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PROFESSION HOMME POLITIQUE

Collection

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masculin,

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1987, 187 p.

gens de métier,

Collection

«

logiques sociales
Desjeux

JO

dirigée par Dominique

PHILIPPEG

ARRAUD

PROFESSION HOMME POLITIQUE
LA CARRIÈRE
POU11QUE DES MAIRES URBAINS Publié avec le concours du

Centre régional des lettres d'Aquitaine

Éditions l'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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L'Hannattan, 1989

ISBN: 2-7384-0367-0

INTRODUCTION

Le XIxe siècle a été marqué par une oscillation entre différents modèles de la représentation politique (monarchie parlementaire, monarchie républicaine incarnée par le modèle original du bonapartisme, parlementarisme républicain plus ou moins démocratique) qui traduisait un conflit de légitimité entre les principes de la monarchie héréditaire et de la démocratie élective. C'est durant cette période que commence â s'institutionnaliser un pouvoir politique explicitement spécifié en tant que tel en liaison avec la création d'institutions spécialisées: Assemblée nationale, Conseils généraux, municipalités. Ce phénomène est fondé sur des mécanismes de différenciation sociale qui conduisent progressivement â la constitution d'un personnel politique spécialisé. Cependant, au cours de cette période qui voit la genèse du système politique français moderne et prend fin avec l'établissement puis la consolidation de la Ille République, la participation au système politique et le recrutement des élus, comme les modes d'exercice du pouvoir politique (relations élus-électeurs, styles d'autorité politique, rôle des élus et nature de leurs ressources) sont encore conditionnés par des facteurs qui contraignent le fonctionnement du système politique et limitent les effets de l'instauration de la démocratie élective comme nouveau modèle de représentation politique. D'une part, les possibilités d'être électeur comme celles d'être élu sont limitées par des conditions de fortune (cens ou niveau minilIJum de contribution fiscale) et des élections â plusieurs degrés ou au suffrage restreint qui tempèrent l'expression de la " souveraineté» populaire. D'autre part, la capacité

de partidper à la compétition politique est entravée par les restrictions affectant les libertés publiques et plus particulièrement les libertés de presse, de réunion et d'assodation. Enfin, les chances d'être élu sont encore. restreintes par des mécanismes de cooptation qui conduisent à la présentation de listes" de confiance Il et de candidatures offidelles appuyées par le pouvoir et son administration. Par ailleurs, le développement de la partidpation politique et le recrutement du personnel politique paraissent également fonction des structures sOdo-culturelles et économiques de la société. A cet égard, la pénétration des idées républicaines et démocratiques en France est étroitement liée aux transformations de la sodété française tout au long du xrxc siècle, et plus particulièrement peut-être, depuis 1870, si tant est qu'il soit possible et légitime d'assigner une date prédse à un ensemble de processus progressifs et interactifs: développement des moyens de communication, augmentation du niveau d'instruction du fait de l'instauration de la scolarité obligatoire, transformation des modes de vie et des réseaux de sociabilité, des styles d'autorité, de l'équilibre monde rural-société urbaine, etc. (E. Weber, 1983), qui désenclavent insensiblement les" pays" et les mentalités. Très schématiquement, et en dépit de nombreux décalages ou survivances de particularismes locaux, on peut penser que ces mutations techniques, sociales, économiques et culturelles ont indirectement contribué au passage progressif d'une domination" traditionnelle Il à une domination plus" légale-rationnelle ". Aussi, le recrutement, la mobilisation et la fonction politiques se caractérisent-ils encore à la fin du xrxc siècle par un degré limité de différendation sociale. La compétition politique et le recrutement des élus sont conditionnés par le fait qu'il n'existe pas encore à proprement parler de structures politiques relativement autonomes de partidpation et de mobilisation. Les partis politiques, en effet, n'apparaîtront qu'au début du xxe siècle et ne se développeront réellement qu'entre les deux guerres mondiales, en France tout au moins. Il existe alors une interpénétration très forte entre les classes dirigeantes, noblesse et haute bourgeoisie pour l'essentiel, et le personnel politique. En d'autres termes, ce sont très largement le statut social et le capital sodo-économique qui semblent 8

