Pour une sociologie de la transaction sociale

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EAN13 : 9782296238121
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POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA TRANSACTION SOCIALE

Collection "Logiques Sociales" Dirigéepar Dominique DESJEUX et Smafn LAACHER
Dernières parutions :
GiDes Barouch (pr«aœ de Michel Crozier).IA décision en miettes. Systèmes de peosée et d'action ~ l'oeuvre dans la prtion des milieux naturels. 1989. Pierre Jean Benghozi. Le cinéma entre l'an et l'argent. 1989. Daniel BizeuI. Civiliser ou bannir ? Les nomades dans la société française. 1989. Centre Lyonnais d'Etudes F6ninistes. Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des FellUDeS~ Lyon. 1989. Alain Bibr, Entre bourgeoisÙ! et prolérariol. L'encadrement capitaliste. 1989. D. Allan Michaud, L 'awmir de la sociét~ altemaJive. 1989. Christian de Mondibert. Crise économique et conjUu socitUlJC, 989. 1 Louis Monau de ~I.i.., Sociologie tU l'allloril~, 1990. Didier Nordon, L 'illlelle~l et sa CIV1Yance, 990. 1 Françoise Crfâ, Repartir travailler. 1990. EmmanuNe Reynaud, Le pollVOirtU dire non. 1991.

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Binst. Du Mandarin au managerhospitalier, 1990.

C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête
tU la skllritl, gestion des risques, 1991. Norbert Alter.IA gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et JoœIyne AntOine. Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et SOD dompteur. 1991. Sir Robert Filmer. Patriarcha ou le pouvoir "a,urel des rois et obser_ioM lur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry). 1991. Bruno Péquipot.IA re1aJion amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain. 1991. Didier Martin, RqrbentatiolU sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Henri Boyer. Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Langage en spectacle, 1991. Françoise Belle. Etrefemrne et cadre, 1991. Denis Dudos. L 'hommeface au risque technique. 1991. Michel Amiot. Les misères du patronnat, 1991. Christian Lalive d'Epinay, Vieillir ou la vie à inventer, 1991.

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Textes réunis et présentés par Maurice BLANC

POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA TRANSACTION SOCIALE

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Contributions d'Antonio ALVARENGA, Michel BASSAND, Bernadette BAWIN-LEGROS, Alain BOURDIN, Monique COORNAERT, Dominique JOYE, Jean KELLERHALS, Mariane MODAK, Marc MORMONT, Jean PAVAGEAU, JeanFrançois PERRIN, Jean REMY, Alain TROGNON, Gérard VAUTRIN, Liliane VOYE.

Actes du colloque de l'Association internationale des Sociologues de Langue française (AISLF) et du Laboratoire de Sociologie du Travail et de l'Environnement social (LASTES) de l'Université de Nancy II, 23-24 novembre 1989.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1005-7

A Jean Rémy et Liliane Voyé

LISTE DES AUTEURS

Antonio ALVARENGA, Laboratoire de Sociologie du Travail et de l'Environnement social (LASTES), Université de Nancy II, France. Michel BASSAND, Institut de Recherche sur l'Environnement construit (IREC), Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Suisse. Bernadette BAWIN-LEGROS, Institut de Sociologie, Université de Liège, Belgique. Maurice BLANC, LASTES et CUCES (Service de la Formation continue des Universités de Nancy). Alain BOJ]RDIN, Université du Mirail, Toulouse, France. Monique COORNAERT, CNRS, CHRYSEIS, Paris, France. Dominique JOYE, IREC, Ecole polytechnique fédérale, Lausanne. Jean KELLERHALS, Département de Sociologie de l'Université de Genève, Suisse. Mariane MODAK, Département de Sociologie, Université de Genève. Marc MORMONT, Fondation universitaire luxembourgeoise (FOL) d'Arlon, Belgique. Jean PAVAGEAU, Institut d'Economie et Sociologie du Roussillon, Université de Perpignan, France. Jean-François PERRIN, Département de Sociologie, Université de Genève. Jean REMY, Centre de Sociologie urbaine et rurale (CSUR), Université catholique de Louvain-la-Neuve, Belgique. Alain TROGNON, Groupe de Recherche sur les Communications (GRC), Université de Nancy II. Gérard VAUTRIN, CUCES-Universités de Nancy (Formation continue). Liliane VOYE, CSUR, Université catholique de Louvain-IaNeuve.

Introduction POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA TRANSACTION SOCIALE

Produire ou Reproduire?
C'est le titre choisi par Jean Rémy, Liliane Voyé et Emile Servais lorsqu'ils font de la transaction sociale le concept central de la sociologie de la vie quotidienne(l). Ce titre exprime une prise de position théorique très ferme. En 1978, le simple fait de s'interroger sur les. relations entre la «production» et la «reproduction» marquait incontestablement une prise de distance avec les théories de la reproduction qui avaient amorcé leur déclin, mais étaient encore dominantes chez les sociologues. Pour le structuralisme (et en particulier pour sa variante marxiste avec Louis Althusser), ou dans les travaux de Pierre Bourdieu, la cause semblait définitivement entendue: le poids des structures sociales est tel que les individus ont l'illusion de choisir alors qu'en réalité leur conduite est prédéterminée par leur position dans la structure sociale. C'est l'une des raisons du succès dans les sciences sociales de la fameuse rupture épistémologique: elle amène la science à voir des déterminismes là où le sens commun imprégné d'idéologie croit jouir d'un peu de li(1) Epuisé depuis longtemps. les deux volumes de Produire ou Reproduire? viennent d' être réédités en 1991 par les éditions De Boeck à Bruxelles. 7

berté. L'individu qui croit avoir la vocation d'enseignant ne fait qu'intérioriser les contraintes objectives qui dictent sa conduite (Bourdieu, Passeron, 1964). Traduite dans le vocabulaire de Michel Crozier, cette proposition revient à dire que la science commande d'évacuer l'acteur au profit du système. Louis Althusser est certainement l'un de ceux qui ont poussé le plus loin cette perspective systémique: il a été amené logiquement à déclarer que ,le marxisme scientifique est «un anti-humanisme théorique» (1969, p.236). Mais il faut lui accorder des circonstances atténuantes car, au moins à l'état latent, la sociologie française donne la priorité pour l'analyse à la contrainte sociale depuis les Règles de la Méthode sociologique d'Emile Durkheim: «Nous sommes dupes d'une illusion qui nous fait croire que nous avons élaboré nous-même ce qui s'est imposé à nous du dehors» (1968, p.?).

