Un métier moderne, conseiller d'orientation

Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296162099
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

UN MÉTIER MODERNE CONSEILLER D'ORIENTATION

Collection « Logiques sociales» dirigée par Dominique Desjeux
Ouvrages parus dans la collection:

josé Arocena, Le développement par l'initiative locale. Le cas français. 1987, 227 pages. Brigitte Brébant, La Pauvreté, un destin ~ 1984,284 pages. jean-Pierre Boutinet (sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985, 406 pages. Pierre Cousin, jean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses desjeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel Debout, Gérard Clavairoly, Le Désordre médical. 1986, 160 pages. Majhemout Diop, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome I : Le Mali. Tome 2: Le Sénégal, 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La Loi du marché: l'électroménager en France, aux Etats-Unis et au Japon, 1986,264 pages. Franco Foshi, Europe, quel avenir ~ Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins, 1986. Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985,304 pages. Monique Hirschhorn, Max Weber et la sociologiefrançaise. J.A. Mbembe, Les Jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. P. Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F. de Chassey, La transition professionnelle, jeunes de 16 à 18 ans et stages d'insertion sociale et professionnelle: une évolution économique. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés. 1986, 170 pages. J.L. Panné et E. Vallon, L'entreprise sociale, le pari autogestionnaire de SolidarnoSè. 1986, 356 pages. jean-G. Padioleau, L'Ordre social, principes d'analyse sociologique. 1986, 222 pages. Emmanuel Terray (sous la dir. de), L'Etat contemporain en Afrique. Serge Watcher, Etat, décentralisation et territoire.

COLLECTION

« LoGIQUES

SOCIALES

,.

dirigée par Dominique

Desjeux

Jean-Pierre MANIEZ et Claude PERNIN avec la collaboration de Estelle DESPONDS-VLODAVER.

UN MÉTIER MODERNE
CONSEILLER D'ORIENTATION

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988
ISBN: 2-7384-0216-X

«

Dans ce temps-là, on délivrait des certificats d'orientation

professionnelle qui, en principe, étaient obligatoires. En fait on en délivrait aux enfants qui venaient nous en demander... Des enfants pour qui c'était vraiment obligatoire, c'était les puPilles. Les Bureaux les plaçaient. D'ailleurs, c'est comme ça que j'ai eu la chance d'examiner ce fameux chanteur: H. V. La directrice du Bureau de placement voulait le mettre dans un centre de redressement. Il refusait de faire un apprentissage ou de prendre un métier. Il voulait devenir chanteur! Et on pouvait difficilement faire une orientation vers un métier artistique. Il est passé au travers.
Je lui ai évité le centre de redressement, et il y est arrivé. Ces

cas-là échappent aux données normales. Leurs goûts allaient vers autre chose. Ceux qui ont réussi, c'est ceux qui n'avaient
aucun scrupule moral...
»

(Propos d'orienteur)

AVANT-PROPOS

Informer sur les professions, guider, conseiller les jeunes et, depuis quelques années, aussi les moins jeunes, tel serait le rôle spécifique et le plus manifeste reconnu aux conseillers d'orientation. Le public peut les rencontrer dans les centres d'information et d'orientation et dans les établissements scolaires. Conseiller d'orientation est l'une de ces professions nouvelles que l'on range habituellement dans l'espace diffus, non délimité, du paramédical, du psychologique, du social. Ces activités, vouées primitivement à l'éducation des classes laborieuses, à l'assistance, à l'encadrement de la jeunesse, sont recensées aujourd'hui comme professions intervenant dans la diffusion des biens culturels et la

pratique du

«

conseil ». Elles ont souvent retenu l'atten-

tion des sociologues durant ces dernières années. Des publications se sont attachées à décrire les métiers d'éducateur, d'assistante sociale et, plus rarement, d'animateur ou de praticienne de la puériculture. Mais l'on ne recense aucun texte à vocation sociologique qui ait pris pour objet les conseillers d'orientation, lesquels se trouvent seulement cités au détour d'une

phrase comme devant être exclus de la

«

nébuleuse

»

de

ces professions ou, au contraire, comme pouvant éventuellement en faire partie. Cette profession, peu nombreuse, ne saurait-elle constituer qu'un objet d'étude mineur?
9

