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Une nouvelle approche des phénomènes sociaux: les horloges sociales

De
288 pages
Le temps physique est mesuré par les battements des balanciers des horloges. La généralisation du concept d'horloge à mesurer le temps conduit à celui de l'horloge sociale qui se fonde sur les changements sociaux pour mesurer le temps social. Les décideurs modifient le jeu de variables caractéristiques de l'horloge sociale pour se présenter dans une situation provoquant l'issue souhaitée de la confrontation engagée. Une réflexion sur la durée et un instrument de prévision raisonnable aboutissant à des applications pratiques immédiates.
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UNE NOUVELLE APPROCHE DES PHÉNOMÈNES SOCIAUX:

LES HORLOGES SOCIALES

l
ANASTASIE SABLIER

UNE NOUVELLE APPROCHE DES PHÉNOMÈNES SOCIAUX:

"

LES HORLOGES SOCIALES

Éditions l'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

I

Library of Congress Cataloging-in-publication data Sablier A. (Anastasie), pseudonym for: Allan P. (Pierre), 1952 Lachat D. (Daniel), 1940 Aggarwal V. K. (Vinod), (Kumar), 1953 Une nouvelle approche des phénomènes sociaux: Les horloges sociales (A new approach of social phenomena: The social clocks) Includes a bibliography. Includes an index. Contents: I. time, 2. social time, 3. social clocks, 4. invention, discovery, 5. forecasting, 6. bargaining and negotiation.

Anastasie Sablier est un pseudonyme pour Pierre Allan, Daniel Lachat & Vinod K. Aggarwal. Anastasie parce que les puissants se servent d'elle pour freiner les horloges, Sablier parce que le sable s'écoule quoi que l'on fasse.

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L'Harmattan, 1997

ISBN: 2-7384-5930-7

AVANT-PROPOS
L'étude des lois dynamiques en sciences sociales trouve application tant pour l'analyse macro-politique des relations inter-étatiques que dans la micro-économie qui revendique l'entreprise pour domaine de prédilection. La présente contribution est issue de deux axes de recherche, savoir d'une part, la généralisation des horloges physiques, et, d'autre part, la perfection de l'analyse structurelle bipartite (tendance et fait). Si l'analyse structurelle est statique, l'horloge sociale est dynamique, mais surtout il y a consubstantialité entre ces deux théories. Une théorie unique de l'invention est proposée, qu'il s'agisse d'invention sociale ou d'invention technique. Un autre axe de recherche est pris en compte à partir de la théorie des jeux. Cet axe autorise une avance prometteuse dans l'étude des lois dynamiques en sciences sociales. Une idée très simple s'impose: les interactions sociales peuvent être utilement réduites à des confrontations binaires, ce qui permet leur analyse théorique et pratique. Chacun des auteurs a son domaine de compétence; il lui a fallu comprendre ce que les autres pensaient, comment ils inventaient, pour arriver à une profonde entente sur le résultat de la recherche. Les trois auteurs ont publié par ailleurs l'essentiel de leurs recherches. Le présent ouvrage est une synthèse et une homogénéisation de leurs points de vue respectifs. Le lecteur peut utilement se reporter aux travaux originaux. Beaucoup d'exemples sont empruntés à l'histoire des États; on nous en excusera. L'histoire publique possède l'avantage de la contradiction. Cependant, quelques exemples tirés de la vie des entreprises sont présentés. Ils correspondent alors à des situations réelles vécues comme conseil de l'une ou l'autre des parties. Il n'a pas été souhaité écrire un recueil de recettes ou un manuel de préceptes en vue de réussir une négociation. Une réflexion critique sur la théorie des horloges sociales précise la nature des questions qu'elle cher5

che à résoudre et à quelles conditions ces questions sont susceptibles de recevoir une réponse acceptable. Les horloges sociales se veulent un instrument de prévision raisonnable à la disposition du décisionnaire qui doit tenir compte des impératifs de la situation. L'analyse par les horloges sociales dévoile ces contraintes de la décision. Elle permet de l'améliorer. Les auteurs remercient tous ceux qui ont supporté (aux sens français et anglais du terme) ce travail de recherche, notamment le Fonds national suisse de la recherche scientifique (allocation 11.25552.88).

Pierre Allan Daniel Lachat Vinod K. Aggarwal Genève, Paris & Berkeley juin 1997

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INTRODUCTION
Les horloges mesurent le temps à partir d'une succession d'événements ou occurrences. Toutes les horloges construites par l'homme se basent sur l'observation d'une succession d'événements. Depuis l'an mil, ce sont divers phénomènes isochrol1es postulés par les théories physiques pour la définition des durées temporelles identiques qui sont des durées proprement physiques: l'oscillation d'un pendule, la vibration d'un cristal de quartz, la régularité de phénomènes apparaissant avec les particules d'un atome. L'homme a pris l'habitude de mesurer et d'ordonnancer son activité aux aunes de ces horloges. La vie sociale est réglée par elles. Le calendrier est fondé sur ces horloges physiques. La division du temps en périodes est nécessaire comme support de la pensée. Cette division suppose, pendant un délai qui reste à définir, l'émergence d'une homogénéité collective. S'il y a division, il y a rythme pendulaire. Mais ce rythme est arbitraire, lié à aucune occurrence si ce ne sont des remarques générales sur le renouvellement des générations. Fonder un rythme sur une prétendue uniformité pendant un délai préfix est surprenant car tous les hommes ne naissent ni ne meurent en même temps. Admettre que la pression de l'environnement est déterminante, qu'elle impose sa marque du plus petit au plus âgé, du plus entreprenant au plus paresseux, du plus intelligent au plus simple, conduit à affirmer que l'histoire est statique. Pourquoi mesurer immédiatement tous les phénomènes sociaux en termes de durées physiques? Pourquoi ne pourrait-on définir un temps social parallèlement au temps physique? Il serait alors possible de relier le premier au second: tel phénomène se déroulerait en tant d'années sociales, tel autre phénomène en tant d'années sociales, sans pour autant que l'année sociale ait une durée physique constante d'un type de phénomène à l'autre. Cependant, l'année sociale devrait être à peu près stable pour une classe de phénomènes. La recherche d'indicateurs avancés

