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Paysages urbains et lieux de lieux de vie

De
401 pages
Le problème de l'évolution spatiale, territoriale et socioculturelle des villes maritimes et portuaires du sud-ouest et de l'ouest de l'Océan Indien (Zanzibar, Moroni, Mamoudzou, Mahajanga, Toamasina, Antsiranana, Saint-Denis de la Réunion, Port-Louis) constitue cette étude. Celle-ci s'organise, non seulement autour de l'interaction espace, architecture et société, mais aussi autour de l'importance que revêt le territoire dans le cadre du développement urbain, caractérisé aussi par la diversité des populations qui les structurent.
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PAYSAGES URBAINS ET LIEUX DE VIE
Étude diachronique des villes maritimes insulaires du sud-ouest et de l'ouest de l'océan Indien

Illustrations cartographiques: Marie-S. Bock Digne Armelle Kaufmant Pascal Brunello Dessin et maquette de couverture: Marie- Elisabeth Gorge « Zanzibar, la ville vue de la mer », 1994 Jean-Marc Digne Mise en page: Jean-Marc Digne

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5114-8

Marie-S. BOCK DIGNE

PA YSAGES URBAINS ET LIEUX DE VIE
Étude diachronique des villes maritimes insulaires du sud-ouest et de l'ouest de l'océan Indien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MEME AUTEUR
Quito, Guayaquil: Identificaciôn Arquitectural y Evoluciôn Socio-Econômica en el Ecuador (18591987), Guayaquil-Ecuador : Instituto Francés de Estudios Andinos/Centro de Estudios Regionales de Guayaquil, 1988.

Guayaquil: Arquitectura, Espacio y Sociedad, 19001940, Quito-Ecuador: Corporaciôn Editora Nacionalllnstituto Francés de Estudios Andinos, 1992. ISBN: 9978-84-150-4

Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine, Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. Charles Baudelaire

À Jean-Marc

AVANT-PROPOS

L'île, espace de merveilleux; isolement volontaire ou forcé de l'être humain échoué; symbole d'évasion; abri et refuge contre l'autrui maléfique; prison expiatoire ou repaire et asile de pirates et de forbans, île aux trésors; subtil mélange de fiction et de réalité, de théorie et d'expériences; escales en archipels, lieux de nulle part, lieux mythiques, mystérieux... Les îles fixent toutes les sensations et les expériences. Elles représentent des lieux absolus; c'est en cela que l'île reste un mythe fascinant, un parcours initiatique qui ne s'achève jamais... Géographes, historiens, anthropologues, sociologues, ou psychologues, de nombreux chercheurs travaillent sur les espaces insulaires dans le monde entier et tous continuent à se poser les questions essentielles: qu'est-ce qu'une île? La notion d'insularité est-elle objective? L'insularité est-elle une dimension du fait social? La définition de l'insularité n' est-elle pas le regard posé sur l'île? Où en sont les mythes et les visions de l'île? Existe-t-il une identité insulaire? Autant de questions qui restent encore souvent sans réponses définitives... Ce sont bien ces questionnements qui nous ont donné l'envie, depuis le début des années 90, de travailler sur ces espaces insulaires en général et sur l'aire sud-ouest et ouest de l'océan Indien en particulier. De repérages en découvertes, d'émotions en réalités, d'escales en séjours, nous nous sommes efforcée de rassembler des images, des relevés de terrain, des entretiens avec les populations locales et les administrateurs publics et privés, des documents variés qui nous permettent aujourd'hui de livrer une synthèse, si modeste soit-elle, des lieux de vie et de rencontre que sont les villes de cet univers indianocéanique.

Paysages urbains et lieux de vie

Cet essai est le fruit d'un parcours de recherche pluridisciplinaire commencé en 1993, lors de notre arrivée à l'île de la Réunion et qui n'aurait pu être poursuivi et achevé sans l'aide et l'appui de nombreuses personnes que nous tenons ici à remercier chaleureusement. Les premiers pas de cette recherche ont été effectués à l'Université de la Réunion principalement avec l'aide d'Edmond Maestri et de Roucaya Safla. Grâce à de nombreux contacts professionnels et personnels, nous avons lié, tout au long de nos voyages, des relations amicales et rencontré des personnalités qui nous ont non seulement ouvert les portes de leurs maisons et permis ainsi de nous immerger dans l'univers quotidien de leur existence, mais nous ont aussi donné accès à des documents d'archives par l'intermédiaire de bibliothèques ou d'instituts. Notre intégration au sein du LEMRI puis de la Jeune Equipe SEAMAN à l'université de La Rochelle où nous enseignons depuis 1995 a également largement permis la réalisation technique et matérielle de ce travail de terrain. À cet égard, nous tenons à souligner le soutien de Jean-Pierre Chardon, professeur et recteur de l'académie de Guadeloupe, de Guy Martinière, professeur d'histoire contemporaine et doyen de la Faculté des Langues, Arts, Lettres et Sciences Humaines (FLASH), de Martine Acerra, professeur d'histoire moderne, ainsi que de Michel Pouyllau, professeur de géographie et responsable de SEAMAN et nous les remercions de leur confiance. La création du Réseau Outre-Mers, réseau de chercheurs regroupant les universités des départements et territoires d'outre-mer et de son antenne métropolitaine à la FLASH, dont nous sommes responsable ont joué un rôle indéniable dans l'avancement de la recherche et la motivation de ces travaux. L'impact de rencontres avec des membres des administrations et des associations tant sur place qu'en France, nous a permis de récupérer des données capitales et de suivre l'évolution de ces différentes îles. Nous citerons certains d'entre eux et que ceux qui ne figurent pas dans cette liste qui serait trop longue sachent que nous ne les oublions pas. Le Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et de l'Environnement de la Réunion, le service départemental de l'architecture et du patrimoine (SDAP), le Conseil régional de cette même île; le Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique (CNDRS) basé à Moroni en Grande Comore et plus particulièrement son directeur Aïnouddine Sidi ainsi qu'Ali Abdallah Naguib, architecte et conservateur du musée national des Comores; le Foiben-Taosarintanin'i Madakasikara (FTM) ou Institut géographique et hydrographique national de Madagascar, l'Université de Toamasina, le Service Municipal du Patrimoine Historique, l'Association des Amis du Patrimoine de Madagascar; 10

A vant propos

Mahatma Gandhi Institute à Moka, île Maurice, la University of Mauritius; l'Aga Khan Trust for Culture (AKTC), la Stone Town Conservation and Development Authority et les archives à Zanzibar. Au moment d'achever cet ouvrage et avant d'engager d'autres projets, nos pensées vont à tous ceux qui ont partagé des moments de réflexion avec nous et en particulier nos étudiants de maîtrise, de DEA et de thèse qui ont choisi de travailler sur l'océan Indien et plus particulièrement sur l'île de la Réunion, Mayotte et les Comores; à notre ami et directeur de recherche depuis le début, Jean-Paul Deler ; à nos collègues géographes, historiens, sociologues, anthropologues, architectes de France et d'ailleurs qui par leur soutien et leurs conseils ont permis une réflexion plus approfondie; à nos parents qui nous ont toujours fait confiance et à qui nous devons beaucoup; à nos amis et proches que nous avons un peu délaissés durant cette période de rédaction mais qui nous ont toujours soutenu, Manon, Maurice, Reine, Laurent, Christèle, Michèle, Martine, Henry, Doryane, Didier, ... Enfin, nos pensées les plus profondes vont à Jean-Marc Digne à qui nous dédicaçons ce travail; la réalisation finale et la rédaction de ces travaux n'auraient pu être achevées sans sa patience, son soutien moral, sa grande compréhension, son écoute et son aide permanente.

11

INTRODUCTION

Cet ouvrage portant sur l'évolution et la comparaison des lieux de vie et

territoires au sein d'un ensemble de villes portuaires 1 des îles du sudouest et de l'ouest de l'océan Indien, a été entrepris afin de mener à leur terme les travaux de recherche et de terrain conduits depuis 1993 dans ces espaces urbains insulaires. La problématique de l'évolution spatiale, territoriale et socioculturelle des villes maritimes et portuaires de cette aire géographique, qu'elles soient françaises, francophones ou anglophones (figure 1), constitue l'ouverture de cette étude, ouverture qui s'avère essentielle afin de cerner la problématique des espaces insulaires urbains et les réseaux de villes actuels. Les villes portuaires ayant été plus particulièrement étudiées sont les suivantes: Zanzibar en Tanzanie, Moroni en Grande Comore, Andoany (Hellville), Mahajanga (Majunga) à Madagascar pour l'aire swahilie; Saint-Denis à la Réunion, Port-Louis à Maurice, Toamasina (Tamatave) à Madagascar, Mamoudzou à Mayotte pour l'aire de colonisation européenne. Par ailleurs, nous accorderons un traitement spécial à la ville d'Antsiranana (Diego Suarez) à Madagascar, située au croisement historique des deux aires précédemment mentionnées; d'autres espaces urbains sont évoqués à titre d'exemples: Mutsamudu et
1

Le terme de villes portuaires a été préféré à celui de villes-ports pour cette étude en raison

du fait que la notion de ville-port ne nous est pas apparue comme un concept à utiliser tout au long de la période historique étudiée.

