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Représentations et formes de la ville européenne

194 pages
Aujourd'hui, la mémoire du patrimoine historique fait partie du quotidien de toutes nos communautés urbaines, recomposer les images littéraires et artistiques que la ville a engendrées signifie donc analyser les bases de notre civilisation. Les textes de ces pages offrent un parcours diachronique se développant du monument à l'analyse et à la protection du tissu urbain considéré dans sa globalité. Les essais proposés sont nés d'un projet interdisciplinaire qui a vu la collaboration entre des enseignants d'université - historiens de l'art, historiens et spécialistes de la littérature - et des conservateurs français et italiens.
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REPRÉSENTATIONS ET FORMES DE LA VILLE EUROPÉENNE

site: www.librairiehannattan.com e.mail: hannattanl@wanadoo.fr

~L'Harrnattan,2005 ISBN: 2-7475-8812-2 EAN: 9782747588126

Sous la direction de

Sandra COSTA

REPRÉSENTATIONS

ET FORMES

DE LA VILLE EUROPÉENNE

Le Patrimoine et la Mémoire

Actes de la IV"journée d'études franco-italienne du département d'histoire de l'art de l'université Pierre Mendès-France

CRHIPA
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannaltan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

CRHIP A, Grenoble 2004 ISBN: 2-9519433-2-6 Illustration de couverture: Fra Angelico, Retable de Santa Trinita (détail), Florence, Museo San Marco.

LES AUTEURS

Claudio Galderisi, Prof. de Littérature médiévale, Université de Poitiers.

Martine Jullian, MCF d'Histoire de l'Art Médiévale, Université Grenoble II.

Catherine Roseau, MCF d'Histoire de l'Art moderne, Université Paris I.

Estelle Leutrat, MCF d'Histoire de l'Art moderne, Université de Rennes II.

Sandra Costa, MCF d'Histoire Grenoble II.

de l'Art

moderne, Université

Gilles Bertrand, Prof. d'Histoire

moderne, Université Grenoble II.

Paola Penzo, MCF d'Histoire de l'Art et de l'Urbanisme, Université de Bologne.

Marina Foschi, Chercheur à l'Istituto Beni Culturali de la région Emilie-Romagne.

SOMMAIRE
Avant propos Claudio Galderisi.
Paris un mythe littéraire in absentia: Âge entre texte et image. le récit de l'espace au Moyen

7 9

Martine J ullian

27

La Ville d'après Van Eyck et Fra Angelico, description d'une réalité ou vision idéale?

Catherine Roseau
Les marqueteries de la bâtie d'Uifé: entre réel et imaginaire.

53

Estelle Leutrat
L'image gravée de la ville au XVI' siècle: notes sur la vue de Lyon attribuée à Bernard Salomon.

63

Sandra Costa
De l'archétype symbolique à l'évocation de l'atmosphère: quelques considérations sur la ville de Bologne à l'époque des Carrache.

85

Gilles Bertrand

97

Les voyageurs français face au patrimoine italien de la Renaissance et du baroque: la mise en scène des villes dans les récits-guides du XVIII' siècle.

Paola Penzo
Le préfet Haussman et l'écho de son action en Italie.

.139

Marina Foschi
Récupération et planification: le patrimoine monumental

.153
en Italie.

