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Pour une alcoologie plurielle

288 pages
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EAN13 : 9782296300798
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POUR UNE ALCOOLOGIE PLURIELLE

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Sous la direction. de Jean-Pierre Zolotareff et Alain Cerclé

POUR UNE ALCOOLOGIE PLURIELLE

Actes du Forum européen de la revue Alcoologie plmielle, février 1993, Cergy-Pontoise

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Palis

@

L'Harmattan,

1994

ISBN: 2-7384-3139-9

C'est le désespoir sous toutes ses formes qu'il faut d'abord combattre. C'est l'exclusion sociale sous toutes ses formes qu'il faut faire reculer. C'est la citoyenneté et la solidarité qu'il faut développer et réhabiliter pour que hommes et femmes, jeunes et adultes, trouvent en notre société la place qui leur revient.

Jean Pierre ZOLOTAREFF 14 avril 1994-colloque Loi EVIN- Assemblée Nationale

5

PRESENTATION

NI LANGUE DE BOIS NI GUEULE DE BOIS Jean Pierre ZOLOT AREFF psychothérapeute, directeur de PASS 95 et de la revue alcoologie plurielle Allons-nous enfin avancer de façon significative sur cette question majeure de notre santé publique que représente la souffrance alcoolique? La question mérite d'être posée. En effet, la France, grande productrice de boissons alcoolisées, n'a toujours pas de véritable politique globale de l'alcool et des problèmes qui en découlent pour une partie de ses usagers. Depuis Pierre MENDES FRANCE, aucune grande volonté politique n'a pu émerger dans notre pays pour prendre à bras le corps ce réel problème de santé publique et pour tenter de concilier l'apparente contradiction entre ce fait économique et culturel et la souffrance engendrée pour une partie des consommateurs. Oui, seule la recherche volontaire d'un corn promis clai r et ferme et la mise en place d'une grande politique "alcool" qui tiendra compte de tous les aspects de cette question peut nous faire avancer. Au lieu de cela on continue de confondre alcoolisation et alcoolisme, ivresse et pathologie, on continue d'opposer alcool et santé, on continue de désigner des coupables: les producteurs, et des boucs émissaires: les publicitaires. De l'autre côté certains encore nient la place de l'alcool dans les processus d'alcoolisme et se masquent les yeux devant tant de souffrance. Le manichéisme a la peau dure! Claude EVIN, Ministre de la Santé, de bonne foi et avec une intention certaine, a été amené à accepter l'influence de représentants d'une santé publique de type hygiéniste et il faut bien le dire encore empreinte d'un moralisme certain. Il a fait voter une Loi, qui porte son nom où seuls sont dénoncés et combattus les aspects publicitaires de la promotion de l'alcool, réduisant de fait l'alcoolisme à la publicité pour l'alcool. Cette Loi vient d'être amendée et la publicité par affichage est de nouveau autorisée. En somme il s'agit d'un retour à la case départ qui fondamentalement ne change rien à l'impérieuse nécessité de mettre moyens et stratégies pour s'attaquer de manière efficace aux problèmes liés à certaines consommations d'alcool. 7

Le dispositif français de lutte contre l'alcoolisme, comme l'a montré le rapport TEN, commandité par la Direction Générale de la Santé, est peu connu. Même si aujourd 'hui les structures d'alcoologie doivent sûrement être plus inventives et chercher par exemple à mieux diversifier leurs financements, le dispositif national alcoologique souffre d'un incroyable manque de moyens En 1994, le budget annuel global est d'environ 160 millions de Francs! Ce qui correspond à 0,0114% du budget d'Etat, ou encore à la construction de quelques centaines de mètres d'autoroute! ou encore à 3 francs par an et par habitant! On croit rêver lorsque l'on apprend par ailleurs et pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres, qu'à l'unanimité les parlementaires français ont adopté le budget 1995 de la Légion d' Honneur à hauteur de 115,2 millions de francs! Par ailleurs les Centres d 'Hygiène Alimentaire et d'Alcoologie, chargés du soin et de la prévention, initiés dans les années 70 par Madame Simone Veil, actuelle Ministre de la Santé, ont une implantation nationale pour le moins disparate. Dans certaines régions, ces structures sont parfois absentes ou sous-utilisées et surtout peu reconnues. Dans certaines régions, les équipes de soignants et travailleurs sociaux sur le terrain font la plupart pu temps un travail remarquable mais avec "des bouts de chandelles". L'alcoologie est toujours très peu présente dans les études médicales, l'enseignement post-universitaire encore peu développé malgré des initiatives de diplôme universitaire de grande qualité comme celui d'ANGERS, dirigée par le Professeur PENNE AU. La recherche est pratiquement inexistante et absolument pas valorisée; cancer, drogue et sida sont autrement plus reconnus et financés. Enfin la prévention, pierre angulaire incontournable d'une véritable politique de santé en la matière est là encore peu existante voire même totalement absente dans de nombreuses régions de France. De plus quand elle existe, elle est encore trop souvent captée par les tenants d'une prévention simpliste qui ne tient compte ni des contextes culturels, ni des habitudes et manières de boire locales et régionales, ni des contextes familiaux et de vie, ni des contextes sociaux et de travail pour être plaquée comme vérité établie. Malgré tout, grâce à l'imagination et à l'énergie de certains intervenants, des opérations globales de santé, incluant les problèmes d'alcool arrivent ici ou là à se mettre en place (opération santé de la Ville de Lorient par exemple). Mais ces initiatives sont trop rares. En résumé, si la France peut encore se féliciter de son économie alcoolière, génératrice d'emplois et de richesses, elle ne peut qu'avoir honte de son absence de politique de soins et de prévention au regard de cette considérable souffrance, individuelle, 8