Paysages urbains et lieux de vie

Fomboni à Anjouan et Mohéli, Dzaoudzi à Mayotte, Saint-Pierre et SaintPaul à la Réunion, Mahébourg à Maurice, Tolanaro (Fort-Dauphin) à Madagascar. Si les différents espaces insulaires de l'océan Indien présentent des similitudes, certaines particularités propres à chaque archipel ou à chaque île, en grande partie liées à l'histoire de chacune d'elles - notamment lors de la phase de peuplement - existent néanmoins. Ces spécificités autorisent la différenciation des structures et des trames urbaines de ces territoires permettant un essai d'élaboration de modèles, ou du moins un essai de classification à travers l'étude des compositions urbaines, des architectures et des lieux de vie. Les espaces étudiés ont été déterminés en fonction de trois choix: dans un premier temps, l'intérêt de mener à bien un travail de synthèse comparative dans un espace insulaire, le sud-ouest et l'ouest de l'océan Indien pour lequel il n'existe pratiquement que des études monographiques ou des études très généralistes; dans un second temps, la nécessité d'étudier les liens (géopolitiques, économiques, ethnosociologiques et culturels) existant entre divers ensembles territoriaux insulaires par le biais d'une étude urbaine comparative. En effet, il est important de souligner d'entrée de jeu que deux ensembles très différents coexistent dans cette partie de l'océan Indien: d'une part, l'aire swahilie, principalement arabo-musulmane même si elle a subi des périodes plus ou moins longues de colonisation européenne, présentant l'originalité d'un développement de cités-États et d'autre part, les escales, comptoirs et villes portuaires créés par les puissances européennes. Cette divergence géohistorique n'est pas sans influence sur les compositions et trames urbaines. Enfin, dans le cadre d'une réflexion sur les patrimoines urbains et le développement des villes, l'intérêt d'une étude approfondie sur le devenir des lieux de vie, des espaces associatifs et des territoires sociaux dans les villes de ces îles de l'océan Indien constitue l'aspect novateur de cette recherche. Les espaces insulaires ont toujours constitué des territoires particuliers de colonisation et continuent à jouer à l'heure actuelle un rôle spécifique. En effet, certains établissements urbains n'étaient en fait, au début de la période coloniale, que des escales ou des ports d'avitaillement sur les routes commerciales; c'était notamment le cas de Saint-Denis à

Bourbon 2 ou de Port-Louis à l'île de France

3,

nés de l'impossibilité

d'appliquer le système de la droiture entre la métropole et l'Asie. Ces
2 Ancienne 3 Ancienne

appellation appellation

de l'actuelle de l'actuelle

île de la Réunion. île Maurice.

14

Introduction

villes de relâche ont également servi de points d'appui défensif ou offensif selon les périodes: Saint-Denis ou Saint-Paul à Bourbon, ont longtemps été considérées comme base de départ pour la colonisation de Madagascar. Par ailleurs, elles sont parfois passées du « statut» de villesescales à celui de villes portuaires, comme Mahajanga ou Toamasina, certaines îles de l'océan Indien affichant la double facette colonies de plantation/lieux d'escales et/ou de points d'appui. D'autres se sont appuyées sur un arrière-pays, résultat de la mise en place d'une économie de plantation ou d'un commerce fructueux dans le cadre d'une colonisation de peuplement: Zanzibar et son hinterland est-africain, PortLouis et son « grenier des Mascareignes », Bourbon. Cette recherche s'organise donc, non seulement autour de l'interaction espace, architecture et société, mais aussi autour de la mise en exergue de l'importance du territoire dans le cadre d'un développement urbain, générant la création et l'évolution de villes liées à une économie mercantile ou de plantation par l'intermédiaire de flux commerciaux, politiques et culturels jusqu'au XXe siècle, puis soumises aux affres de la décolonisation et de la restructuration de l'époque des indépendances ou des assimilations. En effet, comme le souligne à plusieurs reprises G. Di Méo 4, le territoire revêt une notion de collectif en raison de sa variété, produit des différentes sociétés. Dans le cas des villes maritimes et/ou portuaires de l'océan Indien, diverses populations structurent des territoires qui sont autant d'espaces vécus par différentes catégories sociales mais aussi ethniques qui se sont appropriées des lieux publics dans l'espace urbanisé; ces lieux sont parfois devenus et demeurent encore de nos jours de véritables lieux de vie. Au-delà des divergences inhérentes aux circonstances de la colonisation, l'analyse comparative des contextes temporels et spatiaux de la fondation et/ou du développement des villes côtières de l'espace insulaire du sudouest et de l'ouest de l'océan Indien, des fonctions affectées et/ou imposées à ces établissements durant la période coloniale et de leur évolution structurelle dans le temps long, permet d'élaborer des modèles à différentes époques. Les divergences et les convergences de ces espaces urbains permettent de mettre en valeur des archétypes, d'une part, dus au rôle qu'elles ont joué durant la période coloniale et à leur évolution morphologique, architecturale, économique et sociale et d'autre part, en fonction des flux mercantiles et humains caractéristiques de cet espace géographique. Les îles de cette aire géographique ont toujours fonctionné
4

Di Méo, G., 1998. Géographie

sociale et territoires, 15

Paris; Nathan Université,

p. 6.

Paysages urbains et lieux de vie

selon un système de relations fondé sur la mobilité des populations. Un survol géohistorique permet donc de replacer dans leur contexte la formation des territoires urbains, et d'expliquer les rapports sociospatiaux pouvant exister au sein de ces espaces, mais également de comprendre les interactions fortement marquées entre l'architecture, l'espace et la société. En effet, les modèles urbains d'organisation spatiale, les modèles architecturaux, sociaux et culturels importés sont marqués par des similitudes et/ou des spécificités dont l'adaptation et la réinterprétation présentent des variantes mais qui permettent tout de même de mettre en valeur certaines constantes. Enfin, les motifs respectifs d'expansionnisme, les enjeux économiques et géostratégiques propres à chaque État, nous obligent à considérer l'ensemble des préoccupations des acteurs en présence qui expliquent, en partie, la création ou le développement de certains modèles de villes à différentes époques et Iou leur déconstruction et leur recomposition à l'occasion de changements comme la perte des colonies par les métropoles, la reconquête, l'indépendance... En conséquence, pour une meilleure compréhension de l'étude, il nous est apparu indispensable de présenter au cours d'une assez longue introduction un tableau de lecture historique et géopolitique de l'aire géographique considérée.

16

Introduction

Figure 1 : Localisation des villes faisant l'objet de l'étude

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17

Paysages urbains et lieux de vie

Émergence de réseaux et de territoires: lecture géohistorique et géopolitique des établissements humains
Au même titre que d'autres espaces maritimes, comme la Méditerranée et le rôle qu'elle a joué dans le monde occidental, l'océan Indien est un carrefour des continents asiatique, africain et européen influencé par des aires culturelles différenciées (chinoise, indienne, arabo-musulmane, indonésienne.. .). Ce phénomène est donc à l'origine des contacts et des chocs au cours de l'histoire de l'aire indianocéanique qui ont d'ailleurs modelé une physionomie sociale, humaine et culturelle spécifique. 1. Une aire géographique particulière L'océan Indien couvre 75 millions de km2 contre 106 millions de km2 pour l'océan Atlantique et 180 millions de km2 pour l'océan Pacifique. Le sud-ouest de l'océan Indien est constitué des îles et des archipels des

Seychelles 5, des Comores, de Madagascar, des Mascareignes, des îles Éparses et des Terres Australes 6 auxquels nous ajouterons l'archipel de
Zanzibar situé plus au nord, en raison des liens qui l'unissent aux Comores et au nord-ouest de Madagascar (cf. figure 1). 1.1. Insularité, isolement et distances Il s'agit donc d'un espace géographique spécifique, un espace où pèse parfois le sentiment d'isolement engendré par l'insularité même si toutes les îles et archipels ont de tout temps entretenu des relations étroites, avec l'Europe et la côte orientale de l' Mrique. En effet, dès la découverte et la prise de possession de ces espaces insulaires, les métropoles ont dû faire face au ravitaillement des différents points d'appui, escales et établissements humains par des liaisons parfois difficiles à entretenir et irrégulières. En dépit des nombreuses études effectuées sur les espaces insulaires, les notions d'île, d'insularité, d'insularisme et d'îléité demeurent particulièrement difficiles à définir. L'insularité relève d'un souci
5 Les Seychelles n'ayant pas joué un rôle de premier nous les avons délibérément écartées de cette étude. 6 Ces telTitoires sont cités pour mémoire. ordre dans les relations inter-îliennes,

18

Introduction

d'appréciation (encadré 1).