Le hasard et la nécessité en sociologie
Comment sortir de l'alternative classique entre la liberté et le déterminisme? Pour produire ou reproduire?, l'être humain est à la fois acteur et agi, il est le produit des structures sociales mais en même temps il les modifie et il en produit de nouvelles. Plus encore, il se caractérise par sa capacité à élaborer des projets comme J. Rémy le souligne au chapitre IV et L. Voyé au chapitre IX. A vrai dire, ils ne sont ni les premiers ni les seuls à vouloir réintroduire l'acteur et sa marge de manœuvre dans le jeu social. Citons pour mémoire Henri Lefebvre qui n'a cessé de polémiquer contre les structuralistes marxistes pour prendre en compte le poids des idéologies et des utopies dans l'action historique. Le même souci est présent dans l'œuvre d'Alain Touraine (1965, 1984); mais la transaction sociale permet l'élargissement de l'horizon d'analyse. Le chapitre XIII du présent ouvrage montre que la logique d'opposition frontale entre les mouvements sociaux et l'Etat est très simplificatrice: elle ne permet pas d'analyser correctement les situations d'entre-deux (les formes de coopération conflictuelle par exemple) qui sont pourtant le;: ain quotidien des acteurs sociaux. Dans un autre rep gistre, l'individualisme méthodologique de Raymond Boudon (1984) met en avant le calcul stratégique de l'acteur procédant à 8

des choix rationnels pour satisfaire au mieux ses intérêts. Le concept d'intérêt doit s'entendre dans un sens plus large que le sens micro-économique mais la démarche reste très imprégnée par la comptabilité des bénéfices et des coOts. Antonio Alvarenga insiste au chapitre I sur le caractère abstrait de ce calcul. Bernadette Bawin-Legros montre pour sa part au chapitre X ce que la démarche utilitariste a de décapant et de salutaire pour la sociologie de la famille, mais elle en marque en même temps les limites: on ne divorce pas simplement lorsque les inconvénients de la vie commune l'emportent sur ses avantages, «le divorce reste dans nos sociétés une des crises individuelles les plus marquantes de la vie adulte».

Négociation, compromis et transaction sociale
Il faut faire une place à part à la sociologie des organisations de Michel Crozier qui a la même ambition théorique que la sociologie de la vie quotidienne (articuler la liberté de l'acteur et les contraintes du système). Alain Bourdin montre comment la sociologie de la transaction sociale s'appuie sur les acquis de celle des organisations tout en allant plus loin (chapitre VII). Les concepts de négociation et de stratégie sont centraux dans la théorie des organisations. Dans la vie courante, négociation et transaction sont synonymes mais il faut les distinguer ici. Le champ de la transaction est plus vaste que celui de la négociation: «la négociation et l'imposition sont les deux modalités essentielles de la transaction sociale» (Rémy et al., 1978, p.249). Surtout, la théorie de l'organisation postule que la négociation s'opère dans un cadre donné et selon des règles du jeu établies. La transaction opère aussi là où il y a désaccord sur les règles du jeu, éventuellement sous la forme de l'imposition. C'est ce que Raymond Ledrut voyait déjà lorsque, sans parler de transaction, il distinguait «les compromis résultant d'une règle du jeu (qui suppose toujours la négociation) et à l'intérieur d'un jeu défini» et «les compromis entre règles du jeu et projets politiques opposés» (1976, p.93). Le concept de négociation de M. Crozier et E. Friedberg (1977) présuppose implicitement qu'il existe un juste milieu entre les prétentions opposées des acteurs. Le conflit se résoud lorsque ce point d'équilibre est atteint. Ceci

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pourrait à la rigueur être acceptable lorsque les acteurs sont sensiblement égaux. Mais ce n'est plus tenable lorsque l'inégalité caractérise la relation. Les compromis de coexistence entre acteurs inégaux ne sont pas nécessairement justes et ils seront cer-

tainement remis en cause à la première occasion favorable. La sociologie de la vie quotidienne est moins «naïve» et plus «réaliste» que celle des organisations. La sociologie de la vie quotidienne se démarque aussi des visions manichéennes d'une société divisée en dominants et dominés aux intérêts radicalement opposés. L'acteur dominé conserve une petite marge de manœuvre et il peut y avoir pour lui des compromis moins défavorables que d'autres. Il existe des plages pour des compromis provisoirement tolérables entre les parties en conflit car ils donnent partiellement satisfaction à chacune.

Transaction et marché
Dans le langage courant, la transaction est souvent associée au marché foncier et presque toujours au pluriel: «les transactions immobilières». Une première caractéristique du. marché foncier est que le prix d'une propriété ou d'un immeuble ne s'établit pas instantanément mais par une succession d'ajustements ou de marchandages. La transaction implique nécessairement une séquence temporelle. Une deuxième caractéristique du marché foncier est que la détennination du prix ne s'opère pas en fonction des seules qualités intrinsèques du bien mais en tenant compte de sa localisation. La transaction fait donc intervenir l'espace et le temps. Elle pourrait être un concept économique central, or elle est pratiquement absente de la théorie économique classique car cette dernière pose le marché en dehors de l'espace et du temps. A. Alvarenga montre que la transaction ne peut se concevoir en dehors d'un ordre spatio-temporeI (chapitre I). Presque tous les auteurs soulignent les conditions sociales du contrat: il n'est pas une affaire purement privée, il met en œuvre règles juridiques et normes de justice CA. Bourdin, M. Coornaert, 1. Kellerhals et al., M. Mormont).

