//img.uscri.be/pth/26a9c69c9bfb58f1d593a8a52cf53d7c9414c0de
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

PAUL-HENRY CHOMBART DE LAUWE et lhistoire des études urbaines en France

236 pages
A partir des années 50, Chombart de Lauwe fut le pionnier d’une manière nouvelle de pratiquer la sociologie de l’espace social. La mise en relation de la structure de l’agglomération avec la vie quotidienne était un propos nouveau. Cette attitude prémonitoire, puisqu’elle anticipa des réactions qui se développèrent dans les années 80, aide à comprendre diverses étapes parcourues par les études urbaines en France, depuis l’immédiat après-guerre jusqu’à aujourd’hui.
Voir plus Voir moins

:~:=-;~~= ~=:-~ _.
--------=- -~ ----

----

-

-

=-~~o_

~ - - --. --

~'.::=h

- == -=
-

=-~ = .-. __ -=-==---- ===-

------

.0-

N°I03

PAUL-HENRY

CHOMBART

DE LAUWE

ET L'IDSTOIRE DES ETUDES URBAINES EN FRANCE

publié avec le concours du Centre national du Livre et du Centre National de la Recherche Scientifique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 BudapestHONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino-ITALIE

(Ç) L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0955-9

N° 103
Appel d'articles: Rapport à l'espace dans le vécu des populations Editorial, Jean REMy 5 9

I. PAUL-HENRY CHOMBART DE LAUWE ET L'HISTOIRE DES ÉTUDES URBAINES EN FRANCE Un sociologue à Paris, Thierry PAQUOT 15 Paul-Henry Chombart de Lauwe : la sociologie urbaine française entre morphologies et structures, Jean-Pierre FREy 27 L'École de Chicago: une aventure scientifique à redécouvrir, Armel HUET 57 Paul-Henry Chombart de Lauwe : un sociologue à la télévision, Marie-Françoise LE VY 85 La sociologie urbaine de Paul-Henry Chombart de Lauwe : une pensée en action dans le Sud, Yves PREDAZZINI 97 Pour une eth(n)ologie de l'espace, Philippe BONNIN 113

II. HORS DOSSIER Action sociale localisée et contrainte économique. Enquête dans les centres sociaux associatifs de la Communauté urbaine de Lille, Maryse BRESSON Point de repère et construction territoriale: quelles méthodes d'analyse pour comprendre les relations ville-montagne à Grenoble et à Chambéry ? André- Frédéric HO YAUX
~

~..143

165 ...191 .213

III. NOTES DE LECTURE IV. RÉSUMÉS

Appel d'articles

Le rapport à l'espace dans le vécu des populations
a ville aujourd'hui se caractérise par une diversification de ses espaces: aux côtés des figures traditionnelles du quartier et du centre-ville historique se distinguent de "nouveaux" espaces fonctionnels, à l'exemple des centres d'échanges ou des grands équipements de loisirs. Dans le même temps on assiste, dans le cadre d'un ensemble beaucoup plus large de mutations économiques et sociales (qui affectent tout à la fois les rapports au travail, les activités de loisirs, les relations sociales, la structuration des temps de la vie quotidienne. ..), à une extension des mobilités urbaines. Dans ce contexte, où le champ des possibles s'élargit doublement, les rapports à l'espace (urbain) des individus (des groupes sociaux, des populations) se transforment. La mobilité oriente apparemment de plus en plus les représentations et les usages de l'espace urbain des citadins. Les territoires de la vie urbaine se recomposent. L'habiter tend à se partager entre plusieurs lieux. Mais les transformations à l' œuvre ne sont pas uniformes, ni univoques. L'extension des mobilités spatiales, par exemple, ne paraît pas condamner irrémédiablement les pratiques d'ancrage à l'intérieur des espaces traditionnels de la ville. De surcroît la mobilité, loin d'être toujours synonyme de "déterntorialisation", peut s'accompagner semble-t-il de nouvelles pratiques d'appropriation de l'espace et de nouvelles formes de territorialisation. Autrement dit, si la diversification de l'espace urbain et l'essor des mobilités

L

6

Espaces et Sociétés

contribuent indiscutablement à redéfmir les rapports à l'espace des populations urbaines, ceux-ci peuvent se concrétiser de diverses manières. L'objectif de ce numéro est de prendre la mesure de ces phénomènes et de ces transfonnations, de mettre au jour les fonnes et les processus complexes d'utilisation et d'appropriation des espaces urbains à l'œuvre dans les villes contemporaines, et de saisir les effets sociaux de ces changements. Quelles sont aujourd'hui les fonnes d'inscription spatiale des pratiques sociales des populations urbaines? Peut-on dégager à travers l'analyse des modes de vie urbains des citadins des types de rapports à l'espace socialement différenciés ? Quel rôle jouent ces rapports dans la socialisation des individus? Pour nourrir le débat, des contributions pourraient porter sur les rapports que les citadins entretiennent avec les espaces traditionnels de la ville, à l'exemple du quartier: quels usages fait-on aujourd'hui du quartier? Que deviennent la valeur et la consistance sociale des sociabilités de proximité? Assiste-t-on à un affaiblissement du quartier en tant que territoire et échelle des pratiques et des relations sociales? D'autres textes pourraient se focaliser sur les "espaces fonctionnels émergents" (les parcs de loisirs, les complexes cinématographiques multisalles, etc.) qui, tout en étant bien souvent faiblement connotés d'un point ,de vue symbolique, peuvent être le support de pratiques sociales signifiantes: quels sont les modes d'occupation de ces espaces? Peut-on repérer des fonnes socialement différenciées d'appropriation de ces nouveaux lieux urbains? À partir d'approches plus transversales, centrées sur les régimes d'activité des citadins, il serait intéressant également de montrer plus largement comment les habitants des villes contemporaines articulent ce,s différents registres de territorialisation et, plus encore, de montrer comment les populations urbaines conjuguent aujourd'hui ancrages territoriaux, mobilités urbaines et insertions sociales. Peut-on distinguer d'un côté des "habitants de quartier", à la mobilité réduite, ayant un univers social localisé autour de leur habitat, et de l'autre des citadins "nomades" délaissant leur quartier de résidence au profit de leur logement et des autres espaces de la ville? L'enracinement dans l'habiter et l'investissement de l'espace des réseaux métropolitains constituent-ils, au contraire, deux facettes d'un même mode de vie urbain? Si tel est le cas, dans quelle mesure les pratiques d'appropriation des espaces de proximité favorisent-elles l'usage de lieux urbains diversifiés? Inversement, lorsque la mobilité est vécue sur un mode familier pennet-elle une diversification des fonnes de territorialité? Ces interrogations ouvrent la voie à un questionnement complémentaire sur ce qui fonde ces diverses pratiques d'ancrage et de mobilité. Quels sont, par

