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Simmel et les normes sociales

264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 126
EAN13 : 9782296312555
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Simmel et les normes sociales

Collection Logiques sociales dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot
Dernières parutions : Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. Werrebrouk J.-C., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A-M., Sociologie du tennis, 1995. Hierle J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A, Devenir éducateur, une affaire de famille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A., L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A (eds), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Cresson G., Le travail domestique de santé, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionnelle, 1995. D'Houtard A., Taleghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) J., Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven, 1995 Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995. Borredon A, Une jeunesse dans la crise. Les nouveaux acteurs lycéens, 1995. Guillaume J.-F., Legrand M, Vrancken D, La sociologie et ses métiers, 1995. Deniot J.,Dutheil c., Métamorphoses ouvrières, Tomes J et II, 1995. DeniotJ., Ethnologie du décor en milieu ouvrier. Le Bel Ordinaire, 1995. Awad G., Du sensationnel. Place de l'événementiel dans le journalisme de masse, 1995. Ramé L. et S., Laformation professionnelle par apprentissage. Etat des lieux et enjeux sociaux, 1995.

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Collection Logiques sociales dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

SIMMEL ET LES NORMES SOCIALES

Actes du Colloque Simmel, penseur des normes sociales Paris, 16 et 17 décembre 1993

Sous la direction de Jean-Marie Baldner et Lucien Gillard

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Groupe de recherche sur la genèse de la norme, Centre de Recherches Historiques, EHESS-CNRS : Jean-Marie Baldner, Lucien Gillard, Martin Gorin, Jean-Yves Grenier, Martine Grinberg, Alain Guéry, Laurence Scialom, Philippe Simonnot, Bruno Théret. Des mêmes auteurs:
A propos de "Philosophie de l'argent" de Georg Simmel, L'Harmattan, 1993

DRED-Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche GDR Monnaie et Financement-CNRS IRIS- TS, Université Paris-Dauphine Association Jacques Cœur pour l'histoire des pensées et pratiques monétaires

L'Hannattan, 1996 ISBN: 2-7384-3879-2

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Les auteurs tiennent particulièrement à remercier la DRED et le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Madame Sabrier et la Société Paragraphe, Madame Artz et le CRR, ainsi que Christian Gauthereau, Francis Slawny et Eric Bruillard pour leur précieuse aide technique

Jean-Marie Baldner, Lucien Gillard: Simmel et les normes sociales, une introduction.

Après avoir écrit collectivement un livre sur Simmel, un groupe de chercheurs en sciences humaines {historiens, économistes, sociologues) a désiré en tester la pertinence en organisant un colloque sur cet auteur. La règle du jeu a été de solliciter une dizaine de personnalités pour qu'elles apportent leur propre contribution dans un colloque Simmel où les rapporteurs seraient quasi-.exclusivement les auteurs de l'ouvrage collectif qu'ils avaient précédemment élaboré (Grenier et alii, 1993). En espérant que dans cette interaction, la pensée de Simmel pourrait encore s'avérer fructueuse, puisqu'il est vrai que le colloque est une forme de socialisation basique, avec ses caractéristiques intersubjectives, vivantes, précaires, conflictuelles et qu'il devait bien convenir au test des catégories simmeliennes. Le second pari de cette démarche est celui de l'interdisciplinarité, dont Simmel s'est voulu le promoteur, mais qui ne peut plus guère s'exercer aujourd'hui que par la confrontation sur un thème donné des points de vue de chercheurs d'origine disciplinaire différente. Dans plusieurs disciplines, des tentatives ont lieu actuellement pour opérer une reconstruction de l'analyse du social à partir, chez les uns de la notion de convention, chez les autres du réseau, tandis que d'autres encore proposent des systèmes de communications. Est-ce que toutes ces démarches convergent? Et est-ce qu'elles présentent un quelconque rapport de filiation avec l'entreprise de déconstruction des frontières opérée par Simmel au tournant du siècle? La question centrale à laquelle était consacré ce colloque reprenait l'interrogation essentielle de Simmel (1908) : "Comment la société est-.elle possible?" Les organisateurs proposaient alors de penser cette question à partir de la norme, et de voir ce que Simmel avait d'intéressant à dire sur la question. A priori, cet angle d'attaque peut paraître paradoxal puisque la norme, du latin norma "équerre", évoque un instrument pour tracer un angle droit, et s'apparente ainsi à la règle, instrument pour tracer une ligne droite en

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Simmel et les normes sociales

