Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

TERRITOIRES APPRENANTS

De
254 pages
Hier campée sur des positions territoriales relativement claires, l'action politique locale doit désormais faire l'apprentissage de la fluidité spatiale, de la coopération et de la complexité.
Les politiques de développement centrées sur le territoire partagent avec d'autres, la responsabilité d'inventer un nouveau mode d'action politique locale. Cet enjeu est abordé sous l'angle de l'organisation " apprenante ", c'est-à-dire capable d'apprendre en permanence de son action et de celle des autres.
Voir plus Voir moins

TERRITOIRES APPRENANTS
Esquisses pour

le développement local du

xxr siècle

Collection Administration et Aménagement du territoire dirigée par Jean-Claude Néméry
Administrer, aménager le territoire constitue une des missions fondamentales des Etats modernes. Gérer les espaces de quotidienneté et de proximité dans le cadre de la décentralisation et de la démocratie locale, assurer le contrôle administratif et financier de l'action publique, anticiper l'avenir pour assurer un meilleur développement grâce à la prospective sont les objectifs essentiels des pouvoirs publics. Cette collection Administration et Aménagement du territoire doit répondre aux besoins de réflexions scientifiques et de débats sur cet ensemble de sujets.

Déjà parus
Jean-Claude NÉMERY, uelle administration territoriale pour le XXlème Q siècle en France dans l'Union Européenne ?, 2001. Jacques BEAUCHARD, Penser l'unité politique entre fondements, turbulences et mondialisation, 2001. Olivier DUPERON,Transport aérien, aménagement du territoire et service public, 2000. Hervé GROUD (ed.), Mutations du service et territoires, 1999. Pierre RACICOT, éveloppement et régionalisation au Québec, 1999. D Guy LOINGER, Jean-Claude NEMERY (sous la direction de), Recomposition et développement des territoires..., 1998. Fabrice THURIOT,Cultures et territoires, les voies de la coopération, 1998. Gérard IGNASSE(sous la direction de), Préface d'André LEGRAND, Fonction publique etformation continue en Europe, 1997. Guy LOINGER,Jean-Claude NEMERY(sous la direction de), Construire la dynamique des territoires, 1997.

Jean-Pierre JAMBES

TERRITOIRES

APPRENANTS
siècle

Esquisses pour le développement local du xxr

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1167-7

INTRODUCTION

Face à la formidable contraction de l'espace et du temps qui caractérise cette fin de XXemesiècle, il peut sembler quelque peu paradoxal de plaider pour un développement local. Y-a-t-il en effet encore place, au sein du village planétaire en voie de constitution, pour des politiques qui ne se limitent pas à tenter de gérer les conditions nécessaires à la croissance économique? Peut-on défendre des ambitions et des opérations qui cherchent à orienter les trajectoires du système productif en fonction des aspirations et des caractéristiques locales? Qu'est-ce d'ailleurs aujourd'hui que ce « local» qui revient de manière récurrente dans les discours et dans les procédures? En d'autres termes, l'espace peut-il être autre chose qu'un espace réceptacle dans lequel l' objet unique des politiques institutionnelles consisterait à élever les compétences de la population et à développer les infrastructures matérielles et immatérielles? Peut-on défendre le principe d'une politique territoriale dotée d'une relative autonomie et, si oui, de quelles manières, avec quelles marges de manœuvre, quels outils et quels « acteurs» ? A ces quelques interrogations, il faut répondre d'emblée en précisant les courants de pensée à partir desquels s'organise cet ouvrage1. Le «local », et les dimensions qui le sous-tendent, constituent pour moi non seulement une réalité à la fois politique, organisationnelle et émotionnelle toujours incontournable, mais aussi un concept opératoire susceptible d'orienter ou de réguler les grandes évolutions sociétales. Comme Marcel Merle (1995), je considère «qu'en l'absence d'un gouvernement mondial, qui relève de l'utopie, il n'est pas d'autre autorité que celle des États pour endiguer les débordements d'un système aussi dépourvu d'un pilote qu'un bateau ivre ». Comme Guy Di Méo, j'observe à quel point le territoire local établit toujours un rapport étroit, à la fois social et peut -être surtout symbolique, entre l' indi vidu et les lieux. Comme P. Veltz (1996), je remarque de quelles manières l'économie mondiale s'enracine dans les structures territoriales et historiques, comment le global se nourrit en permanence du local et inversement. Parce que la mondialisation n'est pas synonyme d'uniformité, le local ou le «territoire» reste une donnée incontournable de l'expérience humaine.
1 Cet ouvrage reprend une très grande partie des travaux réalisés dans le cadre d'une habilitation à diriger des recherches en Géographie Aménagement (Jambes, 1999).