à caractère empirique et parfois fondé sur la mesure

Encadré 1 - Exemples d'insularité À l'échelle du globe, le phénomène insulaire a été quantifié, à partir d'une base de données de 1 085 îles dont la superficie est comprise entre 100 et 1 000000 km2 7. Des hiérarchies apparaissent en fonction de la taille et de la forme des îles et une loi statistique a pu être énoncée. Des indices ont été élaborés: côtier, pondéré en fonction de la superficie de la zone littorale, d'isolement, d'endémicité, etc. F. Doumenge 8 insiste sur la pertinence d'un indice d'isolement basé sur le rapport existant entre la surface émergée d'une entité insulaire et la zone économique exclusive des 200 milles. Il en déduit qu'une île de 1 km2 de surface émergée, située à 360 km ou plus du rivage d'une autre terre permet le contrôle d'une zone maritime de 380 000 km2; c'est notamment le cas de la Nouvelle-Amsterdam dans le sud de l'océan Indien, qui connaît un isolement total. Il souligne qu'audessous de l'indice 100, il n'existe pratiquement plus d'isolement insulaire; en revanche, au-delà de l'indice 1 000, on note un grand isolement; c'est le cas des Seychelles (2 531), alors que l'île Maurice et ses dépendances avec l'indice 782, et les Comores avec un indice de 471 présentent un isolement plus modéré. L'insularité repose également sur les distances inter-îliennes 9. Quelques exemples concernant notre aire d'étude, appuyés sur la figure 2, permettront de mieux mesurer ce poids de l'insularité. En premier lieu, ces îles sont situées en moyenne entre 7 000 km et plus de 10 000 km de l'Europe, isolement particulièrement perceptible dans certains cas en raison des lacunes de transport. En effet, dans certaines îles ou archipels, l'absence ou la déficience d'un port ou d'un aéroport aux infrastructures de base élaborées, réduit les possibilités de relations développées avec le reste du monde; c'est notamment le cas de l'archipel des Comores, de l'île de Mayotte ou de certaines villes de Madagascar. Seuls 200 km séparent Maurice de la Réunion dans l'aire des Mascareignes mais Mahé se trouve à 1 900 km du nord de Maurice et Rodrigues à plus de 800 km de Maurice. Par contre, les distances se réduisent très nettement dans l'aire swahilie puisque les quatre îles constituant l'archipel des Comores sont entre 72 et 140 km, Mayotte et Ngazidja (Grande Comore) étant situées à 300 km de Mahajanga et respectivement à 500 et 250 km de la côte du Mozambique et entre 600 et 900 km de Zanzibar. Par contre, certaines îles et dépendances sont particulièrement proches du rivage comme l'île d'Unguja (archipel de Zanzibar) située à une
7

Depraetere, c., 1991. « Le phénomène insulaire à l'échelle du globe; tailles, hiérarchies et formes des îles océanes ». L'Espace géographique, n° 2, Paris, p. 126-134. 8 Doumenge, F., 1987. «Quelques contraintes du milieu insulaire ». Îles tropicales: insularité, «insularisme », Talence; Cret-Ceget, colI. Îles et archipels, n° 8, p. 9-16. 9 Guébourg, J.-L., 1999. Petites îles et archipels de l'océan Indien, Paris; Karthala, p. 2224.

19

Paysages urbains et lieux de vie trentaine de kilomètres de la côte tanzanienne ou encore Sainte-Marie et Nosy Be distantes d'une dizaine de kilomètres de la côte malgache.

L'isolement a été pendant longtemps ressenti, selon de nombreux historiens qui rapportent des périodes assez longues de voyages. En effet, depuis les débuts de la colonisation et jusque dans les vingt premières

années du XIXesiècle, les conditions ont peu changé JO. À l'époque de la

Compagnie des Indes, un minimum de trois mois était nécessaire pour aller de France aux Mascareignes et vers 1830, le voyage dure encore près de trois mois. Il est important de souligner que les voyages vers cet ensemble d'îles pouvaient, durant tout le XVIIIe siècle, s'étaler sur quatre ou neuf mois dans le meilleur des cas et sans escale et dans les pires conditions avec des détours par le Brésil. Ce n'est qu'à partir de 1855 que certaines compagnies, alliant à la fois l'utilisation des bateaux à vapeur et de la route par Suez, que les Mascareignes ne sont plus qu'à trente jours de Marseille, puis trois semaines après l'ouverture du canal. En revanche, les voyages inter-îles demeurent pendant longtemps beaucoup plus longs: sept à dix jours sont nécessaires pour rallier Toamasina à Madagascar depuis la Réunion et quinze à vingt pour le retour en période d'alizé. Les Seychelles sont encore plus isolées puisqu'au début du XIXe siècle, sept à huit jours étaient nécessaires pour aller de Maurice à Mahé durant la période où l'alizé se renforce et plus de trois semaines au retour. À l'heure actuelle, même si elle est rare, la traversée de Maurice à Mahé nécessite quatre jours et de 24 à 48 heures pour le retour. Cet éloignement de l'île de France est également visible entre les différentes îles de l'archipel. En ce qui concerne Madagascar, les liaisons avec l'extérieur ne sont guère faciles, l'île étant laissée à l'écart des grands courants de

navigation mondiale

11.

Par ailleurs, la côte orientale, et le port de

Toamasina en particulier, sont fort éloignés en temps de Antananarivo puisqu'à la fin du XIXe siècle, il fallait compter six jours, en saison sèche,

pour rejoindre la capitale par le sentier le plus fréquenté 12. L'isolement
reste donc le premier aspect des contraintes du milieu, notion qui de nos jours devient, bien sûr, de plus en plus relative, mais qui a longtemps conditionné la fréquence et la régularité des liaisons.

JO Dupon, J.-P., 1977. Contraintes insulaires et fait colonial aux Mascareignes et aux Seychelles: Etude de géographie humaine, Tome 1, Thèse, Université d'Aix Marseille II, Lille; Atelier de reproduction des thèses, p. 3-8. 11 Robequain, Ch., 1958. Madagascar et les bases dispersées de l'Union française, Paris; P.U.P., p. 323. 12 Deschamps, H., 1960. Histoire de Madagascar, Paris; Berger-Levrau1t, p. 212. 20

Introduction

Figure 2 : Distances inter-îles

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21

Paysages urbains et lieux de vie

1.2. Réseaux et sous-ensembles de territoires L'étendue de l'espace indianocéanique faisant l'objet de cette étude, nous conduit à distinguer des sous-ensembles de territoires (figure 3), aisément identifiables en raisons de leurs conditions historiques et socioculturelles, reliés entre eux par des flux démographiques, commerciaux et culturels. Ces phénomènes d'interrelation et d'interaction rendent ces sousensembles indissociables même si leur particularisme insulaire varie d'un archipel à un autre ou d'une île à une autre en fonction de choix historiques déterminés par les tutelles coloniales et encore à l'heure actuelle par des dépendances le plus souvent continentales. Zanzibar et les Comores font intégralement partie de l'aire swahilie par leur histoire tout comme le nord-ouest de Madagascar, le reste de l'île étant identifiable en lui-même et tourné vers l'est de l'océan Indien; la multitude de petites îles des Seychelles et les deux blocs de l'archipel des Mascareignes s'imposent comme autant de milieux différents mais à la fois si proches par certains traits. En effet, l'origine diversifiée des populations insulaires a entraîné des pratiques spatiales spécifiques et il convient de bien identifier des sousensembles à déterminant socioculturel variant en fonction du peuplement ou du non-peuplement de ces îles au moment de la conquête, auquel se surimpose l'élément clef d'une tutelle étrangère plus ou moins lourde dans le temps, gommant ou bien mettant en exergue une identité originelle. 1.2.1 L'ensemble swahili 13 L'ensemble swahili englobe d'une part, une série d'îles situées le long de la côte orientale de l'Afrique, du Kenya à la Tanzanie et d'autre part, les Comores (Union des Comores et Mayotte), le nord-ouest de Madagascar, principalement Nosy Be et la ville de Mahajanga. Cet ensemble insulaire et côtier est caractérisé par une histoire commerciale

13 L'ensemble swahili est caractérisé par la culture du même nom qui peut être définie comme une synthèse de la côte est-africaine qu'il est impossible d'appréhender sans avoir présentes à l'esprit les relations du continent africain avec celles de l'espace maritime de l'océan Indien et celles de la minorité d'immigrants et de populations indigènes de la côte avec lesquelles ces immigrants étaient associés. Les populations swahilies ont donc hérité de deux grandes traditions; continentale africaine et maritime indianocéanique. Par voie de conséquence, la langue swahilie est un mélange de langues bantoue et arabe. 22

