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Sociologie des réseaux transnationaux

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304 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296307315
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1995 ISBN: 2-7384-3546-7

@ L'Harmattan,

SOCIOLOGIE DES RESEAUX TRANSNATIONAUX Communautés, entreprises et individus: lien social et système international

COLLECTION «DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES»

S. Joubert et E. Marchandet (dir. publ.), Le social dans tous ses états, 1990. D. Cuche (dir. publ.), Jeunes professions, professions de jeunes?, 1991. D. Desjeux, 1. Orhant, S. Taponier, L'édition en sciences humaines. La mise en scène des sciences de l'Homme et de la Société, 1991. A.-M. Green, Un festival de théâtre et ses compagnies, le off d'Avignon, 1992. P. Favre (ed), Sida et politique, les premiers affrontements (19811987), 1992. W. Ackermann (ed), Police, justice, prisons .. trois études de cas, 1993. M.-P. Bes et J.-L. Leboulch (eds.), Vinformationface au changement technique. Une approche multidisciplinaire, 1993. F. Delmeulle, S. Dubreil, T. Lefebvre, Du réel au simulacre. Cinéma, photographie et histoire, 1993. M. E. Le Goascoz et F. Madoré (dir. publ.), Marché du logement et stratégies résidentielles: une approche de géographie sociale, 1993. O. Fillieule (dir. publ.), Sociologie de la protestation: les formes de l'action collective de la France contemporaine, 1993. J.-P. Warnier (dir. publ.), Le Paradoxe de la marchandise authentique: imaginaire et consommation de masse, 1994. A. Tanese, Anti-Racket. Une ville sicilienne contre la mafia, 1995.

Sous la direction de Ariel Colonomos

Sociologie des réseaux transnationaux
Communautés, entreprises et individus: lien social et système international

Préface de Bertrand Badie

avec la collaboration de Frédéric Charillon, Marc Germanangue, Lamia Radi, Bernard Rougier, Javier Santiso, Xiaofeng Zhong

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Bertrand Badie est professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il est l'auteur de nombreux ouvrages de science politique en sociologie interne ou comparée, ainsi qu'en relations internationales. Frédéric Charillon est allocataire de recherche au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales (C.E.R.I.) et doctorant à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris où il poursuit une thèse sur la guerre du Golfe. Ariel Colonomos est allocataire de recherche au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales (C.E.R.I.) et doctorant à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Sa thèse concerne les réseaux religieux évangéliques en Amérique latine. Marc Germanangue est doctorant à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (I.R.I.S.). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'Europe et ses institutions. Il poursuit actuellement une thèse sur les organisations européennes de sécurité. Lamia Radi est allocataire de recherche au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales (C.E.R.I.). Elle poursuit une thèse de doctorat à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris sur les palestiniens de Jordanie. Bernard Rougier est doctorant à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Après avoir séjourné au Yemen et en Jordanie, ses recherches concernent le monde arabe. Javier Santiso est allocataire de recherche au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales (C.E.R.I.) et doctorant à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris où il poursuit une thèse sur les démocratisations mexicaine et chilienne. Xiaofeng Zhong est doctorant à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Ses recherches ainsi que sa thèse portent sur la Chine et la dynamique d'ouverture de la société chinoise.
6

Sommaire

Préface par Bertrand Badie

p.15

Introduction

Emergence d'un objet et perspectives internationalistes, par Ariel Colonomos 1/ Les débats sur les réseaux en sciences sociales 2/ Leur émergence en relations internationales 3/ Le résultat d'importations conceptuelles multiples. L'économie La sociologie.. ... La philosophie ... 4/ Réseaux et questionnements internationaIistes