Appel d'articles

7

exemple, les facteurs de l'attachement à un lieu? Quelles sont plus fondamentalement les dimensions pertinentes qui interviennent dans la structuration des rapports à l'espace des populations urbaines? Les déterminants des pratiques de l'espace urbain se situent-ils du côté des qualités morphologiques et sociales des espaces? Se situent-ils du côté des positions et des parcours biographiques des individus? En quoi, par exemple, les configurations de l'habitat ou l'offre en matière de commerces et d'activités interviennent-elles dans les formes de représentation et les types d'appropriation des lieux? Dans quelle mesure les dimensions rétrospective et projective des cheminements biographiques agissent-elles sur les manières d'habiter un quartier ou d'investir la ville? Quelles logiques territoriales sont à l'œuvre dans les situations de précarité ou de désaffiliation ? Au-delà de ces lignes de questionnements, le traitement de la question du rapport à l'espace urbain dans le vécu des populations invite enfm à considérer les pratiques d'ancrage et de mobilité des citadins en termes de socialisation urbaine et de construction identitaire. Quels processus de socialisation sont à l'œuvre dans les pratiques d'ancrage territorial ou de mobilité des populations urbaines? Dans quelle mesure les faits de mobilité des citadins sont-ils porteurs d'une déstabilisation des appartenances? Dans quelle mesure, au contraire, les modalités d'investissement et d'appropriation de l'espace urbain s'inscrivent-elles dans des logiques identitaires ? Quels espaces urbains peuvent être défmis aujourd'hui comme des "milieux intégrateurs"? Quel rôle jouent les rapports à l'espace dans la construction sociale des populations urbaines?

Calendrier et instructions aux auteurs Les propositions d'articles (en une page) doivent parvenir avant le 15 juin 2001, les articles sont à remettre avant le 1er novembre 2001. Les articles ne dépasseront pas 50 000 signes tout compris. Les auteurs trouveront des consignes plus précises dans chaque numéro d'Espaces et Sociétés. Les propositions et les textes sont à adresser à Jean-Yves AUTHIER Groupe de recherche sur la socialisation Université Lumière Lyon 2 5, avenue Pierre Mendès-France 69676 BRON Cedex

Editorial
Jean REMY

Un premier texte situe Chombart de Lauwe dans le milieu parisien de son époque. Le dossier aborde ensuite le statut de la morphologie urbaine et le sort de l'Ecole de Chicago dans la sociologie française. Cette préoccupation fut prédominante dans une première étape de la carrière scientifique de Chombart de Lauwe où il se situe dans la lignée de Hallwachs. Le dossier aborde ensuite la manière dont l'auteur a promu la présence du sociologue dans des modes de communication telle la télévision, pour améliorer une pratique démocratique. La mise en œuvre de celle~ci repose pour lui sur une série de médiations communicationnelles dont le poids s'alourdit en milieu urbain. Puisque les médiations sont ambiguës, les chercheurs doivent jouer un rôle catalyseur pour exprimer ce qui est plus ou moins latent dans les réactions de la vie quotidienne. Les modalités de recherche-action sont un interface indispensable. Le souci de coller à la vie quotidienne ne l'empêchait pas de faire valoir l'intérêt d'une problématique, à condition que celle-ci ne s'enferme pas sur elle-même. Ainsi fut-il préoccupé de comprendre comment des groupes sociaux se forment à partir de divers facteurs où le regroupement spatial n'est qu'un aspect parmi d'autres. Ainsi en va-t-il de la manière dont il est préoccupé d'analyser les ouvriers comme un groupe social particulier.

