//img.uscri.be/pth/41a9fafbc4c22925a9638fa2b8fe7367863946c5
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,18 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Solidarité fraternelle et réussite sociale

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 137
EAN13 : 9782296310209
Signaler un abus

SOLIDARITÉ FRATERNELLE ET RÉUSSITE SOCIALE

Du même auteur :
L'industrie horlogère dans la région de Besançon, PUF, 1955. En collaboration avec Madeleine Guilbert: Travailféminin et travail à domicile, CNRS, 1956. Crises de la société, crises de l'enseignement, Sociologie de l'enseignement secondaire, PUF, 1970. En collaboration avec F. Bacher, Enquête sur l'orientation à lafin du Premier Cycle Secondaire, Résultats d'une postenquête, n° spécial du B.I.N.O.P., 1970. En collaboration avec J.G. Maucorps, La sociologie de l'éducation, Tendances actuelles de la recherche et Bibliographie, Mouton et UNESCO, 1972. Culture technique et critique sociale à l'école élémentaire, PUF, 1984. Les savoirs scolaires, Enjeux sociaux des contenus de l'enseignement et de leurs réformes, Éditions Universitaires, 1990. On peut signaler aussi: Permanences et renouvellement de la sociologie de l'éducation, Perspectives de recherche 1950-1990, Actes du colloque international en hommage à Viviane IsambertJamati, publié sous la direction d'Éric Plaisance, I.N.R.P.L'Harmattan, 1992.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3724-9

Viviane Isambert-J amati

SOLIDARITÉ FRATERNELLE ET RÉUSSITE SOCIALE
La correspondance familiale des Dubois-Goblot 1841 - 1882

Éditions L'Harmattan 5-7 me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Dernières parutions : Bourgoin N., Le suicide en prison, 1994. Coenen-Hutter J., La mémoire familiale: un travail de reconstruction du passé, 1994. Dacheux E., Les stratégies de communication persuasive dans l'Union européenne, 1994. Lallement M. (ed.), Travail et emploi. Le temps des métamorphoses, 1994. Baudelot c., Mauger G., Jeunesses populaires. Les générations de la crise, 1994. Esquenazi J.- P., Film, perception et mémoire, 1994. Gagnon C., La recomposition des territoires, 1994. Giroud c., Introduction raisonnée ma concepts d'une sociologie de l'action, 1994. Plasman R., Lesfemmes d'Europe sur le marché du travail, 1994. Robert Ph., Les comptes du crime, 1994. Ropé F., Savoir et compétences. De l'usage social des notions à leur problématisation, 1994. Van Tilbeurgh V., L'huître, le biologiste et l'ostréiculteur, 1994. Zolotareff J.-P., Cerclé A, Pour une alcoologie plurielle, 1994. Sarfati G.-E., Dire, agir, définir. Dictionnaires et langage ordinaire, 1995. Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. Werrebrouk J.-c., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A-M., Sociologie du tennis, 1995. Riede J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A, Devenir éducateur, une affaire defamille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social ( I 968-1993), 1995. Semprini A., L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A (eds), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'Houtard A, Taleghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) Isabelle, Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à Pont-Aven, 1995. Walter 1., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995.

SOMMAIRE

Introduction Une correspondancefamiliale
La famille étudiée.

7 7

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12

Mode d'analyse et ordre adopté pour l'exposé

.

26

Première partie: une entraide familiale ordinaire ..29 Chapitre 1 Les services quotidiens et les prêts d'argent. 31 Chapitre 2 Des circonstances exceptionnelles qui appellent l'entraide. .45 Deuxième partie: une mobilisation de tous pour la position sociale du beau-frère Chapitre 3
La formation complémentaire professionnels d'Arsène. et techniques.

59

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 . . . . . . . . . . . . . . . . . . .73

Chapitre 4
Les conseils

Chapitre 5 La carrière d'Arsène dans l'administration vicinale Troisième partie: une entreprise familiale: la pension Dubois, traduction en actes de la cohésion Chapitre 6 Le projet de créer une pension et la formation des demoiselles Dubois

87

105 107

5

Chapitre 7 Le mariage d'Augustine. Les missions qui lui incombent en faveur de la pension 125 Chapitre 8 Les bâtiments de la pension, une affaire de famille. . .. . . .. 141 Chapitre 9 La transmission d'un patrimoine matériel et moral 153 Quatrième partie: les études des quatre enfants Goblot : la contribution des collatéraux ... '" Chapitre 10
La mère institutrice. .........................................

167
" 169

Chapitre Il L'aide aux apprentissages en cascade et la circulation des savoirs Chapitre 12 L'aide matérielle aux études et les avis
sur les orientations. ......................................... ...............................

177

L'aide matérielle.. ...
Les avis sur les orientations.

" "

203

203
208

CONCLUSION
Notes.

219

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 239

INTRODUCTION

Une correspondance familiale
Les sociologues et les historiens sociaux, peut-être surtout depuis une trentaine d'années, se réjouissent fort lorsqu'ils disposent d'une correspondance privée échangée pendant de nombreuses années entre un certain nombre de personnes, fussent-elles sans relief exceptionnel. En effet les scripteurs qui ont ainsi réalisé un échange régulier se sont fait part de leurs préoccupations, ont relaté les évènements (familiaux ou autres) qui leur paraissaient importants, ont donné leurs points de vue, confié leurs projets et leurs déceptions. Aussi ces lettres, au-delà de ce qui était visé au moment de leur écriture, procurent-elles au lecteur d'aujourd'hui non seulement de précieuses connaissances sur les modes de vie, l'activité professionnelle, les relations sociales et les aspirations d'un milieu donné, mais aussi un aperçu de la vision du monde du milieu dont elles émanent, et de ses modalités selon les rôles et les personnes. Sans doute serait-il illusoire de penser que les propos échangés soient tous "spontanés"; il faut une certaine prudence dans l'usage d'un tel corpus. A telle époque et chez tels correspondants, il est convenu que tels sujets peuvent et doivent être abordés par lettre, tels