p.21 p.24 p.29 p.38 p.38 p.43 p.49 p.54

7

I. Des mobilisations dans l'espace mondial: jeux identitaires La connivence des acteurs non étatiques dans la guerre du Golfe: les réseaux de contestation de la logique d'Etat, par Frédéric Charillon 11 Le fait social dans la guerre du Golfe Des réseaux à logique homogène Réseaux de facto à logiques multiples 2/ La contestation de la politique étrangère La remise en cause de la politique étatique La transnationali té des acteurs 3/ Les conséquences macro des activités micro sociales La création de nouveaux modes d'action Les conséquences macro politiques Des réseaux identitaires : l'Eg lise des théocrates au Chili 1980-1994, réseau originel et réseau de substitution, par Ariel Colonomos 1/ Des logiques sociales continentales Espaces transnationaux et différenciation sociale Identité transnationale et identité locale 2/ Des logiques de réseau La stratégie des théocrates dans le système politique chilien La captation des ressources et des soutiens 3/ La redéfinition stratégique La démocratisation et la conversion des théocrates : Tiananmen Le réseau transnational de substitution

les

p.73 p.76 p.80 p.84 p.93 p.94 p.97 p.IOO p.IOI p.I04

p.lll p.l13 p.l13 p.ll8 p.122 p.122 p.124 p.128 p.128 p.131

8

II. Des logiques hybrides: entre l'intégration l'autonomie Les élites palestiniennes en Jordanie: les réseaux comme stratégie de survie, par Lamia Radi 11Un caractère familial dominant et permanent.. Trois exemples de réseaux familiaux et plurifonctionnels Les stratégies matrimoniales au sein des réseaux Des réseaux locaux à des réseaux transnationaux 2/ Le réseau, une stratégie de survie La survie et la multiplication identitaires Le réseau comme stratégie de contournement du pouvoir jordanien Les réseaux, acteurs sur la scène politique régionale Les réactions des acteurs religieux face au processus d'organisation de l'islam en France, par Bernard Rougier Enjeux du discours sur l'islam de France 11Les acteurs associatifs face au traitement institutionnel de l'islam L'expérience du Corif. 2/ Le retour de la Mosquée de Paris Une transition douloureuse 3/ Les introuvables imams de la République L'inscription du problème des imams sur l'agenda politique La stratégie d'hégémonie de la Mosquée de Paris

et

p.137 p.l40 p.140 p.142 p.l44 p.l46 p.l46 p.148 p.151

p.157 p.158 p.161 p.161 p.166 p.166 p.171 p.171 p.172

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L'ouverture chinoise: réseaux et localisme, par Xiaofeng Zhong La notion de "localisme" : trait marquant de la culture chinoise Deux axes de réseaux localistes : le niveau infranational et le niveau transnational 11La pression migratoire et les initiatives des cadres Les Chinois d'outre-mer et les émigrés clandestins.. Le premier texte amorçant le processus d'ouverture 21 La création d'une zone industrielle Les figures multiples de Yuan Geng La genèse de la Zone industrielle de Shekou Le soutien de Zeng Sheng 31 Le choix d'une Zone économique spéciale La préférence de Wu Nansheng Les réseaux de Teochew comme argument.. 41 La dynamique des Teochew Le congrès mondial des Teochew Les Teochew et la diaspora III. Dynamiques socialisatrices institutionnelles
Le mouvement européen et la France: les limites de la logique de réseau, par Marc Germanangue

p.181 p.183 p.l84 p.186 p.186 p.189 p.191 p.191 p.194 p.197 p.200 p.200 p.202 p.204 p.207 p.208

et logiques

p.217

11 Une trajectoire transnationale........................ Un mouvement ancré dans I'histoire européenne.... "L'esprit de La Haye"................................... Une structure fédérative complexe..................... L'âge d'or. .. ... .. .. ... .. .. . .. .. ... .. .. ..... 21 Un réseau ossifié qui tente de renaître.............. Une longue écli pse....................................... Des replis nationaux..................................... Symboles et "stratégie de réactivation"................ "Reconstruire le Mouvement Européen en France".. Un indéniable renouveau.. ......... lobby ou instance para-étatique ?....... 10

p.219 p.219 p.220 p.223 p.225 p.228 p.228 p.230 p.231 p.234 p.238 p.241

Elites et démocratisation chilienne : les centres académiques privés, par Javier Santiso

p.245

11Des lieux de mémoire et de croire: entre dynamiques internes et dynamiques externes.. 21La dimension transnationale des démocratisations: dynamiques intellectuelles et fIux financiers 31Des communautés épistémiques aux communautés politiques: quand dire c' est faire... .. .. ... .. .. . ... .. .. . ., .. 41Transformation du politique et transformation de la politique Bibliographie

