Sida.

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296274273
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SIDA L'Amour face à la peur

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique DESJEUXet Smafn LAACHER
Dernières parutiom' :
Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-inforolatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relarion amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Didier Martin, Représelllations sociales et praliques quolidiennes, 1991. Henri Boyer, Langues en conflil, 1991. Henri Boyer, Langage en spectacle, 1991. Françoise Belle, Etrefemme el cadre, 1991. Denis Duclos, L'homme face au risque technique, 1991. Michel Amiot, Les misères du patronal, 1991. Christian Lalive d'Epinay, Vieillir ou la vie à invelller, 1991. Claire Calogirou, Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Gérard Namer, Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudialll de 1986-1988, 1991. François Masnata, Le politique el la liberté. Principes d'anthropologie politique, 1991. Michel Lallement, Des PME en chambre, 1991. Sonia Dayan-Herzbrun, Mythes et mémoire du mouvement ouvier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Serge Poignant, La baston ou les adolescents de la rue, 1991. Claude Périnel, Réformer dallS l'Eglise. Experts et contestataires. Préface de René Rémond, 1991. Martine Muller, Le pointage ou le placemelll. Histoire de l'ANPE, 1991. Sylvie Joubert, La raison polythéiste, 1991. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991.

Collection

"Logiques Sociales" Desjeux

dirigée par Dominique

Danièle PETO, Jean REMY, Luc VAN CAMPENHOUDT et Michel HUBERT

SIDA

L'amour fa.ce à la peur
Modes d'adaptation au risque du SIDA dans les relations hétérosexuelles

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection

"Logiques

Sociales"

(suite)

Guienne V., Le travail social piégé?, 1991. Jamet M., Le sport dans la société - Entre raison(s) et passion(s), 1991. Labbé D., Croisat M., La fin des syndicats, 1992. Joubert S., La raison polythéiste, 1991. Lalive d'Epinay C., Vieillir ou la vie à inventer, 1991. Lallement M., Des PME en chambre, 1991. Manderscheid F., Une autre sécurité sociale: la murualité sociale agricole, 1991. Martin D., Représentations sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Martin D., L'épuisement professionnel. T.l: L'emprise instirutionnelle, 1992. Masnata F., Le politique et la liberté. Principes'd'anthropologie politique, 1991. Miquel c., Antoine J., Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. , Moreau de Bellaing L., L'empirisme en~sociologie, 1992. MouriauxR., Percheron A., Prost A., Tartakowsky D., 1968 exploration du mal français. T.l: Terrains, 1992. Mouriaux R., Percheron A., Prost A., Tartakowsky D., 1968 exploration du mal français. T.2: Acteurs, 1992. Muller M., Le pointage ou le placemel}t. Histoire de l'ANPE, 1991. Namer G., Mémoire et projet du mouvement lycéen-érudiant de 1986, . 1988, 1991. Péquignot B., La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Périnel C., Réformer dans l'Eglise. Experts et contestataires (préface de R. Rémond), 1991. Pharo P., Politique et savoir-vivre. Enquête sur les fondements du lien' civil, 1992. Poignant S., La bas ton ou les adolescents fie la rue, 1991. Prades J., La technoscience. Les fractures des discours, 1992. Reynaud E., Le pouvoir de dire non, 1991. Strauss A., La trame de la négociation, (textes réunis par Isabelle Baszanger), 1992. . Tarrius A., Les fourmis d'Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, 1992. Tournier P., Robert P., Etrangers et délinquance. Les chiffres du . débat, 1991.

