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Pour un espace de loisirs différent

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EAN13 : 9782296279575
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POUR UN ESPACE DE LOISIRS DIFFERENT

@ L'HARMATTAN, 1993 ISBN: 2-7384-2004-4

MARC CHESNEL

POUR UN ESPACE DE LOISIRS DIFFERENT

L'HARMATTAN 5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

PREFACE de Roger Béteille, professeur à l'Université de Poitiers

Le tourisme a donné lieu à d'abondantes publications, spécialisées ou synthétiques, et on peut considérer aujourd'hui qu'il convient seulement d'en apprécier les évolutions plus ou moins rapides. Au contraire l'étude du loisir apparait plutôt dans une phase pionnière et chaque discipline scientifique n'en donne qu'une vision partielle, parfois décevante pour le grand public, voire pour le lecteur averti. L'ouvrage que présente Marc Chesnel a le grand mérite d'offrir un panorama de l'ensemble des activités de loisirs, en s'efforçant toujours de les insérer dans leur environnement spatial, urbain ou rural, naturel ou humanisé. La description des faits s'appuie sur une documentation abondante et variée, abordée sous des angles complémentaires: géographique, sociologique, économique. Mais l'attrait du livre de Marc Chesnel réside aussi dans l'exposé de propositions argumentées pour des ((loisirs différents" , dans un espace perçu plus comme un cadre ouvert que comme une contrainte. Ni manuel, ni essai abstrait, ce travail, qui vient à son heure, nous livre une réflexion personnelle, fruit de l'analyse d'un chercheur de terrain, mais aussi d'un engagement dans la vie de la cité.

INTRODUCTION

Pour certaines personnes, les loisirs ne comptent guère; ils ont beaucoup d'importance pour d'autres, qui s'investissent dans des formes toujours plus variées. Ces personnes vivent leurs loisirs, plus que leur travail, de façon passionnelle. Cet investissement est ressenti comme valorisant, et comme l'exercice de la liberté individuelle: les loisirs sont porteurs de valeurs, suscitent des attentes, ont prise sur l'imaginaire. Les gens sont de plus en plus nombreux à penser de la sorte: ainsi des choix individuels rencontrent-ils des choix similaires, qui donnent au phénomène sa dimension collective. Pourquoi, dans un domaine où paraît fort bien s'exercer la liberté individuelle, ces choix rapprochés qui permettent de comprendre comment certaines formes de loisirs vont conquérir le monde? A contrario, pourquoi des gens pratiquent-ils des combinaisons de formes qui ne sont pas le choix des autres? Les loisirs sont mobilisateurs: de plus en plus nombreux, et motivés, les gens qui se sentent concernés par leur pratique suivent, participent, parfois suscitent. Quels moteurs, quelles limites au développement des loisirs l, quel est le poids de l'intervention "par en haut", quelle pression exercée à la base par ceux qui vivent leurs loisirs? Diversité et massification vont de pair, car l'offre de loisirs s'est progressivement étendue au cours des dernières décennies. Malgré les médias, qui font la part belle aux formes dominantes, auxquelles se rattachent souvent de gros intérêts alors que les formes minoritaires sont tenues à la discrétion, les loisirs constituent un domaine méconnu. Pareille massification suscite un discours ordinaire. Ce discours est partial et partiel; il résulte fréquemment d'a priori que l'absence de prise en compte globale du phénomène alimente: chacun parle de ses loisirs 2, ignorant ceux des autres. Cloisonnement qui fait que beaucoup de ceux qui exercent des responsabilités locales n'ont en général qu'une faible appréhension d'ensemble de la question et des problèmes qui s'y raccrochent. En
1. De même qu'il est difficile d'apprécier la place des loisirs dans la société de notre époque, il paraît malaisé de prévoir leurs perspectives immédiates: car la substitution de la machine au travail de l'homme, qui est loin d'être générale, produit un gain de temps qui ne profite que partiellement à l'exercice des loisirs, dont les pratiques sont d'ailleurs de plus en plus encadrées, canalisées, payantes. Cependant, pour J. DUMAZEDIER, Révolution culturelle du temps libre, 1958-1988, Méridiens-Klincksieck, Paris, 1988,la durée du temps libre dépasse celle du travail; ce "temps social" porte des valeurs qui interviennent sur les rapports sociaux. 2. Outre la difficulté à saisir les liens entre des activités très diversifiées, cette méconnaissance de la globalité des loisirs, n'est-ce pas la preuve de la vigueur des cloisonnements qui parcourent le champ de la pratique ludique?

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bonne logique, commerçants et économistes portent leur attention vers les formes qui ont une valeur marchande. Les sociologues se heurtent dans leurs enquêtes à des obstacles de taille: la difficile conceptualisation, largement subjective, de la pratique ludique, et le caractère interstitiel du temps consacré aux loisirs qui font que bien des données statistiques relatives à l'emploi individuel du temps libre, quand elles ne sont pas insuffisamment précises, sont sujettes à caution. Où

