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Sociologie de la protestation

288 pages
A l'heure où le thème de la désaffection des citoyens pour le politique est si prégnant, ce livre rappelle utilement que la France de ces dix dernières années a connu d'importants mouvements sociaux qui ont vu des milliers de citoyens descendre dans la rue pour manifester leur colère et exprimer leurs revendications. Pour mieux comprendre ce phénomène majeur de notre société, voici réunies pour la première fois une série d'études de cas qui toutes portent sur des mouvements récents : le mouvement des Finances en 1989, les coordinations infirmières, les mouvements de chômeurs et celui des déboutés du droit d'asile : la guerre du Golfe enfin, avec la mobilisation pacifiste et l'analyse de ses difficiles rapports avec la télévision. Chaque essai plaide ici pour une théorie compréhensive des mouvements sociaux, perspective qu'explicite l'introduction de l'ouvrage : tout à la fois, l'individu construit activement et est fortement contraint par un univers de significations sociales dont la détermination résulte notamment de son identité raciale, sexuelle, de classe et de nationalité.
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SOCIOLOGIE

DE LA PROTESTATION

Les formes de l'action collective dans la France contemporaine

COLLECTION DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES La collection DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en Sciences Humaines et Sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à panir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d'émerger, en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. DOSSIERS SCIENCES HUMAII\TES ET SOCIALES a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en cours. Les publications, réductions de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunies autour d'un thème, soit par un enseignant qui anime le Dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe en 180 pages de deux à dix communications, présentées par l'animateur du Dossier dans une introduction de synÙ1èse. Collection DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES animée par : Sophie TAPONIER, Responsable de la collection Dominique DESJEUX, Professeur à Paris V Sorbonne Smaïn LAACHER, Directeur littéraire

Conseil éditorial: Pierre-Yves GAUDARD (étudiant. Paris V) - ~ric MARCHANDET (étudiant, Paris V) - Richard DELRIEUX (étudiant. Nice) - Maurice BLANC (maître de conférence. Nancy) - Françoise BOURDARIA (maitre de conférence. Tours) - Alain BOURDI~ (professeur. Toulouse) - François DUBET (professeur. Bordeaux) - Anne GUILLOU (maitre de Guy MINGUET (sociologue. Angers) confûence. Brest) - C. de MONTLIBERT (professeur, Strasb<?urg) - A. PIETTE (maître de conférence, Montpellier) - Jean PAVAGEAU (maîtrc de conférence. Perpignan) Richard P01TIEZ (professeur. Nice).

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Sous la direction de Olivier Fillieule

SOCIOLOGIE DE LA PROTESTATION Les formes de l'action collective dans la France contemporaine
Préface de Pierre Favre

avec la collaboration de François Boumeau, Jean-Marie Durand, Patrick Hassenteufel, Virginie Martin, Arnaud Mercier, Catherine Polac, Johanna Siméant

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

COLLECTION DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

s. Joubert et E. Marchandet (dir. pub1.), Le social dans tous ses états, 1990. D. Cuche (dir. pub1.), Jeunes professions, professions de jeunes ?, 1991. D. Desjeux, I. Orhant, S. Taponier, L'édition en sciences humaines. La mise en scène des sciences de l' HOlrllneet de la Société, 1991. A.-M. Green, Unfestival de théâtre et sescoff,pagnies, le off d'Avignon, 1992. P. Favre (ed.), Sida et politique, les premiers affrontements (19811987), 1992. w. Ackermann (00), Police, justice, prisons ,. trois études de cas, 1993. M..-P. Bes et J.-L. Leboulch (eds.), L 'informationface au changement technique. Une approche multidisciplinaire, 1993. F. Delmeulle, S. Dubreil, T. Lefebvre, Du réel au sifflulacre. Cinéma, photographie et histoire, 1993.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-2326-4

SOMMAIRE

Préface
De quoi parle la science politique, finalement ?,

par Pierre Favre

...
Introduction

15

L'Analyse des nwuvement

sociaux. Pour une problé111iltique

unifiée, par Olivier Fillieule 1) Introduction: compromis théorique ou nouvea.u paradigme?... 2) La construction sociale de la protestation Formation et transformation des identités collectives.. ... ...