Plus simplement, ce manque d'intérêt n'a-t-il pas à voir avec une reconnaissance de cette activité comme « para-enseignante» ? L'hypothèse implicite serait que, non-enseignants mais complètement associés aujourd'hui aux enseignants, les conseillers d'orientation seraient assimilables à ces derniers et relèveraient de la même analyse, en dépit de leur titre. Notons que l'on ne rencontre pas davantage de travaux sociologiques concernant les autres professions non enseignantes de l'école. Dans les années 1970, les services d'« Orientation scolaire et professionnelle» furent transformés en services d'« Informa!ion et d'Orientation ». L'ONISEP, office chargé d'une diffusion massive en milieu scolaire de l'information sur les enseignements et les professions fut créé succédant à l'ancien BUS. Conjointement, furent mises en place de nouvelles modalités de recrutement et de formation des conseillers. La profession connut à cette même époque l'accroissement le plus rapide de son histoire. Les « nouveaux» conseillers dont nous faisons partie présentent un profil sociologique qui diffère, voire s'oppose par différents traits au modèle perçu comme traditionnel jusqu'alors du psychotechnicien en blouse blanche. Nous avons vécu les transformations de cette période. Nous avons été les acteurs de ce que nous ressentions par moments comme le bouleversement d'une institution, comme une crise. Nous avons pris notre part des débats syndicaux qui agitaient la profession et interrogeaient ses habitudes. Cette démarche nous a entraînés à nous mettre à certains moments - doit-on dire « de loisir» ? - en position d'extériorité vis-à-vis de nos pratiques quotidiennes et à nous attacher à l'investigation historique, à la description statistique, à l'analyse d'interviews. Faisant cela, nous avons participé à la démarche, inévitable semble-t-il, de réinvention collective du métier; nécessaire réinvention de la part d'une nouvelle génération de praticiens qui dépasse numériquement les anciens en quelques années, et réinvention nécessaire dans un type de profession où l'appropriation du métier par les agents eux-mêmes dans les pratiques, et surtout 10

dans les discours tenus sur ces pratiques, rend possible l'intégration au groupe et constitue littéralement l'identité professionnelle. En ces années 1980, le champ d'intervention qui légitime l'activité des conseillers représente un enjeu social et politique qui dépasse de loin, bien entendu, la question du développement et du rôle des seuls services spécialisés dans l'orientation. Que l'on pense à la charge politique portée par des thèmes comme l'échec scolaire, la formation professionnelle, l'égalité des chances, la sélection.. . L'articulation de la formation et de l'emploi apparaît notamment comme un sujet complexe dont les spécialistes que semblent être ces conseillers d'orientation ne pourraient que se trouver, ainsi qu'ils l'expriment souvent eux-mêmes, «à la charnière» de plusieurs institutions.

Les
faire
«

«

nouveaux

»

conseillers peuvent, en particulier,
de ce que l'on a appelé la

figure

d'exemples

dévalorisation des diplômes ». Nous avons cherché à

travers l'étude des promotions récentes quelles nouvelles stratégies de choix du métier ont été mises en œuvre par cette génération recrutée, elle-même précisément, pour moduler auprès des jeunes sortant de l'école les effets de ce décalage apparent depuis une ou deux décades, et qui va croissant, entre titres scolaires et postes professionnels. Que reste-t-il du projet initial de l'orientation professionnelle visant à la construction d'une société idéale où chacun pourrait être mis à sa place pour satisfaire le bonheur individuel et l'intérêt de tous? Cette question sera l'un des fils conducteurs de cet ouvrage. Tant dans notre première partie qui fixe des repères historiques et veut saisir par quels chemins l'orientation en tant qu'institution a pu apparaître et se professionnaliser, que dans le développement que nous consacrons ensuite aux années récentes, nous avons voulu faire une place essentielle à l'expression subjective des conseillers sur leur profession, partir des représentations qu'ils en donnent, mettre en évidence leur conviction.

11

I L'INVENTION DE L'ORIENTATION PROFESSIONNELLE

«

Conseiller

de vocation»,

« orienteur»,

« conseiller

des métiers », « conseiller d'orientation» : tous ces noms ont été utilisés pour désigner les premiers agents spécialisés dans la pratique de l'orientation professionnelle en France. Utilisés l'un pour l'autre, ces termes témoignent du flou qui a entouré la définition des activités de ces agents ju~qu'en 1944 où fut officiellement créé un diplôme

d'Etat de

«

conseiller d'orientation ».