sorte qu'on pourrait se croire renvoyé à une géométrie sociale, qui serait aux antipodes des réflexions simmeliennes. La géométrie exige en effet une mesure objective reconnue par tous, alors que Simmel estimerait plutôt que la mesure est biaisée et qu'elle ne peut pas faire l'unanimité. Dans les interactions réciproques qui vont finir par engendrer un certain nombre de normes, Simmel considère qu'il entre toujours une part de dissimulation, de malentendu, de stéréotype, voire de manipulation. Sa vision paraît donc à l'exact opposé des approches contemporaines par la communication, supposée produire de la transparence comme si chacun accordait le même sens aux symboles. Chez lui, au contraire, les phénomènes d'opacité possèdent un caractère positif du point de vue de la reproduction des relations sociales: ce que Boudon (1990: 54) qualifie d"'effet Simmel". Le champ de l'économie quantitative participe aussi de cette mécanique, car il y circule toujours quelque chose en plus de ce qui est comptabilisé dans les égalités marchandes. De façon plus ou moins explicite et plus ou moins volontaire, des "transferts" surviennent dans les relations interindividuelles qui constituent en somme des violations de la norme du prix de marché. Pour Arrow (1971) lui-même, les normes sociales constituent d'ailleurs des "cxternalités" positives que génèrent les échecs du marché: des agréments mutuels et plus ou moins conscients, qui évitent la recherche de solutions beaucoup plus coûteuses. On les théorise aujourd'hui, depuis Boulding (1973), sous le nom d"'économie du don" (grant economics), leur intérêt principal étant précisément de briser la frontière disciplinaire et de réintroduire l'attitude envers les autres dans les fonctions d'utilité individuelle que l'analyse économique avait voulu totalement égoïstes. Par ailleurs, c'est le second paradoxe d'une approche de la socialisation par la norme, Simmel est anti-platonicien et ne recherche nullement une pensée homogène de l'unique. II se situe toujours dans la diversité mouvante, la singularité irréductible, etc. .. C'est, selon la formule consacrée, un "philosophe de la vie", dans l'optique dionysiaque où "chacun est à soi-même l'éternelle volupté du devenir" (Nietzsche, 1888: 151). La norme, au contraire, fige les comportements dans des répétitions machinales, soumet le jugement de chacun à l'opinion de tous, cristallise des valeurs, transforme la liberté en simulacre, etc ... Bref, la norme est plutôt du côté de la mort, et à strictement parler, elle n'entre pas dans le champ des réflexions de Simmel. Celui-ci pense plutôt des expériences de normalisation, à travers la morale, la mode, la mentalité urbaine, par exemple, qui sont comme autant de tendances mortifères à l'œuvre dans le social, à travers des logiques frileuses de 8

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reproduction à l'identique (Mayntz, 1968: 257); tendances sans cesse combattues cependant par les élans créateurs de sujets en quête de liberté et qui s'efforçent d'agir selon des jugements et des motivations personnelles. En somme l'abstraction totalisante ne devient jamais réalité sociale, même si avec l'argent elle. tend vers cet idéal. Et on reste toujours dans le multiple, la différence, l'incomparable etc. n s'agit précisément pour Simmel de penser cette hétérogénéité en tant que telle, non pas à l'aide des catégories fonctionnelles de l'intégration normative (rôles, statuts), mais au moyen de formes cognitives qui se déforment elles-mêmes à mesure où elles opèrent. Car les "formes" sont à la fois des principes organisateurs de la perception et des modalités pratiques de l'expérience (Boudon, Bourricaud,1990 : 522-527). On pourrait ici suggérer que la pensée de la norme, ou mieux de la normalisation, ne s'inscrit pas chez Simmel dans une géométrie, mais plutôt dans une géographie sociale dont les deux catégories ou formes principales seraient l'étranger et la province. La figure de l'étranger symbolise la transgression, l' infraction à la règle, la distance qui ne se laisse pas objectiver. La norme ne s'impose pas, elle se propose et "elle ne prend son sens qu'au travers des conflits avec ce qui lui reste extérieur", selon la formule de Canguilhem (1972 : 176). Quant aux "provinces de vie", seconde catégorie de cette géographie sociale, elles signifient la pluralité des logiques sociales qui coexistent au même moment, avec leurs rythmes et leurs références propres. Selon qu'on se situe dans le juridique, dans le politique, l'éthique, l'économique, etc... les injonctions peuvent s'avérer contradictoires. Il y a toujours du jeu entre les normes, qui se valident ou s'invalident mutuellement, selon les cas. Une telle approche est remise aujourd'hui à l'honneur par certains sociologues pour qui les normes économique (l'efficience), politique O'équité) et culturelle O'épanouissement) ne possèdent ni les mêmes logiques ni les mêmes rythmes (Bell, 1976 : 37,84,175), contrairement à l'analyse weberienne posant leur synchronie et leur cohérence comme résultat de l'universelle rationalisation. De même chez Simmel, une norme ne fait-elle que cristalliser un ajustement entre diverses échelles de valeurs: ajustement circonstanciel qui ne possède ni fondement logique, ni cohérence a priori, ni garantie de durée.
Si les normes sociales particulières à chacun des champs d'observation sont prises, chez Simmel, dans des processus qui les contestent constamment, la question se pose de l'interprétation historique de son analyse globale, dans la longue durée (Dodd, 1994: 56). Car une logique supérieure, dépersonnalisante et abstraite, semble devoir s'imposer en définitive à tous ces

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Simmel et les normes sociales processus d'interactions vitales, et tendre tout de même vers cette norme sociale unifiante et mortifère, tant redoutée. Elle provient de la monnaie, telle du moins que l'analyse Simmel dans Philosophie de l'argent. Au bout du chemin de la société monétaire ne trouverait-on pas finalement la déroute du sujet autonome, devenu simple véhicule d'une logique objectivée, et donc de la norme?
"Dans la civilisation moderne détenninée par l'économie monétaire (...) les hommes ne sont plus que les supports d'un échange de réalisations et de contre-réalisations qui se produisent selon des normes objectives et tout ce qui n'appartient pas à cette pure objectivité à disparu"(Simmel, in Watier, 1986: 34).