29

29 37

39

Mouvements sociaux et communicationpersuasive
3) Contraintes p<:>litiques Opérationnalisation du concept de structure structurelles et opportunités

42

46

des opp<:>rtunités <:>litiques p Les champs multi -organisationnels

48 60

7

I. Mobilisations corporatives: stratégies de la grève et construction identitaire
Protestation et crédibilité des agents des Finances: analyse de la

grève de mai à novembre 1989, par Catherine Polac. 1) Mobilisation et quête de crédibilité 2) "Une grève historique dans une administration archaïque" : histoire d'un conflit 3) Les stratégies de protestation des agents

67 69

70

des Finances...

...

...

72
76 80

4) Une identité toujours renégociée : grève des impôts ou mouvement des Finances? 5) Des schémas d'interprétation mobilisateurs 6) Jouer avec le crédit d'opinion: les transactions entre journalistes et organisations syndicales pour la définition d'un cadre acceptable 87

7) Conclusion: la deuxième récolte des agents des Finances. 91 Les automnes infirmiers (1988-1992): dynamiques d'une mobilisation, par Patrick Hassenteufel. 1) Le mouvement de 1988 : mobilisation identitaire et répertoire de représentation. Mobilisation et identité infumière. Mobilisation, expressivité et aspiration identitaire Mode de représentation et construction identitaire. 2) Persistance et transformations d'une mobilisation (1989-1992) La routinisation de la mobilisation. Démobilisation relative et transfonnations du répertoire d'action. 8 113 107 107 94 94 98 102 93

Entre institutionnalisationet mobilisation: une représentationproblématique Conclusion. 116 119

II. La mobilisation des groupes à faibles ressources

Conscience politique, persuasion engagements.

et mobilisation

des

L'exemple du syndicat des chômeurs,

1983-1989, par OlivierFillieule.. 1) Les aspects cognitifs de la perte de l'emploi. Un défi à la mobilisation des engagements. Les effets politiques de l'exclusion et de la marginalisation. ...
Diversité des situations de chômage

123

127

..127

et principe d'identité. 2) Idéologie et résonance cognitive: persuader JX>ur obiliser. m Se faire connaître, susciter l'adhésion. Chances de succès et mobilisation pour l'action.. 3) Le JX>ids e la structure des opportunités JX>litiques d Les effets politiques de la gestion étatique du chômage Les contraintes liées au secteur de mouvement social.. 4) Conclusion ...

131

..134 136 143 146

147 150 .155

9

Organiser

les sans emploi?

L'expérience

de l'APEIS dans le

Val-de-Marne, par François Bourneau et Virginie Martin. 1) Des locaux, des fonds, des compagnons: un éventail diversifié de ressources Six aIlIlées de lutte.. ...

157

158 159 160

Bienfaiteurs et compagnons de route 2) Mobiliser une population en retrait de l'action politique: une stratégie d'incitations sélectives

164

S'associer "pourne plus être des sous-hommes" Une palette composite d'incitationsmatérielles 3) Les aspects cognitifs de la mobilisation
La construction d'un cadre d'injustice La diabolisation desASSEDIC. L'angélisation de l'association 4) Un répertoire d'actions non conventionnelles. ..~ Exprimer la colère. Polariser la violence Les séraphins dans l'arène médiatique 5) Conclusion: de la communion à l'agitation 1.
Le mouvement des déboutés du droit d'asile, 1990-1992,

164 166 169
169 170 172 174 175 178 179

par Johanna Siffléant. 1) La mobilisationassociative
2) Le public des déboutés 3) Qui mobilise qui 1. 4) Un registre de mobilisation dominant: "l'humanitaire" .

181 185
190 192

..198
200 207
10

5) Le règlement de la "crise des déboutés". 6) Conclusion.

ill. Une mobilisation pacifiste: l'opposition à la guerre du Golfe

Sociologie d'une nwbilisation.

Les ''pacifistes'' et "anti-guerre"

durant la guerre du Golfe,par Jean-Marie.Durand 1) La gestion des ressources. L'apport de resources externes. Les ressources des organisations Les variationsutilitairesde l'action
2)La mobilisation d'engagements identitaires Un 'besoin d'identification Les ambiguités d'une identité collective L'hypothèse d'un mouvement multi-identitaire. 3) Conclusion..