« Mettre chacun à sa place» : ce mot d'ordre simple mais ambitieux des premiers propagandistes de l'orientation autorise, dans la période initiale, une diversité d'interprétations pratiques. Pour désigner les bénévoles qui font entrer l'idée de l'orientation dans les faits, ce sont les termes de «conseiller d'orientation» (1) et surtout d'« orienteur» qui sont le plus souvent adoptés. Dans les années 1920, au moment où ce que l'on appelle le «mouvement d'orientation professionnelle» donne lieu à la publication de nombreux ouvrages, l'énoncé des qualités que l'on voudrait trouver chez ceux qui doivent occuper des fonctions de praticiens de l'orientation professionnelle témoigne de la haute idée que l'on se fait de l'op (2) parmi ces propagandistes. Pour résumer, l'orienteur idéal devrait posséder une culture étendue dans des domaines tant médical que psychologique et économique; il devrait être aussi pédagogue mais néanmoins il paraît peu souhaitable de lui donner une formation théorique trop approfondie, 13

les qualités

essentielles

toujours

fonction étant le « dévouement»

citées qu'appelle la et 1'« autorité morale».

La Revue internationale du travail de mars 1926 précise les professions parmi lesquelles sont choisis les conseillers de vocation: - les instituteurs en retraite, et notamment ceux qui ont assuré des cours professionnels; - les employés des Offices publics de placement de la main-d'œuvre, qui sont au courant des questions relatives au marché du travail; - les inspecteurs du travail, qui sont souvent directeurs d'offices de placement; les médecins qui se sont occupés de questions sociales; - les directeurs d'écoles d'apprentissage. Autrement dit, la question de la professionnalisation de la fonction d'orienteur n'est pas vraiment posée à cette époque. Les agents qui vont assurer une existence pratique à l'op vont retirer de leur « dévouement» un bénéfice symbolique, un complément honorifique à leur fonction officielle. Ils ont le sentiment de participer à une grande œuvre sociale. C'est dans leur position sociale établie qu'ils trouvent une légitimité à occuper leur poste d'agent de l'orientation et non dans une formation ou un titre spécifique. Leur compétence à reconnaître chez chaque enfant telle ou telle disposition professionnelle repose d'abord sur l'éthique garantie par leur propre statut socioprofessionnel. Par la création de l'Institut national d'orientation professionnelle (INOP)et la mise en place d'une formation spécifique pour les orienteurs en 1928, il s'agit pour
(1) A partir de 1929, on appelle plus spécifiquement «conseiller d'orientation» les détenteurs d'un titre décerné à des étudiants ayant reçu une formation d'un an (puis de deux ans à partir de 1934) à l'Institut national d'orientation professionnelle qui s'est ouvert à Paris. (2) Nous prendrons le parti de désigner l'orientation professionnelle par son sigle, « l'oP », comme le firent très tôt ses partisans et ses acteurs eux-mêmes. 14

Henri Pieron (3) de développer une théorie scientifique de l'orientation professionnelle. «Science appliquée », l'orientation professionnelle doit, pour Pieron, être pratiquée sur le terrain par des orienteurs formés à la théorie et aux méthodes. Pendant plusieurs années, cet enseignement de l'INOP permettra à des étudiants surtout des étudiantes - et à quelques personnes travaillant dans l'enseignement, le travail social et la médecine scolaire de se former à la théorie de l'op, mais le nombre d'orienteurs concernés par cet enseignement est négligeable jusqu'en 1939. Cependant, l'INOP va jouer un rôle essentiel dans la professionnalisation de l'orientation professionnelle, non seulement par la caution scientifique que les travaux de laboratoire qui y sont menés en psychologie expérimentale peuvent apporter aux interventions pragmatiques

des orienteurs dans les

«

offices d'op» (4) mais aussi du

fait qu'il assure une autonomie à l'orientation professionnelle vis-à-vis d'autres discours savants, notamment ceux qui provenaient de la psychiatrie et de la médecine en général. Mais l'op, liée depuis ses origines au système d'enseignement (5) où le poste est toujours subordonné à un titre, peut-elle véritablement trouver sa place dans l'institution scolaire si elle reste fondée sur le bénévolat? Ainsi dès 1924, des propositions seront émises pour faire du conseiller de vocation un fonctionnaire régional
«