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d'horloges

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en matière con-

joncturelle a permis d'établir que certains phénomènes devancent souvent
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]a conjoncture économique de quelques trimestres. La possession d'un instrument de comparaison entre un premier phénomène dynamique (J'inflation) et un second phénomène ou processus (l'évolution de la masse monétaire) peut conduire à une précision raisonnable dans la prévision. Il existe deux phénomènes distincts possédant des propriétés identifiables (renversement de tendance fondamentale), une relation temporelle stable entre ces deux phénomènes (un renversement de tendance fondamentale de la masse monétaire précède. en général un renversement de tendance de l'inflation). Une horloge économique mérite d'être construite. Les heures économiques seront les intervalles de variation réelle positive ou négative de la masse monétaire Ml. Elles correspondent à des périodes de croissance ou de décroissance de l'indice des prix à la consommation. Une ambiguïté naît du vocable «horloge» qui marque intrinsèquement une idée de mesure, d'écoulement du temps physique, et-de phénomène renouve]ab]e. Une synthèse s'impose entre ]a notion de durée (temps qui s'écoule) et celle de ]a mesure de la durée (occurrences, battements, faits saillants). Une «hor]oge sociale» est un modèle de cheminement entre des occurrences pour conduire à une occurrence. Elle mesure un temps social, éventuellement transposable en temps physique pour une classe de phénomènes ; ces phénomènes devraient se renouveler dès lors que l'horloge sociale commence à battre. En argot ouvrier de ]a métallurgie parisienne, l'«horloge sociale» est la pointeuse. Il y a définition d'une relation entre le temps physique et le temps socia] donné au patron en échange d'un salaire. De même, ]e journal est la quantité de terre que l'on peut travailler en une journée et, par extension, la surface correspondante. Celle-ci est donc variable selon que l'on est en terrain plat en fond de vallée ou à flanc de coteau, plus difficile à travailler. Une horloge économique ou sociale ne se limite pas à ]a prévision raisonnable de retournements de tendance. Elle permet l'élaboration de modèles pour des phénomènes de durée limitée telles que des détériorations de ]a paix sociale avant une grève, des décisions d'acquisitions d'entreprises, des expansions entrepreneuria]es hors des frontières. Le génie des anciens ne les portait pas vers les travaux de précision; ils préféraient ]a description approximative des mondes visibles et la contemplation d'un monde idéalement géométrique. La science ancienne n'a pas conduit à des analyses systématiques, notamment des comporte8

ments humains. Nos pères n'avaient pas la notion de prévision raisonnable, d'à-peu-près. La prédiction raisonnable traduit l'approche de quelque chose qui attire mais qui ne peut être acquis définitivement. Ils préféraient l'art oratoire qui entraîne l'opinion mais ne décide pas la raison. Le décret mégarien (431 avant Je) est l'occasion de la rupture avec Sparte. Périclès intervient; son argumentation est simple, rigoureuse, claire!. Mais ni la peste, ni le manque de cohésion intérieure ne sont pris en considération. Athènes capitule en 404... L'invention veille... La prévision raisonnable utilise des techniques mathématiques. Elle propose un résultat dont on sait bien qu'il n'est pas tout à fait vrai mais typique2 et accepté en tant que tel. Trouver ou inventer. L'invention est le fait de l'action de trouver. C'est le fait, le don d'inventer, d'imaginer. Une invention relève d'une idée inventive dans le but de satisfaire un besoin, de faire disparaître une gêne dans le développement d'une activité humaine. La même idée inventive peut s'incarner de différentes façons. Une invention peut être relative aux arts industriels; elle peut aussi être relative à l'esthétique; elle peut encore toucher les sciences camérales... L'horloge sociale qui concourt à une prévision raisonnable sera confrontée à l'invention qui est une rupture avec le processus de reproduction à l'identique. La tendance est généralement admise comme étant ce qui porte à agir, à se comporter de telle ou telle façon. La tendance peut donner naissance
I Le discours que Thucydide prête à Périclès est symptomatique: Thème: il ne faut pas céder aux Péloponnésiens. 1°) affirmation: le décret mégarien n'est pas sans importance; si Athènes s'incline sur ce point Sparte accroîtra ses exigences; 2°) alternative: il convient de choisir immédiatement entre la guerre et la capitulation ; si l'on accepte la guerre, il faut repousser sans tarder l'ultimatum; si l'on capitule, il faut le faire dès maintenant; 3°) analyse de la situation objective des protagonistes: les Péloponnésiens sont des cultivateurs; leur armée de terre est puissante; ]a marine athénienne est invincible 4°) conséquences stratégiques: porter les hostilités sur mer, faire d'Athènes une île en l'enfermant dans des remparts, ne pas chercher à accroître l'empire mais utiliser toutes les forces contre Sparte; 5°) conclusion: en ne cédant pas puisque le moment est favorable, en suivant la stratégie proposée, les Athéniens accroîtront encore leur puissance. CfF. Châtelet, Périclès, Editions Complexe, Bruxelles, 1982, p. 124. 2 J.-P. Desclés, Approximation et typicalité, !!!: ['à-peu-près, aspects anciens et modernes de l'approximation, pp 183-195. Editions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris, 1988,

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à des techniques identiques mais les faits sont individuels etuniques3. C'est usuellement ce dernier sens qui sera appliqué au mot tendance. Un paradigme s'affirme comme l'ensemble des théories acceptées à une époque donnée pour des découvertes et inventions. Dans un paradigme, les processus, les enchaînements de faits se renouvellent normalement à l'identique. Par exemple4 amo, amas, amat est un paradigme qui n'est pas respectée, il y a faute d'orthographe ou de grammaire. Plutôt qu'acteur, celui qui joue le premier rôle dans une affaire, qui en est le principal personnage ou instigateur est un protagoniste. Chacune des personnes, des groupes, des formations... qui sont en lutte, en concurrence, en compétition sont des protagonistes. Il faut deux protagonistes pour qu'il y ait confrontation, c'est-à-dire mise en présence pour comparaison. Confrontation ne possède aucun sens de combat; il n'y a que comparaison des affirmations. Il n'est pas écrit que la connaissance scientifiqueS, exprimée quantitativement ou normalisée, soit le seul contenu d'une connaissance véritable. Le savoir apporté par une horloge sociale n'est pas valable en tout temps, en tout lieu, pour tous. Elle ne s'applique que dans des conditions limitées mais elle est capable: d'une part d'apporter un certain degré de cohérence entre des faits, et, d'autre part, de conduire à la mise en évidence des mêmes cohérences entre d'autres faits.