Introduction

illustrant les échanges, les relations et les interactions permanents entre elles et avec les autres sous-ensembles de cette région de l'océan Indien. L'archipel de Zanzibar a volontairement été intégré à cette étude, tout d'abord en raison de son insularité. Présentant une double appartenance aux mondes arabe et africain, tout comme l'archipel des Comores, la population offre une unité culturelle caractérisée par l'utilisation de la langue swahilie, même s'il existe des variantes dialectales; elle pratique une seule religion, l'islam et elle peut s'enorgueillir d'une histoire commune ancienne. Cependant, tout comme aux Comores et plus particulièrement à Mayotte, au-delà de cette unité, il apparaît une diversité sociale, culturelle et religieuse liée aux origines hétérogènes des communautés swahilie, africaine, arabe et indienne qui constituent la société zanzibarie contemporaine. Le second argument de cette intégration est celui des contacts permanents qui ont existé pendant la période coloniale avec les autres îles de l'ensemble swahili, les Mascareignes et une grande fraction de l'île de Madagascar. Ces relations ont fait que le destin des îles de ce champ géographique a toujours été lié à celui de la côte swahilie dans son ensemble, même si l'archipel de Zanzibar appartient géographiquement et politiquement au continent africain. Par ailleurs, les Bantous constituent la base essentielle des populations et des langues de toute la côte swahilie, du sud de la Somalie jusqu'au nord du Mozambique en incluant les îles de Zanzibar et des Comores ainsi que le nord-ouest de Madagascar. Tout comme aux Comores, en dépit de la force des liens avec les pays arabes, la culture de ces peuples est loin d'être arabisée comme dans les pays d' Mrique du Nord. Enfin, historiquement, la France, en 1841, se place au cœur des sultanats des Comores avec la prise de possession de l'île de Mayotte et dans le voisinage de Zanzibar dont le sultan Sa'id signe des traités d'amitié et de commerce avec l'Angleterre en 1839 et la France en 1844. Ces accords entraînent l'installation de résidents étrangers dans l'archipel tels des consuls accrédités, des représentants des principales maisons de commerce et Zanzibar devient «le» lieu de rencontre du commerce étranger dans l'océan Indien. L'archipel de Zanzibar, composé des îles d'Unguja et de Pemba, a toujours revêtu une grande valeur stratégique en raison de sa situation à proximité de la côte orientale de l'Afrique, jouant ainsi un rôle de véritable carrefour entre Asie et Afrique. Les études archéologiques et linguistiques prouvent l'extension des peuples de langue bantoue. Par

23

Paysages urbains et lieux de vie

ailleurs, comme le souligne Abdul Sheriff

14,

il existe également des

relations établies au début de l'ère chrétienne entre les habitants de la côte d'Afrique orientale et les populations d'Arabie ainsi qu'une suzeraineté arabe sur cette côte et ses îles environnantes. Une des conséquences de cette longue tradition d'échanges, encore fortement ancrée aujourd'hui, a été la propagation de l'islam qui donne aux populations swahilies un de leurs caractères distincts qui se matérialise par un apport culturel et idéologique spécifique véhiculé par les échanges commerciaux. Actuellement, les deux îles de l'archipel regroupent une population d'environ 800 000 habitants pour un taux de croissance annuel de 3 %, la seule ville de Zanzibar abritant, en 2001, 247 500 personnes. La population est à 90 % musulmane en raison de son passé historique, le reste des habitants regroupant des chrétiens, des hindouistes et des animistes dont la langue officielle est le Kiswahili, les autres langues parlées étant l'Anglais et l'Arabe. L'impossibilité à l'heure actuelle de dater de façon précise les premiers peuplements de l'archipel comorien et d'identifier leur provenance réside dans le fait qu'à l'origine, l' histoire ancienne de ces îles repose sur la légende et la tradition et que les sources écrites locales n'apparaissent qu'à partir de l'implantation, au XVIe siècle, des Chiraziens, peuples arabes. Ce qui est certain, c'est que les Comores ont toujours constitué un relais commode entre la côte africaine et Madagascar et que, pour cette raison, elles ont été utilisées comme escales par les premiers colonisateurs

arabes, ce phénomèneexpliquanten partie l'étonnant mélangeethnique 15. En effet, l'hypothèse 16 des origines de peuplement la plus vraisemblable
serait celle d'une part, d'un groupe originaire d'Afrique orientale, animiste et appartenant au grand ensemble bantou et d'autre part, d'un peuplement ancien d'origine asiatique de type malayo-polynésien en route pour Madagascar et ayant vécu aux Comores comme peuvent le laisser supposer les indices archéologiques trouvés sur le site du vieux

Sima à Anjouan. Selon Battistini

17,

un groupe d'éléments africains,

principalement formé de Makoa, arrivés de plein gré ou plus souvent en tant qu'esclaves et un groupe dominant, les Antalaotra surtout nombreux à Anjouan et en Grande Comore se réclamant d'ancêtres musulmans, se
14 Sheriff, A., 1998. «Le peuplement et l'islamisation », Zanzibar aujourd'hui, Paris; Karthala!IFRA, p. 21-33. 15 Battistini, R., 1967. L'Afrique australe et Madagascar, Paris; P.U.F., Magellan, 230 p. 16 Chagnoux, H. ; Haribou, A., 1990. Les Comores, Paris; P.U.F., Que sais-je? n° 829, 128 p. 17 Battistini, R., 1967, 230 p.

24

Introduction

surimposeraient à un premier groupe formé d'Indonésiens venus soit directement, soit par l'étape de Madagascar, soit par la côte africaine. Par ailleurs, A. Gevrey dans son Essai sur les Comores (1870), souligne l'éventualité, relevée dans les travaux de Flacourt, d'un premier peuplement juif déjà installé à Madagascar et dont les descendants ZaffeHibrahim ou enfants d'Abraham habitent sur l'île de Sainte-Marie et les terres voisines; Gevrey semble affirmer que «les noirs de la côte d'Afrique qui se répandirent dans les Comores, après ces Sémites, étaient des Zendjes et des Chambaras (H')>> 18. Certains auteurs selon lui «placent l'arrivée des Arabes, dans les Comores et à Madagascar, au VIlle siècle de notre ère» 19. Il semble donc particulièrement difficile d'affirmer à quelle date exactement les Musulmans se sont établis aux Comores. Cependant, les données provenant des géographes arabes sont beaucoup plus précises et indiquent notamment que les Comores se trouvaient sous la dépendance du sultanat de Kilwa au Xe siècle, des vagues de peuplement arabe ayant pu aller vers les Comores entre le Xe et le XVIe siècle même s'il n'existe pas de trace de leur installation actuellement. Cette affirmation expliquerait toutefois la prédominance de l'islam, la pratique de l'Arabe comme langue de la religion et du Swahili dans la vie quotidienne ainsi que les transactions commerciales, surtout à Anjouan et en Grande Comore. Ce n'est que lors de l'installation des Portugais au début du XVIe siècle, qu'en raison de la densité grandissante de la population, les Comoriens commencent à s'installer sur les autres îles de l'archipel, notamment à Mayotte, sur laquelle la population malgache constitue un apport important. Ces quelques repères sur l'histoire ancienne des Comores permettent de comprendre la raison de leur rattachement à l'aire swahilie: il semble évident qu'une des premières sociétés de Ngazidja (Grande Comore) était matrilinéaire, la tradition orale rapportant l'établissement de villages par des femmes et la survivance actuelle de certains traits culturels (importance du bétail par exemple). Vers la fin du VIlle siècle, l'islam commence à influencer les habitants de la côte orientale de l' Mrique, les liens commerciaux avec l'Arabie sont renouvelés et la croissance de l'activité économique s'impose, facteurs provoquant des mouvements de populations de la côte vers les îles.

18 19

Gevrey, Gevrey,

A.,

1870

(1997). Essai sur les Comores, Mayotte;
p. 47.

Éditions du Baobab, p. 47.

A., 1870,

25

Paysages urbains et lieux de vie

Figure 3 : Flux de populations et sous-ensembles de la région indianocéanique

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Conception

et réalisation:

Marie-S.

Bock-Digne,

2001.

26

Introduction

Les premiers étrangers ayant mis le pied sur le sol malgache, avant JésusChrist, sont probablement des navigateurs syriens et arabes, mais aussi égyptiens, malais et chinois. En effet, à la fin du 1er millénaire, le peuplement humain est largement réparti sur l'île et bien implanté. Selon des critères anthropologiques, linguistiques et technologiques, il existerait trois souches principales de peuplement: malayo-polynésienne dont les apports sont les plus importants dans la langue malgache; africaine dont la contribution est probable mais non prouvée et beaucoup plus récente puisqu'en liaison avec les établissements arabes, notamment sur la côte occidentale; et enfin arabe dont les apports sont les mieux connus et venus par la côte africaine et les Comores sans doute dès le XIIe siècle. En effet, les habitants de Madagascar font du commerce avec les Arabes durant une bonne partie du Moyen-Âge et, dès le XIIe siècle, les Antalaotra, navigateurs islamisés, parlant le swahili et venant d'Afrique de l'Est et des Comores, établissent leur contrôle sur les routes et le trafic de l'océan Indien, même si l'influence culturelle arabe se limite à quelques comptoirs secondaires, dans le nord de l'île et dont nous reparlerons au cours de cette étude. Comme le souligne aussi A. Gevrey :
« Quelle que soit l'époque de la découverte de Madagascar, il est certain que les premiers navigateurs arabes qui sont allés dans cette île, bien avant les Européens, l'ont trouvée occupée par de nombreuses peuplades, fort différentes de caractère et de provenance. Sans parler des Hovas et d'autres origines indienne ou malaise, il y avait des Zendjes, des Zimbas, des Chambaras (...) dont les ancêtres étaient venus, sans aucun doute de la côte d'Afrique. »20 1.2.2 Le sous-ensemble européen

Un second sous-ensemble se détache clairement. C'est celui des Mascareignes que nous appellerons sous-ensemble européen du fait de la colonisation, archipel de peuplement récent, datant de la seconde moitié du XVIIe siècle et vers lequel l'immigration perdure de nos jours. L'éloignement de la côte est-africaine explique peut-être en partie que ce peuplement ait été plus tardif que dans les autres ensembles insulaires. Par contre, à la différence des Comores ou de Madagascar, il est bien connu et fondé sur une stratégie française du domaine colonial appuyée sur l'immigration des Français, puis des Anglais et les apports de maind'œuvre servile (cf. figure 3). Mais, au sein de cet archipel, si le peuplement, marqué par les hasards de l'histoire, s'est effectué à partir de sources communes provenant d'Europe, d'Afrique et d'Asie, les
20

Gevrey,

A., 1870 (1997),

p. 17.