7

autres pas. De plus, dans ce que X écrit à Y, il faut faire la part du personnage que se compose X à l'intention d'Y, car se montrer "tel qu'on est" n'a guère de sens. Il faut donc savoir que l'on se trouve devant une certaine sélection parmi les propos possibles. Cependant aucune source sur un milieu donné à une époque donnée n'a sans doute la même richesse, du moins lorsque les correspondants ont une certaine aisance d'écriture. Si précieux que soient les journaux intimes, par exemple, ils ne permettent pas toujours de connaître la diversité entre les points de vue de plusieurs protagonistes. Plus rares, en outre, sont les individus qui tiennent un journal intime, et surtout qui le tiennent sur une longue période, que ceux qui entretiennent une correspondance. On trouve des situations d'échange dans les romans, dont on connaît l'immense prix pour l'historien social, mais la vision d'un milieu qu'ils offrent est malgré tout filtrée par les choix du romancier. Quant au sociologue empirique, qui pour la seule période actuelle bien entendu, élabore une série de questions à poser par enquête afin de saisir le contenu de conscience d'un certain type d'acteurs, il ne sait que trop combien sa démarche d'interrogation est artificielle et risque de lui procurer une vision déformée du milieu auquel il s'intéresse. Des propos émis sans sollicitation, si la chose était possible, lui paraîtraient infiniment préférables. Il arrive parfois à les obtenir par une longue écoute ethnologique, mais les limites de son recueil tiennent évidemment au temps considérable qu'il faudrait y consacrer et à l'ubiquité que demanderait l'enregistrement. C'est précisément ce que résout la disposition d'une

correspondance I pour celui qui s'intéresse à un passé plus
ou moins lointain. Roger Chartier et ses co-auteurs l'ont fort bien montré dans un ouvrage général sur la lettre au telles archives si l'on en possède, d'avoir lu les travaux passionnants menés par M.-Jeanne Peterson, Chantal Lioret ou Anne-Marie Fugier à partir de correspondances familiales ou amicales 3.

XIXème siècle 2, et il suffit, pour décider d'exploiter de

8

Or grâce à un certain nombre de circonstances je dispose d'un corpus assez abondant de lettres échangées sous la Monarchie de Juillet, le Second Empire et les deux premières décennies de la Troisième République dans une famille de petite bourgeoisie provinciale, les Dubois, de Pont-Audemer (Eure) et les Goblot qui, à partir de 1849, leur sont alliés. Un thème a déjà été développé à partir de ce corpus, et il a donné matière il y a plus de douze ans à un article que j'ai publié en collaboration avec Régine Sirota4 : l'extrême importance attachée par ce milieu familial à l'instruction de type secondaire, son souci de rester, grâce à la réussite scolaire, du bon côté de la "barrière" sociale, selon l'expression employée dans un ouvrage publié en 1925 par un membre, et un excellent observateur, de cette famille, Edmond Goblot 5, ainsi que sa remarquable fécondité en universitaires, hommes et femmes, au cours de cinq générations. De ces sources, dont la richesse pour une analyse socio-historique apparaîtra, me semble-t-il, à la lecture des nombreux fragments de lettres et des quelques lettres intégrales publiés ci-dessous, j'ai choisi d'extraire et d'analyser ici ce qui manifeste une solidarité multiforme et durable entre les collatéraux de cette famille, non seulement au cours de leur vie au foyer parental mais aussi une fois qu'ils se sont engagés dans une vie professionnelle et ont eux-mêmes "fondé une famille": la lettre, ici, n'est pas une affaire "de célibataires" 6, mais une affaire de la famille toute entière. Parler d'une solidarité particulièrement intense au sein de cette famille, c'est aussi dire que dans cet ensemble social on observe une très forte dépendance mutuelle. Et s'il fallait reprendre la classification durkheimienne, on devrait bien entendu parler de solidarité organique: étant fortement individualisés, ayant chacun leur paI1icularité et leur rôle propre, ils étaient cependant indispensables les uns aux autres et avaient en quelque sorte, ou pensaient avoir, un destin commun, destin qui était à la fois privé et public. Ce cas me paraît en effet illustrer de façon exemplaire les propos de Michelle Perrot sur la famille du XIXème 9

siècle: "Main invisible du fonctionnement social, 'dieu caché' de l'économie, la famille se situe aux confins du public et du privé. La frontière qui les sépare sinue en elle selon les temps, les lieux et les milieux, comme elle ondule à l'intérieur de la maison." Et plus loin, à propos justement des échanges de lettres: "La famille est un tout qui se dit, se pense, se représente comme un tout. Des flux la parcourent, qui maintiennent son unité: le sang, l'argent, les sentiments, les secrets, la mémoire. Dispersée, la famille maintient le contact, rétablit le courant par la correspondance. Celle-ci est facilitée par les progrès de la poste, déjà sensibles dès la première moitié du siècle, mais accélérés dans la seconde par le développement des chemins de fer et la variété des supports de ce grand siècle papetier. Avoir des nouvelles fréquentes, régulières, et surtout "fraîches" devient un besoin."? Je l'ai dit, j'analyse cependant ici presque exclusivement les relations et l'entraide entre collatéraux (frères, soeurs, oncles, tantes, cousins, cousines), tout en dégageant des traits de conditions matérielles et surtout de relations sociales plus larges que révèlent au passage les lettres retenues, afin que le milieu concerné prenne vie aux yeux du lecteur. Mais dans une certaine mesure je laisse donc à l'arrière-plan les relations de couple et celles qui découlent de la filiation directe: la préoccupation des parents au sujet de l'avenir de leurs enfants, l'ambition propre à telle famille nucléaire apparaîtront constamment, mais elles ne sont pas mon objet principal. Non certes que la forme de ces relations entre mari et femme et entre parents et enfants soient à mes yeux "naturels", mais chez les historiens de la famille les liens entre collatéraux ont été un peu moins souvent soulignés. Or dans ce cas ils valent, me semble-til, une étude spéciale. Enfin j'ai laissé de côté également une grande part des prises de position idéologiques ou politiques émises par les uns ou les autres: la question est certes majeure et les propos à cet égard ne manquent pas d'intérêt dans cette correspondance, même si telle n'est pas la préoccupation première des scripteurs. Mais traiter

