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Une sociologie des identités est-elle possible ?

De
244 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 55
EAN13 : 9782296286511
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Sous la direction de Suzie GUTH

UNE SOCIOLOGIE " DES IDENTITES EST-ELLE POSSIBLE?
Actes du colloque "SOCIOLOGIES IV"

Tome III

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Actes du colloque SOCIOLOGIES

IV :

- L'insertion

sociale, Tome I, L'Harmattan,

1994.

Le réenchantement du monde. La métamorphose contemporaine des systèmes symboliques, Tome II, L'Harmattan, 1994.

-

Collection Mutations et complexité dirigée par Alex Mucchielli et Albert Piette

Cette collection, créée au sein de l'U.F.R. des sciences du sujet et de la société de l'université de Montpellier III, rassemble des ouvrages écrits ou dirigés par les enseignan~s et chercheurs qui y sont associés. Faisant appel à quatre disciplines, l'ethnologie, la psychologie et les sciences de la communication, ces travaux sont orientéS' selon trois axes principaux: qualité de vie et santé; éducation, formation et nouvelles technologies; représentations' et changements.

A. Piette et C. Rivière (eds). Nouvelles idoles, nouveaux cultes. Dérives de la sacralité.

1994 ISBN: 2-7384-2373-6

@ L'Harmattan,

REMERCIEMENTS

L'organisation d'un colloque, la publication de ses actes ne peuvent aboutir sans la participation d'individus et d'institutions. Nous tenons à remercier tous nos collègues du département de Sociologie de l'Université Paul Valéry de Montpellier, pour le temps qu'ils nous ont donné; l'UFR des Sciences du Sujet et de la Société de l'Université Paul Valéry de Montpellier, Le Disctrict de Montpellier, Le Conseil Général de l'Hérault, Le Conseil Régional du Languedoc Roussillon, pour l'aide qu'ils nous ont apportée.

INTRODUCTION
Une sociologie des identités est-elle possible? Telle est la question que pose Claude Dubar. Plusieurs réponses sont envisagées, la première porte sur la discipline elle-même: existe-t-il une sociologie européenne autonome? Carlo Mongardini considère qu'elle s'inscrit dans un ensemble de traditions liées aux différentes expériences nationales. L'essentiel semble encore à naître, même si le prix Amalfi consacre chaque année une œuvre européenne et conforte la sociologie continentale dans son existence. L'analyse de la modernité fut, d'une certaine manière, la grande thématique de la sociologie européenne; ce fut à la fois une croyance et une représentation du monde sociétal "en une seule formule". Comme l'observe le sociologue italien, le concept de société a servi toutes les idéologies, toutes les fins; de fait, c'est en raison du "caractère superficiel à la conscience de l'autre" que s'est tissée une image trop simple ou trop globalisante de la société. C'est la raison pour laquelle la diversité doit être recherchée comme identité européenne mais aussi comme stratégie du développement de la discipline. La sociologie des identités, qui est encore à construire, cherche précisément à caractériser cet alter afin que, par réflexion, il définisse le Moi social. A la question posée, Claude Dubar répond par l'affirmative en élaborant les conditions d'une sociologie des identités professionnelles. Contrairement à la conscience de l'unité psychologique du moi, l'identité professionnelle semble plus contingente, plus liée à la temporalité, au moment, à la mémoire. Elle correspond à un espace-temps qui s'inscrit dans l'histoire particulière du sujet, nous ajouterions à son histoire familiale, à sa trajectoire biographique mais aussi à ses transactions relationnelles, liées d'une part à un univers de valeurs et d'autre part aux deux faces de l'identité, celle pour Soi et celle pour Autrui qui entrent "dans la dialectique entre l'identité revendiquée et l'identité reconnue". La sociologie des identités s'inscrit au confluent de l'individuel et du collectif, du mouvement, de l'évolutif mais aussi de l'instable ou de l'inachevé, du refus de la logique de l'implication personnelle, comme de la perte de celle-ci. Liée à une double transaction, l'identité des métieJ;"s,

