RÉINVENTER LE SENS DE LA VILLE : Les espaces publics à l'heure globale

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Cet ouvrage traite de la thématique des espaces publics à l'heure où la ville, instrumentalisée par la mondialisation en relation avec les technologies de communication et d'information, change d'échelle et subit le processus de la métropolisation. Il propose de recréer le sens de la ville en réaffirmant la dimension symbolique des espaces publics.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296193703
Nombre de pages : 266
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RÉINVENTER LE SENS DE LA VILLE: LES ESPACES PUBLICS À L'HEURE GLOBALE

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0523-5

Cynthia GHORRA-GOBIN

RÉINVENTER LE SENS DE LA VILLE: LES ESPACES PUBLICS À L'HEURE GLOBALE

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanInc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGmE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

REMERCIEMENTS

Je remercie les auteurs qui ont accepté de participer à la rencontre des 17 et 18 juin 1999 organisée à la Sorbonne et de remettre un texte que, sous la contrainte éditoriale, j'ai parfois été obligée de réduire. Je remercie le CNRS, l'université de Paris IV-Sorbonne, le Ministère des Affaires Etrangères ainsi que les services culturels de )' Ambassade des Etats-Unis qui ont permis à des chercheurs étrangers de se joindre à la réflexion et de l'enrichir à partir de leurs expériences nationales. Je remercie également Madame Myriam Gautron, le professeur Guy Chemla et Hadrien Bedok qui dans le cadre des activités du Laboratoire Espace et Culture m'ont aidée à mener ce projet à terme.

INTRODUCTION

RÉINVESTIR LA DIMENSION SYMBOLIQUE DES ESPACES PUBLICS
Cynthia GHORRA-GOBIN CNRS (Paris)

Cet ouvrage collectif émane de l'exigence de revisiter la question des espaces publics en raison de leur dimension symbolique à 1'heure où la ville, instrumentalisée par la mondialisation, change d'échelle et subit le processus de la métropolisation. Il prolonge la réflexion menée dans le cadre d'un premier ouvrage intitulé Qu'est-ce qui institue la ville? Penser la ville de demain, en mettant l'accent sur le principe de la réinvention de la ville.

Un contexte historique marqué par la mondialisation Des chercheurs n 'hésitent pas à évoquer le terme de « glocalisation » pour souligner combien les flux globaux ou encore transnationaux sont en train de recomposer entièrement la sphère du local. Le choix même du mot métropolisation souligne la différence fondamentale avec le mot urbanisation dans la mesure où le premier entraîne une croissance différentielle des territoires et non plus une croissance continue

à partir d'un pôle, induisant, de ce fait, de fortes polarités spatiales en même temps qu'il déqualifie d'anciens territoires urbanisés. La métropolisation, volonté de soumettre tout espace ou encore toute parcelle du territoire à la logique capitaliste, se traduit par un processus de privatisation touchant les Espaces Publics. Des chercheurs plus pessimistes comme Ed Soja et Mike Davis, à partir de leur analyse sur la ville de Los Angeles, vont même jusqu'à évoquer la militarisation des espaces publics. Que l'on identifie le processus de privatisation ou de militarisation, le phénomène inquiète les villes européennes qui se sentent concernées. La situation des villes européennes n'est certainement pas identique à celle observée Outre-Atlantique, mais la question du statut des espaces publics traditionnels s'avère d'autant plus fondamentale que ces derniers représentent les fondements de la ville européenne. Les espaces publics se déclinent sous différentes formes: rues, avenues, marchés, squares, boulevards, jardins, etc. Aussi la métropolisation pose le problème des espaces publics, tout autant légitime que celui de l'émergence des inégalités spatiales et des exclusions. Dans son ouvrage La Cité Antique, Fustel de Coulanges précise que les Anciens avaient deux termes pour signifier la ville, urbs et civitas: le premier renvoie à la Inatérialité de la ville alors que le second fait référence à la dimension politique. Inscrits dans cette tradition, les espaces publics ne désignent pas uniquement le statut juridique d'« une catégorie d'espaces non détenus par des propriétaires privés» mais renvoient à la présence du politique et plus particulièrement de la société civile dans ces espaces. Les sciences sociales ont même dans l'ensemble convenu qu'un espace ne devenait public que lorsque des rapports sociaux spécifiques le constituaient comme tel. Aussi un lieu ouvert à tous et donc comlnun à tous - comme l'indique son statut juridique - n'est susceptible d'accéder au rang de public qu'en fonction de ce qui s'y joue. Il ne deviendrait public que s'il autorise une vie publique où le jeu de relations sociales entre individus se dérouleraient indépendamment de la position sociale occupée par chacun d'entre eux. Un espace public serait alors indissociable d'un mode de relation égalitaire en vue de la célébration ou encore la promotion d'un sentiment d' appartenance de tous à ces espaces et lieux.