commence, où finit le loisir 3 ? Reconnaissons que la réponse des uns ne sera pas
celle des autres: affiner l'enquête est malaisé. Or le déchiffrage attentif du paysage révèle les marques de la pratique locale des loisirs: considérer leur espace d'évolution peut être le moyen d'en cerner avec plus de précision la nature et le contenu 4. A chaque exercice ludique son espace: commun dénominateur, la prise sur l'espace peut alors être le pivot d'une réflexion sur les loisirs. En fait, le rapport à l'espace est double: chaque forme ludique façonne son espace-support, mais s'intègre également à un espace englobant. Se dévoile ainsi la spécificité de l'espace aménagé pour les loisirs, à la fois support plus ou moins nécessaire mais aussi moule, canalisation, lieu de fixation et d'évolution des groupes (aux multiples facettes): chaque pratique modèle un espace à son usage, les emprises s'agencent les unes en fonction des autres, ce qui doit nous conduire à observer comment les loisirs sont vécus de la campagne aux grandes métropoles. Tout cela dans une perspective dynamique: les activités se fixent sur des lieux, et mobilisent les groupes d'exercice. Ces groupes luttent pour l'appropriation de l'espace, se heurtent à d'autres usagers et composent avec eux. Car les loisirs s'accommodent d'un espace englobant sur lequel ils recrutent leur clientèle, avec lequel ils sont en accord ou en conflit... C'est au sein de cet espace englobant que se formulent les différentes propositions ludiques et que se façonnent les combinaisons d'exercice. La prise en compte de l'espace permet d'aborder différemment les questions que l'on se pose en les recentrant: pour s'interroger sur la façon dont les loisirs participent des solidarités sociales, on recherchera quels liens entre les formes, quels itinéraires dans la découverte individuelle ou collective de ces formes. Au-delà, l'agencement des réponses à ces questions particulières peut-il nous éclairer par exemple sur les possibilités de développement des formes alternatives par rapport aux loisirs de masse?
3. Vide de contenu au singulier, le mot acquiert au pluriel des définitions précises,

qui fixent, avec la règle du jeu, celles de la configuration de "l'espace-support". Evoquons
par le singulier la notion aussi large que difficile à préciser de temps libre, et employons le pluriel pour désigner des activités ludiques reconnues en tant que telles, généralement précises, le plus souvent codifiées. Dès lors que le pluriel se substitue au singulier, les loisirs prennent la place du loisir, et font référence à autant de formes diverses, ce qui élargit le champ du possible, mais dont la définition, les règles bornent les désirs à l'existant, en limitent l'espace. Demeure cependant l'incertitude qui tient à la nature de la pratique ludique: ce qui pour l'un appartient aux loisirs ne leur appartient pas pour l'autre et viceversa; les loisirs d'une période de la vie peuvent ne plus l'être à une autre. Distinguer une activité qui relève des loisirs d'une qui n'en relève pas n'est pas toujours évident, pour une part tant sont serrés les liens avec l'économique. 4. Le terrain des loisirs est certainement plus aisé à délimiter et à définir (par la nature de son occupation, ses aptitudes, etc.) que ne le sont les attitudes, ou la distance par rapport au système économique. Et l'on comprend que percevoir l'exercice des loisirs par le filtre de leur espace d'évolution est un biais qui permet de saisir le phénomène par l'autre bout de la lorgnette, de renouveler son approche.

PREMIERE PARTIE

LES LOISIRS DANS L'ESPACE

CHAPITRE I

L'EXERCICE

DES LOISIRS

Une certaine méconnaissance de l'exercice des loisirs semble avoir davantage pour raison le partage vécu entre deux attitudes que la grande diversité des pratiques répandues dans le monde, de plus en plus nombreuses et cloisonnées. La première de ces deux attitudes, c'est l'attraction, le regard, l'écoute (mais en ne se limitant qu'à cela) du banal, à portée, ou bien alors, sans transition, du dépassement, de l'exploit. La seconde de ces deux attitudes, plus exigeante, est engagement, jeu. désir de progresser au contact d'autrui, soit en limitant son effort à son seul plaisir, soit en tirant d'abord son plaisir du dépassement. Chacune de ces deux attitudes, en prenant en diagonale les formes des loisirs habituellement inventoriées, entretient avec l'espace une relation originale. Ce premier chapitre a pour objet de voir comment ces croisements investissent l'espace: son matériau hétéroclite où s'entassent le relativement ancien et le tout récent assure les fondations de la construction qui lui fait suite. 1VOIR, ECOUTER.

A La télévision supplante la radio. L'apparition, la transformation des nouveaux véhicules du son et de l'image ont bousculé les notions d'écoute et de spectacle. Radio puis télévision ont permis la diffusion, la projection à domicile du son puis du couple son-image I. Si la radio
1. La découverte du poste à lampes avec amplificateurs, alimenté dans un premier temps par batterie ou piles puis sur le réseau, a permis à la radio de se constituer un public dans la décennie 1920-1930. La télévision a commencé à se répandre dans la décennie suivante grâce à la mise au point des analyseurs d'image. Mais ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que les deux procédés touchent progressivement l'ensemble de la population des pays développés. La télévision en couleurs, mise au point aux Etats-Unis dans les années cinquante par le procédé N.T.S.C., gagne l'Europe au cours des années soixante grâce aux procédés P.A.L. et S.E.C.A.M. Nous sommes à un tournant technologique. Forts de leur avance technologique, les Japonais qui présentent en 1983 une image de qualité sur un écran plus large de 1 250 lignes, cherchent à imposer leur norme M.U.S.E. (procédé analogique 1 125 lignes sur écran de format 1619). Pour s'y opposer les Européens mettent en avant la norme M.A.C. utilisant le vieux procédé analogique, qui a le mérite d'être exploitable immédiatement, alors que la recherche en cours s'oriente vers la technique numérique, permettant une diffusion plus facile, moins chère et compatible avec les réseaux classiques et les autres utilisations non télévisuelles des réseaux. Invité à choisir entre les deux normes, le C.C.I.R., instance internationale, retient les deux! Cependant Japonais et Européens n'ont pas résolu la question de la production massive d'images, nécessaire pour alimenter les énormes programmes: pourquoi les producteurs fabriqueraient-ils des images aux nouvelles normes si l'audience est insuffisante, comment l'audience pourrait-elle se développer par la vente de nouveaux téléviseurs, si les nouveaux programmes demeurent insuffisants? Les Américains restent prédominants dans la production d'images: mais à l'automne 1990, Sony achète la Columbia américaine après avoir acquis la maison de disque C.B.S. ; les investissements japonais se poursuivent, Fuji fait le projet de créer une compagnie américaine...