sert de modèle de conjugaisonaux verbes latins du 1er groupe. Si la règle

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A. Leroi-Gourhan, L'homme et la matière, Albin-Michel, Paris, 1971, p. 15. 4 L'exemple est tiré de Th. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, Paris, 1972, p. 39. 5 Pour une critique «naïve» de la science, voir J.-M. Lévy-Leblond & A. Jaubert, (Auto)critique de la science, Seuil, Paris, 1975. 10

PROLÉGOMÈNES. BATTEMENTS ET OCCURRENCES
Dire qu'une horloge bat, c'est observer des occurrences, que celles-ci soient physiques ou sociales. Entre chaque occurrence, s'écoule un délâi ; certains délais sont structurés eux-mêmes par des occurrences. On constate que les occurrences se présentent dans un ordre déterminé. Il faut poser le problème du temps comme tel et organiser toute l'étude de l'histoire en fonction de sa propre histoire... Si le temps bat, il peut se décomposer en battements. Chaque battement isolé relie deux occurrences. Le programme de recherche lié à une horloge sociale se compose d'abord d'une description de ce qu'est un battement. A partir de battements, il est possible de procéder à un enchaînement. L'horloge est une «machine» à enchaîner les battements; elle les classe selon une suite ordinale que l'on considère comme stable, c'est-àdire dans laquelle une permutation de deux occurrences n'est pas possible ou au moins considérée comme une déviance essentielle.

A. La recherche du battement
Un battement entre deux occurrences peut faire l'objet d'une recherche objective à partir du temps physique: c'est le calendrier avec sa suite de jours que l'on regroupe en mois, mois en années, années que l'on agglomère en siècles, siècles en millénaires, millénaires en ères... Mais le travail des historiens est de satisfaire la curiosité des vivants sur les morts; ils sont les instruments de la mémoire. Tout raconter est impossible. Le temps physique ne suffirait pas car l'on ne peut vivre deux fois: le passé des autres et le sien. Même si par convention le discours souffre l'abréviation en supposant que l'auditeur soit capable de reconstruire l'action réelle en n'ayant que certains points de référence pour reconstituer imaginer serait plus exact - la réalité passée, celle-ci ne peut se décrire

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dans sa complexité. La réalité est incommensurable6. L'ubiquité n'existe pas. Il faut choisir. On se contente de brosser un tableau dont les limites sont imposées par la convenance, l'usage, ou la quantité de travail.

1. La recherche objective
Une façon apparemment objective de rechercher des battements est de se donner une échelle, d'y inscrire les différents faits historiques que l'on cherchera à transformer en occurrence. Cette façon de faire suppose que les temps sociaux s'expriment en temps physiques stables, c'est-à-dire qu'un même phénomène historique (pour autant qu'il y ait reproduction) nécessite toujours le même temps physique pour se développer. Sous cette hypothèse, le choix de l'unité de référence comme le choix de la date de référence appellent un commentaire. L'histoire n'est possible que s'il y a mémoire, c'est-à-dire position relative de faits les uns par rapports aux autres. Ce fait est antérieur à tel autre, lui même postérieur à un autre. Tout esprit, conditionné par le mode de penser occidental, est conduit à créer une échelle sur laquelle sont inscrits les faits les uns à la suite des autres selon leur ordre d'apparition. Il y a observation d'une suite d'occurrences. Indépendamment de toute référence à un calendrier, il suffit a priori de dire que l'on est en hiver ou en été, en saison sèche ou en saison des pluies. Il est même possible d'améliorer la qualité du classement en se donnant un jour fixe par rapport à un astre comme jour I de l'année, le passage, après un cycle de saisons, dans les mêmes conditions astrales devient le jour I de l'année suivante. Entre chaque passage s'écoule une année civile. On peut prendre le soleil. D'autres ont choisi la lune mais alors les saisons ne tombent pas toujours dans le même mois de l'année civile solaire. L'avantage de l'usage d'une année civile solaire est précisément que les saisons correspondent grosso modo au calendrier. Mais, le climat change au cours du temps; les conditions atmosphériques varient d'un jour à l'autre. Comment expliquer pour partie la désastreuse Campagne de Russie (1812) si ce n'est par un temps anormalement froid? Sait-on encore aujourd'hui que 1789 fut très froid avec la Seine gelée pendant plusieurs mois au point de permettre une retraite aux flambeaux sur le fleuve en mars? L'avantage du mois lunaire est de renouveler l'effort du Rama-

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E. Alliez, Les temps capitaux,

J. Récits de la conquête

du temps, CERF, Paris, 1991.

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dan en toutes saisons afin qu'aucune partie de la communauté des fidèles ne soit particulièrement avantagée ou désavantagée au fil des ans. Pourquoi grouper les ans par cinq (Rome), dix (la Révolution française), quinze (l'Eglise avec l'indiction romaine7) ou par siècle? La position de la référence importe peu du moment qu'il en existe une et que l'on sache passer sans risque d'erreur appréciable d'un calendrier à l'autre. Dans un monde chrétien, quelques événements ont une importance plus grande que d'autres: l'IncarnationS, la naissance du Christ, le Baptême, la Passion. Les Musulmans utilisent la fuite de Mahomet à Médine le 16 juillet 622 comme an 1 de l'Hégire depuis Omar le', second Calife (634-644). Dans le monde musulman, les Turcs ont l'Incarnation comme référence et non l'Hégire. La correspondance entre calendriers n'est pas toujours établie. Elle conduit à des résultats surprenants comme l'incompréhension de la Passion ainsi que l'a montré le cardinal J. Daniélou. L'usage de deux calendriers concurrents à 11;1 même époque, l'un pour un groupe dissident (les Esséniens), l'autre pour le groupe majoritaire (les Juifs), ne pouvait que rendre inexplicable un certain nombre de faits qu'il revenait de justifier par un mystère. Si l'on admet que Jésus a célébré la Cène à la veille de la Pâque, une anomalie considérable apparaît; elle ne peut être résolue que si Jésus s'est conformé au calendrier essénien pour lequel la Pâque tombait deux jours avant le calendrier juif. Plusieurs années après avoir quitté les Esséniens, Jésus avait conservé l'habitude de célébrer la Pâque un jour précis. Le choix d'une date de référence qui entraîne l'utilisation d'un calendrier unique présente une quadruple signification:

7 Période de quinze ans introduite à Rome au temps des empereurs en relation avec la perception d'un impôt exceptionnel. Depuis le pape Grégoire VII, l'origine des périodes de l'indiction a été fixée à l'an 313 ; l'an I de l'ère chrétienne a 4 pour indiction. S Matthieu, 1, 18 : «Marie, sa mère, était fiancée à Joseph.. avant leur union elle se trouva enceinte (par l'action) du Saint-Esprit» (La Sainte Bible, Alliance biblique universelle, Paris, 1990, pagination multiple, p. I, colonne de droite). 9 Groupe de sectes chrétiennes des lie et me siècles installées pour l'essentiel en Asie Mineure qui décidèrent que Jésus avait été pêcheur jusqu'à son baptême, qu'il avait été transformé par l'Esprit Saint quant celui-ci s'était posé sur lui sous forme d'une colombe et qu'à ce moment seulement, il était devenu le fils de Dieu. 13

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Unicité. Point de référence au seigneur du lieu, roi ou président de la République; cependant, les législatures de la République française sont toujours comptées en référence à une constitution: «troisième législature de la V. République». Continuité. Sous-produit de l'unicité, la continuité évite des trous dus aux inter-règnes. La continuité présente l'avantage d'être neutre par rapport aux éléments qui sont rapportés; il y a indifférence contextuelle. Régularité. Chaque année ne vaut a priori qu'une unité du système. Une équivalence de principe existe entre l'an 991 et l'an 1991. La chronologie renvoie à une cadence régulière comme s'il ne pouvait pas se passer plus de choses en 991 qu'en 1991. Le temps doit être découpé en tranches égales pour être daté. L'intensité du temps est supposée constante. L'historien peut se mouvoir facilement en avant et en arrière dans le temps sans risque de se perdre. Pédagogie. L'enseignement de l'histoire est considérablement simplifié. L'apprentissage de correspondances devient pour l'essentiel inutile sauf lorsque l'on commerce avec des pays possédant une autre tradition.

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2. La subjectivité de la recherche
L'histoire a besoin d'une unité conceptuelle qui regroupe plusieurs périodes de temps physique. L'horloge sociale point. Elle recouvre des temps physiques variables même si la suite d'événements est semblable, voire identique. De là sourd une conception du temps. La recherche objective est caduque et laisse place à une recherche subjective qui essaie de mieux représenter la réalité. Chaque discipline a ses unités conceptuelles. Le laitier vend le beurre en plaques de 250 grammes que l'on appelle «une demie livre» à Paris, ou de 125 grammes que l'on nomme (<un quart» à Marseille. De même, le banquier raisonne en MF (millions de francs), l'entreprise en kF (milliers de francs) et la société de production d'électricité en GW (gigawatts). A chaque métier un choix adapté de l'unité de mesure. Les historiens ne pouvaient pas faire exception à la règle. Les programmes scolaires aidant, ils ont divisé leur univers (l'étude des occurrences dans le temps) en périodes. Qui parle d'Antiquité, de Moyen-Âge, de Temps modernes, de 14

Siècle des lumières, de Période révolutionnaire, de dix-neuvième siècle, de Monde contemporain? Les manuels scolaires mais aussi chacun d'entre nous afin de faciliter la communication. Le besoin de regrouper et de faire correspondre conduit certains à souhaiter un décalage de trente trois ans dans le départ de l'ère chrétienne 10.La date de référence serait la Passion. Le siècle de Louis XIV correspondrait mieux avec le dix-septième siècle: le Roi Soleil naîtrait en 1605 pour mourir en 1682. Le dix-neuvième siècle posséderait la Grande Guerre. La Seconde Guerre Mondiale ne serait plus que la Guerre Mondiale. Les historiens se livrent à deux pratiques: d'une part, le décalage qui consiste à respecter la tranche de cent ans en jouant avec ses frontières, et, d'autre part, la rallonge ou le raccourcissement qui modifie le nombre d'années du siècle: de cent ans, on passe facilement à quatrevingt ou à cent-vingt. Le découpage en siècles est une forme de périodisation mettant en valeur une opposition d'une unité (le siècle) avec d'autres unités qui l'entourent. Cette périodisation demande réfutation pour obtenir un discours cohérentll. Les horloges sociales ne prétendent pas être raccordées au temps physique ; elles utilisent des occurrences apparaissant à des temps physiques sans que l'on puisse, en l'état des connaissances, se livrer à des prévisions raisonnables quant aux délais. Entre deux occurrences, les délais exprimés en temps physique sont susceptibles de variation. Il y a écoulement non linéaire du temps dans le cadre d'une horloge sociale donnée. L'horloge sociale propose une conception du temps social qui ne correspond pas au temps physique. Plus d'une horloge sociale existe au même temps physique; chacune privilégie ses propres occurrences et néglige celles des autres. Le temps social propre à une horloge sociale est irrégulier lorsqu'exprimé en termes de temps physique mais l'ensemble des temps sociaux est vraisemblablement linéaire, comparable à un flux avec ses tourbillons12.

10 D. Milo, Trahir le temps (histoire), Les belles lettres, Paris, 1991, p. 17. Il D. Milo, Trahir le temps (histoire), Les belles lettres, Paris, 1991, p. 28. 12 CfP. Allan, Social time, ill: C. Cioffi-Revilla, R. Merritt & D. Zinnes (sous la direction de -), Communication and interaction in global politics, Sage, Londres, 1987, pp 95-113. 15

B. L'enchaînement

des battements

Pressentir que les temps sociaux ne peuvent se traduire répétitivement en termes de temps physique impose de se poser la question de savoir comment s'enchaînent deux battements marqués par des occurrences. Deux logiques s'affrontent: celle interne à la succession d'occurrences, une autre externe et propre à l'observateur.