CAHIER D'ILLUSTRATIONS

159

6

Avant propos
La ville est aujourd'hui l'un des éléments les plus caractéristiques de la civilisation européenne. Dans les formes qu'elle prend, se reflètent les expériences historiques et culturelles de chaque nation. Les conceptions de la Renaissance en matière architecturale et urbanistique se sont diffusées graduellement de l'Italie vers les autres pays et surtout vers la France du XVIe siècle. Plus tard, à l'époque des Lumières, le débat urbanistique devait suivre un parcours mverse. Selon Carlo Bertelli, Isidore de Séville considérait déjà l'Urbs comme les pierres formant la ville, tandis que la Civitas représentait les émotions, les rites et les convictions qui prennent forme dans la ville. Les images par lesquelles celle-ci est représentée dans les arts et les lettres figurent parmi les instruments de la métamorphose de l'Urbs en Civitas: recomposer les formes que la ville a engendrées signifie donc recomposer les bases de notre civilisation. Les textes de ces pages traitent de mirabilia et de realia : avec le passage de la ville mythique à la ville réelle l'évolution des formes accompagne parfois l'immobilité des stéréotypes. Les moyens littéraires et artistiques utilisés dans les siècles pour appréhender la ville constituent des éléments complémentaires d'une représentation mimétique, non seulement de la réalité urbaine, mais aussi des attentes et des enjeux qui y sont liés. Le parcours de la légendaire Troie ou de la Jérusalem céleste à Rome ou à Paris s'organise comme un itinéraire dans lequel la représentation de la ville et celle de la piété s'unissent souvent dans une sorte de géographie sacrée. Le critère esthétique est seulement l'un des aspects considérés dans le temps pour l'évaluation du patrimoine monumental et la description de l'espace urbain s'élabore selon des zones stratégiques de l'histoire et de l'inventio. Territoire des personnages du récit littéraire ou artistique, référence politique ou géographique, la complexité des tissus et des contextes rencontre dans le thème de la ville une multiplicité de regards. La mobilité des hommes de lettres et des voyageurs européens va de pair avec un imaginaire artistique

nourri par la mobilité des œuvres et des artifex, des architectes aux peintres, jusqu'aux graveurs et aux ébénistes. Dans le parcours diachronique des textes proposés, se développant du monument à l'analyse et à la protection du tissu urbain considéré comme un monument unique, la référence à certaines villes italiennes et ftançaises revient plusieurs fois: témoignage de la portée européenne de nombreux modèles de développement La mutation des formes et des représentations devient ainsi l'un des aspects d'une culture en continuelle transformation qui, toutefois, entre l'Italie et la France, montre une incontestable cohérence d'évolution. Renouvellement qu'il est utile de considérer dans une optique comparative, car le passé peut devenir un instrument pour construire le présent et, aujourd'hui, la mémoire du patrimoine historique fait partie du quotidien de toutes nos communautés urbaines.
Sandra Costa

La reconnaissance du directeur de publication et des auteurs va aux institutions qui ont rendu possible la réalisation de ces mélanges: l'Istituto per i Beni culturali della regione Emilia Romagna, l'Institut Culturel Italien de Grenoble, l'Université Pierre Mendès-France, le Centre de Recherche en Histoire et histoire de l'art. Italie-Pays Alpins (CRHIPA) et la région Rhône-Alpes; mais surtout à tous ceux qui avec compétence et courtoisie ont offert leur soutien aux différentes phases de ce travail et tout particulièrement à Hélène Commérot, Maria Luigia Pagliani, Claudia Toffolo, Gilles Bertrand et Roberto Giorgi.

8

Paris un mythe littéraire in absentia: " le récit de l'espace au Moyen Age entre texte et image
Claudio Galderisi