10

Espaces et Sociétés

Ces recherches de terrain sont néanmoins défiantes vis-à-vis de généralisations pré-construites. Elles sont plutôt sous-tendues par un présupposé qu'il y a une discontinuité sociale entre les entités territoriales ainsi qu'entre des groupes. Le sens n'émerge pas d'une entité globale surplombantes dont les entités particulières ne seraient que des spécifications. Ceci nous amène au dernier texte pour une ethnologie ou une éthologie de l'espace. Ce dossier évoque un moment fondateur dans 1'histoire des études urbaines en France. Il pennet de réfléchir à la difficulté de donner un statut à l'espace dans l'observation et l'interprétation sociologique française. La même réaction vaut pour le concept d'aspiration. Ce concept auquel l'auteur tenait beaucoup, n'a guère eu d'avenir, car il a été rapidement réduit à la notion de besoin. Il est au contraire lié chez lui à une problématique de la transformation sociale, dans la mesure où il permet une prise de conscience du décalage entre la réalité quotidienne et les souhaits plus fondamentaux qu'une population peut exprimer. La mise en forme de ce décalage est l'enjeu d'une démocratie vécue. Pour y arriver, des formes diverses de partenariat et de participation sont nécessaires. Une démocratie suppose que les transformations ne découlent pas seulement d'initiatives venant du haut. Ces préoccupations l'amenèrent à développer une problématique qui lui était spécifique et qui s'était forgée dans la pratique de divers terrains. La priorité donnée aux terrains l'amenait d'ailleurs à adopter une attitude instrumentale par rapport aux théories. S'il aurait accepté de parler d'emprunts, il n'aurait pas admis d'être sous la mouvance d'une Ecole d'interprétation, que ce soit l'Ecole de Chicago ou n'importe quel autre mouvement. Il avait le souci d'ouverture à tout ce qui permettait d'éclairer son terrain. Ceci a quelquefois donné une interprétation hésitante attirée par la multiplicité de chemins latéraux qu'il était possible d'emprunter. Les multiples entrées utilisées pour l'interprétation n'aident pas toujours à trouver l'unité mais permettent de préserver la complexité. Néanmoins, son système interprétatif s'est focalisé sur l'un ou l'autre pôle, qui se sont quelque peu déplacés dans les étapes de sa carrière scientifique. La thèse Paris et son agglomération avait été le point de départ. Logement et familles est venu après exprimant le même souci de comprendre le régime d'interactions spatiales en l'appliquant à la formation des groupes. Une seconde étape l'amena à élaborer une sociologie des aspirations. Celle-ci permettait de donner une compétence à un groupe social capable d'exprimer un dépassement de son vécu actuel. Cette sociologie des aspirations est reliée d'une certaine manière à une anthropologie de l'espace construit. C'est le propos de son ouvrage Sociologie des aspirations. Elle est reliée à l'analyse des dynamiques culturelles. L'accent est mis sur l'étude des hommes en tant que sujets histori-

Editorial

Il

ques (capables d'intervenir dans la modification du monde) et en tant que sujets désirants (non pas dans le sens psychanalytique mais en tant qu'émetteurs d'aspirations s'ouvrant sur un devenir meilleur). Cette association entre aspirations et transformations sociales aboutit à un ouvrage ultérieur qui resitue les aspirations dans un cadre plus large, où est évoquée la notion de pouvoir. Ceci explique le titre du volume Culture et pouvoir. Ce livre est considéré, par certains, comme sa pièce maîtresse où apparaît bien, comment une démarche théorique est d'autant plus consistante qu'elle est toujours basée sur des fondements empiriques. La culture et le pouvoir sont ambigus. Les aspirations trouvent leur plausibilité dans la formation d'un sens partagé à travers une culture en gestation. Le pouvoir est le passage obligé pour la mise en œuvre de ces aspirations culturellement légitimées. La formation de la culture et l'exercice du pouvoir supposent de multiples médiations qui sont des filtres déformants, voire inhibants. Ce qui assure la réalisation, permet aussi la perversion. Le souci de comprendre la spécificité du contexte dans lequel les évolutions se déroulent l'a amené à promouvoir des études comparatives internationales. La comparaison pouvait aider à mieux comprendre la spécificité du contexte où l'intervention prenait racine. Cette comparaison l'amena, en outre, à aborder le registre du développement. Ces préoccupations expliquent la naissance de l' ARCI (Association de recherches comparatives internationales). Ceci fut d'autant plus facile à mettre sur pied qu'il s'agissait d'un thème promu par le CNRS et que la Fondation pour le progrès de I'homme, fondation de droit suisse, a pu financer le centre pendant six ou sept ans. Une connivence restée jusque-là virtuelle s'actualise par un concours de circonstances. Ces circonstances sont importantes pour comprendre la genèse d'une problématique qui s'ouvre sur divers enjeux importants. Dans ce cadre, ont paru plusieurs volumes condensant des recherches collectives. Ainsi, peut-on citer Femmes et développement, œuvre qui révèle bien la spécificité de l'approche. Il essaie de montrer les atouts de la femme comme agent de développement. Il ne s'agit donc pas d'analyse inspirée de ce que l'on a appelé plus tard les" gender studies". Le lien entre terrain et théorie, l'ouverture pluraliste à divers apports théoriques en fonction de leur capacité interprétative, le souci de donner de l'importance au quotidien sont des attitudes épistémologiques qui se sont diffusées dans les années 1980. C'est d'ailleurs à ce moment, que l'on a redécouvert en France, l'Ecole de Chicago. Divers ouvrages de Goffmann ont été traduits en français. Tout cela a donné droit de cité à divers courants de la sociologie américaine qui n'étaient pas le structuro-fonctionnalisme de T. Parsons. Chombart de Lauwe at-il eu une attitude prémonitoire? Des leçons sont-elles à retirer de son

12

Espaces et Sociétés

expérience scientifique qui seraient utiles pour réagir dans le contexte actuel? Quel parti pourrait-on tirer de son œuvre à partir d'une lecture critique destinée à une nouvelle génération de chercheurs? Tout cela peut-il nous aider à comprendre divers aspects des études urbaines depuis l'immédiat après-guerre jusqu'à aujourd'hui? Tel est un des objectifs de ce dossier.