Pourtant que de mutations connues, subies ou provoquées depuis quelques décennies, que de chemin parcouru, que de frontières malmenées... D'un point de vue économique, plus de la moitié des investissements des firmes françaises dans les années 1980 ont été réalisés à l'étranger; l'économie française s'affirme aujourd'hui comme l'une des plus ouvertes. Au niveau des territoires du quotidien, même s'il y a toujours eu des «ici et des ailleurs» comme l'écrit justement X. Piolle (1990), la multiplication des lieux de référence, leur diversité, l'enchevêtrement des échelles constituent autant de tendances lourdes qui recomposent en permanence les configurations et les représentations des espaces de vie quotidiens. Le chantier du développement local s'avère ainsi lourd à mener tant l'édifice, notamment celui du territoire, craque de toutes parts, tant il ne rentre plus dans des habits taillés voilà trop longtemps et trop mal. Loin de moi par conséquent l'idée de défendre bec et ongle la permanence d'un concept de territoire immuable en militant, dans un monde qui a sans doute plus changé au cours du dernier siècle que pendant les dix-neuf précédents, pour un conservatisme aveugle. Loin de moi également la volonté de vouloir sacraliser les espaces du quotidien. Il ne s'agit pas non plus de se référer de manière mécanique ou incantatoire à des pratiques spatiales locales en affirmant leur fonction structurante; la localité subit depuis quelques décennies trop d'assauts pour que l'ensemble des lieux dans lequel se déroule la vie des hommes puissent encore être clairement circonscrits dans un continuum spatial unifié. Ce n'est donc pas du seul «territoire localisé» dont il s'agit dans cet ouvrage. Le défi semble désormais ailleurs. Prenant acte, d'une part, du caractère incontournable du principe de territoire mais convaincu, d'autre part, de la nécessité de requalifier les bases et les outils du développement local, il s'agit de tracer ou d'expérimenter de nouvelles voies. L'évolution des relations entre individus, groupes, société et espace figure parmi les raisons qui militent dans le sens de cet effort. Dans le même temps, se révèlent aussi les limites des combats de chapelle inhérents à des pouvoirs territoriaux à la puissance multipliée depuis la décentralisation, des pouvoirs nécessaires mais parfois handicapés, faute de méthode et d'instruments

8

souvent, faute d'ambition parfois aussi, pour franchir les dernières étapes de l'après décentralisation. Les enjeux du développement local évoluent donc. Si l'on accepte l'idée selon laquelle la territorialisation, même partielle, d'une politique de développement n'a pas pour seul objet de masquer les dysfonctionnements les plus visibles de la société, mais surtout d'imaginer et de déployer de nouveaux modes d'action, alors il convient de mettre l'accent sur les plus larges potentialités possibles de ces échelles et de ne pas s'enfermer dans une territorialité politicienne ou mythique du repli sur soi. L'une des priorités de l'action territoriale n'est-elle pas ainsi d'organiser et de fédérer les passages et les passeurs de frontières? Car en effet dans ce que Di Méo (1996, a) nomme la «surabondance spatiale du présent », dans la multiplicité des territoires produits par l'aménagement du territoire ou par des forces politiques et sociales souvent concurrentes, « l'homme ne s 'y retrouve pas» car « aucune de ses structures spatiales fabriquées de toutes pièces ne s'inscrit spontanément dans sa géographicité » (Di Méo, 1996 a). Ces structures se déclinent le plus souvent dans seulement deux dimensions symétriques de l'espace: celle tout d'abord de la localité, de « l 'habiter» au sens de Heidegger2 (1958) ; celle ensuite de l'immensité, de l'ailleurs, qui s'offrent à notre vision de manière souvent indirecte, confuse et biaisée. Or, entre localité et immensité, la vie des hommes se dessine de plus en plus aujourd'hui à de multiples niveaux individualisés que les productions politiques ou juridiques tendent plutôt à fragmenter qu'à fédérer. C'est à ce projet de fédération, de construction de liens, que s'attèle cet ouvrage. Il ne cherche pas à proposer les fondements d'une troisième catégorie d'espaces territoriaux, celle de microrégions édifiées sur d'hypothétiques espaces pertinents et homogènes ou sur une nouvelle version d'un impossible modèle d'emboîtement spatial. Il se concentre sur la dialectique entre local et global et tente de comprendre de quelles manières la géographie peut apporter sa contribution à la construction de cette dialectique. C'est dans ce cheminement, dans l'édification d'outils d'échange, d'alliance et de métissage, que le développement
2 Pour Heidegger, habiter correspond à la manière dont les mortels sont sur la terre.