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Les domaines de la transaction sociale
Appréhender la vie sociale comme une séquence d'ajustements successifs est une image très éclairante. A un niveau micro-social, on peut comprendre ainsi les conflits familiaux, en particulier ceux autour de la garde des enfants lors d'un divorce (Bawin-Legros, chapitre X). A un niveau macro-social, la transaction sociale s'applique aux relations internationales, à celles entre organisations patronales et syndicales sur les conditions de travail ou à celles entre propriétaires et locataires sur les droits et devoirs de chacun. La transaction sociale permet aussi d'analyser les relations complexes entre la société civile et l'Etat. Toute une tradition sociologique contestataire, bien représentée en France par A. Touraine, voit dans les mouvements sociaux le moyen d'émanciper la société civile de la tutelle étatique. L'opposition entre la société civile et l'Etat est un prisme déformant d'une réalité sociale autrement plus complexe. Sur ce point, le chapitre XIII montre que les conflits entre acteurs se jouent à la fois dans la sphère de la société civile et dans la sphère étatique. Les différents appareils de l'Etat ne défendent pas les mêmes intérêts et il y a une marge de manœuvre. C'est ce que Michel Bassand et Dominique Joye mettent en évidence avec l'analyse des politiques culturelles de différents pays d'Europe (chapitre XI). Jean Rémy montre comment les interactions entre le niveau micro-social et le niveau macro-social relèvent elles aussi de la transaction sociale (chapitre IV). Une très bonne illustration en est fournie par Gérard Vautrin car dans le développement local il y a interaction entre des fermetures d'usines décidées dans le cadre de la stratégie économique de firmes multinationales et des initiatives locales pOUftrouver une alternative (chapitre XII).

Transaction, médiation et ambiguïté
Dans Produire ou Reproduire? et dans Ville, Ordre et Violence (1981), Jean Rémy et Liliane Voyé relevaient déjà que, contrairement à l'idéologie de la transparence, l'ambiguïté et le malentendu étaient quelquefois nécessaires à l'établissement de 11

compromis de coexistence. Cette idée est reprise et développée ici par L. Voyé (chap. IX): dans la transaction, la recherche du consensus est nécessaire à l'élaboration de compromis pratiques; mais il n'est pas tOujours nécessaire que ce consensus soit réel, un «consensus supposé» suffit le plus souvent si l'on accepte la thèse de Niklas Luhmann. 1. Rémy introduit le jeu des tiers comme une dimension importante (chapitre IV). Dans les transactions immobilières, il est fréquent d'avoir recours à un intermédiaire. Contrairement à une représentation courante, ce tiers peut jouer un rôle utile aussi bien pour l'acheteur que pour le vendeur car il marque les bornes entre lesquelles la transaction peut raisonnablement aboutir. B. Bawin-Legros note l'importance prise par les professionnels (avocats, psychologues, travailleurs sociaux) dans les transactions familiales (chapitre X): ils peuvent aider à dépassionner le débat, même lorsque les protagonistes ont du mal à accepter ce changement de registre. Le chapitre final fait apparaitre un autre tiers, celui qui, sans s'identifier aux populations démunies, met tout en œuvre pour faciliter leur expression et pour faire en sorte qu'elle soit entendue et prise en compte. Le tiers est alors un traducteur, celui que Michel Marié appelle un «passeur» (1989). TIdonne de la légitimité à la parole habituellement refoulée et niée des populations marginalisées et exclues. Pour accepter cette intervention, il faut dépasser la logique égalitaire traditionnelle (qui consiste à donner à tous la même chose) au profit de la logique de l'égalité des chances (plus enracinée dans les pays anglo-saxons); elle peut se résumer ainsi: il faut donner plus à ceux qui ont moins pour rétablir l'égalité. Egalité de traitement ou égalité des chances? Cette question est reprise et développée par Jean Kellerhals, Mariane Modak et Jean-François Perrin car elle renvoie à des normes de justice différentes qui sont l'objet de transactions interindividuelles (chapitre VIII). Parce que les figures du tiers sont multiples dans la transaction sociale, il faut appréhender la vie sociale selon une logique ternaire et non selon la logique binaire qui prédomine habituellement.

Portée et limites de la transaction sociale
Ce n'est sans doute pas un hasard si le concept de transac-

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tion sociale vient de Belgique(2). échirée par des conflits linD guistiques, religieux, politiques et économiques qui se superposent sans coïncider,la Belgique devrait être une société bloquée et pourtant elle ne fonctionne.pas trop mal! Il fallait donc inventer le concept de transaction pour «lire» ces compromis pratiques entre acteurs qui sont contraints à cohabiter alors qu'ils restent en conflit. Si la situationbelge a favorisé l'émergence du concept, son champ d'application est beaucoup plus général: c'est celui des conflits, des arrangements sociaux et de la dialectique des rapports de force. Mais le concept de transaction sociale risque alors de perdre en profondeur ce qu'il gagne en extension: si la transaction est partout, elle ne spécifie plus rien. C'est pourquoi Marc Mormont s'efforce de distinguer les différentes formes de la transaction et d'en donner une définition plus étroite (chapitre V). Il écarte les «arrangements»à la limite de la légalité car «la transaction sociale pose la question du lien social et des principes de légitimité qui peuvent le fonder». Au passage, A. Alvarenga semble admettreau contraire que les pratiques illégales relèvent de la transaction sociale (chapitre I). Le débat reste ouvert, les relations entre les normes juridiques et la transaction sociale devrontêtre approfondieset clarifiées.