PAUL-HENRY CHOMBART DE LAUWE

I

ET L'IDSTOIRE DES ETUDES URBAINES EN FRANCE

Un sociologue à Paris
Thierry PAQUOT

Si une ville a fait couler beaucoup d'encre, c'est bien Paris. Et la bibliographie de la capitale continue de s' enrichir ~haque a~ée de nombreux ouvrages: catalogues d'expositions, monographies historiques, thèses diverses, rapports de recherches, romans policiers, récits, poèmes et romans. Quant aux films ou aux chansons, ils viennent conforter l'image attractive de "la Ville Lumière". On pourrait croire que tout à déjà été dit sur cette ville, que chaque rue, chaque activité, chaque habitant a fait l'objet d'une étude ou d'une "physiologie" à la Balzac. Pourtant lorsque les deux volumes intitulés Paris et l'agglomération parisienne sous la direction de Paul-Henry Chombart de Lauwe, sortent en librairie, en 19521, ils viennent combler une incroyable lacune en offrant une si vaste enquête sociologique. Le premier s'intitule "L'espace social dans une grande cité"
1 Cf. Paris et l'agglomération parisienne. Tome premier, "L'Espace social dans une grande cité", 263 p. et tome second, "Méthodes de recherches pour l'étude d'une grande cité", 112 p., par Paul-Henry Chombart de Lauwe, Serge Antoine, Jacques Bertin, Louis Couvreur, Jacqueline Frisch-Gauthier (avec la collaboration de L.Chauvet, J.Danc, A.Gaye, B.Moreau, J.Trémolières, E.Verley, A.Vieille), recherche graphique, Jacques Bertin, PUF, 1952

16

Espaces et Sociétés

et le second, "Méthodes de recherches pour l'étude d'une grande cité". Le premier présente en introduction les principales caractéristiques de l'agglomération parisienne, puis rassemble les résultats des études menées par l'équipe des chercheurs en deux parties: "Recherches sur les structures d'ensemble" (il s'agit de la distribution des populations dans l'agglomération parisienne et de leurs relations) et "recherches sur les structures locales" (cinq cas d'espace social sont examinés selon divers angles d'attaque, la population résidentielle et la population active dans un quartier du XIIe arrondisse~ent ; l'équipement commercial de la capitale ; le transport et les loisirs dans la vie quotidienne d'un secteur du XIIe arrondissement ; la vie de banlieue à Boulogne-Billancourt et à Clamart). Le second est résolument méthodologique et révèle la démarche et les outils utilisés (la photographie aérienne, la cartographie, les statistiques, les plans, les échelles - la ville, l'arrondissement, l'îlot et l'immeuble -, les vertus de l'analyse comparative et une copieuse bibliographie classée). Paul-Henry Chombart de Lauwe énonce d'emblée ce qu'il entend par "espace social" en se démarquant de l'écologie urbaine nord-américaine et en renouant avec la morphologie des sociologues fiançais, mais une morphologie enrichie de l'apport de la géographie humaine, en particulier des travaux de Maximilien Sorre. Ainsi, il appelle à une prise en compte simultanée de divers espaces (géographique, démographique, économique, cultuel, culturel, anthropologique, communicationnel, etc.) afm de saisir les influences des uns sur les autres et de cartographier les résultats. "En tenant compte de ces remarques, [note-t-il], nous pouvons dire que les structures spatiales, telles qu'elles nous apparaissent, sont déterminées en partie par les conditions matérielles et les techniques et en partie par les représentations collectives. D'un autre côté, le milieu et les structures spatiales peuvent être modifiés volontairement en fonction des besqins matériels et moraux des populations. En un mot, des hommes subissent profondément l'influence du milieu et des hommes peuvent, à l'aide des moyens dont ils disposent actuellement, modifier ce milieu à peu près comme ils le désirent. Le drame présent vient de ce que ce sont rarement les mêmes hommes qui subissent les influences du milieu les plus fortes et qui disposent des moyens de transformation" (p.24). A dire vrai, cette recherche collective n'a pas d'antécédent, de cette originalité et de cette qualité, pas plus qu'elle n'aura de descendant. Certes les recherches sur "Paris et ses populations" abondent mais sans offrir une telle ampleur d'analyse et un tel souci d'exhaustivité. Les lieux de production de ces recherches sont éparpillés et leur diffusion demeure restreinte, aussi ces travaux souvent "pointus" attentent encore une mise en commun, et des démarches et des résultats2. L'importance de ce travail d'équipe et sa nouveauté n'échappent pas, alors, ni à France-Soir qui le présente en "une", ni à l'American Sociologi2.Il serait souhaitable de mettre en place un "Observatoire de la vie urbaine", qui faciliterait la circulation des recherches, la confrontation entre les chercheurs, la discussion avec les élus, les associations et les citadins, et plus généralement stimulerait la démocratie locale...

Un sociologue à Paris.