spécialiste de la question de l'orientation professionfournir des garanties de compétence (6). on imagine pour lui un statut social que ce conseiller doit jouir des mêmes

nelle, et qui devrait et d'honorabilité» Conjointement, élevé en soulignant

(3) Philosophe de formation, Henri Pieton figure parmi les principaux théoriciens de la psychologie en France. En 1923, il est professeur au Collège de France. Sa contribution à l'op sera décisive pendant plus de trente ans. (4) C'est ainsi que sont désignés les premiers centres d'orientation. (5) L'op est placée, dès 1921, sous le contrôle du sous-secrétariat d'Etat à l'Enseignement technique. (6) J. CLÉMENT,Le mouvement d'orientation professionnelle, Aix, thèse de doctorat, 1924, p. 37.

.

15

prérogatives et être soumis aux mêmes obligations qu'un médecin. Dans la réalité, jusqu'en 1938, les offices d'op sont pour la plupart annexés aux bureaux de placement de la main-d'œuvre qui sont sous le contrôle du ministère du Travail. Le décret-loi du 24 mai 1938, qui rend obligatoire la consultation d'orientation pour tout jeune de moins de dix-sept ans avant d'être employé dans une entreprise industrielle ou commerciale, définira un système d'organ~sation de l'op complètement rattaché au ministère de l'Education nationale. Le même décret-loi prévoira l'existence d'un office par département. On les désignera

désormais sous le nom de
sionn~Ue ».

«

centres d'orientation profes-

1. DEUX« PIONNIERS»:

FONTÈGNE ET MAUVEZIN

Après la guerre 14-18, la question de l'orientation professionnelle a donné lieu à la réunion de plusieurs commissions officielles; les problèmes économiques et plus particulièrement le recrutement d'une maind'œuvre ouvrière qualifiée occupent la place la plus importante dans leurs débats. Ce sont deux initiatives personnelles prises dans le cadre de deux chambres des métiers, celles de Strasbourg et de Bordeaux, qui vont servir de références aux premières tentatives de mise en place de service d'op. Dans sa définition opérationnelle, l'orientation professionnelle constitue alors un relais de la mise en application de la loi Astier votée en 1919 (7). Les premières initiatives portaient le projet idéal
(7) Loi du 25 juillet 1919 qui réglemente l'apprentissage et rend obligatoire la fréquentation de cours professionnels pour tous les apprentis de moins de 18 ans. Ces cours, gratuits, sont organisés à raison de quatre heures par semaine et cent heures par an au minimum. Dès 1911,le certificat d'aptitude professionnelle (CAP)avait été créé, il devient la sanction normale de ces enseignements. 16

d'une orientation pour tous et non pas pour les seuls apprentis. Dans le contexte de l'immédiat après-guerre, on n'hésitait pas à parler alors de l'op comme pouvant réaliser des « miracles» : il faut entendre ce terme bien évidemment dans le sens où l'on parle de «miracle économique» . A Strasbourg, Julien Fontègne va diriger le service d'orientation mis en place en février 1921 par la Chambre des métiers d'Alsace-Lorraine. C'est le 12 mai 1920 qu'une commission spéciale, composée de représentants de l'Instruction publique, de l'Enseignement technique, de la Chambre de commerce, des offices du Travail, du Service d'hygiène, de la Chambre des métiers a tracé le plan de travail de l'Office régional d'orientation professionnelle (8). Cette commission va surtout s'appuyer sur une structure mise en place sous la loi allemande du 26 juillet 1897. Cette loi organisait pour tout l'Empire l'institution de Chambres de métiers, d'essence corporative, qui devaient sauver les petites industries allemandes du péril auquel les exposait la pénurie d'apprentis et de bons ouvners. Julien Fontègne, professeur à l'École nationale technique de Strasbourg, s'était initié pendant la guerre aux travaux de laboratOire de psychologie expérimentale de l'institut «J.-J. Rousseau» à Genève. Cet institut dirigé par Claparède avait créé en son sein un service d'orientation professionnelle. Dans le service qu'il met en place à Strasbourg, J. Fontègne va s'appuyer sur cette expérience et publier en 1921 un ouvrage, L'orientation professionnelle et la détermination des aptitudes, où il rassemble les apports les plus éclectiques consacrés à l'orientation professionnelle.

