Pour planifier les villes autrement

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La loi SRU a relancé l'élaboration des Schémas de cohérence territoriale dans les agglomérations françaises, mais ces démarches ont du mal à aboutir. Pourtant les réflexions préalables ont été transversales aux différentes politiques urbaines sectorielles (économie, habitat, transport) et sont situées à la bonne échelle géographique. Mais le dialogue est malaisé entre les différents acteurs. Convictions ou intérêts se télescopent souvent sans permettre de décisions efficaces. Il convient d'inventer de nouveaux moyens de régulation collective...
Publié le : lundi 1 octobre 2007
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EAN13 : 9782336283562
Nombre de pages : 241
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POUR PLANIFIER LES VILLES AUTREMENT

Collection

Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy

La ville peut être abordée selon des points de vue différents: nlilieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de mêll1e des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais el1e entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des poHtiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pOlir dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer lin espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et éconoll1iques différentes.

Déjà parus René KAHN (dir.), Régulation tenlporelle et territoires urbains, 2007. Jean-Luc ROQUES, Inclusion et exclusion dans les petites villes, 2007. Jacques PEZEU-MASSABUAU, Construire l'espace habité L'architecture en mouvenlent, 2007. Nora SEMMOUD, La réception sociale de l'urbanisme, 2007. Alain-Claude VIV ARA T , Les origines symboliques de notre habitat, 2007. Augusto CUSINA TO, La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie, 2007. Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006. François HULBERT (sous la direction de), Villes du Nor~ villes du 1-Çud, 2006. Jean-Pierre FREY, Henri Raymond, paroles d'un sociologue, 2006. Jean-Louis MAUPU, La ville creuse pour un urbanisnle durable, 2006.

Marc WIEL

POUR PLANIFIER LES VILLES AUTREMENT

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, roe de l'Ecole

polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04130-1 BAN : 9782296041301

Introduction. La ville a toujours plus ou moins fait l'objet d'une défmition de l'organisation de son développement futur et donc d'une planification. Il fallait pouvoir circuler, minimiser certains risques comme le feu, organiser les rencontres ou échanges, mettre en place des dispositifs de défense contre l'extérieur, etc. Mais, au vingtième siècle (surtout dans sa deuxième partie), la planification urbaine des villes françaises, sous la pression de l'urbanisation, est devenue une démarche mieux reconnue. En France, une loi, la Loi d'Orientation Foncière (1967), lui a apporté une consécration qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. L'intérêt pour cette démarche est retombée assez vite et, entre 1980 et 2000 (après la fm des grands ensembles), les démarches de planification en restèrent à l'échelle communale, et à l'échelle intercommunale s'espacèrent en se limitant à quelques-unes des plus grandes agglomérations françaises. Ce faisant la démarche, à l'échelle intercommunale, prit un tour particulier car on ne savait plus très bien qui, de la morphologie urbaine ou de la société locale, était l'objet de la démarche planificatrice. Elle était en effet devenue d'abord le prétexte d'une «mobilisation des acteurs urbains» pour prendre en charge le développement de leur territoire. En 2000 la loi «Solidarité et Renouvellement Urbains» a relancé la démarche de planification de l'organisation de l'espace, invitant les collectivités locales à s'en préoccuper à nouveau, tout en gardant cette dimension mobilisatrice de « projet de temtoire ». A travers cette loi l'Etat, plaidait pour que la notion de développement durable devienne le fil rouge de la conception de cette nouvelle planification locale du tenitoire. Cette notion devait guider tous les débats ou réflexions prospectives.

Dans beaucoup d'agglomérations françaises les démarches sont en cours et cherchent leur formalisation, non sans difficulté. Par son ambition et sa dimension collective, l'entreprise est très motivante au départ, mais la motivation a du mal à se maintenir et à déboucher sur la fixation de règles d'organisation de l'espace qui engagent véritablement les parties. Les interrogations sont multiples, mais peu s'expriment clairement. En fait, on ne sait plus très bien ce que l'on cherche. Pour certains l'essentiel est de fédérer les intercommunalités (groupement de communes) qui

composent les aires urbainesl, pour qu'elles parviennent à se

mettre d'accord sur quelques lignes directrices communes (voire un projet commun) qui garantissent plus de solidarité et moins de compétition dont les retombées seraient collectivement négatives. Pour d'autres, le fait que la ville soit entrée dans un processus de dissolution spatiale Gugé parfois comme une décadence) justifie d'autant plus de réagir pour lui redonner un auteur (fut-il collectif), restaurer la notion de projet urbain, de schéma des espaces publics, de composition urbaine, de fixation de limites claires à l'urbanisation. Il faut en quelque sorte lui redonner une unité par le dessin. D'autres encore arguent que l'évolution morphologique reflèterait a posteriori la nature d'une évolution sociale et économique sur laquelle nous avons peu de prise, et jugent sans intérêt tout ce qui excéderait une planification strictement locale (communale) ou purement catégorielle (habitat, transports, activités, environnement, etc.), quand d'autres enfm l'interprètent au contraire comme l'opportunité d'inventer de nouvelles solidarités territoriales à
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Espace plus large que l'agglomération défmi pour intégrer les couronnes

« périurbaines » où habitent de plus en plus des personnes travaillant dans l'agglomération sans y habiter.

