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Sociologie d'une représentation romanesque

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296342071
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SOCIOLOGIE D'UNE REPRÉSENTA nON ROMANESQUE

Les paysans dans cinq romans balzaciens

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent laconnaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Dernières parutions: Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, 1997. Jean-Bernard Wojciechowski, Hygiène mentale, hygiène sociale: contribution à l'histoire de l'hygiénisme. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L'État, le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997. Emmanuel Matteudi, Structures familiales et développement local, 1997. Françoise Dubost, Les jardins ordinaires, 1997. Monique Segré, Mythes, rites, symboles de la société contemporaine, 1997. Roger Bastide, Art et société, 1997. Joëlle Affichard, Décentralisation des organisations et problèmes de coordination : les principaux cadres d'analyse, 1997. Jocelyne Robert, Jeunes chômeurs et formation professionnelle. La rationalité mise en échec, 1997. Sylvette Denefle, Sociologie de la sécularisation, 1997. Pierre-Noël Denieuil, Lieu social et développement économique, 1997. Mohamed Kara, Les tentations du repli communautaire. Le cas des FrancoMaghrébins en général et des enfants de Harkis en particulier, 1997. Michel Burnier, Sylvie Célérier, Jan Spurk, Des sociologuesface à Pierre Naville ou l'archipel des savoirs, 1997. Guy BajoitetEmmanuel Belin (dir.), Contribution à une sociologie du sujet, 1997. Françoise Richou, La Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.c.), genèse d'une jeunesse militante, 1997. Claude Teissier, La poste: logique commerciale/logique de service public. La greffe culturelle, 1997. Guido de Ridder (coordonné par), Les nouvelles frontières de l'intervention sociale, 1997. Jacques Le Bohec, Les rapports presse-politique. Mise au point d'une typologie "idéale ", 1997. (Ç)L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5491-7

Marie-Caroline Vanbremeersch

SOCIOLOGIE D'UNE REPRÉSENTATION ROMANESQUE

Les paysans dans cinq romans balzaciens

Préface de Trinh van Thao

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

PREFACE

Le lecteur ne devrait pas chercher dans ce livre une pré-sociologie de la classe paysanne dans la pure tradition littéraire ni l'esquisse d'une théorie de l'auteur, du roman et de ses objets à travers la mise en scène de la paysannerie française dans l'oeuvre romanesque d'Honoré de Balzac. Rompant avec les modes de traitement sophistiqués et pas toujours convaincants de l'analyse formelle, l'auteur se propose tout simplement d'étudier les variantes de l'imaginaire romanesque du XIXè siècle relatives à une société paysanne en mutation. Approche classique d'un objet apparemment sans bavure, tel apparaît au premier abord le projet de M.C. Vanbremeersch. Nul n'est besoin d'un commentaire aussi superfétatoire que vain tant paraît limpide l'intention de l'auteur. En soumettant un corpus de cinq romans "ruralistes" de Balzac à la critique anthropologique (recherche sur la genèse et la logique de fonctionnement d'une représentation sociale, celle de la paysannerie dans, et face au reste de la société contemporaine), cette étude essaie de rendre intelligible la profonde mutation de la société paysanne à travers les figures "idéal-typiques" qui l'incarnaient du "sauvage" déshumanisé de l'état de nature (en ce sens, on assiste chez Balzac à une véritable inversion de valeurs avec le "sauvage" des Lumières) au paysan "civilisé" et émancipé préfigurant le notable embourgeoisé de la monarchie de Juillet et, en creux, celui de l'agriculteur de la société industrielle. Donc, ni sociologie paysanne ni récupération sociologique de la littérature, cet ouvrage se situe à mi-chemin entre l'histoire sociale à 7

laquelle il emprunte l'investigation documentaire et bibliographique et la sociologie de l'Imaginaire qui lui sert de cadre problématique: la représentation critique ("problématique") du paysan français. Le choix de Balzac comme "médiateur" et de son époque (la première moitié du XIXè siècle) comme champ social d'une transition n'allait pas de soi. Pourquoi? D'abord parce que la société post-révolutionnaire de Balzac n'est pas aussi lisible que cela pourrait paraître un siècle plus tard, et encore, grâce aux travaux convergents de toute une génération d'historiens de premier plan tels que Ernest Labrousse, Georges Duby, Fernand Braudel... Rappelons les tableaux fantasmatiques et délirants que nous avaient laissés les "pré-sociologues" de l'apocalypse industrielle et démocratique tels que De Maistre, voire De Tocqueville, et les rêveries utopiques de "réformateurs" du socialisme naissant (de Saint Simon à Owen, Fourier...). Même s'il ne pouvait connaître au sens empirique du terme les horreurs de la révolution industrielle dont la puissance matérielle et technologique contrebalance (au gré des auteurs et de leur sensibilité sociale) les désastres humains et écologiques dans les grandes métropoles de l'Angleterre, l'écrivain -et surtout le publiciste au sens de l'époque- ne peut pas ne pas sentir les frémissements d'une société paysanne exsangue et pacifiée certes mais néanmoins sollicitée par un environnement effervescent. Un peu à l'image du Tiers Monde de cette fin de siècle (le nôtre), et sommé à choisir entre l'immobilisme, la stagnation, les guerres archaïques et le saut dans la révolution industrielle, la France de la monarchie de Juillet était sur le point de basculer dans la modernité. ..agricole. Instruite par l'expérience anglaise, elle esquissa prudemment une troisième voie, entre une révolution industrielle radicale et l'immobilisme paysan (à l'instar de la Russie), adoptant -sagement peut-être- une lente transition vers la modernité industrielle: c'est la fameuse "proto-industrialisation" à la française. Balzac représentait dans ce contexte une merveilleuse synthèse entre la tradition littéraire -qui garde de la paysannerie l'image ambivalente de "l'innocence bucolique" et du "(mauvais) sauvage" que laissent les guerres paysannes de l'Europe- et l'idéologie physiocratique partagée entre les valeurs communautaires et le progrès scientifique qu'induit l'économie du marché. Le "génie" créateur de l'auteur réside précisément dans cette capacité de représenter des tensions sociales, des 8

