Territoires et territorialité

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Résultat de flux (culturels, économiques, migratoires...) et de leurs implications dans la définition de la société, les nouvelles configurations spatiales rendent compte d'une réalité sociale de plus en plus complexe. La dimension territoriale des faits sociaux concerne des pratiques inscrites spatialement (territoire vécu), des politiques localisées (territoire institutionnalisé) et les effets de la "déterritorialisation" des phénomènes sociaux. La forte mobilisation du "territoire" dans les politiques publiques apparaît alors comme un marquage nécessaire à la délimitation et à la classification des individus et de la société.
Publié le : lundi 1 octobre 2007
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EAN13 : 9782296182257
Nombre de pages : 145
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Territoires et territorialité

Revue Innovations et Sociétés 3/2007

Territoires et territorialité
Regards pluridisciplinaires

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 5-7, roe de l'Ecole

2007 75005 Paris

polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04132-5 BAN: 9782296041325

InnovaûonsetSociétés

3/2007

Territoires et territorialité. Regards pluridisciplinaires

Publicaûon de l'Université de Rouen
Revue éditée par le GRIS Groupe de Recherche innovations et Sociétés Université de Rouen Département de Sociologie Rue Lavoisier 76821 Mont Saint-Aignan cedex Tél./Fax: 02 35 14 61 05 Email: gris@univ-rouen.fr

Comité de lecture de ce numéro François Aballéa, professeur de sociologie, université de Rouen Maïté Clavel, maître de conférences en sociologie, université de Paris X Sophie Devineau, maître de conférences en sociologie, université de Rouen (Notes de lecture) Nassima Dris, maître de conférences en sociologie, université de Rouen Jean-Pierre Frey, professeur de sociologie et d'urbanisme, université de Paris XII Liane Mozère, professeur de sociologie, université de Metz

Secrétariat de rédaction Yamina Bensaâdoune

Coordination Nassima Dris

Sommaire Innovations et Sociétés, 3/2007 Territoires et territorialité. Regards pluridisciplinaires

Avant-propos N as si ma DRIS

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De l'urbaniste à l'anthropologue: questions de territoire Mi cheI.MARIE Rue, jeunesse et institutions: de l'appropriation au dégagement Alain VULBEA u La rue, lieu de sociabilité? Françoise THElAMON Le bulldozer et l'ascenseur Phi lippe ESTEBE ......

.15 27 39 55

Opération de Renouvellement Urbain et démocratie locale: entre reconnaissance des compétences d'usage des habitants et invalidation de leur parole publique Élise LEMERCIER 71 Le jeu politique des associations et des conseils de quartier de Rouen dans la démocratie « de proximité» : entre conflit et convergence Ni colas VAL 81 Les conseils de quartier à Rouen. Témoignage Jacques ROLLET La démocratie locale: un ancrage territorial à dimension variable Sophie MAIRE. 95 97

Entre profession et territoire: pour une socio-anthropologie des structures agraires et de la paysannerie contemporaines. L'exemple des agriculteurs bretons
Ali AÏT ABDEI.MALEK ... 109

No tes de lecture Les au teurs

125 .143

Avant-propos

ésultat de flux de tous ordres (culturels, économiques, migratoires...) et de leurs implications dans la définition des contours de la société, les nouvelles configurations spatiales rendent compte d'une réalité sociale de plus en plus complexe. En effet, la dimension territoriale des faits sociaux concerne à la fois des pratiques individuelles et sociales inscrites spatialement (territoire vécu), des politiques localisées (territoire institutionnalisé) et les effets de la «déterritorialisation » des phénomènes sociaux comme par exemple l'immatérialité des frontières et le rapport à l'altérité. Dans ce contexte, la forte mobilisation du «territoire» dans les politiques publiques apparaît comme un marquage nécessaire à la délimitation et à la classification des individus et de la société. La question est de savoir si cette injonction n'entraîne pas un enferme ment de l'action publique dans un rôle de « contrôle social» par l'effet du « quadrillage des territoires» et une survalorisation de l'identité locale. Si on se réfère à J. Donzelot (2007), il s'agit de savoir si l'Etat devient l'instigateur de la société et se donnerait donc pour mission de «faire société» en rapprochant les prestataires et les récepteurs des politiques sociales. En admettant que les objectifs de la territorialisation de l'action publique aillent dans le sens de la régulation du rapport de l'administration à ses administrés, en favorisant notamment la participation des citoyens et le partenariat entre différents acteurs, il n'en demeure pas moins que, par certains de ses aspects, cette politique stigmatise une population et un territoire en mettant l'accent sur les conséquences et non sur les causes d'un système social défaillant telles que l'insécurité, la violence, le « communautarisme » dont l'effet évident est une ethnicisation des rapports sociaux. Les questions de l'insertion sociale et de l'intégration des individus explorent les fondements mêmes de la société et ses capacités à se concevoir comme une réalité plurielle. Cela concerne à la fois la construction sociale des territoires et la place de la diversité dans l'histoire des sociétés. Dans cette dynamique, l'articulation du local et du global autrement dit, l'inscription des territoires locaux dans des relations plus étendues dépasse largement les délimitations spatiales et sociales des politiques publiques en mettant en exergue des formes et des échelles diverses de la territorialité. De ce fait, le territoire investi comme lieu d'appartenance et d'identité mais aussi d'altérité et d'hétérogénéité, interroge le rapport espace/société à la lumière de plusieurs couples d'oppositions: ancrage/mobilité, fluidité/captivité, identité/altérité, ici/ailleurs... La construction d'un objet