1. La logique interne
La recherche de l'unité indivisible joue un rôle prépondérant dans les sciences de la nature et dans les sciences humaines. La sélection d'unités minimales dans un fonds préexistant est attestée en chimie et en physique avec l'atome, puis les particules... en linguistique avec la phrase, le mot, le morphène...en cinématographie avec le cadre, le plan, la séquence... Il ne suffit pas de diviser, il faut aussi combiner pour revenir à un ensemble utilisable (un produit, une phrase, un film). La logique de combinaison est interne au phénomène observé: l'observateur ne souhaite qu'utiliser des lois préexistantes à son étude. On va du plus grand au plus petit (analyse) pour revenir à plus grand (synthèse). Ainsi, deux opérations se succèdent: recherche du plus petit élément et combinaison. L'historème, selon Milol3, est l'unité minimale en histoire. C'est la plus petite unité de temps et d'espace. L'historème de l'horloge sociale est le temps social qui sépare deux occurrences. C'est un battement. La division d'un battement implique l'observation d'une occurrence. Pour qu'il y ait occurrence, un observateur doit être présent. Il n'y a pas d'occurrence sans témoin des événements. L'observateur constate le changement par rapport au passé, jamais en considération de l'avenir. Le changement doit être perceptiblel4. L'occurrence apparaît comme discontinuité révélatricel5. La recherche d'historèmes apporte un ordre épuré et intelligible à la confusion du réep6. Le complexe est unifié, standardisé, mais aussi rigidifié. On privilégie des unités closes, étanches, juxtaposées sans se soucier

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D. Milo, Trahir le temps (histoire), Les belles lettres, Paris, 1991, pp 227-229.

14 K. Pomian, L'ordre du temps, Gallimard, Paris, 1984, pp 17-18. 15 K. Pomian, L'ordre du temps, Gallimard, Paris, 1984, p. 30. 16 E. Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF, Paris, 1991. 16

de l'ensemble duquel elles sont extraites. L'historème n'est qu'une simplification qui n'a de raison d'être que pour éclairer une complexité. Un certain nombre d'historèmes sont reconnus à des périodes différentes. Ils sont regroupés. Ils conduisent à des résultats identiques. A partir d'un raisonnement par induction, on affirme une prévision raisonnable, admise de façon intuitive: les mêmes historèmes conduiront une nouvelle fois aux mêmes résultats. Toujours selon Milo, le contexte est la quantité maximale de temps et d'espace pour l'agencement d'historèmes. C'est la plus grande unité de temps et d'espace maîtrisable. Le contexte suppose une stabilité de facteurs pendant un temps physique observable. Les protagonistes (États, entreprises, syndicats...), leur organisation (acteurs dominants, acteurs dominés, lieux de confrontation...), leur structure propre (détermination et structure du pouvoir...) sont un contexte. Lorsque l'on réduit le contexte à l'information utile pour le démarrage d'une horloge sociale, avec l'exclusion de tout bruit, on obtient un champ17. Le projet n'est que descriptif; il n'apporte aucune lumière sur une prévision raisonnable à partir de faits préalablement observés. La justification tient à des liens de proximité et de causalité. On ne cherche qu'une présentation du passé. L'observation du présent le rend passé. L'horloge sociale propose d'expliciter un cheminement parmi des occurrences. Elle détermine la quantité minimale de temps et d'espace pour arriver à une occurrence donnée à partir d'autres occurrences. La question posée est celle des raisons d'un événement pour parvenir à une prévision raisonnable dès lors que certains faits sont observés. La présentation du passé ne se justifie plus en elle-même; il y a choix parmi des faits connus d'un certain nombre dont on suppose qu'ils conduisent à un même résultat. On procède par conjectures et réfutations.

17 Un vocabulaire différent est utilisé par : V. K. Aggarwal & P. Allan, From constraints to games: modeling the Cuban missile crisis and Hong Kong-US textile trade negotiations, Communication présentée au Congrès de l'Association américaine de science politique (APSA), San Francisco, août 1990; le contexte est appelé «époque» et le champ, «arène». Voir également: V. K. Aggarwal & P. Allan, The origin ofgames: A theory oftheformation of ordinal references and games, !!:!: M. D. Intriligator & U. Luterbacher (sous la direction de -), Cooperative models in international relations research, Kluwer Academic Publishers, Boston, 1994, pp 299-325.

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2. La logique externe
Un observateur ne peut pénétrer dans une suite d'événements en cours de réalisation sans les perturber. Lorsque des événements sont passés, l'observateur choisit certaines occurrences parmi d'autres afin de construire une suite qui lui apparaît logique pour la livraison d'une explication ; l'histoire n'est plus descriptive mais explicative. Force est de simplifier et de sélectionner. La logique externe est celle de l'observateur qui fait le choix et qui, en échange de cette prérogative, risque l'accusation d'anachronisme et de non pertinence. En histoire, l'anachronisme est l'application à un contexte donné d'un langage qui lui est plus tardif. On refuse le droit à l'utilisation d'un outillage mental différent de celui de l'époque même si la pensée postérieure est supérieure. Ce refus revient à affirmer qu'il faut être Papou pour comprendre les mœurs des Papous, noir pour parler de la négritude avec pour corollaire l'interdiction aux mulâtres de s'exprimer. L'objet des horloges sociales est de reconnaître des occurrences sans liaison au temps physique ou à l'espace géographique, de les trier en éliminant celles qui ne semblent pas être indispensables à la réalisation de la prévision raisonnable. L'observateur possède le droit, voire le devoir, de sélectionner les événements dans un contexte au sens de Milo pour ne conserver que ceux qui sont pertinents dans le cadre de l'horloge sociale qu'il cherche à établir. S'opposent contexte historique et contexte rhétorique. Le contexte rhétorique n'est pas donné mais construit; le contexte historique est constaté pour autant que faire se peut, mais relève tout autant de la construction que le contexte rhétorique car les sources n'envisagent pas la totalité des faits. L'horloge sociale ne craint pas l'anachronisme ; elle est choix uniquement justifié par un déterminisme interne. Seule importe la prévision raisonnable. La sélection de faits préalables au déclenchement d'une horloge sociale n'a d'intérêt que s'ils interviennent dans son fonctionnement. Il n'y a pertinence que dans cette hypothèse. Le théâtre classique français ne propose aucun rôle qui ne serait pas nécessaire à la réalisation de la chute sous réserve du deus ex machina. La pertinence est garantie par construction. Si la sélection est validée par la réalisation de la prévision raisonnable, l'horloge sociale doit être considérée comme viable. Inversement, une prévision raisonnable ne peut être attendue à défaut d'identité de nature des faits préalables au déclenchement de l'horloge so18