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La question des Espaces Publics L'objectif de cet ouvrage ne se limite donc pas à retravailler la catégorie savante des espaces publics afin d'apporter une plus-value au concept ou encore de rapatrier dans le champ de la géographie, la thématique «espaces publics» que les architectes, urbanistes, sociologues et philosophes ont déjà travaillée, mais de poser sur le mode pragmatique et aussi clairement que possible, la question de leur avenir, à l'heure de la métropolisation. L'instrumentalisation de la ville par la mondialisation, soit la nouvelle logique capitaliste qui a réussi à modeler les outils des nouvelles technologies de communication et d'information en fonction de ses propres impératifs et qui a ainsi transformé un certain nombre de villes, en points d'ancrage de réseaux économiques transnationaux, a également enclenché une progressive disparition des cadres de la vie publique au profit d'espaces essentiellement produits par le secteur privé. Certes les espaces publics ne disparaissent pas, pas plus qu'ils ne sont rayés d'un seul coup du paysage urbain, mais le sens qu'on leur confère change et évolue de manière à ne plus les percevoir que, comme un service à la mobilité ou encore un élément du paysage urbain figurant dans l'action en faveur du patrimoine historique. Ce qui signifie qu'on empêche les espaces publics traditionnels d'être les cadres de la vie publique pour ne plus être assimilés qu'à des fonctions de circulation ou encore de préservation historique. Ce changement de sens leur aurait fait perdre toute valeur sYlnbolique. Or la ville telle que nous l'avons connue tout au long de I'histoire, appartient à plusieurs registres, comme l'a démontré J.B. Racine. Elle participe de l'économique, du social, du politique et du culturel. L'organisation spatiale de la ville rend compte du souci d'optimisation de la production et des

échanges économiques - indissociables de la production des inégalités sociales - mais la matérialité de la ville reflète aussi
une dimension symbolique renvoyant simultanément aux deux sphères constituées par le politique et le culturel. Or cette dimension symbolique de la ville est ici convoquée pour l'analyse des espaces publics, dans la mesure où ces derniers participent acti vement de la construction d'une identité collective relevant de l'ordre de l'éphémère, et contribuant à 7

renforcer cette volonté du vivre-ensemble. On comprend combien la dévalorisation des espaces publics au profit du discours magistral sur la mobilité, de la désignation des espaces publics au rang de la préservation ainsi que du rapprochement fréquent effectué entre espaces publics et incivilités par les médias et l'opinion publique -, sans compter les risques de l'ethnicisation des espaces publics au profit d'un groupe en

particulier,

-

ne peuvent que conforter le processus de la

privatisation des espaces publics autour de fonctions marchandes et ludiques, désormais interprétés comme le cadre de référence de la vie publique. Ce qui laisserait sous-entendre que les espaces publics pensés uniquement pour le consommateur pourraient devenir les lieux de la construction d'une identité collective. C'est à partir de ce cadre défini et construit à partir d'itinéraires disciplinaires variées mais aussi de perspec-tives différentes, que s'articulent l'ensemble des contri buti ons. L'ouvrage soulève deux questions fondamentales: 1) L'appauvrissement des espaces publics dits traditionnels se présente-t-il comme un processus inéluctable à I'heure où la ville change d'échelle et devient métropole? En d'autres termes, l'urbanisation aurait-elle atteint un seuil Uamais égalé au cours de l'histoire) qui entraînerait ipso facto un changement de nature allant dans le sens d'une privatisation des espaces publics? Comment définir la relation de causalité entre « urban sprawl» et « privatization of public spaces» pour reprendre la tenninologie américaine? 2) L'émergence de nouveaux espaces publics marchands et ludiques dans des situations aussi variées que celles des pays du nord et du sud, participerait-elle de ce déclin de la dimension symbolique de la ville? A ce titre n' exige-t-elle pas de se mobiliser? Ne peut-on à partir d'une réflexion en commun, redonner sens à ce qui constituent les cadres spatiaux de la vie publique? Face à un discours prônant le cyberespace comme les nouveaux espaces publics prenant le relais d'un discours antérieur attribuant cette fonction aux médias et multimédias, peut-on continuer à négliger la matérialité des espaces publics sous prétexte qu'il sont devenus obsolètes face aux évolutions techniques et sociales renvoyant aussi bien à la révolution des 8

transports qu'à la révolution de la communication?

Peut-on au

seul nom de I'hypermodernité se distancier de l'idée de ville ayant traversé siècles et millénaires - et s'employer à juger de
la Inatérialité des espaces publics comme un fait dépassé alors que tout au long de I'histoire ils ont représenté l'un des paramètres essentiels de la construction de l'identité de l'individu comme celle de l'identité collective? La faible considération portée aux Espaces Publics ne va-t-elle pas de pair avec le risque d'une association permanente entre espaces publics et incivilités? L'incivilité renvoie certes à une pluralité de malaises de la société mais elle participe tout en étant d'un processus de déségrégation des espaces de la vie publique. Aussi après avoir rappelé la fonction civilisatrice assumée par la ville tout au long de 1'histoire ainsi que sa participation à l'émancipation de la société civile, on soulignera le paradoxe du XXe siècle, qui parce qu'il a négligé les espaces publics, autorise le secteur privé à s'y investir en les SOUlnettant à la logique de la consommation. La conclusion de ce chapitre introductif prend le parti de plaider pour la réinvention des espaces publics parallèlement à un discours en faveur de la construction d'une scène politique à l'échelle de la métropole, Inêlne s'il est vrai que certains auteurs ont présenté des variantes beaucoup plus nuancées.