déterminer assez étroitement le recrutement des élus et il ne semble pas encore exister de capital politique à proprement parler, fondé sur des ressources, des compétences, des structures. de mobilisation et des .stratégies de légitimation particularisées. Ces inégalités de représentation et de recrutement, sans disparaître totalement, loin s'en faut, s'atténueront fortement tout au long du xxe siècle. " En 1900, constate M. Dogan (1967, p. 469), on pouvait à peine compter une trentaine de députés d'origine modeste, ayant gravi l'échelle sociale à force d'études et d'activités syndicales. Ils affrontaient 175 députés issus de la noblesse, 130 à 140 de la haute bourgeoisie. Tout autre sera la physionomie du Parlement à la fin de la me République: face à une quarantaine de nobles et patridens se dressaient 110 députés" sortis" du prolétariat et 120 de la petite-bourgeoisie". Dès lors, le recrutement du personnel politique conservera, à un degré ou à un autre, ce caractère plus représentatif des élites sodales en général et ne retrouvera plus une telle homogénéité sodale. C'est donc sous la Ille République que se constitue un champ d'activités politiques spédfiques, impliquant des pratiques, des stratégies, des compétences particulières, corrélativement au processus de différendation du pouvoir politique et à l'émergence d'un personnel politique de plus en plus spédalisé. Un statut des élus est progressivement défini, des indemnités plus ou moins conséquentes sont attribuées, des organisations propres aux élus se constituent, tout d'abord au sein des partis politiques, puis à leurs marges, regroupant enfin, dans certains cas, des élus de toutes orientations politiques. On se trouve donc en présence d'un processus de différenciation sodalelié à une nouvelle division du travail conduisant à une répartition des tâches, d'un processus de spédalisation et d'autonomisation d'un groupe particulier qui lend à acquérir le monopole de la représentation et de l'activité politiques. Toute sodété à organisation complexe conmll"ten effet une division sociale du travail qui entraîne une distribution des tâches (économiques, militaires, religieuses, administratives, etc.) plus ou moins accentuée entre groupes sociaux. Cette spédalisation fonctionnelle liée à la constitution d'un domaine d'activité particulier entraîne l'émergence de groupes sodaux qui s'autonomisent progressivement des autres couches de la 9

société. C'est dans cette perspective que R. Michels écrit: "... tout organe de la société, né de la division du travail, se crée, dès qu'il est consolidé, un intérêt spécial, un intérêt qui existe en soi et pour soi. (...) Des couches sociales remplissant des fonctions différentes tendent à s'isoler, à se donner des organes aptes à défendre leurs intérêts particuliers et à se transformer en classes distinctes" (R. Michels, 1971, p. 290). Pour sa part,

O. Gaxie évoque le même phénomène en affirmant:

..

Avec

l'Etat apparaît un corps spécifique d'hommes politiques, et en retour, l'Etat qui permet le contrôle des instruments de domination politique devient l'enjeu de la lutte que se livrent ces hommes politiques pour la conquête et l'exercice du pouvoir politique" (D. Gaxie, 1973, pp. 26-27). Ainsi, de la même façon que le développement du commerce et de l'industrie a entraîné la naissance d'une bourgeoisie ou que le développement de l'Etat moderne a donné le jour à une bureaucratie, on peut penser qu'un personnel politique spécialisé s'est progressivement constitué. Il faut alors se demander dans quelle mesure le personnel politique constitue sinon une .. classe" au sens strict, du moins un groupe social présentant une cohésion relative dans, par exemple, ses mécanismes de constitution et de recrutement, des types et profils de carrière, des pratiques et stratégies communes, des intérêts statutaires identiques, etc. Poser la question de la spécialisation du personnel politique doit conduire également à s'interroger sur le type de ressources nécessaires pour fonder une entreprise politique et affronter avec succès la compétition politique et électorale qui assure la sélection des élus et conditionne donc leur appartenance au groupe. Si l'activité politique tend à devenir un métier relativement spécialisé, quelle est la nature des compétences et plus largement des ressources nécessaires pour" réussir" dans cette activité, si l'on entend par ce terme l'ensemble des attributs, savoir-faire et qualités (pouvant inclure des traits de caractère liés à la personnalité psychologique des individus, comme le suggère P. Braud, 1980, pp. 201-218) indispensables pour, d'une part, parvenir à la situation d'être potentiellement élu, d'autre part, être effectivement élu, et enfin pour exercer d'une manière plus ou moins durable un mandat électif? En dépit de leur insertion dans un cadre juridique et institu10