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DIFFERENT

assure, au moins sur certains postes, une programmation en continu, la télévision ne diffuse qu'une partie de la journée et de la nuit. Très vite, les deux véhicules sont entrés en concurrence dans le temps accordé aux loisirs: la télévision, plus attractive, exclusive, l'a emporté en soirée, repoussant souvent la radio en fond sonore, compatible avec une autre occupation (on l'écoute en conduisant). La radio reste originale parce que le son privé de l'image transmet une charge affective particulière (voix, musique, retransmission de spectacles de variétés en direct). Les véhicules sont donc dans une certaine mesure complémentaires. Mais tous deux concourent à l'élargissement des grands genres (musique, cinéma, théâtre), en se les appropriant. Alors que du Moyen Age au XIX"s., des troubadours et des cérémonies religieuses à la mise en place des théâtres bourgeois jusque dans les petites villes, spectacles et concerts, si l'on excepte les cours royales et princières, restaient des événements exceptionnels, c'est aujourd' hui la profusion à domicile du spectacle et la généralisation de la musique. Le spectacle télévisé, qui bénéficie de la fragmentation du temps de loisir en séquences souvent placées à la suite de l'occupation dominante de la journée (de ce point de vue, les loisirs souffrent de passer très généralement après le travail, aussi bien dans la hiérarchie des valeurs reconnues que dans le partage du temps de la vie quotidienne), ne gomme pas la dualité irréductible acteurs-spectateurs, mais la modifie en profondeur à la fois en éloignant les premiers des seconds (ce qui rapproche le théâtre ou l'opéra télévisé du film), et en multipliant massivement ces derniers. L'Unesco et le Syndicat des constructeurs de téléviseurs avancent une estimation des appareils en service dans chaque pays, que nous cartographions en rapprochant le nombre des récepteurs de celui des habitants.

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Rapport du nombre de récepteurs T.V. à /a population par pays, 1986 : 1 plus de 80 % des gens, 2 de 30 % à 60 %. Source: Unesco, 1989.

L'EXERCICE DES LOISIRS

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Les pays du tiers monde sont fort peu équipés au regard des pays développés ; les Etats du sud de l'Europe le sont moins que ceux du nord, mais plus que ceux de l'est: peut-on penser que cela préserve certaines formes préexistantes des loisirs? Comme dans les autres pays technologiquement développés, l'usage de la télévision s'est généralisé en France puisque 96 % des foyers possèdent un poste en 1989 contre 86 % en 19732, Son audience ne cesse de progresser : proportion de Français âgés de 15 ans et plus qui regardent la télévision... tous les jours ou presque environ 3 à 4 jours par semaine environ 1 à 2 jours par semaine plus rarement jamais ou pratiquement jamais durée moyenne (en nombre d'heures par semaine) enquête de 1973 65% 69% 13% 66% 6% 16 h enquête de 1981 69% 13% 68% 65% 4% 16 h enquête de 1988 73% 11 % 66% 65% 5% 20 h

Progression de l'écoute de la télévision. Source: Les Pratiques cvlturelles des Français, 1973-1989. Le couplage du récepteur de télévision au magnétoscope, aujourd'hui relativement peu coûteux, permet de pallier efficacement le fâcheux inconvénient des horaires imposés. Alors que cet équipement était exceptionnel en 1980 (2 % seulement des foyers équipés), un Français sur quatre dispose d'un magnétoscope à domicile: plus de la moitié des usagers l'utilisent régulièrement au moins chaque semaine. Les Etats-Unis disposent du plus important parc national avec 59,5 millions de magnétoscopes en 1989 alors qu'il n'yen a que 2 M en Union
Espagne France nombre de magnétoscopes (en millions) taux de pénétration des foyers T.V. (en %) Italie Pays-Bas R.F.A. Royaume. U.S.A. Uni 12,3 59,2 58 66 Japon

3 34

5,6 25,S

3,3 15

2,3 43,7

10,8 38

22,8 75,2

Le parc des magnétoscopes. Sovrce: C.N.C. Info, n° 228, avril-mai 1990.
2. Le service des études et recherches du ministère de la Culture a commandité trois enquêtes sur les pratiques culturelles des Français en 1973, 1981 et 1989, dont les résultats sont publiés au fur et à mesure. Elles reposent sur un questionnaire très détaillé soumis à un échantillon significatif de la population française. Une intéressante synthèse des résultats (études par thème, étude transversale) vient d'être publiée: Les Pratiques culturelles des Français, 1973-1989, La Découverte. La Documentation française, 1990.

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soviétique (qui existe encore à cette date), pourtant plus peuplée. Expérimentée et exploitée avec succès aux Etats-Unis, la télévision par câble permet un fonctionnement (payant ou non) en circuit fermé (pouvant donc avoir pour objectif un public spécifique), améliore la qualité de réception des chaînes existantes et donne la possibilité de recevoir les chaînes étrangères 3. Il est alors possible de mettre en place une télévision de ville ou de pays, à condition que soient trouvés les moyens nécessaires à un fonctionnement qui doit être satisfaisant car en
ANCIEN Regarde toujours. Des chiffres les mêmes émissIons et des lellres
Enfants du rock

Le grand éch1quler

te noir el blanc

FORTE ÉCOUTE

A vis de recherche Ciné Club

L'heure de
vénté

Apostrophes

I en même Des chiffres et temps s Ie"res Au thé~tre te grand .
échIQuier ce SO" S uper Se xy
I