10

systématiquement de cette question m'aurait fait dévier de mon sujet Bien entendu, après l'analyse et la présentation des textes, nous irons plus loin que la simple notion de solidarité organique: nous mettrons en relief certaines stratégies d'entraide et nous dégagerons l'auto-satisfaction collective qui se manifeste au sujet de la réussite sociale dans la famille étudiée, même si aucun de ses membres n'a atteint les sommets, ni du point de vue du pouvoir sur d'autres, ni du point de vue de la célébrité, et moins encore du point de vue de la fortune... Nous ne perdrons pas de vue pourtant que de telles interprétations ne sauraient faire bon marché de l'attachement authentique qui lie nos personnages entre eux: tout n'est pas chez eux stratégie et calcul, il s'en faut! Un mode d'analyse de type sociologique ne serait pas plus clairvoyant parce qu'il serait réducteur . Il s'agit plus précisément d'un réseau de solidarité. Dans une famille élargie, le groupe a assez peu de moments fusionnels, où tous les membres se réunissent et expriment leurs sentiments communs et leur cohésion. Ils le font seulement de loin en loin, à l'occasion d'un mariage, de l'anniversaire solennel d'un aïeul, ou des obsèques de l'un des membres. Les liens et la solidarité se traduisent essentiellement par des relations deux à deux, voire à trois, chacun étant tour à tour initiateur et destinataire de ces relations, y compris de relations d'entraide de toutes sortes, avec une série d'autres~ chacun mobilisant aussi plusieurs autres pour appuyer l'un d'entre eux. Ces traits signalent typiquement l'existence d'un réseau. Indéniablement la nature et l'intensité de ces relations sont cependant soustendues par l'appartenance commune. Implicitement souvent: c'est de fait parce qu'on est frère et soeur, ou oncle et neveus, etc. que la cohésion se manifeste. Mais assez souvent explicitement: une référence presque théorisée à "la famille" et à sa volonté d'unité et de solidarité pratique a été volontiers formulée, on le verra, dans les propos cités.

11

La famille étudiée
Si je dispose d'informations sur ces personnages, sur leur mode de vie, sur leurs relations et sur leurs sentiments, c'est d'abord, on l'a deviné, parce que c'est une des quatre familles dont je suis issue. En l'occurrence, une de mes grand-mères était la petite-fille de ceux qui forment ici le couple souche: Alexandre Dubois et Anastasie Le Roy, nés tous deux à la fin du XVillème siècle. Mais l'ascendance ne suffit pas. Il fallait que l'on se fût écrit. Or la résidence d'une grande partie des couples issus de cette souche étant assez dispersée (ils avaient un jour ou l'autre obtenu des postes de la fonction publique dans de grandes villes), et la famille restant, comme on dit, fortement "unie", tous enfin maniant sans difficulté l'écriture, la correspondance qui s'est échangée a été très abondante. Loin de se contenter des occasions saisonnières, comme le Nouvel An ou les anniversaires (que l'on se garde d'oublier), on s'écrit plusieurs fois par mois, parfois même plusieurs fois par semaine. L'existence même de ces échanges épistolaires est un signe de l'intensité de la cohésion familiale, un témoin d'une toute première forme de solidarité en même temps que d'affection mutuelle: on éprouve le besoin d'avoir très souvent des nouvelles les uns des autres et de s'exprimer sa fidélité. Même lorsque les lettres nous paraissent se répondre à un rythme extrêmement rapide nous voyons constamment les correspondants s'excuser de n'avoir pas écrit plus tôt, ou se plaindre de manquer de nouvelles, et demander "ne serait-ce que quelques lignes en retour" . Ces lettres, en outre, ont été en grande partie conservées, dans une proportion, pour les correspondants centraux de mon corpus, que j'ignore, mais qui semble assez forteS, quoique inégale selon les destinataires. Cette conservation est évidemment le signe de l'importance qu'on y attachait. On gardait systématiquement les lettres, puis, à la mort d'un des protagonistes, on renvoyait le plus souvent aux scripteurs les lettres qu'ils avaient adressées au