C'est ce que Simmel nomme la tragédie de la culture, dont il craint de reconnaître l'avènement au tournant du siècle. S'il ne s'est pas trompé, c'està-dire si nous sommes bien entrés dans une modernité où il n'y a plus que des rôles sans acteurs, alors Simmel pose lui-même les limites de son analyse. Et son domaine de viabilité s'arrête précisément avec l'avènement de la norme comme principe constitutif du fonctionnement social. Les catégories simmeliennes seraient ainsi devenues de simples stéréotypes, qui n'auraient plus aucune pertinence pour l'analyse du sociologue d'aujourd'hui, lequel pourrait reprendre logiquement le jugement de Bourdieu qualifiant Simmel d' "essayiste amusant". La réponse donnée par ce colloque est autre et les participants y ont défendu l'actualité des analyses simmeliennes de la dialectique liberté-aliénation dans un nouveau contexte historique, sans que le destin du sujet soit déjà prédéterminé. La meilleure illustration pourrait en être l'analyse que fait Simmel de la ville, des relations de travail et de la perception qu'ont les femmes d'elles-mêmes et du monde. Par nature, le sujet simmelien a une vie cloisonnée et entre en relation directe avec d'autres sujets. Simmel analyse les relations de travail, sur le modèle du sacrifice et de la récompense, comme un échange à double déclenchement, rendu possible par l'intellectualisation du monde: d'une part, l'échange, sur le marché, de la force de travail, comme capacité détachable de la personnalité individuelle et que l'individu peut aliéner tout en restant imaginairement libre; d'autre part, l'échange, comme acte de travail, où transparaissent clairement des relations de subordination. Cette distinction, qui porte en elle la logique historique de l'objectivation des relations, tend à l'élimination de la dimension proprement personnelle du rapport salarial, à la neutralisation de la part négative de subordination des relations de travail et à la création tendancielle de liberté pour l'individu. L'individu moderne devient un individu "spectral", participant librement, hors de l'aliénation pendant un temps fixé à l'avance et relevant de la violence du rapport salarial, à des to

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relations d'égalité préservant le "noyau de sa personnalité". Dans la crise actuelle, l'actualité de Simmel trouv~ son inscription dans le paradoxe entre ce processus où les relations inter-personnelles et notamment les relations de travail sont de plus en plus perçues comme des données objectives et le processus de réinjection de normes personnelles ou domestiques dans les relations de travail. Cette réinjection est rendue nécessaire pour réduire les inconvénients du processus d'objectivation et permettre la gestion des aléas dérivés des normes fixes. Mais chez Simmel, ce paradoxe ne fonctionne pas seulement entre la parcellisation préalable des valeurs personnelles dans l'échange salarial et la reglobalisation temporelle des relations de travail. Les femmes en sont un autre exemple qui, dans la tendance à l'intellectualisation du monde, développent, à travers l'interaction même entre les individus, des revendications spécifiques créatrices de qualités et de liaisons abstraites qui sont à l'origine d'une nouvelle cohésion. Les femmes, en tant qu'individus sont perçues comme une forme, "la femme", qui fonctionne comme une norme de socialisation. Il en va de même pour la ville, dont Simmel note dans "Die GroBstâdte und das Geistesleben", qu'elle prépare un appareil conceptuel de la Philosophie de l'argent, en introduisant une contradiction entre la "culture subjective" et la "culture objective", Simmel insiste sur la tendance qu'a, dans la vie moderne, la logique objectivée (la technologie, l'Etat, l'éducation ...) à prendre le pas sur l'acteur autonome. La lecture parallèle des deux textes fait apparat"tre un paradoxe, dans la mesure où il ajoute au blasement, comme manifestation de l'économie monétaire et de la mentalité abstraite, une dimension sensorielle et spatiale de l'expérience urbaine et où il déduit du seuil de blasement le rôle des classes moyennes dans la constitution et l'élaboration des valeurs et leur pouvoir sur la dynamique sociale. L'une des particularités de Simmel est bien alors d'établir une transition entre l'esthétique, l'expérience sensible et sensorielle et l'activité, l'attitude sociale objectivées. En insistant sur le caractère particulier de la situation culturelle et sociale, esthétique et économique de la culture et de la modernité urbaines (plus exactement des métropoles: die GroBstâdte), il raisonne, à partir des formes anciennes d'organisation de la ville où le lien social était évident, organique, construit de l'intérieur, sur un moment de crise des appartenances sociales. Même si la figure anthropomorphe de la ville, porteuse d'une évolution continue et civilisatrice, peut paraître aujourd'hui excessivement optimiste, dans ce paradoxe, Simmel permet d'exprimer une typification des villes selon la façon dont le blas~ent affecte inégalement les parties de la ville et les catégories sociales. 11

Simmel et les normes sociales L'évocation de ces analyses pose au passage la question du statut des références à Simmel qu'on voit se multiplier dans la littérature contemporaine. Trois cas semblent se présenter. Une première optique paraIt relever simplement de la légitimation institutionnelle: dans des milieux assez fermés à I'hétérodoxie et au discours critique, la référence à un ancêtre prestigieux, et trop vite oublié, peut servir opportunément de caution. Plus scientifique est l'optique de récupération instrumentale: l'œuvre de Sinunel est ici envisagée comme une boite à outils dont on peut extraire telle idée, telle intuition, ou telle analyse particulière pour l'accommoder ponctuellement à son usage personnel. Bon nombre des communications que nous reproduisons dans cet ouvrage relève de cette optique. Reste l'optique de la fidélité au projet global de l'auteur et aux normes cognitives qu'il propose pour tenter de reconstruire l'analyse du social. Quoique de façon minoritaire, cette optique est aussi représentée ici. Sa justification tient dans l'hypothèse d'une sorte de postmodernité qui nous ferait actuellement expérimenter un retournement des valeurs et rendrait leur pertinence à d'anciennes analyses, justifiant au passage le retour à Sinunel. Dans le fonctionnement de la Société contemporaine, l'heûristique sinunelienne pourrait se retrouver validée à trois niveaux, au moins, avec la contestation nouvelle que connaissent les mythes jusqu'alors tout puissants du Rationnel, du Progrès et de l'État. L'omniprésence de l'autre dans toutes les représentations du sujet et la tendance générale à se laisser impressionner réinstaurerait peut-être le primat des affects sur le calcul, marquant ainsi les limites de l'abstraction rationalisante. L'internationalisation du système et son changement d'échelle, d'autre part, réduirait considérablement l'importance des régulations étatiques, annonçant un retour au primat de la société civile, et marquant ainsi les limites de l'homogénéisation politique. La prise de conscience, enfin, de la menace que représente le progrès matériel incontrôlé pour l'identité de l'être rétablirait peut-être le primat de la liberté individuelle sur les forces de la nature, faisant advenir comme norme de nos conduites la peur de ce qui nous menace. D'où cette réinterprétation possible de la vision "tragique" du social proposée par Sinunel : il ne s'agirait pas tant d'une logique d'aboutissement inéluctable, mais plutôt d'un point de repère obligeant chacun à réagir. Simmel œuvrerait pour une logique de la responsabilité; et toute son analyse serait celle d'une possible genèse de la norme morale. Au cours de ce colloque, il a été proposé une transposition de cette heuristique dans le monde moderne à travers l'analyse de la "légitimité" qui serait la forme que prend aujourd'hui la question du fonctionnement de 12