tionnel qui contribue à délimiter leur champ d'action et certaines des tâches qu'ils doivent accomplir, les membres du personnel politique possèdent une compétence d'un type particulier. Malgré la transformation des institutions politiques, l'extension de leurs champs d'action et la technicité ou la complexité de plus en plus grande des problèmes à traiter, c'est cette compétence politique qui spécifie le rôle des élus et conditionne leur capacité à contrôler les" marchés" politiques qui garantit la conservation de leur position et de leur statut. Comme le note J. Schumpeter: " il n'est pas entièrement exact de dire que, dans le cas moyen, le succès politique ne prouve rien en faveur d'un homme ou que le politicien ne soit pas davantage qu'un amateur. Il est en effet professionnellement rompu à une technique très importante, celle du maniement des hommes. De plus, généralement parlant tout au moins, l'aptitude à conquérir une position de commandement politique est associée avec un certain degré d'énergie personnelle et aussi avec d'autres dons C..). Le courant qui porte les politiciens vers les anses ministérielles est, tout compte fait, semé de nombreux écueils qui ne sont pas sans efficacité pour barrer l'accès du pouvoir à l'outre gonflée de vent ou à l'idiot du village" Q. Schumpeter, 1969, pp. 392-393). Ne devient donc pas élu qui en éprouve seulement l'ambition, la vocation ou la volonté. L'appartenance au groupe et la conservation du statut qui y est attaché demandent nécessairement des" qualités", et plus largement des ressources, des aptitudes, des compétences inégalement distribuées, individuelles mais nécessitant également une reconnaissance sociale, qui peuvent s'acquérir par l'exercice de certaines professions et la participation à des organisations telles que syndicats, partis politiques, associations, etc. Elles entraînent une capacité à contrôler et à mobiliser des réseaux de sociabilité et de soutien qui permettent de diffuser une représentation de soi et de son action, dans le cadre d'un processus d'échange et de reconnaissance entre les groupes sociaux et leurs représentants d'une part, et les membres du personnel politique d'autre part Q. Lagroye, 1974, pp. 309-338). La mise en œuvre de ces ressources et compétences particulières conduit à la constitution d'un capital politique puis électoral qui permet, d'une part, d'être en situation de devenir élu et d'être effectivement élu, et d'autre part, d'assurer les 11

conditions de la réélection en réduisant les incertitudes du suffrage universel. Ce capital politique peut sans doute être accumulé de diverses façons, mais en aucun cas, il ne saurait se réduire à un capital économique ou à un capital culturel et scolaire (comme semble le suggèrer D. Gaxie, 1980). Seul ce capital politique, fondé sur des ressources et des capacités acquises ou partiellement héritées, peut conduire à la reconnaissance d'un leadership politique. Selon l'origine et la nature des ressources constitutives, P. Bourdieu distingue schématiquement deux types différents de capital politique: "... l'homme politique doit son autorité spécifique dans le champ politique - ce que le langage indigène appelle son" poids politique" - à la force de mobilisation qu'il détient soit à titre personnel, soit par délégation, en tant que mandataire d'une organisation (parti, syndicat) détentrice d'un capital politique accumulé au cours des luttes passées, et d'abord sous forme de postes - dans l'appareil ou hors de l'appareil - et de militants attachés à ces postes" (P. Bourdieu, 1981, p. 18). Ces deux sortes de capital politique doivent sans doute être considérées comme des types-idéaux, mais elles ont l'avantage de différencier la nature des rapports aux mandats électifs et de suggérer la pluralité des mécanismes d'acquisition des ressources. Ces deux types de capital politique sont constitués de ressources de nature différente et renvoient à des capacités différenciées de mobilisation fondées sur des réseaux plus ou moins formalisés et structurés qui permettent le contrôle politique, ou du moins tendent à ce but, de certains milieux ou groupes sociaux, par l'imposition d'une image et d'une représentation de l'homme politique. Dès lors, du simple fait que" tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir, selon l'expression de M. Weber, soit parce qu'il le considère comme un moyen au service d'autres fins, idéales ou égoïstes, soit qu'il le désire" pour lui-même" en vue de jouir du sentiment de prestige qu'il confère" (M. Weber, 1971, p. 101), la conquête et la conservation du pouvoir politique, à quelque niveau que ce soit, exigent des aptitudes et des ressources qui fondent les stratégies mises en œuvre sur le " marché politique ", le marché électoral n'étant qu'une