17

cal Review qui en rend compte élogieusement, comme d'autres revues internationales, tandis que les publications ftançaises universitaires ou spécialisées pratiquent un silence dédaigneux blessant pour longtemps le jeune maître d'oeuvre de cette enquête, Paul-Henry Chombart de Lauwe3. S'il est compréhensible, que le gros ouvrage du géographe Pierre George, La Ville. Le fait urbain à travers le monde (1952) n'évoque pas en bibliographie ce travail, puisqu'il paraît la même année; il est vraisemblablement intentionnel que le démographe et historien Louis Chevalier "oublie" de le mentionner dans son article "Le problème de la sociologie des villes" du Traité de Sociologie4 publié en 1958. Mais les réactions positives d'architectes (Robert Auzelle, Michel Ecochard, Georges-Henri Pingusson, Jean Prouvé, etc.) et de quelques hauts fonctionnaires - dont Eugène Claudius-Petit, alors ministre de la Construction -, ont indéniablement encouragé l'auteur à poursuivre son exploration de la "sociologie urbaine", discipline toute récente et déjà marginale5.
3. Paul-Hemy Chombart de Lauwe (1913-1998) a tout juste quarante ans quand ce travail est publié, il est alors chargé de recherche au CNRS, il sera élu directeur d'études à la VIe Section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (depuis EHESS) le 29 novembre 1959 et nommé par décret du 20 juillet 1960. En 1965 dans Paris. Essais de sociologie 1952-1964 (Les éditions Ouvrières, 199 p.), il rassemble plusieurs articles, dont la première partie de Paris et l'agglomération parisienne, ouvrage épuisé, et une étude de 1962, "Les citadins et la Ville" et un article, "L'Avenir de Paris", paru dans la revue Esprit (nOlO, octobre 1964) ainsi que différentes annexes, le tout précédé d'une vive "introduction", qui fait état du silence de ses collègues chercheurs et universitaires. TIécrit: "En sciences humaines, comme dans les seIVices publics ou chez les mbanistes, les querelles d'écoles et de personnes faisaient leur oeuvre habituelle." (p. 12). En 1994-1995 au cours des nombreux entretiens que j'ai eu avec lui, à Antony, lors de la rédaction de ses "Mémoires" (Un anthropologue dans le siècle, Descartes & Cie, 1996), il m'a confié, sans amertume aucune, que le "milièu des chercheurs et des universitaires" était "mesquin", mais qu'heureusement il avait rencontré, durant ses enquêtes de teITain, des "gens admirables". 4. Cf Traité de sociologie, deux tomes, sous la direction de Georges GuIVitch, article "Le problème de la sociologie des villes", tome premier, pp.292-314, PUF, 1958. Je précise que l'éditeur, qui est aussi son directeur de thèse, et avec lequel les relations sont assez conflictuelles, a pu supprimer cette référence au cas où l'auteur l'aurait faite, mais cela mériterait une enquête... Par ailleurs, Louis Chevalier connaissait le travail de Paul-Henry Chombart de Lauwe, puisqu'il 'a assisté à sa présentation lors de la Deuxième semaine sociologique, organisée par le Centre d'Etudes Sociologiques, en mars 1951 et ayant pour thème: "Villes et Campagnes". Les Actes (Villes et Campagnes. Civilisation urbaine et Civilisation rurale en France, Annand Colin, 1953, 480 p., plus des photographies aériennes de Paul-Hemy Chombart de Lauwe) sont édités par Georges Friedmann et p. 179, la "note 1" précise: "Au début de la séance, M.P. Chombart de Lauwe présente en projections une série d'études cartographiques sur Paris et la région parisienne..", et indique l'ouvrage. Notons également que différents travaux de Louis Chevalier (dont La Formation de la population parisienne auXfXé siècle, INED, 1950) sont cités dans la bibliographie, p.97 et s. du tome deux de Paris et l'agglomération parisienne. 5. Si les sociologues, les géographes, les historiens ne font pas encore état des travaux de l'équipe chombartienne, il ne va pas de même des catholiques sociaux, cf La Ville et l'Eglise. Premier bilan des enquêtes de sociologie religieuse urbaine, par Jean Chélini, préface de Gabriel Le Bras, Les éditions du Cerf: 1958, 365 p.

18

Espaces et Sociétés

Ouverture théorique
En effet, la "sociologie urbaine" n'existait pas encore en France, du moins d'un point de vue institutionnel-la sociologie elle-même était encore dépendante des Facultés de Lettres -, et les premières études devaient être commanditées par des administrations centrales - dont le CNRS - ou par des Instituts et des entreprises publiques souvent à des bureaux d'études. Nous savons que cette enquête sur "Paris et son agglomération" a été effectuée en dix-huit mois, par une équipe peu nombreuse avec des membres au statut parfois précaire et aux conditions de travail plus que modestes6,mais que l'enthousiasme collectif aidant, les résultats ont dépassés les espérances. A lire les deux volumes, à scruter attentivement la copieuse bibliographie, à examiner d'autres travaux antérieurs ou contemporains de Paul-Henry Chombart de Lauwe, à méditer sur la dédidace ("A la mémoire de Marcel Mauss qui le premier m'a fait découvrir l'ethnologie et de Maurice Halbwachs mort au camp de concentration de Buchenwald dont les travaux de morphologie sociale ont été essentiels pour notre recherche"), il ne fait aucun doute que cet ouvrage collectif est avant tout marqué par la personnalité de son animateur. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Paul-Henry Chombart de Lauwe choisit. Il choisit la recherche et non pas l'aviation. Il choisit la recherche sur la société fr~nçaise et non pas l'ethnologie dans un pays lointain et plus ou moins exotique. A cette époque sa formation oscille en effet entre deux pôles d'intérêt: l'ethnologie - il a accompagné Marcel Griaule au nord-Cameroun -, et l'avion - il est, ne l'oublions pas pilote de guerre... et aussi un spécialiste de la photographie aérienne7 -. Mais il a également, et surtout, participé à l'épopée de l'école d'Uriage8 où il a mis au point un guide d'enquête (Bitoun, 1989 ; Delestre, 1989 ; Comte,1991). C'est cet ensemble hétéroclite qui constitue le savoir-faire de Paul-Henry Chombart de Lauwe et va lui servir de cadre méthodologique de départ. Par la suite, il ira vite
6. Cf. Paris. Essais de sociologie, op.cité, p.13 et Un Anthropologue dans le siècle, op.cité, p. 74 et s. Les membres de l'équipe étaient tous plus jeunes que Paul-Henry Chombart de Lauwe et pour certains encore étudiants, lorsque cette recherche démarre, en fin 1949. Jacqueline FrischGauthier est chargée d'enquêter sur le xrne arrondissement, elle écrit: ''Mes premiers pas dans ce quartier, dont l'étude allait m'incomber, étaient aussi mes premiers pas dans la sociologie, ses problèmes et ses hésitations d'alors", cf. "Regards vers un quartier disparu", par Jacqueline FrischGauthier, p.87 et s., Les Hommes, leurs espaces et leurs aspirations. Hommage à Paul-Henry Chombart de Lauwe, L'Hannattan, 1994, 480 p. 7. Cf.Découverte aérienne du Monde, en collaboration, Horizons de France, 1949 et Photographies aériennes. L'étude de ['homme sur la Terre, Armand Colin, 1951. Le chapitre II du second volume de Paris et ['agglomération parisienne s'intitule: "Les vues aériennes dans les études urbaines", p.8 et s. 8. Cf. Pour retrouver la France. Enquêtes sociales en équipes, Uriage, Ecole Nationale des cadres, 1942, 85 p. et Pour comprendre la France, Presses de l'Ile de France, 1947, 93 p.