L'objectif explicite que s'assigne Fontègne consiste

{'II

un ajustement de l'offre et de la demande en apprellti,sage auquel sont conviés tous les collaborateurs de l'orientation professionnelle. J. Fontègne va exercer sa fonction de conseiller de
(8) Un service d'informations professionnelles annexé à l'Office régional et municipal de placement fonctionnait depuis 1906. 17

vocation pendant guère plus de deux ans. A partir du 1'" mai 1923, devenu inspecteur des services d'orientation professionnelle en France; il abandonne son poste de directeur à Strasbourg. L'Office d'orientation professionnelle est alors annexé à l'Office de placement et son influence va quelque peu décliner.
L'ORIENTATION SELON FONTÈGNE L'IMPORTANCE DE L'ENTRETIEN :

Le travail d'orientation professionnelle est mené dès le début de l'année scolaire dans les écoles primaires. S'y trouvent associés: - le personnel enseignant chargé «d'observer minutieusement les enfants et d'exalter toujours auprès d'eux la valeur du travail, et du travail manuel en particulier» ; - le service médical scolaire qui, muni d'une 1iste

des offres et des demandes donne des

«

indica-

«

tions ou contre-indications physiques et physiologiques » ; ainsi que des représentants des professions qui informent les parents et les enfants des avantages et des inconvénients de ces professions.

(...) l'essentiel est de ne pas entrer en action, avec un

déséquilibre trop marqué d'offres et de demandes. » Dans un second temps, le conseiller de vocation constitue un dossier sur l'adolescent à partir duquel il va construire son argumentation pour un conseil.
«

(...) Un entretien cordial de vingt à trente minutes

avec l'enfant est, de tous points, meilleur (qu'un long questionnaire). On l'amène à parler de ce qu'il préfère, il dira par exemple, à quels personnages (historique, militaire, industriel, commerçant, fonctionnaire, héros de lecture ou autre) il voudrait ressembler, ce qui l'intéresse le plus dans un musée, une exposition en ville, à la campagne; s'il fait partie de sociétés, le rôle qu'il y joue; il exprimera deux ou trois vœux, racontera à sa façon ce qu'il entreprendrait s'il était riche, fera connaître pourquoi il a

choisi, ou n'a pas choisi la profession de son père, etc. etc.

»

Cf. J. Clément, Le mouvement d'orientation professionnelle, Aix, thèse de doctorat, 1924, pp. 96-97. 18

On peut considérer que le système d'orientation professionnelle mis en place par Fontègne à Strasbourg va constituer un modèle pour de nombreux offices mais, dans la plupart des cas, avec des pratiques moins élaborées. La seconde i,nitiative pionnière est celle de Mauvezin, ingénieur de l'Ecole centrale, qui crée à Bordeaux une véritable chambre des métiers qu'il intitule «Chambre des métiers de la Gironde et du Sud-Ouest pour favoriser et développer l'apprentissage ». Le système d'orientation qu'il met en place s'appuie sur un long questionnaire et sur la Rose des Métiers, un recueil de monographies de son invention. Tout comme celles de Fontègne, les méthodes de Mauvezin vont donner lieu à des applications dans les offices d'orientation professionnelle nouvellement créés. L'utilisation des questionnaires va se répandre dans la plupart des offices. Mais immédiatement une polémique va voir le jour entre Fontègne et Mauvezin qui veulent s'affirmer l'un et l'autre comme les fondateurs de l'op. Elle a un retentissement parmi tous ceux qui s'intéressent à l'orientation professionnelle, chacun des deux « pionniers» conservant ses partisans. Les propos que nous avons recueillis à l'occasion d'un entretien avec un ancien orienteur, qui officiait dans les années 1930, révèlent que la différence de techniques, évoquée de manière très partisane, semble avoir été perçue dès l'époque comme une div~rgence profonde. «Fontègne était partisan d'une orientation rationnelle, Mauvezin, lui, croyait qu'on pouvait faire de l'orientation à
partir ,de découpages de paPiers, que ça pouvait remplacer les

tests.Evidemment, ils ne pouvaient pas s'entendre.» Par-delà les techniques, l'opposition recouvre en fait des conceptions très opposées sur la formation des apprentis et sur l'enseignement professionnel en général.