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l'économie monétaire en incertitude. Etant entendu que cette légitimité caractérise non pas strictement une monnaie, réduite à sa fonction de médium ou de mémoire du sytème économique, mais plus généralement l'argent dans toutes ses dimensions sociales. Ce qui est enjeu ici n'est donc pas simplement l'acceptation de la division du travail qui organise les échanges marchands, mais aussi l'acceptation de la division des "provinces" (juridiques, économiques, politiques, culturelles) et de leur compatibilité sous le règne de l'argent. Dans l'optique simmelienne, expliquer pourquoi et comment la monnaie est acceptée par le corps social tout entier, c'est déborder du cercle auto-référentie1 de l'économie et des règles techniques de l'institution qui gère la monnaie, pour rendre compte de la façon dont elle se fait argent, à travers ses effets de domination et pas seulement d'information (contrairement aux théories sociologiques de Parsons, Habermas ou Luhmann). Cette légitimité a une histoire et elle avance de manière cahotique, puisque la compatibilité des normes (les catégories "supra-individuelles") n'est jamais parfaite d'une province à l'autre et que, dans une même province, elle ne s'effectue pas au même rythme selon les cercles de socialisation qu'on envisage (les "conflits" de référents). Ces morcellements du social interdisent, selon Simmel, de décrypter les crises dans le pur champ de l'économie. Le statut de Philosophie de l'argent vis-à-vis de l'économie peut se lire dans le rapport qu'entretient l'analyse de Simmel avec le modèle walrasien, qui objective aussi par les prix de marché des rapports préalables entre valeurs subjectives. Chez Simmel toutefois, il n'y a pas d'indépendance possible des préférences de chacun (qui résultent toujours de la réciprocité des interrelations) ; et il n'y a pas davantage d'autonomie des évaluations individuelles, toujours rapportées à une valeur totalisante du social: la liberté. Or, c'est la monnaie qui pour Simmel incarne cette valeur suprême, indifférente à toutes les valeurs particulières. A l'opposé du. modèle économique standard, la monnaie n'est donc pas ici un bien supplémentaire chargé de mesurer les autres biens; c'est un moyen d'acquisition qui symbolise la société marchande en mouvement, et qu'on ne peut penser sans la monnaie. Pour Simmel, la norme économique de l'équivalence des valeurs dans l'échange serait alors, non pas un préalable mais un sous-produit de l'activité d'échange lui-même, et seulement une condition de reproduction harmonieuse de l'économie monétaire. Où l'on retrouve la nécessaire compatibilité des "provinces" normatives, tant il est vrai que cette norme de justice dans les échanges implique aussi bien du mimétisme dans les comportements économiques que l'institution de règles politiques et l'apprentissage culturel des schémas de pensée adéquats. 13

Simmel et les normes sociales

Une telle approche implique une conception particulière du sujet et de sa relation à la Société. Et nous entendons recevoir ici l'œuvre de Sirnmel comme un ensemble d'avertissements pour notre actuelle modernité. Pointons trois de ces avertissements pour conclure. Simmel nous rappelle d'abord que le sujet est divisé par nature, que cela est plutôt positif et ne doit pas être tenu pour une maladie qu'il conviendrait d'éradiquer. Car l'unité dimensionnelle serait tragique, et c'est de façon totalement artificielle qu'on essaie de tailler un discours purement économique dans le tissu culturel des sociétés. Le voudrait-il que le sujet sain serait d'ailleurs incapable de mettre en œuvre un tel discours, qui est proprement impraticable. Parler de rationalité limitée débouche sur de fausses solutions en continuant de référer à ce qu'aurait dû être la rationalité pure (économique) dont on s'écarte malencontreusement, alors que le sujet est toujours aux prises avec plusieurs rationalités entre lesquelles il hésite et se trompe. En ce sens l'homo œconomicus est un homme malade. Le deuxième avertissement que nous adresse Simmel concerne le lien social, qui est le fait de relations directes entre des sujets, et non pas le résultat improbable de la relation des sujets avec les seuls objets. Le voudrait-il que le sujet libre serait d'ailleurs incapable de se constituer lui-même par la seule auto-référence à ses désirs. Sujets et objets ne sont pas préconstitués, car la frontière entre ces catégories est floue et mouvante: c'est pour Simmel dans la réciprocité et dans le regard des autres que se constituent à la fois le sujet et l'objet des désirs. Sans doute la réification menace-t-elle incessamment d'aliénation les sujets oublieux de l'interaction, comme on peut le voir avec la monnaie ou toute autre institution sociale. Mais fondamentalement, la monnaie (et l'institution en général) n'est pas un objet: c'est le symbole pour chacun de tous les autres sujets et des relations possibles avec eux. Et beaucoup plus qu'une somme de créances, la monnaie est un moyen d'identification pour chaque sujet particulier. Il est un troisième avertissement que nous tirons de Sirnmel : il concerne le discours que l'on tient sur le social. Les représentations de la Société ont la fàcheuse tendance à la concevoir sur le modèle de la machine, où chaque rouage se voit assigné un rôle qui permet à l'ensemble de fonctionner correctement. Mais le social n'est pas un processus collectif homogène, du fait que la particularité de l'acteur prime sur la fonctionnalité de l'agent (Emirbayer, Goodwin, 1994: 1453). Et toujours la raison instrumentale sera compromise par la quête de responsabilité du sujet vivant qui se projette dans les actions comme dans autant de tâches à accomplir. On 14