ciale. La comparaison des révolutions anglaise et française a été à la mode pendant tout le dix-neuvième siècle. Cournot a clos la discussion en montrant que malgré des ressemblances apparentes, il n'y avait pas identité profonde parce que les faits préalables aux déclenchements n'étaient pas de même nature. Il affirma la nécessité d'une «distinction entre la morphologie et la physiologie des révolutions»18. Il mettait en garde contre le risque de falsification (voir page 24]). La recherche des conditions de caducité d'une horloge sociale conduit à la mise en évidence des façons d'empêcher son déroulement. Seule une multiplicité des réflexions autorise l'approche d'une prévision raisonnable dans un ensemble incommensurable. L'invention détruit la certitude et provoque un nouveau commencement. Une horloge sociale peut se révéler exacte avec certaines hypothèses mais devenir caduque s'il y a invention. Une nouvelle horloge sociale naît si l'invention démontre sa stabilité.

18

M. Cournot, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps
t. Il, Hachette, Paris, 1872, p. 434. 19

modernes,

STRUCTURE

DE L'ETUDE

Frédéric II de Prusse se mouvait avec une entière assurance dans les analogies pour expliquer les problèmes politiques du moment. Il comparait les Français aux Macédoniens, les Allemands aux Grecs. Les maisons d'Habsbourg et de Bourbon étaient comparées aux proscriptions d'Antoine et d'Octave. Mais toutes ces comparaisons restent fragmentaires et arbitraires. Recherches stylistiques, elles ne correspondent pas à une analyse profonde de l'histoire. On sacrifie à l'effort de style et de goût. Pour dépasser la condition de brillant causeur, habile à analyser les équivoques, il faut discerner la durée de l'instant, savoir résister aux modes. Certains auteurs prophétisent, prédisent, voient, imaginent, devinent... Ils savent titrer un paragraphe, utiliser des images, mais ne parviennent pas à nous éclairer sur la transformation du monde. Leurs lecteurs ne sont guère plus avancés après les avoir lus. Ce qui s'est passé en août 1991 en URSS rappelle les soubresauts qui ont agité le début de la «révolution des œillets» au Portugal: un régime totalitaire et un putsch agissant à contre-courant de l'histoire. Méfiance envers l'analogie issue d'un nivellement général, d'un gommage des différencesl9. Les ressemblances peuvent être artificielles et fausses; les plus significatives ne sont pas les plus évidentes. Cependant, l'analogie est aussi le ferment, le moteur de découvertes, d'inventions. Des structures insoupçonnées sont mises à jour; elles permettent de resituer, de ré-insérer, d'expliquer et de mettre en évidence la différence sans la détruire. Raisonner à partir d'analogies, c'est aussi construire la pensée20. Les sciences sociales doivent se donner les outils de formalisation des analogies. Il s'agit notamment de créer des modèles de phénomènes et de les utiliser pour une prévision raisonnable. La problématique d'un élargissement de la notion d'horloge s'impose. Une formalisation de la notion
19

R. Bonnaud, Le système de l'histoire, Fayard, Paris, 1989, pp 131-135.
Dorolle, Le raisonnement par analogie, 21 PUF, Paris, 1949.

20 CfM.

d'horloge sociale a été introduite par P. Allan21 en utilisant une dénomination qui est maintenue dans la présente étude. Il s'agit de généraliser la notion d'horloge comme celle d'espace le fut. Cette généralisation est d'autant plus acceptable que les scientifiques ont eux-mêmes élargi la notion de temps. Après avoir rappelé la supériorité de l'horloge à occurrences sur l'horloge à eau, il est possible de montrer dans un premier chapitre comment cette horloge mesurant le temps physique est susceptible de généralisation. La théorie de cette généralisation est établie à partir du développement de la technique de mise au point d'horloges de plus en plus précises. Il y a non pas inversion d'une théorie vers des horloges moins précises mais établissement d'une théorie générale d'élaboration d'horloges, qu'elles servent à mesurer le temps ou d'autres phénomènes renouvelables. De là, on montre comment des horloges sociales peuvent être définies. L'élaboration d'horloges serait inutile si elles ne servaient à faire une prévision raisonnable du futur. Un deuxième chapitre analyse cette prévision dans deux hypothèses, savoir la prévision dans un paradigme et la prévision hors d'un paradigme. On s'interroge sur le comportement des horloges en présence de déviance (la chiquenaude qui dérègle l'horloge mais pas toujours) ou d'une invention qui rend obsolète l'horloge; elle ne bat plus en accord avec le mouvement de l'histoire. Mais comment construire des horloges de façon pratique? Comment les mettre en œuvre? Le troisième chapitre a pour objet la présentation des techniques de création d'horloges sociales à partir de l'observation de situations spécifiques. L'analyse devient plus puissante et conduit à une théorie unique d'analyse quadripartite embrassant l'invention sociale et l'invention physique. Les horloges sociales s'affirment comme objet d'expérience depuis un ensemble cohérent de définitions recouvrant leurs différents aspects complété par un protocole expérimental de recherche et un critère de qualité. En outre, une approche fonctionnelle retient l'attention. A partir d'une analyse structurelle des quatre variables caractéristiques déterminant une confrontation, toute confrontation apparaît à son tour comme une horloge sociale. Des modèles de confrontations sont examinés dans l'objet d'obtenir une prévision raisonnable. Tandis qu'une approche formelle permet une reconstitution a posteriori (déduction histori21 P. Allan, Towards aframeworkfor au European Consortium for Political developing social clocks, Communication présentée Research, Université de Bologne, avril 1988. 22