9

local semble en effet désormais devoir étendre ses racines. Il ne s'agit pas de repousser d'un cran des limites aujourd'hui trop étroites pour inscrire les territorialités dans un cadre, certes élargi, mais toujours strictement délimité. L'un des défis actuels est ailleurs, dans le franchissement raisonné des limites plus que dans l'instauration de nouvelles frontières, dans le jeu complémentaire des échelles plus que dans la recherche d'un hypothétique optimum scalaire... Tenter de comprendre le sens d'un développement qualifié de « local» oblige toutefois à s'entendre sur les mots et à cerner ce que cache ce terme « développement» dont le succès, avéré par la fréquence de son emploi, n'a de comparable que son caractère éminemment ambigu et équivoque. Car le développement est à bien des égards tout à la fois. Il désigne aussi bien l'action de développer que ce qui en résulte. Il exprime une notion idéologque sous-tendue par la diffusion d'un modèle économique,« le développement, c'est l'occident se reproduisant sur lui-même» remarquait M.A Sinaceur (1981), et, dans le même temps, il signifie une série d'intentions, une quête d'alternatives à ce modèle. Utilisé dans le sens des politiques de développement, comme ce sera le cas ici, il paraît néanmoins possible de définir schématiquement le développement comme une opération volontariste, comme ce processus que F. Perroux (1981) décrit en évoquant un déploiement de l'activité des hommes à l'égard des hommes par l'échange de biens ou de services, d'informations ou de symboles. Le développement dont il sera ici question n'est donc pas un donné mais un construit. Il ne désigne pas une évolution spontanée ou logique, voire biologique, qui relève du «sens de l'histoire» ; il signifie au contraire une entreprise résolue, volontariste, construite autour de choix, de stratégies, de discours, d'actes conscients et inconscients, de mythes et de croyances, qui ont été bâties, adaptées et réinventées au fil des temps. Le développement local s'inscrit donc sans ambiguïté dans l'ordre de l'action volontaire et instrumentale. L'étude des politiques de développement, l'examen des principes et des organisations qui les sous-tendent, les processus, les stratégies et les échecs que cet exercice dévoile, conduisent à 10

porter un regard transdisciplinaire3 sur l'histoire et sur l'évolution des sciences sociales. L'entrée par le thème du développement renvoie en effet à l'étude de la société toute entière; elle invite à considérer, dans un seul mouvement, différentes facettes d'un même ensemble de connaissances afin de tenter de forger un corpus théorique et pratique commun à partir d'une famille de disciplines de l'action et de la régulation sociales. Ce n'est bien sûr pas cet immense défi qu'il s'agit de relever ici. Pourtant, même si les ambitions de cet ouvrage restent bien plus modestes, ce point semble d'emblée indispensable à relever: il invite à beaucoup d'humilité car, en matière de développement, l'histoire montre que personne n'a raison, mais que personne non plus, à part quelques funestes exceptions, n'a complètement tort. L'esquisse d'une véritable « théorie du développement» reste en effet encore à élaborer. L'une des pistes à partir desquelles s'organise ce vaste chantier consiste à affirmer la responsabilité de la géographie, parmi d'autres, dans cette élaboration. Pourquoi? Quelle est donc la plus-value de la géographie? Comment se revendiquer géographe dans un temps où, pour beaucoup, la distance tendrait à se réduire au fur et à mesure que de nouvelles technologies se développent ? A travers cet ouvrage, j'essaierai de défendre l'une des convictions qui manifestent de la force du «contrat géographique », la conviction selon laquelle, fondamentalement, ce qui est en jeu dans l'approche géographique relève d'une conception solidaire des communautés humaines. Quelques mots pour fonder cette position, certains penseront cette utopie. Je suis de plus en plus convaincu que la rencontre entre des hommes sur un espace, le partage de valeurs communes, de repères et de lieux sur cet espace annonce, exprime, autorise, selon les cas, une solidarité. J'observe de quelles manières cette potentialité constitue un formidable outil d'émulation et de création, un outil particulièrement en phase avec plusieurs des enjeux contemporains et notamment avec
3 Le terme transdisciplinarité est largement présenté dans un ouvrage collectif présenté par M. Cazenave et B. Nicolescu (1994). Ils précisent qu'il existe donc au moins trois interprétations de trans et, par conséquent, trois interprétations de la transdisciplinarité. La première interprétation est «au-delà des disciplines », (...), la deuxième interprétation, «à travers les disciplines» occupe une position intermédiaire (...), la troisième interprétation vise la métaphore des disciplines par leur évolution même. » (cité par J. Deschamps, 1996). Il