déchirures violentes entre l'ancien et le nouveau, le rural et l'urbain dans une oeuvre romanesque avec toute la force suggestive d'un "travail" de fiction romanesque. La critique littéraire nous a dépeint l'auteur des Scènes de la vie de campagne sous des traits suffisamment riches pour qu'il soit nécessaire d'en rajouter. Pourtant si le personnage du créateur est complexe et insaisissable, il n'en est pas de même du publiciste face à la société de son temps. Balzac en d'autres termes représente le parfait prototype du publiciste (vieux français: écrivain politique, journaliste. Le Robert) du XIXè siècle: quelque part entre le journaliste, l'enquêteur social, le réformateur et l'homme politique en position d'attente... De quoi? La consécration populaire ou ministérielle comme Louis Blanc ou Lamartine. Comme l'a excellemment montré M.C. Vanbremeersch tout le long de son analyse, tous les méandres de la pensée réformatrice et modernisatrice se trouvent dans les personnages et les socles dramaturgiques balzaciens qui les soutiennent. Abusons de l'aimable hospitalité et tentons d'aller au-delà des pistes suggérées par l'auteur. Après tout, une oeuvre vaut autant par ce qu'elle présente que par ce qu'elle invite à penser. Celle-ci en particulier ouvre sur une double perspective. La première concerne cette problématique de transition à l'échelle de l'histoire sociale et culturelle de l'Europe pour mieux comprendre les conditions de possibilité du roman paysan non seulement chez l'écrivain français mais aussi chez ses contemporains de l'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, de la Russie... L'autre face de cette recherche sur l'imaginaire paysan débouche sur la fonction intellectuelle dans le changement social. Que nous apprend l'auteur de l'univers romanesque dans l'approche de l'imaginaire du XIXè siècle sur le monde paysan? Une foule de renseignements d'une richesse incroyable (même par rapport au siècle présent) témoignant un travail d'information, d'observation et de compréhension de la logique de la socialisation et de la désocialisation du paysan, nous répond M.C. Vanbremeersch. Mieux encore, les Scènes de la vie de campagne que nous décrit Balzac dévoilent les souffrances de l'enfantement d'une société nouvelle, en rupture avec ce que Henri Mendras appelle une société paysanne, la société industrielle dominée par la figure de l'agriculteur. Pour l'auteur de La fin des paysans, "par contraste avec le sauvage et l'agriculteur, le type idéal de la société paysanne se définit par les cinq 9

traits suivants: 1. L'autonomie relative des collectivités paysannes à l'égard d'une société englobante, qui les domine mais tolère leurs originalités. 2. L'importance structurelle du groupe domestique dans l'organisation de la vie économique et de la vie sociale de la collectivité. 3. Un système économique d'autarcie relative (...) qui entretient des relations avec l'économie englobante. 4. Une collectivité locale caractérisée par des rapports avec les collectivités environnantes. 5. La fonction décisive des rôles de médiation des notables entre collectivités paysannes et société englobante". (Les sociétés paysannes, Folio-Histoire, 1995, p. 14, spm, TVT). Justement, le rôle de médiateurs entre les collectivités paysannes et la société englobante que jouent à leur corps défendant Balzac et nombre d'écrivains ruralistes de son temps (la fin de la monarchie de Juillet et le second Empire) révèle exactement la réalité d'une mutation en cours, celle du passage d'une "société paysanne" à une société industrielle, mutation dont ils sont à la fois les acteurs plus ou moins volontaires et les témoins plus ou moins lucides. Le chemin parcouru est bien long entre la dissidence de droit et de fait avec l'Etat de l'Ancien régime telle qu'elle fut analysée magistralement par De Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution, et le positionnement des écrivains tels que Balzac et George Sand dans le réformisme social de la France post-révolutionnaire. A la frustration de la mise en marge sociale succède l'émergence de l'intellectuel militant chargé de réconcilier les paysans (c'est-à-dire l'immense multitude de la société paysanne) sinon avec la république, du moins en les intégrant dans la société libérale. Dans le processus de formation de la société démocratique qui accompagne en Occident la mutation de la société paysanne, le déplacement de la fonction -et du statut- de l'intellectuel constitue un excellent révélateur. Ce n'est assurément le moindre des mérites de M.C. Vanbremeersch de nous l'avoir suggéré dans cette étude sur l'imaginaire romanesque. Trinh van Thao Professeur de Sociologie Université de Provence

INTRODUCTION

"L'expérience romanesque est une immense sensibilité, une sorte d'énorme toile d'araignée faite des fils de soie les plus ténus, suspendus dans la chambre de la conscience, et qui retient dans sa trame tous les atomes flottant dans l'air". Henry James, 1934

Balzac va inaugurer une littérature, toute parisienne pour longtemps, du roman de la paysannerie. Il n'est pas le premier, mais la littérature avant lui est très lacunaire. Le roman s'est ouvert lentement à la représentation du peuple: après le roman bourgeois du XVIIè siècle vient l'ère du roman paysan. Il commence au XVIIIè siècle avec les romans de paysans parvenus qui créent les premières figures d'un paysan problématiquel s'affrontant à la société dans la posture de la conquête. Héros critiques révélant le monde comme problématique, les paysans parvenus deviennent une des figures de la modernité qui jalonnent l'expansion bourgeoise de l'époque. Au même moment un ancien paysan devenu un des plus grands écrivains de son époque, Nicolas Rétif, soi-disant de la Bretonne, fait découvrir à son public parisien le roman largement autobiographique d'une paysannerie aisée, La Vie de mon père (1778). L'espace littéraire de la représentation paysanne est prêt pour des aventures plus larges. Ce sera l'oeuvre de Balzac qui s'impose comme le véritable inventeur du roman des paysans. A l'aube des années 1830 et à la veille des révolutions sociales et politiques qui vont à nouveau balayer le Il

siècle, le thème paysan entre dans l'actualité d'une société s'interrogeant sur son devenir. Dépassant le cadre des perspectives individualistes des auteurs du XVIIIè siècle, Balzac lui donnera une ampleur sociologique autant que littéraire en l'abordant dans la perspective globale d'un changement de société. S'agit-il pour autant d'une sociologie avant la lettre? On en doutera, car le projet balzacien est strictement romanesque. Cependant, en approchant plus près que l'on avait jamais tenté les questions attenantes à la paysannerie dans la société de son temps, Balzac a ouvert les prédispositions nécessaires pour accueillir une lecture sociologique. A travers les méandres de cinq romans dont les paysans sont les héros déclarés ou souterrains, s'immisce, prêt à la découverte, une sorte de fantôme sociologique de la paysannerie. Ainsi la littérature balzacienne ne laisse-t-elle de nous inviter à ouvrir cette lecture d'un paysan du début du XIXè siècle décrit et visité par le plus "sociologue" des romanciers de son temps.

Naissance du "paysan problématique" au XVIIlè siècle
Vers le milieu du XVIIIè siècle le développement des campagnes s'annonce par une croissance démographique forte et une expansion sensible des résultats agricoles2. La condition paysanne en sort améliorée. Faiblement, mais la progression des paysans dans la société française est en acte. En même temps, la campagne acquiert une visibilité nouvelle par la voix autorisée d'une minorité de théoriciens influents dans la pensée économique et politique: les Encyclopédistes et les Physiocrates développent et propagent les propositions d'une réorganisation en profondeur de l'ensemble des structures rurales dans l'esprit d'une rationalisation des systèmes productifs. Dans leur bagage ils reconsidèrent aussi les structures sociales qu'ils veulent plus performantes et entendent en conséquence favoriser la libre exploitation paysanne des fermiers et des laboureurs3 : la propriété paysanne est en marche. A la conquête des terres, la propriété parcellaire élargit son assise économique en fondant les bases d'une question paysanne qui sera reconnue bien plus tard par Alexis de Tocquevillé, et à la veille de la Révolution la propriété paysanne représente déjà près de 40% des terres5. 12