La quête d'une identité collective: une lacune de l'analyse
Les raisons d'être de la ville ont préoccupé de nombreuses disciplines des sciences sociales, outre l'architecture. Dans l'ensemble ces dernières ont toutefois eu tendance à mettre l'accent sur l'aspect économique et sur l'aspect social et à négliger le symbolique. Il fallait comprendre et expliquer les dynamiques économiques à l' œuvre, tout en ciblant les effets négatifs, c'est-à-dire les inégalités sociales susceptibles d' engendrer le chaos social. L'objectif majeur a longtemps consisté à assurer l'ordre de la production comme l'ordre social pour garantir la croissance économique, signe le plus tangible de cet idéal de progrès des sociétés modernes. Aussi la ville a essentiellement été travaillée à partir de thématiques concernant soit les Inodalités de la maximisation des profits de la sphère 9

économique, soit encore la prévention de tout risque de désaffiliation sociale. La question urbaine qui a accédé dans les années 1970 au titre de paradigme central de la recherche en sciences sociales avait deux principaux objets: les processus économiques et les luttes urbaines. Elle a négligé la question de la construction de l'identité collective dans la mesure où celle-ci ne pouvait à l'époque qu'émaner d'un État central, garant simultané de la nationalité et de la citoyenneté. Les luttes urbaines mettaient l'accent sur ces antagonismes de classes sociales revendiquant de meilleures conditions de vie ou tout simplement, remettant en cause des projets urbanistiques présentant un faible potentiel urbain. Elles ont principalement concerné la matérialité du fait urbain, la dimension symbolique de la ville ne pouvait qu'être reléguée dans la mesure où la ville était essentiellement pensée comme une entité assujettie à l'État. Le mérite de Castells et d'autres, dans leurs analyses sur les mouvements sociaux, fut toutefois de reconnaître la figure de la société civile, tout en démontrant les limites de son action. Cette dernière réussissait à dominer la scène politique sans prendre le pouvoir. Les demandes étaient orientées vers la consommation de nouveaux équipements ou encore vers la lutte contre des projets de rénovation urbaine (entraînant la destruction et le déplacement de personnes). L'interprétation des luttes urbaines a refusé d'y reconnaître toute velléité en faveur de la reconnaissance d'une identité collective, ou encore d'y lire le principe d'une reconnaissance tacite d'un destin COlnmun. Mais les luttes urbaines qui se déroulaient dans les espaces publics ont en fait, tout autant, participé de la lutte politique que de cette quête d'une identité collective que la ville confère dans ses espaces publics. C'est d'ailleurs en quoi la ville est dotée d'une fonction civilisatrice. Les villes ont, tout au long de I'histoire, produit des inégalités sociales mais en mettant en scène ces inégalités, elles

ont aussi contribué à faire prendre conscience aux décideurs au niveau de l'État, parallèlement à une mobilisation politique

-

de l'impératif de politiques de redistribution en vue de réduire ces inégalités. L'État fédéral aux États-Unis a, dès la fin des années 1970, rencontré de sérieuses difficultés pour légitimer sa politique sociale à l'égard des quartiers en difficulté. Ces 10

difficultés

s'expliquent
-

en partie du fait que la majorité

des

électeurs banlieue

qui avaient quitté la ville pour vivre désormais en n'avaient plus de contact physique ou encore ne

côtoyaient plus ces « gens» dans la rue et les seules images qu'ils avaient des autres, étaient ceux de la presse mettant, bien entendu, l'accent sur la violence. Tout électeur américain a douté du bon usage des impôts à l'égard des habitants des ghettos. Cet exemple permet d'illustrer combien il devient de plus en plus difficile d'imaginer un contrat social en dehors de tout contact physique d'individus se produisant dans les espaces piblics. Or cette fonction civilisatrice des espaces publics de la ville qui facilitaient l'apprentissage de l'altérité et qui mettaient en scène les rites de l'interaction sociale, visant à conférer de l'identité collective sur le mode éphémère, a progressivement disparu. Au cours des dernières décennies seuls les touristes pratiquant les espaces publics relevant du patrimoine historique ont droit à ce rituel de l'identité collective alors que les habitants des territoires urbains modernes y sont pratiquement privés.