p.249 p.253 p.265 p.275 p.281

11

Préface

L'ouvrage que j'ai le plaisir de préfacer est déjà une réussite dans son principe: de jeunes chercheurs, doctorants à Sciences Po, s'efforcent de mettre en commun leurs découvertes et leurs réflexions pour accompagner la réalisation de leur thèse d'un essai collectif où ils confrontent certaines de leurs hypothèses et de leurs conclusions. L'académisme connaît ainsi un prolongement bien utile pour tous ceux qui s'intéressent au progrès des sciences sociales. D'autant que le thème choisi pour faire office de carrefour mérite en effet d'être approfondi sur le plan conceptuel et d'être nourri de données empiriques. En choisissant de s'interroger sur les réseaux transnationaux, les auteurs ne cédent pas à un effet de mode, même si on peut se féliciter qu'ils se saisissent d'un mot actuellement galvaudé pour tenter d'en faire un principe rigoureux d'analyse. Leur projet est en fait beaucoup plus ambitieux, puisqu'il consiste à analyser la construction des liens sociaux qui donnent réalité et vie à la mondialisation. Celle-ci est acceptée comme une donnée de la scène internationale contemporaine. Elle décrit l'interdépendance qui unit entre eux les acteurs internationaux et leur soumission à des règles, des valeurs, des intérêts et des enjeux communs. Le processus est suffisamment significatif pour remettre en cause le principe de souveraineté et donc l'Etat-nation, acteur international qui tire précisément sa qualité de sa prétention à être souverain. En revanche, il n'est pas assez absolu pour empêcher l'émergence de stratégies qui le contrarient et pour inciter 15

les acteurs qui y résistent à déployer leurs emblèmes identitaires. Aussi les espaces sociaux qui se créent à la faveur de la mondialisation sont-ils, en même temps, faits de réconciliations au-delà des frontières, d'échanges, de dialogues, de communications et de communions croissants, comme d'engagements conflictuels et de mobilisations transcendant, voire combattant, les Etatsnations. Dans un cas comme dans l'autre, ce sont les institutions qui se trouvent défiées et le lien social qui prend sa revanche sur l'autorité politique: conçu comme un lien qui tire sa force de sa faible institutionnalisation, de la promotion de la logique associative sur celle de l'autorité hiérarchisée et administrée, de la revanche de l'informel sur le formel, le réseau est bien au centre de l'hypothèse discutée d'une société mondiale. L'un des mérites des auteurs est d'avoir précisément compris que la sociologie des réseaux s'inscrivait ainsi dans l'affrontement (ou la complémentarité?) de la tradition et de la modernité, du mondial et de l'identitaire, d'intégrations réinventées et d'utilités nouvellement imaginées. Une autre qualité de leur entreprise a été de saisir l'ambiguïté peut-être féconde qui s'attache à l'idée de société mondiale: celle-ci ne vaut guère si on lui cherche un fondement institutionnel, si on s'arrête à l'idée qu'une société n'existe que si l'autorité y est formalisée de façon au moins repérable par tous. La société mondiale, en revanche, fait sens si on mesure la densité croissante de ces réseaux transnationaux qui parcourent le monde, traversent les frontières, suscitent ou ressuscitent des identifications qui n'admettent plus les bornages, sollicitent concurremment les allégeances, relativisant ainsi la relation citoyenne et "déréglementant" l'obéissance. Réelle par les sociabilités nouvelles qu'elle entretient et par les conflits et les clivages (et même les génocides ou autres épurations ethniques) qu'elle génère, la société mondiale tire son sens de cette nouvelle lecture du social à laquelle nous conduit I'hypothèse des réseaux transnationaux.