des professions s'inscrit dans la durée et un topos relationnel; l'espace qui dure, comme l'énonçait Halbwachs, n'est pas nécessairement pertinent. Si nous associons encore certains paysages à certaines activités, la Lorraine et la sidérurgie, la vallée du Rhône et les fruits, la géographie du travail s'inscrit de moins en moins dans une tradition locale, la mémoire du travail n'est pas nécessairement fonction des générations. Il en va tout autrement pour l'identité étatique, nationale, locale. La transaction sociale essentielle est tellurique, c'est le sol qui donne sens à des activités, à des événements. Que la jetée de Margate (Grande-Bretagne) résiste aux artificiers britanniques, de jour comme de nuit, cet événement microcosmique devient significatif de la résistance villageoise face aux édiles municipaux. Le journal local est pour Daniel Decotterd, le lieu de l'intime britannique, en raison de la part prise par les gossips, les affaires privées et locales. Mrs. Marble n'est-elle pas une figure emblématique de l'ile ? L'esquisse d'une périodisation de la littérature estallemande permet à Alexandre de Stério de montrer le travail d'imposition idéologique, de construction socialiste mais aussi de tracer l'évolution des rôles, du normatif à l'imaginaire, aux subcultures (cultures rock, etc.). De l'éducation du peuple aux nouvelles souffrances du jeune Werther, le cheminement de la littérature en R.D.A. suit celui de son état parent, A. Grosser n'avait-il pas intitulé deux ouvrages sur l'Allemagne de titres montrant toute son évolution internationale :L'Allemagne de ['Occident, L'Allemagne en Occident? Le retour à Goethe et au romantisme symbolise d'une certaine manière le retour dans une Allemagne de même sensibilité. A. de Sterio s'interroge sur l'avenir de cette littérature; va-t-elle devenir une littérature d'explication sur cette période singulière, fera-t-elle partie de la Heimatliteratur, en s'intégrant dans l'ensemble germanique? Il semblerait pour l'auteur qu'il faille trouver, dans un premier temps, une phase de refus, de retrait, de dénégation de la part de ces provinces orientales, ce n'est qu'à long terme que cette histoire germano-germanique sera réhabilitée. L'englobement dans un autre Etat conduit pour la partie englobée à la distance, à la dissonance, dans un premier temps, puis la littérature devient littérature de pays si ce n'est de patrie dans un deuxième temps. L'enlèvement de la jeune fille Europe par Zeus, une idéeforce pour Gérard Lagneau, symbolise les changements radicaux et évoque la destruction du mur de Berlin, il voit l'Allemagne de l'Est symboliquement transportée à l'Ouest,
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enlevée, comme la jeune fille sur le dos d'un taureau. Pour G. Lagneau, c'est le transport, la communication, la médiation qui devrait caractériser cette nouvelle Europe; Zeus, dieu de la foudre prendrait certainement aujourd'hui les apparences du TGV. Si l'ennemi de la jeune fille Europe est le nationalisme, pour Wanda Dressler Holohan, ceux-ci représentent une nouvelle face de l'état transnational qui semble exister indépendamment, en rupture avec l'espace national. Jean-René Ladmiral, en rédigeant une sorte de préface rétrospective à son ouvrage paru en 1989, montre que les relations franco-allemandes, mieux que le dialogue Nord-Sud peuvent former le paradigme de la relation intercuIturelle. L'Allemagne de cette fin de siècle se voit toujours présentée sous les théories de l'incomparabilité (Theorien der Ungleichzeitigkeiten). D'une certaine manière, les relations franco-allemandes les illustrent, par l'affirmation du national français, opposé au postnational allemand qui n'est pour J.-R. Ladmiral que le refoulement du tabou national. Le stéréotype national français comporte dans sa relation avec l'Allemagne le complexe de Bismarck, qui ne voit dans l'autre peuple que la pan puissante et belliqueuse et non la part picaresque, lyriqué, rêveuse, philosophique. A cette image répond en creux, le nationalisme absent ou dépassé de la société allemande. L'auteur observe que la réunification allemande a montré la renaissance du sentiment national allemand et a apporté la preuve du retour du refoulé mais aussi du recours au complexe de Bismarck, comme si émergeait de Berlin cette Allemagne rude, au détriment de l'Allemagne de Madame de Staël, celle des petits pays, la bonne Allemagne, celle de Bonn. A ces nations et à ces Etats européens, Marc Bertucci se propose d'ajouter les ethnies. Il ne tient pas compte dans son exposé de l'ensemble des ethnies d'Europe, loin s'en faut, il semblerait que l'auteur n'ait tenu qu'à en indiquer les principales, les plus significatives. Ainsi, point de saxons, de souabes, de francs, de badois, de palatins et de wurtembergeois, on ne distingue que les alamans. Cette simplification de la carte ethnique, qui est nécessaire pour la compréhension de l'ensemble européen pose cependant problème. Quelles sont les e~nies qui sont véritablement significatives aujourd'hui? Chaque peuple se sent nécessaire à l'élaboration étatique ou nationale même si son apport est étranger et appartient à la culture voisine. M. Bertucci propose trois types politiques en Europe, celui de l'Etat ethnique, celui de l'Etat multinational, celui de l'Etat pluriethnique, cette dernière catégorie n'englobant que la
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France et la Suisse. La relation politique avec l'ethnicité est une relation fondamentale même si elle peut sembler obsolète à ceux que ravit la formation des grands ensembles transnationaux. Si l'autonomisme ethnique demeure campé sur les marches d'anciennes nations ou d'anciens empires, l'ethnicité, par l'apport de nouvelles nationalités, comme nous le verrons dans la deuxième partie, renaît et engendre de nouveaux ensembles qui pourront se segmenter ou devenir coalescents. L'interculturalité architecturale relève pour Christelle Robin d'une aire de transaction, aire de négociations, de logiques commerciales, esthétiques, temporelles. Outre l'emprunt d'éléments culturels, ou la transposition de ceux-ci, comme ce fut le cas lors de l'Exposition Universelle du début du siècle, l'auteur considère qu'il existe des lieux, des institutions qui forgent ces aires telle que l'Ecole des Langues Orientales, les organisations non gouvernementales. Bernard Chérubini et Eric Navet s'interrogent sur les situations intercuIturelles guyanaises, le management de tensions ethniques, bien que ce thème ne soit pas dominant dans la culture politique française. Au seuil de tolérance, B. Chérubini oppose des seuils d'interrogation, de manifestations et d'explosion. Ces différents seuils participent tous de l'interrogation intercuIturelle par le discours ou la violence des conflits. Pour l'auteur, il existe une offre et une demande de pluralisme mais ce marché est considéré comme particulièrement inélastique. Trois scénarii offrent une plus ou moins grande élasticité: la créolité restrictive, la créolité ethna-culturelle et la guyanité minimale. Eric Navet descend quant à lui le Moroni pour s'interroger sur le destin des peuples Wayana, Wayapi et Emerillon. La francisation par le biais de l'école où étaient aussi enseignés des éléments de culture autochtone va bientôt ne laisser place qu'à l'école de la République. L'inefficacité de la scolarité publique va conduire les enfants à fréquenter l'établissement religieux de Saint-Georges. L'école de Camopi s'est aussi ouverte à la vidéo, elle va populariser ces nouveaux héros que sont Bruce Lee et Superman. L'auteur a tracé un chemin du vide, qui va de la calebasse, de l'âge de l'abondance à la culture sédentaire écrite, aux mass media et à l'homo-généisation culturelle. Si l'ethnicité se perd comme nous le voyons ci-dessus, ne peut-on imaginer des formes nouvelles qui se créent où la matière sociale entre en coalescence. Dans un paradigme oublié en France mais non en Grande-Bretagne, E. Durkheim propose sa vision spencérienne du social à partir de segments simples allant à la coalescence du social. la