Les espaces publics, une catégorie négligée par la modernité .. .mais investie par le secteur privé L'architecture moderne qui s'est imposée tout au long du xxe siècle n'a accordé aucune importance aux espaces publics. Il en fut d'ailleurs de même dans l'aménagement urbain qui s'est enfenné dans une logique d'équipement. L'illustre Charte d'Athènes qui fut rédigée, entre les deux guerres, sous la

direction de Le Corbusier, - un prestigieux architecte ayant une profonde aversion pour la rue traditionnelle - vantait les
avantages de la séparation entre les réseaux de communication piétons et voitures ainsi que le zonage fonctionnel dans le but d'autonomiser l'architecture par rapport à la trame parcellaire, bref à la trame urbaine. La charte n'aurait pourtant été qu'utopie, si les décideurs de l'après-guerre ne l'avaient pas utilisée pour justifier la construction des grands ensembles et pour promouvoir l'urbanisme de dalle. Dans cette perspective d'une architecture complètement libérée de toute référence au Il

viaire, les bâtiments étaient simplement posés au sol en dehors de toute mise en relation avec les autres bâtiments. Aussi il en a résulté un espace interstitiel de type résiduaire qui ne disposait d'aucune forme propre et fonctionnait indépendamment de toute structure. L'espace vide aurait certainement pu faire l'objet d'une appropriation et, de ce fait, être considéré comme un projet d'urbanisme en soi, mais il a été négligé par un urbanislTIe s'investissant dans une simple logique d'équipelTIents (sociaux et parfois culturels), notamment dans, les nouveaux quartiers. Dans cette perspective, les traditionnels espaces publics ont été réduits soit à des espaces de circulation soit à des espaces lTIonopolisés par le principe de patrimonialisation. Au niveau national comme local, les espaces publics ont retenu l'attention des ingénieurs qui ont mis leurs capacités et leurs énergies à les optimiser en tant qu'espaces de la circulation des flux (en optant pour la voiture comme mode de déplacement privilégié). Afin de compenser cette tendance, d'autres professionnels influencés par les théories en faveur de la valeur patrimoniale ont fait entrer les espaces publics dans la catégorie patrimoine. Ces derniers le plus souvent localisés dans des quartiers anciens ont subi le processus de muséification. Ils ont été transformés en zones piétonnes réservées exclusivement aux touristes, à la clientèle des commerces de luxe ou encore à des manifestations ludiques. Ce lTIonopole de la logique d'équipement dans l' aménagement urbain associé à ce principe d'adapter la ville à la voiture, en réduisant les espaces publics à un simple service en faveur de la mobilité ou à leur patrimonialisation, ont persuadé le secteur privé de l'intérêt à se lancer dans la production d'espaces publics. Ces « nouveaux» espaces publics qui sont, en fait, des « espaces privés ouverts au public », où la voiture est bannie, se décline sous la forme de parcs à thèmes, de galeries marchandes (sans oublier les « gated communities»), de centres commerciaux. Ce sont des espaces agréables, bien faits, conformes aux normes de sécurité qui réussissent à attirer les foules en fin de semaine et en soirée. Mais ces « nouveaux» espaces publics, essentiellement attractifs pour les familles ou

encore pour les bandes de jeunes - bien qu'on ne soit pas en mesure de donner une quelconque explication - réduisent les
individus à de purs consommateurs 12 en mettant à leur disposition

une qualité d'ambiance sécurisée. Les consommateurs, fascinés par ce temple de I'hypermodernité qui leur donne en quelque sorte accès à la mondialisation, grâce au support de la sphère publicitaire, se procurent dans les boutiques franchisées des produits délocalisés. Ils en retirent le sentiment de participer à cette civilisation planétaire fascinée par le mode marchand. La modernité a accumulé des objets urbains autonomes et a engendré un vide traversé par des infrastructures entraînant une sérieuse domination des réseaux sur le territoire au détriment de toute autre structure. Elle a ainsi complètement négligé la valeur des espaces publics comme l'espace privilégié de l'apprentissage de l'altérité, comme la mise en scène de la société civile dans sa diversité sociale et culturelle et comme support matériel de la construction d'une identité collective, qui bien qu'ancrée spatialement, se vit sur le mode éphémère.

Les Espaces Publics ou l'apprentissage

de l'altérité

Les espaces publics ne sont pas des espaces communautaires dans la mesure où ne se retrouvent pas uniquement des gens se

ressemblant ou appartenant à la Inême communauté

-

même

s'ils peuvent offrir la possibilité à des gens d'une même communauté de se retrouver. C'est d'ailleurs ce qui distingue ou encore a distingué, pendant des siècles, la ville de la campagne, soit la possibilité pour l'individu de s'affranchir de ces liens originels pour s'identifier à une entité plus complexe, celle de la ville. L'illustration la plus simple relève du mode vestimentaire: en ville on s'habillait différemment qu'à la calnpagne et c'est dans les espaces publics qu'on pouvait s'initier à d'autres modes vestimentaires que le sien. Les espaces publics se caractérisent ainsi par leur capacité à distancier l'individu de la communauté et à lui apprendre à reconnaître les différences mais aussi les ressemblances avec les autres. Cette capacité d'apprentissage de l'autre et de ce qui n'est pas soi, provient essentiellement de la puissance de l'anonymat que peuvent offrir les espaces publics. La construction de l'identité de l'individu est indissociable de cette capacité simultanée à prendre recul par rapport à soi et aux siens pour prendre conscience de soi et de l'autre. Une 13