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Cette réflexion nous engage par là même à glisser d'une sociologie à une éthique du réseau. Producteur du meilleur comme du pire, celui-ci ne déroge pas à la règle: comme tout lien social, il vaut par ce que les acteurs en font. On peut pourtant s'interroger sur le dangereux pari qui se dessine derrière l'aspiration à ce monde "déréglementé" et desinstitutionnalisé : De quel espoir de régulation est-il porteur? Quel partenariat peut-il susciter pour négocier de façon responsable la construction de la paix? Quelle chance laisse-t-il à celle-ci à travers cette extrême polarisation entre une association cynique fondée sur l'intérêt et une autre, sincere mais facilement haineuse, construite sur la passion identitaire ? Si le réseau consacre la revanche de l'individu resocialisé sur l'Etat, le défi doit être relevé jusqu'au bout et la fonction de régulation sociale doit être remise entre les mains de chaque individu: de principe collectif, le respect doit être pris en charge par chacun... Cette construction butte sur la nature instrumentale des réseaux et la variabilité très forte tant de leurs valeurs que de leurs finalités: des réseaux religieux peuvent passer très rapidement de la tolérance à l'exclusion, tant en fonction de leur projet, que de la cause qu'ils emblématisent ou que du contexte dans lequel ils agissent. Cette instabilité dangereuse est aussi un aspect majeur d'un sujet qui renouvellera encore longtemps tant la pratique que l'analyse des relations internationales. Bertrand BADIE

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Introduction

La sociologie

des réseaux

transnationaux

Emergence

d'un objet et perspectives internationaliste s

Dans les nombreuses disciplines qui composent les sciences sociales, les réseaux font à l'heure actuelle l'objet d'une utilisation accrue. Leur valeur réside pour l'instant dans leur opérationalisation à partir d'exemples témoignant de leur pertinence en tant que réalité. Cependant, une théorie émergente sous-tend cet engouement pour un objet nouveau, en sciences sociales ainsi qu'en science politique.
.

Tout particulièrement, la vie politique internationale a
suscité l'intérêt des sociologues des réseaux qui voient dans les relations internationales un espace propice au développement de cette composante sociale. Ainsi, la fin de la bipolarité, l'essor de nouveaux acteurs dans les relations internationales et les recompositions que cette nouvelle donne a entrai né semblent propices à une reformulation de l'offre politique dans le système international. Afin de 21

répondre à ces changements, à travers la continuité d'un questionnement de plus en plus récurrent, plusieurs théories internationalistes éclairent, à des degrés divers de précision, le concept de réseau, importé sur la base des apports de diverses disciplines comme la sociologie ou l'économie. En sciences sociales, le réseau désigne des mouvements faiblement institutionnalisés, réunissant des individus et des groupes dans une association dont les termes sont variables et sujets à une réinterprétation en fonction des contraintes qui pèsent sur leurs actions. Le réseau est une organisation sociale composée d'individus ou de groupes dont la dynamique vise à la perpétuation, à la consolidation et à la progression des activités de ses membres dans une ou plusieurs sphères socio-politiques. Défini par la multiplicité quantitative et qualitative des liens entre ses différents composants, le réseau ne suppose pas nécessairement, contrairement à l'institution, un centre hiérarchique et une organisation verticale. Bien au contraire, le réseau obéit à une logique associative et se déploie dans l'horizontalité des rapports sociaux qui fonde la spécificité de son fonctionnement, et ainsi, dans son sens générique, de son économie. Sa structure large et horizontale n'exclut pas pour autant l'existence de relations de pouvoir et de dépendance dans les différentes associations internes et ou dans ses relations avec les unités politiques externes. La sphère infonnelle est un espace d'interactions où les rapports sociaux font l'objet d'une codification plus lâche que dans l'espace institutionnel; en effet l'institution a souvent pour effet de pérenniser ces rapports au risque de les figer, tandis que I'infonnalité apparaît davantage comme un gage de souplesse. En conséquence, la sphère informelle est un espace privilégié de constitution de réseaux initiés à partir de la prise de conscience d'une communauté d'intérêts et ou de valeurs de la part de leurs participants. D'emblée, la politique des réseaux semble tangible à deux niveaux: d'une part à l'intérieur même de l'organisation en tant que construit social et de l'autre dans son interaction avec d'autres instances davantage 22