Gestation et prolongements

de ce livre

Ce livre est né d'une double interrogationsur la nature de la transaction sociale et sur ses domaines d'application. La discussion a commencé de façon informelle lors des rencontres de l'association internationale des sociologues de langue française (AISLF), autour de 1. Rémy et L. Voyé qui ont eu l'honnêteté intellectuelle d'encourager une critique sans complaisance de leur concept de transaction sociale. Le débat s'est structuré lors d'un colloque à Nancy en novembre 1989. Il est apparu nécessaire de ne pas se cantonner à la sociologie et de voir comment la transaction était prise en compte dans des disciplines voisines comme l'économie, la linguistique ou la psychologie. Ces contributions ont été regroupées dans la première partie sous le
(2) Jean Rémy et Liliane Voyé enseignent à l'Université catholique de Louvain-la-Neuve en Belgique.

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titre: «la transaction dans les sciences sociales». La deuxième partie regroupe les contributions qui cherchent à définir le concept de transaction sociale et la troisième panie celles qui présentent quelques applications concrètes. Ce découpage est très arbitraire car les observations et les analyses sur le terrain alimentent la réflexion théorique; il a pour avantage de regrouper sous le titre: «les fondements de la transaction sociale» les contributions qui soulignent l'imponance des règles, des systèmes de référence et des normes juridiques pour analyser les transactions sociales. Les contributions réunies dans la troisième panie: «les domaines de la transaction» s'appuient sur des observations empiriques et des analyses de terrain. Ce sont ces travaux qui ont nourri les théorisations sur la transaction sociale. ils apponent la preuve de la fécondité et de la pertinence du
concept de transaction sociale.

Par ailleurs, nous avons opté pour une démarche ouvene et pluraliste pour nous prémunir contre l'esprit de chapelle. Au fur et à mesure des réécritures successives des textes, les plages d'accord se sont élargies et il y a un consensus réel et non simplement supposé entre les auteurs de cet ouvrage. Mais des divergences restent perceptibles et il aurait été contradictoire avec une problématiquede la transaction sociale de vouloir les gommer complètement! Les thèses minoritaires doivent être exposées et débattues car c'est le seul moyen d'approfondir et de perfectionner la théorie. Les auteurs savent que cet ouvrage pose autant de questions nouvelles qu'il n'appone de réponses. C'est la première étape d'une réflexion collective destinée à se poursuivre et à s'élargir pour fonder une véritable sociologie de la transaction sociale. Ce livre se situe dans un univers très «francophone», il suffit de regarder les références bibliographiques pour s'en convaincre. C'est à la fois une force, car la confrontation entre la transaction sociale et les courants théoriques dominants dans l'aire francophoneest très poussée, mais c'est aussi une limite réelle. B. Bawin-Legroset L. Voyésuggèrent un rapprochemententre le concept de transaction sociale et celui de compétence du britannique Anthony Giddens. Une des étapes suivantespourrait être de confronter la transaction sociale avec les concepts de la sociologieinternationale;c'est un travail ambitieuxet de longue haleine.
Maurice BLANC, Mars 1991.

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BIBLIOGRAPHIE ALTHUSSER L., 1969, Pour Marx, Paris, Maspéro, (le éd. 1965). BOUDON R., 1984, La Place du Désordre, Paris: PUE BOURDIEU P., PASSERON J.C., 1964, Les Héritiers, Paris: Minuit. -1971, La Reproduction, Paris: Minuit. CROZIER M., FRIEDBERG E., 1977, L'Acteur et le Système, Paris: Seuil. DURKHEIM E., 1968, Les Règles de la Méthode sociologique, Paris: PUF, (1e éd. 1937). LEDRUT R., 1976, L'Espace en Question, Paris: Anthropos. MARIE M., 1989, Les Terres et les Mots, Paris: Klincksieck. REMY J., VOYE L., SERVAIS E., Produire ou Reproduire? Une Sociologie de la Vie quotidienne, Bruxelles: Vie ouvrière. le, (nouvelle édition 1991, Bruxelles: De Boeck, 2 volumes).

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1978, Vo1.1: Conflits et Transaction sociale.

1980, Vo1.2:Transaction sociale et Dynamique culturel-

REMY 1., VOYE L., 1981, Ville. Ordre et Violence. Formes spatiales et Transaction sociale, Paris: PUE TOURAINE A., 1965, Sociologie de l'Action, Paris: Seuil. - 1984, Le Retour de l'Acteur, Paris: Fayard.

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Première Partie
LA TRANSACTION DANS LES SCIENCES SOCIALES

Présentation

La transaction est d'un usage plus fréquent et plus ancien en économie, en psychologie ou en linguistique qu'en sociologie. C'est pourquoi, avant de se centrer sur le concept de transaction sociale en sociologie, il est utile d'observer son statut dans quelques disciplines voisines. fi s'agit de simples coups de sonde qui ont pour premier objectif d'éclairer par un effet de miroir le débat interne à la sociologie. Si la transaction est un concept «nomade» (Pavageau, chap. II), elle s'enrichit de connotations nouvelles chaque fois qu'elle pénètre un nouveau champ disci~ plinaire. Dans le langage courant, la transaction est d'abord une notion économique. Antonio Alvarenga se demande pourquoi elle n'est pas encore considérée comme un concept scientifique: c'est peut-être parce que la science économique classique a une représentation abstraite du marché et de la concurrence parfaite, en dehors de l'espace et du temps (chap. I). La transaction a besoin d'un ancrage spatial et temporel et c'est ce qui fait sa fécondité, en économie comme en sociologie. En psychologie, l'analyse transactionnelle connaît un grand succès médiatique, ce qui lui attire les sarcasmes des milieux scientifiques. Jean Pavageau se fait l'avocat de l'analyse transactionnelle (chap. II): la théorie des trois états de Berne est simple, mais non simpliste. Loin d'être un défaut, la simplicité d'une théorie est une qualité. La sociologie aurait donc intérêt à emprunter ces concepts pour analyser le changement social et les rappons de pouvoir. Ce plaidoyer ne convaincra sans doûte pas tous les détracteurs de l'analyse transactionnelle mais il permettra de sortir le débat du terrain polémique au profit d'une confrontation théorique sérieuse. 18

La linguistique a toujours. fasciné les sociologues et le structuralisme a recherché dans l'économie de la langue la clé de la compréhension du social. Alain Trognon expose les mécanismes de la transaction conversationnelle pour l'école de PaloAlto et pour celle de Genève (chap. III). Il voit dans la transaction conversationnelle le prototype de la transaction sociale. Mais à le suivre sur ce terrain, ne fait-on pas de la sociologie une simple annexe de la linguistique? Loin de clore le débat, cette première partie voudrait au contraire lui donner plus d' ampleur et montrer qu'il ne concerne pas les seuls sociologues.