Un sociologue à Paris.

19

aux meilleures sources et complétera sa panoplie du " parfait enquêteur" en expérimentant, un des premiers, l'entretien non-directif et en s'inspirant des travaux les plus novateurs, comme ceux de l'Ecole de Chicago, dont il devient un des premiers introducteurs en France9, à la suite de Maurice Halbwachs. Il cite plusieurs études de R. E. Park, R.D. Mac Kenzie, L. Wirth, mais celui qu'il utilise le plus est E.W.Burgess, à qui il emprunte l'analyse de l'expansion urbaine en terme de "zones concentriques", qu'il reproduit (tome 1, p.43) avant de l'adapter au cas de Paris (tome 1, p.44-45). Dans The City (1925), Ernest W.Burgess publie son article le plus célèbre "La croissance de la ville. Introduction à un projet de recherche", où il constate que "dans l'expansion de la ville intef0ent un processus de distribution qui sélectionne, classe et resitue les individus et les groupes par résidence et par métier. Il en résulte une différenciation de la ville cosmopolite américaine en aires, qui se fait typiquement selon un modèl~ unique, avec seulement d'intéressantes modifications mineures". Ainsi, selon lui, la compétition entre individus et entre communautés qualifie les territoires et régule les extensions de la ville en fonction des activités humaines et des valeurs foncières. A partir du cas de Chicago, il dessine un schéma radio-concentrique dans lequel il localise les mobilités des individus et des communautés. Une promotion sociale se traduit par un déménagement, tout comme un déclassement. La formule "Dis-moi dans quelle aire tu résides, je te dirais l'état de ton patrimoine"
correspond en gros à ce schéma, sachant que plus l'on s'éloigne du centre

- où

se trouve le "quartier des affaires" - plus l'on grimpe dans la hiérarchie sociale. Cette distribution socialo-spatiale de la population urbaine retient l'attention de
9. Paul-Henry Chombart de Lauwe lisait assez facilement l'anglais, ce qui explique l'importance quantitative des textes anglais dans la bibliographie. D'autres chercheurs comme Maximilien Sorre (Rencontres de la géographie et de la sociologie, Marcel Rivière, 1957), Armand Cuvillier (Manuel de sociologie, deux volumes, Puf, 1954 et Sociologie et problèmes actuels, Vrin, 1958), Placide Rambaud (Société rurale et urbanisation, Seuil, 1969), Joseph Comblin (Théologie de la ville, Editions universitaires, 1968) et Raymond Ledrut (Sociologie urbaine, Puf, 1968), par exemple, mentionnent l'Ecole de Chicago, bien avant que ne paraisse en français un choix de textes (cf. L'Ecole de Chicago. Naissance de l'écologie urbaine, anthologie présentée par Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, les éditions du Champ Urbain, CRU, 1979, rééd. Aubier, 1984, 378 p.) à l'initiative de Marcel Roncayolo (cf. "Marcel Roncayolo, entretien avec Thierry Paquot", Urbanisme n0298, 1998). Paul-Henry Chombart de Lauwe a rencontré Burgess, à plusieurs reprises, et m'a dit avoir échangé plusieurs lettres avec lui, par ailleurs il avait lu également Patrick Geddes et Lewis Mumford dans les éditions originales.

20

Espaces et Sociétés

Paul-Henry Chombart de Lauwe qui l'adapte au cas parisien et, ce faisant, popularise l'école de Chicago. Par ailleurs, il n'ignore ni la production française du début du siècle (Vidal de la Blache, R. Maunier, M. Halbwachs), ni la plus récente (M. Sorre, P. Lavedan, G. Bardet, R. Clozier, A. Demangeon, G. Chabot, Ch. Bettelheim et Suzanne Frère - qui depuis 1948 mènent une enquête sur Auxerre) et intuitivement perçoit que la connaissance du "milieu urbain" ne peut se satisfaire d'une seule discipline, qu'elle nécessite des informations de nature différente. C'est cela qu'il explique au lecteur dans son introduction ("L'Etude de l'espace social"), c'est cela qu'il démontre par la démarche qu'il adopte.