12

défunt; mais aussi certains destinataires conservaient toutes les lettres reçues de tel scripteur; les descendants recueillaient les unes et les autres et les transmettaient à leur tour. Je ne possède malheureusement aucune déclaration écrite théorisant cette pratique, de sorte que je ne puis savoir à quelles intentions précises elle correspondait; on sait, en tout cas, qu'elle n'était pas exceptionnelle. Pour les générations plus récentes, je puis seulement dire que si des dossiers de lettres personnelles figuraient dans les "papiers de famille" trouvés lors de tel décès, ils étaient soigneusement conservés, même sans lecture. C'est ainsi (cf. n. 1) que j'ai une partie de cette correspondance entre les mains, à savoir environ 1.300 lettres écrites dans cette branche familiale entre 1841 et 1905, la majorité l'ayant été entre 1855 et 1885. Elles sont échangées, pour les plus anciennes, entre Alexandre et Anastasie (rarement, car ils ne se quittaient guère), entre eux et l'un de leurs enfants ou son conjoint, puis (surtout) entre leurs enfants eux-mêmes ou leurs conjoints. Il s'y ajoute, à partir de 1865, des lettres émanant de leurs petits-enfants, qui écrivaient à leurs grands-parents, à leurs parents, à leurs oncles et tantes et à leurs frères et soeurs. Cependant - et c'est parfois quelque peu gênant - le corpus est assez souvent, pour une période donnée, tronqué parce que la démarche de conservation n'a pas été symétrique. Par exemple dans un échange assez dense, en tels mois de telle année, entre un couple habitant Angers et les soeurs de l'épouse habitant Pont-Audemer, n'auront été conservées (selon moi sans raison particulière) que les lettres émanant d'Angers. Il est cependant souvent assez facile de reconstituer ce que comportaient les lettres émanant de Pont-Audemer, parce chaque scripteur répondait en reprenant les derniers propos de son correspondant, disant sympathiser avec les sentiments exprimés, ou faire tel usage des informations communiquées, etc. Travaillant sur une correspondance fréquente et intime, on pallie ainsi sans trop de difficulté les lacunes. Il n'en reste pas moins que, de la part de tel personnage important de l'histoire familiale relatée, nous n'avons parfois presque que des traces indirectes, faute de 13

posséder ses lettres. Il faudra bien entendu en tenir compte dans l'interprétation, et ne pas faire de l'unilatéralité des informations un piège qui fausserait l'image retenue. Enfin l'analyse pratiquée ici ne concerne volontairement que les lettres antérieures à 1883, on en saisira plus loin les raisons (cf. Annexe III). La famille dont il s'agit est donc issue d'un couple marié au début de 1822 dans la petite ville normande de Pont-Audemer. Devenue depuis simple chef-lieu de canton, cette localité (5.500 habitants en 1831 et 1836, très légèrement plus de 6.000 au recensement de 1866 et aux suivants) était alors sous-préfecture. A l'intérieur des terres, mais assez proche de la rive gauche de l'estuaire de la Seine, elle se trouve sur la Risle, à une vingtaine. de kilomètres de Honfleur. Rouen était à l'époque beaucoup plus accessible à partir de Pont-Audemer qu'Evreux, le chef-lieu de l'Eure. Bien qu'il s'agisse d'un petit centre administratif, la proportion d'ouvriers et de manoeuvres était, comparativement à d'autres, assez forte parmi les habitants: 71 % en 1866. Dans la mouvance d'Elbeuf, on y fabriquait des tissus, mais surtout, grâce aux nombreux bras de la Risle, on y tannait et colorait depuis fort longtemps des cuirs et peaux. C'était en outre, bien entendu, un marché pour le Lieuvin et le Roumois, les deux

"pays"qui la jouxtent. 9
Quant au couple qui nous occupe, il était formé d'Alexandre Dubois, né en 1789, fils d'un "maître tailleur en corps de dame" et d'une" dame modiste" tous deux de la ville, et d'Anastasie Le Roy, née en 1797 dans un village proche de Pont-Audemer, fIlle d'un juge au tribunal civil, qui avait été sous la Convention Administrateur au Conseil Général du département, et d'une femme sans profession. Alexandre, après avoir été exempté du service militaire, était entré dans l'administration des finances en 1808, et il avait occupé des postes en Hollande et dans l'Hérault. Lors de son mariage, il était contrôleur des contributions à PontAudemer, et il le restera jusqu'à sa retraite. Ils eurent sept enfants ayant atteint l'âge adulte: quatre garçons et trois

14

filles, nés entre 1822 et 1836, dont le devenir (scolarité, diplômes, type de carrière, mariage, descendance) sera esquissé un peu plus loin.

Voici d'abord un tableau des liens de parenté personnages dont il va être question: NB : Selon la convention habituelle signifie "s'est marié(e) avec..." I signifie "ont eu pour descendants directs..."

entre les

=

16

ci.

- ,8:;;
...J-ë
~ '~

~

'-O..c::

>-..

_ ~

0) v;

<..:
0) ==

~ Ii -~ ..J
<J

'i" vi

.:: ~ -]£;"
0) == ';:)N v;

'~ê_-::::~ -00), _...
':='--0;-'0) .::: ..c <J i .D -".. 0) '-:::: :::

~ ~j

è:&-"6 ~ C.

..së :;::';OoGê. ~ :r:
1::C \
~ <J '"

p-"O

- 7J):;; ri l,,~:.: :::-<.- CJ 2
vi
-,

i;tr,;, "

<;

~~

"0

~<..:

.-:::: -0
~ "'~' ~

:-~

.-,~
:l) ~ ~

~ -'

a ..
1,)

-Yï:: 0,) -;,r,-ç;=~ ....: ~ .2 ~ 0~~v;~_=x... ,

:::-'

13

P...

~
...

'~

:: B<f « - ,~
<J -~

0~Ô ~;;:::

- 5~'E2;
.~
'-'

';;: O'!:::::

~

0)

'3:<;
v;
==

..:::

~

i::-D ~g-

"E'~:.:g<..: 0) il >':.: :: E == '" ~

>~

c:-

.~

g~

"'? C) -.::; ... ~ c:..
~' ,~

'B~ ê ~
~
v; ~

.;: .s
'"' ... -:::: ~

~~ 'S '..
-

E
...

r1 ;'D~

.-:::: ~
~ ~
~

42~ ~oo~

t
;:) -0
~ ~

~
v; <J "':;) '-r--'N

l' ~.s &3 ' ~ -..;
'-'

;::ëVj2 -<:; Z

~

;;.

- .ë1n~~ - '-::::- Ex,.:-J..
'è ;:)

u.2

00

il

~~ '<J.:
E

ç G C", ~

~L

tr, ~,

::s

- 2 p-

8~'"

2;~ -ox:::

~

"'? ::J
~ 1,) ~

=r-"'-.:) x <J

<J

~ -.g~,ô :)
'" <J

~

==

E
~
~

'-' Ii == ==

<..:

~

... -::::

"
-,.

cD

~

;:;

0,)

o

C".