institutionnalisées de l'univers socio-politique. Aussi, on remarque que bien souvent ces deux dimensions sont largement interdépendantes. En effet, la décentralisation propre au réseau encourage la venue et la participation de nouveaux acteurs, leur multiplication au sein d'une formation sociale qui tire ses ressources de la captation de soutiens. L'imbrication d'une vision interne et relationnelle des réseaux n'est guère fortuite. L'analyse et la perspective sociologiques attribuent au réseau une raison d'être fonctionnelle: l'instrumentalisation de ces soutiens dans sa stratégie de confrontation avec d'autres unités sociopolitiques. En relations internationales, le réseau témoigne de la capacité des acteurs sociaux à évoluer dans une sphère dont la place et le statut font ces dernières années l'objet d'une réévaluation notable: la transnationalité. Aussi, plusieurs questions se posent lorsque l'on tente de définir les réseaux transnationaux. En premier lieu, leur apparition en tant qu'objets dans les publications de relations internationales semble conditionnée par l'évolution des sciences sociales à l'intérieur de laquelle s'inscrit ce domaine de la science politique. En amont de la perspective internationaliste, se situe en effet tout un versant des sciences sociales, un courant qui a donné naissance à une notion intégrée par les relations internationales. Les modalités de cette intégration témoignent d'une démarche à laquelle la discipline science politique n'est pas étrangère: la sédimentation de plusieurs savoirs importés et réappropriés. En l'occurrence, à l'occasion de l'introduction des réseaux, ces importations successi ves nous engagent à sui vre leurs traces afin de décrypter les origines de cet objet. Aussi, cette utilisation des savoirs intervient à un moment spécifique de l'évolution des relations internationales et fait référence à une signification particulière dans I'histoire récente de ce domaine de la science politique. Au delà de la diversité des thèmes abordés, les différents cas d'études présentés dans ce recueil se font l'écho d'une préoccupation commune: témoigner, en désignant l'existence de réseaux transnationaux, de la capacité des groupes et des individus à contextualiser leur 23

action sociale, tout en s'insérant dans des espaces politiques élargis qui transcendent les barrières statonationales. Les réseaux sont la preuve de l'habileté des groupes sociaux dans une opération de captation de ressources, ensuite transposées dans des espaces internes et locaux. La sociologie des réseaux transnationaux se donne pour objectif l'analyse de cette opération de conversion, d'un espace à l'autre, de ressources, de valeurs et de logistiques qui circulent au gré des interactions entre les membres de l'organisation. En conséquence, les espaces internes perdent leur fonction matricielle et originaire, attribuée le plus souvent dans la genèse des mouvements sociaux. Les réseaux relativisent l'importance des espaces internes, dont le rôle est désormais lisible différemment: l'origine des mouvements sociaux, leur consolidation ne sont plus à référer aux seuls espaces stato-nationaux. Ainsi, l'étude des réseaux condui t parfois à attribuer aux espaces internes la fonction de réceptacle d'actions en devenir, diffusées dans les sociétés à la suite des longs détours du chemin transnational. L'intérêt de ces études réside dans l'imbrication de l'interne et de l'externe, qui apparaît lorsque les réseaux se mobilisent. Au cours de ces trajets, s'élaborent les interactions constitutives de la genèse de ces mouvements. Les débats sur les réseaux en sciences sociales

Le passage d'un paradigme à l'autre et la concurrence entre plusieurs modes d'appréhension de la réalité est un moment privilégié dans le développement de l'utilisation des réseaux. C'est en effet dans cette perspective éristique que se constitue, en sciences sociales, un premier corps théorique qui va consacrer cet objet en tant que paradigme potentiel de l'agir social. Cette innovation semble largement tributaire d'un débat épistémologique. En tant qu'objet sociologique, on peut considérer que les réseaux naissent à partir d'un conflit opposant les tenants du structuralisme à ceux de l'individualisme méthodologique. Le structuralisme a abordé l'objet réseau en lui accordant une place descriptive, qui vise à identifier le 24