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des échelles différentes (de l'aire urbaine au système métropolitain). Chaque ville doit-elle choisir son approche originale de la planification? Qu'est-ce qui est prioritaire, s'allier ou décider? Théoriquement on s'allie pour mieux décider mais, en fait, dès qu'on s'allie on ne peut plus décider. .. ou plus décider des mêmes choses. Que faire? La planification urbaine française nouvelle manière, suscite autant de désir ou d'ambition que d'embarras. Cela explique peut-être la difficulté à échapper à une rhétorique incantatoire où sont ressassées les multiples façons d'être le meilleur pour gagner. Rien ne dit que les démarches en cours dans tout le pays autour des Schémas de Cohérence Tenitoriale (SCOT) déboucheront sur quelque chose de concret, ou d'engageant pour les partenaires et qui soit véritablement prospectif. Cela risque d'être fort disparate. Nous avons changé de monde et nos outils de planification sont restés ceux de l'ancien monde. Ma préoccupation ne sera pas celle d'un nécessaire retour à l'ordre urbain antérieur mais plutôt de donner une plus grande capacité d'organisation à des acteurs qui sauraient un peu mieux ce qu'ils cherchent prioritairement à promouvoir, et ceci ne peut s'effectuer dans l'échelle de temps, beaucoup trop courte, d'une procédure comme celle de la confection d'un schéma de cohérence territoriale. Je ne crois pas que la priorité soit de nous mobiliser pour combattre l'insupportable émiettement de la« métropole des individus ». Cette apparente dilution du pouvoir peut également être interprétée comme une plus grande autonomie de chacun. Les processus de décision doivent s'adapter à ces changements. C'est le parti que j'adopterai ici. Compte tenu de la diversité des intérêts enjeu, cet exercice ne peut qu'actualiser les traditionnelles questions sur l'intérêt ou non de «jouer plus collectif» sans se piéger soi-même. Qu'y a-t-il donc que nous reprochions à la ville 9

dont nous ne soyons pas les premiers responsables? La cohabitation d'un grand nombre de personnes sur un espace étriqué induit toujours de nouveaux problèmes à résoudre et nous retombons en permanence sur la question du rapport entre l'individuel et le collectif, sur l'articulation acceptable ou souhaitable entre la pluralité des «je» et la pluralité des « nous». La ville, qui est tout à la fois, organisation institutionnelle, système morphologique, production culturelle, puissance économique, et réseaux de sociabilité, est nécessairement le fruit, comme elle l'a toujours été, d'une tension entre l'individuel et le collectif, qui fonde, à chaque époque et en chaque lieu, la légitimité du pouvoir, à toutes les échelles. La ville sera ce dont nous serons «capables» qu'elle soit, tant à l'échelle individuelle que collective. Face à ces hésitations ou interrogations, je donnerai mon point de vue sur ce qui mérite d'être entrepris, pour quelles raisons, et par quelles voies mettre en œuvre ces idées, même si nous en sommes encore rigoureusement incapables. Mes propositions s'écartent sensiblement des démarches habituelles. Je crois que le système institutionnel local ne pourra pas, seul, mettre en application ce que je propose et que par conséquent, les niveaux régionaux et surtout nationaux devront, s'ils sont d'accord avec mon analyse des choses, repenser différemment leur intervention à l'échelle locale. Pour en arriver là, j'aurai besoin de partir d'assez loin. Aussi dans un premier chapitre je ferai un récit en accéléré d'une histoire de la ville justifiant le regard que je porte sur la ville actuelle. Qu'est-ce qui motive la croissance ou la décroissance d'une ville, hier et aujourd'hui? Y a-t-il différentes façons de faire le choix de la croissance et même la croissance se choisit-elle? Je puiserai pour décrire cette 10