L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1717-5 ISSN : 0993-8591

REMERCIEMENTS
Cet ouvrage sur les réactions face au risque du SIDA dans les relations hétérosexuelles prend appui sur une étude réalisée entre 1989 et 1991 par le Centre d'études sociologiques des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles. Ce travail n'aurait pu avoir lieu sans l'aide de plusieurs personnes et institutions. Tout d'abord les personnes qui ont accepté de livrer une partie de leur vie intime et de faire état d'expériences de vie parfois difficiles. Nous leur sommes particulièrement reconnaissants. Il n'a été possible de les rencontrer que grâce à l'intervention de différents organismes: le Centre de dépistage Elisa de l'association Médecins sans frontières à Bruxelles, la Ligue des familles, le planning familial de la Famille heureuse à Liège, les Mutualités des Femmes prévoyantes socialistes à Liège, le Centre d'information et de planning familial de WatermaelBoitsfort et la Free Clinic à Ixelles. D'autres responsables de santé publique, de plannings familiaux ou de services hospitaliers ,nous ont également aidés à rencontrer des personnes susceptibles d'être interviewées sans que cela n'aboutisse toujours. Qu'ils soient également remerciés. Les interviews ont été directement réalisées par les chercheurs du Centre d'études sociologiques avec le concours de deux sociologues, Brigitte Mendiaux et Bienne Baron. Nous leur sommes reconnaissants pour la compétence avec laquelle elles ont su mener à bien de tels entretiens, souvent fort chargés sur le plan émotionnel. Plusieurs chercheurs et praticiens de la prévention ont, à des degrés divers, participé aux séminaires de travail que nous avons organisés en vue, notamment, de l'analyse des entretiens et de l'élaboration du modèle d'analyse. Il s'agit de Bienne Baron, Valérie Baudouin (CREDOC, Paris), Mitchell Cohen (INSERM U21 & U263, Paris), Jean-Pierre De1chambre (Centre d'études sociologiques, Facultés Saint-Louis, Bruxelles), Freddy Deven (Centrum voor Bevolkings- en Gezinsstudiën... Brussel), Yves Hanin (Centre d'études sociologiques), Casimiro Marques Balsa (Centre d'études sociologiques et Universita Nova, Lisbonne), Jacques Marquet -7-

(Centre d'études sociologiques), Brigitte Mendiaux (Ligue des Familles), Patricia Piron (Infor SIDA), Danièle Ruquoy (FOPES, Université catholique de Louvain et Centre d'études sociologiques), Lydie Van Cauwenbergh (Centre Elisa) et Bernadette Wynants (Université catholique de Louvain et Centre d'études sociologiques). Une première rédaction de ce travail, sous la forme d'un rapport de recherche, a fait l'objet de commentaires critiques de la part de collègues, notamment dans le cadre de l'Action concertée européenne "Sexual Behaviour and Risks of HIV Infection" (Programme de recherche biomédical et de santé de la Commission des communautés européennes) coordonnée par le Centre d'études sociologiques des Facultés universitaires Saint-Louis et à laquelle participent une trentaine de centres de recherche européens. Les réactions de Benoît Bastard, Laura CardiaVonèche, Odile Frank, Gustavo Guizzardi, Dominique Hausser, Françoise Osiek, Hans-Peter von Aarburg et Erwin Zimmermann ont été particulièrement précieuses. Des remerciements particuliers doivent être adressés à Sahdi Lahlou, directeur du CREOOC (Paris) et à Valérie Baudouin, chargée de recherches dans ce même organisme, qui ont accepté de réaliser un travail considérable d'analyse lexicologique des interviews à l'aide du logiciel Alceste dont tout l'intérêt sera présenté, nous l'espérons, dans des publications spécialisées. Josette Jamet a assuré la gestion administrative de la recherche.

Cette recherche a été rendue possible grdce à un financeme.nt du Ministre de la santé et des affaires sociales de la Communauté française de Belgique et à une subvention du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS).

-8-

INTRODUCTION
1.

La diversité des modes d'adaptation risque du SIDA

au

Comment les adultes, en particulier ceux qui ont plusieurs partenaires sexuels ou changent de partenaires, réagissent-ils au risque du SIDA et pourquoi beaucoup d'entre eux persistentils à courir des risques? Telle est la double question abordée dans cet ouvrage. En fait, les réactions face au risque du SIDA dans les relations hétérosexuelles sont très diversifiées. Les uns se contentent de sélectionner leurs partenaires sur base de critères plus ou moins fiables, d'autres utilisent parfois le préservatif mais uniquement à la demande de leurs partenaires, certains en imposent l'usage dans certains cas mais pas dans d'autres, quelques-uns s'adonnent à des pratiques sexuelles plus diversifiées qui n'impliquent pas la pénétration, d'autres encore se servent du test de dépistage préalablement à toute nouvelle relation ou, a posteriori, pour se rassurer, etc. Qui plus est, selon les circonstances et les relations dans lesquelles elle est impliquée, une même personne peut adopter des réactions notablement différentes face au risque. Dans un grand nombre de cas, le risque est donc pris en compte mais sans être totalement exclu. Beaucoup de ceux qui se sentent menacés par le virus en raison des risques qu'ils estiment prendre n'ont pas pour autant supprimé purement et simplement tout risque de contamination, par exemple en se limitant à un seul partenaire sexuel absolument sûr ou en utilisant systématiquement le préservatif. Si la crainte du SIDA les a bien conduits à modifier leurs comportements, le plus souvent cette modification s'est faite de manière nuancée et hésitante, parfois même erratique. Loin d'être exclu, le risque n'est, dans la plupart des cas, que réduit, dans des proportions très variables. -9-