. -J

8

- == " 0X';:::
:'::""::"'2

'0N Ir,_ 0,)

vi
==

- :~~ ;:~ :::-,;::
ODX

I - ~ S'1J"5 ... ~ <. ~ - -, ~

... o

... 0,)

<.== ~ N

~

i::
o

ë
.'"

~Fj -;;:x

<J '-

...

<:

<;-

~j

'-'

~ii

<J ==

1:
11)

-g~;3
'~

"

:::--0 ,
-0

r'-'

C",

"

Ce tableau identifie les membres du réseau de solidarité dont je traite, et précise leurs relations familiales. Pour clarifier les données, je ne fais pas figurer ici, bien que j'en aie connaissance, la descendance des hommes ou femmes qui n'apparaissent qu'épisodiquement dans mon corpus. En outre j'arrête le tableau à la génération des petits-enfants du couple souche, qui sont nés chez les Goblot entre 1851 et 1862, la génération suivante ne figurant pas dans le sousensemble de corpus épistolaire exploité ici. (Voir aussi, annexe IV, les très brèves notices, non pas sur tous les personnages figurant ici, mais sur les scripteurs et les destinataires les plus fréquents. Ces notices ont été conçues pour permettre au lecteur de s'y reporter en cours de lecture.) Les lettres que je possède ont donc principalement pour scripteur ou pour destinataire un membre de la branche dont je suis moi-même issue, c'est-à-dire mon arrière grandmère, Augustine Dubois, née en 1828, et mon arrière grand-père Arsène Goblot, né en 1825, ainsi que leurs quatre enfants. Ce couple, marié au début de 1849, a habité successivement Sainte-Opportune, village assez proche de Quillebeuf, dont Arsène fut l'agent voyer cantonal jusqu'en 1854, année où il fut nommé agent voyer d'arrondissement à Mamers (Sarthe), pour occuper le même emploi, mais "de 1ère classe", à La Aèche (Sarthe) à partir de 1861; enfin il obtint le poste (et le traitement, ainsi que la dignité...) d'agent voyer en chef d'un département, le Maine-et-Loire, en 1869, poste qu'il occupera jusqu'à sa retraite. Les fonctions des agents voyers et leur situation administrative et financière seront précisées plus loin. (cf. en particulier annexe V) Sur la scolarité d'Alexandre Dubois le père, on est réduit à quelques indices. En toute hypothèse, pour le fils d'un petit commerçant d'un simple chef-lieu de district né en 17891a scolarité avait nécessairement subi des aléas. Les établissements d'Ancien Régime avaient disparu, et ceux qu'avaient créés les pouvoirs révolutionnaires puis consulaires n'ont pas été réalisés partout. Il avait été élève de l'Ecole Centrale, puis du lycée de Rouen; on sait qu'il 18

avait étudié le latin, puisqu'il possédait des dictionnaires, et qu'il était soucieux de grammaire française car il se référait auprès de ses enfants à l'ouvrage de Napoléon Landais. Mais la durée de ses études est inconnue. En réalité les traces de la scolarité des fils d'Alexandre et d'Anastasie, qui, pour les aînés, s'est déroulée sous la Monarchie de Juillet, et pour les deux derniers s'est achevée sous le Second Empire, sont aussi en très petit nombre dans notre corpus. Tout au plus sait-on qu'ils furent successivement externes au collège communal de Pont-Audemer, puis internes au collège royal de Rouen, redevenu lycée en 1848. Ils ont probablement bénéficié de bourses: comment le ménage Dubois aurait-il pu payer de telles scolarités pour quatre fils? Depuis l'Université impériale, en effet, la coutume était de compenser la faible rémunération non seulement des officiers, mais des fonctionnaires civils moyens, par l'attribution assez libérale à leurs fils de bourses d'enseignement secondaire. Aussi la plupart des fils de fonctionnaires, tout au long du XIXème siècle, auront-ils plus de capital culturel que de capital économique. C'est, je crois, un des intérêts de cette étude d'en fournir une illustration, tout en la nuançant. Des deux côtés de l'ascendance de ce couple, on trouve (mais pas exclusivement) des titulaires d'offices modestes, résidant à Pont-Audemer. Les parents dl Alexandre Dubois étaient, on l'a vu, de petits commerçants, le père étant luimême fils de commerçant, mais la mère étant fille d'un "huissier du roi". Anastasie, son épouse, venait elle même d'une famille urbaine depuis de nombreuses générations, mais un. peu mieux placée: ses ancêtres étaient depuis longtemps "bourgeois" (c'était un titre explicite) de PontAudemer. Si le père d'Anastasie Le Roy était homme de loi, son grand-père et son arrière-grand-père, ainsi que plusieurs de ses oncles, avaient été sous l'Ancien Régime patrons tanneurs, sachant que les tanneries étaient toutes dans cette région des entreprises d'assez petite taille, mais au XVIIIème siècle fort lucratives. Comme l'écrit tout récemment Jean-Pierre Le Roy 10"les tanneries étaient la principale source de richesse des familles notables de Pont19