19

L'ORIENTATION

SELON

MAUVEZIN

: LA ROSE DES MÉTIERS

« Ici les procédés sont un peu différents. Au lieu de se livrer à une étude minutieuse de chaque enfant, de se demander s'il a les aptitudes précises exigées par tel ou tel métier et d'entourer ces investigations d'un appareil assez complexe et détaillé, on s'est contenté d'abord d'une série de mesures générales d'une pratique plus simplifiée. On a visé surtout à atteindre le plus vite possible, le plus d'individus possibles, à multiplier les heureux effets de l'orientation. C'est par une enquête générale sur l'orientation professionnelle des enfants des écoles primaires de Bordeaux que débutera l'action de la Chambre des métiers. De cette enquête on tira tout de suite des enseignements et des conclusions d'ordre pratique. On organisa une série de conférences. Au cours de ces conférences, les enquêteurs sur l'orientation professionnelle donnèrent à leurs jeunes auditeurs des conseils sur la bonne façon de choisir un métier. Pour les guider pratiquement, on se hâta d'établir une liste des principaux métiers de Bordeaux et du Sud-Ouest, avec indication des qualités et aptitudes nécessaires à l'exercice de la profession, des défauts qui peuvent gêner ou empêcher cet exercice. Un long questionnaire, où rien n'est oublié des indications possibles sur la santé, les qualités physiques et morales, l'instruction, les goats, etc. fut remis aux enfants. Les parents eux-mêmes furent invités à viser le questionnaire, à mentionner leurs observations sur les réponses faites, à exprimer leur sentiment sur l'orientation de leurs enfants. Tous ne répondirent pas à cette première invitation et même, dans certains quartiers, des conférences ayant eu lieu en période de grève, de nombreux enfants reçurent, de leur père, ordre de ne pas répondre. Pourtant, on obtint plus de 800 réponses dont 606 fournies par des enfants de dix à quinze ans. Les directeurs d'école, après avoir pris connaissance de ces réponses, furent d'avis que la majorité des enfants avait répondu de façon sincère. (...) En ce qui concerne la connaissance de l'enfant, (...) on se contente de demander aux parents, aux maîtres, aux médecins, de l'étudier; à l'enfant, d'apprendre lui-même, aidé aussi de ses parents, de l'instituteur ou du médecin, à se connaître; pour cela on lui remet un questionnaire, 20

véritable examen de conscience qui comprend plus de cent demandes détaillées et précises. (...) La Rose des Métiers bordelaise, d'abord restreinte aux professions manuelles de la région, s'élargit ensuite; de onze séries de métiers on passa à dix-sept ou dix-huit, pour englober finalement, ou à peu près, toutes les professions qui réclament un apprentissage: 850 métiers y font, en effet, l'objet d'une monographie. (...) Imaginons maintenant l'enfant muni du questionnaire, muni également de la Rose des Métiers. Sur le questionnaire même, en première page, en lettres grasses, il va trouver les indications suivantes: "Le futur débutant lira avec la plus grande attention, à plusieurs reprises, le questionnaire qui suit, et réfléchira pendant plusieurs jours aux questions posées. Il étudiera ensuite longuement la Rose des Métiers et recherchera, parmi les diverses monographies, celle correspondant au métier qui semble le mieux lui convenir". (...) On voit la simplicité de la méthode; elle demande, il est vrai, une bonne foi clairvoyante, mais elle met à la portée de tous, des avis impartiaux et désintéressés. (...) On s'explique le succès du livre admis le 24 mai 1922, après avis du comité technique, à la Foire internationale aux inventions. » Cf. J. Clément, Le mouvement d'orientation professionnelle,

Aix, thèse de doctorat, 1924, pp. 110 à 120. Si l'on s'en tient aux pratiques, en effet, on ne peut que remarquer une parenté entre les approches de Fontègne et celles de Mauvezin. La différence se focalise sur la méthode du questionnaire opposée à celle de l'entretien cordial et dirigé. Les objectifs assignés à l'orientation professionnelle ne sont pas non plus divergents: ajuster l'offre et la demande d'apprentissage, sutout chez Fontègne d'ailleurs. Comment s'expliquer alors qu'une concurrence ouverte et polémique puisse se déclencher? Ce qui émerge au nom de l'orientation professionnelle, c'est une vieille opposition autour de l'école, de l'enseignement technique en particulier. La trajectoire sociale de Fontègne, qui va le conduire à un poste d'inspecteur de l'orientation, s'inscrit entière21

ment dans son affiliation à l'institution scolaire. Il affirme la nécessité d'une formation professionnelle pour les apprentis. Mauvezin, lui, était un tenant de l'apprentis-

sage

«

sur le tas ».