la complexité grandissante des problématiques de développement. Les métriques du territoire expriment ces potentialités vitales et ce sens du progrès au bénéfice du plus grand nombre qui fonde en partie la modernité. Y-a-t-il en effet entreprise plus moderne que celle de prétendre rechercher, exprimer ou construire cette communauté instruite de lieux et de valeurs partagées? C'est en tout cas l'entreprise autour de laquelle s'organise le projet présenté à travers cet ouvrage.

12

PARTIE I ÉPISTÉMOLOGIE DU DÉVELOPPEMENT LOCAL

Le développement local est apparu voici environ une quarantaine d'années; quarante années au cours desquelles sa pensée et ses méthodes ont connu de profondes évolutions. Des expériences alternatives rurales des années 1960 aux districts marshalliens des années 1980, en passant par les politiques de quartier ou par les procédures de développement impulsées par les collectivités territoriales, le local et les politiques qu'il inspire n'ont sans doute jamais été à ce point divers et surtout, paradoxalement, à la fois aussi présent et aussi difficile à caractériser. C'est comme si à la multiplicité croissante des références répondait un nombre presque aussi élevé d'interprétations et de démarches, comme si aux incantations qui en appellent au «local» ne répliquaient que perplexité, questionnements et éphémères constructions. Ne nous y trompons pourtant pas; ce doute, loin de révéler une faiblesse rédhibitoire, semble au contraire faire partie intégrante de l'état d'esprit « développement local ». Ille fonde même partiellement tant, d'une part, les «théories» en matière de développement se sont trompées et tant, d'autre part, ce décalage entre les lois des modèles et les ruses ou la complexité des réalités apparaît de manière exemplaire dans le quotidien qui est par excellence le domaine du développement local. Doute ne signifie pourtant pas ambiguïté. Il n'est donc pas interdit de rechercher ce qui, par-delà cette incertitude fondatrice, pourrait regrouper sous un même vocable, voire sous un même courant de pensée et d'action, un ensemble de démarches, d'expériences et de recherches. J'estime d'ailleurs qu'il y a dans ce domaine une relative urgence tant les principes discursifs et les démarches qui en appellent au local apparaissent parfois diverger dans leur conception, dans leur mise en œuvre, voire même dans leur finalité. Le questionnement au centre de cette première partie porte ainsi sur la recherche des fondements du développement local. Il s'agit de tenter de traverser la diversité des démarches et la polysémie des termes pour tendre vers le cœur de la pensée et de la méthode. Car le développement local, même s'il ne postule ni au titre peu glorieux de mode, ni à celui plus prestigieux de modèle, doit aussi exister au singulier, non pas en tant que «science », mais comme l'un des points de rencontre entre les sciences, comme l'un des véhicules de construction de la pensée et d'organisation de l'action des femmes et des hommes dans leurs quotidiens.