C'est d'abord de cette diversité des réponses au risque que cet ouvrage rend compte à l'aide d'une typologie. Dans ce travail de caractère qualitatif, on cherche à distinguer différents types de comportements à partir des logiques qui les sous-tendent et non sur base de leur importance quantitative dans la population. La visée est compréhensive et permettra notamment de percevoir que ceux qui acceptent de courir certains risques le font, de leur point de vue, pour de "bonnes raisons". Dans de nombreuses circonstances en effet, le risque du SIDA n'apparaît pas comme le risque prioritaire. Pour ceux, par exemple, qui en sont à leurs premières expériences sexuelles, séduire le partenaire et faire bonne figure au cours du rapport sexuel représentent des difficultés majeures et constituent des objectifs prioritaires en regard desquels le souci de se protéger du SIDA apparaît bien secondaire, a fortiori lorsque la passion s'en mêle. De la même manière, celui ou celle qui se retrouve un jour en dérive, abandonné brusquement par son partenaire, peut être tenté de multiplier les aventures sans lendemains... et sans précautions. Dans ces moments de détresse, l'individu cherche avant tout à survivre psychologiquement et existentiellement. Dans un tel état d'esprit, non seulement le souci de se protéger du SIDA est bien loin mais la prise de risque peut être recherchée délibérément comme une composante de cet effort de restructuration du sujet. Utiliser le préservatif lors d'une nouvelle relation est rarement facile. Pourtant, même ceux qui y parviennent ne sont pas à l'abri du risque puisque beaucoup d'entre eux en abandonnent l'usage après trois ou quatre rapports seulement. Rapidement en effet, l'intimité qu'implique toute relation sexuelle instaure une grande familiarité entre les partenaires qui peuvent alors se sentir en sécurité l'un avec l'autre et sousestimer les risques éventuellement encourus. Il serait imprudent de croire que ces exemples choisis parmi beaucoup d'autres ne concernent qu'une frange marginale de la population adulte. En matière de sexualité, chacun reste fragile la vie durant et capable d'émois qu'on attribue généralement aux jeunes amoureux. Nul n'est à l'abri de périodes de difficultés affectives et chacun peut se trouver un jour désorienté face aux aléas et aux épreuves de l'existence.

-10-

Tous ont tendance à associer la familiarité à la sécurité comme ils associent l'étranger au danger. L'objet de cet ouvrage est de rendre compte de ces différentes manières de réagir au risque du SIDA dans les relations hétérosexuelles. Il s'agit à la fois de les décrire et d'essayer de comprendre ce qui conduit à les adopter. On parlera dorénavant de modes d'adaptation au risque pour signifier le fait que l'apparition du SIDA a conduit de nombreuses personnes à répondre à cette situation nouvelle en modifiant ou en adaptant leurs comportements sans pour autant exclure totalement le risque de leur vie. Quelques-uns ne changent d'ailleurs rien à leurs pratiques, comme si le SIDA n'existait pas, alors qu'ils en ont parfois une bonne connaissance et les moyens de s'en protéger. On pourrait parler dans ce cas de non adaptation au risque, liée par exemple à l'incapacité d'imposer une protection à ses partenaires ou à des difficultés sexuelles et affectives personnelles.

2.