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Chapitre premier TRANSACTION SOCIALE ET ORDRE SPATIO-TEMPOREL

Antonio ALVARENGA

Dans la plupart des théories scientifiques, physiques en particulier, toute interaction est associée à un espace-temps de référence. Il ne suffit pas uniquement de définir formellement une interaction pour ensuite, d'une manière complémentaire, la situer ou la localiser dans le monde extérieur. Les critères spatiotemporels font partie intégrante de la théorie elle-même en tant que moyens indispensables pour la détermination effective de l'interaction et pour l'analyse du processus qui permettent de l'interpréter. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple aujourd 'hui classique mais parfois utilisé en sciences sociales, la théorie de l'attraction de Newton (interaction gravitationnelle) supposait un espace-temps bien spécifique: indépendance mutuelle des deux termes, instantanéité des actions, effets à distance, tridimensionnalité de l'espace, etc. Les théories relativistes du début du siècle ou, plus près de nous, celles proposées entre autres par I. Prigogine, montrent ce lien profond qui s'établit entre l'analyse scientifique des phénomènes d'interaction et les caractères spatio-temporels qui participent de leur manifestation. Les sciences dites' exactes ont appris, par expérience (théorique et pratique), à maftrlser ces derniers, non pas dans le sens de fixer

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une fois pour toutes un espace-temps unique et immuable mais, au contraire,en s'en servant comme des outils théoriques et méthodologiques pour mieux fonder leurs démarches. Les sciences sociales ont toujours eu beaucoup plus de mal à comprendre cette articulation et ce n'est que dans une période relativement récente que certaines d'entre elles ont fait montre d'un interêt indéniable pour ce problème(l). Avant que nous en venions au concept de transaction sociale, commençons par aborder quelques autres notions qui nous aideront à mieux le saisir à travers précisément une interrogation sur l'espace et le temps.

I. Le paradigme du marché
La notion de marché se révèle en l'occurence d'autant plus intéressante qu'elle inspire en partie celle de transaction sociale. Ayant cours surtout dans le domaine de l'économie, elle a aujourd 'hui une portée beaucoup plus large touchant pratiquement tous les secteurs des sciences sociales. D'une certaine manière, c'est une interaction type, caractérisée essentiellement par la rencontre de deux unités d'action appelées habituellement l'offre et la demande. L'objet de cette rencontre est l'échange d'un bien, mais cette défmition a un sens trop restrictif et quelquefois illusoire, car ce qui est en cause peut être aussi bien d'ordre matériel qu'immatériel, de nature substantielle que relationnelle. D'après les théories classiques et néo-classiques, le marché a des vertus régulatrices-la fameuse «main invisible» - celles-ci se manifestant à la fois dans la détermination des valeurs et l'obtention tendancielle d'un équilibre et d'une satisfaction générale. il s'agit, en fait, d'un processus complexe d'ajustement, de négociation et de conflit, nécessitant un effort d'apprentissage individuel et collectif, la circulation de bon nombre d'informations et l'existence de quelques normes de référence, formelles ou informelles. La richesse de cette interaction type lui confère une importance prééminente en tant que lien social. Cependant, alors que pour les théories classiques et néo-classiques le marché, par ses caractères de généralité et
(1) ALVARENGA Antonio, 1989, La lWtion d'espace social dans la sociologiefrançaise actuelle, Thèse d'Etat, Université de Toulouse-Le Mirai!. 21

d'équité est, en dernier ressort, socialement neutre, il est pour d'autres (en particulier pour les théories marxistes) l'expression de relations d'inégalité, de formes de pouvoir et de domination.

I) Le marché et l'espace
D'un point de vue spatial, la notion de marché peut prendre plusieurs sens. D'une part, elle nous renvoie aux inscriptions territoriales qu'elle a pu prendre au cours de l'histoire et aux diverses formes de localisation géographique: multitude de micromarchés locaux permettant les transactions indispensables aux activités économiques traditionnelles ainsi qu'à toutes sortes de pratiques de sociabilité (fêtes, mariages, etc.) rendues possibles par un lieu de rencontre fixe et périodique; concentration et polarisation à travers l'existence de foires ou de ports directement liés à certaines villes et aux marchés urbains, plus complexes et sophistiqués, où les possibilités de contact et de recueil d'informations sont quasi permanentes pour des populations très diverses et souvent d'origines lointaines; déterritorialisation croissante de certains marchés par l'intermédiaire de la monnaie dont les supports sont devenus davantage immatériels, par la facilité et la rapidité des moyens modernes de communication et d'information. Les relations de voisinage, de proximité et de parenté, la communauté linguistique et culturelle assuraient, dans le premier cas, l'existence de normes de référence relativement stables et maîtrisées. La configuration du marché était, pour ainsi dire, pratiquement visible physiquement. Dans le deuxième cas, cette transparence se réduit au fur et à mesure que les transactions deviennent moins directes et immédiates, plus soumises au contrôle et à la gestion du temps et de l'information. Les normes de référence sont plus aléatoires, les circuits intermédiaires s'allongent, donnant prise à des stratégies plus subtiles ou plus secrètes de la part d'intervenants nombreux et hétérogènes. Enfin, dans le troisième cas, la portée spatiale des transactions est globale et sans rapport direct avec une inscription territoriale précise. Les règles qui les régissent sont complètement opaques et seuls quelques spécialistes «tirent leur épingle du jeu». La rencontre attendue dans le cadre du micro-marché local, ou celle minutieusement préparée dans la grande ville, devient alors une simple connexion d'ordres et de décisions quasi instantanément transmis à travers un réseau de communications géré et programmé par ordinateur.