Dans sa richesse ou dans sa diversité, voire dans ses ambiguïtés et dans ses paradoxes, le développement local a modestement contribué à l'histoire des quarante dernières années et participe incontestablement de la préparation des dix ou vingt prochaines. Comment? Sous quelles impulsions ou sous quelles pressions? Selon quels grands principes? Est-il possible, comme se le demande Bernard Charlot (1994), de penser le local comme une réalité opératoire pour concevoir et mettre en oeuvre une politique spécifique de développement? Pareille conviction ne relève-t-elle pas plutôt d'une croyance, voire d'un piège, tant les échelles du local semblent parfois reproduire, à une dimension différente, les modèles de fonctionnement contre lesquels elles réagissent le plus souvent? Pour tenter d'apporter quelques éléments de réponse à cet ensemble de questions, il paraît indispensable de relire l'histoire du développement local afin de repérer les principaux fondements, les mythes, les croyances et les doutes qui constituent son essence. Pareille ambition conduit toutefois, tant le développement local apparaît comme un produit des courants de pensée contemporains, par nombre de chemins de traverse. Des grandes doctrines des années 1960 à l'émergence d'un type de pensée complexe, en passant par le retour de l'acteur, les discours et les méthodes du développement local ont subi, réagi, assimilé et interprété, parfois même annoncé, nombre des grands paradigmes des sciences sociales de l'après-guerre. Aussi, s'il n'existe pas à proprement parler de théorie du développement local, il existe en revanche différentes écoles théoriques qui participent de sa construction. Dans le cadre d'une épistémologie du développement local, cette première partie se propose tout d'abord d'en rappeler les plus structurantes, de cerner ensuite leur place, leurs fonctions et leurs contributions, d'examiner enfin comment elles ont directement ou indirectement contribué à l'émergence ou à l'évolution du développement local. Dans cette optique, trois grandes périodes peuvent être schématiquement distinguées. Une première apparaît et se développe dès l'immédiat aprèsguerre pour atteindre son apogée vers la fin de la décennie 1960 : elle se structure autour de courants idéologiques à la fois puissants et opposés, notamment libéraux et marxistes, qui ont construit quelques-uns des dogmes du développement. 16

La seconde période est en grande partie le produit de l'échec de ces dogmes et des politiques qu'ils ont inspirées. Cette « crise» du développement est progressivement manifeste au cours des années 1970 ; elle produit un cadre de référence dans lequel la dimension idéologique laisse progressivement place à une ambiance moins rigide, si ce n'est plus consensuelle. De nouveaux paradigmes, notamment ceux fondés sur l'organisation, sur les théories de l'action et sur le rôle de l'acteur, émergent alors. Ce phénomène est en particulier illustré par l'étude des relations entre entreprises et espace. Sous l'influence des théories actionnistes, l'espace prend en quelque sorte une « épaisseur économique» et le « territoire» devient, si l'on se réfère aux théories du développement local économique, l'un des facteurs constitutifs des mécanismes de construction de la décision des agents économiques. La troisième et dernière période traverse la décennie 1980 et les années 1990. Elle se caractérise par une complexification grandissante des problématiques du développement. Ce phénomène s'exprime en particulier au travers de l'essor des préoccupations environnementales. En introduisant des considérations liées au «non humain », de nouvelles rationalités se développent et contribuent davantage encore à reposer la question du sens et des finalités du développement.

17

CHAPITRE I. ENTRE DOGMES, IDÉOLOGIES ET QUÊTE D'UNE ALTERNATIVE LOCALE
Pour aborder le local, chacun s'accorde aujourd'hui sur l'impérative nécessité de prendre en compte le «global ». Pour illustrer cet enchevêtrement grandissant, on va même parfois jusqu'à inventer d'étranges substantifs, comme celui de «glocal ». L'histoire montre que ce postulat générique, d'ailleurs souvent asséné sur le mode incantatoire, exprime bien plus qu'une formule facile, il renvoie à l'un des fondements essentiels du développement local de l'après guerre. Les orientations et les décisions macro-économiques de cette période, qui inspirent directement une série de grands programmes de rattrapage économique déclinés sur les modes de la modernisation et de la croissance, sont en effet pour beaucoup dans la formation des premières expériences centrées sur le local. Ces politiques macro-économiques vont engendrer, dans des régions souvent périphériques, un ensemble d'oppositions qui se traduiront progressivement par une série d'expériences fortement marquées sur le plan idéologique. Par bien des aspects, il semble même possible, en sacrifiant là aussi à une formule facile, de penser que le développement local s'affirme avant tout comme une réaction au développement. Aussi, pour avancer dans l'épistémologie du développement local, faut-il commencer par revenir aux fondements des politiques de développement. L'une des toutes premières expressions du développement local relève bien, en effet, du domaine pathologique. Elle manifeste une fragilité et traduit une résistance. INVENTION ET DIFFUSION D'UNE CROYANCE: LOGIE ÉVOLUTIONNISTE L'IDÉO-

Pour Gilbert Rist (1996), l'invention des procédures de développement serait à chercher dans le point quatre du discours sur l'état de l'Union tenu le 20 janvier 1949 par le Président Truman. Ce dernier y annonce la création d'un nouveau programme d'assistance aux nations défavorisées non communistes afin de mettre à leur disposition des connaissances techniques et des capitaux destinés à produire davantage et à améliorer leurs conditions de vie.