211 213 213 217 221
224 225 227 229 232

Mobilisation L'exemple

collective et limites de la médiatisation pacifiste de 1991 à la

comme ressource.

du nwuvement

télévisionfrançaise, par Arnaud Mercier..
1) Les médias comme ressource aléatoire Le schéma général des médias comme adjuvants Un schéma qui dépend surtout des objectifs poursuivis

233
236 236 239

2) Un usage stratégique des médias délicat et contraignant...241 L'accès aux médias est un problème en soL. Entrer dans le jeu médiatique implique des contraintes. 3) Une maîtrise des représentations médiatiques quasi-impossible Une faible maîtrise... Le mouvement pacifiste fut ainsi fort mal traité. 11 249 249 251 242 244

4) Conclusion Ouvrages et articles cités Index des personnages et organisations citées

256 261 285

12

Préface

De quoi parle la science politique, finalement?

Il peut être utile de tenir à l'écart un instant la rigueur du raisonnement scientifique pour réfléchir à son en deça. Qu'on n'attende donc ici ni une présentation des analyses réunies dans ce livre, ni une introduction aux thèses soutenues. C'est de tout autre chose dont il s'agira. La science politique, comme toute science, argumente. Elle délimite son objet de recherche, se donne des définitions préalables, recense les résultats acquis, avance de nouvelles propositions et s'emploie à les établir. Le présent livre répond en tout point à cette description. Chaque chapitre conduit l'investigation selon les règles avérées de la méthode. L'introduction générale, due à "l'éditeur" intellectuel de l'ouvrage, brosse un tableau des débats antérieurs, propose des solutions nouvelles à des questions restées mal résolues, et inscrit les "cas" qui constituent la substance du livre dans le cadre théorique approprié. Le fait que les travaux ici rassemblés soient dus à des auteurs encore au seuil de leur carrière de recherche confirme, s'il en était besoin, le degré de professionnalisation atteint par la science politique. Les recherches produites au long de troisièmes cycles ou peu après 15

(telle est l'origine de la plupart des études qu'on va lire) sont pleinement oeuvre de science. Comme telles, elles sont cumulatives. C'est de ce constat qu'est parti Olivier Fillieule. Des travaux menés en divers lieux sur des problèmes connexes pouvaient être rapprochés. Ils trouvaient alors leur plein sens. La mise en commun des résultats, sans laquelle il n'est pas de discipline scientifique, devient possible dès lors qu'un même modèle intellectuel est à l'oeuvre. Cette science là est irréprochable. Elle est collective (ce livre l'atteste). Elle sait confronter ses propositions aux données empiriques qu'elle va quêter (voyez son insistance à définir des concepts "opératoires"). Elle prend la mesure des innovations qui naissent sans cesse dans la société, en en calculant l'exact, et toujours relatif, degré de nouveauté. Elle dit - plus systématiquement que ceux qui sont engagés dans l'action - les contraintes, les stratégies, les concurrences, les raisons inapparentes... C'est là son métier. Elle le fait bien. Au risque toutefois de donner raison à Merleau-Ponty ouvrant son ultime texte sur ce reproche: "la science manipule les choses et renonce à les habiter". La science est formaliste en ce sens qu'elle n'est probante que si elle respecte les formes (les formes de la démonstration, les formes de la preuve, sans doute les formes académiques). Peut-elle quelquefois, toute à son souci d'assurer la recevabilité de ses propositions, toute absorbée par son attention à respecter les règles du métier, ne plus "habiter" ses objets? Ne plus être présente à ce dont elle parle? Le préfacier est plus libre de ses propos. Il n'a pas à respecter les formes. Il peut suspendre un temps la rigueur de la règle et laisser son regard parcourir alentour. Mais que le lecteur se rassure, il retrouvera après ces quelques pages la .sécurité des références ~t la solidité des preuves. La science politique, finalement, de quoi parle-t-elle ? De qui parle-t-elle? Peut-on chercher ce qu'il y a en deça des grèves, des manifestations, de toutes les formes de mobilisation et d'action collective dont traite ce livre? Une pren1ière réponse consisterait en ceci: la science politique a à voir avec les projets individuels, au sens le plus commun. Si des personnes se mobilisent, préparent une manifestation, y participent, c'est avec le projet d'atteindre un 16