trajectoire du fait urbain dans les travaux de Paul Bairoch, un rare économiste à savoir que l'économie n'est pas une loi de la nature. La ville est minée depuis son origine par une contradiction: les avantages du nombre s'opposent aux inconvénients du nombre. Elle est toujours sortie revigorée, plus forte et plus entreprenante à chaque fois qu'elle est parvenue à desserrer l'étau paralysant de cette contradiction. Mais elle n'y est jamais tout à fait parvenue sans dommages collatéraux. Le développement urbain n'est peut être pas exactement le moteur de l'évolution de notre civilisation mais il est conditionné, pour le meilleur comme pour le pire, par les forces motrices qui l'animent. Pour les citadins 1'« émancipation par la ville» a toujours coexisté avec 1'« aliénation par la ville », conférant au fait urbain une ambivalence qui constitue, probablement, le ressort de son prodigieux dynamisme. Mais à chaque époque la contradiction change insensiblement de contenu et débouche sur des réponses différentes. Il me semble donc que nous devons d'abord comprendre la forme nouvelle de cette contradiction pour pouvoir lui apporter une réponse adaptée à sa nature particulière. L'originalité de la situation actuelle est que nous arrivons, avec la mondialisation, au bout du processus qui a permis le développement en ponctionnant sans trop réfléchir sur les stocks de la nature, sans se soucier de leur renouvellement. La mondialisation est l'aboutissement naturel de la dynamique cumulative propre au fait urbain. Réciproquement, le fait urbain rencontre les problèmes posés par la mondialisation qui vont défmir sa propre limite. Il doit s'adapter à cette nouvelle donne mais en intemalisant les contraintes et non en les extemalisant systématiquement comme il l'a fait depuis toujours. Le gigantisme et le rayonnement géographique le plus large n'exonèrent plus de la recherche d'économie des ressources. Nous devons inverser notre façon de penser. Nous avons Il

depuis toujours cherché le développement en élargissant géographiquement un peu plus les interdépendances économiques, nous devons maintenant en réduire certaines pour autant que cette réduction ne devient pas elle-même trop dispendieuse. Cela va exiger de chercher une juste proportion entre des objectifs auparavant strictement indépendants les uns des autres et nous sommes encore souvent totalement démunis pour en bien juger. Avec cette préoccupation je réinterrogerai les multiples tentatives passées de mise «en ordre» de la ville, les réussites et les échecs, par une rapide histoire critique de la planification urbaine française (maintenant territoriale), les mythes qu'elle poursuit, les histoires qu'elle se raconte pour continuer à croire en son utilité, sa fuite dans un discours volontariste qui ne suffit pas à masquer son impuissance. Cette histoire pèse encore sur nos façons de projeter le futur. Et pourtant il y a quelque chose à faire et je ne proposerai donc pas à ma profession de se faire hara-kiri... J'analyserai ensuite comment et pourquoi la mobilité facilitée est au cœur des transformations urbaines, libérant de multiples désirs qui ne pouvaient se manifester, n'étaient pas accessibles, mais dont la satisfaction n'a pas que des conséquences collectivement positives. Peut-on ne prendre que la partie des conséquences qui nous convient? J'examinerai comment une intégration plus poussée des diverses politiques publiques peut éviter d'aggraver certains des maux collectifs déjà là, et qui risquent de s'amplifier, et en particulier la tendance de la ville à devenir de plus en plus « spéculative ». Cela m'amènera ensuite à évoquer la paralysie collective à laquelle ne nous pennet pas d'échapper (quand elle ne nous y conduit pas) la construction institutionnelle alambiquée produite par la décentralisation, 12

qui en fait réclame toujours plus d'énergie pour une efficacité de plus en plus médiocre. Mais ce ne sera pas pour autant un plaidoyer pour un retour de l'Etat ... La situation à l'étranger nous montre d'ailleurs que, contrairement à ce que certains se plaisent à vouloir croire, nous n'avons pas le monopole de l'impuissance. Le préalable pour mieux intégrer les politiques publiques est d'abord de comprendre pourquoi elles se contrarient, ou au contraire, comment elles pourraient se renforcer mutuellement. Cette critique débouchera sur la vanité de changer quoi que ce soit par la recherche exclusive ou prioritaire d'une répartition plus pertinente des compétences entre les institutions. On cherche une solution juridique à un problème qui est d'une nature plus vaste (concevoir le rapport social entre les territoires) et qui suppose surtout une répartition plus judicieuse mais conditionnelle des moyens fmanciers. La décentralisation des «compétences» peut transférer plus d'impuissance que de pouvoir réel, faute d'avoir effectivement proportionné les moyens à la taille et à la nature des enjeux. TIfaut remonter la hiérarchie arborescente des objectifs poursuivis (ce qui déjà suppose un accord politique sur la priorité des objectifs) pour trouver les formes de redistribution des moyens (et non seulement de pouvoirs théoriques) à la mesure de ces enjeux. Je ferai quelques suggestions qui seront loin d'épuiser un trop vaste sujet mais qui auront surtout pour caractéristique de concerner l'amont des champs habituellement balisés pour identifier les « bons» remèdes qui ne seront pas ceux de la (très sainte?) loi SRU. Cette loi suggère d'utiliser surtout, le droit du sol et le projet territorial, la politique d'habitat social, et des transport collectifs, pour réaliser la mixité, la densité et la compacité, mais aussi le dynamisme et l' attractivité de la ville durable. Les grands principes semblent rentrés dans les discours 13

