cette connaissance de l'Orient a été la restitution de la

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matière colorée, qui a suscité au XIXesiècle un long débat esthétique: pour ou contre la polychromie. Dans cette optique, on retiendra que Coste, très tôt, dans ses carnets de dessin, relève des compositions colorées, où la structure plastique est analysée très minutieusement, et participe de l'architecture. Plus tard encore, dans les Monuments du Kaire, et sans doute influencé par ces courants, il reprit une partie de ses illustrations gravées au trait, et les rehaussa en couleur. Pour M. Thaon, qui s'est appuyé sur une communication de Coste faite à l'Académie de Marseille, l'architecte prend position dans la bataille sur l'actualité du gothique dans la question âes sources endogènes et exogènes de ce style. La tendance de Coste, pour qui « tout se tient en art », est de rechercher toujours les communes mesures entre l'art oriental et l'art classique européen. Ainsi de la comparaison entre la mosquée et la cathédrale: « Outrepassez les arcs des travées, suggère l'architecte devant l'église SaintEustache, et vous obtiendrez une mosquée ». S'agissant de style, deux intervenants se sont attachés à étudier la facture du dessin de Coste. Que ce soit dans le domaine du dessin ethnographique, du dessin architectural, ou comme dans ses compositions sur Barjols dans le Var, où il se montre précurseur du cadrage photographique, le dessin apparaît chez lui comme un tout, comIlle une langue universelle, mais qu'il sait cependant adapter à chaque situation qu'il rencontre (Claude Jasmin). Une autre manière d'aborder son style, consiste à observer le contenu de son enseignement à l'Ecole des Beaux-Arts de Marseille. Le professeur estime que le dessin est un écrit essentiel du langage architectural, et qu'il doit s'inscrire dans le respect de la tradition gréco-romaine. Les travaux qu'il fait réaliser par ses élèves se situent dans la ligne générale de ce que l'on pratique alors à Paris et dans les écoles de province. Babylone, Louxor ou Ispahan ne sont pas des sujets de concours d'architecture élémentaire. L'Orient s'arrête aux portes d'Athènes. P. Coste garde secrètes ses expé. riences égyptiennes ou persanes (Sylviane Leprun). Il convenait enfin d'explorer les caractéristiques de l'écriture de P. Coste. L'architecte a beaucoup écrit: notices spécialisées pour accompagner ses nombreux dessins et volumes de planches, des articles professionnels. Surtout, il nous a laissé les deux tomes de Mémoires d'un artiste, totalisant 1 200 pages, contenant l'expérience d'une existence presque centenaire. Il y a beaucoup de « longueurs », comme on dit aujourd'hui, dans cet ensemble volumineux, l'artiste mettant un point d'honneur à «to:ut dire ». Parfois, cependant, des sortes de brèches dans l'écritUre, laissent transparaître des visions très romantiques, où se côtoient la poésie des ruines dans le sillage de Volney, ou un goût prononcé pour l'onomastique orientale dans le style de Flaubert, un solide humour qu'il applique souvent à lui-même, et une attirance pour les formules pittoresques qui ne tournent jamais à l'exotisme facile (Daniel Armogathe). En somme, ce Marseillais est un curieux à l'œil fertile et à la main experte. Il a tout vu, il a accueilli tous les styles, toutes les périodes, toutes 9

les fonctions, le public comme le privé, le laïc comme le religieux. Sa technique méticuleuse est au service d'un art monumental. Œil savant du professionnel qui calcule et mesure, œil expert du plasticien qui épouse l'intimité des formes, œil de l'ethnologue avant la lettre, qui s'alimente à toutes les sources du vécu indigène.

D.A. et S.L.