Cette élaboration simple mais cependant suggestive cherche à tracer les linéaments du social et du sociétal. Cette interprétation peut convenir, selon Suzie Guth, tant en Afrique du Nord qu'en Afrique Noire dans l'analyse du politique et du segmentaire. F. Nielsen propose un paradigme de la modernisation en rapport avec la solidarité ethnique. S'appuyant sur des exemples occidentaux, belges, français, canadiens, il montre que la solidarité ethnique peut être l'expression de la modernisation et croître avec celle-ci. La coalescence segmentaire confrontée à la théorie de l'ethnicité de F. Nielsen prend un autre relief que les durkheimiens avaient perçu mais que les utilitaristes vont mieux développer. Le trajet de la calebasse à la vidéo n'aboutit pas seulement à une homogénéisation et à une similitude occidentale, il peut faire naître un nouvel êtreensemble englobant des éléments devenus abstraits de l'ancienne culture et donnant lieu à une identité nouvelle, à de nouvelles formes d'organisation et d'expression, ne fût-ce que par les médias. Hélène Bertheleu s'interroge sur l'identité Lao à Rennes. La collectivité se transforme en s'organisant, l'identité Lao évolue au fil des ans, en raison de ses capacités nouvelles, de la représentation qu'elle doit donner de soi à la société rennaise qui l'entoure. C'est ainsi que certains traits identitaires sont choisis en raison du contraste qu'ils offrent avec la société environnante. Le symbole même de la laocité, sans distinctions de catégories sociales devient l'hospitalité en raison de la méfiance que semblent avoir les Français dans leurs rapports à autrui; le judas que l'on ouvre pour voir sans être vu par le visiteur semble être la manifestation typique de la relation sociale à la française. L'immersion dans la société française engendre ce trait identitaire qui compose aussi le Nous de nombreux peuples qu'ils soient arabo-berbères ou pieds-noirs. Mohand Khellil cherche de son côté des mesures pratiques pour favoriser l'intégration des immigrés maghrébins en France. Les mesure proposées concernent le logement, l'emploi, la formation, l'école, et notamment le soutien en lecture jusqu'au CM2. L'enseignement en langue et culture d'origine devrait être repensé et dispensé plus tardivement. Ce vœu exprimé par de nombreux intervenants pose cependant le problème des nombreuses conventions étatiques bilatérales, souvent symétriques, signées par les tenants de la diplomatie mais dont le suivi n'est pas assuré par l'administration concernée. Maryse Esterlé s'intéresse aux bandes maghrébines de la région parisienne, elle trace les Il