locaux mais il est difficile de voir si, à ce jour, ce catéchisme va modifier beaucoup de pratiques concrètes. Personnellement je ne le crois pas. Les vraies contradictions à résoudre ne me paraissent pas suffisamment clairement identifiées. Les remèdes les plus efficaces se situent beaucoup plus en amont des politiques énoncées, dont on attend beaucoup trop par rapport à ce qu'elles peuvent effectivement apporter. Ils concernent surtout selon moi: une politique foncière alimentée par une fiscalité nouvelle liée à la localisation des entreprises et une politique des mobilités différentes selon les types de mobilité. Malgré le nombre d'ouvrage sur la ville, devenue le grand sujet de désolation collective, ces deux sujets sont plus souvent effleurés que, de mon point de vue, véritablement traités. Leur technicité rebute. Les lobbies qui s'y intéressent sont multiples et rivaux. Les collectivités territoriales ne sont pas en mesure de dépasser leurs intérêts divergents pour pouvoir interpeller l'Etat et inspirer ainsi les réformes nécessaires. C'est à cet objectif que je souhaite œuvrer, en en restant de ce fait, dans une réflexion limitée à I'hexagone.

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CHAPITRE 1

LA CONTRADICTION QUE LE FAIT URBAIN TOUJOURS DÛ CONTOURNER.

A

Cette contradiction est fort simple. Le nombre d'habitants profite au développement de la ville mais il lui nuit également. Les facteurs de nuisance ou de profit du nombre se sont modifiés au cours de l'histoire, mais il y a toujours eu besoin d'un solde positif entre les avantages et les inconvénients pour que la ville perdure. Sinon la ville disparaît. Il y a une façon de parler de l'histoire des villes à partir de cette entrée mais peu l'ont jusqu'à présent utilisée. Les économistes disent la même chose plus savamment en disant que les «économies» d'agglomération doivent excéder les déséconomies d'agglomération sinon il n'y a plus de raison de s'agglomérer. Cela paraît aux non économistes un peu obscur. L'exemple habituellement donné pour illustrer cette proposition est de dire: « le rendement de la production s'accroît avec la taille et la diversité du marché de l'emploi. Néanmoins si cela se réalise en induisant des nuisances intolérables, celles-ci peuvent donner envie aux habitants d'aller chercher un travail ailleurs ». Cela me semble un bon point de départ pour mettre en perspective l'évolution urbaine. Les économistes, comme les écologues d'ailleurs,

parlent d'équilibre, et nous sommes évidemment prodigieusement curieux de savoir comment on mesure l'écart à l'équilibre, ne serait-ce que pour le retrouver. Et bien justement cela ne se mesure pas a priori, cela se constate a posteriori. Ainsi la démographie permettrait d'en juger: la croissance sera le signe de la réussite (le bien) et le déclin celui de l'échec (le mal). La ville ne connaît pas d'équilibre stable et ne veut pas en connaître. Elle ne connaît que des pauses, qui ne sont que des répits avant de croître ou décroître. L'analogie entre la ville et le monde n'est pas le fait du hasard. Tous les deux résolvent les problèmes de leur croissance par la croissance. La planification des territoires passe son temps à chercher à concilier l'attractivité pour les entreprises et celle pour les habitants, les uns pour survivre, les autres pour se développer encore un peu plus, comme s'il s'agissait également de survie, hissant de la sorte à un niveau encore plus frénétique, la concurrence entre les territoires. Toute ma réflexion tournera donc moins autour de cette conciliation des attractivités entre elles (celles pour les entreprises et celles pour les particuliers) qu'autour de la recherche d'une modération de la concurrence pour la rendre supportable sans en nier l'utilité. Comment rendre plus complémentaire et moins antagoniste, compétition et coopération? C'est bien la question posée depuis toujours à nos sociétés. Ce qui est neuf c'est que les sociétés qui ne peuvent apporter une réponse à cette question n'ont sans doute plus d'avenir et donc il n'est pas anormal que les villes soient maintenant également concernées par cette question. L'économiste Paul Bairoch s'est employé, pendant de nombreuses années, à démêler, concernant la ville, ce qui était attractif ou répulsif: Il s'est retourné vers le passé pour mieux comprendre le présent. Je m'inspirerai ici de ses travaux [2] mais aussi de quelques autres. 16