L'analyse et la prévention

Cet effort pour mieux comprendre les comportements face au risque du SIDA n'est pas gratuit. Il s'inscrit dans une perspective de prévention et la construction d'une typologie répond à cette finalité. En effet, pour atteindre leurs objectifs, les actions de prévention doivent prendre en considération la diversité des modes d'adaptation au risque. D'une part, il s'agit de tenir compte des efforts, adéquats ou non, déjà entrepris par la population pour faire face à l'épidémie et qui font dès lors partie intégrante de la situation nouvelle à gérer, et, d'autre part, il s'agit de comprendre les raisons, souvent complexes, de ces comportements face au risque. L'inscription de ce travail dans une telle visée préventive et pratique pose des questions éthiques et politiques qui seront abordées en aval. Dans cette visée préventive, on a voulu diffuser largement ce travail de manière à en faire une ressource pour les discussions et échanges de vues par les "intéressés" eux-mêmes, sans passer forcément par le filtrage des institutions publiques. C'est pourquoi l'ouvrage a été rédigé avec le souci d'éviter au -11-

maximum le jargon sociologique. On ne peut pour autant garantir une lecture sans effort, une utilisation minimale de notions sociologiques étant inévitable. Pour cette raison, on a veillé à définir les termes spécialisés au moment le plus opportun, lorsqu'ils sont au centre des analyses. En outre, un bref lexique reprend en fin de volume les termes les plus techniques. Cette relative clarté rend vulnérable: puisque chacun peut comprendre ce qui est exposé, le contenu peut paraître simpliste et évident. Pourtant ce qui paraît "évident" après coup ne l'était pas forcément au départ. Inversement, de soi-disant "évidences" du sens commun sont régulièrement infirmées par l'analyse. Mais surtout, il ne s'agit pas ici d'émettre des avis ou de faire part d'impressions comme chacun peut légitimement en avoir; il faut justifier les enseignements présentés ici tant par un travail empirique systématique que par la capacité de les articuler dans un schéma de pensée homogène et cohérent. Pour autant, on ne peut cacher le caractère exploratoire et inachevé du travail. Il a fallu l'apparition du SIDA pour que soient enfin engagés des programmes de recherches en sciences sociales sur la sexualité, sujet considéré tantôt comme trop délicat, tantôt comme d'importance accessoire. D'une certaine manière, nous n'en sommes encore qu'aux stades du débroussaillage et de l'ébauche qui demandent à être lus critiquement et complétés par d'autres recherches qu'on peut espérer de plus en plus assurées.

3.

Structure de l'ouvrage

Pour des raisons pédagogiques et pratiques, la manière dont le travail est exposé ne correspond pas exactement à la manière dont il a été mené. C'est pourquoi, on présentera en première partie les caractéristiques de la démarche en axant l'exposé autour de la double question de la construction et du bon usage de la typologie. De cette manière, le lecteur pourra mieux saisir la portée et la pertinence pratique des développements. En effet, outre les aspects méthodologiques proprement dits, on abordera également ici la manière dont la typologie peut être mise à profit pour aider à la conception et à la mise en oeuvre des stratégies préventives.
-12-

Loin d'être purement descriptif, le travail typologique a une visée compréhensive qui implique que les différents types soient construits sur base d'hypothèses rendant compte de ce qui détermine ou influence les comportements. C'est pourquoi la présentation des types sera précédée d'un exposé des "facteurs d'intelligibilité" sans lesquels les types ne constitueraient rien de plus que des étiquettes par lesquelles on nomme des modes d'adaptation au risque sans parvenir à mieux en comprendre les ressorts. De manière très extensive, on entend par facteur d'intelligibilité ce qui a paru devoir être pris en compte pour rendre les comportements compréhensibles et en saisir les logiques sous-jacentes. Cet exposé constituera l'essentiel de la deuxième partie intitulée "Comprendre les comportements face au risque". La typologie proprement dite est présentée dans la troisième partie. Chaque type associe un mode d'adaptation au risque à certaines caractéristiques définies par les facteurs d'intelligibilité des comportements. Pour faciliter la comparaison, tous les types sont présentes selon le même canevas repris sur une fiche récapitulative. Pour chaque type, des questions spécifiques de prévention sont posées. Enfin, à chaque type sont associés des portraits de personnes qui en sont particulièrement proches. En conclusion, on développera quelques enseignements clés de ce travail, particulièrement importants pour ce qui concerne la prévention, notamment sur les problèmes de la gestion du risque dans une relation qui se construit sur la confiance et de la communication entre les partenaires. On abordera enfin quelques questions de nature politique et éthique qu'il nous semble difficile d'éluder dans ce type de travail.