caractère pérenne d'organisations figées. Dans la lignée des travaux de Lévi-Strauss, de nombreux ethnologues ont souhaité montrer la pertinence des réseaux lignagiers afin de mieux comprendre les comportements sociaux. Cependant, les réseaux n'ont pas acquis, tout au long de leur genèse au sein de cette école, de statut spécifique, différencié face à d'autres organisations comme la tribu, le village, la famille. Les tenants de l'individualisme méthodologique ont très certainement contribué à déconstruire cette conception du réseau 1. Ils vont consolider cet objet en privilégiant le point de vue de l'acteur, producteur de sens et de relations sociales dans la formation de son agir. Le réseau est cette production à laquelle aboutit l'individu qui, parfois comme souhaitent le démontrer les tenants de ce versant de l'interprétation sociologique, contourne les déterminismes institutionnels. Les réseaux font figure d'invention, de composés, qui sont autant de réponses possibles face aux déterminismes. En anthropologie et en sociologie, la notion de réseau résulte d'un débat épistémologique et d'un changement de paradigme. Le réseau a été réactivé par la compétition entre deux paradigmes majeurs qui ont polarisé les débats en sciences sociales: un objet est né de ce conflit entre des programmes de recherches concurrents. On retrouve dans ce constat la conception épistémologique de Lakatos 2, qui assigne à la concurrence entre programmes de recherche un statut heuristique. L'individualisme méthodologique s'est ensuite progressivement attribué la paternité d'un objet qu'aucune école n'était définitivement parvenue à circonscrire dans son giron. La sociologie va aborder l'étude des réseaux dans cette même perspective et s'inspirer directement de la
1 Pour une illustration de ce débat, on peut voir. notamment: MITCHELL, J. Clyde, "Social networks", Annual Review of Anthropology. vol. 3 1974: p.279-299. 2 LAKATOS, Imre, Preuves et réfutations essai sur la logique de la découverte scientifique. Paris: Herman, 1984. 25

pratique et des acquis de l'anthropologie. Face aux déterminismes induits par le courant structuraliste, certains sociologues mettent en valeur l'existence de liens faibles, qui, en dépit de leur lâcheté, se révèlent signifiants et fonctionnels. C'est la conclusion à laquelle aboutit le sociologue américain Mark Granovetter: les liens faibles sont pertinents pour comprendre des acteurs sociaux, qui ne sauraient être décrits en fonction de leurs seules appartenances institutionnelles ou de leurs liens forts 1Dans cette perspective, de nombreuses études sont élaborées à partir d'enquêtes sur un groupe et un milieu professionnel, ainsi qu'autour d'un enjeu comme la recherche d'un emploi ou les relations au sein du couple 2. Ces sociologues souhaitent mettre en évidence les réponses de l'acteur face aux données sociales et aux déterminismes qui circonscrivent son action. Le réseau constitue un construit, un artifice ayant sa propre fonctionnalité dans la recherche d'une utilité individuelle et groupale, un collectif que les individus élaborent en fonction de la définition donnée à leur statut. Ces travaux sociologiques insistent sur la dimension stratégique du réseau, sur l'acquisition de ressources que le réseau facilite et sur le renversement de perspective qu'il implique en termes de lecture sociologique, jusqu'à présent marquée par le modèle de la domination d'un centre dominant sur une périphérie dominée. L'étude des réseaux met enfin en lumière les alliances ou les coalitions que les acteurs construisent dans le but de consolider leur pouvoir 3. D'après les
1 GRANOVEfTER, Mark, ''The strength of weak ties", American Journal of Sociology. vol. 78 n.6 mai 1973: p.1360-1380. BOISSEV AIN, Jeremy, Friendsoffriends networks, manipulators and coalitions. Oxford: Blackwell Paperback, 1974. FORSÉ, Michel, "Les réseaux de sociabilité: un état des lieux", L'Année sociologique. 1991,41 : p.247-264. 2 GRANOVETTER, Mark, Getting a job a study of contacts and careers. Harvard: Harvard University Press, 1974. BOTT, Elizabeth, Family and social networks. Londres: Tavistock, 1957. 3 COOK, Karen S., "Exchange and power in networks of interorganizationa1relations", Thesociologicalquatterly. n.18 hiver 1977: p.62-82. Pour une étude de cas sur les coalitions dans un milieu professionnel, on peut consulter avec profit: LAZEGA, Emmanuel, "Analyse de réseaux d'une organisation collégiale: les 26