A l'origine de la ville. La ville naquit peu de temps après la relative maîtrise de la production agricole qui permit la sédentarité, mais une sédentarité temporaire car les sols s'épuisant vite il fallait constamment déplacer l'embryon de village. On peut parler d'un nomadisme fortement «ralenti ». Mais cette évolution avait déjà permis au village d'accueillir plus de monde que la tribu nomade qui comportait de très faibles effectifs, ceux qui étaient compatibles avec les ressources du tenitoire [1]. Les villes s'ancrèrent dans un lieu particulier quand il fut possible par un moyen ou par un autre de renouveler la terre cultivable. Ce fut possible, soit par le contrôle d'inondations régulières qui amenaient une couche nouvelle de limon (ex: le Nil), soit par de savants travaux d'irrigation (ex: la civilisation sumérienne) qui aboutissaient à un résultat analogue. La commodité de la navigation fluviale facilita cet ancrage. Pensons aux Egyptiens qui avaient la chance d'avoir le courant du fleuve dans une direction et le vent le plus fréquent en sens opposé... Le travail d'un grand nombre de gens rendait possible la vie du même nombre de gens et même d'un peu plus: les prêtres, les gueniers et les artisans. Il fallait bien maintenir la sécurité et la cohésion du groupe (prêtres et guerriers) et l'alimenter de biens non immédiatement consommables (artisans). Les villes furent dOl)c les berceaux des premières grandes civilisations. Elles inventèrent une façon de combiner entre eux les deux principes d'ouverture et de fermeture qui en constituent l'essence, et qui se trouvent symboliquement associés dans la figure de la croix (ouverture) entourée d'un cercle (fermeture). La dynamique de la ville est donc aussi celle de notre civilisation (qu'on qualifie d'ailleurs d'urbaine) et qui, surtout depuis quelques siècles, tend à donner de plus en plus 17

priorité à l'ouverture sur la fermeture. C'est probablement pour cette raison que la ville traditionnelle tend à disparaître, remplacée par des configurations morphologiques diverses, réparties sur de beaucoup plus vastes territoires. Les villes originelles furent donc l'un des deux aboutissements de la sédentarisation, l'autre étant le village ou la campagne. Et pendant très longtemps l'articulation fondatrice du fait urbain fut celle qui liait ville et campagne [3]. L'accumulation des ressources permit la concentration de trésors convoitables. La capacité de violence collective mise au service de l'encadrement du groupe put se retourner contre les autres villes et rendit possible la construction des empires. Nous avions déjà le binôme des deux grands thèmes - le développement et la solidarité - qui inspirent toujours nos actuels «projets de territoire », avec des contenus un peu différents bien sur... A cette époque, l'esclavage, la détention par un pouvoir unique du monopole de la violence, la religion, étaient les piliers de la cohésion, à une échelle de population qui dépassait cette fois largement le regroupement de quelques familles élargies. La disparition des villes pouvait suivre la perte d'une guerre mais aussi l'excès d'impôts pour satisfaire les fantaisies ou les obligations politiques du prince, ou être le fait d'une crise locale de l'environnement. Les villes étaient sur le fil du rasoir, elles se savaient mortelles. On voit bien dans cet état primitif de la ville où étaient les économies ou déséconomies d'agglomération. Nous retrouvons sous leurs formes originelles toutes les notions actuelles de l'équilibre urbain : compétition, coopération, alliance, autorité, cohésion sociale, investissements collectifs, risques environnementaux, productivité, etc. Sauf que maintenant le monde serait devenu, non pas un village, mais une très grande ville, ou plutôt un réseau de villes de tailles fort différentes, empilant 18

les différentes strates historiques du développement urbain, de la même façon que le fait tout processus évolutif du vivant. Pour prendre un exemple, rappelons que nous avons toujours notre cerveau reptilien enfoui quelque part dans notre crâne de sapiens sapiens.