Audemer, le tremplin qui permit à un certain nombre de leurs membres d'accéder à la bourgeoisie de robe ". Mais étant donné les bouleversements des trente années précédentes, là encore, la dot d'Anastasie ne devait pas être considérable, et elle avait probablement servi, peu après le mariage, à acheter la maison de Pont-Audemer où le couple Dubois éleva ses sept enfants. En effet le mode de vie des Alexandre Dubois, tel qu'il apparaît à travers la correspondance, semble avoir toujours été modeste, la mère de famille accomplissant elle-même la plus grande partie des tâches ménagères. Le père était donc, depuis le début de la Restauration, fonctionnaire de l'administration des finances, c'est-à-dire de l'administration la plus nombreuse de la fonction publique sous la Restauration et la Monarchie de Juillet: elle comptait en 1842 environ 80.000 membres, la plupart d'entre eux étant extérieurs à l'administration centrale. Un contrôleur des contributions pour un arrondissement était un fonctionaire moyen, qui faisait des tournées dans les communes pour y vérifier les déclarations fiscales, et avait une certaine responsabilité financière; mais sa rémunération (2.000 F par an au moment de la retraite, à la fin du XIXème d'après Pierre Sorlin 11,certainement moins lors de l'activité d'Alexandre senior) était assez faible et sa "position" n'était un peu en vue dans l'agglomération que si celle-ci était de petite taille. Seul le plus jeune des fils d'Alexandre, Léon, né en 1836, appartint à son tour à l'administration des finances, mais cette fois comme conservateur des hypothèques, d'abord dans l'arrondissement de Pont-Audemer, puis successivement à Lons le Saulnier et à Pau, c'est-à-dire dans des préfectures. Le fils aîné, Alexandre junior, et Arsène, l'unique gendre, furent bien fonctionnaires eux aussi, mais dans un cadre départemental, bien que sur certains points le corps dépendît du Ministère de l'Intérieur: c'est le Préfet, sur avis du Conseil général, (d'où la juridiction du Ministère de l'Intérieur) qui nommait les "agents voyers"12, chargés d'un canton, d'un arrondissement ou d'un département 20

(voir leurs fonctions et leur statut assez en détails, annexe IV). Les emplois d"'agents voyers en chef d'un département" comme ceux de conservateurs des hypothèques étaient le plus souvent occupés par des bacheliers, mais les travaux de Guy Thuillier 13montrent que sous la Monarchie de Juillet, comme sous le Second Empire, l'exigence de diplôme dans la fonction publique, et surtout dans la fonction publique départementale, était loin d'être aussi précise que par la suite. Les recommandations, y compris d'ordre politique bien entendu, la respectabilité de la famille, et notamment les services rendus par le père, ou même l'oncle, à telle administration publique jouaient un rôle majeur dans le recrutement puis dans l'avancement. A cela devait évidemment s'ajouter une compétence reconnue, qui pouvait avoir été acquise sur le tas. Les deux fils Dubois fonctionnaires d'administration, Alexandre (junior) et Léon, en tout cas, étaient titulaires du baccalauréat (c'est-à-dire à l'époque d'un baccalauréat classique), et Léon peut-être, mais je ne puis l'affirmer, d'une ou deux années de droit. Quant à Arsène Goblot, il ne possédait au départ aucun diplôme. Comme on le voit, au cours de l'époque que j'étudie, on ne peut appliquer les critères wébériens de la bureaucratie au recrutement pour les postes adminitratifs moyens et surtout provinciaux. Le troisième fils d'Alexandre senior et d'Anastasie, Gustave, fut professeur de mathématiques, d'abord sous forme de leçons particulières et dans divers établissements privés, ensuite, devenant alors fonctionnaire, comme agrégé dans un lycée, à Amiens puis, pendant de longues années, à Paris, successivement à Charlemagne et à SaintLouis, où il devint même professeur de Mathématiques Supérieures. En ce qui le concerne il avait évidemment, après son baccalauréat ès-sciences, fait des études universitaires de mathématiques, tout en donnant dès ce moment d'assez nombreuses leçons. Sa femme, seule femme mariée de cette génération qui ait exercé une activité professionnelle, a jusqu'en 1875 dirigé une pension pour jeunes fille "à Passy", comme on l'a longtemps dit dans la 21

famille malgré le rattachement des anciens villages à Paris en 1860. Elle avait moins de 40 ans lorsqu'elle a abandonné cette activité pour se consacrer entièrement à sa nombreuse famille. Quant au deuxième fils, Edouard, né en 1827, c'est celui dont tout le monde fut particulièrement fier. Il était entré major à Polytechnique à 20 ans, or l'Ecole Polytechnique apparaissait alors comme le nec plus ultra. Même d'assez longues années plus tard, lorsque Gustave enseignera en Mathématiques Spéciales à Paris, Edouard sera considéré comme ayant une "position" beaucoup plus brillante que la sienne: l'agrégation faisait à l'époque pâle figure à côté de Polytechnique... Pour autant qu'on le sache, la rémunération atteinte par Edouard a d'ailleurs constamment été supérieure à celle de tous les autres. Sorti ingénieur des mines, il a occupé successivement des postes à Saint-Etienne (où il a dirigé l'école minière) et à Decazeville, où il était chargé de superviser des travaux pour la compagnie minière; dans ces deux cas il appartenait à la fonction publique. Une grande partie de sa carrière s'est cependant déroulée à Alger, où il a occupé un emploi privé, à la tête du Crédit Foncier. À plusieurs reprises, on le voit alors passer plusieurs mois à Tunis, (bien avant le Protectorat qui n'aura lieu, rappelons-le, qu'en 1886) où il conseillait le Bey dans ses achats de biens d'équipement, tout en jouant le rôle de consul de France, ce qui ne supposait évidemment pas la pleine appartenance au corps diplomatique. Enfin peu de temps avant sa mort (à 49 ans, en 1876), il revint à la fonction publique en occupant à Douai l'emploi d'Ingénieur en Chef de la région minière du Nord 14. Tout au long de sa vie, outre des moyens financiers relativement importants, il a joui de relations que lui valait sa qualité de polytechnicien. De ces avantages, il se servira abondamment pour favoriser la réussite de ses collatéraux. La mère et les filles, elles, ne furent pas fonctionnaires, et pour cause étant donné l'époque, mais elles ne se contentèrent pas de rester au foyer. Nous verrons plus loin quelle a été leur destinée sociale. 22