grande partie de la population (jeunes et moins jeunes) habitant dans les quartiers sensibles n'a pas réellement fait l' expé-rience des espaces publics et, de ce fait, n'a pas l'opportunité de prendre distance par rapport à leurs quartiers et voisins. Or cette culture politique qui autorise tout individu à prendre distance par rapport à sa comlnunauté d'origine a été associée aux villes et, plus particulièrement, aux espaces publics qui en sont la manifestation la plus tangible. Les espaces publics sont les lieux où élnerge, en l'absence d'un espace natif commun, les conditions d'une identité commune possible issue de l'anonymat. Les espaces publics sont les lieux par excellence de la présence simultanée de la figure de l'étranger et de celle de l'autochtone, parce qu'ils réussissent à maintenir les individus dans une extériorité les uns des autres, en même temps qu'ils sont un lien qui unit de manière éphémère dans la séparation. Les espaces publics font tenir ensemble des éléments hétérogènes et, à ce titre, reflètent cette quête du «vivre ensemble ». Ils lient la pluralité des individus et communautés et font accéder différents mondes vécus à une visibilité politique.

Réinvestir les espaces publics A 1'heure où la ville devient l'espace privilégié des flux
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transnationaux et a rendez-vous avec la civilisation planétaire

essentiellement marchande -, et que, de ce fait, elle prend toutes ses distances avec les instances nationales, les espaces publics exigent plus que jamais d'être réinterprétés comme un cadre privilégié à partir duquel des individus cherchent à se doter d'une identité collective et à « faire société ». Certains se prononcent certes en faveur de l'idée d'une citoyenneté universelle à inventer, force est de constater que cette dernière exige un ancrage à l'échelle locale, celle de la métropole. L'élllergence d'une citoyenneté se donnant l'ambition d'être universelle suppose la reconnaissance d'une appartenance locale à laquelle les espaces publics contribuent, en tant qu'espace privilégié de la construction d'une identité collective sur le lllode éphémère.

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A I'heure où l'État n'assume plus cette mise en scène de la société civile pour se limiter au registre de médiations sociales et sécuritaires, cet ouvrage plaide pour un réinvestissement des espaces publics par le politique comme un moyen d'insuffler du sens à la métropole. La fonction civilisatrice de la ville ne saurait être refondée dans le cadre de la métropole instrutnentalisée par la mondialisation en dehors d'un réinvestissement de la dimension symbolique des espaces publics, dont les modalités tout comme la matérialité restent à définir. Les contributions ont été rassemblées dans quatre chapitres:
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Une problétnatique en controverse; Entre privatisation et marquage identitaire ; Entre équipement marchand et valeur symbolique, De la dimension politique.

Repères bibliographiques
DONZELOT J. et M.-C. JAILLET, La nouvelle question urbaine, Séminaire du PUCA, Ministère de l'Équipement, 1998/2000. L'espace du public: Les compétences du citadin, Plan Urbain, Colloque d'Arc et Senas, 1990. GHORRA-GOBIN C. (ed.), Qu'est ce qui institue la ville? Penser la ville de demain, Paris, L'Harmattan, 1994. Les États-Unis entre local et mondial, Paris, Presses de Sciences-Po, 2000. Los Angeles, le mythe americain inachevé, Paris, CNRS Éditions, 1997 (Prix France-Amériques 1998). « Ville et Communication interculturelle », Géographie et cultures, #26, 1997. HABERMAS J. « La modernité: un projet inachevé », Critique, #413, octobre 1981. JOSEPH L, Le passant considérable, Paris, Méridiens, 1984. P AQUOT Th., « Philosophie de l'espace public », Pétition, Printemps 1999. P AGÈS D. (ed.), L'incertitude des territoires, Paris, L'Harmattan, 2000. PICON-LEFEBVRE V. (ed.), Les espaces publics modernes, Paris, Le Moniteur, 1996. RACINE J.-B., La ville entre Dieu et les hommes, Genève, Presses universitaires bibliques, 1993. SCHOONBRODT R. et P. Ansay, Penser la ville, Bruxelles, Archives Architecture Moderne, 1987. 15

PREMIÈRE PARTIE

UNE PROBLÉMA TIQUE EN CONTROVERSE

L'ESPACE PUBLIC OU L'HEURISTIQUE HEUREUSE
Bernard DEBARBIEUX Laboratoire TEO, Université Joseph-Fourier, Grenoble