Une recherche-action avant la lettre
Mais avant d'en préciser la teneur, il convient d'indiquer que pour PaulHenry Chombart de Lauwe, la recherche pour elle-même n'a pas d'intérêt, il ne veut pas la dissocier de ses effets politiques tant il est persuadé que la connaissance doit nourrir l'action et réciproquement. L'expression "recherche-action" qui va faire florès au début des années soixante n'existe pas encore, mais c'est de cela qu'il s'agit. Ill' écrit dans son "Introduction" : "Les recherches portant sur la vie urbaine ou la vie rurale sont particulièrement sujettes à discussion. Du point de vue normatif, l'urbaniste doit aboutir à des solutions, mais s'il n'a pas pour bases des observations méthodiques et rigoureuses, il restera marqué par sa formation sociale, morale, intellectuelle". Plus loin, il affirme: "ce ne sont pas les discours et les querelles partisanes qui nous apporteront les solutions cherchées." Plus loin encore, il questionne: "Sur quelles recherches positives l'urbaniste doit-il s'appuyer? " Ce travail d'enquête, qui n'hésite pas à confronter divers "savoirs" (géographie, histoire, socioJogie, écologie, économie, démographie, etc.) a pour fmalité d'améliorer les conditions de vie des citadins et d'aider les urbanistes à mieux comprendre la vie urbaine afm de réaliser des opérations qui "collent" aux attentes des habitants. C'est une recherche qui doit inspirer les "décideurs" (p.25, il écrit: "Entre les techniciens, les administrateurs et les hommes politiques d'une part, et les populations d'une grande cité comme Paris d'autre part, des chercheurs scientifiques devraient apporter une documentation et des méthodes d'observations qui puissent aider à trouver des solutions satisfaisantes"), tout en contribuant à l'enrichissement des connaissances sur la société. En défInitive, il veut construire une sociologie appliquée. Celle-ci n'est pas un objectif "scientifique", mais une ligne de conduite, un engagement. Les thésards et les collègues de Paul-Henry Chombart de Lauwe à Montrouge témoignent de cet impératif d'être en prise avec sa société pour la faire évoluer dans

Un sociologue à Paris.

21

le sens d'une plus grande justice sociale qui hantait le groupe1o. C'est peut-être dans cette volonté d'être concret, programmatique, propositionnel, bref, en phase avec ceux d'en-bas tout en dialoguant avec ceux d'en-haut que l'on trouverait l'appréhension d'une théorisation systématique et la méfiance vis-à-vis de la conceptualisation exclusive. Pour de nombreux sociologues universitaires, les chombartiens sont des "empiristes", ils manquent, à leurs yeux, d'un solide cadre théorique, plus ou moins jargonneux. A lire, avec le recul du temps, les ouvrages de Paul-Henry Chombart de Lauwe, cette position paraît insoutenable, car il tente en permanence de tenir les deux bouts, celui de la théorie - d'une théorie en
mouvement

- et celui

de l'application

- son opérationnalité.

Sa théorie n'use pas

d'un vocabulaire

sophistiqué,

son écriture est simple, parfois un peu "plate"

- ce
et des

n'est pas un écrivain comme Jean Duvignaud et il n'a pas le sens de la formule
comme Henri Lefebvre -, néanmoins il a contribué, par exemple, à passer de "la
théorie des besoins"

- qu'il

a professée

un temps

- à celle

des "aspirations

désirs", qu'il a forgée.. Mais comprendre la société pour œuvrer à son changement ne semble pas un principe honteux, d'autant qu'il nécessite une méthodologie et par conséquent un débat théorique. C'est ce qu'il effectue d'emblée. Après avoir discuté la réception des théories écologiques américaines (J.A. Quinn, P. Sorokin, L. Wirth, R. Mukerjee, R. Park, etc.) par des sociologues comme Georges Gurvitch, Georges Friedmann ou encore Maurice Halbwachs, Paul-Henry Chombart de Lauwe note: "L'un des buts que nous poursuivons justement en essayant de donner une représentation exacte de l'espace social dans l'agglomération parisienne, est de permettre aux populations qui y vivent de mieux en prendre conscience". Peu après, il précise: "Si nous résumons notre point de vue sur l'espace social, nous pouvons dire qu'il est déterminé par le canevas complexe d'un ensemble de points pris dans toute une série d'autres espaces: l'espace topographique (déterminé par les conditions physiques), l' espace biologique (déterminé par la distribution des types anthropologiques), l'espace temps (déterminé par la rapidité des communications), l'espace économique (déterminé par la production, la consommation et l'échange), l'espace géographique total (qui comprend toutes les modifications apportées par la nature et par l'homme à l'espace topographique), l'espace démographique (déterminé par le volume, la densité et les distributions des populations), l'espace culturel (déterminé par les représentations collectives ayant une expression matérielle dans l'espace concret". L'équipe des chercheurs est avertie, il ne s'agit pas d'une photographie de la société parisienne à un moment donné, mais d'une présentation dynamique des divers "espaces" qui se superposent et s'interpénètrent, le tout aux rythmes variés des temporalités multiples qui s' enchevêtrent. Avec
10. Cf. "1959-1966 : Retour aux sources du CSU", par Paul Rendu, in Les Hommes, leurs espaces et leurs aspirations, op.cité, p.359 et s.

22

Espaces ~t Sociétés

cette démarche, la socio-anthropologie-à-Ia-Chombart, dépasse la traditionnelle enquête de l'hygiéniste ou du réfonnateur social du siècle précédent aussi talentueux soit-il1I, démontre les limites des études strictement quantitatives à la sauce scientiste et fonde une ethnologie sociale qui trouvera avec la question du développement du tiers-monde de nouveaux terrains (Bolivar, Pedrazzini, 1999).

L'après enquête
Outre la masse d'infonnations que charrient ces deux tomes, ce qui avant tout ressort de Paris et l'agglomération parisienne, pour le lecteur lambda, ce sont les cartes et le jeux des échelles des espaces vécus. Les cartes sont "parlantes" : aussi bien celles de la localisation des Américains ou des Nord-Amcains, que celle de la résidence des polytechniciens en 1950 ou des décès par tuberculose en 1948, sans oublier celle des trajets pendant un an d'une jeune fille du XVIe arrondissement, etc. Elles montrent très explicitement les caractéristiques sociales, et pas seulement sociologiques, des différents arrondissements parisiens. Elaborer, dans le même esprit, des cartes pour d'autres périodes, serait particulièrement fructueux et pennettrait de saisir la géohistoire de la société parisienne, ses évolutions et ses pennanences. Le jeu des échelles territoriales est une ingénieuse trouvaille que Paul-Remy Chombart de Lauwe n'a pas cessé d'affiner, d'enquête en enquête. La vie quotidienne d'un habitant ne peut être appréhendée à partir d'une seule échelle, il convient de s'intéresser, avec la même minutie, au cadre régional qu'à celui du quartier, à l'arrondissement qu'à la me. Cette prise en compte des diverses dimensions non hiérarchisées des unités de vie sociale est presque obsessionnelle, nous la retrouvons dans toute son œuvre, car il est
convaincu que quelle que soit l' échelle sp~tiale ret~nue