familiale et sociale que représente l'alcoolisme. L'urgence est bien de mettre en place une véritable politique de santé, inspirée par des approches de type santé publique et communautaire, en y associant tous ceux qui se sentent concernés. Des propositions allant dans ce sens et basées sur nos travaux de recherche et sur nos pratiques de terrain existent et nous restons prêts à prendre notre place dans ce nécessaire débat. Face à ce triste constat, comme je le disais précédemment, sur le terrain, heureusement, les bonnes volontés ne manquent pas. L'alcoologie suscite souvent engagement, volontariat et même' militantisme. Les mouvements d'anciens buveurs font un travail bénévole considérable, les équipes thérapeutiques des centres d'alcoologie réfléchissent et tentent d'innover en particulier en essayant de plus en plus d'associer les familles, ou en introduisant de nouvelles approches comme le colloque de NIMES organisé par le Professeur BALMES nous l'a montré en juin de cette année encore. Des efforts certains se manifestent malgré cet isolement que je dénonçais plus haut. Dans taut cela "la revue alcoologie plurielle" tente à son niveau de faire bouger les choses. La revue n'a pas vocation à regrouper les structures ou les intervenants en alcoologie. C'est la tâche que s'est fixé la toute jeune Fédération Nationale des CHAA à laquelle nous apportons notre soutien. Alcoologie Plurielle se veut comme le dit un slogan publicitaire bien connu: "Agitateur d'idées" par la promotion globale de l'alcoologie sans exclusive autOur de ce périodique où peuvent cohabiter et se confronter expériences et approches théoriques diverses. Alcoologie plurielle apporte sa contribution au débat en réalisant dans ses colloques des rencontres singulières, ouvertes sur l'Europe, où peuvent s'exprimer et se confronter de nombreux points de vue, fussent-ils divergents. C'est aussi la volonté revendiquée d'exister en tant que pôle de réflexion et force de proposi tions enrichie par l'existence d' u,n solide Comité scientifique national animé par Alain CERCLE et par la mise en place d'un réseau de correspondants tant en France qu'en Europe. Alcoologie Plurielle recherche et tente de promouvoir le débat, l'échange avec de nombreux protagonistes dont les producteurs d'alcool (vin, bière et spiritueux) avec pour objectif affiché, la recherche d'une nouvelle donne alcoologique, débarrassée définitivement de ses vieux réflexes frileux, manichéens, moralistes et anti-alcool sans esquiver la nécessaire responsabilisation de tous et en particulier des producteurs de boissons alcoolisées. C'est ainsi que durant deux jours les 5 et 6 février 93, à CERGY-PONTOISE, s'est tenu le deuxième forum européen de l'alcoologie plurielle qui a pu réunir 320 personnes, dont le présent ouvrage retransmet l'intégralité des communications. 9