Il est bien connu que la recherche se nourrit d'interrogations paradoxales. Si l'on en doutait encore, l'actualité de la recherche sur l'espace public nous le rappellerait. Voici une notion, d'une grande banalité sémantique au premier abord, dont on redécouvre les vertus au moment où le statut de l'objet désigné se trouve soudainement mis en question. Voici une notion qui, si elle avait existé sous cette forme, aurait pu référer dans une même communauté de pensée, aussi bien à l'agora grecque qu'aux passages de Paris qu'aimait tant Walter Benjamin, aussi bien aux places monumentales de la ville classique qu'aux grands parcs urbains de l'Amérique du réformisme social. Mais le terme n'existait pas. Et voici qu'il surgit, qu'on s'en empare, qu'on le dissèque quand la notion

publique se retrouve interpellée par de nouvelles pratiques urbaines, sur la voie «publique », autour des centres commerciaux, et ailleurs encore. Il surgit quand Habermas, comtne Bourdieu après lui, extrait le substantif de sa signification principale, presque triviale, pour renouer avec une signification profonde, fondamentalement abstraite. La détnultiplication des sens de la notion de lieu aura les mêmes effets, quelques années plus tard. L'extraordinaire plasticité sémantique de la notion lui ouvre de superbes horizons de pensée, de débats et de réflexions. Certes, l'enthousiasme que suscitent certaines expressions peut légitimement susciter le soupçon. Feu de paille? Jouissance des mots savourés? Configuration éphémère d'un débat qui se cristallise sur une expression qui sonne comme un slogan? On a connu pareils destins, et le verdict du temps est alors sans appel. Pourtant ici, j'ai le sentiment que l'on a affaire à toute autre chose. A une interrogation collective sérieuse, multiforme, complexe. A l'une de ces interrogations qui reconfigurent durablement le débat public et le débat scientifique. A l'une de ces interrogations qui ont une indéniable portée heuristique qu'un feu de paille ne saurait consutner. A bien y réfléchir, je lui vois quatre dimensions, comme l'espace lui-même dont on sait qu'il ne se satisfait plus des trois dimensions d'Euclide.

Quatre dimensions heuristiques La première dimension heuristique de la notion d'espace public tient à sa capacité à interpeller toutes les disciplines des sciences sociales. En proliférant bien au-delà des champs disciplinaires dans lesquels chacun des termes qui la composent

s'épanouissaient

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la géographie pour le substantif et le droit

pour le qualificatif -, l'expression a suscité l'attention légitime de la sociologie, de la science politique et de l'économie, de l'anthropologie même; et chacune de ces disciplines a su s'en emparer et l'interroger à sa tnanière en restant étonnamment attentive aux interrogations des disciplines voisines. La deuxième dimension tient à la capacité de cette notion à rendre concrète et particulièrement pertinente les interrogations qui, en sociologie d'abord, mais aussi en géographie ou en 18

histoire, portent sur les relations dialectiques qui se nouent entre l'individu et la société. L'espace public est à la fois le lieu d'épanouissement du sujet moderne et le théâtre de quelquesunes des manifestations sociales les plus remarquables, le lieu des rituels et celui de l'exposition de la personne, le bien commun des collectifs et une inépuisable source de jouissance individuelle. Il est la scène et le contexte de plusieurs de ces expériences multiples qui structurent les territorialités individuelles et les identités collectives. Il est le lieu où les clivages entre privé et public, intime et «extime» (M. Lussault) se recoupent et se démarquent dans une combinatoire complexe qui laisse toujours possible la diversité des formes d'investissement individuel du collectif. La troisième dimension heuristique de la notion résulte de sa capacité à nous interpeller de nouveau, comme si nous l'avions délaissée, au sujet de la relation entre la matérialité et le caractère symbolique des environnements urbains. L'espace public est souvent celui dans lequel la fabrique des artifices atteint l'extrême sophistication, même si parfois elle le fait à partir de la matière végétale et au nom d'une certaine idée de la nature COlTIlTIeans les parcs urbains. L'espace public est donc d éminemment matériel, fait d'une matière travaillée dans la perspective d'un usage collectif qu'elle est sensée conditionner. Mais la relation entre la forme spatiale et la forme sociale ne se résume pas à cette relation entre contenant et contenu, quoiqu'en pensent les adorateurs de l'agora grecque et de la place publique de l'urbanisme classique, qui dans l'évocation de ces modèles de référence, souscrivent plus souvent aux sirènes du déterminisme morphologique qu'aux charmes de la métonymie. L'espace public, tout structuré, tout architecturé soit-il, n'est rien sans l'adoption par les individus de codes d'usage et de pratiques d'interaction sociale spécifiques, éminemment symboliques. Ces pratiques publiques actualisent ce qui n'était que potentiel dans la forme urbaine. Comme si la lTIatérialité n'était ici que substance avant que les formes symboliques ne lui donnent consistance. La quatrième et peut-être dernière dimension heuristique de la notion d'espace public réside dans le débat même dont elle est l'objet et l'analyse qui peut en être faite. Une fois échappée des cénacles académiques, une fois lâchée dans la rue, la notion a croisé l'évolution des pratiques professionnelles des 19

urbanistes et des aménageurs (Landau), a donné corps à des revendications populaires, a cristallisé le débat public dans les pays où l'urbanité est une tradition tout comme dans les pays où elle est émergente (Ochoa Arias) ; elle est devenue objet de pratiques sociales et politiques comme le veut parfois le destin des concepts de la science sociale.