27

Paysages urbains et lieux de vie

populations des îles se différencient très nettement en raison de l'inégale répartition des apports. Par ailleurs, l'originalité de cet ensemble repose sur un peuplement non superposé en raison de l'absence de population autochtone dans cet archipel. En effet, ces îles sont restées de simples escales sur la route des Indes jusqu'au début du XVIIIe siècle et ne deviennent des colonies de peuplement qu'à partir de 1730, se

développantd'ailleurs de façon très différente 21.
Si l'on prend le cas de l'île Maurice, aujourd'hui, on peut affirmer que ce pays est caractérisé par une société plurinationale et pluriculturelle du fait de ses origines. En effet il est possible de distinguer sur cette île quatre grandes communautés: indo-mauricienne hindouiste et musulmane, sinomauricienne et créole chrétienne communément appelée «population générale ». Il existe par ailleurs une stratification de la société très marquée par le contraste entre les communautés ethniques, ces dernières ayant été reconnues par la constitution mauricienne de 1968. Ce phénomène de société est fort différent de celui de l'île de la Réunion, la colonisation britannique ayant avivé les particularismes ethniques, religieux, raciaux, afin de maintenir sa domination sur les différentes communautés de l'île. Actuellement, ces originalités peuvent être considérées comme étant les principaux obstacles à la formation d'une véritable nation mauricienne. Mais l'île constitue un foyer original de cultures différenciées qui doivent établir entre elles des modes de communication et d'échange dans le cadre d'un régime qui n'est plus colonial. Les deux tiers de la population mauricienne sont principalement d'origine asiatique (indienne ou chinoise). En effet, Maurice, devenue colonie britannique en 1814, reçoit de l'Inde à partir de 1835 une main-d'œuvre très nombreuse. Ces éléments historiques expliquent que le groupe ethnique des Indo-Mauriciens soit le plus important (70 %) même si cette communauté est loin d'être homogène 22,victime de clivages religieux et

phénotypiquesentre aryens 23 et dravidiens 24, les populations d'origines
européenne, africaine et malgache ne représentant que 25 % et les SinoMauriciens 5 % de la population totale. Mais ils expliquent aussi les
21 Favier, R., 1997. Les Européens et les Indes orientales au XVIII', Paris; Ophrys, 160 p. 22 La communauté indo-mamicienne hindouiste est constituée de populations originaires de différentes régions de l'Inde comme l'Andhra Pradesh, le Bengale, le Bihar, le Gujarat, le Maharastra, le pays tamoul et quelques familles venues du Sind. 23 Les Aryens sont un peuple nomade de l'Antiquité, venant de Perse, qui a envahi le nord de l'Inde, et qui est considéré comme à l'origine, sur le plan ethnique, des peuples indoeuropéens pour des raisons essentiellement linguistiques. 24 Les Dravidiens sont des populations du sud de l'Inde. 28

Introduction

diversités culturelles et religieuses importantes entre les communautés et un brassage ethnique beaucoup moins marqué qu'à la Réunion où le peuplement est resté longtemps beaucoup plus malgache en raison de la faible présence française sur le continent indien. Cependant, la pluriethnicité est bien un des traits remarquables de la population de l'île de la Réunion formant un des peuples les plus métissés de la planète. Ce métissage est en grande partie dû à la multiplicité des apports humains sans qu'aucune communauté n'ait jamais été majoritaire, mais aussi aux épreuves partagées (crise économique, guerres, épidémies) qui ont fortement rapproché les Réunionnais ou encore, au rôle du système colonial français assimilationniste. Cependant, aujourd'hui, quelques nuances s'imposent, les derniers arrivés ayant rencontré des obstacles comme les Chinois et les Indo-musulmans et plus récemment les Comoriens. Mais on est bien loin des tensions caractérisant certaines banlieues de la métropole. Le Réunionnais, qui se définit souvent comme créole, mélange d'Européen, d' Mricain et d'Asiatique, Français mais différent de ceux de l'hexagone, une identité en nuance qui se cherche, est caractérisé par la coexistence de plusieurs communautés ethniques: Blancs d'origine européenne, Blancs créoles (24 %); Noirs d'origine africaine (Zanzibar, Mozambique, Afrique de l'Ouest) et malgache (47 % en comptant les métis) ; Indiens dravidiens d'origine tamoule (20 %) et Indiens musulmans provenant de la région de Gujarat ou Z'arabes (2 %) ; Chinois de Canton (3 %) et Comoriens.

Enfin, si Rodrigues 25 est rattachée administrativementà l'île Maurice,
elle n'a jamais été une île à sucre et elle demeure une île créole au sens local du terme, noire ou mulâtre, dotée d'une population qui s'est accrue sans gros apports migratoires mais abritant trois groupes ethniques à définir cependant avec beaucoup de nuances. Les Noirs, descendants des Africains et des Malgaches constituent les deux tiers de la population et sont majoritairement catholiques; les «Rouges », population la plus métissée de l'île et comptant parmi ses ancêtres des Européens, des Malgaches, des Africains, des Chinois, pour la majorité pêcheurs et vivant sur le littoral dans les villes et villages (Anse-aux-Anglais, Port-Mathurin, Baie-aux-Huîtres, Grand-Baie, Petit-Gravier); les Asiatiques, groupe constitué de Chinois et d'Indiens musulmans qui seraient venus s'installer à Rodrigues à la fin du XIXe siècle, formant une sorte de petite bourgeoisie commerçante. Rappelons qu'en dépit de ces provenances

25

Cette île est volontairement exclue de notre étude en raison du faît que nous n'y avons effectué aucun travail de telTain approfondi.

29

Paysages urbains et lieux de vie

diverses, la religion chrétienne d'obédience pratiquée.

catholique est la plus
26

Encadré 2 - Le cas des Seychelles

Un des liens des Seychelles avec les Mascareignes est certainement celui de la population qu'elles leur doivent et qui affiche l'originalité d'un peuplement plus africain que malgache mais n'ignorant pas pour autant l'apport récent comme dans toutes les îles de la région de minorités asiatiques qui excellent dans les métiers du commerce. En effet, dans ces poussières d'îles dont quelques-unes seulement sont habitées, la population est le résultat d'un brassage entre les descendants des premiers colons d'origine française et leurs esclaves d'origine bantoue, malgache et indienne. Viennent ensuite de tout le pourtour de l'océan Indien des immigrants qui se sont métissés, expliquant le faible nombre d'individus de pure race, noirs ou blancs. La population seychelloise est donc constituée par toute cette diaspora au sein de laquelle existent peu de préjugés raciaux et dont les liens sont le parler à majorité créole et la religion surtout catholique. L'affirmation de cette dernière en 1853 a d'ailleurs eu des répercutions profondes sur ce que l'on peut appeler actuellement le peuple seychellois où Africains, Malgaches et Français sont totalement intégrés avec un langage commun, le créole français, officiellement reconnu avec les langues française et anglaise. Une population dénombrée à 75000 habitants avec une croissance annuelle aux alentours de 1,1 % occupe actuellement cet archipel. Même s'il reste encore difficile d'affirmer l'origine exacte du peuplement servile et ses effectifs, il est certain que de 1770, date de la colonisation par les Européens, à 1810, les Seychelles ont accueilli directement ou indirectement des esclaves malgaches et surtout africains de la côte de Mozambique. En 1835, on comptait douze Africains pour un Blanc ou un mulâtre, proportion significative de la grande période de culture du coton dans l'archipel 27. Si les Arabes, qui signalent la présence de l'archipel sur leurs cartes dès le IXe siècle 28, ont probablement aperçu les Seychelles, ce sont les Portugais qui mentionnent l'archipel les premiers, lors du voyage de Vasco de Gama en 1502, archipel alors surnommé « Amirantes ». Mais il faut attendre 1609 pour que les Anglais découvrent l'existence d'un bon mouillage au sein de ces îles qui avaient pourtant été explorées par les Portugais en 1517, mais sans suite. Cependant, l'histoire des Seychelles ne commence qu'en 1742, avec une expédition envoyée sur l'île principale par Mahé de

26

Pour les mêmes raisons que Rodrigues, les Seychelles n'ont pas été intégrées à cette étude.