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Au-delà de cette première approche spatiale de la notion de marché à travers trois cas de figure quelque peu schématisés, une autre doite être prise en considération: celle de l'espace abstrait de l'offre et de la demande. Or, ce que l'analyse économique spatiale nous a enseigné ces dernières années, c'est que les théories économiques traditionnelles, celles en particulier qui définissent les principes de fonctionnement du marché, sont largement a-spatiales. C. Ponsard(2) écrit dans l'ouvrage le plus récent consacré à cette question: «L'analyse économique ignore l'espace. On le vérifie d'abord en microanalyse. Dans la théorie du consommateur, les choix de l'agent portent sur des biens non localisés par rapport à lui-même dont on ignore d'ailleurs où il réside. La contrainte budgétaire qui limite ses possibilités de choix a, de même, pour composantes des éléments de richesse non localisés. fi en va de même dans la théorie du producteur. L'implantation de celui-ci n'est pas précisée; il vend un ou plusieurs produits à des acheteurs sans coordonnées, et sa fonction de production combine des facteurs acquis à des vendeurs, eux aussi sans coordonnées. La théorie des prix suppose que les offres et les demandes se rencontrent sur des marchés qui n'ont ni forme, ni étendue, ni position. La théorie de l'équilibre général, qui traite de la compatibilité des équilibres partiels, de ses conditions et de ses propriétés, relève nécessairement du même type d'analyse et souffre des mêmes limites». Et il ajoute: «Mais l'espace n'est pas économiquement neutre. Son introduction n'apporte pas des raffinements de détail: elle change tout. D'abord, elle fait prendre conscience que l'analyse économique traditionnelle énonce des lois qui, pour être valides, supposent que tous les agents et tous les biens soient réunis en un point unique. Là réside une hypothèse qui, pour être implicite, n'en est pas moins fondamentale». En effet: «Soit la célèbre loi de l'offre et de la demande. On sait qu'elle explique, sous certaines conditions supposées connues, le niveau d'équilibre du prix et permet d'étudier ses proprietés, notamment de stabilité et d'optimalité. Encore faut-il que les offres et les demandes se rencontrent en un lieu unique. Ce n'est pas par hasard si les économistes pressés de donner un exemple ne peuvent citer que le cas d'un marché à la criée (telle une bourse). Cet exemple n'est pas le meilleur: il est le seul cas qui soit conforme à l'analyse habituelle. En effet, pour que la loi de l'offre et de la demande puis(2) PONSARD Claude, 1988, Analyse économiqu£ spatiall!, Paris, PUF, p.7 et 8.

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se expliquer la fonnation d'un prix unique, éventuellement stable, il faut nécessairement que toutes les transactions se dénouent en un point. Il suffit d'introduire un deuxième point dans l'analyse pour s'en convaincre. Il existe alors deux marchés séparés par une distance. La loi de l'unité du prix sera-t-elle encore valide? A quelles conditions devront satisfaire les comportements des acheteurs et des vendeurs en chaque lieu pour garantir la fonnation d'un prix unique? Des mécanismes d'arbitrage ne seront-ils pas mis en œuvre?».

2) Le marché et le temps
La réponse à ces interrogations ne peut que mettre en cause le seul cadre hypothétique admis qui est celui d'un marché spatialement ponctifonne, fonne commode mais particulièrement pauvre d'une structure spatiale. D'un point de vue temporel, l'approche économique est plus claire et mieux définie. Elle a comme fondement principal l' axiome de «la dépréciation du futur», c'est-à-dire l'acceptation du fait que la valeur d'un bien ou d'une ressource future, et donc les conditions qui président à sa transaction, peut être rendue équivalente à une valeur présente si on fait intervenir un taux d'escompte. Le problème, c'est que l'on ne peut pas purement et simplement appliquer ce même raisonnement à l'espace, et énoncer analogiquement un principe de «dépréciation du lointain». Outre des contre-exemples éventuels, cela reviendrait à effacer les caractères spécifiques de l'espace et du temps, ainsi que leurs relations réciproques. L'intérêt apporté par la réflexion à la notion de marché est particulièrement appréciable quand on prend en considération le marché du travail. En effet, les interactions et les transactions qui le fondent n'ont pas pour objet l'échange d'une marchandise, au sens banal du tenne, mais la mise en œuvre de relations de dépendance réciproque entre employeurs et employés, réels ou potentiels, relations qui peuvent être d'ailleurs fonnelles ou informelles.

3) Les transformations du marché du travail
Pendant longtemps, les représentations du marché du travail s'exprimaient au travers de deux modèles types qu'on peut dési-

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gner, en utilisant la tenninologie de O. Favereau(3), par le modèle du «Système Inégalitaire» et celui du «Marché Universel». Dans le premier, les interactions ne s'effectuent et ne sont intelligibles que dans la mesure où elles s'inscrivent dans une structure globale qui les détennine, structure qui se compose de groupes sociaux hétérogènes. Le principe dynamique qui informe cette structure est d'ordre hiérarchique et inégalitaire, et les relations de domination qui en découlent ont une signification intentionnelle. De ce fait, elles tendent à se reproduire spatialement et temporellement, et à résister à tout changement qui pourrait mettre en cause la logique globale du système. Dans le second modèle, les interactions se produisent entre acteurs individuels et non pas collectifs, au travers de comportements indépendants, autonomes et rationnels. La résultante globale de tous les comportements, décisions ou stratégies peut, à tel moment ou à tel endroit, avoir des conséquences négatives pour certains, mais ne peut être, en général, que bénéfique pour tout le monde. Ces deux modèles traditionnels de représentation du marché du travail ont fait l'objet, ces dernières années, d'importantes remises en cause qui ont pennis la mise en évidence de nouvelles fonnes de transaction. D'un côté, les théories dites de la segmentation du marché du travail proposent un cadre d'analyse dans lequel plusieurs dynamiques coexistent, selon les secteurs ou segments du marché. Dans le schéma le plus simple il s'agit, d'une part d'un secteur primaire caractérisé par des emplois stables, bien remunérés et offrant de bonnes perspectives de carrière, et d'autre part, d'un secteur secondaire avec des emplois instables, mal remunérés et sans perspective. Cette représentation duale peut devenir plus complexe et diversifiée, surtout si on tient compte (tout au moins dans le cas français) de l'éclatement grandissant du marché du travail. Cet éclatement, dû en grande partie aux effets des crises économiques récentes, ne concerne pas uniquement des facteurs économiques traditionnels: niveaux de salaires, qualifications, taux de productivité, profits, etc. Il est directement lié à un ensemble de «dispositifs» sociaux plus ou moins institutionnalisés et qui se traduisent par de nouvelles pratiques transactionnelles selon le groupe d' appartenance et la grande variété de «règles de jeu»: stages de for(3) FAVEREAU Olivier, «Evolution récente des modèles et des représentations théoriques du fonctionnement du marché du travail», Problèmes économiques, janvier 1986, n01955. 25