Deux jours d'exposés scientifiques, deux jours de rencontres, deux jours de confrontation et de recherches, mais aussi deux jours d'espoir de voir poser autrement les problèmes, de permettre par exemple le débat entre des responsables de haut niveau de l'industrie alcoolière et des Responsables nationaux de mouvements de militants abstinents. Deux jours d'espoir pour que chacun comprenne bien que l'alcoologie nouvelle, que l'alcoologie moderne, bref qu' aujourd 'hui l'alcoologie doit devenir l'affaire de tous car nous sommes nombreux à être concernés: les intervenants des centres d'alcoologie (CRAA), les médecins hospitaliers spécialisés, les organismes de prévention, les psychologues, les psychothérapeutes, les travailleurs sociaux, les centres de cure, les centres de post-cure, les mouvements d'anciens buveurs, mais aussi l'ensemble de l'appareil éducatif, de l'Education Nationale aux centres de formation, les églises, les CPAM, les associations caritatives,la police, la justice, les élus, les compagnies d'assurance, les mutuelles, la sécurité routière, le Ministère de la Santé, l'industrie pharmaceutique et l'ensemble de la production alcoolière. Deux jours, où dans un forum à la fois studieux, quelquefois grave et le plus souvent convivial, de multiples professionnels et bénévoles ont pu faire avancer par leurs débats et échanges l'idée d'une alcoologie humaniste ouverte et tolérante.

Cette aventure mérite des remerciements sincères et profonds.

,

Tout d'abord remerciements à mon ami Alain CERCLE, directeur scientifique de la revue qui a permis à notre revue et à nos initiatives comme ce colloque d'avoir celle tenue remarquée et reconnue de tous aujourd 'hui, merci également à l'équipe administrative de la maison des plants*, avec à sa tête Joëlle ANGELLA qui a assuré l'organisation matérielle et logistique de ce colloque avec brio. Merci également à l'équipe de PASS 95 que j'ai le plaisir de conduire en Seine St Denis et dans le Val d'Oise et tout particulièrement merci à François PISSOCHET qui accompagne nos travaux depuis plusieurs années. Et puis un grand merci à nos amis français et étrangers qui ont été l'illustration vivante de cette volonté de promotion.d 'une alcoologie plurielle, riche et fière de ses différences et je voudrais de la sorte remercier tout particulièrement : Daniel AMARE, Confédération Nationale des Appellations d'Origines Contrôlées Jean BENICHOU, Psychiatre, CRS de St Alban Dominique BESNARD, Dominique LAUNAT, CEMEA Bretagne Jean-Pierre CASTELAIN, anthropologue, Le Havre Giuseppe CERRUTI, Professeur, Université de Milan 10

Jacques CHAPERON, chef de service, département de Santé Publique, CHU Rennes Serge CLEMENT, sociologue, Université Toulouse Le Mirai! Marcel DRULHE, sociologue, maître de Conférences, Université Toulouse Le Mirai! Eva FORIZS, Centre Alcoologique "TA'MASZ", Budapest Joël GENDREAU, psychosociologue, Rennes Daniel HEMARD, PDG de la sociétéPERNOD Alphonse d'HOUTAUD, sociologue, directeur de Recherche INSERM, Nancy Jaako KAPRIO, Département de Santé Publique, Université,

Helsinki

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Bela KOLOZSI, psychiatre et sociologue, Budapest Laurence LAUVIN, Médecin, Unité d'Alcoologie, CHU Rennes Klaus MAKELA, Fondation Finnoise des Recherches sur l'Alcool, Helsinki Monique MEMBRADO, sociologue, Toulouse Jean-Daniel MESSANGER, Direction Générale de la Santé Michèle MONJAUZE, psychologue, maître de Conférences Paris X Nanterre Véronique NAHOUM-GRAPPE, historienne, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris le Professeur Philippe PARQUET, président de la commission Alcool au sein du HCSP le Professeur Dominique PENNEAU, CHRU ANGERS Kari POIKOLAINEN, docteur en médecine, Institut National de Santé Publique,Helsinki Jean RAINA UT, psychiatre, ancien expert du HCEIA, ancien Chef de Service d'alcoologie, Aix-en-Provence Jacques RANDU, Président National de la Croix d'Or Française David SINCLAIR, psycho-sociologue, Biomedical Research Center, Helsinki Pekka SULKUNEN, Institut des Recherches S.ociales sur l'Alcool, Helsinki Michel TALEGHANI, sociologue, chercheur INSERM, CREDA Alain TREHONY, Département de Santé Publique Université Rennes 1 Myriam TSIKOUNAS, historienne, professeur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne Jacques WEILL, biologiste, professeur chef de service, Tours Enfin un grand merci pour les soutiens reçus de la part de la Ville de CERGY, du Syndicat d'Agglomération de CERGYPONTOISE, du Conseil Général du Val d'Oise et des laboratoires pharmaceutiques qui développent les produits: STABLON, ATRIUM et MAGNOGENE. 11