La présence encombrante de Paris semble hanter toute la littérature ftançaise depuis Rutebeuf jusqu'à Pennac. Certains critiques littéraires - je pense en particulier à Giovanni Macchia sont même allés jusqu'à voir dans la littérature française la victime prédestinée de ce héros-monstre: Paris ville absolue, résumé de toutes les villes qui ont fait l'histoire de l'humanité, et surtout de la littérature. D'un point de vue statistique, une telle impression semble être en partie confinnée par un sondage que j'ai effectué sur les quelque 3000 ouvrages numérisés de la base infonnatique de la Bibliothèque des Lettres, dans le site des Éditions Bibliopolis. Il en résulte que dans plus d'un tiers des titres (1082), le nom de Paris apparaît 112.086 fois, avec une moyenne étonnante de 100 occurrences par ouvrage. Il est vrai que dans l'imaginaire poétique du xvnr et surtout du XIXe siècle, la ville-monstre semble être plus durable, plus étemelle que la poésie elle-même, se déguisant et se renouvelant jusqu'à épuiser la conscience visionnaire de l'artiste]. Il est aussi vrai que Paris devient de plus en plus le personnage dont on prend conscience au moment même où apparaît un présage de destruction, et où derrière la richesse multifonne du spectacle urbain on entrevoit un paysage de destruction et de ruines2.Il
La Tate Modem Gallery de Londres a organisé en 200 l, par exemple, l'énième exposition sur la fortune du thème de la ville dans la culture et dans l'art, en présentant une exposition consacrée au rôle fondamental de neuf grandes villes dans le développement artistique (Bombay, Lagos, Londres, Moscou, New York, Paris, Rio de Janeiro, Tokyo et Vienne), intitulée Century City: Art and Culture in the modern Metropolis. 2 Voir G. Macchia, Le Ravine di Parigi, Milan, Arnoldo Mondadori, ]

faut cependant reconnaître que cette impression de passé perdu et de trace retrouvée, qui est en soi propre à tout mythe, est aussi celle que nous offre une perspective littéraire en trompe-l'œil, une perspective qui se fonde sur une "remythisation du tempS"3littéraire. L'écrivain du XIXe siècle a souvent offert au lecteur et au critique le spectacle d'un patrimoine en ruines, enfoui dans l'oubli, et que seule la mémoire poétique est en mesure de reconstituer. C'est l'identification poiesis-passé, que l'on retrouve, par exemple, dans le cri baudelairien: "Ruines! ma famille !,,4. De ce patrimoine, le critique littéraire, tel un ethnologue en quête d'authenticité, a cru trop souvent pouvoir retracer la généalogie, en recherchant les indices de ce qui lui aurait survécu dans le souvenir littéraire. La "mémoire est du passé" rappelle Aristote5, mais lorsque le présent, y compris le présent fictionnel l'investit, la résurgence6 poétique qui s'offte au critique est celle d'un imaginaire, destiné à mystifier, à créer un leurre, l'illusion d'une profondeur spatio-temporelle, nécessaire à la suspension d'incrédulité et au jeu poétique. Quand on l'observe de près, en le comparant à l'objet ville qui lui est contemporain, et dont il devrait nous offtir une image au miroir, on constate que le mythe littéraire de Paris semble tout entier enraciné dans cette mémoire en trompe-l'œil. Le souvenir de la ville, habilement reconstitué à l'image du ''falsi Simoentis" de l'Énéide, dont se souvient avec une correspondance suspecte le poète, en s'adressant à Andromaque dans le Cygne, projette Paris et ses habitants dans un passé mythique, dont il est en réalité la seule
1985, la troisième partie. 3 C'est-à-dire le pouvoir qu'a seu1e la réalité fictionnelle, artistique, d'évoquer et faire coïncider vision mythique du temps et actualisation de remythisation (voir P. Ricœur, Temps et récit. 3. Le temps raconté, Paris, Seuil, 1985, p. 238). 4 Ch. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, XCI, "Les Petites Vieilles", v. 81. 5 Aristote, De la mémoire et de la réminiscence, in Petits traités d'histoire naturelle, texte établi et traduit par R. Mugnier, Paris, Les Belles Lettres, 1965,449 b 15. 6 La résurgence en tant que simple présence à l'esprit, "simple évocation", doit être distinguée du rappel en tant que recherche qui part du présent pour aller provoquer dans le passé le souvenir (voir P. Ricœur, La mémoire, l'histoire et l'oubli, Paris, Seuil, 2000, pp. 18-25). 10