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polysémique et transdisciplinaire oblige à renouer avec des approches plus pragmatiques en privilégiant le croisement des méthodes et des échelles. Venant de divers horizons disciplinaires, les contributeurs de ce numéro se sont efforcés d'explorer les différentes dimensions du territoire, en fonction de leurs thématiques et de leurs méthodes de recherche respectives. C'est ainsi qu'à partir d'une expérience personnelle marquée par le « nomadisme» et I'hybridation intellectuelle, Michel Marié montre comment la notion de territoire peut évoluer au cours d'une expérience professionnelle vers une pluralité de sens. Au travers de ses multiples déplacements (d'abord comme urbaniste en Algérie, au Venezuela, au Chili, puis comme anthropologue en Provence et dans la Région Parisienne), l'auteur met en évidence d'une part l'imbrication de la technique et du social et d'autre part, la fusion de la communication et de l'agir. Ces deux axes, qui caractérisent sa posture de chercheur, l'amènent à considérer le territoire, non pas comme un état ou un acquis mais comme une réalité en perpétuelle reconstruction. De ce fait, la pluralité des territoires et des temporalités devient évidente. D'inspiration simmelienne, ce mode d'approche soumet la définition du territoire (terroir, ville, quartier, rue...), sa délimitation et sa charge symbolique à une triangulation dans laquelle le jeu à trois intègre le rôle de l'étranger dans la construction du territoire, un rôle tout aussi important que l'indigène et son terroir. Dans le même esprit, le thème de la me montre comment les pratiques articulent différentes échelles du territoire. Liée au marquage du temps, la rue renseigne sur les valeurs, les contradictions et les conflits d'une société. Elle informe sur la vie en société, le vivre-ensemble, la nature des relations au proche et au lointain... Elle est, selon Henri Lefebvre, «la scène d'un théâtre spontané, un livre ouvert: nouvelles, banalités, étonnements, publicité» (1961 : 310). Par ailleurs, en tant que forme à réinventer au gré des avatars culturels, historiques, sociaux et géographiques, « la me échappe à toute tentation de lui attribuer le statut de quelque universel culturel» (F. Choay, 2001 : 7). La rue donc, réalité sociale située, invite à nuancer le regard, à découvrir et re-découvrir ses contrastes. Alain Vulbeau s'attache à montrer dans quelle mesure la me peut prétendre à un statut légitime de socialisation urbaine et rendre compte des jeux de pouvoir inscrits dans les territoires urbains. Cet article propose de revenir sur la question de la place des jeunes dans un milieu urbain spécifique, la rue. Curieusement, souligne l'auteur, lorsqu'on parle de « violences urbaines» et de «cultures urbaines », le terme «urbain» renvoie alors à la me dont les jeunes sont les usagers et, surtout, seraient les maîtres, dans l'ordre de la déviance. Dans ce cas, la me stigmatisée cesse d'être un bien public pour devenir un mal générationnel qui demande à être traité par le paradigme sécuritaire. Il apparaît nettement qu'à travers la présence de telle ou telle 10