* la maison des pia Ilts 4 rue des plants verts 95000 CERGY (tél : 30389728 fax: 34241461) fondée en 1986 par OdetteDARQUlN et Jean Pierre ZOLOTAREFF, regroupe un réseau d'associations intervenant dans le Val d'Oise et la Seine St Denis IFCR : Organisme de conseil et de formation continue, intervenant auprès d'adultes et jeunes demandeurs d'emploi et auprès de salariés. PASS 95 : Organisme d'accompagnement psychologique et social pour /'insertion de publics en grande difficulté: demandeurs d'emploi, \
bénéjiciairesduRM1, jeunes en difficulté dans le Val d'Oise et la Seine Saint Denis.. mais aussi Centre d'alcoologie départemental à MONTREUIL en Seine St Denis ( Centre Rabelais), Consultation d'alcoologie à l' Hôpital Jean VerdierdeBONDY et Interventions deformation et d'enseignement dans toute la France

MDP SERVICES:

entreprise d'insertion par l'économique:

un

secteur bâtiment second oeuvre et un restaurant à Cergy: l'autre resto! MDP éditions: structure éditrice d'alcoologie plurielle et de la revue locale: Cergy News, revue indépendante tournée vers /'emploi; laformation, /'insertion et le développement local diffusée gratuitement.

Merci à celles qui, au milieu des multiples activités de la Maison des Plants ont apporté leur collaboration et participé à la réalisation technique de cet ouvrage, à la trancription des cassettes audio et vidéo, à la saisie, la relecture et la mise en page des textes: Joëlle ANGELLA, Sylvie DUMESNIL, Marie-Agnès Jacqueline LERICOLAIS, Evelyne POGGI. GENTY,

12

MEMBRES DU COMITE SCIENTIFIQUE de la revue ALCOOLOGIE PLURIELLE Jean BENICHOU, Psychiatre, Chef de Service, CHS de SAINT ALBAN Jean-Pierre CASTELAIN, anthropologue, LE HAVRE Jacques CHAPERON, chef de service, département de Santé Publique, CHU RENNES Serge CLEMENT, sociologue, Université TOULOUSE Le Mirai! Marcel DRULHE, sociologue, maître de Conférences, Université TOULOUSE Le Mirail Serge F ANELLO, intemiste, enseignant en santé publique. Faculté de Médecine, ANGERS Alphonse d'HOUTAUD, sociologue, directeur de Recherche INSERM, NANCY Michèle MONJAUZE, psychologue, maître de Conférences PARIS X Nanterre Véronique NAHOUM-GRAPPE, historienne, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Socia1cs, PARTS Dominique PENNEA U, Professeur, Chef de Service, CHR U ANGERS Jacques PUISAIS, Directeur de l'Institut Français du Goût, TOURS Jean RAINAUT, psychiatre, ancien expert du HCEIA. ancien Chef de Service d'alcoologie, AIX EN PROVENCE Myriam TSIKOUNAS, historienne, professeur Université PARIS l - Panthéon-Sorbonne Jean-Luc VENISSE, psychiatre. Professeur, CHRU NANTES Jacques WEILL, biologiste, professeur chef de service. TOURS Directeur scientjfique de la revue: Alain CERCLE, psycho sociologue, maître de conférences en psychologie sociale, université RENNES 2 Directeur de publication et de la rédaction: Jean-Pierre ZOLOT AREFF, psychothérapeute, alcoologue, Directeur de l'association PASS 95 (Val d'Oise, Seine St Denis) 13

INTRODUCTION

Jean RAINAUT Aix en Provence ancien expert au HCEIA

POUR UNE ALCOOLOGIE Résumé

ALCOOLOGIQUE

Entre l'Alcoolismologie. discipline médicale. et l'Alcoologie. discipline anthropologique élargie. s'entrelacent des réseaux complexes de causalités antagonistes retardatrices: poids des

idées reçues (croyances)

..

d'un produit agent proxémique vers celui d'une molécule d'abord psychotrope, puis addictive et toxique.. investissement existentiel global vers Une autre QUALITE DE VIE. Nécessité d'un questionnement sur les dogmes de l'alcoolisme-maladie et du mécanisme de la rechute, sur l'universalité de la loi de Lederman. Révision totale des stratégies de prévention.