La représentation littéraire n'est pas en reste. Elle accompagne les mouvements profonds qui affectent les structures de la société et en élucide les lignes directrices. Sensible aux changements en acte, le roman renvoie aux lecteurs l'image de la modernité qui s'accomplit sous leurs yeux. Les romans de paysans parvenus engagent alors la littérature dans la voie de la description des nouveaux paysans, paysans urbains, paysans embourgeoisés. Marivaux pose l'acte fondateur de cette nouvelle veine romanesque en publiant en 1734 Le Paysan parvenu, un best-seller réédité une vingtaine de fois dans le siècle et traduit un peu partout en Europe. Le succès du roman fit surgir de nombreux épigones qui multiplièrent pendant un demi-siècle les histoires de paysans et de paysannes, parvenus ou pervertis6. Les romans de paysans parvenus exprimaient les incertitudes d'une société dont l'organisation hiérarchique s'ébranlait et faisaient entrer sur la scène publique les premiers paysans "problématiques" au sens donné à ce terme par Georges Lukacs puis Lucien Goldmann 7, c'est-à dire en héros modernes aux prises avec une réalité complexe et conflictuelle. Dans un monde de la contingence les héros paysans luttent pour conquérir leur place. Près d'un demi-siècle plus tard, Rétif de la Bretonne, fils et descendant de lignées paysannes, enrichit considérablement l'inspiration initiale. Au-delà des paysans il interroge les structures. Que ce soit dans ses romans de paysans pervertis (Le Paysan perverti 1775, La Paysanne pervertie 1784, Le paysan et la paysanne pervertis 1787), ou dans le roman qu'il tire de son histoire familiale (La Vie de mon père 1778), l'auteur, lui-même "parvenu" dans les cadres de la petite bourgeoisie intellectuelle de l'époque, définit le cadre d'existence et les hypothèses d'avenir de la paysannerie moyenne dont il est issu8. En inscrivant les paysans dans les scénarios d'un changement marqué par la nécessaire et bienheureuse domination urbaine sur les campagnes -et non plus dans la tradition reproductrice des statu quo-, le romancier apparaît comme le porte-parole des structures à bâtir. L'homme d'expérience, l'ancien petit paysan jadis nourri des réalités de la dure condition paysanne, propose la première vision littéraire dynamique de la campagne. Non seulement il la montre à ses contemporains comme le lieu d'un intense progrès agricole -confirmé par les historiens9_, mais il la décrit comme un principe positif de base, le départ des fructueuses carrières bourgeoises de parvenus qui s'épanouiront dans l'univers 13

urbain. Placé à la marge de deux mondes, le paysan et le bourgeois, l'écrivain Nicolas Rétif -qui se dit "de la Bretonne" du nom de la ferme familiale- est à la fois le narrateur et le porte-parole fervent de ces deux types antinomiques et complémentaires, le paysan enraciné et le paysan émigré, ce déraciné qui fera la fortune littéraire de Maurice Barrès un siècle plus tard 1o. La représentation littéraire du paysan sort ainsi considérablement agrandie de sa gangue originelle, celle de l'idylle bucolique ou de son antonyme, le grotesque. D'un côté le romancier pose les bases littéraires de la dignité paysanne du propriétaire, l'idéal de tant de petits producteurs assujettis à la pauvreté, de l'autre il développe le plaidoyer du paysan parvenu, ce fruit de l'émigration et ce modèle de la réussite bourgeoise. Cet écrivain que l'on a pu comparer à Balzac pour sa féconditéll ouvre de fait le chemin au romancier du XIXè siècle. Il donne chair à un paysan problématique qui s'inscrit dans la tension entre les valeurs communautaires respectables du passé et une modernité de combat qui lance les individus sur les trajectoires de la réussite économique et sociale. Rétif de la Bretonne, ce faux noble, ouvre indubitablement la voie à Honoré de Balzac, ce faux aristocrate. L'éthique du paysan parvenu dans un univers de l'argent dominé par les villes, la poussée des masses rurales vers un monde meilleur, le glissement des statuts en référence à l'attrait de la société urbaine, l'éventail des modèles de réussite, ces questions qui vont parcourir la représentation balzacienne des paysans, tout est déjà dans Rétif. Analyste du présent et explorateur du futur, l'écrivain préfigure l'avenir des paysans comme son articulation étroite avec une ville triomphante, la seule propriétaire des biens désirables de la civilisation: les richesses, les savoirs, les honneurs, les pouvoirs. La chance des paysans, c'est la Ville, démontre Rétif, et particulièrement Paris. Balzac ne dira pas autre chose. Malgré toutes les différences -notamment l'absence du sauvage dans la représentation rétivienne du paysan, cette évidence culturelle avec laquelle renouera Balzac-, Rétif est bien l'ancêtre du Balzac qui écrit Les Scènes de la vie de campagne.

14

Du XVIIIè au XIXè siècle, représentation paysanne

les cadres

neufs

de la

Rétif publie son dernier roman de la paysannerie à la veille de la Révolution (Le Paysan et la Paysanne pervertis 1787). Après lui, la représentation littéraire des paysans subit une éclipse. La Révolution a produit l'arrêt d'une création originale que rompent seules quelques très rares oeuvres éparses - quelques poèmes de Delile (L 'Homme des champs 1800), quelques réflexions de Mme de Staël (De l'Allemagne 1813). La peur de Jacques Bonhomme réveillée par la participation paysanne aux mouvements révolutionnaires de sinistre mémoire12 continue de hanter les esprits, et ceci explique que la Pastorale reste la seule représentation recevable du monde rural. Mieux: contre le danger des masses en révolte le public fait un succès à ces oeuvres bucoliques, et le roman de Florian qui consacre l'idéalisation romanesque de l'existence paysanne (Estelle 1788), déjà adulé par les lecteurs du XVIIIè siècle, revient à la mode pour se classer parmi les best-sellers de la Restauration13. Cependant, dans le moment même de ce retour aux valeurs lénifiantes d'une bucolique répétée, les transformations économiques et idéologiques du XVIIIè au XIXè siècles déplacent les cadres de la représentation paysanne et constituent les bases nouvelles de la future représentation romanesque, celle qu'inaugurera Balzac. L'expansion du parcellaire se poursuit, en faveur de la France paysanne. Favorisée par la vente des biens nationaux, elle atteint au milieu du siècle son apogée, l'apogée de la France paysannel4. Mais les termes du contrat social ont changé dans le nouveau contexte idéologique créé par la Révolution. Même si la condition paysanne reste majoritairement dépendante et misérable, les conquêtes révolutionnaires ont posé de façon durable la question de la place des paysans dans la société française -avec la sortie définitive du servage, l'abolition des privilèges et .la contestation féodale. Pour la première fois, symptôme du nouvel ordre social, les historiens se penchent sur l'histoire des paysans, et Augustin Thierry dans la presse de 1820 publie L'Histoire véritable de Jacques Bonhomme, ouvrant une voie qui ne sera véritablement fréquentée qu'après les événénements de 184815. Ainsi Balzac écrit-il dans cette quasi absence de production historique, mais néanmoins dans un climat intellectuel qui lui semble 15