résultat

résultat -. Mais la réflexion, courante, sur les projets, semble
prise de pudeur lorsqu'il s'agit de s'interroger sur ce qui fonde les projets eux-mêmes: tout projet est soutenu, explicitement ou implicitement, par la valorisation d'un état à atteindre. Peuton alors se dérober à l'interrogation suivante: "qu'est-ce qu'une vie réussie ?". Non pas une vie réussie en soi - nous ne faisons pas de philosophie -, mais une vie telle que l'acteur social, dans les conditions concrètes où il est, avec son passé, ses représentations, ses tropismes, s'imagine qu'elle puisse être réussie. C'est en fonction de ses objectifs, de la réussite escomptée, qu'il mesurera les obstacles qu'il rencontre sur sa route et se demandera s'il peut les lever. Il n'est pas dérisoire de se demander ce dont, dans nos sociétés, l'individu a besoin comme conditions d'une vie réussie (la réussite elle-même est une autre affaire). On pourrait être tenté de procéder par énull1ération. Ainsi, chacun a besoin d'un lieu pour vivre, d'une terre pour l'accueillir et sur cette terre, d'un toit. Les déboutés du droit d'asile, dont Johanna Siméant étudie ici le mouvell1ent, ne demandent pas autre chose. De même les expulsés d'un immeuble entreprenant d'en "squatter" un autre. Ainsi encore, chacun doit pouvoir faire respecter à son égard et à celui de ses proches les droits fondamentaux de l'homme: liberté, droit à un jugement équitable, égalité dans l'application de la loL.. Mais une telle énumération pourrait presqu'indéfiniment se poursuivre (avec l'emploi, le salaire, les bien nommées "conditions de vie", etc.) sans que le problème ne finisse jamais par être posé. Les conditions d'une vie réussie sont en fait d'un ordre plus général, et la liste en est plus courte. Risquons nous à l'esquisser. On peut penser d'abord à une condition minimale qui est la conservation de la capacité même d'agir (qui disparaît par exell1ple lorsqu'on est gravement malade). Cette condition s'élargit en une nécessaire latitude d'action: la capacité de former des projets et d'avoir une chance raisonnable de les réaliser, donc la possibilité de travailler à un avenir, implique l'accès à des personnes, à des lieux, à des biens (emplois, produits, services). Condition encore: pouvoir être socialement reconnu pour ce que l'on fait et ce que l'on est. N'allongeons pas cette liste, observons simplement que '17

- réussir

une manifestation peut déjà être en soi ce

s'ouvrent dès cette étape des problèmes classiques pour la science politique. Comment d'abord ceux pour qui l'une des conditions d'une vie réussie n'est pas réalisée l'interprètent-ils? Est-ce qu'ils en imputent la cause à un accident naturel ("tomber malade"), à une fatalité sociale ("la crise économique") ou à une décision qui peut être combattue (un numerus clausus pour l'accès à une profession)~ De telles imputations de causalité ne sont évidemment pas données une fois pour toutes: ce qui les caractérise au contraire est qu'elles sont fluctuantes, évolutives, sujets de conflits entre les parties prenantes. Le fait de désigner une personne, un groupe ou une institution comme responsables d'une situation préjudiciable ne suffit pas pour autant à engager les victimes de cette situation dans une action revendicative. II est des cas où faute d'espérer, personne n'entreprend ("on ne fait pas grève contre une éclipse de lune") et d'autres où, faute de réussir, on peut au moins persévérer. Beaucoup des développements du livre qu'on va lire apportent dans ce domaine informations nouvelles et nouvelles mises en perspecti ve. Si "la science manipule les choses", la science politique, elle, travaille sur des collectifs. Mais ces ensembles d'individus dont l'action est bien, un court moment, "collective", il ne faut pas en faire des abstractions agissantes. Les comportements qu'il étudie, le chercheur peut les "habiter". Il rencontrera alors des personnes avec leurs projets, leur volonté de réussir, leur désir d'être aimés, leurs peurs. Et leur capacité à s'unir pour écarter les obstacles qui s'y opposent. La science politique, science du bonheur? On con1prendra que cette "science du bonheur" est la science du bonheur revendiqué ou plus précisément la science des actions visant à obtenir que soient réalisées les conditions individuelles et collectives du bonheur. N'oublions pas que la science politique a cet arrière-plan là : le droit pour l'homme d'être reconnu pour ce qu'il est, sa recherche du bonheur, son besoin de maîtriser l'avenir, sa capacité d'y parvenir. La science politique reste ainsi une "science de l'homme". Il ne s'agit pas de prôner un retour aux approches psycho-sociologiques, ni de suggérer que l'homme pourrait agir "librement" pour réaliser ses projets. On voudrait simplement dire que "l'acteur social" n'est pas le stéréotype que nous en 18