dimension, la seule coordonnée épistémologique. Aussi, le "Simoïs menteur,,7 que Pyrrhus a fait construire pour Andromaque cache-t-il le "Paris menteur" de Baudelaire, et l'édification poétique du mythe urbain peut se fonder sur des fausses ruines; des ruines sur lesquelles peuvent s'inscrire, comme dans la pierre, les mots véridiques du poète. Mais, lorsqu'on remonte en arrière dans le temps, vers cette littérature médiévale romane née de la translatio imperii mythique d'Athènes à Paris via Rome, la patine que le temps colle aux mythes semble s'évanouir, se dissoudre, dans une pauvreté de citations, certes symboliques, mais qui n'ont ni consistance littéraire ni épaisseur romanesque. La littérature médiévale, on le sait, a fait surtout du château et de la forêt ses deux loci amoeni, avec à l'arrière plan, et en pointillé entre les deux, l'étendue informe de la campagne, peuplée de ces vilains, qui sont souvent plus dangereux que les animaux merveilleux que l'on peut y rencontrer; ces vilains dont la nature primitive, "créaturelle"s, pour reprendre le néologisme d'Auerbach, peut abuser jusqu'au bon diable9. L'espace littéraire médiéval est d'abord celui de la nature dans laquelle le personnage ou le je du poète rencontrent leurs aventures merveilleuses, leurs ennemis mystérieux, mais aussi les oiseaux qui leur chantent le souvenir de la dame aimée. Rares sont dans ces récits les espaces architecturaux, les lieux bâtis par l'homme pour l'homme, et, souvent, ces artefacts aussi sont l'œuvre d'un être surnaturel, tel que Merlin ou Mélusine, car, de tout temps, les bâtisseurs ont appartenu à la race des demi-dieuxlO. Il n'est donc pas étonnant que
7

E. Auerbach, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, traduit de l'allemand par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1968, p. 256 et ss. 9 On se souviendra du célèbre fabliau Du pet au vilain, dans lequel Rutebeuf représente le diable en train d'appliquer un sac destiné à recevoir l'âme damnée du vilain, non pas à sa bouche, d'où l'âme est censée s'échapper avec le dernier soufile, mais à l'autre extrémité, recueillant ainsi un tout autre vent (voir Rutebeuf, Le pet du vilain, in Rutebeuf, Œuvres complètes, 00. Michel Zink, Paris, Bordas, "Classiques Garnier", t I, 1989, p. 62, vv. 43-50). 10 Dans l'épistémè chrétienne, la ville est connotée presque toujours

8

Ch. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXXIX, "Le Cygne", v. 4.

11

l'espace urbain en général et Paris en particulier n'apparaissent pas comme des protagonistes de la littérature médiévale, et qu'ils se situent plutôt aux marges, à la fois diégétiques et culturelles, du monde fictionnel. Dans les romans antiques, les descriptions très détaillées de Troie ou de Carthage, et en moindre mesure de Thèbes, selon le procédé de l'amplificatiol1, servent moins à interrompre le temps du récit dans une boucle diégétique, qu'à créer un espace-temps fictionnel qui semble retenir, comme dans un trou noir, toute la matière épique, jusqu'à absorber le présent du lecteur. TIne s'agit pas seulement pour le narrateur, comme l'a montré Philippe Hamon12, d'arrêter le temps narratif pour que le regard du lecteur se fixe sur un savoir qu'il reconnaîtrait ou qu'il connaîtrait pour la première fois, mais plutôt de contraindre le lecteur à apporter au savoir du texte le complément de connaissances qui est le sien, à l'obliger à se translater lui-même dans le texte et dans le temps suspendu, c'est-à-dire mythique, du récit. La description, c'est-à-dire selon l'étymologie du mot, de-scribere, l'écriture d'après un modèle13, devient aussi le moyen d'instituer une passerelle, à travers le schéma structural de la translatio, entre ce même modèle et le modèle du lecteur. Ainsi, les descriptions des cités antiques non seulement n'ont ni valeur ni intention de reconstitution archéologiquel4, mais elles ont
négativement comme lieu de la négation, de la perdition - que l'on pense à Hénoch, Babel, Babylone ou Sodome -, et même Jérusalem, lorsqu'elle n'indique pas la Cité de Dieu, elle semble s'y opposer, selon le système eschatologique chrétien (voir J. Le Goff, "Ville", in J. Le Goff et J.-C. Schmitt, Dictionnaire raisonné de l'Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999, pp. 1183-1200, ici p. 1292). II Sur le procédé de l'amplificatio, on peut consulter E. Faral, Les Arts poétiques du XIr et du XIIr siècle, Paris, Champion, 1967, pp. 61-85. 12 Voir Ph. Hamon, Introduction à l'analyse du descriptif, Paris, Hachette, 1981. 13Ibid., p. 51. 14Dans ce sens, les anachronismes souvent relevés dans ces descriptions sont moins ftappants que ceux des critiques cherchant à relever une scientificité archéologique encore aujourd'hui problématique, là où l'auteur médiéval ne met en scène qu'une prétention poétique: donner le sens de notre rattachement idéal et esthétique à ces civilisations que les poèmes ont 12