que) d'un phénomène social, l'approche fonctionnelle propose une déduction prospective du futur à partir d'une observation des prémisses. Le quatrième chapitre montre que les horloges sociales ne sont pas statiques. Elles possèdent une dynamique propre qui engage les protagonistes dans une course (volontaire) ou un reflux (involontaire) vers une situation en cul-de-sac; ce n'est qu'avec des apports extérieurs qu'ils pourront sortir de cette situation. Qui dit apport extérieur, dit alIiance, coalition... L'usage d'un Schlachtspiel, d'un Kriegsspiel ou d'un Gesamtspiel propose des limitations à la théorie des horloges sociales qui ne doit pas être appliquée sans précaution. A cette occasion, on distinguera entre deux catégories de solutions possibles à une confrontation, savoir entre solution canonique de Nash et solution col/usoire de Nash. Chacune de ces solutions conduit à une prévision raisonnable sous certaines hypothèses. Le cinquième chapitre envisage comment infléchir les horloges. Le choix d'une solution est préalablement décidé par les protagonistes qui s'efforcent d'y parvenir en modifiant des points tenus pour acquis. L'observateur tente une déduction rétroactive: le futur (où l'on ne veut pas aller) est déterminé et l'on cherche quelles spécificités du présent doivent être modifiées pour l'éviter. Le choix préalable de certains des éléments d'un champ de contraintes est une opération bien connue des militaires qui, compte tenu de l'adversaire, modifient leurs plans et surtout exercent des pressions sur les civils pour qu'ils leur affectent le plus possible de ressources. La prévision raisonnable, n'est pas dans le résultat mais dans la faculté d'arriver à ce résultat en faisant les bons choix. La puissance de la théorie des horloges sociales se confirme par les situations variées qu'elle embrasse, notamment des situations bipolaires ou multipolaires. A l'inverse du cinquième chapitre, le sixième indique comment éviter l'infléchissement des horloges. L'invention est proscrite, voire sanctionnée. Le rôle nocif de l'apprentissage est exposé. Mais la stabilisation des horloges sociales est une course du chien après son maître: une horloge sociale peut être ralentie, jamais stabilisée. Sa reproduction n'est jamais absolue. Avant-demier chapitre, le septième est consacré à des exemples d'horloges qui peuvent se regrouper en deux formations selon que seule une analyse formelle est utilisée ou qu'il est fait appel à une analyse fonctionnelle des préférences des protagonistes. La simplicité des exemples retenus, avec l'inconvénient d'une simplification réductrice et au moins 23

partiellement occultante, met en valeur les problèmes de pouvoir dans un groupe humain. Chaque horloge sociale est une théorie autonome conduisant éventuellement à des phénomènes d'hypertélie. Ces exemples sont complètement développés contrairement à ceux du corps du texte. Le plus grand soin a été apporté à leur sélection dans la vue d'une compréhension sans recherche complémentaire par le lecteur. Finalement, le dernier chapitre évoque la nature des horloges sociales et leur appartenance à la science. Plusieurs théories de la science sont utilisées pour justifier la démarche conduisant aux horloges sociales dont on ne peut que constater le succès même s'il est limité, et l'impuissance des théories devant guider le chercheur. Les horloges sociales s'affirment comme un programme de recherche sur des propositions de prévisions raisonnables qui sont des réponses utiles et plausibles bien qu'incertaines22.

22 crR.

Boudon,

La place du désordre,

PUF, Paris, 1991, p. 201. 24

I. L'ELABORATION DES HORLOGES
Qu'est-ce qu'une horloge? C'est une machine qui produit des occurrences à des délais prédéterminés. C'est un phénomène bien déterminé et clairement observable caractérisé par des états séquentiels différents dont la loi temporelle est connue. Ces états sont différenciés selon des valeurs particulières d'un paramètre qui caractérise l'énumération de la succession de ces états formant ainsi une échelle. Lorsque la durée, en passant d'un degré de cette échelle à un autre est identique, est constituée une véritable échelle temporelle, c'est-à-dire une horloge mesurant des intervalles isochrones23. Cette identité des durées ne saurait être une simple convention. Il est nécessaire d'avoir un autre phénomène observable. On ne peut jamais avoir une seule horloge car deux phénomènes au moins sont nécessaires, chacun pouvant fonctionner comme une horloge pour l'autre. Les horloges physiques seront présentées avant la démarche de construction des horloges sociales. La construction d'une horloge est avant tout un exercice théorique: rien n'autorise à jurer de la parfaite identité entre l'heure d'hier et celle d'aujourd'hui, si ce n'est la foi en la théorie fondant le phénomène de mensuration de la durée.

A. Les horloges physiques
Les horloges physiques sont construites à partir d'une logique spécifique qui implique le développement de théories propres. La puissance de la logique adoptée n'est pas seulement liée à la fabrication en série d'horloges dans des usines mais à sa richesse spécifique qui s'applique à d'autres domaines de la connaissance. Sans l'essai fructueux de fabrication d'horloges physiques en contradiction avec l'image de la nature, la civilisation occidentale n'existerait vraisemblablement pas. En tout cas, elle serait différente. Cependant, il en découle des objections à la construction d'horloges plus générales.

23

F. Gonseth, From the measurement o/time to the method o/research. i!:!: 1. Zeman (sous la direction de -), Time in science and philos ph y, Academia, Prague, 1971, pp 277-305.