émissIons

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A. Decaux

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Enlants du rock en grBl :
en italique:

Magnétoscope +

ptélère
n'aime pas

MODERNE

Goûts et comportements des spectateurs selon les émissions. Source: Les Pratiques culturelles des Français, 1973-1989.
3. F. ERIC, Le Monde, 23 octobre 1971, annonce: "La télévision par câble: l'ombre d'une révolution." A la fin de 1991, le câble permet de recevoir en France jusqu'à 24 chaînes: 40 % de la capitale est câblé; Paris devrait l'être totalement en 1994. La progression du câble est plus lente en province (voir chapitre 4) : André Rousselet, le P.D.G. de Canal Plus, encourage les exploitants par câble à diffuser les nouvelles chaînes créées en coopération avec eux (Planète Canal, Jimmy, Ciné-Cinéma, Ciné-Ciné fil) par satellite afin de pouvoir toucher les spectateurs potentiels qui ne seront jamais câblés.

L'EXERCICE DES LOISIRS

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concurrence avec les chaînes nationales (ici aussi le risque est grand d'un accaparement par la publicité). Les téléspectateurs français actuellement câblés peuvent recevoir une chaîne spécialisée comme T.V. Sports, qui transmet en durée réelle les rencontres sportives les plus variées (30 % à 40 % en direct en 1990) à ses quelque 12000 abonnés; une association avec quatre chaînes étrangères lui donne les moyens d'acheter les droits de retransmission que ses ressources propres ne lui permettraient pas d'acquérir (mais les rencontres d'athlétisme ne lui sont pas réglementairement accessibles). 2,3 millions de foyers sont câblés en Allemagne, pays qui a de l'avance sur ses grands voisins. En mars 1992, 850000 locaux sont câblés en France. Télé Communication Inc., le plus gros exploitant américain de réseaux câblés, achète en 1991 les 2210 écrans du principal réseau d'exploitation de salles des Etats-Unis: United Artists Entertainment... qui possède ses propres réseaux câblés (2,6 M d'abonnés), et une part du capital de la chaîne de documentaires Discovery Channel. A peine plus du quart des gens déclarent choisir à l'avance leurs émissions. L'enquête de 1989 établit un questionnaire à partir de 19 émissions diffusées dans les semaines qui précèdent la consultation. Visualisés, les résultats synthétiques 4 permettent d'opposer l'écoute des émissions les plus suivies, préférées par les gros consommateurs de télévision et rejetées par ceux qui en ont un usage plus sélectif et modéré, à celle des émissions dites "culturelles" (de meilleure qualité, plus exigeantes), qui s'accompagne d'un rejet des autres très marqué. Ils permettent également d'opposer un "style d'écoute ancien" à "un style moderne". B Crise de l'audience directe du cinéma. Cette enquête récente ne fait pas apparaître en revanche un fait d'importance qui ressort de l'enquête en 1981 dans laquelle J'écoute est ventiJée par rubrique: six spectateurs sur dix regardent souvent un film!
1981 genre d'émission (classement par ordre décroissant de la fréquence d'écoute: a + b en %) films de cinéma émissions music-half, émissions dramatiques émissions cirque....... émissions émissions
... ... .. .... ...... .. .. ..... . ..... .. ....... .. ....

souvent la} 59,7 50,9 35,9 21,2 22,9 28,6 20,3 27,3 ...... ...... 14,9 21,5

de temps en temps lb) 27,7 32,6 35,3 38,4 35,7 29,8 33,6 22 34,5 26,1

(a + b)

rarement

87,4 83,5 71,2 59,6 58,6 58,4 53,9 49,3 49,4 47,6

9,4 8,6 15,1 19,7 20,1 17,9 19,2 19,8 21,6 18

sur la nature ou la vie des animaux variétés ...... ......... ... ...............

......

............

sur la vie des autres dans d'autres pays et téléfilms ....................................... médicales
..........................................

..... ...... .......... ..... .... ........ ......... ......... sportives .......................................... des Français politiques

sur la vie quotidienne

débats, face-à-face

de personnalités

Fréquence d'écoute des différents genres d'émissions de télévision. Source: Pratiques culturelles des Français, évolution 1973-1981. 4. Les Pratiquesculturellesdes Français, 1973-1989,op. cit., pp. 50-51.

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POUR UN ESPACE DE LOISIRS

DIFFERENT

Or la quantité de films qui passent à la télévision ne cesse de progresser, lentement d'abord dans les décennies soixante et soixante-dix, plus rapidement à partir de la fin des années quatre-vingt: leur nombre triple pratiquement de 1982 (474 films) à 1989 (1 289) sur les chaînes françaises qui deviennent dans ce laps de temps deux fois plus nombreuses. En Italie, les trois chaînes privées de Silvio Berlusconi, les trois réseaux majeurs, la dizaine de petits réseaux et les quelque 400 stations locales diffusent chaque jour plus de mille films : les téléspectateurs italiens disposent en un mois pratiquement d'autant de longs métrages que les Nord-Américains en un an. Le phénomène n'est pas réservé aux pays de l'Europe riche: les films sont projetés massivement sur les 7 chaînes brésiliennes, sur les 46 stations argentines. Le recul des entrées en salle est-il seulement dû au film télévisé?

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1970

Rapport chronologique entre l'évolution du nombre des entrées en salle et l'évolution du nombre des films qui passent à la télévision.

Source:
documents,

"Les

Industries

de

la Culture",

Le

Monde,

Dossiers

et

novembre

1988.