-13-

Première partie
CONSTRUCTION ET USAGE DE LA TYPOLOGIE

La démarche de recherche procède d'un processus heuristique ou de découverte progressive. Le cadre conceptuel, qui sert de fondement à la typologie, a été élaboré par étapes, au fil de l'analyse d'une série d'entretiens semi-directifs. Le protocole d'entretien lui-même a été retravaillé en cours de route de manière à couvrir des aspects du problème qui avaient été sous-estimés au départ. Loin d'être une simple opération technique, la conduite des entretiens a donc été étroitement associée au travail d'analyse. Les interprétations se sont nourries de ressources conceptuelles de la sociologie et, dans une moindre mesure, de la psychologie sociale. Parallèlement au travail "empirique" centré sur les entretiens, et en relation directe avec lui, les chercheurs ont procédé à un examen détaillé de la littérature scientifique disponible dans ce domaine.

1.

Les entretiens et leur analyse

Au total, 76 entretiens semi-directifs ont été réalisés au cours des années 1990 et 1991. 27 d'entre eux n'ont pas été retenus pour l'analyse proprement dite, pour diverses raisons comme l'absence d'informations pertinentes sur le sujet, le refus des interviewés de se laisser enregistrer, le fait que l'interviewait tourné court ou encore des problèmes techniques d'enregistrement. Le fait que, dans les pages qui suivent, il ne sera pas fait mention de ces interviews ne signifie pas qu'elles aient été entièrement inutiles. Certaines d'entre elles ont été mises partiellement à profit, par exemple pour tester le guide d'entretien. Mais elles ne constituent pas un matériau assez fiable, communicable et pertinent pour y fonder les analyses -17-

systématiques et les discussions critiques. Finalement, 49 interviews ont donc été retenues comme matériau de base pour construire la typologie. Les interviews ont duré chacune entre trois quarts d'heure et deux heures. Elles ont toutes été intégralement dactylographiées. Elles comportent entre 10 et 40 pages de sorte que le matériau finalement analysé représente un total d'environ 900 pages. Le choix des interviewés répond à plusieurs critères: diversité des profils, des situations et des expériences de vie, changements relativement récents dans la vie sexuelle et affective, proximité (réelle ou subjective) avec le risque du SIDA, etc. Rencontrer ces critères impliquait la mise en oeuvre de plusieurs stratégies de prise de contact avec les interviewés potentiels. Ces contacts ont pu être établis grâce au concours de la Ligue des Familles, du Centre Elisa (centre de dépistage SIDA anonyme et gratuit de l'association Médecins sans Frontières de Bruxelles), de centres de planning familial bruxellois et liégeois et de contacts personnels indirects. Les personnes rencontrées dans le contexte d'un test de dépistage ont été sollicitées par le personnel des centres. Les résultats des tests ne nous ont été communiqués qu'avec l'accord de la personne concernée selon une procédure parfaitement anonyme. Dans tous les cas connus par nous, le résultat s'est révélé négatif. Au niveau des caractéristiques générales des interviewés, il faut préciser que la plupart des personnes interrogées sont belges et d'expression française (dans le cas contraire, la nationalité sera à chaque fois précisée), qu'on a veillé à interviewer à peu près autant d'hommes que de femmes (22 femmes sur les 49 interviews finalement retenues) et à couvrir la gamme la plus large possible des statuts socioprofessionnels. Pour ce qui concerne l'âge, il s'agit d'une population d'adultes sexuellement actifs: le plus jeune interviewé a 19 ans et le plus âgé 60 ans, la plupart se situant dans la tranche des 20-40 ans (8 interviewés ont plus de 40 ans). Dans un travail typologique et intensif consistant à mettre au jour différents modes d'adaptation au risque, on ne vise pas à constituer un échantillon représentatif de la population concernée mais bien à diversifier les cas de figure dans le cadre des objectifs et du champ d'application du travail. Dans un second temps, on envisage cependant de procéder à une étude -18-