mation, contrats d'apprentissage, d'insertion ou de reconversion, chômage des jeunes à la recherche d'un premier emploi, chômage de longue durée pour d'autres catégories, travail à temps partiel, au noir ou dans des secteurs protégés, modes de recrutement faisant appel à des critères obscurs (graphologie, astrologie, mises à l'épreuve de dangers physiques ou psychologiques), etc. Parallèlement à ces théories de la segmentation, d'autres sont proposées, telles celle du «chômage de recherche», visant en particulier à modifier les présupposés du modèle du «Marché Universel». En effet, dans ce type de modèle, la transparence complète des échanges et des transactions suppose une information parfaite et immédiate de tous les intervenants, ce qui d'ailleurs explique aussi son caractère spatial ponctiforme. La situation idéale serait celle d'un marché à la criée où tous les «offreurs» et tous les «demandeurs» réagiraient et confronteraient leurs actions en un point unique. Les nouvelles interprétations conduisent, au contraire, à postuler l'imperfection générale de l'information, et par conséquent la non-transparence immédiate des interactions. Le chômeur, au lieu d'être défini par la négative - un actif sans emploi - est considéré comme un «travailleur spécialisé dans une activité d'acquisition d'informations sur les emplois disponibles>>(4). e ce fait, il poursuit un D intérêt et participe directement à l'échange économique. Mais contrairement à l' «homo economicus» classique, il est confronté, pour accomplir son rôle, à la gestion du temps et à la mobilité spatiale. 4) L'éclatement de la notion de marché Quelles conclusions tirer de l'ensemble de ces remarques à propos de la notion de marché? D'abord le fait que les modèles normatifs traditionnels ne permettent plus une bonne compréhension des dynamiques existantes. La croyance dans un déterminisme strict par les structures globales, structures qui exprimeraient des intentionalités inégalitaires auxquelles les individus et les groupes seraient soumis à travers une logique de reproduction à l'identique, n'est plus adaptée aux faits qu'on veut analyser. De même, la représentation idéale d'un marché uni(4) Ibid, p.s.

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versel, tendant de lui-même à un équilibre global et à une satisfaction générale de tous les intervenants, apparaît comme illusoire et purement formelle. Les individus-acteurs(seules unités d'action) ne peuvent pas être considérés comme complètement autonomes, occupant une multiplicité de positions interchangeables ou ayant des comportementshyper-calculateurs.En fait, ce qui est en cause, c'est l'acceptation théorique et méthodologique de l'idée que, dans un processus transactionnel de marché, il y a, a priori, un principe de~ordination forte entre les diverses interactions, conditionnant1}àravancele résultat final, qu'il soit de type égalitaire ou inégalitaire. Au lieu d'admettre ce postulat initial, il faut au contraire souligner les marges d'incertitude inhérentes à toute dynamiqued'agrégation des interactions individuelles ou collectives. Cette incertitude devient plus complexe et significative quand l'objet de la transaction est non pas d'ordre matériel, mais d'ordre relationnel- comme c'est le cas pour le marché du travail. Pour faire face à l'incertitude, un apprentissageest nécessaire;et cela d'autant plus que les règles, normes ou conventions servant de système de référence aux actions ne sont pas forcémentles mêmes d'un point de vue spatiotemporel. Dejà, dans une acception purement territoriale, le marché n'a jamais constitué un espace totalement clôturé et a toujours révélé une grande capacité à déborder des limites qu'on pourrait être amené à lui fixer par avance.La délimitation territoriale d'un quartier, d'une ville ou de tout autre lieu marchand a toujours été battue en brèche par des échanges périphé-

riques, précisément là où des avantagesmarginaux peuvent être obtenus, créant ainsi des espaces différentielsqui constituent de véritables ressorts pour le marché lui-même. D'un autre côté, en tant que système de relations institutionnalisées ou réglementées par le pouvoir politique, administratif ou autre, le marché comporte à chaque fois des pratiquestransactionnellesaux frontières de la légalité, sinon totalement illégales. Ces pratiques n'ont souvent qu'une longueur d'avance sur les règles instituées et sont un facteur d'indétermination concernant le nombre, les qualités et les positions des intervenantsengagés dans les interactions.