pour but de faire du lecteur un complice et un acteur du syncrétisme esthétique et historique de l'auteur. D'autant plus que ce syncrétisme est souvent naïf, ou du moins non recherché, puisque la translatio alimente une conscience poétique de la continuité, du transfert, qui ne peut s'imaginer que dans la similarité de l'espace-temps, dans la contiguïté des structures sociales. Dès lors, le motif "description de ville", que l'on retrouve dans le Roman de Thèbes (vv. 5642-5721)15 ou dans l'Eneas (vv.294-515)16, mais surtout dans le Roman de Troie, avec d'abord l'esquisse de Jaconidès (vv. 1148-1163), ensuite avec la merveilleuse description d'Ilion-Troie (vv. 2977-3186)17 ne peut que se fonder sur l'anachronismeI8, parce que seul l'anachronisme garantit à la fois la subjectivité poétique, le lien entre différents horizons d'attente, l'actualisation du mythe, mais aussi la mythisation de l'actualité, du présent. Si Thèbes et Troie possèdent de nombreuses caractéristiques urbaines médiévales, les villes médiévales, dans lesquelles le lecteur peut reconnaître ces mêmes
fait vivre, et qu'ils ont tenues en vie autant sinon plus que leurs vestiges archéologiques. Lorsqu'on parle de Troie, de ce qu'elle représente pour l'homme, une description poétique historiquement improbable vaut bien un registre minutieux de ses fouilles, et un anachronisme descriptif sans doute plus qu'un reportage objectif. 15Le Roman de Thèbes, éd. du manuscrit S, traduction, présentation et notes par F. Mora-Lebrun, Paris, Le Livre de Poche, "Lettres Gothiques", 1995, pp. 374-380. 16Le Roman d'Eneas, éd. et trad. par A. Petit, Paris, Le Livre de Poche, "Lettres Gothiques", 1996, pp. 68-78. 17 Le Roman de Troie, extraits du manuscrit Milan, Bibliothèque ambrosienne, D 55, édités, présentés et traduits par E. Baumgartner et F. Vieillard, Paris, Le Livre de Poche, "Lettres Gothiques", 1998, pp. 1l0-l25. Sur le motif de la description de la ville, on consultera C. Croizy-Naquet, Thèbes, Troie et Carthage. Poétique de la ville dans les romans antiques au XIr siècle, Paris, Champion, 1994 ; E. Baumgartner, "La très belle ville de Troie de Benoît de Sainte-Maure", in Hommage à Jean-Charles Payen. Farai chansoneta novele, Caen, Paradigme, 1989, pp. 47-52 ; M.-R Jung, La Légende de Troie en France au moyen âge, Basel- Tübingen, Francke Verlag, 1996. 18 Sur l'anachronisme, sa portée, sa signification, voir A. Petit, Recherches sur l'anachronisme dans les romans antiques du XIr siècle, cycle, Université de Lille III, 1980. Thèse de 3ème 13