27 Dupon, J.-P., 1977, p. 1051-1052. 28 «Des voyageurs arabes, comme Al Mas'udi, qui visita Madagascar en 916, et Ibn Battuta, qui se rendit aux Maldives au XIVe siècle, atteignirent ainsi le voisinage des Seychelles. D'autres Arabes qui s'établirent sur la côte orientale de l'Afrique du VIr siècle au IXe siècle, d'où ils atteignirent Madagascar et colonisèrent les Comores, ont sans doute eu aussi connaissance des Seychelles.» Lionnet, G., 1972. «L'exploration des Seychelles », in l'Echo des Îles, le' avriI1972.

30

Introduction Labourdonnais alors gouverneur de l'île de France et c'est en 1756 qu'a lieu la prise de possession au nom du roi de France et la reconnaissance du futur port de Victoria 29.Après de longs aller-retour entre la France et l'Angleterre, les Seychelles deviennent finalement colonie britannique de 1814 à 1976, sans pour autant perdre les fortes influences d'une culture métissée.
Le pays est actuellement dirigé par un gouvernement socialiste depuis 1977 ; ce gouvernement a beaucoup apporté en termes de progrès social et de développement économique, faisant de cet archipel un espace spécifique dans l'océan Indien et au sein de la Commission de l'océan Indien (COI).

Dès le début de l'occupation des territoires dans l'espace indianocéanique par les Européens, les différentes puissances ont été obligées de constater que la lenteur de la navigation à voile impliquait un recours, dans un premier temps, à la main-d'œuvre malgache, la plus proche des Mascareignes. Madagascar demeurera d'ailleurs une étape indispensable jusqu'au début des liaisons aériennes, alors qu'aujourd'hui, les avions gros porteurs multiplient les vols directs vers chacune des îles. La Grande Île fait donc partie du sous-ensemble de colonisation européenne, à l'exception du nord-ouest du territoire que l'on rattache le plus souvent à l'aire swahilie. En effet, les écrits les plus anciens mentionnant l'existence de cette grande terre n'apparaissent qu'au XIIIe siècle, Marco Polo en parlant pour la première fois sous le nom de Madagascar en 1298. Dès le XVIe siècle, l'île devient un lieu de passage, les Européens commençant à y fonder des établissements permanents. Madagascar s'impose, en effet, comme une escale incontournable sur la route des épices et des Indes qui constituait un objectif prioritaire des entreprises maritimes européennes. Les Portugais seront les premiers, fondant des établissements au nord-ouest et au sud-est de l'île afin de propager la religion et de faire commerce, même s'il ne reste rien de leurs essais de colonisation lorsqu'ils quittent définitivement l'île en 1620, en dehors du nom de Diego Suarez, laissé au port d'Antsiranana. Les populations côtières malgaches sont ensuite décimées par les Hollandais en raison de la traite que ces derniers pratiquent dans le but de peupler l'île Maurice. Au milieu du XVIIe siècle, arrivent les Anglais qui tentent de fonder une colonie permanente, mais sans succès, par le biais d'un établissement commercial à Nosy Be, en 1650.

République des Seychelles, Ministère de l'éducation et de l'information, 1982. Histoire des Seychelles, Paris; Ministère des Relations Extérieures, Coopération et Développement, p. 57-58

29

31

Paysages urbains et lieux de vie

Beaucoup plus sérieuse s'avère l'entreprise des Français qui débarquent dès 1529 sur la côte occidentale. La seconde vague d'immigration, composée de 70 colons, commence en 1643 et s'installe à Fort-Dauphin, dans le sud-est de l'île, alors qu'est créée la Compagnie de l'Orient qui s'adjuge le privilège exclusif du négoce sur la Grande Île. Mais en 1648, lorsque Flacourt débarque, la colonie est dans un état déplorable au plan sanitaire, elle manque cruellement de vivres et les populations malgaches sont très méfiantes vis-à-vis des populations françaises. Le rétablissement des relations avec les Malgaches permettra de réinstaurer l'approvisionnement de la colonie. Durant la seconde moitié du XVIIe siècle, Colbert crée la Compagnie orientale des Indes et envoie une flotte conséquente à Madagascar qui reçoit le nom d'Île Dauphine. Malheureusement, du fait de sa situation excentrée et de la faible densité de sa population, l'emplacement ne convient pas au développement de relations commerciales dignes de ce nom en dépit de la multiplication des efforts de soutien déployés par Louis XIV. Il devient difficile, voire impossible de lutter contre des obstacles tels que les fièvres, les inondations et l' hostilité des habitants qui se réveille à nouveau et l'année 1674 est marquée par un massacre au sein de la colonie. La France qui souhaitait installer un établissement limité, destiné en priorité au ravitaillement de Bourbon et de l'île de France, débarque à nouveau en 1773, dans la baie d'Antongil et en 1804, Decaen choisit Tamatave comme chef-lieu des établissements français. Ce bref résumé relatant les épisodes de la présence française au tout début

de la période

30

permet de souligner la résistance de la population

malgache dont il est encore difficile de nos jours d'expliquer clairement les origines. Quoi qu'il en soit, la société malgache reste marquée par cette composition issue d'un creuset. Estimée aujourd'hui à environ 14,7 millions d'habitants, on peut affirmer qu'elle est une mosaïque très complexe de petites sociétés. La composition de ce peuple transparaît également dans la langue malgache se rattachant au groupe malayopolynésien et permettant à la Grande Île de se distinguer des autres espaces insulaires de la région, même si son intégration à ce vaste ensemble ne fait aucun doute. Multiplicité également flagrante au plan des croyances et des religions, même si le christianisme est la religion la plus pratiquée et si la population reste très attachée à ses traditions
Pour plus de détails, il est intéressant de consulter les ouvrages suivants; Robequain, c., 1958. Madagascar et les bases dispersées de l'union française, Paris; PUP, 580 p.; Chapus; Dandouau, 1961. Manuel d'histoire de Madagascar, Paris; Editions Larose, 190 p. ; Deschamps, H., 1960. Histoire de Madagascar, Paris; Editions Berger-Levrault, 346 p. ; De Flacourt, E. ; Allibert, C., 1995. Histoire de la Grande Île de Madagascar, Paris; Khartala/INALCO, 655 p. ; Vérin, P., 2000. Madagascar, Paris; Khartala, 270 p. 32 30

Introduction

culturelles ancestrales. Par ailleurs, elle est ethniquement très variée, chacune des ethnies composant le peuple malgache ayant gardé ses valeurs et ses coutumes propres, même si de profondes différences de traditions se retrouvent à l'intérieur de chaque groupe et à travers tout le pays en dépit d'un métissage extrêmement fort, confirmant encore une spécificité propre à Madagascar. Au cours des années 1960, une grande majorité des étrangers vit dans les villes: les Indiens, principalement réunis autour du commerce des tissus et dont une grande partie de ce commerce est assurée par de grosses maisons, s'installent surtout sur la côte occidentale (Mahajanga); alors que les Chinois et les Grecs, principalement épiciers se concentrent dans les villes principales de la côte orientale comme Toamasina; ajoutons à ceux-ci une colonie comorienne assez importante, concentrée à Mahajanga et Nosy Be, en raison de la proximité de l'archipel comorien de la côte occidentale mais aussi à Antananarivo, occupant des emplois de cuisiniers et de gardiens ou tenant des petits commerces; enfin on recense aussi un certain nombre de Français, qu'ils soient de naissance ou Réunionnais immigrés, Indiens

ou Chinoisnationalisés 31.
Bien que des nuances très sensibles apparaissent tant entre ces différents ensembles qu'entre les archipels les constituant, l'histoire géopolitique du sud-ouest et de l'ouest de l'océan Indien reste fortement marquée par l'interaction de réseaux entre les continents africain, asiatique et européen. 2. Une histoire marquée par la convergence ancienne de réseaux continentaux 2.1. Tableau de l'océan Indien avant l'irruption des Européens 2.1.1. Aux origines: un océan et deux mondes Il est fondamental de souligner que durant l'Antiquité et jusqu'au début du XVIe siècle, l'espace septentrional de l'océan Indien couvrant la péninsule arabique, la corne de l'Afrique, la mer Erythrée et le golfe du Gange, constituait le territoire le plus connu de cet océan, la région située au sud de Ceylan restant quasi inexplorée comme le souligne l'historien mauricien Auguste Toussaint:
« Pour les Anciens, en effet, l'océan Indien proprement dit se bornait aux eaux baignant les côtes de l'Inde. La partie de l'océan qui se
31 Battistini, R., 1967,230 p.