La prise en compte d'une période plus longue infirme cette hypothèse; la baisse du public des salles précède la multiplication des films à la télévision: les salles françaises, qui ont connu pendant et aussitôt après la Seconde Guerre mondiale l'affluence d'un public privé d'autres distractions, connaissent une forte réduction des entrées qui passent de 423,7 M en 1947 à 172,2 M en 1985. Le recul des entrées, qui épargne les Etats-Unis et ne touche l'Italie qu'avec retard, marque dans les grands pays une accélération durable à la charnière des décennies soixante et soixante-dix quand les pays industriels s'équipent de téléviseurs. Capté

L'EXERCICE DES LOISIRS

17

par le petit écran, le spectateur abandonne progressivement le grand: le transfert de la sortie du soir vers l'émission à domicile nous paraît être un marqueur de l'évolution de notre société vers l'individualisme.

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Evolution des entrées dans les salles de cinéma. Source: C.N.C. Info, n° 228, avril-mai 1990.
En France,. le tassement des entrées est interrompu par une légère reprise après qu'en 1979 le taux de la T.V.A. sur le prix du billet est ramené de 17 % à 7 % et que la taxe spéciale additionnelle est majorée, mais surtout parce que dans cette période les principaux groupes d'exploitants, qui ont réussi la concentration d'une exploitation en crise, aménagent des complexes multisalles confortables. Mais en dépit de l'effort d'adaptation des distributeurs, du réel contrôle qu'ils exercent sur la production, et de leur situation dans bien des cas de quasi-monopole, le dégagement du public reprend ensuite et passe au-dessous des 120 M d'entrées à l'issue de la saison 1991. Au cours de ces dernières années, l'évasion du public

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DIFFERENT

est massive au Japon: 146 M de spectateurs en 1990 contre 3,5 Men 1965. En Europe, l'évasion est particulièrement marquée en Italie: la fréquentation des salles y atteint son seuil historique en 1988 avec 92,5 M d'entrées, alors que l'on en comptait encore 130 M en 1984. Ce dégagement massif ne souffre que l'exception des Etats-Unis:
entrées 1980 Belgique Danemark Espagne France Grèce Italie Pays-Bas Portugal R.FA Royaume-Uni Autriche Finlande Hongrie 21,6 15,7 176 174,8 42,5 241,9 27,9 29,3 148 102 17,5 9,9 61 par pays (M) 1988 16,1 10,3 78,1 118,8 17 95,2 15,6 13 101,6 87,9 10 7,2 45,8 1989 entrées 1980 Norvège R.D.A. Suède Suisse U.R.S.S. Yougoslavie Canada U.S.A Argentine Brésil Mexique Chine Japon 17,5 79,5 24,9 20,9 4259 98,1 par pays (M) 1988 1989 12,6 64 18,4 15,2 3920 70,8 25,3 1130 23,2 246,5 16M 143,5

pays

pays

1022 62,6 164,8 108,9 337 26M(1981) 164,4

Evolution des entrées en salle par pays au cours de la décennie quatre-vingt.

Source: Fichiers C.N.C., 1990.
Parallèlement, le taux de fréquentation des salles par habitant s'effondre, à l'exception de celui des Etats-Unis, qui est devenu le plus élevé après celui de l'U.R.S.S. ; c'est dans les pays où la tradition cinématographique était la mieux marquée que le recul est le plus fort : de 1957 à 1989, le taux tombe de 9,4 films par an et par habitant à 2,2 en France, de 16,2 à 1,6 en Italie, de 18,6 à 1,4 au Royaume-Uni, de 13,7 à 1,2 au Japon. Dans ce pays, le mouvement s'est amorcé très tôt.
Espagne 1975 7,2 France 3,4 Italie 9,2 Pays-Bas R.F A 2,1 Roy.-Uni 2,1 U.SA Japon 1,7

1989

1,8

2,2

1,6

1,8

1,4

4,5

1,2

Fréquentation moyenne par habitant. Source: C.N.C. Info, n° 228, avril-mai 1990. Afin de limiter l'évasion du public, les grands groupes d'exploitants s'appuient sur les exclusivités bien promotionnées par les médias : la multiplication des écrans dans un même complexe a pour but d'élargir le choix. Mais qu'un film, moins bien "lancé", mal placé sur le calendrier ou malchanceux ne marche pas, il est aussitôt retiré, ce qui peut être gravement dommageable et compromettre l'avenir d'un jeune réalisateur à qui on ne fera plus confiance. D'autre part, l'accélération du rythme de distribution paralyse les spectateurs "retardataires". L'énumération des longs métrages qui font le plus d'entrées sur trois décennies fait bien apparaître à travers la massification du spectacle l'effet d'appel; les gens vont voir les grands succès: connaître n'est-ce pas plus reconnaître que découvrir? Que l'on considère les bilans annuels de fréquentation: ce sont bien les films récents à succès qui font les scores, et monopolisent la plupart des

L'EXERCICE DES LOISIRS

19

~

L'évolution du taux de fréquentation par grand pays de 1975 à 1989.
1 fort recul (plus de 5 points), 2 recul moyen (1 à 3).