parcours de six jeunes filles qui y ont appartenu. Lieu de l'interdit et de la honte (hachouma), la bande devient en raison de cette transgression, le lieu de l'identité et de l'intégration groupale. La capacité de dépasser la honte a transformé les jeunes filles; elles ne se voyaient plus comme objet du désir masculin, mais comme sujet agissant. Malgré toutes les transgressions de rôles et de normes, c'est dans la maternité que réapparaît l'ordre stable, bien que celle-ci n'ait pas été saluée par les youyous des femmes et le mouton que l'on sacrifie. La famille ne fut pas présente lors de ces maternités en dehors de la loi familiale, ce sont les collatéraux qui serviront de truchement entre la génération des parents et les mères reniées, ce sont eux qui apporteront la part du gâteau maternel lors des festivités familiales et maintiendront les liens que la rigueur paternelle a rompus. Nadir Marouf nous convie vers un autre rivage, le Sahel, rivage désertique, avec ses coins de paradis que sont les oasis face au néant. A ce monde mouvant où la mémoire "...des ancêtres fondateurs s'incarne dans les lieux et les choses...qui n'ont pas de domicile fixe...", s'oppose l'espace tellien de la plaine céréalière. La raison toponymique semble ici duale, à la fois acculturée autour de terres de colonisation mais aussi profondément agnatique. La raison du local est cependant soumise à un laminage propre à la société algérienne qui se "sert de nouvelles grilles pour identifier les nous et les autres". En marge de l'identité, Jean Guiot propose une lecture sociologique de l'hypothèse mimétique de René Girard. L'imitation n'est pas seulement vue comme une simple copie mais comme un modèle triangulaire impliquant le tiers dans une relation à la fois d'imitation mais aussi de rivalité. Ce double lien, ou cette double médiation, est fondamental pour la compréhension du triangle mimétique. J. Guiot met le triangle mimétique à l'épreuve et apporte critiques et commentaires. Yves Le Pogam propose un plaidoyer pour une sociologie générative correspondant à un nouvel esprit du temps. Celle-ci répudie le déterminisme absolu pour prendre en compte les nouvelles subjectivités, les réactions aux déterminations, l'instabilité du social. Dans ce monde du mouvant où la déstructuration accompagne la structuration, là où d'anciennes identités persistent et durent, la sociologie générative, comme son nom l'indique, nous permettrait d'explorer ces identités sociales naissantes. La réponse à la question posée au début de cet ouvrage semble devoir être affirmative, même si elle porte sur les objets les plus divers. Le Moi social ne peut exister indépendamment 12