« L'ancien

impérialisme

- l'exploitation

au service du profit

étranger - n'a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts d'une négociation équitable et démocratique... L'expérience montre que notre commerce avec les autres pays s'accroît au fur et à mesure de leurs progrès industriels et économiques» (Truman, 1949). Ce quatrième point du discours du Président Truman, d'ailleurs ajouté presque par hasard sans que personne ne sache vraiment ce qui était contenu derrière les mots4 et surtout pas le Président lui-même, introduit également l'adjectif « sous-développé » comme synonyme de « régions économiquement arriérées ». C'est la coexistence de ce binôme sous-développement/développement qui transforme de manière significative l'utilisation du terme développement et qui, à bien des égards, préfigure l'émergence du développement local tel qu'on l'entend depuis cette période. L'usage du mot «développement» est pourtant bien sûr plus ancien. Il figure dans l'article 22 du pacte de la Société des nations qui évoque l'existence de «degrés de développement ». Il est utilisé par Lénine en 1899, certes dans un sens différent, dans son ouvrage sur «Le développement du capitalisme en Russie ». Schumpeter le reprend dans sa «Théorie du développement économique» en 1911 et, en décembre 1948, l'Assemblée générale des Nations Unies vote deux résolutions sur le «Développement économique des pays insuffisamment développés» et sur « l'Assistance technique en vue du développement économique ». Toutefois, ces différents emplois du terme « ont ceci de commun qu'ils
présentent

- conformément

à la tradition occidentale

du concept

-

le développement comme un phénomène intransitif qui, tout simplement, se produit sans qu'on n 'y puisse rien changer» (Rist, 1996, p. 122). Le discours de Truman exprime lui un véritable tournant dans

la conception du terme « développement ». Associé à la notion de
sous-développement, son emploi évoque non seulement la possibilité d'un changement en direction d'un état final, mais aussi une capacité à diriger ce processus vers un but. On glisse ainsi
4 Cette anecdote est rapportée par Louis 1. Halle cité par Rist (1996), «On teaching International Relations », The Virginia Quarterly Review, 40, 1964, pp. 11-25. 20

d'une simple constatation à une action de conduite du développement qui acquiert dès lors un sens transitif5 correspondant à un principe d'organisation politique, sociale et économique. La totalité des politiques de développement, y compris celles qui relèvent du « local », se fonde sur ce principe. Le binôme sous-développement / développement introduit également l'idée d'une continuité substantielle entre deux termes qui ne diffèrent entre eux que de façon relative. L'état de sous-développement correspondrait, selon cette logique, à une forme inachevée du développement. Dans ces conditions, une assistance destinée à accélérer la croissance est présentée comme la solution logique pour combler cet écart. Les politiques de développement de l'après-guerre s'inscrivent dans cette double logique: non seulement, elles cherchent à orienter, à assister ou à infléchir une évolution, mais elles présupposent en outre la connaissance du « point d' arrivée» et reconstituent, à partir de cette référence, les étapes pour y parvenir. La force du discours de Truman tient ainsi non seulement aux propositions généreuses qu'il suggère mais surtout à sa faculté d'inscrire le développement dans l'ordre d'une rationalité hégémonique, partie intégrante de l'évolution «normale» de l'histoire. Le développement prôné par Truman ne se borne donc pas à affirmer la suprématie américaine; il institue la croissance de la production au rang d'objectif «naturel» de toute l'humanité. Il court-circuite ainsi de fait tout débat sur les modes de développement et établit une fois pour toutes que la clef du bonheur réside, pour tous et partout, dans un système institué au rang de modèle unique. La solution préconisée devient de la sorte véritablement hégémonique, elle est présentée non seulement comme la meilleure, mais surtout comme la seule possible. On retrouve, dans cette habile manière de problématiser, certaines des réflexions de Bruno Latour (1991) qui, à travers ce qu'il nomme «un universalisme particulier », montre de quelles manières une société prétend étendre à toutes les autres les valeurs historiquement construites auxquelles elle se réfère. Cette idéologie du développement, qui a indirectement inspiré la plupart des politiques d'ajustement structurel du FMI, se fonde en particulier sur
5 Celui d'une action volontaire exercée par un agent sur un autre. 21