glissement possible de l'usage social

De Magnus HUS à nos jours, ou de l'alcoolismologie à l'alcoologie. L'alcoologie étant une discipline dont l'objet est la recherche permanente de l'élucidation des rapports entre l'Homme et l'alcool éthylique dans toutes leurs dimensions. Discipline voisine d'autres disciplines qui étudient chez l 'homme des comportements ponctuels (dont certaines comportent l'absorption de substances modificatrices du fonctionnement du système nerveux) ; comportements socialisés qui peuvent parfois évoluer vers des conduites globales addictives. Concernant la consommation d'alcool éthylique ou éthanol, produit non indispensable à la vie, l'alcoologie d'aujourd'hui, sans se désintéresser le moins du monde de l'alcoolisme, élargit son objet dans le champ des sciences humaines. Sans négliger le "Pourquoi", elle met l'accent sur le "Comment": Comment l'homme fabrique-t'il de l'alcool? Comment le consomme-t'il ? Comment peut évoluer une non-consommation vers une consommation banale et, de là, vers une consommation à risques croissants, vers une intoxication qui met la vie en danger après avoir mis l'existence en question? L'alcoologie s'étend de l 'histoi re et de la manière de fonctionner d'une société, d'une collectivité, jusqu'à l'approche d'un individu membre de cette collectivité et considéré comme organisme biologique et comme personne établissant et participant 17

à des réseaux relationnels. De la représentation, de l'imaginaire et des symboles associés aux produits alcooliques, elle étend sa recherche à la chimie évolutive d'une molécule psychoactive et éventuellement toxique. Son champ s'élargit dans un dynamisme systémique du général au particulier pour revenir au général et recommencer dans un incessant mouvement en spirale enrichissante, dans la tentative d'une étude objective d'un ensemble ouvert dont la complexité deviendra de plus en plus compréhensible si nous acceptons de nous dépouiller des attitudes émotionnelles, affectives et partisanes qui ne font que la compliquer. Réflexion 1 : Concernant la consommation d'alcool éthylique et ses possibles conséquences L'alcoolismologie décrivait selon un schéma de l'ordre médical des états bien distincts: abstinents, consommateurs normaux, buveurs excessifs, alcooliques. L'analyse des termes et de leur contenu confirme l'importance des jugements de valeur péjoratifs sous-tendant ces dénominations. L'alcoologie étudie l'évolution dynamique des consommations en tenant compte de trois séries de facteurs inter-réactionnels dans une causalité qui n'est plus la causalité linéaire mais la causalité circulaire. (Je dirais presque plus volontiers la causalité en réseaux complexes). Ces trois séries de facteurs sont: I- les propriétés de l'éthanol 2- les divers types de vulnérabilité et leurs intrications c1lesmêmes complexes: a- vulnérabilités psychologiques qui sont loin d'être toutes pathologiques: attente, curiosité, désir de participation, anxiété, timidité, phobie, personnalités diverses. b- vulnérabilités bio-somatiques génétiques ou acquises: systèmes enzymatiques variés, affections débilitantes, traumatismes. L'accent est actuellement mis sur divers axes de recherches génétiques. c- vulnérabilités "sociales" inhérentes à l'appartenance à un socius particulier: déterminisme sociologique célibataire, pression du groupe, usages sociaux: fonction révélatrice de l'objet alcool étudié sous des angles différents par les divers acteurs des sciences humaines. 3- les situations dans Iesquelles peut sc trouver placé un sujet selon son désir ou contre son désir ou dans la méconnaissance totale des risques encourus ou dans la recherche personnelle d'une situation à risques. La notion de situation dépasse la notion de milieu. Les situations sont plus évolutives que le milieu. Leur 18

impact est beaucoup plus important qu'on ne l'avait cru, il était éclipsé par le poids que l'on accordait aux seuls types de personnali tés. Réflexion 2 : Des questionnements nouveaux sur des concepts qui paraissaient solidement établis et dont on peut se demander s'ils ne sont pas en train de devenir des idées reçues sur lesquelles se fonderaient des attitudes dogmatiques et un système de croyances à discuter