favorable puisque dès 1836 Eugène Bonnemere engage sa monumentale Histoire des paysans -depuis la fin du Moyen-Age jusqu'à nos jours 1200-1850 -qui sera publiée en 1856. Parallèlement à ces premières incursions de la recherche dans l'histoire de la paysannerie, le mouvement des économistes poursuit son activité sur la lancée de ses prédécesseurs de l'Ancien Régime et une véritable agromanie féconde en publications et en initiatives traverse l'époque. La représentation des paysans devient ainsi une des composantes obligées de la réflexion sur le devenir des campagnes agricoles. D'autres forces encore préparent la future représentation du paysan romanesque, notamment la poussée effervescente des idées neuves. Le Romantisme, inspiré par la recherche des origines, invente le Peuplepaysan16. Les paysans deviennent les représentants vivants de "la race" qui a donné la France. Dès le début du siècle, l'important développement des recherches folkloriques, poursuivi pendant la Restauration, avait fourni les fondations savantes d'un populisme nourri non seulement des visions politiques mais aussi de la reconnaissance érudite des usages et des croyances populaires que d'innombrables observateurs locaux avaient répertoriés dans les campagnesl? Fort de ces bases, l'élan romantique exerce sa pression idéologique en faveur d'une paysannerie conservatrice garante de l'intégrité nationale. Balzac apparaît ainsi l'héritier d'un ensemble de représentations récentes qui se sont forgées sous l'influence d'un basculement général des positions économiques et sociales. Au départ, le contexte favorable d'une pensée économique à la recherche des "producteurs" utiles à la prospérité et à la gloire du pays a fourni le premier jalon d'une reconnaissance des paysans que la montée en force de la propriété paysanne a rendus plus visiblesl8. La quête des origines mythiques du peuple, fondement de la nation après la Révolution, en constitue le deuxième moment. Mais derrière ces courants scientifiques et idéologiques qui entreprennent la reconstruction de la France moderne, il faut comprendre l'éclatante évidence de la conquête bourgeoise et de l'hégémonie urbaine qui est son alter ego. La paysannerie naît véritablement en littérature lorsque la bourgeoisie accède enfin à la noblesse d'Etat. Le paysan problématique est le fruit de la légitimation bourgeoise. Il occupe la place vacante des origines, nécessaires pour asseoir une position historique bourgeoise comparable aux anciennes 16

lignées de l'aristocratie. Né sous la forme du paysan parvenu au XVIIlè siècle, puis éclipsé dans la nébuleuse d'un immémorial paysan venu du fond des âges avec le Romantisme, le paysan problématique renaît comme l'origine de la puissante bourgeoisie du XIXè siècle dans sa marche conquérante vers une hégémonie dorénavant indiscutable. Dans cette perspective le paysan s'inscrira chez Balzac comme un sujet déterminant de l'histoire contemporaine. Cette première approche doit néanmoins être nuancée pour tenir compte d'un autre aspect très présent dans le roman balzacien, la représentation stéréotypée d'une paysannerie ensauvagée. II serait en effet trompeur de vouloir ignorer le poids de la très longue tradition culturelle qui, depuis la France des origines, organise la domination symbolique des paysans. Un bref rappel permettra de mieux situer l'originalité de Balzac dans la représentation conventionnelle des paysans dont il est aussi l'héritier -et non seulement des révisions problématiques du siècle qui le précède.

La longue occultation culturelle:

Littérature

et Paysans

Rétif de la Bretonne était convaincu que "les paysans n'ont pas d'écrivains" et il entreprit de combler cette lacune en consacrant quatre romans à ces déshérités de la littérature 19. Balzac va dénoncer à son tour l'indigence de la production intellectuelle à l'encontre de ceux qui représentaient encore près des quatre cinquièmes de la population française -"La vie campagnarde attend son historien", déclare-t-il en 1832-, et le romancier qui se proclame historien écrit les Scènes de la vie de campagne. La carence de la représentation symbolique parcourt ainsi la longue histoire de l'occultation des paysans dans la littérature. Leur représentation plastique est d'ailleurs tout aussi lacunaire, et ce n'est qu'au milieu du XIXè siècle que le thème paysan devient un motif plastique légitime avec les oeuvres de Jean-François Millet et de Gustave Courbet20. La répétition historique de ce constat à un demisiècle de distance par deux grands écrivains qui ont entrepris de briser le silence de l'ignorance par une fraction non négligeable d'une oeuvre romanesque par ailleurs considérable, souligne le rôle essentiel du roman dans le dévoilement de la grande inconnue du monde paysan.

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Danièle Léger et Bertrand Hervieu ont montré comment le recours à la ruralité revenait à chaque fois en réponse à une situation de crise21. Objet littéraire second, les paysans sont représentés sur la scène littéraire dans des urgences sociales. Soit qu'il s'agisse d'exprimer les violences insoutenables de certaines grandes "fureurs paysannes", pour reprendre l'expression de Roland Mousnier22, soit pour affirmer comme le propose Rose-Marie Lagrave une vision idyllique qui "offre un idéal correctif à une société traversée par les conflits"23. En toute hypothèse, les textes littéraires concernant les paysans restent invariablement rares et sporadiques. Les paysans entrent dans la littérature comme objet et non comme sujet. Objets de peur, objets de repoussement, objets du travail. Retraçons brièvement l'aperçu de cette représentation littéraire des paysans dans l'Occident français à travers ses trois formes typiques: l'ensauvagement, l'idéalisation, la lecture critique. La première version est très probablement la plus fournie dès la France médiévale. Les premiers récits légendaires, entre le IIIè et le XIIè siècles, ouvrent déjà la voie au mythe noir de la paysannerie. En relatant les horreurs des Bagaudes, ces révoltes de paysans qui prirent l'allure d'une véritable guerre sociale, ils vont marquer en profondeur neuf siècles de l'imaginaire social du Moyen-Age et nourrir la geste populaire de la peur24, féconde désormais en représentations terrifiées des excès de la violence paysanne. Mais la représentation paysanne dans le quotidien banal n'est pas moins cruelle. Elle exprime la distance extrême entre une aristocratie cultivée et guerrière orgueilleuse de sa caste et une paysannerie avilie dont les relations semblent se jouer sur le mode d'une opposition radicale à la limite de l'hostilit~5. L'image ordinaire du vilain est longtemps synonyme de bestialité -voire de monstruosité26. Une seule exception dans ce registre de la perspective caricaturale et animalisante, les représentations calendaires des travaux et des jours paysans qui dressent un catalogue emblématique de leur fonction productrice: le fait qu'ils soient "économiquement productifs (même dans la pensée de l'époque)" empêche leur totale marginalisation dans l'ordre du symbolique27. Deux anthologies, respectivement dues à Marcel Arland (1941 )28 dans le plein contexte vichyssois de la revalorisation de la campagne et des paysans, l'autre à Bruno Hongre et Paul Lidsky (1970)29 dans cet 18