l'évolutionnisme mécanique de Rostow6, elle emprunte également aux théories d'A. Smith et à celles de D. Ricardo. Elle est également sous-tendue, pour G. Rist (1996), par un discours qui renvoie à un principe d'autonomie des nations qui revient à réduire l'importance des interactions macro-économiques. Au titre de cette conception, chaque nation est en effet considérée pour elle-même et son «développement» constitue un produit interne, quasiment autogéré et auto-dynamique. Le monde est ainsi pensé non pas comme une structure dans laquelle chaque élément dépendrait, à des degrés divers, les uns des autres, « mais comme une collection de nations individuelles, formellement égale les unes aux autres» (Rist, 1996, p. 125). Toute une série de chercheurs de disciplines et d'horizons divers 7 estiment que la rhétorique du développement qui, notamment de Rostow à Truman, a inspiré les premières politiques d'assistance économique, s'inscrit dans une subtile stratégie de domination. Cette dernière consiste, selon eux, à décliner sur le mode de la mythologie une problématique du développement par la croissance et par le rattrapage qui assure la suprématie et la reproduction d'un modèle présenté comme unique. C'est ce qui fait écrire à Marie-Dominique Perrot (1992) que ce moule discursif continuera à être utilisé pour affirmer la nécessité du « développement» comme solution unique aux problèmes de l'humanité rendant du coup à chaque fois plus difficiles et apparemment incongrues les interrogations sur les logiques de ce « développement ». Cette démarche de type évolutionniste se diffuse par conséquent sur la base de paradoxes. Tout d'abord, elle s'universalise sans être transculturelle. La théorie de Rostow ne dit ensuite quasiment rien des conditions de transition d'une étape à la suivante. En prétendant pouvoir être généralisée à l'ensemble de la planète non par choix mais par nécessité, en évitant de se projeter dans l'avenir par d'autres modes que ceux qui se déclinent en
6 Rostow dans son désormais célèbre ouvrage «Les étapes de la croissance économique» (1963) estime que toutes les sociétés passent par l'une des cinq phases suivantes: la société traditionnelle, les conditions préalables au démarrage, le démarrage, le progrès vers la maturité et l'ère de la consommation de masse. 7 Il est possible de citer S. Amin, F.H Cardoso, O. Hirschmann, S. Latouche, F. Partant, F. Perroux,... 22

progrès et en croissance, elle escamote l' histoire. Elle ignore le passé qui non seulement révèle les écarts grandissants de richesse, ce qui pour le moins relativise la pertinence de la notion de rattrapage8, mais elle oublie aussi qu'il existe d'autres logiques de développement. Elle limite enfin la vision du futur aux seuls éléments qui participent de la diffusion du modèle (production, croissance, progrès)... C'est l'ensemble de ces critiques qui amène G. Rist (1996) à écrire que «si le moteur du développement, c'est la croissance, le moteur de la croissance, c'est la croyance ». Le caractère réducteur du modèle évolutionniste a rapidement suscité des réactions nombreuses et des oppositions de nature différente. Il a connu, au fil des ans, plusieurs corrections et différents types de remises en question. Pour les uns, historistes, structuralistes ou marxistes, il s'agissait de s'ériger contre la diffusion d'un modèle idéologique en redonnant toute sa place à l'histoire ou en pointant les mécanismes de domination masqués sous la rhétorique évolutionniste. Pour les autres, plus inspirés par le courant néoclassique, l'ambition relevait davantage d'une volonté d'améliorer les performances de l'économie de marché en modulant le caractère mécanique des théories initiales.
INTÉRÊTS ET LIMITES DES PARADIGMES ALTERNATIFS

D'un point de vue des théories du développement économique, il est possible de distinguer deux grands courants de pensée qui, à des degrés divers, s'opposent ou proposent une alternative aux démarches évolutionnistes. Le premier, l'historisme, réfute toute tentative de mise à jour d'invariants, de régularités et de successions déterminées. Il défend au contraire un principe général de diversité des sociétés humaines et des événements. Le second, ce que l'économie du développement nomme le structuralisme, se fonde sur l'analyse d'un système dialectique de reproduction transformation. Il a été en particulier popularisé au travers de notions telles que la détérioration des termes de l'échange ou du couple «centre et périphérie ». Ces deux courants de pensée ne sont bien sûr pas les seuls à considérer pour comprendre
8 Les écarts entre pays riches et pays « sous-développés» étaient de 1 à 2 en 1700, de 1 à 5 à la fin du XIXe siècle, de 1 à 15 en 1960 et de 1 à 45 en 1980. Sources: G. RIST, 1996, p. 79.