- du macro

au micro

- elle

Il. Paul-Henry Chombart de Lauwe appréciait les travaux de Villermé, Buret, Engels, Booth, Rowntree, etc. cf. Un anthropologue dans le siècle, op.cité. On peut également se reporter aux travaux suivants: Les enquêtes ouvrières en France entre 1830 et 1848, par Hilde Rigaudias Weiss, préface de Célestin Bouglé, Félix Alcan, 1936; L'Observation de I 'homme. Une histoire des enquêtes sociales, par Gérard Leclerc, Seuil, 1979 et " La ville, 'terre inconnue'. L' enquête de Charles Booth et le peuple de Londres 1861-1891 ", par Christian Topalov, Genèses, nOS,Calmann-Lévy, 1991. Paul-Henry Chombart de Lauwe lorsqu'il entreprend cette étude sur Paris, ne cite pas Louis Joseph Lebret et Henri Desroche, de Economie et Humanisme, auteurs de La méthode d'enquête, volume un, PUF, 1944, il dit même que c'est lui qui les a influencé, cf. Un anthropologue dans le siècle, op.cité, p.78-79. On lira également: " La notion de communauté dans les enquêtes sociales sur I'habitat en France. Le groupe d'Economie et Humanisme, 1940-1955 ", par Isabelle Astier et Jean-François Laé, Genèses, nOS, Calmann-Lévy, 1991 et "Les personnes dans la personne éléments pour un bilan 'vocationnel "', par Henri Desroche, Les Hommes, leurs espaces et leurs aspirations, Hommage à Paul-Henry Chombart de Lauwe, L'Harmattan, 1994, p.421 et s.

Un sociologue à Paris.

23

est révélatrice d'un des éléments constitutifs de la personnalité étudiée, qui n'en possède pas toujours une représentation précise. Pour mesurer la réception de cette étude, il aurait fallu effectuer une enquête spécifique auprès des divers milieux professionnels à qui elle était destinée, ce que je n'ai pas entrepris, par contre j'ai examiné les écrits de Paul-Henry Chombart de Lauwe et constaté que cet ouvrage est régulièrement cité, d'articles en articles, comme le texte fondateur, à la fois, d'une démarche intellectuelle (savoir pour agir) et d'un mode relationnel avec les l'acteurs" de la recherche (les commanditaires, les enquêtés, les . . intennédiaires militants, les lecteurs espérés, les consoeurs et confrères chercheurs, etc.). Par ailleurs, le succès de cette enquête collective est confinné par l'obtention de nouvelles commandes qui émanent du Commissariat Général du Plan et de la Délégation au District de Paris, grâce en particulier à Paul Delouvrier que Paul-Henry Chombart de Lauwe a côtoyé à Uriage, et surtout à Robert Auzelle, qu'il a connu lors de son service militaire. Cela donnera de nombreux rapports et au moins deux autres ouvrages: L'Attraction de Paris sur sa banlieue et Paris. Essais de sociologie, 1952-195412. De cette étude résulteront aussi, bien plus tard, divers travaux tant sur l'histoire urbaine et sociale de Paris, que sur la banlieue rédigés par certains membres de la nébuleuse chombartienne (Chombart de Lauwe, Imbert, 1982). Quant à Paul-Henry Chombart de Lauwe, ce premier chantier sociologique l'oblige à tempérer son ardeur à croire que la connaissance génère modifications des actions urbanistiques

- en l'occurrence des réfonnes administratives et des - et à devenir quelque peu sceptique sur l'accueil que

les "décideurs" réservent aux sciences humaines et sociales. Mais cette découverte de l'agglomération parisienne dans son extraordinaire diversité culturelle et dans son incroyable mobilité l'incite à penser avant tout le changement, ce qu'il nommera l'émergent. La civilisation urbaine, en crise ou non, de par les contradictions qu'elle secrète, ne cesse de faire émerger des transfonnateurs culturels, des échelles territoriales inédites, des nouveaux types de pouvoir et de contrepouvoir, etc., dont il faut prendre la réelle mesure. C'est dire si cette étude sociologique appartient dorénavant à un livre d'histoire et qu'il nous incombe de réaliser une autre enquête, actualisant l'ancienne et réclamant de nouvelles actions. En effet les résultats de cette recherche nous montrent un Paris qui n'existe plus, ni dans sa composition sociologique arrondissement par arrondissement, ni dans ses modes de vie et ses emplois du temps de la vie quotidienne. L'espace vécu
12. Cf. L'Attraction de Paris sur sa banlieue. Etude sociologique, par C.Comuau, M.Imbert, B.Lamy, P.Rendu, J-O.Retel, préface de P-H.Chombart de Lauwe, Les éditions ouvrières, 1965 et Paris. Essais de sociologie 1952-1964, par Paul-Henry Chombart de Lauwe, Les éditions ouvrières, 1965, tous les deux dans une collection dirigée par P-H.Chombart de Lauwe, "L'Evolution de la vie sociale", dans laquelle sont également parus: Les Gens de I 'hôtellerie, par J-O.Retel; Rénovation urbaine et changement social, par H.Coing, Les Origines du logement social, par R-H.Guerrand, Les Bandes d'adolescents, par Ph.Robert, etc.