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expression singulière d'un marché plus vaste (1), et déterminent leurs chances de succès. " Il est des professionnels qui sont comme poussés non seulement â utiliser â plein les ressources qu'ils possèdent, écrit R. Dahl dans cette perspective 0971, p. 113), mais encore âen créer de nouvelles: ils érigent ainsi une pyramide d'influences. Ce sont des espèces d'entrepreneurs politiques". La notion d'entreprise politique peut alors servir â désigner la mise en œuvre stratégique de ressources en vue de la constitution du capital politique et électoral nécessaire pour contrôler le marché et réduire la concurrence qui le caractérise. Les entreprises politiques visent â renouveler de façon permanente et accroître le capital de l'élu, nécessaire pour conserver la position acquise ainsi que le statut qui y est attaché. Elles constituent une forme d'organisation de la capacité de mobilisation de l'élu. Aussi, selon la nature du capital politique initial ou acquis progressivement â travers l'exercice du pouvoir et les types de réseaux d'influence et de mobilisation, les entreprises de conquête ou de conservation du pouvoir politique peuvent être de différentes natures: partisanes, personnelles voire familiales ; locales; régionales ou nationales, etc. Mais dans la plupart des cas, intérêts personnels et partisans tendent sinon à se confondre totalement, du moins â cohabiter largement. De la même façon, certaines entreprises politiques locales tendent logiquement, par le phénomène du cumul des mandats mais aussi la constitution d'équipes de cumul, â se donner une dimension départementale, régionale, voire nationale. L'entreprise politique est alors liée â des types et profils de carrière particuliers. La spécialisation plus ou moins accentuée du personnel politique dont le métier exige des aptitudes et des ressources
(1) Il ne faut pas cacher que l'usage de la notion de « marché politique « et de celles, corrélatives, d'offre et de demande politiques, qui
tend à se développer, constitue dans bien des cas plus une métaphore ou une analogie que le recours à des concepts rigoureùsement fondés. Il permet cependant de renouveler dans une certaine mesure l'éclairage de certains phénomènes et a une portée heuristique du fait même qu'il favorise la possibilité d'esquisser ou de suggérer de nouvelles problématiques et explications. Voir, à ce propos, l'utilisation stimulante qu'en font D.Gaxie et P.Lehingue, 1984, et la distinction qu'ils opèrent entre marché politique central et marchés politiques périphériques inégalement intégrés. 13