Avant-propos

génération jugée indésirable, c'est l'existence d'une certaine forme de rue qui est mise en cause, celle de l'espace métissé par la coprésence des altérités. C'est dans une perspective historique que Françoise Thélamon propose d'étudier la rue comme lieu de sociabilité. L'intérêt de la dimension temporelle des constructions territoriales réside dans l'analyse des changements et des permanences d'un phénomène social. L'écart entre l'imaginaire de la rue citadine (espace de socialisation et de sociabilité) et notre expérience quotidienne de rues (axes de circulation, lieux d'anonymat, de solitude voire de danger), conduit l'historien à s'interroger tant sur le présent que sur le passé de la rue. Selon l'auteur, la rue apparaît comme le miroir de la société dans lequel se reflète aussi ce que l'autorité publique s'efforce de contrôler. C'est ainsi que la rue se transforme en cadre de vie publique lorsque « descendre dans la rue » ou « faire parler la rue » devient un moyen d'expression politique. La rue comme dernier recours pour l'expression du public n'est pas près de disparaître. En portant sa réflexion sur les « Politiques de la Ville» et leurs efficiences, Philippe Estèbe se demande si le territoire peut être considéré comme un instrument pertinent de réduction des inégalités sociales. Ses analyses montrent les limites d'une telle perspective. Les banlieues ou les territoires de la « Politique de la Ville» font, depuis plusieurs années déjà, l'objet d'une politique nationale qui s'appuie sur une catégorie administrative singulière, les zones urbaines sensibles (ZUS). Les questions soulevées par l'auteur se rapportent aux stigmates du lieu et leurs effets sur le devenir de ses habitants. Il se demande d'une part, si une ZUS constitue un handicap supplémentaire qui viendrait s' ajouter aux handicaps sociaux, professionnels, ethniques, qui caractérisent ses habitants et d'autre part, si le fait d'habiter une ZUS condamne à l'immobilisme que seul pourrait résorber le bulldozer (en rasant les quartiers) et l'ascenseur (social) quand il fonctionne. D'après les observations d'Elise Lemercier, si les opérations de la rénovation urbaine obligent les acteurs locaux (élus, techniciens de la municipalité, bailleurs sociaux...) à mettre en place la « participation des habitants », celle-ci se transforme en une opération de communication au service des acteurs publics locaux mettant en doute les compétences citoyennes des catégories sociales les plus pauvres et les plus stigmatisées. Quand les politiques locales et les discours sur la ville sont marqués par des notions de proximité, participation, démocratie, etc., comment se constituent les espaces d'échanges et de prise de décisions collectives? Quel peut-être l'équilibre entre la « démocratie représentative» et la « démocratie participative» ?

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1 Les rencontres sur « la démocratie locale à Rouen» organisée par le GRIS ont été l'occasion d'un débat entre universitaires et porteurs d'expérience de terrain. Plusieurs questions relatives à l'espace public, la communication, la place et le rôle des conseils de quartiers, des associations, du dialogue local sur «la démocratie participative », etc., ont été soulevées. Les différentes expériences montrent que la citoyenneté relève bien des Conseils de quartier qui, par leur existence même, soulèvent la question du rapport entre la démocratie représentative incarnée par le Conseil municipal et la démocratie participative en devenir. Nicolas Val analyse pour sa part la mise en place d'une « démocratie de proximité» dont l'objectif est de concilier le principe de représentativité politique avec celui de participation. Celle-ci nécessite une redéfinition du rôle politique des élus, des associatifs, mais aussi des habitants. Néanmoins, la quête de légitimité permanente des acteurs aboutit à une situation ambivalente entre la participation individuelle liée à la proximité et centrée sur chaque quartier, et l'autonomisation d'une action transversale inspirée d'une démarche plus participative. Comment mettre en lumière l'articulation des problématiques de démocratie locale et de territoire? Pour répondre à cette question, Sophie Maire s'enquière des processus de décentralisation et de redistribution des compétences locales entre Commune, Agglomération, Département et Région, ainsi que les différences de perception du territoire tant par les « institutionnels» que par les habitants. La complexité d'une telle question constitue, selon l'auteur, un des principaux freins au développement de la démocratie locale au même titre que la définition du «degré pertinent de participation» des habitants aux décisions publiques. Enfin, en inscrivant son objet dans la dynamique des territoires locaux et translocaux, Ali Aït-Abdelmalek s'attache à rendre visible la formation de nouveaux espaces de solidarités et de conflits en tant que mailles de plus en plus importantes du tissu social en interactions avec les régions et les Etatsnations. Dans une perspective européenne, l'auteur considère le «fonctionnement» de cette Europe dite «communautaire », comme institution économique, politique et culturelle, ayant des effets multiples sur les agriculteurs situés et professionnellement organisés dans des microterritoires. Ce changement d'échelle permet d'aller au plus fin de l'analyse dans une forme subtile de la comparaison. Au-delà de l'injonction politique, si la notion de territoire est autant mobilisée aujourd'hui c'est précisément parce qu'elle permet de rendre compte de la complexité des sociétés actuelles en parlant à la fois des
1 Séminaire annuel du GRIS «Regards coordonné par Nassima Dris. croisés sur les territoires », année 2006-2007,