Une problématique

de géographie

culturelle

L'intérêt renouvelé pour la notion d'espace public représente aujourd 'hui un enjeu tout particulier pour une perspective culturelle en géographie urbaine qui peut y trouver matière à une refondation ; une géographie culturelle qui, dans la droite ligne du 3e point listé plus haut, délaisserait l'étude exclusivement morphologique des artefacts urbains pour une interrogation dialogique portant simultanément sur la l11atérialité des espaces et des objets qui ponctuent et structurent la ville d'une part et les interprétations qu'en font les usagers sur la foi de leurs propres expériences d'autre part. Mais cette matérialité de la ville et notre capacité en à rendre cOl11pte,à en identifier les caractères stables et les contingences n'épuisent pas un projet de géographie culturelle. L'espace public est aussi la somme des interprétations qui sont faites de ces configurations, la somme et l'échange de ces interprétations, toujours différentes, régulièrement controversées. Car l'espace public est affaire de sens. Le sens de la sensation évidemment dans la mesure où, comme le disait Walter Gropius, l'architecture est d'abord « l'art de produire des bâtiments-repères (fulcrums) qui instaurent des espaces finis, susceptibles d'être appréhendés globalement par l'exercice des sens ». Mais aussi le sens de la signification, tout aussi contingent, car, comme le rappelait Umberto Eco, où l'architecture est sans doute l'un des systèmes signifiants ou « la sémiotique se trouve la plus défiée par la réalité sur laquelle elle essaie d'avoir prise ». Il y a donc là, dans cet entre-deux une interrogation fondal11entale qui reste sans véritable réponse; une interrogation sur les relations étroites qui existent entre la l11atérialité de l'espace public dont nous pouvons écrire 20

Il Y a donc là, dans cet entre-deux une interrogation fondamentale qui reste sans véritable réponse; une interrogation sur les relations étroites qui existent entre la matérialité de l'espace public dont nous pouvons écrire l'histoire et observer les transformations morphologiques et les interprétations multiples de ce même espace public et de son évolution dans l'expérience quotidienne de ses usagers, par l'interaction sociale dont il est scène privilégiée et par le système de représentations qui redouble la ville en tant qu'objet. C'est dans cet entre-deux, ou plus précisément dans cette dialogique, que réside les germes de toute forme culturelle.

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CLISTHÈNE, HABERMAS, RAWLS ET LA PRIVATISATION DE LA VILLE
Paul CLA VAL Université de Paris-Sorbonne

Les Espaces publics, au pluriel, cela renvoie à une catégorie classique du droit foncier urbain et de l'urbanisme - une catégorie dont les limites sont difficiles à définir, mais sans que cela pose de problème. « Espace public» au singulier, renvoie à toute une série d'acceptions qui pèsent comme autant de connotations sur son usage au pluriel. Je vais donc passer en revue ces acceptions avant d'analyser plus précisément le statut des espaces publics.

Les diverses acceptions de la notion d'espace public
Gage et expression de la souveraineté populaire

Dans un premier contexte, l'idée d'espace public est associée à l'exercice de la souveraineté: l'espace sur lequel s'exerce un pouvoir est public dans la mesure où il est ordonné ou institué au nom de tous et que rien ne lui échappe. Public implique ici l'idée de totalité, et s'oppose à di visé ou fragmenté. Dans la conception de la démocratie qui apparaît à Athènes au moment de la Réforme de Clisthène, la règle d'isonomie de l'espace est essentielle: la volonté publique s'impose partout dans les mêmes termes et sous les mêmes formes. C'est ce que les travaux que Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet ont consacrés à Clisthène l'Athénien soulignent (Lévêque et VidalNaquet,1964).

Le public face au privé

Le sens le plus classique d'espace public est d'ordre juridico-politique. Il oppose dans les sociétés occidentales modernes le public au privé comme deux domaines fondamentalement différents. Est qualifié de privé tout ce qui indi vidu ou aux groupes familiaux; est qualifié n'a trait qu'à l' de public tout ce qui concerne l'ensemble de la population du groupe élargi, de la politie. En allant plus loin, on peut dire que le privé renvoie à la culture en ce qu'elle contient d'individuelcet individuel concernant en particulier le religieux dans les sociétés laïques. Le public renvoie à la vie politique, et à la culture aussi, mais dans un sens particulier, celui de l'exercice de la citoyenneté. La distinction privé/public implique évidemment que l'on distingue les usages privés et les usages publics de l'espace: la première sphère est celle des droits de l'individu, qu'on ne peut récuser puisque dans les démocraties modernes, tous sont égaux devant la loi; la deuxième sphère parle du fonctionnement de la collectivité; l'opposition privé/public, qui est au cœur du droit moderne, implique une tension entre deux dimensions de la culture: une dimension particularisante et une dimension universalisante. Plus l'affirmation du principe universel d'égalité des droits est forte, plus la sphère du privé se trouve renforcée, et plus la dimension particularisante se trouve exaltée. C'est de là que provient en partie la tension qui est au cœur de la culture moderne (Dupont, 1999).