constitutives d'un capital politique et conduit à la fondation d'entreprises de conquête et d'exercice du pouvoir politique, est le produit d'un processus de différenciation sociale. Il faut alors se demander si la spécialisation du personnel politique dans le cadre de la division du travail social n'engendre pas une certaine professionnalisation (2), c'est-à-dire non seulement l'exigence d'une disponilibité de plus en plus grande - du fait de l'accroissement des tâches liées à l'extension du champ d'action politique qui conduit à une activité à pleintemps, rémunérée. comme telle - ou l'acquisition d'un statut social et professionnel permettant d'accéder à des nombreux avantages matériels et symboliques; mais plus largement, le développement de façons de penser et d'agir particulières, conduisant à des pratiques, des savoir-faire, des stratégies, voire des intérêts sinon totalement communs, du moins largement partagés. C'est l'existence de ce qu'il est possible d'appeler une logique de fonctionnement n propre au personnel politique qui se trouve posée. Dans cette perspective, la mise en évidence des exigences auxquelles répond cette logique de fonctionnement devrait permettre de ne pas réduire l'entreprise politique aux seuls entrepreneurs politiques et de la constituer comme une sorte de matrice n de comportements. " Le succès personnel en politique, écrit J. Schumpeter op. ( cU., pp. 387-388), C.,) implique normalement une concentration sur la tâche de type professionnel et relègue les autres activités d'un homme au rang d'occupations accessoires ou de corvées. Si nous sommes décidés à voir les choses telles qu'elles sont, il nous faut reconnaître que (oo.) la politique devient inévitablement une carrière. Cette constatation conduit à son tour à reconnaître l'existence d'intérêts professionnels spécifiques chez le politicien individuel, ainsi que d'intérêts collectifs distincts, propres à la. profession politique en tant que telle" De ce processus de professionnalisation découle en parncuU U

(2) Voir ).Meynaud, 1961 pp. 577-608. Il faut préciser cependant que spécialisation n'implique pas nécessairement professionnalisation, de la même manière que professionnalisation n'implique pas nécessairement formation d'un groupe SQcial. Mais ces trois phénomènes constituent les étapes ou les degrés d'un processus progressif de différenciation. Il n'y a donc pas de relation causale immédiate et directe, et encore moins synonymie.

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lier une tendance à l'appropriation individuelle des mandats électifs qui témoigne de l'autonomisation du pouvoir politique et de ceux qui l'exercent. Elle conduit, d'une part, à une concentration des fonctions électives dans les mains d'un nombre réduit de personnes, et, d'autre part, à une certaine permanence dans l'exercice des mandats, sinon toujours dans les faits, du moins dans l'intentionnalité, puisque toutes les entreprises de conquête et de conservation du pouvoir politique ne sont pas également couronnées de succès. De la délégation de fait, note en ce sens R. Michels (op. ctt., p. 45), naît le droit moral à la délégation. Les délégués une foîs élus restent en charge sans interruption C..). L'élection faite en vue d'un but déterminé devient une charge à vie. L'habitude se transforme en droit. L'individu régulièrement délégué pour une certaine durée finit par prétendre que la délégation constitue sa propriété n. Cette appropriation des mandats électifs consacre l'acquisition d'un statut particulier qui s'accompagne de rétributions diverses.Le pouvoir politique et son exercice permettent en effet de bénéficier de gratifications et de rémunérations psychologiques, symboliques et matérielles: notoriété, prestige, sentiment de faire l'histoire, ne fût-elle que locale, ou de la côtoyer, de détenir le pouvoir en accédant à ses signes extérieurs, valorisation personnelle liée à la réalisation d'un projet, à une éthique du dévouement, ou plus prosaïquement à la diffusion d'une représentation de soi. . Quelles sont maintenant les joies intimes que la carrière politique peut donner à celui qui l'embrasse C..) ? s'interroge en ce sens M Weber (op. ctt., pp. 161162). Eh ! bien, elle procure d'abord le sentiment de la puissance. La conscience d'exercer une influence sur les autres humains, le sentiment de participer au pouvoir et surtout la conscience d'être du nombre de ceux qui tiennent en main un nerf important de l'histoire en train de se faire, peuvent élever l'homme politique professionnel, même celui qui n'occupe qu'une position modeste, au-dessus de la banalité de la vie quotidienne n. Complémentairement à ces gratifications symboliques et psychologiques, la carrière politique est susceptible dans certains cas de conduire à une réelle ascension sociale. Elle entraîne alors l'accès à un mode et à un style de vie et à des possibilités de consommation que l'origine socio-professionnelle n'aurait

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sans doute pas permis d'acquérir (3). L'analyse de R. Michels, bien que demandant une actualisation certaine du fait de la transformation des structures sociales et des possibilités de mobilité sociale, garde toute sa pertinence: " dans l'Eglise, le fils de paysan réussit souvent à gravir certains degrés de l'échelle sociale dont les équivalents C..) sont restés le monopole de gens titrés ou tout au moins de l'aristocratie de l'argent. On ne trouve pas de fils d'agriculteur parmi les commandants de corps d'armée ou parmi les préfets, mais on en trouve beau-

coup parmi les évêques

Coo).