23

l'émergence du développement local. Dans le registre de la rupture politique tout d'abord, il faut mentionner les théories marxistes et néo-marxistes notamment nord-américaines (comme celles proposées par M. Sweezy et Paul A. Baran). Plusieurs démarches, comme les travaux du Club de Rome (1972), l'analyse d'Illich (1973), l'ouvrage de Latouche (1986), mériteraient aussi d'être rappelés. Historisme et développement L'historisme, doctrine issue de l'école allemande du XIXème siècle, dénonce «toute tentative d'histoire théorique qui prétendrait définir les lois générales de l'évolution du monde» (Gresle et alIi, 1994). Ce courant de pensée défend la thèse selon laquelle l'avenir étant très largement indéfini, il est vain de s'interroger sur l'existence de lois en histoire. L'historisme affirme donc le caractère singulier de chaque processus de développement. Il estime qu'il n'existe pas de point d'arrivée unique susceptible de produire un modèle et, par extension, incite à conclure que la réussite d'une politique de développement dépend avant tout de sa capacité à comprendre et à s'appuyer sur la spécificité de chaque espace. L'historisme s'inscrit ainsi dans un principe de contingence: chaque politique de développement est particulière; il n'existe ni archétype, ni références universelles, mais seulement des principes communs qui consistent à ancrer la stratégie et l'action dans l'histoire. L'historisme suggère ainsi au moins deux transformations radicales dans le paradigme évolutionniste du développement. Il nie tout d'abord le principe d'unité et réfute l'existence d'un modèle universel. Il s'oppose à ce titre à la détermination a priori de quelques étapes que ce soit, inspirées ou non du courant libéral. Il redonne ensuite une épaisseur nouvelle à la culture et à l' espace; un espace qui, du micro-local au national, n'est plus considéré en référence à une norme de développement unique, mais en termes de production de nouveaux modes et de logiques spécifiques de développement.

24

La démarche de l'historisme privilégie la diversité par rapport à l'uniformité; elle se fonde notamment, selon Abdel-Malek9 (1984), sur ce qu'il nomme la compréhension du «mode de maintenance sociétale» et sur la prise en compte de la «notion de profondeur de champs historique». Principes de spécificité, références fortes aux dimensions historiques et socio-spatiales, les apports de l'historisme s'avèrent ainsi fondamentaux pour comprendre l'émergence du développement local. A bien des égards, l'historisme peut donc être considéré comme l'un des paradigmes fondateurs du développement dans la petite dimension. Ce courant présente toutefois plusieurs limites importantes dont deux au moins, d'ailleurs complémentaires, font l'objet d'un assez large consensus. La première tient au danger d' enferme ment inhérent à un concept de spécificité souvent considéré de manière réductrice. Il se traduit par ce que l'on pourrait nommer un syndrome loealiste. La seconde porte sur les relations entre le « local» et le « global» et sur le risque d'occultation des décisions et des évolutions des systèmes économiques exogènes, qui, même si elles sont dénoncées, existent et sont souvent en grande partie déterminantes pour le local. Cette deuxième limite renvoie au registre de l'utopie du repliement autarcique. Dans l'optique des politiques de développement, le syndrome localiste et l'utopie autarcique constituent deux des travers parmi les plus souvent rappelés. Alain Touraine écrivait ainsi, dès 1984 (p. 182), que « le danger de l'historisme est d'enfermer chaque société dans sa particularité, c'est-à-dire de faire disparaître les sociétés derrière les États, les systèmes sociaux derrière les politiques, et plus simplement les pratiques derrière les discours ». Ce localisme, en filigrane de nombre de discours identitaires, semble d'autant plus lourd de conséquences qu'il conduit parfois à l'édification de nouvelles frontières ou de nouveaux principes d'exclusion qui,
9

Parmi les trois moments distingués par Abdel-Malek (1984, pp. 194-194 cité par Arocéna), 1986pour définir les principes fondateurs de la démarche, le premier cherche en effet à comprendre ce qui fait la spécificité d'une société déterminée: « on cherchera à dégager, à partir de l'étude critique du développement historique d'une formation socio-économique nationale donnée, quel a été le mode de maintenance sociétale spécifique de cette formation ». Ce mode est un construit historique progressif. Il renvoie au second moment de la démarche, la prise en compte de la «profondeur du champ historique ». Abdel-Malek distingue un troisième moment qui est celui de la «dialectique entre des facteurs de maintenance avec les facteurs de transformation. 25