autre mouvement de néo-ruralisme que fut l'après-68, pennettent un aperçu synthétique de la présence paysanne dans le monde littéraire. Entre deux fonnes d'idéalisation, la positive et la négative, "le mythe rose" et "le mythe noir" de la paysannerie30, la littérature semble longtemps ignorer, à de rares exceptions près (Noël du Fail, Agrippa d'Aubigné, La Bruyère, Vauban)31, les réalités de la condition paysanne. Partout la représentation mythique domine, celle dont le Fabliau (XIIIè-XIVè siècle) reste le paradigme, ou son contraire, la Pastorale qui jouit d'un remarquable succès depuis le XVIè siècle jusqu'à la fin du XIXè siècle. S'inspirant des tableaux de l'idylle antique (Théocrite, Longus, Virgile )32 mais aussi du modèle italien, elle traverse les littératures européennes dans le théâtre, la poésie ou le roman (Le Tasse, Honoré d'Urfé, Racan)33. Le XVIIIè siècle crée en Allemagne et en Angleterre (George Crabbe)34 "le poème rustique", un genre nouveau dont la Suède développe une variété particulière, "le poème de presbytère de campagne"35. En France, le triomphe européen du Zurichois Gessner (dont les Idylles -1756, 1772- sont traduites par Diderot) amplifié par le succès du Socrate rustique de Hirzel (1762), va relancer après 1760 la vogue du roman pastoral marqué notamment par le succès de Florian36. Puis la Révolution plongera momentanément le genre dans l'oubli, non seulement en France mais dans l'Europe entière37, avant qu'il ne resurgisse brillamment dans la Restauration. La troisième voie qui prépare le roman de la paysannerie reste peu fréquentée, à l'exception notable des écrivains du Siècle d'or Espagnol (Lope de Vega, Calderon)38. C'est dès 1600 que le genre rustique triomphe du genre pastoral en Espagne avec un succès considérable, puisque Lope de Vega à lui seul créera entre 1580 et 1635 "plus de mille personnages rustiques ou pseudo-rustiques dans plus de 200 "Comedias"39. Ce faisant, ses motifs -au sens littéraire du tenneanticipent ceux que l'on retrouvera plus tard chez Rétif de la Bretonne ou chez Balzac: la dignité du paysan . riche, l'ascension sociale, le conflit social entre nobles et paysans40. Cependant, en Allemagne, au XVIIè siècle, Hemlbrecht écrit "le roman de la paysannerie allemande"41. En France, après Noël du Fail, Agrippa d'Aubigné, La Bruyère ou Vauban qui jalonnent de loin en loin les XVIè et XVIIè siècle par leur vision critique de la condition paysanne, il faudra attendre les romans de paysans parvenus du XVIIIè siècle pour trouver 19

une production littéraire suivie dans la veine de ces représentations réalistes (Marivaux, et surtout Rétif de la Bretonne). Retenons cependant les quelques évocations de paysans chez Rousseau, notamment dans La Nouvelle Héloi:'Ie (1761), qui constitueront une source d'inspiration dans le roman balzacien (Le Médecin de campagne, 1833). Le début du XIXè siècle européen n'est guère plus abondant en représentations paysannes. En Angleterre, Walter Scott, auquel Balzac empruntera tant (Les Challans, Les Paysans) leur fait une certaine place; en Allemagne Johann Paul Richter dit Jean Paul décrit avec sympathie "quelques figures de paysans pleines de bonhomie"42. Mais là se borne le courant réaliste du roman des paysans avant Balzac. Il faudra attendre le début des années 1840 pour que le roman de la représentation paysanne jaillisse presque en même temps sur divers points de l'Europe occidentale. Auparavant il y aura eu Balzac. Balzac se trouve donc l'héritier d'une longue tradition culturelle et spécifiquement littéraire qui oscille entre deux pôles extrêmes largement fournis en stéréotypes. Entre l'innocence bucolique et les éternels rustres, le romancier a opté pour les seconds. Ses romans abondent en paysans de tradition marqués par les stigmates d'une condition dominée et d'une nature ensauvagée. Il décrira la sauvagerie paysanne avec des accents extrêmes, atteignant bien souvent la pureté d'un excès redoutable, particulièrement dans son premier et dans son dernier roman de la représentation paysanne, Les Challans (1829) et Les Paysans (1844). C'est la réponse d'un auteur soucieux de sa notoriété aux attentes d'un lectorat presque exclusivement urbain43 désireux de conforter sa propre vision mythique de la société. La crédibilité du romancier ne dépend-elle pas de sa capacité à faire apparaître ce qui appartient à la conscience collective? C'est ainsi, nous montre Jean-Claude Passeron, que "la sociologie spontanée du lecteur (...) leste les effets de réel"44 d'un texte qui lui paraît conforme à ce que Hans Robert Jauss appelle par ailleurs ses "horizons d'attente"45. Balzac joue pleinement de cette particularité banale du lecteur, attentif d'abord à reconnaître ce qu'il connait déjà. En réitérant un des fonds de l'imaginaire français, la vieille sauvagerie paysanne marquée de bestialité qui appartient à ce long héritage venu du MoyenAge, le romancier donne d'abondance à son lecteur le plaisir de cette "illusion référentielle" dénoncée par Michael. Riffaterre46, celle du 20

savoir évident. Parfaitement reconnaissable dans le roman, elle se constitue dès lors efficacement comme le liant nécessaire. qui organise la vraisemblance romanesque dans un récit par ailleurs chargé de tout le modernisme dont Balzac se veut le penseur attitré en Europe.

Le roman des paysans après Balzac
Balzac constitue un moment charnière dans la représentation littéraire des paysans. Entre les romans de paysans parvenus du XVIIIè siècle et l'essor considérable que va connaître le roman paysan -appelé aussi "roman rustique"47 - dans la deuxième moitié du XIXè siècle, Balzac s'inscrit en novateur. En combinant l'approche traditionaliste et l'anticipation moderniste de la société future, il construit les bases d'une problématisation romanesque des masses paysannes à la veille de l'industrialisation. Un rapide aperçu de l'évolution du roman paysan après Balzac précisera sa fonction de "passeur"48 dans une modernité où le monde paysan va occuper une place politique et idéologique comme jamais il n'avait connue. Car à partir des années 1840, le roman paysan s'impose un peu partout dans l'Europe -en Suisse, en Allemagne, en France, en Angleterre49-, sous l'effet des conjonctures politiques et sociales. Le Suisse Jeremias Gotthelf, apparaît comme "l'initiateur" avec un premier roman rustique, Vii valet de ferme (1841), qui obtient un vif succès en Allemagne et sera suivi de vingt trois autres récits jusqu'à 185250. Suivant de très près le premier roman paysan de Gotthelf, l'Allemand Auerbach est considéré, avec Les Récits villageois de la Forêt-Noire (1843), comme la deuxième figure de proue de cette veine romanesque5}, précédant la Française George Sand. Par la suite, l'auteur continuera ces récits qu'il rassemblera enfin à partir de 1853. Moins abondant puisque sa contribution au genre rustique se résume à une nouvelle unique, certainement influencée par Jeremias Gotthelf, l'écrivain zurichois Gottfried Keller représente un autre de ces romanciers qui jalonnent le roman des paysans (Roméo et Juliette au village dans son recueil de nouvelles Les gens de Seldwyla 1856)52. Enfin, en Angleterre, on citera la romancière Georg Eliot (Adam Bede 1859, Le Moulin sur la Floss 1860)53