33

Paysages urbains et lieux de vie trouve dans l'Ouest, autour de l'Arabie et le long des côtes africaines jusqu'à l'île Menouthias (la moderne Pemba), s'appelait mer Erythrée, avec ses deux principaux appendices, le golfe Persique et le golfe Arabique (la mer Rouge actuelle), sans parler des subdivisions secondaires. La partie qui se trouve dans l'Est formait le golfe Gangétique ou tout simplement le Grand Golfe. Quant à la partie la plus méridionale de l'océan qui s'étendait au-delà d'une ligne tirée du cap Delgado jusqu'aux derniers rivages du Grand Golfe en passant aux environs de Ceylan, elle était connue sous le nom de mer Prasode. De ces quatre mers, les Anciens ne connaissaient bien que les trois premières, c'est-à-dire seulement la moitié septentrionale de l'océan. Quant à sa moitié australe constituée par la mer Prasode, bien que les Arabes et les Chinois y aient effectué quelques poussées assez hardies vers la fin du rr millénaire de l'ère chrétienne, son histoire ne commence vraiment que beaucoup plus tard avec le voyage de Gama
en 1498. »32

Nous avons une démarcation très nette entre les terres situées au nord de l'Équateur et bien connues des navigateurs méditerranéens et orientaux et le sud qui n'a été exploré que tardivement par les navigateurs européens venus de l'Atlantique. Nous sommes donc en présence, jusqu'au XVIe siècle, de deux mondes totalement différents, pourtant limitrophes et qui s'interpénètrent, rendant impossible une opposition systématique entre Orient et Occident. Dans l'espace septentrional, deux réalités expliquent les convergences qui le caractérisent. D'une part, les vents, alizé septentrional et moussons, ont toujours favorisé la navigation; d'autre part, la présence de nombreuses îles a permis la création d'escales et de points d'avitaillement sur la route vers l'Inde, centre attractif, assurant une présence dominante par son rayonnement. Par contre, dans l'espace méridional, en dehors du fort peuplement de l'île de Madagascar, les reconnaissances n'ont été que peu nombreuses au-delà des franges côtières et l'océan, dans cette partie, reste vide d'hommes jusqu'au peuplement des îles de l'archipel des Mascareignes et l'exploration de l'Australie. Les routes commerciales pendant l'Antiquité se traduisent par des mouvements maritimes unilatéraux: les Européens livrent l'or et rapportent épices et étoffes précieuses d'Inde. Ce phénomène perdure jusqu'au XIXe siècle (figure 4). La première de ces routes est celle de l'or et des épices: partant de la mer Rouge, elle contourne la corne de l'Afrique pour aboutir aux îles de Pemba et Zanzibar sur la côte est32 Toussaint, A., 1961. Histoire de l'océan Indien, Patis; PUP, Que sais-je 7, 128 p.

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Introduction

africaine; au-delà, l'océan demeure inexploré. La seconde route conduit vers l'Inde: du détroit de Bab el-Mandeb, elle longe la région d'Aden, point à partir duquel elle se divise en deux; une partie atteint l'Inde par le point d'escale de Socotra; une autre suit les côtes jusqu'à l'embouchure de l'Indus, au sud de Karachi, longe la côte de Malabar, passe le cap Comorin et suit la côte de Coromandel pour arriver à l'embouchure du Gange à Calcutta. La connaissance de l'océan Indien par les Anciens est donc relativement limitée.
Encadré 3 - De la présence de l'Inde et de la Chine dans l'océan Indien L'Inde, foyer d'accueil et relais commercial, qui a connu une faible expansion, limitée au golfe du Bengale, entre le 1eret le Vr siècles, se met à pratiquer une politique de colonisation et donc d'exploration à partir du Vir siècle avec la fondation des royaumes maritimes dans le sud du sous-continent, dominant notamment la côte de Coromandel et le golfe du Bengale qui abritent des centres très riches en épices, en pierres précieuses et en tissus. Cette poussée indienne va entraîner le développement de relations commerciales avec l'Insulinde et la création d'États hindouisés en Indonésie, en Malaisie, en Birmanie et en Indochine.
Contrairement à la pénétration indienne fondée sur le commerce et la religion, l'expansion coloniale chinoise semble avoir eu surtout des fins militaires. Les Chinois se sont intéressés dès le 1er siècle à l'océan Indien, époque au cours de laquelle on peut déjà remarquer des trajets de jonques sur la côte de Coromandel. Après le IXe siècle, les relations commerciales chinoises s'intensifient, donnant lieu à un essor important de certains ports comme Canton et Hangzhou parallèlement au développement rapide de l'administration et des perfectionnements de la navigation. Les xIr et Xnr siècles sont marqués par une recrudescence des activités navales et militaires de la Chine provoquant un essor considérable du commerce, les jonques chinoises étant souvent plus présentes que les bateaux arabes, les lignes chinoises quadrillant régulièrement l'océan à cette époque. Même si ces jonques vont jusqu'à Ceylan, Calicut et même Ormuz, Aden et Mogadiscio au XVe siècle, ces expéditions sont sans lendemain car non suivies de véritables routes commerciales et c'est à cette époque que la Chine se retire définitivement des circuits de l'océan Indien pour des raisons jusqu'ici inconnues. Ce phénomène explique, en partie, le tardif mouvement migratoire dans les îles du sud-ouest de l'océan Indien.

2.1.2. L'influence des navigateurs Arabes, de la Chine à Madagascar (Vr-XIX" siècles) À l'origine, les Arabes sont principalement des peuples du désert mais ils ne se sont jamais pour autant détachés de la conquête maritime. En effet, 35

Paysages urbains et lieux de vie

le transfert du siège du califat à Bagdad entraîne l'essor de la ville de Bassorah, du golfe Persique et des régions voisines comme la côte méridionale de l'Arabie, l'Oman et la ville de Mascate. Toute cette région est caractérisée par une grande unité politique, culturelle et religieuse en raison de l'occupation par ces peuples de l'Égypte, des pays de la mer Rouge et du golfe Persique. Les navigateurs arabes et les conquérants terrestres ont ainsi fondé des comptoirs importants sur la côte de Malabar, à Ceylan (Serendib), aux îles Laquedives et Maldives, étendant leur navigation jusqu'à la Chine. Sur la côte orientale de l'Afrique, aux Comores et dans le nord-ouest de Madagascar, ils ont créé des établissements musulmans. La plupart des voyages arabes se concentrent surtout dans l'est de l'océan Indien, selon un triangle approximatif, Djibouti, Colombo, Zanzibar et les Comores, reliant régulièrement les ports du Pakistan, d'Oman, du Yémen aux ports de l'Afrique de l'Est. De Mogadiscio à Mombasa en passant par Moroni, sur tous les rivages de Karachi au Mozambique, l'islamisation est totale et se marque dans le paysage par la présence de mosquées et de tombeaux uniformes depuis Mascate jusqu'aux Comores (cf. figure 4). Par conséquent, l'influence des marchands arabes, grands propagateurs de l'islam se fait sentir sur tout le pourtour de l'océan Indien et la traite des esclaves datant des Arabes se répandra dans tous les pays de cette aire géographique. Par ailleurs, le brassage des populations va entraîner la création de races, de cultures et de langages nouveaux comme le Swahili, phénomène caractéristique de l'Afrique orientale, de Zanzibar et des Comores. Il apparaît donc, très nettement, lors de cette première période que toutes les îles situées dans le sud de l'océan Indien sont mal connues; les Mascareignes sont reconnues par les navigateurs mais restent vides et non peuplées jusqu'au XVIIe siècle, période d'installation des Français; Madagascar, quant à elle, a une histoire ancienne qui reste encore difficile à reconstituer et demeure hypothétique en raison de la présence de certaines populations noires qui pourraient constituer un substrat originel ou correspondre à des immigrations ultérieures et des populations au teint clair dans le centre de l'île, résultat de migrations issues d'Indonésie, passées dans l'île et parvenues jusqu'aux Comores. 2.2. L'ère de la conquête et des marchands européens La conquête musulmane en Occident a provoqué le rejet des Européens à l'ouest de la Méditerranée. En effet, le trafic avec l'Orient passait en 36

Introduction

majeure partie par les intermédiaires arabes ou byzantins; c'est la raison pour laquelle les Européens vont effectuer les voyages maritimes par l'Atlantique. 2.2.1. Les Portugais contournent siècles) la barrière musulmane (xV"-xvr

La recherche de l'Inde par des routes nouvelles aboutit, dans un premier temps, aux Amériques. Mais la grande connaissance des côtes de l'Afrique occidentale par les Portugais permet la reconnaissance d'une route vers l'Asie et la création d'établissements indispensables. En 1487, Bartolomeu Dias double le Cap de Bonne Espérance et découvre une mer inconnue auparavant. Onze ans plus tard, l'expédition de Vasco de Gama assure une liaison directe entre l'Afrique orientale et Calicut en Inde. Enfin, en 1500, l'expédition d'Al vares Cabral met en exergue la complexité des problèmes politiques et commerciaux posés par cette découverte et donne le coup d'envoi aux luttes entre Portugais et Arabes. La puissance portugaise s'établit en Asie à Goa qui devient un centre original formé par une société multiraciale et métissée, lieu de convergence de l'art baroque et de l'art oriental et une métropole administrative, religieuse et culturelle; Colombo et Malacca constituent les plaques tournantes du commerce extrême-oriental. À l'est, les Portugais maîtrisent les Moluques, centre du commerce des épices et sur la côte orientale de l'Afrique, ils s'implantent, bien que précairement et de façon toujours menacée au Mozambique. Leur seul point d'ancrage important fut Macao à partir de 1557 (figure 5). 2.2.2. Les Compagnies des Indes de l'Europe du nord-ouest (XVIrXVIIr siècles) Un des points fondamentaux concernant ces compagnies reste la détermination des Hollandais d'arracher aux Portugais le trafic des épices, phénomène qui va accélérer leur pénétration dans l'océan Indien. La création de la Compagnie hollandaise des Indes orientales en 1602 permet la fondation et le développement de Batavia (1619-1645), la prise de Malacca en 1641 et l'installation à l'île Maurice en 1638 avec la création d'une escale d'avitaillement supplantée rapidement par Le Cap qui sera transformée en colonie de peuplement en raison de l'absence de population autochtone. Ainsi, avec l'occupation de Batavia, de Malacca et des principales îles à épices, les Hollandais contrôlent tout le sud-est asiatique insulaire et l'important trafic d'Inde en Malaisie. Par ailleurs, ils chassent les Portugais de Ceylan et des côtes de l'Inde. 37