traits, peuvent aussi espérer reproduire dans le futur ce qui fut déjà dans le passé. Mais surtout, si elles servent de modèle aux auteurs, au point que le lecteur médiéval et le critique moderne peuvent les reconnaître, c'est qu'il y a entre celles-ci et les cités mythiques une similarité structurale, qui fait des villes médiévales des cités

mythiques en puissance

-

c'est sans doute dans ce sens qu'il faut

comprendre "l'inversion historique" dont parle Bakthine!9. On le sait, les villes modernes, et parmi celles-ci Paris, dont les realia ne peuvent en aucune manière rivaliser avec les mirabilia des villes mythiques, ne représentent au xrr et XIIIe siècles, c'est-à-dire dans un diasystème en équilibre entre translatio studii et translatio celtique, qu'un lieu de passage, un lieu où tout au plus le héros peut s'encanailler dans les tavernes, car la race citadine est une race vilaine - dans le Perceval de Chrétien de Troyes, la demoiselle qui accompagne Gauvain, s'adresse aux citadins en révolte, en les apostrophant :"Hu, hu! fait ele, vilenaille, / Chien anraigié, pute servaille ! / Quel deable vos ont mandez?" "Racaille, canaille enragée, sale gens! Quels diables vous ont convoqués ?,,20.D'autant plus que c'est dans ces villes, et en particulier à Paris, que l'on trouve ces grands censeurs de l'art et de la jouissance qu'il procure que sont les théologiens et les clercs universitaires; ces mêmes mystiques qui sont en train de contribuer sans doute plus que quiconque, par leur science et leur renommée, à la naissance de Paris capitale du savoie! .
!9 M. Bakthine, Esthétique et théorie du roman, trad. par D. Olivier, Paris, Gallimard, 1978, pp. 293-297. 20 Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte de Graal, in Œuvres complètes, sous la direction de D. Poirion, avec la collaboration d'A. Berthelot, P. Dembowski, S. Lefèvre, K D. U. et Ph. Walter, Paris, Gallimard, ''Bibliothèque de la Pléiade", 1994,p. 832, vv. 5955-5957. 2! Que l'on pense aux propos célèbres de saint Bernard, comparant Paris à Babylone, et condamnant sa luxure et sa débauche: "Fuyez du milieu de Babylone, fuyez et sauvez vos âmes. Volez tous vers les villes du refuge" (voir Textes politiques, choisis et traduits du latin par P. Zumthor, Paris, 10/18, "Bibliothèque médiévale", 1986, p. 33). Il est cependant indéniable que la renommée de saint Bernard et des autres grands mystiques attire à Paris ces étudiants et ces clercs qui font de la ville à la fois ce lieu de perdition et de savoir; ces mêmes étudiants dont parle Rutebeuf dans le Dit de l'Université de Paris. Sur le parallèle Paris-Babylone au Moyen Âge, et 14