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L'ITINÉRAIRE ORIENTAL

l

LA RÉINTERPRÉTATION DE L'ÉGYPTEANCIENNE DANS L'ARCHITECTURE DU XIXe SIÈCLE:
un courant original en marge de l'orientalisme Jean-Marcel Humbert:~

Pascal-Xavier Coste a vécu à une époque où l'égyptomanie, et notamment ses expressions architecturales, a connu un développement sans précédent, et est devenue l'exemple le plus vivant de ces exotismes issus du rêve oriental dont l'occident a été si friand sans discontinuer du XVIesiècle à nos jours. Cette égyptomanie, dont l'appellation anglaise Egyptian Revival est beaucoup plus évocatrice, consiste en le réemploi des thèmes décoratifs de l'Egypte ancienne dans des utilisations autres que celles qui étaient les leurs à l'origine, et cela dans tous les domaines de l'art (1). Loin d'être seulement une mode liée à l'appétit d'exotisme, elle repose sur des substrats aussi divers qu'originaux: si de prime abord elle semble, dans ses composantes comme dans ses motivations, très proche des « chinoiseries », elle est surtout intimement liée à l'archéologie égyptienne, et notamment aux mythes et
':. Conservateur au Musée de l'armée. 1. Cf. sur l'égyptomanie en général: N. Pevsner et S. Lang, « The Egyptian Revival", dans Studies in art, architecture and design, vol. I, Londres, 1968, p. 212-235; J.-M. Humbert, « L'Egyptomanie dans l'art occidental", dans Silex, n° 13, J< trimestre 1979, p. 105114 ; James-Stevens Curl, The Egyptian Revival, Londres, 1982 ; J.-M. Humbert, « Actualité de l'égyptomanie,,, dans Revue de l'Histoire des Religions, CCI-l/1984, p. 106-108; J.-M. Humbert, « Panorama de quatre siècles d'égyptomanie ", à paraître dans le Bulletin de la Société Française d'Egyptomanie, n° 110, octobre 1987. J.-M. Humbert, « Egyptomanie », dans le catalogue de l'exposition sur les collections égyptiennes du musée d'Autun, Autun 1988, à paraître. Nous tenons à jour une base de données informatisée (logiciel documentaire Superdoc) de toutes les manifestations de l'égyptomanie dans le monde. 13

aux symboles qu'elle véhicule, et qui sont profondément ancrés dans l'inconscient collectif; elle est aussi le support ae connotations politiques, ésotériques et commerciales qui entraînent une lecture de l'architecture au second degré. Tous ces éléments se réactivent au gré d'événements ponctuels, comme ceux que Coste a connus pendant sa vie: l'Expédition de Bonaparte en Egypte, le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, l'ouverture du canal de Suez, entre autres, dont les retombées furent profondes et durables. Les sources de cette égyptomanie étaient familières aux architectes qui, comme Coste, voyageaient beaucoup; elles sont de trois types: les monuments antiques visibles en Egypte et leurs publications (2) ; les monuments égyptiens et égyptisants italIens et romams (3), qu'il a vus tout comme avant lui Hubert Robert, Fragonard, Percier et Fontaine; enfin, les monuments égyptisants modernes qui, depuis le XVIesiècle, couvraient l'Europe, que ce soient des décors provisoires de fêtes, des entrées monumentales, ou des éléments décoratifs comme les obélisques et les sphinx. Les architectes ont donc cherché à animer leurs constructions, sinon à créer un style original, à partir de l'infinie variété des thèmes néo-égyptiens et néo-égyptisants; mais parmi ceux-ci, pyramides, obélisques, sphinx et lions, disques ailés, corniches à gorge, tores et hiéroglyphes sont les éléments les plus fréquemment repris au vaste et original catalogue antique. Tous adaptés, tant en forme qu'en dimensions, au nouveau rôle qu'on leur impose, ils s'acclimatent plutôt bien aux ciels brumeux, et se mêlent le plus souvent avec bonheur aux styles les plus divers. Le sphinx, notamment, toujours discret, permet, à peu de fraIs et sans modifications majeures de l'architecture, d'ajouter la touche d'exotisme à la mode: gardant l'entrée de chaque côté d'un perron, guettant le passant du haut d'un mur, paressant à l'ombre des bosquets, les sphinx et sphinges mêlent hiératisme et bonhomie, et leur mystère devient rassurant. Monuments et bâtiments publics, fontaines, maisons de rapport et constructions provisoires réalisées à l'occasion de fêtes populaires sont les témoins de la grande variété des édifices ainsi décorés, surtout à partir des années 1800, et montrent à quel point l'architecture a été un des terrains de prédilection de l'égyptomanie. En dehors du décor urbain proprement dit, les parcs, jardins et cimetières constituent un autre des domames privilégiés de contact entre le public et l'architecture à l'égyptienne: là aussi, obélisques, pyramides, sphinx et tombeaux témoignent de la présence de l'égyptomanie et de sa force d'évocation.
2. Cf. notamment Baron Dominique-Vivant Denon, Voyage dans la Basse et la Haute Egypte pendant les campagnes du général Bonaparte, Paris, an X-1802, XII-317 p. ; Description de l'Egypte, Paris 1821-1829. 3. Cf. Jurgis Baltrusaitis, Essai sur la légende d'un mythe. La Quête d'Isis. Introduction à l'égyptomanie, Paris, 1967; Anne Roullet, The Egyptian and egyptianizing monuments of Imperial Rome, Leiden, 1972 ; James-Stevens Curl, The Egyptian Revival, Londres, 1982. 14