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Avant-propos

singularités locales et des différenciations, des mobilités et des flux, de la valorisation du passé et de la mondialisation, de l'authenticité et de la patrimonialisation, etc. Au travers de la diversité des regards portés sur les territoires présentée dans ce numéro, il apparaît que les contextes et les modes d'analyse disciplinaires contribuent fortement à la mise en œuvre d'outils complémentaires permettant de cerner la dynamique territoriale, tant du point de vue théorique que pratique.

Nassima DRIS nassima. dris@univ-rouen.fr

BmLIOGRAPHIE Choay F., 2001, Préface de l'ouvrage de J-L. Gourdon, La rue. Essai sur l'économie de la forme urbaine, La Tour d'Aigues, Editions de L'Aube. Donzelot J., 2007, « L'inflexion néolibérale des politiques de sécurité: une politique de société », communication au colloque international «Insécurité et altérité» du GRIS, Université de Rouen, 17 et 18 mai 2007 . Voir aussi le dernier ouvrage de l'auteur: Quand la ville se défait. Quelle politique face à la crise des banlieues ?, Paris, Seuil, 2006. Lefebvre H., 1961, Critique de la vie quotidienne. Fondement d'une sociologie de la vie quotidienne, Paris, L'Arche.

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De l'urbaniste

à l'anthropologue:

questions de territoire

Michel MARIE Anthropologue et urbaniste Directeur de recherche émérite au CNRS michel.marie4 2@wanadoo.IT RESUME Au travers de ses différentes expériences et de ses multiples déplacements dans l'existence (d'abord comme urbaniste en France, Algérie, Venezuela, Chili, puis comme anthropologue en Provence et dans la Région Parisienne) l'auteur tente de montrer l'importance qu'a prise pour lui la notion de territoire. Comment par exemple dans son expérience d'urbaniste en période de très grand interventionnisme public, il a été amené à rompre avec un mode de pensée où le territoire était pure production des aménageurs et à développer l'idée que celui-ci est le lieu actif où se croisent en permanence dans une sorte d'interrelation réciproque deux sortes de filiations: l'une certes d'ordre aménagiste, plus tournée vers la frontalité et le volontarisme, et l'autre beaucoup plus adaptative et sensible aux conditions sociales et locales. Comment par ailleurs, dans son expérience d'anthropologue, marquée par une très grande mobilité, l'idée que l'on puisse réduire le territoire à sa seille dimension indigène pouvait lui apparaître largement insuffisante.

'ai été très tôt intéressé par la question du territoire. Et plus je prends de l'âge, plus je me rends compte qu'il y a probablement deux raisons à cela. La première est que je suis cadet d'une famille paysanne (le deuxième d'une famille qui avait des terres) et que dans ce genre de famille, le cadet c'est celui qui doit s'en aller pour ne pas diviser la terre. J'ai donc eu une vie nomade, dont je ne suis d'ailleurs pas du tout malheureux, et c'est probablement pour cela que la question du territoire m'a tellement passionné. J'ai toujours eu envie de trouver de l'enracinement, et en même temps de montrer que le territoire n'est pas seulement une question d'enracinement, d'indigénité, mais qu'il y a partout de la place pour l'étranger. Cette approche archéologique de l'espace territorial, où je recherchais mon antériorité historique (mes origines paysannes) ainsi que les fondements d'une identité collective, ne visait aucunement à décrire des monuments anciens. Elle cherchait plutôt à montrer combien certains archétypes s'inscrivaient dans le présent des sociétés, dans le regard qu'elles portaient sur elles-mêmes. Cette première approche est donc celle de la paysannerie conçue comme le monde de nos origines: «Pour mieux comprendre la logique qui organise la perception du monde rural, il nous faut partir de l'idée que le paysan nous renvoie aux origines de la vie, aux sociétés

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