Comment villes et empires se conjuguent. La taille de la ville va donc d'abord, et pour plusieurs millénaires, dépendre de la taille et de la richesse de son hinterland en approvisionnement en nourriture ou en monnaie d'échange avec l'extérieur [2]. Pour cela il faut un coût des transports qui ne soit pas prohibitif. Les ports prennent d'autant plus d'importance. Mais le rapport politique de la métropole à cet hinterland peut être de plusieurs natures. Le continent européen connaîtra l'invention de deux modèles quasiment opposés, comme plus tard seront inventés également deux modèles-types d'état, fédéral ou centralisé. Athènes2 réalisa ce que la civilisation égyptienne avait failli inventer: une cohésion politique par la démocratie. Elle ne va pas en mourir mais cela facilitera sa vassalisation, par un autre grec de Macédoine, Alexandre, qui se ralliera à la formule - la plus courante à l'époque mais aussi dans les époques ultérieures - de l'empire. Il conquit le monde connu à cette époque en moins de temps qu'il fallut récemment à Bill Gates pour devenir 1'homme le plus riche du monde. Chacun sait que l'essentiel est d'éliminer la concurrence. Il pouvait donc y avoir, dès cette époque, des processus
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Pour faire simple car ce sont plusieurs civilisations méditerranéennes

qui contribuèrent au progrès de nouvelles formes de libertés qui trouvaient leur expression dans l'ordre politique comme dans celui des échanges marchands. Athènes est la référence habituelle ayant été la plus loin dans l'invention d'un ordre politique nouveau. 19

« fulgurants» dans la transformation du monde et nos aïeux furent incontestablement de bons marcheurs. De l'âge d'or de la Grèce que retenons-nous? L'agora si chère aux urbanistes qui ont la nostalgie d'une place du marché qui serait aussi le lieu du débat politique? L'université et la philosophie chère aux intellectuels? Moi je préfère citer le théâtre, lieu de représentation sociale où la société se solidarise par la compréhension de ses fondements obscurs, comme René Girard [4] nous l'a expliqué. La démocratie est fondée sur une « réflexivité commune» à la mesure de « l'égalité partagée ». Mais, jusqu'à la Renaissance ou même postérieurement, il y eut beaucoup d'inventions grecques qui durent attendre une laïcisation suffisante de la société pour ressortir des cartons (y compris la trêve olympique qui faisait déjà du sport une tentative de domestication de la violence). Mais alors quels sont les facteurs qui expliquèrent son déclin? Voici un sujet fort « académique» que je ne traiterai pas sinon pour souligner, parmi toutes les raisons invocables, le refus de la grande taille. L'Athènes du cinquième siècle3 avant Jésus Christ refusa la puissance impériale et préféra une taille modérée (longtemps pas plus de quarante mille habitants agglomérés [5], cela n'avait-il pas suffi à convaincre par deux fois Cyrus et ses hordes sanguinaires à rentrer piteusement chez elles), dans un univers où la démocratie était une exception et non la règle. Le citoyen valait, c'était évident, beaucoup de
3 Pour être honnête il n'y eut pas qu'elle à faire ce choix qui n'était donc pas strictement une conséquence du principe démocratique. L'équilibre qui justifiait une limitation de la taille était, selon L. Bénévolo [5], entre être suffisamment nombreux pour être capable de se défendre (quitte à s'allier) mais pas trop pour conserver une communauté de destin. Nous étions bien sur une sorte d'équilibre entre le local et le global, le degré de fermeture et celui d'ouverture.. 20

mercenaires car il défendait plus que sa vie. L'excédent de population à cette norme «planificatrice» permit de fonder diverses colonies (des ports qui commerçaient avec leur hinterland) et fonctionnaient en réseau dont le cœur était la métropole (la ville mère). Athènes ne crée donc pas un empire mais s'insère dans des alliances entre ville-Etat (confédération), tout en suscitant son propre système « métropolitain ». A l'intérieur de la ville agglomérée proprement dite le pouvoir athénien choisit un mode de représentation des citoyens qui cherche à tenir compte d'une représentation des territoires mais sans s'y enfermer, sujet toujours d'actualité car depuis que nous élisons des députés nous ne cessons d'hésiter entre de multiples procédés pour garantir une suffisante unité associée à une suffisante diversité des citoyens [8]. L'Athènes démocratique est moderne, mais trop tôt. La loi du plus fort était encore celle du nombre. L'étonnant fut, qu'avec cette formule, elle ait réussi à tenir plus d'un siècle. Mais qui dira que tous les problèmes posés dès cette époque ont disparu? Sans doute parce qu'ils sont de nature « anthropologique» et que donc ils ne peuvent pas ne pas constituer la trame même de toute notre histoire. Rome va durer plus longtemps. Elle mettra la République au placard quand César (puis Octave Auguste) en décidera. Elle ne fonde pas, comme les grecs, des colonies qui seraient des enclaves tenitoriales, elle conquiert en assimilant lentement les peuples qui lui fournissent ses mercenaires et ses ressources. Elle ramène même tous les dieux des pays vaincus dans la métropole... Le théâtre devient surtout divertissement. Fini les grands messages sur les origines cachées du monde. Il lui faut conquérir [2] le tour de la méditerranée (nostra mare) pour nourrir le grand nombre de ses citoyens souvent oisifs quand ils ne sont pas 21