Or, ce que l'Eglise offre aux pay-

sans et aux petits-bourgeois, c'est-à-dire un moyen relativement fadle d'ascension sodale, le parti sodaliste l'offre aux ouvriers intelligents .. (op. cU., p. 153). Si l'appartenance au personnel politique est conditionnée par la détention d'aptitudes et de ressources données par la personnalité, la profession, la famille, la participation à des organisations diverses, etc., qui finissent par constituer ce qu'il est convenu d'appeler un capital politique, elle est également déterminée par un mode de recrutement particulier fondé sur la concurrence. Cette compétition, qui n'est par réductible à la seule compétition électorale, entraîne une sélection. Cette compétition met aux prises des hommes, des organisations et des orientations politiques, des programmes d'action, des structures de mobilisation. Sa finalité est non seulement de proposer des objectifs à la sodété ou à la communauté locale et aux groupes sodaux qui composent, mais aussi en mobilisant des groupes et des valeurs sociales ou politiques, de conquérir ou de conserver le pouvoir politique institutionnalisé sous la forme de mandats électifs. Cet objectif peut être une finalité en soi ou un simple moyen au service d'autres fins. Dans la compétition électorale, le but premier des entreprises de conquête ou de conservation du pouvoir politique (4)
(3) L'accès à un mode de vie supérieur ne saurait en aucun cas constituer une motivation ou un objectif clairement perçu. C'est une conséquendes. arrivistes ", note justement R.Michels (op.cU., pp. 151-152). Mais celui qui .est arrivé ne retourne pas volontiers à fa situation obscure qu'il avait occupée auparavant (4) Qu'elles soient personnelles ou (et) collectives. La concurrence directe et immédiate entre candidats à une élection ne doit pas faire oublier, en effet, que la lutte politique met le plus souvent aux prises des associations d'individus réunis en organisations politiques, dont les partis ne constituent sans doute qu'une forme particulière.
ft.

ce et un effet.

. Tous

ceux qui sont.

arrivés"

ne sont pas nécessairement

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est occulté, voire refoulé par des discours et l'invocation de valeurs et de croyances qui masquent les stratégies en présence. Il existe à ce niveau une face obscure ou cachée de l'activité politique qui est sans doute révélatrice de la nature des entreprises politiques. Comme l'écrit D. Gaxie (1978, p. 82) : , "Enjeux objectifs parmi d'autres de la lutte politique, la conquête et l'exerdce du pouvoir politique apparaissent rarement en tant que tels. Les.forces en présence ne présentent pas leurs rivalités comme une lutte pour le pouvoir et ses rétributions matérielles et symboliques (places, honneurs, puissance, privilèges) mais comme un débat sur la meilleure façon de gérer le pays". Pour sa part, M. Weber souligne également un des enjeux de la compétition politique en mettant en évidence qu'au-delà des discours politiques, des valeurs affirmées, des objectifs proclamés, et des contraintes structurelles ou conjoncturelles auxquelles ils obéissent, la compétition politique permet d'accéder aux positions de pouvoir institutionnalisées qui autorisent le contrôle et l'allocation d'emplois divers. " De nos jours, ce sont des postes de toutes sortes dans les partis, dans les journaux, dans les coopératives, dans les caisses de sécurité sodaIe, dans les municipalités ou dans l'administration de l'Etat que les chefs de partis distribuent à leurs partisans pour leurs bons et loyaux services. Toutes les luttes politiques ne sont donc pas uniquement des luttes pour des buts objectifs, mais elles sont aussi et surtout des rivalités pour contrôler la distribution des emplois" écrit-il en ce sens (op. ca. p. 115). En mobilisant thèmes, exigences, valeurs et " attentes" plus ou moins constitués, les stratégies qui révèlent les entreprises de conquête et de conservation du pouvoir politique visent à acquérir une influence prépondérante ou dominante au sein du marché électoral et plus largement politique dans son ensemble, qu'il soit national ou local. Cette influence est fonction de la capadté de mobilisation de l'homme politique ou (et) de l'organisation politique à laquelle il peut appartenir, de leurs aptitudes à répondre et correspondre aux attentes plus ou moins diffuses de certains groupes sociaux de la société globale ou de la communauté locale, voire de les créer, tout en en tirant profit et reconnaissance collective. C'est dans cette perspective que J. Lagroye (1973, p. 277) écrit: " Le jeu politique et le jeu social ne sont que deux faces d'une même réalité. 17