Si, de fait, tous ces hommes furent bien fonctionnaires, dans quelle mesure la notion de "famille de fonctionnaires" est-elle pertinente et permet-elle une certaine généralisation? On parle tout naturellement, pour le XIXème siècle, d'une "famille paysanne", puisque le travail du paysan reposait sur la coopération des consanguins et de leurs époux, plusieurs générations occupant le plus souvent ensemble une même habitation; un certain nombre de paysans étaient propriétaires de la terre qu'ils exploitaient, beaucoup étaient métayers ou fermiers, mais chez les uns et les autres l'activité productive était familiale. On pouvait aussi parler d'une "famille de commerçants", avec là aussi la coopération et, presque toujours, la propriété transmissible par donation ou héritage de la boutique et du fonds, petits ou grands. Si l'on parlait de "famille ouvrière", c'est, presque à l'inverse, parce que la femme et les enfants des ouvriers avaient rarement de quoi se former pour accéder à un autre emploi, et les fratries restaient ouvrières, entrant très tôt au travail, au cours de plusieurs générations; assez souvent les fabriques elles-mêmes embauchaient de préférence les frères et soeurs et les enfants de leurs salariés, ce qui produisait une sorte d'obligation de reconnaissance, de considération et de soumission à l'égard des patrons. De la part des fonctionnaires, on aurait pu imaginer une plus grande indépendance intergénérationnelle et au sein des fratries: non seulement ils n'avaient pas la contrainte d'une propriété exploitée ensemble, comme les paysans et les commerçants, mais, à la différence des ouvriers ils arrivaient souvent (grâce à des bourses, nous l'avons dit, mais aussi grâce à un certain habitus intellectuel) à pourvoir leurs enfants d'une instruction suffisante pour que s'offre, apparemment, un certain éventail de choix parmi les diverses professions moyennes. Est-ce donc par hasard, ou par suite d'une idiosyncrasie familiale très particulière, que ces Dubois de Pont-Audemer ont cherché comme un seul homme à intégrer la fonction publique, et sont devenus, quant à eux, 23

"une famille de fonctionnaires"? Il ne le semble pas. Sous l'Ancien Régime, ne l'oublions pas, beaucoup d' "offices", achetés au roi, étaient héréditaires. Si leur rémunération était le plus souvent peu élevée, sauf en haut de la hiérarchie, ces offices comprenaient des avantages complémentaires (remises d'impôts, etc.). Ils cessèrent d'être héréditaires, certes, après la Révolution. Mais il n'en reste pas moins que les lignées de fonctionnaires furent non pas de règle, mais assez fréquentes. Sans que cela fasse l'objet de la part de Guy Thuillier d'une analyse particulière, une partie appréciable des fonctionnaires du XIXème siècle dont il étudie le cas étaient eux-mêmes fils de fonctionnaires. Alain Darbel et Dominique Schnapper ont eux aussi montré cette fréquente "hérédité", pour les années 1960, cette fois 15.En réalité, pour ceux qui, de génération en génération, se dotaient d'un capital scolaire alors qu'ils n'avaient pas, ou peu, de capital économique, la fonction publique était un débouché à portée de la main, lui-même divers d'ailleurs puisqu'il existait une série d'administrations et de corps. Quelles autres possibilités auraient-ils eues? Entrer dans le clergé, sans doute, mais dans la famille qui nous occupe il n'en était guère question, car elle était beaucoup trop peu attachée au catholicisme de ses origines pour envisager de "donner un enfant à l'Eglise". S'adonner à une profession libérale aurait été concevable, et c'est une orientation qu'on verra apparaître à la génération suivante. Mais dans les années 1840 et début 1850, lorsque les fils d'Alexandre Dubois atteignirent l'âge d'aborder une carrière, l'effectif des professions libérales était assez limité: en 1876 encore, il y avait par exemple moins de 10.000 médecins en France. Certes l'installation ne nécessitait pas, comme plus tard, une mise de fonds importante; ces professions n'avaient d'ailleurs pas le prestige qu'elles ont connu ultérieurement. Cependant la préparation en était un peu plus longue, et se faire une clientèle demandait un type de relations que les fonctionnaires, qui ne se fréquentaient guère qu'entre eux, n'avaient probablement pas. 24

Mais surtout dans cette période deux phénomènes étaient favorables à l'existence de lignées de fonctionnaires, dont le sort partiellement commun a renforcé dans notre cas, et peut-être dans bien d'autres, le sentiment de solidarité fraternelle. D'un côté, les emplois de la fonction publique étaient en progression; les fonctionnaires au sens large (de l'Etat et des collectivités locales de tous niveaux) sont passés d'environ 450.000 au début de la Monarchie de Juillet à 700.000 à la fin du Second Empire. Un père pouvait donc envisager l'entrée dans la fonction publique de plusieurs de ses fils sans irréalisme. D'un autre côté, plusieurs éléments jouaient dans le sens d'une vision de la vie spécifique, transmise par l'éducation familiale. Les fonctionnaires moyens tenaient à une certaine sécurité (bien qu'elle ait été, sous les régimes de l'arbitraire, plus problématique qu'ultérieurement, car si l'on déplaisait, en particulier en matière politique, on pouvait être révoqué...); ils tenaient à la perspective d'une retraite16puisqu'ils n'avaient, pour la plupart, pas d'autre revenu que leur traitement. C'est ainsi qu'Edouard Charton écrit en 1842 dans une optique entrepreneuriale: "La carrière des emplois publics est fort recherchée par ceux que leur naissance ou leur éducation placent dans la classe moyenne". En effet, commente-t-il, en occupant ces emplois publics "on court beaucoup moins de risques que dans le commerce et dans l'industrie".n Mais aussi, et là on peut parler d'un ellws, ils tenaient à la réputation de compétence, de conscience professionnelle et, surtout en province, à l'honorabilité du statut social, même si la notion de "dévouement au service publique", elle, n'était qu'embryonnaire. On verra au cours de ce texte qu'Arsène Goblot, en particulier, se réfère de façon lancinante à la "position" qu'il a acquise et aux obligations de mode de vie que cette position impose à lui-même et à sa femme pour que l'opinion l'en juge digne. Il laisse entendre bien des fois auprès de ses beaux-frères qu'il s'agit là d'obligations qui leur sont communes. Ainsi ces nécessités, que cet homme nouveau jugeait nécessaire de formuler - et nous reviendrons sur le sens que revêtait le terme 25