faisons par commodité, que s'interroger plus avant sur les principes qui l'animent n'est pas incongru, et que pour le moins la considération d'un comportement statistiquement moyen ne doit pas effacer les singularités individuelles. Un deuxième en deça des objets de science politique tient au rapport social lui-même : qu'est-ce qui nous lie aux autres? Cette question se subdivise. De qui est-on solidaire dans une société? Envers qui a-t-on de l'hostilité? Contre qui pense-t-on qu'il faut se battre? L'interrogation sur les solidarités sociales est au coeur des études de mobilisations réunies ici. Une, plus élémentaire, la précède: de qui est-on proche? Des membres de sa famille (les "proches", précisément), de ses collègues de travail, de ses voisins, des personnes de son âge ou des personnes de sa race? Ou encore, des personnes victimes de la même injustice ou atteints du même mal? Ou encore des compagnons d'une même lutte ou des membres d'une même association? Ou encore, de ceux qui savent se faire reconnaitre comme "représentants" ? Ne déduisons pas de la simplicité de l'énumération une identique sin1plicité de la question. La nature du lien social demeure complexe, voire mystérieuse. Ce lien serait-il établi qu'il faudrait élucider les circonstances où il se traduit en solidarités effectives. Quel est le poids alors de l'action d'une organisation préexistante pour susciter et organiser les solidarités? Quelle influence peut avoir une crise pour réactiver des solidarités assoupies? Quelle est l'importance de ces microgroupes qui semblent catalyser les engagements individuels? Comment se conjuguent ou s'équilibrent les différentes solidarités que chacun peut ressentir et comment, sous un autre aspect, des solidarités différentes peuvent s'articuler en réseaux autour de causes communes à défendre (ce que des auteurs ont étudié sous le nom de "chan1p n1ulti-organisationnel" et dont Jean-Marie Durand donne un clair exemple dans sa recherche sur les mobilisations pacifistes). Sur toutes ces questions, ce livre apporte une belle moisson de faits et d'interprétations. La question symétrique - contre qui agit-on - est plus souvent esquivée. Il est bien difficile de dire si les groupes sociaux (ou certains d'entre eux ?) ont "besoin" d'un ennemi pour s'unir, l'idée est trop simple pour être vraie, mais il est sûr 19

que dans la plupart des cas, on se mobilise contre un "adversaire". La science politique tend cependant à gommer cet aspect des relations sociales. On répugne à envisager qu'il puisse être nécessaire pour agir (voire pour exister) d'avoir une "cible" qui se change parfois en "ennemi". Comment sont perçus pourtant, dans les luttes, les forces de l'ordre, le gouvernement, tel groupuscule concurrent, telle autorité, telle institution? Quels sont les mécanismes de la "diabolisation" (pour reprendre l'expression utilisée ici par François Bourneau et Virginie Martin) à l'oeuvre dans une société - et comment réagissent les "diabolisés" ? Une série d'héritages, de traits culturels et de déterminants sociaux, font que la science politique n'a guère travaillé sur les "méchants" du western politique: le provocateur, le manipulateur, le policier violent, le corrompu... Au journaliste d'en parler, croit-on. On oublie aussi la victime des luttes sociales lorsqu'elle n'est pas dans le camp des dominés: une victime du côté de "l'ordre", n'est-ce pas que justice? La connaissance complète d'une interaction impose pourtant de ne pas négliger l'une des deux parties, même si elle ne s'est pas trouvée du "bon" côté. La remarque doit hélas être élargie. Ce devrait être un sujet d'étonnement et d'inquiétude que la science politique ne consacre pas davantage d'efforts à la compréhension de toutes les formes de la guerre. S'il est sans doute illusoire d'ordonner les objets de science sociale par ordre d'importance, il reste peu contestable que ceux qui mettent en jeu des milliers de vies humaines appellent de manière plus pressante l'investigation. Il serait essentiel de comprendre pourquoi un Etat devient anthropophage et dévore ses propres citoyens (le Cambodge des Khmers rouges) ou comn1ent les haines se nouent au sein d'une Fédération jusqu'à faire naître une meurtrière guerre civile (dans l'ex-Yougoslavie). Pour être la science du bonheur dont on a parlé, la science politique devrait mieux savoir être la science du malheur, de ces malheurs du temps qui ne sont pas sans causes élucidables. Ne nous enfermons pas pour autant dans une dialectique des amis et de l'ennemi. D'abord parce qu'il est des "associésrivaux", et qu'à l'inverse, il n'est guère d'ennemis, fussent-ils les plus antagonistes, qui ne conservent pas des secteurs de 20