observations que ce recueil de textes rassemble, le réseau obéit à une logique incrémentaliste à laquelle précisément la dynamique du pouvoir n'est pas étrangère. A partir des analyses fondatrices de Hobbes et de Weber, la sociologie générale et la sociologie politique vont concentrer leurs efforts afin de cerner la dynamique de captation des soutiens et des allégeances sur laquelle repose la construction du pouvoir 1 : le réseau apparaît comme un appareil qui rend possible cette construction. Un point essentiel mérite de faire d'emblée l'objet d'une précision: la différence entre l'interprétation du réseau par l'opinion commune, renvoyant directement à la peur du complot et de l'autre la construction sociologique de cet objet. La sociologie des réseaux nie résolument la théorie du complot à laquelle renvoie bien souvent l'utilisation de cette terminologie dans le langage courant. Cette différenciation entre la théorie du complot et une analyse sociologique ne saurait cependant hypothéquer l'étude de la formation d'un capital social dont les réseaux sont les vecteurs. Un important travail doit être engagé afin de témoigner du sens que ces organisations représentent pour les acteurs qui les composent et qui y adhèrent. La réappropriation d'une offre sociale est l'enjeu de cette opération dont il convient d'apprécier les conséquences. Certains travaux de sociologie politique prolongent une réflexion sur les liens faibles initiés à partir des acquis de la sociologie générale. Dans la lignée des travaux de l'individualisme méthodologique, les études sur les réseaux contribuent à un renouvellement des paradigmes des

avocats d'affaires", Revue française de sociologie, XXXIII, 1992: p.559-589. 1 Un des ouvrages les plus récents en sociologie des réseaux fait apparaître tout particulièrement cette dimension à partir d'exemples qui ne sont pas nécessairement inspirés du monde politique. C'est cependant en se référant à Hobbes, "avoir des amis c'est avoir du pouvoir" et à Weber (les trois types de ressources, l'économique, le symbolique et le politique) que les deux auteurs élaborent un questionnement autour du rapport entre réseau et capital social. DEGENNE, Alain, FORSÉ, Michel, Les réseaux sociaux une analyse structurale en sociologie. Paris: Armand Colin, 1994, p.135-136. 27

relations politiques 1. A l'occasion d'une publication récente, Wolfgang Streeck et Philippe Schmitter rendent raison de cette innovation qui apparaît dans le champ de la discipline 2. Ces auteurs préfèrent utiliser le terme d'association, dont il vont interroger le statut face aux trois paradigmes de l'ordre social, la communauté, le marché et l'Etat. Les associations fondent un ordre que les auteurs distinguent des trois autres construits sociaux traditionnels de la science politique. Si le réseau n'est pas expressément nommé dans leur contribution, il faut voir là une différence imputable à des querelles nominalistes. Par ailleurs, c'est à partir des politiques publiques, de leur étude et de leur évolution, que les auteurs sont amenés à penser ce nouveau paradigme politique. Les auteurs partent d'un constat: l'émergence de formes de gouvernement fondés sur l'intérêt privé, au sein duquel les associations sont le moteur de cette logique politique. Streeck et Schmitter jettent les bases théoriques d'une réflexion de nature à éclairer d'autres pans de la science politique. A cet égard, il faut noter que de nombreuses études ponctuelles sur les réseaux ont vu le jour récemment en sociologie politique ou en sociologie électorale. Elles révèlent des appartenances politiques qui ont une récurrence et une force, dont le constat appelle une réflexion nouvelle sur l'origine et les conséquences de ces phénomènes. Le réseau naît dans un espace informel de relations sociales, cependant ses effets sont lisibles à l'extérieur de cet espace lorsque les interactions avec l'Etat, la société et d'autres institutions représentatives voient le jour. La perspective d'analyse est de nouveau
1 Pour une analyse plus détaillée du recours au réseau en science politique à partir des acquis de la sociologie: COLONOMOS, Ariel, "Sociologie et science politique: théories et objets d'études", Revue française de science politique. vo1.44 n.7, février 1995 (à paraître). 2 STREECK, Wolfgang, SCHMITTER, Philippe, "Community, market, state - and associations? The prospective contribution of interest governance to social order" in Markets, hierarchies and social order the coordination of social life. THOMPSON, Grahame, FRANCES, Jennifer, LEV ACIC, Rosalind (sous la direction de), Londres: Sage, 1991 : p.227-241. 28

l'individualisme méthodologique, développé à partir des interactions stratégiques. Leur émergence en relations internationales