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En France, au lendemain des Scènes de la vie de campagne (Balzac 1833-1844), Georges Sand entame sa carrière de romancière du mOlide rural. Elle avait déjà esquissé ce Berry champêtre qu'elle connaissait si bien (Valentine 1832, Jeanne 1844) et qui constituera le décor privilégié de ses romans rustiques. Maintenant viennent les grands romans de la paysannerie qui la consacreront en France comme l'auteur incomparable qui va achever de donner au nouveau genre sa figure définitive54 (La Mare au diable 1846, François le Champi 1847, La petite Fadette 1848). Il nous faut revenir sur cette sorte de simultanéité, ou encore d'apparente "polygénèse" pour reprendre l'heureuse expression de Paul Van Thieghem afin de décrire cette "floraison indépendante de plusieurs productions du même genre"Ss aux différents points de l'Europe. Comment comprendre l'explosion simultanée de la représentation romanesque des paysanneries dans cette période qui, dans ses premières années, coïncidera avec les dernières productions romanesques de Balzac concernant la paysannerie (Le Curé de village 1841, Les Paysans 1844). Un Balzac, soulignons-le, qui écrit en toute indépendance de ces "initiateurs" Allemand et Suisses dont il ignore
entièrement l'existenceS6
.

La réponse nous la trouvons dans le puissant mouvement conservateur qui s'organise en réaction au mouvement ouvrier apparu dans la monarchie de Juillet et devenu plus fort à mesure du développement des socialismes. Les politiques conservatistes qui suivent la Révolution de 1848 s'appuieront ainsi sur le paysannat en favorisant un discours de la reconnaissance et de l'intégration dans l'ordre nationalS? Trinh van Thao, qui nous a donné une vision d'ensemble de cette période à travers son vocabulaire politique et social, a clairement montré comment se construit alors l'image d'une paysannerieS8 non seulement conservatrice mais "globalement
réactionnaire" S9 .

A l'enjeu politique il faut ajouter les nouvelles orientations culturelles et idéologiques portées par les intellectuels d'un "deuxième romantisme" transnational de réhabilitation des cultures et des littératures populaires60. La figure mythique de "l'éternel paysan" s'impose dorénavant dans l'art et la littérature, non seulement en France mais plus largement en Europe6 1.

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Le roman paysan engage dès lors une croissance qui ne le quittera plus62. Pour rester dans la période qui suit de près Balzac, et jusque vers la fin du XIXè siècle, des romanciers tels que Ferdinand Fabre, Léon Cladel, .Emile Pouvillon, André Theuriet, pour citer les plus connus63, continuent de lui assurer la notoriété que George Sand avait développée autour du genre rustique. Mais le roman de la campagne, malgré son succès, reste, comme l'a montré Rémy Ponton, un genre mineur, choisi par des romanciers qui trouvent là des carrières de repli, à défaut d'avoir pu obtenir des positions plus prestigieuses64. Victime de "la position subalterne du roman dans la hiérarchie des genres qui reste dominée comme à l'époque romantique par la poésie et le théâtre"65, le roman rural ajoute un second discrédit lié à sa thématique propre, celle de la glèbe impure et du paysannat rustique. Par la suite, la publication par Emile Zola en 1887 de La Terre va apparaître comme le départ de toute une génération d'écrivains réalistes qui imposera désormais, parallèlement à la poursuite d'oeuvres plus "douces" dans la lignée des précédents, une représentation "violente"66 de la paysannerie en relation avec la crise économique qui frappe l'agriculture française après 1880. Mais ce sont aussi d'autres profils de carrières, celles de romanciers fortement consacrés qui élargissent non seulement l'audience, mais la place légitime de la paysannerie au rang de sujet littéraire: Emile Zola, dont La Terre fait scandale, mais aussi Maupassant (Contes 1883-1886), Eugène Le Roy (Jacquou le Croquant 1889), René Bazin (La Terre qui meurt 1889 et Le Blé qui lève 1907). C'est enfin Emile Guillaumin, le premier "écrivain-paysan" auto-proclamé qui publie en 1904 La Vie d'un simple, un roman largement autobiographique de la condition des petits métayers. Le roman, salué par la critique et la faveur du public, va obtenir la consécration littéraire non dénuée d'ambiguïté qui suivra toute la carrière de ce romancier paysan67. Le roman de la paysannerie poursuivra sa carrière avec succès dans le premier XXè siècle encore marqué de ruralité, mais aussi dans le XXè siècle post-industriel : Chamson, Genevoix, Giono, Pourrat, Ramuz aujourd'hui le succès de Claude Michelet. "Le village romanesque" décrit par Rose-Marie Lagrave pour les années 1950196068, et sa figure centrale, le paysan, sont entrés de plein droit dans la littérature. Romans de la bourgeoisie sur l'univers rural, les fictions 23

littéraires continuent, mariant comme précédemment les mythes à l'observation "réaliste", de réactualiser sans cesse l'imaginaire social d'une campagne et d'une paysannerie fondatrices au sein des structures économiques et sociales de leur temps. Certes, parmi ces visions bourgeoises toutes extérieures, de rares exceptions témoignent de la position marginalisée de romanciers ruraux, écrivains-paysans ou "déracinés de l'agriculture"69, mais leur texte lui aussi s'inscrit dans cette même structure de l'union fondamentale du mythe et du réel. De fait, la matrice originelle, celle qui a été initiée et construite dans les années 1830-1850 par Balzac, puis Georges Sand en France, reste au coeur du dispositif romanesque. Objet de la mise en scène bourgeoise, le paysan se montre en héros malheureux d'une modernité qui ne cesse de jouer l'ambivalence, celle de sa mémoire tissée de ses origines rurales et celle de son avenir au rêve du progrès. Balzac se situe donc dans cet entre-deux d'un paysan parvenu qui triomphe des barrières sociales et d'un paysan véritablement humain qui subit les limites de sa condition dominée dans un monde orgueilleux de ses conquêtes. Marc Blanchard nous le rappelle, le premier à consacrer ses travaux à la représentation balzacienne de la campagne en 193170 : "A Balzac l'honneur d'avoir introduit les classes rurales dans le roman". "Dans cette forêt vierge il a le premier porté la hache et frayé les sentiers"71. Mais Balzac l'initiateur s'arrête à l'aube de la société industrielle et ne fait que la pressentir. Ecrivant à la veille des grands bouleversements qui constitueront la paysannerie en force de mobilisation contre la montée en puissance des classes ouvrières, il crée les futures archives du grand rêve bourgeois 72 de la propriété avec l'une de ses bases au moins, base sociale, base économique, la paysannerie dont il va tenter de penser l'entrée dans le XIXè siècle capitaliste et bourgeois.