L'acquisition et la conservation du pouvoir par le député-maire dépendent en définitive de son aptitude à s'imposer, non pas comme un simple professionnel de la politique, mais comme maître à l'un et l'autre jeu n. Mais aucune position dominante n'est jamais définitivement acquise, à de rares exceptions près. Du fait de la transformation incessante du marché politique, sous l'effet de facteurs endogènes ou exogènes, et de la surgie toujours possible de nouveaux concurrents disposant de ressources importantes, les entrepreneurs politiques doivent constamment" tisser leur toile n, c'est-à-dire mettre en œuvre leurs compétences et leurs capacités afin d'élaborer des stratégies qui permettront de conforter leur position et d'éviter que leur capital politique et électoral ne se dévalorise ou ne se désagrège au profit d'un rival. L'exercice d'un mandat est provisoire par nature et si certains hommes politiques parviennent à se constituer une rente à vie témoignant de leur compétence politique, nombreux sont par ailleurs les élus qui ne parviennent pas à constituer ou à reconstituer le capital nécessaire pour prétendre exercer durablement une fonction élective. Leur exclusion du groupe est alors le produit de leur inaptitude au métier politique et au travail particulier qui en découle. Aussi, on peut penser que la compétition politique possède ses exigences qui contribuent à déterminer le mode de fonctionnement des entreprises politiques et imposent leur logique à certains discours et certaines pratiques des élus. Les discours et les pratiques des membres du personnel politique obéissent à une logique de la compétition politique, en ce sens que les thèmes, les valeurs, les orientations invoqués et affirmés par les élus sont subordonnés à leur impact sur le marché politique et électoral. Complémentairement à des contraintes organisationnelles et idéologiques, il faut voir dans ce phénomène un effet de la concurrence et de la logique qu'elle impose à la compétition politique. " La lutte concurrentielle incessante pour accéder au pouvoir ou pour s'y maintenir imprime à chaque prise en considération de mesures ou de directives politiques la déviation si admirablement exprimée par la formule" opérer sur les votes. n C..) En démocratie, le gouvernement doit se préoccuper en premier lieu de la portée politique d'un programme ou d'une loi ou d'un décret adminis18