De très nombreux peintres ont illustré ces éléments d'architecture, comme Hubert Robert dans les années 1770, Desprez à partir de 1778, Moreau le Jeune à la fin du siècle, et Schinkel dans les décors de La Flûte enchantée qu'il signa pour l'Opéra de Berlin en 1815. Plus tard, d'autres peintres feront même revivre l'E~pte ancienne, apportant de nouvelles idées aux architectes: Adrien GUlgnet peint par exemple en 1845 Joseph expliquant les songes de Pharaon et Poynter en 1867 son célèbre Israel in

Egypt.

.

En fait, l'égyptomanie se nourrit beaucoup d'elle-même: mais ce qui est certainement le plus intéressant dans cette égyptomanie architecturale est la manière dont le public la lisait, là où, de nos jours, seuls les aspects curieux ou amusants sont perçus. Car chaque bâtiment illustrait des symboles liés à la fois à l'Egypte ancienne et à l'égyptomanie, à partir du thème décoratif qui, le plus souvent, est très nettement reconnaissable et permet facilement une assimilation directe avec l'antiquité et les croyances ou pou-

voirs qu'on lui attribue; c'est de cette lecture que naît un symbolisme « primaire », le plus intéressant car étant lui-même à l'origine de la création de bâtiments égyptisants, notamment au XIXesiècle. Nous allons rappeler les principaux de ces symboles, mais il ne faut pas oublier que la réinterprétation de l'élément architectural antique naît aussi de l'utilisation de la construction moderne, et que la signification au « second degré» telle gu'elle était lue à l'époque de la création du bâtiment est le plus souvent lIée à un événement ou à un mythe; cette corrélation, pourtant fondamentale, a le plus souvent été gommée ou même oubliée par la suite: il ne reste plus alors, comme pour l'Expédition d'Egypte, qu'un vague souvenir historique sans lien direct avec ce qu'il représentait à l'époque où il fut pourtant à l'origine de nombre d'édifices. Le premier des symboles directement issus de l'Egypte ancienne est celui de la douce vie des bords du Nil, de la joie de vivre, bref, du Paradis perdu de Milton: il fut recréé notamment à l'aide des fabriques qui décoraient les jardins dits anglo-chinois depuis le début du XVIIIesIècle; il y avait toujours, à côté des pagodes chinoises et des ruines gothiques, des pyramides, des obélisques, des petits temples servant de salon d'été ou de serre exotique; citons pour mémoire, parmi les exemples les plus connus, une pyramide: la glacière du désert de Retz (1774-1784) ; et trois pseudotemples: les bains du château de Montbéliard par Kléber (1787), la glacière et le temple du parc de M. Davelouis à Soisy sous Etiole par Dubois Ainé (vers 1800), et le temple du parc de Valençay dessiné par Renard en 1805 (4). Certains s'opposèrent à la trop grande extension de ces constructions, comme Delille qui écrivit à ce sujet, en 1782, un violent sonnet: « Bannissez des jardins tous ces amas confus
«

D'édifices divers prodigués par la mode,

4. Cf. par exemple Richard G. Carrott, The Egyptian Revival. Its sources, monuments and meanings, 1808-1858, Berkeley, 1978, p. 3 à 6. 15

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