Balzac et ses romans de la paysannerie
"Savoir. cet acte calme, superbe, rassérénant, réconciliant, que Balzac opposait au vouloir qui brûle et au pouvoir qui détruit" . Roland Barthes, 1964

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La représentation balzacienne des paysans constitue la première tentative soutenue de représentation romanesque des paysanneries dans la société moderne issue de la Révolution. Cinq romans concernent le thème paysan: Les Chouans (1829), puis les quatre Scènes de la vie de campagne, respectivement Le Médecin de campagne (1833), Le Lys dans la vallée (1836), Le Curé de village (1841), enfin Les Paysans (1844)73. Les romanciers fournissent à la société des façons de voir et d'analyser, qui tout en étant partielles et partiales, permettent de bâtir de nouveaux objets sociaux. Les romans balzaciens ont ainsi valeur de documents, apportant à la connaissance socio-historique des paysanneries du premier XIXè siècle des schémas d'explication rationnels intégrant les nouvelles légitimités. Ils montrent l'absolu de la pure rationalité économique chère aux réformateurs, l'influence croissante de la ville rayonnant dans les campagnes, l'idéal laborieux d'une petite paysannerie propriétaire et le modèle suprême d'une bourgeoisie offerte au peuple comme l'objectif ultime du bonheur accompli. Autant de légitimités bâties contre la trop réelle misère des campagnes et leur sous-développement chronique. La représentation paysanne prend sens essentiellement, sinon uniquement, en référence à la société globale. Le paysan balzacien se trouve engagé dans les processus de mutation de la société française entre la Restauration et la Monarchie de Juillet. L'esprit est celui du progrès dans une époque préoccupée de penser le changement, car le "problème du progrès" ne se pose plus seulement comme une idée, "mais comme une réalité tangible qu'on cherche à exprimer et à exploiter"74. Dans cette perspective la représentation balzacienne propose l'intégration des paysanneries dans l'espace national sorti de la Révolution. Le monde rural de Balzac est celui de la mutation. Composante sociale encore engluée dans ses archaïsmes, la paysannerie doit venir se fondre dans l'espace commun. Comment Balzac en est-il venu là et quelle est la valeur de son expérience? Homme de terrain, l'écrivain a évoqué dès ses premiers romans le thème paysan. Avant d'en bâtir une réalité autonome, le jeune romancier en a déjà ébauché les esquisses 75. Mais ce romancier des "choses vues", qui "a su voir et faire voir non l'apparence mais les tensions de ce qui est"76, n'est pas seulement l'intellectuel urbain nourri 25

de culture classique. Son extériorité au monde paysan qu'il décrit est partielle. Le jeune Honoré Balzac né en 1799 s'est élevé en Touraine dans une province largement imprégnée de ruralité. Socialisé dans les cadres bourgeois -son père, Bernard-François, haut fonctionnaire, directeur de la 22ème division des subsistances militaires à Tours occupe dans la ville une situation de premier plan-, sa vision du monde est d'abord celle des hobereaux qui dominent la campagne. Par ailleurs sa propre trajectoire familiale lui a créé une mémoire rurale: le fils du paysan parvenu, Bernard-François qui a quitté la ferme paternelle -trop pauvre pour le nourrir-, et le petit-fils du laboureur Baissa presque illettré et attaché à la terre par la charge de ses onze enfants, ce descendant d'une condition paysanne encore si proche ne peut être totalement exempt de la mémoire familiale d'un paysannat ancien. Enfin on ne saurait oublier l'expérience acquise par le jeune Honoré Balzac durant ses longues années de pension au collège des Oratoriens de Vendôme (1807-1813), puis au collège de Tours (1814) auprès de condisciples eux-mêmes imprégnés de la ruralité ambiante. C'est d'ailleurs dans ce dernier établissement que le futur écrivain se verra pour la première fois titré dans une lettre que le recteur de l'Académie royale d'Orléans adresse à "Monsieur de Balzac". Il faut donc conserver à l'esprit les fondements ruraux de l'expérience sociale du romancier, non moins que les multiples observations de terrain auxquelles il s'adonnera au cours de ses nombreux voyages, pour apprécier le réalisme sociologique dont on a pu créditer son oeuvre77. "Un romancier", affirme Michel Zéraffa, "est réellement sociologue quand il traduit un objet social qu'il expérimente lui-même, et dont (c'est là l'essentiel) il sait déchiffrer le "code"78. En ce sens, la sociologie supposée de Balzac concernant l'univers rural, et spécifiquement paysan, est entièrement acceptable. Emmanuel Le Roy Ladurie va plus loin encore en voyant dans l'écrivain le créateur "de concepts sociologiques, créés d'après divers cas locaux pour les porter ensuite à l'Universel", et le créditant en outre "d'un remarquable tempérament d'ethnologue"79. Ces affirmations demandent néanmoins à être nuancées, à la lumière des travaux plus récents de Claude Grignon et Jean-Claude Chamboredon qui mettent en perspective critique la représentation savante des cultures populaires dans la littérature et dans la sociologie80.

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La "sociologie" balzacienne s'arrête au seuil d"une des vérités indiscutables de son époque qui marquera toute la littérature sur le peuple dans le XIXè siècle, "l'ethnocentrisme de classe"Sl. Particulièrement accusé dans les fractions intellectuelles des classes dominantes, il atteint chez Balzac à une "véhémence" sans égal pour décrire l'infra-humanité de la paysannerieS2 .La dualité de la représentation balzacienne combinant le réalisme et le mythique exprime la position particulière de l'écrivain bourgeois sans attaches organiques avec une paysannerie que son père a déjà reniée, mais aussi avec une bourgeoisie encore trop récemment acquise. Le bourgeois sans dynastie, élevé par son mérite, est l'homme des synthèses sociales qui raisonne les capillarités entre bourgeois et paysans. Mais il est aussi l'artiste, dont l'art accroît la visibilité du réel par des processus proprement esthétiques d'exagérationS3. Balzac donne à la forme romanesque sa vision prospective et se pose en avant-garde sur un futur non encore perceptible dans les autres représentations contemporaines. Force de proposition, son roman a fonction de connaissance pour l'historien comme pour le sociologueS4 par la richesse et la pertinence tout à fait exceptionnelle de ses aperçus à un moment où la connaissance de la société paysanne reste largement une inconnueS5. Dans cette vaste page d'incertitudes qui caractérise alors "la classe-objet" -selon la définition de Pierre BourdieuS6_, Balzac propose le contexte le plus large pour réfléchir un paysan problématique au sein d'une société combien problématique. Réfléchissant la position des paysanneries dans le cadre de la société globale, il les place d'emblée au coeur des contradictions sociales. Leur insertion conflictuelle au sein de la société englobante, particulièrement à travers leurs relations aux autres classes, devient le pivot de la dynamique paysanne à la conquête de son autonomie. D'un roman à l'autre, avançant à travers les idéologies que lui offre l'époque, idéologies traditionnelles sur le monde paysan et idéologie propre à la bourgeoisie montante, Balzac découvre la nouvelle place des paysanneries, sujet de l'Histoire au lieu qu'éternel objet. Construisant l'empire futur de la bourgeoisie, il définit ses frontières. La mise en scène des paysans sert la conquête bourgeoise de la campagne en lui fournissant les bases de la réflexion nécessaire. Ce que montre Balzac, c'est la dialectique des relations entre le paysannat et la bourgeoisie,