tratif ", affirme en ce sens J. Schumpeter (op. cit., p. 390). D. Gaxie reprend la même idée en écrivant: " Le personnel politique tente ainsi en permanence d'orienter les controverses politiques sur certains thèmes en fonction de leur rentabilité politique ou électorale et de ses propres compétences. C'est dire que la constitution des problèmes sociaux en problèmes politiques dépend toujours de sa compatibilité avec les intérêts stratégiques des forces en présence" 0978, pp. 82-83). Aussi, il faut souligner que certaines politiques ne sont mises en œuvre que dans la mesure où les membres du personnel politique mais aussi les organisations politiques peuvent espérer en tirer certains avantages. Accroissant leur capital de ressources (contrôle de l'allocation de certains emplois, obtention ou consolidation du soutien de certaines catégories sociales, renforcement de leur image ou acquisition d'une dimension complémentaire répondant à des exigences définies, etc.), elles s'avèrent particulièrement rentables sur le marché politique et électoral, ou, plus exactement, sont perçues comme telles sans qu'aucune vérification soit possible. Ces politiques ne sont mises en œuvre qu'à la condition qu'elles offrent des chances de profits pouvant accroître le capital de l'élu et qu'elles puissent être génératrices de nouvelles ressources. Elles sont alors perçues et conduites le plus souvent non en fonction de leurs finalités intrinsèques ou proclamées (intérêt général ou local, utilité sociale ou besoin socio-économique) mais du bénéfice politique et électoral qu'il est possible d'en escompter dans l'affirmation d'un leadership politique sur un territoire ou un espace politique et géographique déterminé (commune, canton, drconscription, département, région). Elles sont alors réinterprétées dans la logique de fonctionnement des entreprises politiques et soumises à ses exigences. La démarche choisie est résolument empirique. Un groupetémoin a été défini dans le but de vérifier les mécanismes évoqués plus haut et d'essayer ainsi de répondre aux interrogations qui ont été formulées. De toute évidence, ce groupe témoin n'est qu'un échantillon. De par les itinéraires des individus concernés et en dépit. de la spécificité liée au caractère " local" de ces élus; ce groupe dépasse largement les frontières de la représentation communale, voire de la représentation élective, puisqu'on y. trouve aussi bien des conseillers généraux, des parlementaires, des candidats aux élections législa19

tives et sénatoriales, que des ministres, des militants et des dirigeants nationaux des partis politiques. Pour tenter de saisir précisément certaines évolutions et transformations relatives aux conditions de recrutement des élus, il leurs pratiques et stratégies, aux modalités de leurs carrières, ou aux mécanismes de légitimation du pouvoir, une démarche diachronique est apparue nécessaire. Ont donc été retenus les maires depuis la Libération des communes dont la population était supérieure il 15000 habitants au recensement de 1975. Ce groupe témoin constitue une fraction sinon spécifique, du moins partiellement spécifiée du personnel politique et devrait permettre d'en saisir les principales caractéristiques. Une double approche, il la fois quantitative et qualitative, a été mise en œuvre dans ce but. La démarche quantitative (5) a conduit il constituer un fichier portant sur les maires des communes étudiées et rassemblant des données biographiques. Complémentairement il cette démarche assez lourde car portant sur 509 communes, des entretiens approfondis ont été réalisés avec des maires et anciens maires des communes étudiées pour saisir des pratiques, des stratégies, des attitudes et des représentations que l'approche quantitative ne permettait pas d'appréhender. La première partie sera consacrée aux mécanismes de recrutement et de sélection. Elle portera, d'une part, sur les structures de socialisation, d'apprentissage et de promotion des membres du groupe, et d'autre part, sur les différenciations partisanes qui affectent les différents modèles de recrutement des élus. La deuxième partie, il travers l'étude des types, modalités et profils de carrière politique, aura pour objet de mettre en évidence la structuration diachronique et synchronique du groupe étudié et l'émergence d'un noyau dur. Elle conduit il examiner les processus d'appropriation (durée d'exercice et conditions d'achèvement du mandat de maire), de concentration et d'inté-

(5) Le traitement informatique des données a été effectué en 1985-1986 par la Banque de données sodo-politiques de Grenoble, grâce au concours personnel de Frédéric Bon, directeur de recherche au CNRS et de la BDSP, sans lequel cette recherche n'aurait pu être menée à bien, en raison des difficultés à traiter quantitativement des informations biographiques ayant une structure chronologique. 20

gration des fonctions électives et plus largement politiques, par le cumul des mandats mais aussi par l'occupation d'un ensemble de fonctions politiques, voire publiques. Enfin, la troisième partie traitera des pratiques et stratégies politiques et de certaines figures de discours, qui témoignent de savoir-faire et d'aptitudes, certes inégalement distribués mais tendant cependant à exprimer une cohésion relative du groupe dans des pratiques et leur légitimation, du fait de la logique spédfique qui structure le comportement des élus et du mode de fonctionnement des entreprises politiques.

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