1- la loi de Ledermann :
Il existerait une relation mathématique logarythmique normale entre la consommation globale d'une population donnée et le nom bre des personnes alcooliques dans cette population. Il n'est pas impossible que cette loi puisse s'appliquer à une population que l'on appellerait un peu arbitrairement homogène. Or elle a été établie sur une très large portion de la "population française" elle-même particulièrement hétérogène. Il est probable que dans certains cas elle puisse permettre de suggérer une orientation. Exemple: soient 10081. de vin consommés chaque jour par une population de 600 individus dont 1/3 des personnes consommerait les 2/3 de ces 10081. Ces 200 personnes auraient consommé 6721. soit 3,361. par jour chacune. Si les 3/4 de la consommation globale sont absorbés par 1/4 des individus, soient 150, chacun de ceux-ci aura consommé 5,041. tandis que chacun des 450 individus restant, en aura consommé 0,56 par jour. A quantité globale égale, les risques encourus par les deux groupes d'individus diffèrent dans une proportion considérable. 2- le concept d'alcoolisme-maladie Le concept de maladie repose sur une atteinte, une diminution des capacités fonctionnelles globales d'un individu, sur l'apparition possible de lésions organiques et sur l'éventuelle diminution de l'espérance (donc de la quantité) de vie. Il est évident qu'il existe un nombre important d'affections fonctionnelles, lésionnelles ou léthales imputables à l'intoxication aiguë ou chronique de l'organisme par l'éthanol agissant en tant que toxique-poison: ce sont les Malades-par-l'alcool. Existe-t-il des Malades de l'alcool? Disease, mal-être, mal à être? Avant de devenir une addiction, une toxicomanie, l'absorption d'alcool apporte à un nombre considérable de personnes des avantages manifestes qui les incitent à renouveler leurs comportements d'alcoolisation sur lesquels on n'a pas insisté. On a insisté sur les dommages dans le discours médical. Le 19

discours alcoologique étudie lui aussi les dommages mais également les bénéfices. Est-il pathologique de continuer à prendre d'un produit, qui est largement utilisé dans toute la population, lorsque ce produit procure des avantages? Je pose la question. Il ne suffit pas de dire que quelqu'un est palhologique. Ce qui est pathologique c'est l'abus... Abus? Je ne sais pas ce que cela veut dire. Usage et abus, cc n'est pas la même chose: en anglais "use" et "abuse" "sonnent" de la même façon. Nous ne disons pas "us" et "abus". Nous disons "usage" et "abus" : deux mots phonétiquement différents. Et dans le mot français "abus" il y a une connotation péjorative qui n'existe pas de la même façon dans le "abuse"en anglais. En anglais ce qui compte c'est "ab" La linguistique sert quelquefois il comprendre un peu mieux ce qu'on dit et surtout ce qu'on ne dit pas. L'éthanol se révèle capable de devenir un outil: 1- Modificateur de l'impression subjective des capacités d'établir et/ou de poursuivre des relations interpersonnelles. 2- Modificateur du vécu personncl, même si celle modification n'est pas communiquée. Dans les deux cas, il y a obtention, puis recherche d'un bénéfice de l'ordre du confort ou de l'ordre du traitement par un remède efficace. Dans le cas de la recherche du confort relationnel, la consommation s'apparente-t'clle à une maladie? a- Des résultats espérés et obtenus rapidement incitent il une poursuite, un renouvellement de la consommation. b- Des résultats redoutés survcnant rapidement incitent il la prudence. Mais l'absolu n'existe pas, le goût du risque (recherche de la défonce, plongée dans la rechute, etc...) permet de comprendre mieux certains comportements collectifs ou isolés. c- Des résultats redoutés et d'apparition tardive (polynévrites, cirrhoses, délires) n'ont qu'un impact faible el une portée limitée et limitante en ce qui concerne les intentions de prévention. L'évolution vers ce que l'on appelle l'alcoolisme est une évolution de comportements parcellaires tactiques et ponctuels d'alcoolisation vers une stratégie existentielle, donc une conduite globale dont l'alcoolisation périodique ou continue (quête 'de l'éthanol, dépendances) constitue un élément essentiel prévalent sur les autres éléments de la conduite. Réflexion 3 : La notion de la qualité de la vie D'organisme biologique l'individu se dessine comme une Personne autonome, un sujet modulant son existence avec ou sans l'apport des substances modificatrices. L'incitation il retrouver une 20