esclaves. Et puis les barbares finissent par déstabiliser un système qui se décompose. Les murailles n'ont jamais réussi à garantir durablement ce pourquoi elles étaient faites. On retrouve tous les intermédiaires de la décadence, les impôts excessifs, les mercenaires qui trahissent, une religion à laquelle l'empire se convertit trop tard bien que celle-ci avait prévu de bien distinguer ce qui revenait à Dieu et à César... L'empire romain coule après de nombreux soubresauts et avec lui, les villes, qui se raccrochent désespérément à l'ordre religieux et se bardent des remparts dont elles avaient pu antérieurement faire l'économie. Rome, première ville millionnaire au monde, ne fera plus, une dizaine de siècles plus tard, que quelques milliers d'habitants et devint le plus grand champ de ruine que nous n'ayons jamais connu. Les empires aussi sont mortels. Mais Rome ou Athénes resteront des références pour longtemps.

Après le moyen l'industrialisation.

âge,

la

Renaissance

puis

La ville se réveille de sa torpeur, secoue le pouvoir féodal pour arracher de nouvelles libertés, la classe des marchands s'organise, l'art se renouvelle. On appela « Renaissance» le temps de la longue conquête de l'autonomie des universités, la réinvention du théâtre, la redécouverte d'Aristote, l'essor des sciences contre l'église, la maîtrise de nouvelles énergies naturelles etc. Les villes se constituent en un réseau urbain hiérarchisé dont la tête sera là où culmine la meilleure capacité à capter l'innovation donnant une provisoire suprématie sur les autres; ce seront les « ville monde» selon Braudel [6] ou le cœur du monde marchand selon Jacques Attali [7]). Elles se succèdent rapidement passant d'Italie aux Pays Bas et réciproquement: Bruges, Venise, Anvers, 22

Gênes, Amsterdam (avant que Londres ne rafle la mise, puis Boston, New York, Los Angeles et... l'avenir le dira). La croissance profite aux plus grandes villes et de ce fait tend à stabiliser une hiérarchie urbaine que seule l'industrialisation modifiera marginalement. Les villes prospèrent (leur air libère dit-on.. .) mais rencontrent la formation des Etats modernes sur leur parcours, ce qui profitera aux villes capitales plus qu'aux autres. Le premier grand progrès dans le transport (la caravelle) offre le monde à la cupidité d'un occident évangélisateur qui transpose les rivalités ou conflits européens à l'échelle planétaire. La contrainte de la taille par l'aire d'approvisionnement se desserre un peu mais est toujours là qui bride leur croissance. Les villes ne croissent donc encore que fort lentement mais en revanche leur hiérarchie s'est stabilisée. Si l'une brûle (ce qui arrive souvent, encore un inconvénient du nombre...), en peu de temps elle retrouve son rang, car l'économie des territoires n'a pas encore été bouleversée par l'industrialisation. Ville et campagne font encore corps. L'urbanisme se pense donc surtout comme un « décor» souvent inspiré pour la gloire des despotes éclairés. Dans cette explosion de la modernité dont les villes sont les pivots, le grand séisme sera la naissance de l'industrialisation qui vaudra presque en importance, pour le cours des civilisations, celui de la naissance quasi concomitante des villes et de l'écriture. Fragile au départ, elle s'épanouit vraiment en Angleterre plutôt qu'en Chine qui paraissait technologiquement plus prête mais qui n'avait pas la structure politique l'autorisant à prospérer et Paul Bairoch [2] en décrit bien tous les préalables et en particulier celui de l'amélioration de la productivité agricole qui rend disponible pour l'industrie une main-d'œuvre abondante. Là encore l'avantage du nombre va compenser l'inconvénient du 23