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1. La logique de construction
La mesure du temps physique s'effectue avec une horloge. CelIe-ci doit répondre à certains critères pour être utilisable; notamment, son usage doit être public et privé. L'horloge est la source d'une civilisation attentive au temps physique, à la durée, donc à la productivité et à la performance24. Une théorie de l'horloge physique s'élabore à partir d'un choix dans la technique de mesure. Ce choix a été fait pour la première fois vers l'an mil et depuis transposé dans d'autres disciplines. (a) Le choix du mécanisme Le mécanisme des horloges mécaniques a été inventé au Moyen-Âge; il permet de mesurer des temps physiques courts comme des temps physiques longs; il envahit la vie quotidienne. L'invention réside dans l'usage d'un mouvement d'oscillation, un va-et-vient, alors que le temps physique est prima facie continu, égal et unidirectionnel. Ne convenait-il pas d'utiliser un phénomène continu, égal et unidimensionnel, c'est-à-dire de même nature que le temps pour le mesurer? L'invention du mécanisme de l'horloge est l'aboutissement d'une stratégie de rupture avec cette logique d'identité de nature entre le phénomène et la technique de mesure. L'invention de l'horloge mécanique fut l'un des principaux moteurs de changement de l'Europe. Cette Europe du Moyen-Âge possédait une technique horlogère de très loin inférieure à celIe de la Chine, voire de l'Islam. Pour éblouir Charlemagne, Haroun aI-Rashid lui fait parvenir une horloge hydraulique dont la cour franque fut impressionnée mais qui ne sera pas copiée... Soit les Francs n'avaient pas d'utilité pour l'objet, soit ils étaient incapables de le copier, soit encore l'effort de copie était jugé trop grand pour le résultat obtenu. L'horloge mécanique transmet l'énergie de la descente d'un poids au moyen d'un train d'engrenage. Le mouvement d'oscilIation suit l'écoulement du temps physique. S'il existe des objets qui vont à une vitesse égale et continue, il est difficile de leur conserver une régularité suffisante pour mesurer le temps physique; en revanche, un phénomène régulier peut être compté à chacune de ses occurrences. Toutes les horloges mécaniques sont fondées sur le même principe oscillatoire et numérique.

24

D. Landes, L'heure qu'il est.. les horloges,
Gallimard, Paris, 1987, p. 30.

la mesure du temps et la/ormation

du monde

moderne,

26

Le dispositif oscillatoire fixe les occurrences. Le régulateur est un balancier ou un pendule. Il bat le temps. L'échappement compte les battements en bloquant et en lâchant les roues du train d'engrenage à un rythme fixé par le régulateur. La force non compensée d'un poids provoque une accélération; le problème à résoudre est celui d'un dispositif de retardement capable de freiner le mouvement d'une roue. Deux dispositifs d'échappement sont possibles: des dispositifs à frottement ou des dispositifs à blocage-déblocage qui sont de nouveau à occurrence. L'invention de l'horloge mécanique réside non pas tant dans l'échappement que dans l'utilisation d'occurrences pour diviser le temps en durées dénombrables. Le choix de l'occurrence contrairement à un flux pour mesurer le temps est l'une des inventions qui changent le monde au même titre que l'invention de la roue qui lui est nécessaire, du blanc en typographie pour séparer les mots, de la comptabilité en partie double et de l'imprimerie qu'elle complète pour organiser une civilisation nouvelle. La logique de l'occurrence est un élément essentiel du système de pensée occidental. Rien de ce qu'on a pu faire sous d'autres cieux ne peut être comparé à cette invention européenne.
Horloge Théorie appliquée Type d'échappement Technique d'échappement Force Principe motrice hydraulique «chinoise» écoulement d'un flux relaxation Horloge mécanique péenne» «euro-

intermittence appl ication progressive pendant le remplissage du godet avancement

d'affichage

mouvement oscillatoire battement continu appl ication constante (jusqu'à l'utilisation du remontoir vers 1600) retenue

Tableau 1 Comparaison entre horloges hydraulique et mécanique

La supériorité de l'horloge mécanique s'explique par comparaison avec l'horloge hydraulique, inventée par les chinois avant que l'horloge mécanique n'apparaisse en Europe; elle utilise un phénomène continu, égal et unidirectionnel. Elle se distingue de l'horloge mécanique par de nombreuses caractéristiques que l'on peut comparer les unes aux autres au tableau 1. L'horloge chinoise possède un mécanisme d'échappement indépendant du mouvement dont les irrégularités ne portaient pas préjudice. Le recours au godet implique une mesure de poids qui est plus facile, plus exacte et plus discriminante que toutes les mesures connues. L'oscillateur 27

à relaxation tire son rythme, et partant son exactitude, d'un oscillateur extérieur qui n'a pas de fréquence propre et ne possède aucune autonomie. Son action est soumise à un contrôle extérieur qui est de ce fait aisément perturbable. L'horloge hydraulique est condamnée à l'immobilité par la nécessité de maintenir constant le taux d'écoulement; l'horloge mécanique est mobile dès lors que l'on remplace les poids par un ressort. (b) L'amélioration du mécanisme

Comment pouvons-nous dire qu'une horloge est la meilleure puisque, par définition, toutes les autres horloges sont moins précises? Elles ne peuvent donc être utilisées pour évaluer les mesures temporelles plus précises faites par le meilleur observateur du temps. Comment pouvons-nous supposer alors que la meilleure horloge est supplantée par une horloge encore plus parfaite sans tomber dans l'arbitraire le plus total? Apparemment paradoxale, la réponse à ces questions est: seule une théorie nous permet de l'affirmer. Il faut d'abord noter que les moins précises n'en sont pas moins des horloges: il y a une certaine corrélation entre leurs mesures du temps. La construction d'horloges requiert un développement théorique, la découverte de deux phénomènes qui sont en corrélation effective et durable dans le temps. Il y a stabilité de la corrélation. Cette corrélation peut être approximative en termes d'observations empiriques. En fait, il en est toujours ainsi puisque la mesure parfaite n'est jamais atteinte. La corrélation est simplement une corrélation théorique. La construction d'horloges est basée sur la recherche d'une approximation, aussi précise que possible. La concordance de l'observation empirique et de l'idéal théorique confère une certaine objectivité au temps et aux horloges construites sur cette base. Cette concordance n'est bien sûr pas parfaite, mais doit être envisagée dans le contexte de son époque. Des progrès au niveau de la théorie entraînent de nouvelles exigences et de nouveaux progrès dans la construction des horloges. La première horloge à pendule, développée par Huygens au dix-septième siècle. L'idéal du pendule parfait, c'est-à-dire d'un oscillateur isochronique, servit de référence dans la construction des horloges. Seul un oscillateur isochronique parfait peut produire des oscillations de même durée puisque tel est le postulat à la base de cet idéal théorique. L'amélio-

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