Ainsi, l'abbé Philippe de Harvengt peut, en s'adressant à un jeune clerc, parler de Paris dans ces tennes: "Poussé par l'amour de la science, te voilà à Paris et tu as trouvé cette Jérusalem que tant désirent". Cette nouvelle "Jérusalem" est la même ville que les goliards de la Montagne Sainte-Geneviève apostrophent gaiement: "Paris, paradis sur terre, rose du monde, baume de l'univers,,22. Certes, on trouve dans les documents historiques latins ou vernaculaires de nombreuses références à Paris, et cela dès les célèbres commentaires de César; mais sa présence dans les textes littéraires est anecdotique jusqu'au XIIIe siècle, et même au-delà, comme l'a remarqué Alice Planche dans un des rares travaux sur la question23. La fiction romanesque ou poétique semble n'avoir pas encore reconnu en Paris ce lieu mythique où se nouent chaque jour "cent mille romans", selon la définition célèbre de Balzac. Si Paris trouve grâce aux yeux des écrivains médiévaux, c'est surtout en vertu d'un passé mythique, qui est moins le sien que celui des cités antiques. S'il est parfois déjà perçu et vu comme un protagoniste littéraire, comme une ville exceptionnelle, c'est essentiellement en vertu de ce qu'ont été Troie ou Thèbes ou Rome, et par conséquent de ce qu'il pourra être dans le futur, lorsque d'autres poètes auront écrit les récits épiques de ses vestiges. Dans ce sens, le mythe de Paris, ou plutôt son invention littéraire au Moyen Âge, peut être interprété comme une conséquence indirecte, implicite, de la translatio studii et imperii, telle que Chrétien de Troyes l'a défmie dans le célèbre Prologue du Cligès :

plus en particulier sur la description de Babylone, on peut consulter l'article de C. Croizy-Naquet, "La description de Babylone dans le manuscrit de Venise du Roman d'Alexandre (vv.7759-8078)", in La description au Moyen Age, Bien Dire et Bien Aprandre, 11, 1993, pp. 131-141. 22Cité in J. Le Goff, op. cit., p. 1193. 23Sur les citations de Paris dans les chansons de geste, on peut consulter M. Poëte, Une vie de cité. Paris, de sa naissance à nos jours. T. I: La Jeunesse. Des origines aux temps modernes, Paris, A. Picard, 1924, et du même auteur L'enfance de Paris, formation et croissance de la ville, des origines jusqu'au temps de Philippe-Auguste, Paris, 1908; et V. Milliot, Paris en bleu: images de la ville dans la littérature de colportage XVI'XVIII', Paris, Parigramme, 1996. 15

Nos livres nous ont appris qu'en Grèce régna d'abord le prestige de la chevalerie et de la culture. La chevalerie passa ensuite à Rome ainsi que la totalité de la culture, maintenant parvenue en France. Dieu veuille qu'elle s'y maintienne et que le séjour lui plaise assez pour que la gloire qui y a élu domicile ne quitte plus jamais la France24.

Translano, donc, au sens de translatio culturelle, mais aussi et surtout de translatio géographique, linguistique, générationnelle, au sens de transfert d'auctorita?5, de transfert de mythologies. Seulement, pour que ce transfert soit absolu et irréversible, il faut que la France, le nouveau siège de la chevalerie et de la clergie, ait l'équivalent de Troie26 et des polis grecques, Athènes, Sparte,
24

C'est la chaîne lecture-mémoire-écriture, pour reprendre la définition de D. Poirion (voir D. Poirion, Résurgences, Paris, PUP, 1986, p.8), qui détermine l'axe temporel de la translatio studii. Curtius avait raison de souligner que "du mot transfertur, on a tiré la notion de translatio" (E. R Curtius, La littérature européenne et le Mayen Âge latin, trad. 1. Bréjoux, Paris, PUP, 1956, p.7l). L'intelligence interpelle la mémoire, s'attaque à l'inertie du souvenir, à sa concaténation normative, à sa valence de texte donné. 26Le changement du nom de Lutèce en Paris aurait été fait en l'honneur du fils aîné de Priam. Pour être fantaisiste, cette étymologie, reprise encore au XVIe siècle, c'est-à-dire à une autre époque de translatio, celle de la Renaissance italienne du Quattrocento, par Rabelais et Ronsard, n'en est pas moins intéressante. Elle montre bien que le travail de translatio ne peut être complet que si tous les symboles, y compris les symboles géographiques et architecturaux, spatiaux, sont en place. Le jeu de l'annominatio contribue ici au transfert mythique entre Troie et Paris. Et puisqu'un autre fils de Troie et de Vénus, a fondé Rome, on fait remonter non pas la fondation mythique, mais la filiation nominative de Paris au fils du roi de Priam, Pâris, allant jusqu'en faire l'aîné à la place d'Hector. Le poète tel un nouveau Nomothète, nomme Paris, et à la fois l'évocationde ce mot et la fonction narrative de son statut de ville phare font ressurgir le souvenir des valeurs mythiques des cités de l'Antiquité. On sait que la chronique du pseudo-Frégédaire décrit une dissémination de la race troyenne à travers tout l'Occident médiéval. D'après le chroniqueur, Priam fut le premier roi des Francs, auquel succéda Friga, le :frère d'Énée (II 4, 6 et 8). Mais les avis sur l'invention érudite du mythe des origines troyennes sont partagés. Certains, comme G. Kurth, pensent que le pseudoFrégédaire a été le premier à faire référence à l'ascendance mythique des Francs (voir G. Kurth, Histoire poétique des mérovingiens, Paris, A Picard, 1893); 16