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II. Agrégation des actions individuelles et transaction sociale
Ces incertitudes, indétenninations et marges de manœuvre posent à l'économiste et au sociologue un problème de fond qui est celui de l'agrégation des actions individuelles et, en particulier, de ses dimensions spatiales. Si, en ce qui concerne l'économie, certaines démarches critiques ont déjà été présentées plus haut, il convient maintenant de considérer plus spécialement le point de vue sociologique. Dans la période récente, c'est le sociologue R. Boudon qui a le mieux souligné l'importance, théorique et méthodologique, de la notion d'agrégation qui sert de fondement à son approche générale, à savoir, l'individualisme méthodologique. Pour mieux délimiter l'analyse, rappelons tout d'abord que la notion d'agrégation peut s'appliquer à divers cas de figure, par exemple aux préférences individuelles, ou encore aux actions individuelles. La distinction n'est pas inutile et ce sont ces dernières qui nous intéressent ici. En effet, quand il s'agit de simples préférences individuelles (cas entre autres d'une élection) on peut considérer que chaque choix individuel est quasi autonome et le résultat final s'obtient au travers d'une opération purement arithmétique. En revanche, il en va tout autrement quand la question de l'agrégation concerne les actions, individuelles ou collectives; dans ce cas, les principes de composition doivent tenir compte des multiples interdépendances entre les acteurs, ainsi que des décalages synchroniques et diachroniques à l'œuvre dans ce type de situation. I) Le marché et l'agrégation

R. Boudon se sert aussi de l'exemple du marché pour illustrer son propos. Dans La Place du désordre(5),il indique: «Imaginons qu'on soit tenté d'émettre la loi conditionnelle: lorsque le prix d'un produit P monte (A), la demande orientée vers ce produit baisse (B). Il n'est pas difficile d'imaginer des cas idéaux où cette relation sera vérifiée. Imaginons que le produit P corresponde à un besoin, qu'en moyenne chaque individu
(5) BOUDON Raymond, 1984, La place du désordre, Paris, PUF, p.75 et 76.

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consomme par unité de temps p unités de p, et qu'il existe sur le marché un produit Q présentant exactement la même valeur d'usage que P. Supposons de plus que Q soit aussi connu que P, c'est-à-dire que chacun soit informé non seulement de l'existence, mais aussi des qualités de Q au même degré où il est informé de l'existence et des qualités de P. Supposons en outre qu'il n'existe pas de différences dans "l'image" des deux produits, ou qu'ils ne se distinguent pas par des caractères secondaires sans rapport avec la valeur d'usage, mais pouvant avoir une incidence sur le comportement d'achat (par exemple P est un produit national, Q est un produit étranger). Si toutes ces conditions, qu'on désignera par K, sont réalisées, la relation "si A, B" sera verifiée: la hausse du prix du produit P provoquera une baisse de la demande». Cette certitude vient du fait que «l'ensemble de conditions K crée une situation non nécessairement fictive, mais en tout cas idéale, telle que chaque acteur pris en particulier est supposé avoir à choisir entre deux produits P et Q ayant exactement le même usage, la même visibilité et la même image, et différents l'un de l'autre - à partir du moment où le prix de P monte - par le seul fait qu'entre t et HIla quantité du produit P que l'acheteur peut se procurer pour une somme d'argent donnée diminue, tandis qu'avec la même somme il peut se procurer une quantité croissante de Q». En conclusion: «C'est seulement sous des conditions K très restrictives qu'on peut avoir la quasi-certitude d'observer la relation "si A, alors B". Supposons en effet qu'une ou plusieurs des conditions de l'ensemble K ne soient pas satisfaites. Le prix de P monte, celui de Q reste stable. P et Q ont exactement la même valeur usage, mais Q est un produit nouveau. En conséquence, il est mal connu; certains ignorent son existence, et ceux qui connaissent son existence ne l'ont pas essayé eux~ mêmes et n'en ont guère entendu parler dans leur entourage. Dans ce cas, l'augmentation du prix de P risque de n'avoir aucun effet sur la demande, même si Q est objectivement avantageux. Après un temps, les consommateurs étant mieux informés, un transfert se produira sans doute en direction de Q; mais il est difficile de déterminer a priori la longueur du délai, certainement très variable en fonction du type de produit, de la nature de la clientèle concernée et de nombreux autres éléments. Dans ce cas, on ne peut donc guère préjuger de ce qu'on observera empiriquement. Selon la date de l'observation et en fonction de nombreux autres éléments, la hausse de P aura ou non un effet 29

sur la demande». Ce qu'on peut constater à travers cet exemple, c'est que l'opération d'agrégation n'acquiert un sens objectif que si un certain nombre de conditions sont réunies et si on est en mesure de préciser comment telle ou telle d'entre elles modifie le résultat final. Parmi ces conditions, nous retrouvons en particulier celles relevant de critères spatio-temporels. D'une part, il semble en effet clair que la relation entre la variation du prix et celle de la demande ne se manifeste pas instantanément mais dépend, entre autres, de l'accès à l'information et du mode de circulation de celle-ci. D'autre part, et en ne retenant ici que ce facteur, on comprend également que les différences d'accès aux informations et la configuration des réseaux qui les véhiculent traduisent des inégalités de situation et de position des divers intervenants qui sont d'ordre spatial. En d'autres termes, les relations topologiques entre les acteurs engagés dans le phénomène imaginé sont déterminantes pour qu'effectivement on puisse le décrire et ensuite l'expliquer. Ces relations se définissent par des critères géographiques et sociologiques, par des localisations aussi bien territoriales que sociales et culturelles.

2) Formes spatio-temporelles et ordre social Il ne s'agit pas de poser d'abord les conditions logiques qui président aux diverses interactions, pour ensuite en dégager les formes spatio-temporelles que par contingence elles peuvent prendre, mais de considérer ces formes comme inhérentes à ces conditions et nécessaires à la possibilité même de l'existence des interactions. Ce principe théorique et méthodologique n'est pas incompatible, au contraire, avec le fait que certains effets d'agrégation (en particulier les effets dits pervers) peuvent prendre des formes spatio-temporellestrès différentes de celles existantes au départ du processus de comppsition, quel que soit par ailleurs le degré d'intentionnalité des actions en présence. Un autre exemple, évoqué également par R. Boudon, montre bien l'intérêt de ce problème à partir d'un modèle théorique proposé par T. Schelling(6);«Imaginons que sur les soixantequatre cases de l'échiquier, nous disposions au hasard, par exemple vingt pions bleus et vingt pions rouges. Et supposons
(6) BOUDON Raymond et BOURRICAUD François. 1982, Dictionnaire critique de la sociologie, Paris. PUF, p.18.

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