"position" - étaient-elles probablement ressenties également, quoique d'une façon plus implicite, dans sa belle famille, installée de plus longue date. De la sorte, et Theodore Zeldin, par exemple, le situe bien ainsi 18,on peut parler d'un milieu de fonctionnaires, comme d'une des composantes de la petite bourgeoisie. Or ce milieu est assez mal connu sous l'angle familial. On sait par quelques études qu'il existait souvent une continuité du père au fils, mais on connaît moins les liens qui continuaient à unir les fils entre eux, une fois qu'ils étaient engagés dans des filières diverses de la fonction publique. A ce titre, le présent travail, même s'il n'est qu'une étude de cas, apporte, je l'espère, un éclairage nouveau.

Mode d'analyse et ordre adopté pour l'exposé
J'ai pratiqué la saisie sur traitement de texte des 915 lettres écrites entre 1841 et 1882; puis, pour assurer une certaine rigueur méthodologique, j'en ai réalisé une analyse de contenu thématique, selon la grille qui m'a paru la plus pertinente (cf. annexes I et II). En aucun cas, pourtant, les occurrences n'ont été ici dénombrées: les propos écrits ont simplement été transcrits, repérés grâce au travail d'analyse, puis situés et commentés sous un angle sociologique. Or nombreux sont parmi les propos émis dans ces lettres ceux qui comportent un témoignage de solidarité: le plus souvent un acte, comme par exemple le récit d'une leçon d'arithmétique donnée par un aîné à son cadet, mais de temps à autre une déclaration de principe très claire sur le devoir d'entraide entre les différents membres de la famille, car les Dubois et les Goblot, on va le voir, savaient fort bien la portée sociale de ce qu'ils faisaient en jouant la carte de la solidarité familiale. Enfin ici ou là, mais assez rarement, j'ai eu recours à un document non épistolaire figurant dans les archives familiales, ou au souvenir d'un propos oral entendu lors de mon enfance. J'ai préféré m'en tenir le plus souvent au seul 26

corpus de lettres, qui donne son unité à cette étude d'histoire sociale. Plusieurs ordres étaient évidemment possibles pour présenter les extraits de lettres et leur analyse dans les chapitres qui vont suivre.. Le plus attendu peut-être eût été l'ordre strictement chronologique: soit que la totalité du corpus soit publiée, soit que je choisisse les lettres les plus "intéressantes" (encore m'aurait-il fallu rendre quelque peu compte des critères qui m'auraient fait juger qu'il valait la peine de les retenir), ajoutant seulement les quelques commentaires nécessaires à la compréhension des situations. J'ai choisi un tout autre mode d'écriture. Voulant traiter du réseau d'entraide révélé par ces lettres, je suis partie d'une analyse préalable des formes d'entraide pratiquées dans cette famille, des terrains sur lesquels elles se sont manifestées, et j'ai classé les propos rencontrés selon le terrain dont il s'agit. D'où la détermination des parties et des chapitres. Certes je n'ai pas cherché pour autant à abolir la dimension temporelle, en feignant de traiter comme un long présent les quarante ans écoulés entre la première et la dernière lettre évoquées. Ni l'histoire politique de la France du XIXème siècle, ni l'extraordinaire évolution technique et sociale qu'ont connue ces années, ni même les moments du cycle de vie qui caractérisaient à telle ou telle date tels scripteurs, n'auraient autorisé le moins du monde une telle fiction. Mais dans le texte qu'on va lire chaque analyse d'un terrain d'entraide connaît sa chronologie propre. Après son étude, on revient en arrière pour passer à un autre terrain. A cet égard le temps est quelque peu cassé, et peut-être sent-on le sociologue qui travaille sur une époque révolue, plus que l'historien de métier. Je n'ai pu renier les repères intellectuels à travers lesquels je saisis depuis tant d'années le social, y compris lorsqu'il est en mouvement ... Cette façon de faire n'est pas exempte d'inconvénients: quelques redites n'ont pas été évitées, ni les reports d'un chapitre à un autre qui le précède. De plus le lecteur sera parfois déconcerté de voir apparaître tel personnage à 25 ans, alors qu'il l'avait quitté à 45 ans au chapitre précédent, 27

ou de se retrouver sous la Monarchie de Juillet alors qu'on était parvenu une dizaine de pages plus haut au lendemain de la Commune. Cette démarche m'a cependant paru indispensable pour pouvoir donner à chaque thème un développement suffisant et cohérent. Respecter de bout en bout l'ordre des évènements aurait obligé l'analyste comme le lecteur à un autre genre de gymnastique: pour conserver la spécificité de chaque thème il aurait fallu se livrer à des rappels plus nombreux encore, d'autant plus que le nombre de terrains et des occasions d'entraide qui m'ont paru valoir l'analyse est élevé. Au sein de chaque chapitre, on remonte donc à la première apparition, dans la période couverte par la correspondance analysée, de la forme de solidarité traitée. Cela ne signifie pas, faut-il le dire, que dans chaque chapitre quarante années soient immanquablement parcourues: les circonstances générales et surtout personnelles se prêtent plus ou moins à la manifestation d'une aide de tel type. Mais l'effort de plusieurs parcours temporels successifs est demandé au lecteur.