qualité de vie qui permette l'élaboration de projets, de programmes, donc de projection dans le futur, se révèle être un concept beaucoup plus puissant, plus dynamisant que la peur de la mort que le moindre traitement atténue toujours un peu. Valoriser la qualité de la vie est plus rentable que dévaloriser l'alcoolique. Retrouver l'estime de soi projette un autre éclairage sur l'existence. Réflexion 4 : Evolution des idées sur la Prévention Selon le schéma ci-dessus proposé, l'évitement de la conduite globale alcoolique ne peut passer que par la modification des attitudes, des croyances, des images concernant l'alcool, l'alcoolisation, l'alcoolisme, l'alcoolique et non par la simple évocation sinistre de la mort. * par l'introduction de nouveaux usages: donner le choix de boissons, exercer le goût par l'apprentissage des congénères, l'exercice de l'esthésie et non favoriser la recherche de boissons courantes à degrés de plus en plus élevés. * par l'analyse critique des composantes des comportements d'alcoolisation: quantités, manières de consommer, moments de consommation. * par la mise en pratique d'un antagonisme entre des motivations antagonistes: "boire ou conduire" en est un exemple. * par l'évitement du dénigrement du consommateur qui augmente les risques: "Tu t'es vu qu and t'as bu ?" est dévalorisant. * par l'insistance sur le positif: valorisation de l'être autonome mais participant aux divers réseaux de solidarité par rapport à la perte vécue par la personne dépendante devenant progressivement marginalisée et isolée. Et l'Alcoologie, c'est encore d'autres choses! Le dogme de la première goutte génératrice de la rechute; le vécu dans l'abstinence; la période sans alcool et la période hors alcool; le jeu du consommateur non-dépendant dans le maniement de la Psychotropic; l'Alcoolisme comparé à d'autres conduites addictives accompagnées ou non de prise de produits psychoactifs et toxiques.
BIBLIOGRAPHIE Weill J. : "Pour une lecture critique de la Loi de Lederrnann" 1993 I.R.E.B., Paris 21

Alain CERCLÉ Université Rennes 2

CONTRIBUTION A L'ETUDE DES REPRESENTATIONS SCHEMATIQUES ET COMPLEXES EN ALCOOLOGIE "Ce qui m'intéresse n'est pas une synthèse (i.e. transdisciplinaire), mais une pensée transdisciplinaire, une pensée qui ne se brise pas aux frontières entre les disciplines." E. MORIN (Entretiens avec "Le Monde", 3. Idées contemporaines, 1984, p. 39) Deux séries de questions, bien françaises, me paraissent aujourd'hui incontournables pour introduire à l'esprit de ce Forum international ouvert à la complexité: 1/ Les représentations de l'alcoolisme qui président actuellement aux mesures politiques concernant l'alcool en France ne sont-elles pas incompatibles avec d'autres points de vue alcoologiques ? Le point de vue néo-hygiéniste qui prévaut en santé publique peut-il s'accommoder du point de vue clinique? Les dernières controverses françaises sur la réglementation de la publicité proalcoolique (Lois Evin), ont souligné, au sein même de notre communauté alcoologique, l'existence de conceptions contradictoires. Et le Professeur CI. GOT, conseiller de l'ancien ministre de la santé et "théoricien" des lois EVIN a parfois bien du mal à concilier son point de vue néo-hygiéniste avec les définitions cliniques de l'a1coolo-dépendance (cf. son dernier ouvrage: La Santé, Flammarion, 1992, chap.5). Comme je l'ai souvent signalé, le modèle néo-hygiéniste se heurte à une impossible synthèse entre les quatre figures de l'alcoolisme qui dominent nos conceptions du problème (voir schéma nOl sur les représentations dominantes de l'alcoolisme). L'opposition entre les versions exogènes-extensives vs endogènesrestrictives de l'alcoolisme traverse toute l'histOire scientifique de l'alcoologie. Cette contradiction est logique et dévoile les impasses de nos modèles théoriques. Il est bien sûr inquiétant de constater le décalage qui existe entre la prise de décision politique et les fondements rationnels de ces décisions! Ce Forum a pour vocation de ne pas esquiver ces questions. 23

SHEMA nOI LES REPRESENTATIONS SCHEMATIQUES L'ALCOOLISME
représentations morales hygiénistes politiques