Paysages urbains et lieux de vie

Le deuxième point fondamental est celui de la compétition décisive en provenance des grandes compagnies anglaises, danoises et françaises qui sont puissantes aux plans militaire et financier. Les Anglais, par exemple, vont s'affirmer rapidement dans la région en créant, notamment, l'East India Company en 1600 et en ouvrant des comptoirs en Inde. Les Français, actifs dans l'océan Indien depuis le début du XVIIe siècle s'installent à Bourbon en 1638, en vertu de la grande politique maritime et commerciale voulue par Richelieu. Ils fondent la Société de l'Orient ou de Madagascar, dont l'histoire sera brève (1642-1660) à Fort-Dauphin au sud-est de l'île. En 1664 est organisée la Compagnie des Indes orientales par Colbert qui prétend entrer en Inde; mais après des tentatives en direction de Ceylan, de l'Indonésie, de la Chine et du Japon, les Français se fixent à Pondichéry en 1668 et à Chandernagor en 1673. 2.2.3. Les difficultés du commerce européen dans ['océan Indien À la fin du XVIIe siècle, la mutation future de l'océan Indien est déjà en place et visible à travers le remplacement des efforts ponctuels des marchands, des aventuriers ou des pirates par les grandes compagnies organisées: les Anglais et les Français placent leurs pions dans l'océan Indien. Les puissances européennes s'aperçoivent très vite que les richesses espérées de la conquête de l'Orient ne sont pas aussi rentables que prévu. En effet, le coût élevé du commerce s'ajoute à celui non moins

élevé des produits débarqués en Europe

33.

Par ailleurs, les Européens

n'ont que peu de produits manufacturés à proposer en Orient. Ce phénomène explique parfaitement que dès le XVIIe siècle, les activités commerciales européennes sont principalement axées sur trois domaines: la piraterie, le commerce prestigieux des Compagnies qui possèdent de véritables circuits fléchés, des loges et des établissements rapidement peuplés par une société de négociants et le commerce d'Inde en Inde progressivement soustrait aux commerçants locaux par les Européens. 2.3. Un océan Indien aux couleurs britanniques Le XVIIIe siècle est bien la période de l'expansionnisme européen dans cette partie du monde: l'empire hollandais d'Insulinde reste intact et s'étend même vers Sumatra, imposant une lourde domination sur les
33 En effet, il y a pléthore d'épices et elles sont conculTencées par d'autres produits; les fameuses "indiennes" sont fabliquées à moindre coût en Europe, en AngletelTe puis en France; le café et le sucre d'Indonésie sont largement concUlTencés par les produits de Moka et le sucre des Antilles.

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Introduction

populations locales pour le choix des cultures de rapport; par ailleurs, ce siècle est marqué par une querelle constante entre les Français et les Anglais qui fait le jeu des Hollandais. La date de 1711, correspondant à la prise de possession de l'île de France par les Français, marque le début de l'organisation de l'archipel des Mascareignes. Le commerce français connaît, dès le début du XVIIIe siècle et au début de la période de

Dupleix 34 un grand essor. Cependant,les Français n'ont pas su se protéger
du pouvoir maritime des Anglais alors que Mahé de Labourdonnais fait des Mascareignes, de 1735 à 1746, la grande base de l'océan Indien même si ces îles sont négligées en tant que tremplin pour s'implanter aux Seychelles, à Madagascar et sur la côte du Mozambique.
Encadré 4 - La querelle franco-anglaise Jusqu'en 1815, l'influence des Anglais ne cesse d'augmenter dans l'océan Indien, marquée notamment par la prééminence politique en Inde qui se révèle indispensable au bon fonctionnement du commerce. En effet, à partir de 1770, ils organisent de main de maîtres la fructueuse route commerciale entre l'Inde et la Chine leur permettant d'échanger thé, soieries, porcelaines achetées en Chine contre le coton brut de l'Inde et des piastres d'Espagne qui constituent la véritable monnaie de l'océan Indien ainsi que l'opium produit par l'Inde et importé en contrebande dans l'empire chinois. Ce trafic est largement favorisé par la vénalité de l'administration aux mains des mandarins et l'absence d'une marine chinoise.

Les périodes de la Révolution française et de Napoléon marquent la fin d'une époque et le début d'une ère nouvelle. L'intérêt français consiste en la possibilité de joindre la mer Rouge par la Méditerranée. Cette opération force les Anglais à stopper leurs projets d'attaques contre les Mascareignes et à fixer leur attention sur Aden. Mais le retrait de Bonaparte est lourd de conséquences puisqu'il entraîne la chute des Mascareignes en 1809-1810, les Anglais s'emparant également de Batavia, de Malacca et de la côte de Sumatra en 1811. À cette date, le premier Empire colonial français disparaît. En 1815, les Anglais, par le traité de Paris, tiennent donc tout l'océan Indien, les Français ne récupérant que cinq comptoirs et huit loges en Inde ainsi que Bourbon jugée sans valeur par leurs ennemis puisque l'île n'a pas d'ancrage sûr ou de port; l'Angleterre conserve les Seychelles, l'île de France avec ses dépendances et demeure très réticente sur l'éventuelle influence française à Madagascar.

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Dupleix Pondichéry

met sur pied dès 1740 une tentative de protectorat de l'Inde du Sud à partir de avec l'appui des cipayes (soldats indiens). Cette tentative se solde par un échec. 39

Paysages urbains et lieux de vie

De 1815 à 1850, la domination anglaise est quasi incontestable dans

l'océan Indien

35

puisqu'elle prend successivement possession de

Singapour en 1819, de Malacca en 1824 et de Hong Kong en 1842, revendiquant, en outre, vers 1830 la souveraineté sur l'ensemble de l'Australie et sur la Nouvelle-Zélande en 1840. Il est donc relativement aisé de dresser un bilan du XVIIIe siècle. Au début de cette période, les contours et la structure géopolitique de l'océan Indien sont mieux connus grâce aux travaux de cartographie et aux récits de voyage des Hollandais. De nouvelles routes sont empruntées: une liaison directe est établie entre le Cap et l'Indonésie utilisant les vents d'ouest; l'Australie est découverte et on explore la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande. Jusque vers 1750, une bourgeoisie commerçante indienne persiste, jouant le rôle d'intermédiaire entre le négoce européen et le négoce indigène; les Arabes reprennent les territoires précédemment occupés par les Portugais chassés du Mozambique et récupèrent Zanzibar et leurs anciens empires. 2.4. La France et l'ère des points d'appui (1838-1896) 1840 marque une rupture avec la mise en place d'une nouvelle stratégie française qui va tenter de s'opposer au pouvoir maritime britannique. Cette stratégie peut se résumer de la façon suivante: dans l'ouest de l'océan Indien, la France ne peut compter que sur les forces relativement faibles de Bourbon comme base de départ et sur les éventuelles ressources côtières malgaches; l'Inde ne fait plus partie de ses objectifs et la nouvelle politique géostratégique française s'appuie sur Madagascar et les Comores, relativement plus proches, pour trouver un abri maritime sûr afin de compenser la perte de Port-Louis, débouché maritime de l'Île de France. Pendant presque un demi-siècle, la France continue dans cette voie, portant un intérêt relatif pour les Comores et exprimant ainsi la nécessité d'organiser l'espace méridional de l'océan Indien. L'attitude des Malgaches est plutôt xénophobe et anti-chrétienne jusqu'en 1861 puisque seuls des commerçants préservent leurs intérêts sur la Grande Île. La situation va se renverser progressivement avec l'introduction de réformes à Madagascar, le déclin du pouvoir mérina, le travail de sape des Européens et le relatif désintérêt anglais pour Madagascar avec l'ouverture du canal de Suez en 1869. C'est à cette date qu'apparaît un compromis franco-anglais: désengagement de la France au Nigeria et à
35 Pluchon, P., 1991. Histoire de la colonisation française, Tome J, Paris; Fayard, p. 209299; Maestri, E., 1994. Les îles du Sud-Ouest de l'océan Indien et la France de 1815 à nos jours, Saint-Denis/Paris; Université de la Réunion/L'Harmattan, p. 30-33. 40