"coopération", voire des complicités implicites. Mais surtout parce que l'accord avec "l'ami", l'identité des intérêts, le fait qu'il agisse comme soi, n'impliquent pas qu'existera un gain collectif lié à l'action commune. Il est de purs "effets de composition" (ou "d'agrégation"), proprement imparables, où la simple addition d'actions individuelles orientées dans un certain sens produit quasi-mécaniquement un effet opposé à ce qui est pourtant voulu individuellement par chacun. Un des faits sociaux les mieux établis est qu'une stratégie collective orientée rationnellement vers une fin peut aboutir à un effet inverse de ce qui était attendu. Patrick Hassenteufel, en donne ici un nouvel exemple en montrant que la lutte des infirmières exigeait qu'elles mettent l'accent sur les difficultés du métier, que la popularité de leur lutte a eu pour effet de diffuser cette vision négative d'un travail dont se sont détournées de ce fait des candidates éventuelles et qu'au bout du compte, la pénurie des effectifs infirmiers s'est accrue et avec elle la gravité de la situation que la lutte cherchait pourtant à atténuer. Se pose alors la question de l'interprétation de l'action collective et de sa poursuite: que faire lorsqu'une action rationnelle en faveur d'objectifs partagés, appuyée sur une mobilisation réussie, produit des résultats non voulus? "Habiter les choses...". Empruntons maintenant une autre direction. Accomplir une action (manifester devant une école pour obtenir l'ouverture d'une classe, tenir une conférence de presse, faire signer une pétition...), c'est introduire dans un milieu quelque chose qui va y circuler. Et de mille manières. Les manifestants s'en retournant chez eux vont raconter ce qu'ils ont fait, la presse va en rendre compte, le directeur de l'école va informer le rect~ur, les fédérations de parents d'élèves vont prendre position... Cette circulation-là - de récits, d'argumentations, de décisions - , on peut la décrire et en isoler analytiquement les parties prenantes. Pour ce faire, la notion anglo-saxonne de "structure des opportunités politiques", qu'Olivier Fillieule importe aujourd'hui, a une efficacité incontestable. Peut-être faut-il con1mencer par dire que cette "structure" est aussi faite d'éléments qui, pour être communs, n'en sont pas moins déterminants. Ce qui en elle tient aux espaces, d'abord. 21