Lieu d'expression

et de garantie des libertés démocratiques

Le troisième sens du terme espace public est illustré par les réflexions de Jürgens Habermas (Habermas, 1962). Dans ses analyses de la société politique moderne, il insiste sur le rôle de l'espace public, qui lui paraît être au cœur des sociétés qui se sont développées depuis l'âge des Lumières, et sont liées à l'accession de la bourgeoisie aux responsabilités politiques. Habermas emploie le terme espace public dans un sens à la fois physique et allégorique: sens physique, car l'espace public est constitué de l'ensemble des rues, des avenues, des places, où le peuple fait éclater son mécontentement, marque son 24

opposition au pouvoir en place et appelle à l'instauration d'un nouvel ordre; sens allégorique ensuite, car l'espace public est celui de l'opinion publique: c'est celui où les informations nécessaires à la formation du jugement individuel circulent, et où la liberté de la presse est garantie. L'espace public a pour rôle de fournir aux citoyens les outils indispensables à l'exercice de la liberté. Il est lié à l'exercice de deux des droits fondamentaux de toute démocratie: la liberté de la presse et le droit de manifester publiquement ses opinions. Les usages métaphoriques et non urbanistiques de la notion d'espace public renvoient tous aux relations des groupes, du pouvoir et de l'espace. Rien d'étonnant à les voir se refléter dans les discussions relatives aux espaces publics urbains et à leurs transformation actuelles.

Les espaces publics dans la ville L'espace public comme espace de circulation Dans l'espace urbain, l'opposition espace public/espace pri vé se rapporte d'abord aux conditions d'accès et de circulation des gens. Est public tout espace auquel les gens peuvent accéder sans contrôle et circuler librement, sans avoir à payer de droits. Est privé un espace dont l'accès est limité et peut être soumis à la perception de taxes. L'espace public, dans ce sens urbanistique, joue plusieurs rôles: il permet aux gens de se rendre d'un point à un autre, de leur domicile à leur travail, de celui -ci aux lieux où ils font leurs achats, ou de leur domicile aux lieux où ils rencontrent leurs amis, leurs coreligionnaires, ou vont s'amuser. Il n' y a pas de fonctionnement possible, pour toute société complexe, sans système de voirie publique. L'espace public n'est pas seulement un espace de circulation des gens. C'est un espace de circulation des biens. L'espace public sert aussi à la circulation des informations, dans la mesure où celles-ci voyagent avec les gens qui en sont porteurs, ou sous la forme de messages écrits, livres ou journaux, qui font partie des biens transportés.

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L'espace public comme espace d'échange L'espace public, espace de circulation des biens et des informations, sert également à l'échange des biens et des informations. Les marchés permettent, moyennant l'allocation pour une brève période de portions de l'espace public à des vendeurs, de réaliser dans les meilleures conditions l'échange des informations nécessaires à l'établissement de prix et la réalisation de transactions. Dans les sociétés où prédomine l'oralité, c'est à l'occasion des rencontres dans la rue que les nouvelles s'échangent, que les informations se diffusent. Sans espace public où les gens puissent s'arrêter et bavarder, pas de démocratie possible: le monde antique en fournit une image prégnante, puisqu'il organise la vie urbaine, et la politique de la cité, autour de places, agoras ou forums. L'espace public n'apparaît pas seulement comment l'ensemble des lieux où s'effectuent les circulations les plus diverses; il permet aux échanges de se dénouer; il est indispensable à l'activité commerciale tout autant qu'à la vie politique.

L'espace public comme scène collective L'espace public jouit enfin d'un autre rôle: il permet à la société de se donner en spectacle à elle-même. C'est parce que les maisons, les hôtels, les églises, les palais, donnent sur des espaces publics que leur physionomie prend de l'importance et qu'il vaut la peine de les charger de valeurs symboliques. C'est parce qu'on y rencontre des gens, qu'on les observe, qu'on les voit vivre ou parader, que l'espace public est attachant. C'est à cause de cela que l'on prend souvent la peine de s'habiller lorsque l'on sort de chez soi: on va participer à un spectacle, dans lequel chacun est à la fois acteur et spectateur. Savoir se présenter correctement et participer à la scène que le public se joue à toute heure, cela constitue une des formes essentielles de l'urbanité.

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