Introduction

comprend que les repères soient ici essentiellement personnels et qu'ils découragent quelque peu l'analyse systémique. Au plan social global, le résultat a toute chance d'être cahotique, car c'est la contingence qui est plutôt de règle. Ces trois avertissements de Simmel transparaissent dans les contributions qui constituent cet ouvrage. Dans les deux premières parties, on lira plutôt comment le discours purement économique ne peut se boucler sur lui-même, tandis que les deux dernières parties montrent l'efficacité possible d'autres discours sur le social. La majorité des contributions s'appuyant sur Philosophie de l'argent, nous avons convenu de le référencer dans tous les textes par les seuls numéros de pages de l'édition française, sauf lorsqu'il est fait explicitement référence aux éditions allemandes et anglaise. Souscrivant à l'analyse de Turner (1992) selon laquelle Simmel est le véritable fondateur de la sociologie économique, nous inscrivons dans cette filiation les présentes réflexions sur Simmel et les normes sociales, souhaitant avoir fait œuvre utile pour que ce courant de pensée perdure.

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LEGITIMITE ET ORDRE
MONETAIRE

André OrJéan : Réflexions sur la notion de légitimité monétaire, l'apport de G. Simmel.

La question théorique fondamentale que pose la monnaie est celle de son acceptation: pourquoi les agents acceptent-ils de se dessaisir de leurs marchandises en contrepartie d'un signe dépourvu de toute valeur intrinsèque? Ou encore, pourquoi sont-ils sûrs qu'en contrepartie de ce signe, ils pourront obtenir demain des marchandises? Qu'est-ce qui justifie cette anticipation unanime, condition sine qua non pour que la monnaie considérée soit acceptée comme moyen de circulation dans les échanges? Si l'on se tourne vers la théorie économique, cette question est loin d'être résolue. Jusqu'au début des années quatre-vingt, la démarche majoritaire a cherché à faire entrer la monnaie dans le cadre méthodologique qui avait donné de si bons résultats pour analyser l'échange généralisé des marchandises. L'oeuvre de Patinkin est ici exemplaire: la monnaie y est pensée comme procurant une utilité spécifique en ce qu'elle permet la non synchronisation des dépenses et des recettes individuelles. Avec la conséquence radicale de faire entrer la monnaie dans les fonctions d'utilité individuelles au même titre que les marchandises; ce qui rend légitime le recours aux techniques habituelles de maximisation pour déterminer les demandes individuelles de monnaie. Deux aspects essentiels caractérisent cette approche. D'une part, l'utilité que procure la détention monétaire pour un individu donné est totalement indépendante du comportement des autres individus: c'est une donnée intrinsèque qui ne dépend que des préférences particulières de l'individu considéré. D'autre part, en conséquence directe du point précédent, la demande de monnaie est pensée comme le résultat d'un calcul purement privé où chaque individu compare l'utilité marginale de la monnaie qu'il détient, aux utilités marginales des autres marchandises. On comprend la force de cette analyse: elle nie toutes formes d'externalité pour faire de la détention monétaire un choix strictement circonscrit à la seule sphère individuelle.

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Simmel et les normes sociales

Le point central réside ici dans la thèse selon laquelle le choix de détenir de la monnaie pourrait être pensé indépendamment du comportement monétaire des autres individus. Cette position est fortement sujette à caution car une monnaie n'est acceptée par un agent que dans la mesure où il anticipe que les autres agents l'accepteront à leur tour en échange de leurs marchandises. Et cela ne vaut d'ailleurs pas que pour les monnaies "naissantes", car dans les économies monétaires développées, la demande de monnaie est fonction du taux d'inflation futur lequel dépend du comportement des autres agents. C'est là une donnée essentielle que les "modèles à générations imbriquées" ont pleinement intégrée à leurs analyses. En résumé, et contrairement à la théorie proposée par Patinkin, le rapport à la monnaie répond à une logique fort éloignée de celle qui préside à l'échange des marchandises: le choix de détenir ou de ne pas détenir un certain montant de monnaie ne relève pas de la seule sphère privée; il est conditionné par ce que les autres pensent, par la manière dont ils évaluent l'évolution monétaire et économique. Cela illustre bien que le rapport à la monnaie dépasse largement le cadre habituel des relations marehandes contractuelles; c'est la relation à la totalité du groupe des échangistes qui est alors mise enjeu. La question centrale, qu'on retrouve d'ailleurs à chaque fois que l'économie aborde l'analyse des institutions, devient alors celle de la nature de ces représentations monétaires. Ainsi que je l'ai montré dans Orléan (1992), on peut aborder cette question selon deux perspectives théoriques distinctes. Une première conception postule qu'aux fondements d'une institution se trouve l'évaluation par les sociétaires des satisfactions qu'elle leur procure. Cette conception est dite "instrumentaliste" en ce qu'elle repose sur un processus d'évaluation strictement utilitariste où chaque individu identifie l'institution aux avantages et inconvénients qu'elle lui apporte: l'institution n'est qu'un outil qu'on acceptera ou rejettera en fonction de sa seule capacité à être utile. Les individus se représentent l'institution sous le seul angle de l'intérêt et ce qu'on peut appeler sa "matérialité" n'a aucune pertinence aux yeux des protagonistes. Cette stratégie instrumentaliste, fondamentalement individualiste, s'oppose à une démarche qui s'est constituée autour de la notion de légitimité. Dans cette communication, notre attention se portera principalement sur l'hypothèse proposée par cette seconde conception quant à la nature des représentations que forment les individus dans leurs relations à la monnaie. Notre but est de montrer comment cette hypothèse entre en résonnance avec la Philosophie de l'argent de Simmel, non seulement parce 20