25

Chrétien de Troyes, Cligès, in Œuvres complètes, op. cit., p. 174, vv. 30-39.

Thèbes, l'équivalent de Rome aussi. Si Chrétien de Troyes ne nomme pas explicitement Paris dans son Prologue, c'est qu'au milieu du xrr siècle, le modèle pluriel des polis grecques semble mieux convenir à la réalité littéraire de la France, où Troyes et la cour de Champagne, Arras, ou encore la cour d'Aquitaine semblent remplir aussi bien, sinon plus que Paris, le rôle de capitales culturelles27. Et cela, bien que les villes médiévales diffèrent profondément des cités grecques, par leur réalité plus marchande et moins culturelle et politique, par l'étendue des campagnes qui les séparent les unes des autres. Mais une fois que Paris aura affIrmé sa prédominance politique et religieuse, en particulier grâce aux Capétiens et à l'universitas magistrorum et seolarium parisiensium, le prestige de la clergie et de la royauté le condamnera à être la nouvelle Troie-Babylone des langues et des cultures romanes, la Cité où convergent tous les clercs et les grands théologiens, et où la confusio linguarum se résout dans le transfert linguistique entre l'ancienne auetoritas du latin et le pouvoir centripète de la langue d'oïl.
d'autres, comme Camille Jullian, croyaient que le mythe remonte à une légende plus ancienne, née au IV" siècle (voir C. Jullian, De la Gaule à la France, nos origines historiques, Paris, Hachette, 1922, p. 100). Sur le mythe des origines troyennes on peut consulter, E. Faral, La légende arlhurienne. Études et documents, Paris, Champion, 1929, t I, pp.262-293 ; C. Beaune, "L'utilisation politique du mythe des origines troyennes en France à la :findu Moyen Âge", in Lectures médiévales de Virgile.Actes du colloque, organisé par l'École Française de Rome (25-28 octobre 1982), Rome, École Française de Rome, Paris, diff. De Boccard, 1985, pp. 331-355; A Giardina, "Le origini troiane, dall'impero alla nazione", in MOlfologie sociali e culturali in Europa fra tarda Antichità e Alto Medioevo, 3-9 aprile 1997,I, Spolète, 1998,pp. 177-209. 27 D'autant plus que, comme on l'a remarqué, Paris semble jusqu'à Rutebeuf fournir très peu d'écrivains: sans doute celui du Pèlerinage de Charlemagne, qui écrit pour un public ftancien, en faisant de Charlemagne le roi de Paris, et non plus de Laon ou d'Aix-la-Chapelle; ou encore un certain Raimbert de Paris, remanieur de la Chevalerie Ogier (voir A. Planche, "Présence et absence de Paris dans la littérature jusqu'au milieu du XIIIe siècle", in L'image de la ville dans l'histoire et la littérature médiévales, in Razo-Cahiers du Centre d'Études médiévales de Nice, l, 1979, pp. 60-69, ici p. 63). 17