Source; C.N.C.

salles: la contrepartie, c'est l'impossibilité pour le spectateur, sauf à Paris et dans les grandes villes (mais hors du circuit commercial), de revoir un film ancien de seulement quelques années. On comprend d'autre part les graves difficultés des exploitants indépendants qui ne bénéficient pas de la distribution des grands circuits. Apparaît également le poids de la production américaine alors que les pays d'Europe autres que la France n'ont guère de place. Les Etats-Unis sont les grands pourvoyeurs à l'échelle du monde: en 1990, 248 titres américains sont distribués au Japon, contre 127 japonais... et une cinquantaine de français: 45 % des recettes vont aux premiers, 41 % aux seconds (autour de 2% seulement des recettes aux films français dont l'audience demeure confidentielle). En 1989, les films américains rassembleraient 71 % des spectateurs suisses (dans un Etat partagé entre plusieurs cultures européennes mais non anglosaxonnes). Près de 65,7 % des films projetés seraient américains en Allemagne, pays qui n'avait pas récemment de production importante, à la différence de l'Italie où la situation de la production nationale s'est considérablement aggravée au cours de ces toutes dernières années: 70 % de films américains et pas plus de 20 % de films italiens sur les écrans de la péninsule! Les films français ne représentent plus aujourd'hui que moins du tiers des entrées dans nos salles (contre 60 % pour les films américains), seuil qui met en péril la production française: 144 films français ou coproduits avec l'étranger ont été produits en 1991 (dont 34 premiers films), trois de plus que l'année antérieure. La production se maintient qualitativement à un bon niveau. Les investissements progressent de 3289 MF en 1990 à 3656 MF en 1991.

20

POUR UN ESPACE DE LOISIRS DIFFERENT Millions d'entrées
17.226 14.788 14.210 13.442 12.507 Il.892 Il.724 Il,572 10.391 10.174

Tilres(paysl
La_g!~~~!_ad~~u~("~ Il était une fOISdans rOuest (I) - .- -Les dix commandements (USA) _ -.' -- . ~

Réalisateurs
G.Oury -------.----Cecil B. de Mille -..-S. Leone

BenHurJ~_S~)