Légitimité

et ordre monétaire

qu'elle fournit un point de vue unificateur sur une oeuvre très dense et disparate, mais également parce qu'en retour elle y trouve matière à son propre approfondissement. 1. Légitimité, communauté et autonomie des représentations. Dans la conceptioninstrumentaliste, les représentations de l'institution monétaire sont entièrement structurées autour de l'intérêt privé: la détention de monnaie par chacun se fait au prorata des satisfactions qu'elle est censée lui procurer. La notion de légitimité a été introduite pour faire valoir que cet ordre d'analyse est insuffisant et que le rapport à la monnaie repose nécessairement sur des formes d'adhésion, de croyances qui ne sauraient être réduites aux calculs bien mesurés des utilités individuelles. Douglas (1989) propose une analyse de l'institution qui suit une ligne de raisonnement parallèle à la nôtre et elle développe un argument particulièrement important pour notre propos: l'inanité de l'instrumentalisme trouve sa source dans le fait que l'intérêt est ce qu'il y a de moins constant au monde. Cette précarité intrinsèque des intérêts rend compte de leur incapacité radicale à établir des relations stables entre les hommes': "L'intérêt mutuel à des transactions réciproques (n'est) pas une garantie suffisantede la stratégie d'autrui et ne constitue pas une justification des rapports de confiance nécessaires" (Douglas, 1989 : 49). Cette suspicion réciproque ne peut être surmontée que par le recours à une institution légitime et la légitimité apparaît chez cet auteur comme la conséquence logique d'une analyse qui met en avant l'impossibilité de construire une relation stable à autrui et au groupe sur la base de représentations en termes d'intérêt. Mais qu'est-ce-qui rend une institution légitime? Après avoir souligné que le rapport à la monnaie se construit sur la base des représentations que l'individu se fait de la communauté des producteurs-échangistes, on a cherché à définir quels types de représentations conduisaient à une monnaie stable. Cette proposition pense donc la légitimité
le montrent les réflexions de Douglas, la question de la foree relative des intérêts et des autres liens sociaux dans la détermination des comportements humains est centrale pour notre propos. Rappelons que Smith (1759) écrit "lors même que parmi les différents membres de la société, il n'y a ni amour ni bienveillance mutuelle, la société n'est pas pour autant dissoute. Elle peut alors subsister entre les hommes comme elle subsiste entre les marchands par le sentiment de son utilité sans aucun lien d'affection ... (et elle peut se) soutenir à l'aide de l'échange intéressé des services mutuels auxquels on a assigné une valeur commune" (86). La conception instrumentaliste trouve son fondement ultime dans l'idée smithienne selon laquelle l'intérêt réciproque est une puissanee structurante sans égale qui trouve sa base objective dans la division sociale des tâches. Nous n'aborderons pas de tront ici cette question.

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Simmel et les normes sociales d'une institution', en l'occurrence la monnaie, comme la conséquence d'un certain type de représentations. Quatre termes se trouvent ici associés: institution, représentation, communauté et légitimité. Revenons d'abord rapidement sur les modalités par lesquelles le choix individuel de détenir de la monnaie met en jeu la communauté des échangistes: "tout argent n'est qu'une assignation sur la société" écrit Simmel (195).
"Cette dernière, c'est le possesseur d'argent qui la détient et, en la remettant à celui qui a fourni la prestation, il lui assigne un producteur provisoirement anonyme qui en raison de son appartenance à la sphère économique en question prend à sa charge la prestation exigée en échange de cet argent" (195).

L'acceptation de l'argent met ainsi en jeu la confiance dans l'aptitude de la communauté (ladite "sphère économique en question") à remplacer la monnaie acceptée par le fournisseur, en n'importe quelle marchandise -d'où l'utilisation du terme "producteur provisoirement anonyme" qui indique que le fournisseur n'a pas à déterminer au moment de la transaction le bien qu'il désire; il est autorisé à se tourner vers n'importe quel producteur, la seule contrainte étant que le bien désiré représente un quantum de valeur équivalent à celui qu'il a abandonné lors de la première transaction. La communauté apparaît ici sous deux aspects distincts: d'abord, il est souligné que toute transaction particulière, dont la conclusion repose pourtant sur une négociation strictement bilatérale, met cependant nécessairement en jeu tous les producteurs appartenant à cette communauté puisque le fournisseur s'y trouve doté d'un pouvoir d'achat indifférencié sur leurs marchandises. La communauté s'identifie ici à l'ensemble des individus la composant. Mais on voit apparattre en filigrane une autre fonction de la communauté: celle qui consiste à contraindre le producteur à livrer sa marchandise au fournisseur, détenteur d'argent. Simmel indique que c'est "en raison de son appartenance à la sphère économique en question" que le producteur est amené à prendre à sa charge la prestation exigée par le fournisseur. Selon cette seconde acception, la communauté cesse de s'identifier à l'ensemble des membres qui la composent pour devenir une entité particulière qui, par le jeu de la relation d'appartenance, garantit l'acceptation de la monnaie par tous: elle acquiert une forme d'autonomie par rapport aux volontés particulières qui l'engendrent.
, Nous avons volontairement utilisé la notion d'institution d'une manière assez noue, notre propos étant centré sur la monnaie. Pour être plus précis, on peut citer de nouveau Douglas (1989 : 42) :"on entendra institution au sens de groupement social légitimé. L'institution en question peut être une famille, un jeu ou une cèrémonie. L'autorité légitimante venir d'une personne ... ou bien... se baser sur un consensus ou sur un principe fondateur"