plus systématique visant à mesurer l'importance quantitative des différentes catégories correspondant aux différents types. Dans les pages qui suivent, les propos sont accompagnés de nombreux exemples extraits des interviews. Un bref portrait de la plupart des personnes interviewées a également été réalisé et peut être facilement localisé grâce à l'index qui se trouve à la fin de l'ouvrage. Pour des raisons faciles à comprendre, on a présenté ces exemples et ces portraits de manière à rendre impossible toute identification des interviewés. Ces précautions ont nécessité des modifications mineures qui n'altèrent en rien les analyses. La technique d'interview utilisée est celle de l'entretien semi-directif ou encore semi-structuré. Dans ce type d'interview, l'interviewer indique à l'interviewé l'objectif et les thèmes principaux de l'entretien mais lui laisse une grande marge de manoeuvre et d'initiative, de sorte qu'il puisse sélectionner lui-même et développer les aspects de son expérience qu'il juge essentiels. La tâche de l'interviewer consiste alors principalement à "relancer" le répondant sur les questions cruciales et à recentrer l'entretien sur ses objectifs lorsqu'il s'en écarte trop. Chaque entretien était suivi d'un petit questionnaire de contrôle portant sur quelques informations de base comme l'âge, la profession, l'état civil ou, éventuellement, le nombre d'enfants ainsi que sur quelques questions sur la vie affective et sexuelle et sur les attitudes face au risque du SIDA. Il s'agissait de s'assurer ainsi que l'information nécessaire sur quelques points clés avait bien été recueillie. Pour des raisons principalement liées à l'objectif exploratoire du travail et à la méthode de recherche, tous les interviews ont été réalisées directement par des chercheurs, de sorte que tous les interviewers avaient une maîtrise intellectuelle de la problématique de recherche et ont pu participer à l'analyse des entretiens. Loin de constituer un simple enregistrement de réponses à une liste de questions préalablement formulées et ordonnées, l'entretien semidirectif, par la manière dont il est conduit, amène le sujet à prendre un recul souvent inédit par rapport à sa propre expérience, à témoigner tout en prenant distance à l'égard de son propre témoignage, à confier ses propres expériences et les
-19-

représentations qu'il en a tout en les analysant. Cette dynamique qui associe le témoignage et l'auto-analyse n'est possible que si l'interviewer est capable d'amener, par des interventions bien choisies, l'interviewé à ce type de démarche. Cette capacité implique l'aptitude à comprendre suffisamment les logiques sous-jacentes aux propos de l'interviewé et nécessite donc une maîtrise satisfaisante de la problématique sociologique qui est en jeu. Ainsi, et contrairement à ce qui se passe dans les enquêtes par questionnaire, l'analyse est déjà en cours pendant l'entretien lui-même, ce qui s'exprime tant par la manière dont le chercheur parvient à transposer ses questionnements théoriques dans ses "relances" à l'interviewé que par les réactions de l'interviewé lui-même. Ainsi, loin d'être "brut", le matériau finalement recueilli possède déjà en lui-même un potentiel analytique parfois très riche. Cela n'a d'ailleurs pas échappé à plusieurs interviewés. Certains ont demandé une copie de l'enregistrement de leur entretien, déclarant avoir eu le sentiment de procéder, parfois pour la première fois, à une élucidation de leurs comportements et à une lecture approfondie de leurs expériences. La plupart ont multiplié, en cours d'entretien, les réactions caractéristiques de "métatémoignages" comme par exemple: "je dis cela mais je ne le pense pas vraiment... c'est parce que..." qui traduisent l'implication du sujet dans une lecture critique de ses propres lectures de ses expériences. Dès lors, s'il peut sembler que l'analyse qui sera faite des entretiens est parfois assez proche de ce que le sujet dit de luimême, il faut se rappeler que ce qu'il en dit s'éloigne, du moins en partie et du fait même de la méthode d'entretien, d'un "discours immédiat" et constitue déjà une forme de construction sociologique qui demande à être prise, non pour argent comptant, mais au moins au sérieux. Ceci dit, il ne s'agit là que d'une première étape de l'analyse des entretiens. L'analyse proprement dite de chaque entretien a été réalisée en deux temps: préparée chaque fois par un ou deux chercheurs sur base d'un examen thématique, elle a ensuite été menée en groupe de trois chercheurs minimum. Lors de chaque analyse d'un nouvel entretien, les résultats des analyses précédentes étaient mis à l'épreuve et -20-