C'est à l'occasion du Premier congrès international d'orientation professionnelle à Toulouse, en 1924, que la critique de Fontègne à l'encontre de Mauvezin connaîtra son expression la plus violente. Autour de lui, on assiste au développement d'un courant qui vise à la prolongation de la scolarité et ~ la mise en place d'une formation professionnelle intégrée au système d'enseignement et qui ne prend pour référence l'artisanat d'antan que comme critérium de qualité du travail. A l'autre pôle, on trouve parmi les adhérents aux Chambres de métiers des petits patrons; ce sont pour la plupart des petits entrepreneurs ou artisans œuvrant dans des secteurs économiquement dominés et qui adoptent vis-à-vis de l'école des valeurs particulièrement réactionnaires. Mauvezin se présente comme l'un de leurs porte-parole.

LE DISCOURS

« PROGRESSISTE

» DE FONTÈGNE

« Instituteurs qui me lisez, fermez tout de suite vos classes, car il me semble que nous revenons avant l'époque où Thiers, à propos de la loi du 15 mars 1850, dite loi Falloux, disait: "Lire, écrire, compter, cela suffit; quant au reste, cela est superflu, car qui sait lire s'éloigne des champs! L'instruction est un commencement d'aisance, et l'aisance n'est pas réservée à tous". Est-ce cela que veut la Rose des Métiers de Bordeaux, qui classe nos principales matières d'enseignement comme indifférentes? (.u) Qu'arrivera-t-ille jour où les enfants de la dernière année de scolarité, "mettant le nez" dans le volumineux ouvrage qui est placé à leur disposition, s'apercevront qu'il existe un très grand nombre de métiers dans lesquels on peut devenir "qualifié" sans grande instruction, peut-être même sans instruction du tout? (u.) Aurait-on oublié à Bordeaux que les métiers de la petite industrie, tout comme ceux de la construction 22

mécanique, de l'industrie électrique, etc. se transforment continuellement; que le matériel de fabrication et de cuisson, les outils de pétrissage perfectionnés demandent, pour être maniés économiquement, des connaissances qui ne s'acquièrent que très difficilement à l'atelier et que l'apprenti sera heureux de venir chercher aux cours professionnels? Or, comment y arriver si nous trouvons devant nous - en ce qui concerne l'instruction table presque rase? " Intervention de J. Fontègne au Premit;r congrès international d'orientation professionnelle, Toulouse, 1924.

-

LE DISCOURS

CONSERVATEUR

DE MAUVEZIN

« Le fIls d'uri cantonnier de village nous demanda un jour un conseil pour son orientation professionnelle. Son instituteur, l'ayant trouvé intelligent, avait conseillé de le présenter au concours des bourses du lycée voisin. Il en avait obtenu une. Il venait d'obtenir son baccalauréat et envisageait la continuation de ses études en vue de la licence et de l'agrégation des lettres. Le cas était d'autant plus délicat que l'intéressé, aîné de cinq enfants, nous révéla que les sacrifices de sa famille qui s'en trouvait à bout de souffle, s'étaient, jusqu'ici, concentrés à son profit et au détriment de ses frères et sœurs, dont les petits continuaient à fréquenter l'école du village, tandis que les grands commençaient à aider le père et la mère à cultiver les quelques maigres lopins de terre qui constituaient tout leur avoir. Nous conseillâmes à ce garçon d'examiner si l'apprentissage d'un métier, ou mieux encore la culture de la terre, ne présentaient pas pour lui et pour les siens des chances de bonheur qui nous paraissaient faire totalement défaut à la combinaison qu'il envisageait. Admettons, lui dîmes-nous, que vous réussissiez. Vous voilà professeur de lycée, ou même professeur de faculté. Votre père et votre mère seront restés les paysans frustes de votre enfance. Vos frères et vos sœurs seront peut-être domestiques. Malgré toute la protection dont vous pourrez les entourer, ces derniers n'oublieront probablement pas que tout a été fait pour vous et rien pour 23