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Ce mode d'existence de la communauté va se trouver au coeur de notre définition de la légitimité. fi s'agit là d'une réalité bien étrange puisque le groupe n'étant pas une personne, il ne saurait contraindre qui que ce soit à accepter de l'argent. Simmel décrit parfaitement ce problème central de la façon suivante : "La garantie de pouvoir réutiliser l'argent, qui inclut la relation des contractants au groupe entier, prend toutefois une fonne singulière. Dans l'abstrait, elle n'est pas du tout donnée, puisque le possesseur d'argent ne peut contraindre quiconque à lui livrer pour de l'argent, mt-il incontestablement du bon argent, quoi que ce soit, comme on l'a bien vu dans les cas
de boycott" (198).

Notre stratégie de recherche va consister à souligner qu'une des dimensions fondamentales du rapport de l'individu à la communauté est étroitement conditionnée par des contraintes d'ordre cognitif. On a vu que l'acceptation de la monnaie suppose que l'individu concerné se forme une représentation du fonctionnement global de l'économie et, tout particulièrement, de la confiance que l'ensemble des autres sociétaires accorde à cette monnaie. Il s'agit pour lui d'évaluer I~ cohésion de la sphère monétaire; i.e. l'intensité des liens interpersonnels qui la constituent. Comment les individus forment-ils ces représentations de la communauté? Quel contenu ont-elles ? Comment un individu peut-il se représenter le comportement d'un ensemble d'agents dont la grande majorité lui est totalement inconnue? Telle est rapidement définie la forme cognitive de notre problème. Un premier traitement cognitif consiste à décomposer le groupe en ces unités élémentaires, les individus, et à s'interroger sur le comportement de chacun de ces individus. C'est là un traitement cognitif strictement individualiste en ce qu'il nie au groupe toute existence autonome pour ne considérer que les individus qui le composent. Même en admettant avec les thèses individualistes qu'un groupe ne constitue pas une entité dotée d'une stratégie ou d'une pensée, il est clair que ce traitement individualiste rencontre immédiatement des obstacles cognitifs insurmontables. Citons en quatre: (i) il n'est pas sûr qu'il puisse exister une réponse non ambiguë à la question "Que va faire Untel ?" en raison de la structureautoréférentielle du problème qui fait dépendre l'action de Untel de la manière dont celui-ci anticipe le comportement des autres; (ii) même si l'information sur chaque agent était disponible, chaque individu serait alors conftonté à un ensemble informationnel extrêmement vaste, dépassant de loin ses capacités cognitives; (iii) par ailleurs la question, cette fois théorique, de l'agrégation des comportements individuels peut s'avérer fort périlleuse du fait de la dimension autoréférentielle définie au point (i) ; (iv) rappelons enfin l'existence d'aléas 23

Simmel et les normes sociales exogènes imprévisibles qui complexifie encore la tâche des individus. Aussi les agents ne raisonnent-ils pas de cette manière. Pratiquement, leurs actions dépendent de représentations pensant les collectifs en tant qu'entités séparées. Ils font comme si ces entités collectives étaient autonomes et pouvaient être pensées en tant que telles, sans que ces représentations soient nécessairement fondées dans une analyse des comportements individuels. Cette opération mentale qui consiste à créer un être particulier doté de certains traits spécifiques censés exprimer l'état des relations communautaires a fait l'objet de peu d'études cognitives. Il s'agit de définir certains traits particuliers, de déterminer certains indicateurs globaux et leur mode de production, certains principes qui caractériseront cette entité comme une expression condensée de la communauté réelle des échangistes. D'un point de vue abstrait, il s'agit d'un processus de matérialisation de l'institution en ce sens qu'elle est transformée en un objet aux propriétés spécifiques, visibles et vérifiables, déconnectées le plus souvent de la structure des intérêts individuels. Un ensemble de normes est associé à ce processus qui permet aux agents d'interpréter les propriétés de cet objet comme des signaux les informant sur la santé de la communauté. L'analyse de cette entité, comme la manière dont elle évolue, fournit alors aux individus une évaluation directe de ce que pense le groupe en tant qu'ensemble collectif. L'accession de l'institution au statut d'objet signifie que, face à un choix de l'institution monétaire, le jugement portera d'une manière privilégiée sur l'adéquation de ce choix aux propriétés normatives mises en avant dans la détermination de l'institution comme entité objective; il ne portera que secondairement sur l'effet de ce choix sur la santé économique de la communauté'. L'institution monétaire peut, par exemple, n'être évaluée qu'en fonction d'un seul objectif: le maintien de la parité. Mais il est des circonstances où cet objectif normatif peut entrer en conflit avec la santé économique de la nation. L'institution monétaire peut néanmoins, dans une telle conjoncture, être amenée à maintenir son objectif car c'est sur le respect de celui-ci qu'est fondée l'adhésion collective à la monnaie considérée. Une
Cette déftnition est très proche de celle que développe Douglas (1989: 42) : "Une convention est institutionnalisée quand, à la question de savoir pourquoi on agit ainsi, et même si la première réponse est formulée en termes de convenance mutuelle, l'on peut répondre in fme en se référant au mouvement des planètes dans le ciel ou au comportement naturel des plantes, des animaux ou des hommes". Pour cet auteur, l'o~ectivation est toujours un processus de naturalisation au sens où ce sont certaines grandeurs naturelles qui sont mobilisées pour représenter la vie de la communauté.