Les différents lieux où chacun se situe ne sont pas abstraits: il faut y aller, en sortir. Ils sont luxueux ou sinistres. Impressionnants ou dérisoires. Ils sont proches ou éloignés, il faut parfois en trouver l'accès, ou même les découvrir. Certains de ces lieux, on se les appropriera, d'autres non. On aimerait ainsi pouvoir consulter l'album de photos de chaque mouvement social. Il faut être tout aussi attentif au temps. Qui a le temps d'attendre et qui ne l'a pas? Qui a le temps de comprendre et qui ne l'a pas? Comment s'articulent ces temporalités différentes: le temps du fonctionnaire dans son service, le temps du journaliste, le temps du maire, le temps du lycéen, celui du ll1ilitant, celui du chômeur? Il Y a des mouvements qui s'essouflent et des institutions qui vieillissent: qu'est-ce que "vieillir" pour une institution? Et qu'en est-il des tempos de la vie collective: un jour moderato, un jour prestissimo? On aimerait écrire la partition d'un mouvement social. On se représente souvent la société comme un assemblage d'institutions disposées selon le clair ordonnancement d'un organigramme; ici le gouvernement, là les préfectures, en dessous les services administratifs et tout en bas, les citoyens devenus les "administrés"... N'accordons pas foi à cette construction en trompe-l'oeil. Le milieu dans lequel circule l'action collective est d'une tout autre complexité et n'a d'ailleurs pas la même nature. Figurons-nous plutôt une structure géologique, une superposition de couches meubles et de couches résistantes, avec des cisaillements, des nappes de charriage, des poches de gaz, des infiltrations d'eau, des inclusions de blocs massifs. Le système social où se diffuse une action collective est un maillage de secteurs hétérogènes, certains rigides et d'autres déformables, certains "conducteurs" et d'autres "isolants" (ils transmettent ou non le "signal" que constitue l'événell1ent initial), certains hiérarchisés, certains amorphes... COll1ll1ent rendre compte de ces interférences multiples, de ces interactions contrastées, sans cesser pour cela d'avancer des propositions vérifiables, sans cesser d'adosser la démonstration sociologique sur des grandeurs observables permettant d'en tester la pertinence? Les catégories habituelles utilisées pour désigner les acteurs mobilisés et leur secteur 22

d'action restent à certains égards institutionnalistes. L'étape suivante imposera de raisonner sur les temps, sur les espaces, sur la manière dont les résultats d'une mobilisation modifient les "mailles" de la trame sociale, sur les traces qui se déposent et qui peuvent s'effacer. Notre discours sociologique usuel tend à minimiser les inégalités. Chacun y est un "acteur social". Le plus défavorisé a une "stratégie", fût-elle celle du retrait. Le chercheur ne peut complètement éviter de faire de celui qu'il met en scène son double: un acteur rationnel, doté d'un capital minimum de connaissances, d'énergie, de ressources. Sommes-nous alors assez attentifs aux distances sociales, parfois béantes? Voit-on assez qu'il est des catégories sociales qui n'ont jamais besoin de "descendre dans la rue" tant leur proximité au pouvoir est grande, et d'autres qui ne se feront jamais entendre si elles ne se manifestent pas violemment? L'un des intérêts majeurs du livre qu'on va lire est de permettre de telles confrontations. Certains des groupes étudiés ici sont si démunis de ressources que l'action collective leur est presque interdite (les chômeurs, les déboutés du droit d'asile), tandis que pour d'autres (les agents des impôts en grève dont traite Catherine Polac), c'est paradoxalement l'excès des ressources, au moins apparentes, qui fait problème: comment faire accepter ses revendications comme légitimes alors qu'on est perçu par l'opinion comme pri vilégié ? Ne faut-il pas être également plus sensibles qu'on l'a été jusqu'à présent aux dénuen1ents physiques ou intellectuels, aux précarités psychologiques? Qui oserait parler en science politique de la dépression d'un leader ou de la paranoia d'un militant? On a trop vu dans celui qui' fait défection un adepte du célèbre free riding décrit par OIson: il ne participe pas à l'action collective parce qu'il sait qu'il bénéficiera de toute façon des résultats de la mobilisation. Mais, parmi ceux qui ne viennent pas manifester, qui n'est pas là pour d'autres raisons, l'impossibilité de se rendre disponible, la maladie, la peur de "descendre dans la rue" ? Etrange réserve de la science politique que de n'en jamais parler. Qui fera la science politique de la peur de l'action con1me on a pu faire la sociologie de la dénonciation ou la psychologie de la soumission à l'autorité? 23