éventuellement corrigés et complétés dans un processus circulaire d'approfondissement et de structuration successifs des interprétations et de leurs critères. La confrontation des interprétations concurrentes a été systématiquement organisée à l'intérieur de plusieurs séances de travail en groupe. A diverses reprises, des chercheurs extérieurs au centre de recherche ou n'ayant pas participé aux étapes antérieures de la recherche ont été invités à réagir critiquement aux résultats provisoires du travail. Enfin, il a été procédé complémentaire ment, à titre expérimental, à un début d'analyse lexicologique à l'aide du programme Alceste. Cette démarche d'analyse thématique, circulaire et de groupe, fondée sur des entretiens semi-directifs, est appropriée à une étude exploratoire dont l'objectif n'est pas de tester expérimentalement des hypothèses préformulées mais bien d'élaborer une typologie et donc un cadre de compréhension des conduites impliquant la construction d'un jeu d'hypothèses qui ne sont pas données au départ mais doivent, au contraire, être découvertes au fur et à mesure de l'examen des entretiens. Dès lors le travail de définition des facteurs d'intelligibilité et de construction de la typologie s'est fait progressivement, au fur et à mesure des analyses des entretiens, dans un processus d'essais successifs.

2.

Un système semi-aléatoire

La typologie ne constitue un outil grâce auquel les comportements face au risque peuvent être mieux compris que parce qu'elle repose sur des "facteurs d'intelligibilité" de ces comportements. Au sens strict du terme, une théorie explicative impliquerait que le poids respectif des différents facteurs soit précisé et qu'ils soient articulés les uns aux autres dans un système de déterminations relativement stable. Cette ambition nous semble ici hors de portée. D'une part, parce que le caractère exploratoire de ce travail ne permet pas de procéder à des formalisations théoriques élaborées, même si un souci d'articulation des facteurs est constamment présent. On en est, répétons-le, au stade peu glorieux mais incontournable du débroussaillage de questions nouvelles à partir duquel des

-21-

incursions plus construites et plus systématiques cependant prendre utilement appui.

pourront

Mais plus fondamentalement, on peut douter de la possibilité de construire un modèle causal précis capable de rendre compte, de manière satisfaisante, de la grande diversité des situations rencontrées et de la multiplicité des éléments qui interviennent pour les constituer. Cette multiplicité favorise les possibilités de jeux et de conduites les plus variés, irréductibles à quelques modèles plus ou moins stéréotypés. Si certains facteurs comme le stade de la relation ou les attentes des partenaires semblent toujours décisifs dans les comportements face au risque, leurs poids respectifs et leurs modes d'agencement peuvent varier considérablement d'une situation à l'autre. De la même manière, dès qu'elles s'écartent des généralités inutiles, les hypothèses n'ont jamais qu'un champ de validité limité. L'objectif théorique consiste alors davantage à identifier différents modes d'agencement des facteurs d'intelligibilité qu'à construire un modèle d'agencement stable et valable dans tous les cas. En réalité, c'est d'ailleurs exactement en ces modes d'agencement spécifiques, associés à des manières de réagir face au risque, que consistent les différents types qui seront distingués. Bref, construire une théorie explicative qui impliquerait des liens stables entre variables explicatives (les facteurs) et variables dépendantes (les comportements) ne semble pas seulement impossible; c'est surtout non pertinent. L'image de ce qui se joue dès que l'humain et le social entrent en scène est celle d'un jeu semi-aléatoire (ou, si l'on préfère, semi-structuré) où tout n'est certes pas jouable mais où tout n'est pas joué, ou celle encore d'un espace de contraintes et de possibilités dans lequel n'importe quel comportement n'est pas possible mais où une diversité de comportements restent cependant envisageables.

3.

Du bon usage de la typologie

La typologie a pour fonction première de se repérer dans la diversité et la complexité des situations concrètes et d'en saisir les logiques. -22-

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