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telle situation n'aurait aucun sens au regard de la conception instrumentaIiste qui identifierait immédiatement acceptation monétaire et gestion optimale. Notons que Kreps (1990) est conduit aux mêmes résultats: il montre en utilisant la théorie des jeux que le respect des contraintes liées au maintien de la confiance conduit le plus souvent à des états économiques sous-optimaux. L'observation empirique donne plutôt raison à notre conception: l'objectif de crédibilité est un objectif en soi qui se construit sur des processus particuliers, autonomes par rapport à l'évolution de la structure des intérêts communautaires. Dans cet exemple, la parité est ce par quoi la communauté s'objective aux yeux des sociétaires; elle est cet objet construit qui sert de base d'évaluation à l'ensemble des producteurs-échangistes et détermine leur adhésion à un certain espace monétaire. Selon nous, à la base de ce processus particulier de représentation, on trouve l'existence de certaines contraintes cognitives: il n'est d'autre réponse à la question de la représentation des groupes que ce processus d'objectivation, de synthèse, de filtrage des informations multiples et contingentes que livre, à tous instants, l'infinité des pratiques quotidiennes. Les sciences cognitives pourraient aider à préciser ce processus d'objectivation des groupes et à en comprendre les évolutions possibles. Cette analyse des représentations de la communauté sous formc d'entité autonome va permettre maintenant de définir ce qu'est la légitimité. Une institution sociale est légitime lorsque les principes normatifs mis en oeuvre dans la construction de la représentation du groupe reçoivent une adhésion unanime. Cette définition va nous permettre de préciser quel type d'objectivation est légitimante. Il nous semble qu'une institution ne peut être à même de faire face aux contestations perpétuelles qui la menacent que si eUe est capable de faire valoir une certaine adéquation à "l'ordre naturel des choses". Cet ordre "naturel" renvoie à un système de valeurs sociales et de symboles les exprimant, intériorisé mentalement par tous, ce qu'on pourrait appeler un système de connaissance. On trouve chez Douglas (1989 : 44) une analyse des systèmes de connaissance qui met l'accent sur le rôle central qu'y joue l'analogie avec les phénomènes naturels: "l'institutionnaissantedoit avoir un principe stabilisateurqui empêchesa disparition
prématurée. Ce principe stabilisateur est la naturalisation des classifications sociales. TI doit y avoir une analogie qui fonde la structure formelle d'un ensemble de relations sociales essentielles par référence avec le monde naturel ou supranaturel, l'éternité ou n'importe quel champ qui ne soit pas déterminé socialement".

EUe donne comme exemple le principe: "la femme est à l'homme ce que la gauche est à la droite" qui forme le centre du système de connaissances d'une 25

Simmel et les normes sociales certaine population (44-45) et qui est réinvesti dans la constitution des institutions légitimes de ce peuple, comme l'établissement des places des membres du conseil à la droite et à la gauche du Roi, ou la prééminence des régions Est sur les régions Ouest. La légitimité met en oeuvre l'objectivation de l'institution selon les principes qui fondent le système de connaissances du groupe considéré. Soulignons que cette analyse est d'une certaine manière neutre par rapport à J'engagement méthodologique pour ou contre la démarche individualiste. En particulier, notre analyse ne repose en rien sur un postulat holiste qui admettrait J'autonomie réelle de ces entités collectives; le recours à cette hypothèse ne se justifie que pour des raisons d'économie cognitive et ne présume en rien de son adéquation effective à la réalité sociale. En fait notre raisonnement suivra le chemin inverse: ce sont les contraintes cognitives qui conduiront à des situations où certaines formes collectives, certaines règles sociales apparaîtront comme autonomes, comme indépendantes des intérêts individuels et s'imposant à eux. Pour souligner l'importance que joue l'objectivation des représentations dans l'émergence de la coopération entre les individus d'un même groupe, considérons les travaux qu'a menés Schelling (1960) sur ce qu'il a appelé "les jeux de pure coordination". Cet auteur a montré que, dans de telles situations, la coordination entre individus, loin de reposer sur l'analyse des intérêts en jeu, passait par la mobilisation de certaines performances cognitives, comme l'imagination, le goût ou la découverte de structures géométriques cachées. Selon Schelling, les individus traitent les diverses solutions qui s'offrent à eux, non pas à partir de la configuration d'intérêt à laquelle elles conduisent, mais en analysant leurs caractéristiques intrinsèques, leur esthétisme propre, indépendamment de ces configurations d'intérêts. Il remarque que cette exercice conduit, dans la majorité des cas, à faire émerger un "point focal", i.e. un choix qui s'impose à tous en raison de certaines caractéristiques cognitives particulièrement fTappantes. L'unanimité qu'engendre la reconnaissance collective d'un point focal rend possible la coopération entre les individus en présence. Schelling (1960: 70) énumère certaines des qualités qui sont aux fondements de la saillance cognitive déterminant le point focal : proéminence, unicité, simplicité, symétrie. Le point focal est une illustration particulièrement exemplaire de ce que nous avons appelé processus d'objectivation. C'est là un exemple d'une situation où l'adhésion collective à une règle de comportement ne doit rien à 26