Après l'expérience de Milgram, qui peut être certain que luimême, dans le contexte voulu, manipulé comme il le faut et commandé d'une certaine façon, n'obéirait pas à un ordre odieux? On rencontre là la délicate question du statut des "seuils", des changements de nature. L'analyse des mouvements sociaux y est confrontée constamment. Si l'on considère l'individu, la difficulté est, on l'a dit, d'expliquer son "passage à l'acte" : pourquoi, dans une même situation, avec même en première analyse des dispositions comparables, tel décide d'entreprendre une action et tel autre s'en abstient? L'interrogation peut-être redoublée s'agissant de circonstances plus extrêmes: au cours de l'action, qui usera de violences, notamment contre les personnes "adverses", et qui refusera d'y recourir? La notion même de seuil reste ici à discuter: lorsqu'une manifestation "dégénère" et que des violences se commettent, y a-t-il changement de nature de l'action ou seulement poursuite de cette action par d'autres moyens? L'interrogation vaut pour les mouvements sociaux eux-mêmes. Il en est pour qui semble s'imposer la métaphore du "seuil" franchi à un moment de son histoire, quand "la victoire vole au secours de la victoire" et que "les choses ne seront jamais plus comme avant". Faut-il pour autant penser que, dans la "vie" des mouvements sociaux, il existe des discontinuités, des changements tels qu'ils en deviennent des mutations? Faut-il au contraire, comme l'a solidement- argun1enté Michel Dobry s'agissant des crises, ancrer l'analyse dans une "hypothèse de continuité" et postuler que les facteurs sociaux à l'oeuvre dans les situations de rupture relèvent des n1ên1es concepts que ceux qui régissent les situations routinières? La discussion n'est pas close. On aimerait enfin réhabiliter l'interrogation sur les savoirs, autre absente des investigations usuelles de la science politique. Qui sait quoi? Le chercheur là encore tend à considérer qu'il existe un savoir "moyen" également réparti dans l'ensemble du corps social. Il a du mal à imaginer, lui dont le métier est de s'inforn1er et qui a le goût de l'information, combien les savoirs réels peuvent être disparates et inégalement répartis. On regarde davantage ceux qui détiennent l'information et la diffusent que ceux qui la recoivent, l'écoutent 24

(quelquefois...), l'interprètent, l'oublient... Si Arnaud Mercier, dans sa contribution à ce livre, se place lui aussi du côté du medium et non du côté du téléspectateur, il n'en permet pas moins de poser la question. Il établit de manière convaincante combien l'information diffusée par le Journal télévisé est pauvre, répétitive, routinière, et parfois empreinte de massifs jugements de valeur. Quels types de savoirs alors diffusent ces images et ces commentaires? Ne laissent-ils pas subsister dans le "public" de surprenantes ignorances? Comment les recoivent ceux qui ont abandonné la presse écrite et ont cessé ainsi d'avoir tout repère imprinlé ? Les instituts de sondages nous persuadent qu'il y a une "réponse" de "l'opinion" à n'importe quelle question. Ne tient-on pas ici trop rapidement pour acquis que les connaissances que toutes ces questions impliquent sont présentes et durables dans le corps social? Le discrédit de la notion marxiste d'idéologie a un coûteux revers: on ne recherche plus s'il existe des croyances "fausses" acceptées dans tel ou tel segnlent de la société, comme si, tout ayant un "sens", le vrai ou le faux était sans importance. Les projets des individus, les conditions d'une vie réussie et les luttes pour les obtenir, les solidarités qui se montrent dans des actions collectives, la désignation de l'ennemi, la haine de l'autre, la "tranle" ou le "maillage" de la société, le temps dont on dispose, les inégalités, les savoirs, les peurs, les ruptures..., tout cela, nous l'avons désigné ici comme un en deça des études de science politique. Un ell deça. Mais encore? On pourra penser n'être en présence au pire que d'idées vagues, et au mieux que de l'expression sans conséquence d'inquiétudes sociales, produit non d'une recherche, mais, pour citer à nouveau Merleau-Ponty, d'une "rumination du monde". Nous y voyons pour notre part autre chose. Il ne s'agissait pas à proprement parler de proposer de nouveaux objets à l'investigation (encore que nous avons plusieurs fois croisé dans notre parcours de vrais "objets de science" délaissés), mais d'unifier les perspectives en cherchant à déterminer sur quels grands ordres de réalité la science politique travaille, conjointement avec d'autres sciences sociales. Avec l'espoir, non seulement de découvrir quelques chemins de traverse inaperçus, quelques taillis scientifiques non encore fouillés, 25

mais d'approcher ce qui est au fondement de la légitimité de nos recherches. On peut lire les textes réunis dans ce livre, au delà de leurs objets particuliers, aussi comme autant d'affrontements avec ces données primordiales. Ils n'en trouvent que davantage justification. Pierre Favre

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Introduction