___

~~~.800

le pont oe la rIVIèreKwai (GB) -----------..---------le _'~~~e_~~i_~pl!_(~~~ ~e_jou~~J~~~~JU~AL le Corniaud_(~) Les cent un Dalmatiens (USA) _nu. ___n les aristochats (USA) __o. _ TroiS hommes et un coullin (F) n

David Lean W. Reitherman A. MartonfB. Wicky

~

Oury

_

_______________

Geronimi

W. Reitherman ______.__.___ C. Serreau
._----

Lesca~o~sdeN;i~a;o~e(USA)-Les misérables 2 époques (F) -- . .------------------..---------.-----.-------Docteur Jivago (USA) -------------La guerre des boutons (F) ----.-..----.--------------_ L'ours (F) Emmanuelle (F) ---.---------------------.-Le Grand bleu (F) ET. rextra terrestre (USA) la vache et le prisonnier (F) .-.
-- -- ----------- -- -- -- --

T LeeThompsonJP Le Chanois D. Lean Y_ Robert JJ. Annaud J. Jaeckin L Besson S_ Spielberg H. Verneuil

10.166
9.938 9.801 9.685 9.057 8.889 8.864 8.848 8,843

0--

~a gr~n~~~~o_nJ~~~ Westside story(USA)
- - .--d le__ gendarme de Saint.Tropez (F) -----------_._--____

J_ Sturges RWise!J. Robbins
J_ Giraull

8.735 8.665
7.781

Lesbidassesen lohe(F) les aventuresde RabbiJacob (F) Lesaventuresde 8ernardet Bianca(USA) Jean de FloreneN° 1 (F) les sept MercenairesUSA) ( Lachèvre(F) les grandesvacances(F) MichelStrogoff(F) Legendarmese marie(F) -Roxet Rouky(USA) GoldfingerGB) ( Manondes sources(F) Sissi (Autr) Robin.des bois (USA) Sissi jeuneimpératrice (Autr.) Rainman (USA) Lacuisineau beurre(F) Orangemécanique (USA) les aventuriers rarche perdue(USA) de Lebon, la brute. le truand(I) Lesdents de la mer (USA) le gendarmeet les extra.terrestres(F) Oscar(F) Marcheà l'ombre (F) -- -

C. Zidi G. Oury L Clemmons C. Berri J. Sturges F. Veber J. Giraull C. Galone J. Giraull A. Stevens!T_ 8erman G. Hamillon C. Berri F_Marischka W. Reitherman F_Marischka B. Levinson G. Grangier S_Kubrick S_Spielberg S_Leone S. Spielberg J. Giraull E. Molinaro M. Blanc

7.471 7.355 7.218 7.181 7.025 6.972 6.947 6.868 6.786 6.682 6.665 6.602 6.593 6.470 6.393 6.386 6.381 6.324 6,308 6.297 6.245 6.238 6.099 6,082

Les plus fortes entrées dans les cinémas français de 1956 à 1989. Source:
C.N.C. Info, ne 228, avril-mai 1990.

L'EXERCICE DES LOISIRS

21 47,7% 50,5% 53,7%
47,0% 49,5% 44,7% 43,9% 35,5% 39,2%
(prav)

1980 1981 1982 1983
1984 1985 1986 1987

Part du film français dans la recette guichet des sa/les françaises (%). Source: C.N.C. Info, n0228, avril-mai 1990.

1988
1989

33,4%

% 60 53,29 50 43,26
44,30

........

.'. .'

55.47

40

.'

43,64 43,25

...... 45,65

o '.
30

35,21

34,97

39,15 36,85 33,84

'"

30,78 29,98

........

....

..'

20

10

8,08

8,10
3,92 4,45

. ."
80 81

4,61

6,23

4,81

.......... ... ........
82 83 84 85
86 87 88

89 (prov.)

o FRANÇAIS

0 AMtRltAINS D G.B. [lITALlENS

n

ALLEMANDS

Les entrées dans les salles françaises selon l'origine nationale des films. Même source.

22

POUR UN ESPACE DE LOISIRS

DIFFERENT

Le cinéma est en effet une énorme affaire: sauf exception, d'autant plus rare qu'elle est brillante, fabriquer un film coûte cher S; une fréquentation massive des salles a longtemps été indispensable pour financer l'opération. La modi[lCation du paysage de la distribution en peu d'années a des incidences sur la production. Au milieu des années quatre-vingt, les métiers du cinéma accusent la télévision d'abus de position dominante, déplorent le fait que les chaînes paient les films présentés sur le petit écran un prix qu'ils estiment trop bas, considèrent la coproduction comme une formule de remplacement, et ont obtenu qu'aucun film ne soit projeté sur le petit écran la soirée du samedi soir (au moment où les salles font l'essentiel de leurs entrées hebdomadaires). Les films retenus par les chaînes sont souvent choisis pour leur faible prix de revient et (ou) parce qu'ils sont susceptibles de drainer un public large (séries B souvent américaines, de plus en plus originaires de l'Asie du Sud-Est et du Japon). En France, Canal Plus joue entre autres cartes celle d'un cinéma diversifié: il est fait obligation à cette chaîne de projeter au moins 50 % de films français (388 films diffusés en 1989 pour un montant total d'achat et de préachat de l'ordre de 1,75 MF cette même année 6), et afin de limiter l'évasion du public des salles, il lui est interdit de passer des films le samedi soir (la chaîne payante passe alors un téléfilm !). Des quotas sont imposés sur la RB.C. (une bonne télévision) pour protéger les films britanniques. Cette solution est difficilement exportable car elle fait courir le risque du développement d'une production nationale de médiocre qualité. La télévision, forte de sa position dominante (puissance financière et situation de commanditaire en "amont") peut-elle aider la production nationale? En dépit de l'effondrement du public des salles, la production italienne, tombée à 89 films en 1985 atteint 124 films en 1988: si la télévision assure désormais près de la moitié des investissements dans la production, c'est moins parce qu'elle ne souhaite pas tarir la source de ces programmes à forte audience que parce que, devenue principal financier et seul marché, elle concentre ses investissements sur des œuvres à gros budget: beaucoup de réalisateurs et de producteurs indépendants ne trouvent pas les moyens de monter leurs projets. D'autant plus que la R.A.I., endettée, réduit ses investissements, et que Berlusconi s'est allié au sein du consortium Penta à la Columbia et au producteur Cecchi Gori. En France, les chaînes de télévision participent au financement des films de trois façons: par un achat préalable du film, en le coproduisant, de façon indirecte (ici l'Etat fixe les règles du jeu), par l'intervention du compte de soutien du C.N.C. (alimenté par des taxes sur les ressources publicitaires de la télévision). Mais quand les chaînes ont tendance à passer moins de films, cela entraîne le ralentissement de leurs contribution directe au financement de la production cinématographique. En 1991, la production audiovisuelle augmente de près du tiers pour le volume horaire par

5. Déjà à la charnière des années cinquante-soixante, certaines grandes productions ressortaient par leur coût élevé: Guerre et Paix (U.R.S.S., 1962-1964) a coûté 520 MF, Cléopâtre (1963) peut-être 210 MF, Ben Hur (1959), qui a mobilisé 452 acteurs parlant et quelque 250000 figurants, 75 MF. En 1989, le coût moyen de l'ensemble des films ayant obtenu un agrément de production est de 21 MF; le coût médian, qui partage la production de l'année en deux groupes égaux, progresse de 12,2 MF en 1987 à 16 MF en 1989, ce qui révèle l'augmentation du prix de l'ensemble des films français et pas seulement des films à gros budget. Un long métrage coûte en moyenne 25,5 MF en 1991. 6. CNC. Info, na 228, avril-mai 1990.

L'EXERCICE DES LOISIRS

23

rapport à l'année 1990, de près du quart en valeur (5,5 MF). Soumises à la logique commerciale des sondages d'écoute, les chaînes excluent le jeune cinéma d'auteur par crainte d'une audience réduite: certaines chaînes coproduisent même des films qu'eUes ne diffusent pas ensuite... La situation est grave: car, phénomène de société, support de l'imaginaire, le cinéma n'est-il pas l'instrument de notre époque qui véhicule les grands mythes? C Alternatives à la massification: quelles perspectives?