DE

médicales

imputation de le la faiblesse la maladie est l'alcool due à une causalité individuelle du distillé puis problème interaction pécheur est la fermenté est résulte du spécifique entre cause de délit l'agent pathogène individuel un produit l'ivrognerie décisif du non- (neutre pour la respect de plupart) et un la règle être particulière juridique ment sensible psychiquement et/ou organiquement EXO. ENDO. ENDO. ENDO. modèles GENEJ GENI-:J GENI-:J GENI-:J étiologiques EXTE1"SIF EXTENSIF RESTRICTIF EXTENSIF dominants tout la loi est un rôle tous sont essentiel est égaux devant consomma- la même pour dévolu au le péché. La teur est une victime tous... terrain tentation est la chose au potentielle, tous sont individuel, à égaux le modèle de son type de monde la devant la réaction l'intoxicamIeux particulier tion loi partagée prévaut. interdictrice ou restrictive

ABSENCE DE SPECIFICITE ALCOOLIQUE
représentations de l'alcoolique:
A. CERCLE UNIVESfrE RENNES 2 . Actes Forum

SPECIFICITE

Alcoologie Plurielle 1993

24

2/ la pluridisciplinarité en alcoologie: mythe ou réalité? Comme Jellinek en 1940, le père de notre alcoologie (le Dr. P. FOUQUET) avait voulu créer en 1970 une discipline ouverte et pluridisciplinaire. Qu'en est-il aujourd'hui? L'analyse que j'ai entreprise, dans le cadre d'une recherche en cours et qui concerne l'ensemble des publications alcoologiques françaises, met à jour l'évolution des thèmes abordés dans le Bulletin de la Société Française d'Alcoologie paru pour la première fois en 1979 et révèle une grande turbulence thématique (cf. le schéma n02 et le tableau n01 sur la répartition et les enjeux thématiques de l'alcoologie française). On notera surtout l'érosion des thèmes institutionnels qui furent à l'origine de cette initiative associative et les vicissitudes de la cohabitation inter-disciplinaire entre les sciences "psy" et "biologiques". L'amplitude des variations thématiques allant croissante (les coefficients "V" calculés année par année confirment cette tendance), on peut se demander si le rêve œcuménique du Dr. FOUQUET a une chance de se réaliser un jour ... Quels que soient les incontestables mérites scientifiques de la S.F.A., il est évident que ce jeu de ping-pong ne satisfait pas aux exigences d'un réel travail interdisciplinaire.

25

tableau nO}

REPARTITION THEMATIQUE OBSERVEE SUR LES SOMMAIRES DU nULLETIN DE LA S.F.A. (1979-1993) en % Thèmes: - acteurs institutionnels (CHAA, Structures de soins ou de postcure)

- psychiatriques,
années 79-80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 total %

sociologiques. culturels. ... psychologiques, psychothérapeutiques.... - biologiques, neurologiques. pharmacologiques,... acteurs inst. 41 + 36 + 49 + 26 + 513 57089O29 + 021 épid.socio. 48 + 21 17 21 21 44 + 822 320 33 + IS 14 32 + 24 psych. 941 + 20 25 34 + 1170 + 15 55 + 16 28 30 + 14 59 + 29 par bio.neuro. 2214 28 + 40 + 32 + 17 56 + 42 + 56 + 30 + 55 + 43 +

-épidémiologiques,

926

Les signes + ou - signalent une sur ou sous représentation rapport aux % de la ligne de marge.

Pour aborder efficacement la question de la complexité en alcoologie. ne vaudrait-il pas mieux. dans un premier temps. d'abord respecter la rigueur des paradigmes disciplinaires fondamentaux avant d'envisager des synthèses trap souvent hâtives? Comment. en effet. créer les conditions du "pluralisme" et du "dialogique" si on ignore l'identité et la légitimité des protagonistes-chercheurs? Autant d'interrogations qui soulignent le vide épistémologique dans lequel l'alcoologie française se trouve... et la rude tâche qui nous attend. 26

Vacance épistémologique mais aussi institutionnelle et financière qui relègue les études sur l'alcool à un rang académique peu enviable et donc peu attractif pour les chercheurs et les étudiants. C'est donc dans des conditions stimulantes mais difficiles que les membres de notre Comité Scientifique se sont mis au travail. J'en remercie vivement chacune et chacun et je les invite à penser déjà au prochain Forum d'alcoologie plurielle. Merci à nos collègues A. d 'Houtaud et M. Taleghani qui ont soutenu activement celle publication auprès des éditions l'Harmattan et qui sont les promoteurs d'une nouvelle série d'ouvrages sur les Sciences Sociales el l'Alcool. Nous en reparlerons.... Merci à nos invités étrangers et à mcs amis finlandais qui Tn'ont chaleureusement accueilli et aidé à préparer ce Forum.

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