eux. Des mots aigres, sinon de la haine contre vous et les auteurs de vos jours, peuvent en être la conséquence. Vous vous marierez. Professeur agrégé, vous épouserez sans doute une jeune fiUe instruite et riche. Ne serez-vous pas mal à votre aise pour lui montrer le berceau de votre enfance et la présenter à votre père, à votre mère, et aux autres membres de votre famille de condition si humble? Si vous avez un enfant, votre femme ne voudra sans doute pas qu'il joue avec ses petits paysans de cousins, aux façons grossières qui abimeraient ses beaux habits et lui feraient prendre de mauvaises manières. Votre femme sera peut-être même dans l'impossibilité de comprendre votre père et votre mère qui vrjiisemblablement ne parlent que patois et, après quelques rares visites très espacées au village qui vous a vu naitre, eUe ne voudra à aucun prix accepter de les renouveler. Vous en arriverez à correspondre en cachette avec les auteurs de vos jours comme si vous commettiez une mauvaise action. Restez dans votre cadre et dans votre milieu, mon ami. Sacrifiez votre beau rêve, mais ne risquez pas de commettre le sacrilège de rougir un jour de ceux à qui vous devez le jour et qui ont tant fait pour vous. Au surplus ce que vous aimez, ce n'est probablement pas tant le latin et le grec, mais l'étude. Dans un métier, dans la culture de la terre, vous trouverez, si vous le voulez bien, tous les éléments nécessaires pour satisfaire votre passion, nous

vous en donnons l'assurance.

»

F. Mauvezin, Pour que nos, enfants réussissent dans leur métier ou profession, Bordeaux, Editions Littéraires et Politiques, 1923, pp. 65-66.

L'exemple ci-contre extrait de l'un de ses ouvrages de propagande pour l'orientation professionnelle montre à J'évidence que pour Mauvezin il faut entendre, si nécessaire, le « mettre chacun à sa place » qui est le but de l'op, comme un rappel à l'ordre social, comme une remise en place de certains. Des conseillers d'orientation aujourd'hui pourraient reconnaitre une certaine modernité aux pratiques prônées par Mauvezin. L'enfant remplit lui-même le questionnaire, il doit apprendre à se connaître, etc. Mais c'est 24

le modèle développé par Fontègne, dans lequel le rôle de l'observateur extérieur est essentiel, qui restera dominant dans la profession jusqu'aux années 1970. Ces divergences à propos des pratiques, qui pourraient paraître bien mineures et ne pas devoir différencier nettement les deux pionniers, renvoient à deux discours, deux conceptions opposées sur l'école et la société, qui sont portés par des groupes sociaux antagonistes. Pour Mauvezin et ses partisans, il s'agit de défendre une société dont les couches sont imperméables et dont l'unité de base est la famille. L'ordre social pourrait être mis en cause gravement par la promotion d'un individu. M. Duffieux, objectant dès le Premier

congrès international d'op en 1924 que les « parents»
doivent figurer sur la liste des personnes intervenant dans l'orientation illustre la positi9n «conservatrice» dans le débat privé-public, Famille-Etat. Chez Fontègne, la prise en compte,de l'individu passe par l'intervention d'un agent de l'Etat qui dit à cet individu sa vérité sur lui-même, sans jamais oublier que chacun, dans cette optique, est d'abord un citoyen. Il y a euphémisation plus grande d~s rapports sociaux par l'intermédiaire des agents de l'Etat. Par exemple, il y va de l'intérêt de la société tout entière de maintenir les jeunes à la campagne et d'agir en conséquence au nom de l'orientation. En même temps, il s'agit de valoriser des pratiques très limitées, s'appliquant à des «cas» de promotion, faisant apparaître l'exemple cité par Mauvezin comme tout à fait contraire aux objectifs de l'op. Les cas exemplaires de promotion, précisément, sont les illustrations concrètes du progressisme social affiché par Fontègne et par tous les laïcs de l'époque. Depuis longtemps, ils militent par exemple pour l'attribution des bourses qu'il faut réserver à quelques bons élèves issus du prolétariat (9).
(9) Encore faudrait-il ajouter que le plus grand nombre de ces bourses ne sont pas attribuées à des enfants du prolétariat mais plus souvent à ceux d'enseignants ou d'employés de la Fonction publique. Cf. Claude LEUÈVRE, « Bourses, méritocratie et politiques scolaires ", in Revue française de Sociologie, 1986, XXVI-3. 25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.