Aussi, en réaction contre la double banalisation, petit écran et grands circuits commerciaux, des formes d'exploitation différentes se sont-elles développées. Les ciné-clubs existent en France depuis 1925; une demi-douzaine de fédérations fonctionnent, regroupant quelque 8 000 clubs et, dit-on, plus d'un million d'adhérents. Les ciné-clubs, qui doivent posséder l'habilitation (carte d'autorisation délivrée par deux ministères), se procurent les films auprès de leur fédération de rattachement, réservent l'entrée aux seuls adhérents, et ne peuvent projeter de long métrage de moins de trois ans ni faire de la publicité par les voies habituelles. En 1988, plus de 42000 programmes rassemblent officiellement autour de 5800000 spectateurs: ces chiffres, très sous-estimés (les entrées seraient-elles en réalité de l'ordre du double?) ont moins de signification que la part de la fréquentation totale du cinéma (de l'ordre de 4 % cette année-là, avec les réserves qui s'imposent ?), en tout état de cause modeste. Certains petits exploitants ont réagi à la domination des grands groupes, qui les privent en particulier des exclusivités, en faisant classer leur salle Art et Essai pour pouvoir jouer la qualité

Paris banlieue grande Bordeaux Lille Lyon Marseille Répartition des cinématographique Source: C.N.C. salles Art et Essai par région avant la réforme de 1991. Info, n° 228, avril-mai 1990. Strasbourg Nancy parisienne région parisienne

137 128 174 123 16 187 107 24 15

et s'attacher le public des cinéphiles. Ces salles étaient inégalement réparties (moins nombreuses dans l'agglomération parisienne qu'en province, et dans la moitié nord de la France que dans la moitié sud, guère plus nombreuses à Paris qu'en banlieue) avant qu'une récente modification des critères de qualification

24

POUR UN ESPACE DE LOISIRS

DIFFERENT

n'en réduise leur nombre au profit de l'agglomération capitale 7. Faute de pouvoir disposer des films qui sortent, d'autres directeurs de salle jouent la carte des films anciens; aidées par certaines bonnes émissions de télévision, les reprises progressent en effet depuis les années soixante. D'autres exploitants ont pu se spécialiser dans les films pornographiques dont l'essor fut certain, en France, au milieu des années soixante-dix, dans les grandes villes où l'anonymat favorise une fréquentation discrète des salles. En fait, en dépit d'une certaine banalité du genre, les situations locales sont très variées. Ici ou là, la vie associative pallie certaines insuffisances du circuit marchand. Compte tenu d'une clientèle potentielle insuffisante dans nombre de petites localités dont la population décline, se pose la question du devenir des salles de cinéma: à quelles conditions la formule associative peut-elle améliorer la gestion? Comment disposer des moyens nécessaires pour les rénover, sachant qu'un tel investissement ne peut être rentable, et que l'engagement financier de la collectivité, souvent nécessaire, est susceptible d'être mieux utilisé autrement? Et s'il y a participation financière de la collectivité qui permet la rénovation de fond en comble, faut-il conserver à la salle une vocation exclusive pour le cinéma? Ce contexte particulier ne doit pas dissimuler la situation globale: l'avenir des salles est lié en définitive au comportement des spectateurs. Or, selon l'enquête la plus récente concernant les pratiques culturelles des Français 8, une très faible fréquentation (21 % des gens qui sont allés au cinéma l'année qui précède l'enquête) s'oppose à une fréquentation intensive (17 % des spectateurs sont sortis voir plus de 20 films dans l'année, ce qui est en recul par rapport à l'enquête de 1983 où ils étaient 24 %). S'appuyant sur d'autres critères de fréquentation, les chiffres avancés par le C.N.C. révèlent la même tendance: alors que se maintient la part des entrées due aux spectateurs assidus, les moins nombreux, c'est la fréquentation des autres qui recule le plus. Attirer un public

7. Bénéficient de ce labelles salies qui consacrent une partie de leur programmation aux films recommandés Art et Essai dans des proportions variables selon la taille de la ville où elles sont installées, et l'importance de leur public. En janvier 1989, 72 salles qui consacrent la plus grosse part de leur programmation à des "œuvres novatrices" sont surclassées en catégorie "recherche". Alors que dans les années soixante-dix, les films recommandés alimentaient des salles spécifiques, pour un public particulier, on constate que le cinéma d'auteur, qui ne passe pas à la télévision, résiste mieux sur les écrans grâce à ces salles. Constatant que les films recommandés sont très hétéroclites, Serge TOUBIANA souhaite dans son rapport, Mission de réflexion sur l'Art et l'Essai, janvier 1990, des critères plus sélectifs dans le choix des films à soutenir (écriture novatrice, nouveaux auteurs) afin d'encourager la "régénération des œuvres d'auteur" (p. 11), et une réédition du patrimoine. Il pose également la question: que va devenir le label Art et Essai lors de l'intégration européenne; est-il susceptible de gagner d'autres pays? En 1991, le C.N.C. tient à "rendre plus exigeants les critères donnant droit au classement" : le nombre des séances consacrées aux films recommandés est augmenté, les films ne bénéficient plus de ce label que s'ils sont projetés en version originale (une aide au tirage de copies en version originale est créée). Les salles classées "recherche" bénéficieront d'aides supplémentaires. Conséquence de cette réforme, le nombre de salles classées qui ne cessait de croître (53 salles en 1963, 239 de plus en 1970,381 de plus 10 ans plus tard, 229 de plus en 1990) diminue brutalement: que vont devenir les laissées-pour-compte? 8. Nouvelle enquête sur les pratiques Documentation française, 1990, p. 161. culturelles des Français en 1989, La

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25

90 80

60 50 40

ASSIDUS

20
10

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88

. 89

Evolution des entrées selon le type de public. lnto,n° 228, avril-mai 1990.

Source:

C.N.C.

nouveau, fidéliser le public existant, multiplier les entrées sont trois choses distinctes qui appellent des attitudes différentes de l'organisation. Animer un débat autour d'un film en invitant des personnalités concernées par le thème peut amener au cinéma ceux qui n 'y viendraient pas autrement; certaines associations, de gros ciné-clubs s'y sont essayé avec succès, au cours des deux dernières décennies: les gens viennent, restent après la séance, participent. Un festival à thème, ou autour d'un auteur, montrant des films qui ne seraient pas visibles autrement, a l'avantage de multiplier le chiffre des entrées mais touche d'abord le public cinéphile. Pour fidéliser leur clientèle, des ciné-clubs, des associations procèdent à des enquêtes auprès de leurs adhérents, et établissent leur programmation en fonction des résultats. A cette attitude minoritaire qui consiste à chercher à connaître besoins et vœux des gens pour y répondre au mieux, s'oppose l'attitude la plus fréquente qui tend à ajuster les besoins de la clientèle à l'offre et à calquer celle-ci sur ceux-là. En d'autres termes, à contribuer au conditionnement. Si en règle générale on donne ce qui va plaire, deux attitudes pour une part antagonistes sont donc possibles pour améliorer la transparence de l'espace d'intérêt. D L'écoute différée de la musique et ses supports.

L'apparition, le développement rapide et considérable des moyens nouveaux de conservation et de transport du son bouleversent profondément la présence et l'écoute de la musique. Relativement rare quand elle était seulement associée à des moments cultuels ou festifs, la musique est progressivement devenue profusion au cours de ce siècle, et en même temps objet de consommation (moyen aussi