nombre. Il va« aussi» exiger la « mise au pas » du nombre et sa concentration spatiale. L'économie politique se fonde comme nouvelle discipline intellectuelle et se déclare vouloir être le moyen moderne de contrôler pacifiquement la violence humaine. Cette vision des choses triomphera lentement avec celle d'une conception de la démocratie politique qui marginalisera l'importance des monarques quand on ne leur coupera pas la tête. L'industrialisation mettra un siècle à pénétrer la France et diffusera lentement dans le monde, diversifiant progressivement ses secteurs d'intervention, plusieurs révolutions industrielles se succédant au fur et à mesure des percées technologiques. Cette mondialisation par l'industrie changera la tournure de la première mondialisation, celle des prêtres et des conquistadors. Elle altèrera profondément la ville qui ne sera plus un espace où la société locale construisait savamment et minutieusement comme auparavant sa représentation du monde et d'elle-même [3] et surtout construisait le rapport entre ces deux représentations. L'industrie est une activité provisoire qui peut devenir obsolète ou changer d'implantation. Elle n'a pas le même lien avec le territoire (sauf les activités minières et au départ ce sont surtout elles qui se développent) que les activités préindustrielles. La hiérarchie démographique au sein du réseau des villes en sera fortement modifiée, car la contrainte de l'approvisionnement s'atténue de plus en plus avec la révolution des transports qui élargit les hinterlands des villes. La dépopulation des campagnes se met en marche et semble chez nous quasiment achevée (elle aura nécessité environ deux siècles) quand elle est maintenant en plein essor dans les autres régions du monde alimentant des mégalopoles de plus en plus vastes dont certains de leurs ressortissants sont candidats à l'installation dans les pays plus développés, 24

comme autrefois le furent pour les grandes ville françaises, les Auvergnats, les Limousins et les Bretons, mais aussi les Polonais ou les Italiens. La colonisation du monde par quelques nations est clairement prédatrice des ressources naturelles. Jusqu'au moment où les empires économiques nationaux s'affrontent en deux guerres mondiales qui laissent le monde exsangue et déboussolé, les deux bombes nucléaires lancées sur le Japon clôturant dramatiquement cet embrasement planétaire. Les villes sont redevenues mortelles au moment où plus rien n'empêche leur gigantisme, mais aussi plus rien non plus ne le justifie. L'hinterland des villes est en train progressivement de devenir l'ensemble du monde. La famine n'empêche plus la ville de devenir immense, mais certaines concentrent infmiment plus de pauvreté que d'autres. En même temps certaines de leurs activités deviennent plus «volatiles». Les activités «exportatrices» de tous les territoires sont plus exposées et donc économiquement vulnérables [18]. C'est une toute nouvelle « équation» urbaine, différente de celle du début de la ville, car située à une autre échelle du territoire. La « déterritorialisation » de la ville se profile mais non sans des résistances de tous ordres, y compris culturelles. La ville était l'exception dans un univers à dominante rurale. Les espaces ruraux vont devenir l'exception (au moins démographiquement) et pour partie s'émancipent de la ville dont ils dépendaient. Cela ce sera passé en quelques décennies, celles que nous vivons, et c'est peut-être la seule chose dont se souviendront les hommes du futur quand on leur parlera de la charnière entre le vingtième et le vingt et unième siècle.

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L'essor de l'économie de la connaissance dans une société monde qui découvre de nouvelles contraintes à son développement. L'après guerre (après 1945) se présente comme la reconstruction pacifique du monde. La SDN est devenue l'ONU qui s'installe à New York capitale économique d'un pays qui prétend au leadership du monde dit «libre». Le pétrole est devenu une ressource majeure pour notre économie mais on ignore son risque de pénurie. La pénurie est par nature une situation provisoire, puisque les ressources du monde sont considérées sans limites. Le trafic mondial retrouve son niveau du début du vingtième siècle mais sa structure s'est radicalement modifiée au point que les espaces portuaires autrefois toujours trop petits deviennent presque partout trop grands, les pondéreux ayant laissé la place à des marchandises diverses moins volumineuses. Dans les pays développés une vague d'industrialisation vers les territoires à main-d'œuvre bon marché est immédiatement suivie à la fm des trente glorieuses par une désindustrialisation sans précédent qui ravage nombre de régions (souvent mono industrielles) de ces pays4. Les règles de la concentration ou
4 Ce qui a confirmé l'intérêt de la taille des plus grandes agglomérations (au même titre que les villes qui avaient raté le coche de l'industrialisation dans les deux derniers siècles) pour absorber la permanente restructuration de l'industrie. Pierre Veltz insiste par exemple sur l'avantage de la métropole du fait qu'il y est plus commode de changer d'emploi sans changer de résidence. C'est certainement fort juste mais la question comporte maintes autres dimensions. Dans « Villes et économie» [36] ouvrage collectif publié en 2004, à l'initiative de l'institut des villes, à la documentation française, Jacques-François Thisse intitule son article « La croissance de la population est-elle favorable aux villes?» sans apporter la réponse habituelle aux économistes que l'histoire urbaine prédispose à une réponse toujours positive. Sa réponse reste ouverte est c'est bien là notre sujet. Cela dépend du contexte. 26

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