A I'heure actuelle, en relations internationales, les réseaux font l'objet d'une attention particulière dans l'espace d'une discipline elle-même sujette à de profonds réaménagements 1. Tout comme en anthropologie et en sociologie, les réseaux émergent à un tournant épistémologique, dans le jeu agonistique des paradigmes au sein duquel le réseau est mobilisé afin de combler des lacunes qui apparaissent dans la confrontation des anciens modèles avec la réalité. A l'origine d'une réflexion fonctionnaliste sur le système international, David Mitrany indiquait déjà au sortir de la deuxième guerre mondiale une piste de recherche qui a largement inspiré le courant transnationaliste et la sociologie des réseaux: le rapport entre, d'une part, la paix mondiale et, de l'autre, les réseaux d'interdépendance témoignant de l'affaiblissement du caractère souverain des Etats 2. Tout au long d'une réflexion qui se prolonge jusqu'à nos jours dans les débats sur la globalisation ou la mondialisation, ces
1 Pour une formalisation de l'opposition entre l'école néo-réaliste et les tenants de l'approche transnationale qui privilégient les réseaux en tant qu'objets d'études, on peut consulter un article qui s'interroge sur les relations internationales en tant que discipline: ROCHE, JeanJacques, "Les relations internationales: théorie ou sociologie", Le trimestre du monde. troisième trimestre 1994: p.35-48. Dans un ouvrage de théorie des relations internationales, Jean-Pierre Roche présente cette division entre internationalistes tout en soulignant le travail de certains politologues qui accordent une place privilégiée à l'étude des flux transnationaux et des réseaux qui les composent. ROCHE, Jean-Pierre, Théorie des relations internationales. Paris: Montchrétien, 1994. 2 MITRANY, David, A working peace system. Chicago: Quadrangle Books, 1966. Cet ouvrage avait déjà fait l'objet d'une première publication sous une forme plus réduite en 1944. A working peace system an argument for the functional development of international organization. London Royal Institute of International Mfairs, New York: Oxford University Press: 1944. 29

deux variables sont au cœur du débat en relations internationales lorsque la question des réseaux est mise à l'étude: le rapport entre l'interdépendance, à la fois symptôme et cause de liens transnationaux entre acteurs non-étatiques et la place de l'Etat qui souffre d'une souveraineté érodée dans les relations internationales. C'est à partir du début des années 70, grâce à l'apport des travaux sur la transnationalité, que les réseaux vont faire figure de nouveaux objets politiques. Cependant, leur statut conceptuel demeure encore précaire et leur théorisation peu élaborée. En 1972, Joseph Nye et Robert Keohane réunissent une série de travaux autour du thème de la transnationalité 1, au sein de laquelle le network occupe une place privilégiée dans la structuration d'une offre politique inédite. Cette perspective vise délibérément à relativiser l'importance du paradigme réaliste. Ce modèle théorique appréhende les relations internationales en tant que jeu entre des unités étatiques qui détiendraient ainsi le monopole de la politique étrangère. Nye et Keohane souhaitent apporter à ce débat de nouveaux éléments, en montrant que la société internationale 2 est traversée par des flux qui contraignent les Etats aussi bien dans leur politique interne que dans leur politique étrangère. De nombreux exemples de flux sont traités et touchent des domaines aussi divers que l'économique, le religieux, la diffusion du savoir, ainsi que les mouvements révolutionnaires. Les auteurs font le constat de la capacité des individus à se mobiliser, en se définissant par rapport à un espace politique élargi qui transcende les barrières de l'Etat-nation, où ils projettent d'exercer leur action et de recueillir leurs ressources. Dès lors, leurs logiques sociales entrent en interaction avec les décisions, les valeurs et les stratégies
1 NYE Joesph S. Jr, KEOHANE, Robert 0. (sous la direction de), Transnational relations and world politics. Harvard; Harvard University Press, 1972. 2 On se réfère ici à la définition proposée par Stanley Hoffman qui intègre dans la société internationale aussi bien l'univers interétatique que l'espace transnational. On peut voir: HOFFMAN, Stanley, "L'ordre international", in Traité de Science Politique, sous la direction de MadeleineGRAWITZ et de Jean LECA, vol. III: p.665666. 30