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aussi nécessaires l'un à l'autre que le furent dans l'ordre féodal la noblesse et le paysannat d'Ancien Régime. La teneur idéologique de ces romans, maintes fois soulignée, ne semble pas nuire à leur ancrage dans le réeI8? Balzac, visionnaire, a opté pour des préfigurations du futur dont certaines sont qualifiées d'utopiques. Le Médecin de campagne et Le Curé de village en représentent les cas les plus achevés, eux qui présentent des paradis ruraux à l'horizon de la modernisation technique et sociale des campagnes. Version modérée de ces utopies, puisqu'il en présente également les aspects conflictuels, Le Lys dans la vallée en constitue le troisième exemple. Dans un genre tout à fait contraire, Les Chouans et Les Paysans représentent eux aussi des lectures fortement idéologisées. Représentations de la guerre dans sa violence extrême -guerre politique de l'après-89, guerre sociale en puissance des années 1840- les deux romans s'inscrivent fondamentalement en réaction contre le spectre menaçant des révolutions qui hantent le XIXè siècle. Manifestement inspiré par un projet à la fois idéologique et historique88, Balzac propose, notamment dans les quatre Scènes de la vie de campagne, les solutions à venir dans le cadre des idéologies réformistes du premier XIXè siècle. Néanmoins Balzac, dans ces romans, en dépit de ses positions idéologiques affirmées, privilégiera constamment les conclusions de l'analyse "scientifique" au détriment de ses préférences partisanes. Romancier, le légitimiste Balzac oublie cette option politique pour écrire la vérité objective des antagonismes sociaux à la campagne en "observateur inexorable de la société française". Est-ce "pressentiment de la fin d'une classe", comme le veut G. Lukacs? "Balzac chante constamment l'élégie du déclin de l'aristocratie française"89. C'est bien davantage, Roland Barthes nous le rappelle: Balzac écrit "au moment où deux structures économiques font charnière, en traînant dans leur articulation des changements décisifs de mentalité et de conscience"90. C'est dans ce contexte que l'auteur va décrire les mécanismes intégrateurs de la paysannerie dans la Restauration et surtout dans la monarchie de Juillet. Le roman balzacien des paysans est dominé par trois perspectives qui concourent à exaucer la figure d'une paysannerie intégrée rejetant les stigmates de sa sauvagerie originelle. Tel est l'idéal d'une paysannerie toujours dominée mais désormais coulée dans les cadres intégrateurs de la Nation, de la Ville et de la Bourgeoisie, les trois lieux 28

majeurs de l'expansion. Cette dimension intégrative constamment sousjacente constitue l'originalité de Balzac par rapport à ses prédécesseurs en littérature. Ainsi la représentation des paysans apparaît-elle dans le champ historique et sociologique de la montée irrésistible de l'hégémonie bourgeoise. En construisant sa puissance, la bourgeoisie construit le nouveau paysan. L'irruption de l'urbain dans le changement rural coïncide avec le volontarisme bourgeois s'exerçant contre les séquelles de l'ancien ordre féodal, contre la misère endémique, enfin contre l'ensauvagerment paysan. La conquête de la campagne doit être indissolublement économique et sociale: exploitation améliorée de la terre, exploitation améliorée du travail paysan, domination moderne du paysannat. En conséquence trois lignes directrices traversent cet ensemble de romans: une problématique de la Sauvagerie, une problématique du Sujet économique, enfin une problématique de l'Embourgeoisement. Evoquons-les. 1 . Le paysan balzacien reste pour une part le Sauvage, enfermé dans ses espaces sauvages: corps sauvage, nature sauvage, société sauvage, culture sauvage. Cette problématique, particulièrement développée dans Les Chouans et Les Paysans, constitue également une trame fondatrice dans les trois romans intermédiaires -Le Médecin de campagne, Le Lys dans la vallée, Le Curé de village. 2 . Mais le paysan qui intéresse Balzac et fait l'essentiel de sa réflexion, c'est le paysan mutant. Celui qui dans un ordre économique nouveau acquiert ou conquiert une nouvelle place sociale. Entre le paysan basique et le paysan urbain et parvenu qui fuit la campagne, une autre espèce s'installe, le paysan moderne, la base de nouveaux rapports sociaux, et surtout la base de nouveaux pouvoirs. Sans pouvoir se séparer totalement de son être sauvage, sous l'effet de la pénétration de la campagne par les valeurs urbaines et civilisationnelles le paysan acquiert une mentalité de civilisé et part à la conquête d'espaces économiques et sociaux de réalisation: il devient propriétaire et petit-bourgeois. La modernisation des paysans parachève la modernisation technique et économique de la campagne. Les élites urbaines qui suscitent ces grandes transformations seront détruites par leur oeuvre. Car l'avènement du sujet économique est le 29

préalable de la relative autonomie vers laquelle tendent les paysanneries. La société rurale majoritairement paysanne conquiert progressivement son autonomie en apprenant à gérer les conflits modernes (ceux du marché, de la propriété, voire finalement du politique) . Les Chouans expliciteront certaines trajectoires de la mutation, mais sans les faire aboutir, car la société reste sauvage. Les Scènes de la vie de campagne vont à leur tour explorer les voies multiples de la mutation. Dans le dernier roman, Les Paysans, Balzac élargira enfm à l'ensemble de la société paysanne les caractéristiques du nouveau paysan. Le nouveau paysan est celui qui se pense par rapport à la société urbaine. 3 . Le dernier terme de la transformation des paysans est leur embourgeoisement que Balzac traite à travers des études de trajectoires singulières et typiques. La formation d'une nouvelle bourgeoisie est en acte, celle des notables de terroir issus de la terre, et plus généralement la formation d'une vaste classe moyenne à la campagne (Le Médecin de campagne, Le Lys dans la vallée, Les Paysans). A terme c'est la formation de la bourgeoisie dirigeante qui en l'espace de trois générations sort des paysanneries primitives (Le Curé de village, Les Paysans). Les stratégies d'ascension bourgeoise ont la faveur du romancier. Aux trajectoires plates de "la masse" paysanne majoritaire des petits possédants et des journaliers, Balzac oppose les modèles des réussites bourgeoises, grandes et moyennes. La rationalisation de l'économie favorise les mobilités sociales et géographiques. L'embourgeoisement des meilleurs se joue dans la rencontre entre la culture de terroir et celle de la modernité urbaine implantée à la campagne par les élites bourgeoises venues de la ville. La petite bourgeoisie et la bourgeoisie moyenne en sortiront agrandies, au sortir des expériences d'une fraction particulièrement dynamique de la paysannerie, celle qui a su s'approprier le potentiel urbain. La grande bourgeoisie sort elle aussi gagnante, élargie à sa base par les couches intellectuelles sorties d'un paysannat enrichi et urbanisé. Ce sont ces mouvements convergents vers le progrès dont Balzac crée et développe la mise en scène romanesque. Davantage encore que 30