d'un alter, celui-ci, selon les objets, appartient au familial, au national, au hiérarchique etc. L'aire de transaction désigne tantôt une sphère relationnelle englobante et individuelle tantôt des objets culturels. Si l'image spéculaire fait partie de la première expérience enfantine d'un soi extériorisé et vu, les identités nécessitent pour être vues un système de réflexion que seul l'alter est susceptible d'envoyer.

Suzie Guth

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Première IDENTITÉS

Partie

DE L'EUROPE

NAISSANCE D'UNE SOCIOLOGIE EUROPÉENNE
Carlo MONGARDINI

La sociologie en tant que forme de la connaissance est née dans le cadre de la tradition de la pensée européenne. L'idée de science, en particulier celle de science de la société, est une stratification ultérieure apparue à la suite de l'affirmation en Europe du mythe de la science, du développement des sciences naturelles et de l'idée selon laquelle il serait possible de circonscrire et de représenter l'expérience du social grâce au concept de société. La sociologie constitue par conséquent une expression de la pensée européenne et une réponse, par une forme de connaissance nouvelle et particulière, à la complexité croissante de la vie collective. Une forme qui lui a permis de contrôler la nouvelle réalité qui s'affirmait à la fin du XVIIIème siècle et au début du XXètne: la réalité de . la

société civile en tant que sphère autonome des rapports.

Toutefois, si la sociologie apparaît dans le cadre de la pensée européenne, ce que nous appelons aujourd'hui sociologie européenne demeure surtout un ensemble de traditions liées aux différentes expériences nationales. Des traditions où les cultures spécifiques et les intérêts historiques et politiques des différents pays exercent une influence déterminante sur la définition des objets que la recherche sociologique entend privilégier, et des intérêts à travers lesquels la science de la société peut être envisagée. Ce n'est pas par hasard que la sociologie italienne, par exemple, s'est surtout affirmée en tant que sociologie politique et que la sociologie anglaise est particulièrement sensible au naturalisme et à une interprétation économique des phénomènes sociaux. Du reste, les différents domaines de l'expérience sont demeurés entre eux relativement étanches jusqu'à ces dernières décennies et les travaux des auteurs classiques ont eu une diffusion interculturelle fort limitée (1). C'est peut-être la grande période de la sociologie américaine qui a ouvert la

voie à la rencontre et à la confrontation, en servant de miroir de réflexion, et parfois de déformation, des diverses traditions de la sociologie européenne. Et pourtant, aujourd'hui encore, bien que les différentes sociologies puissent être nettement identifiées en Europe, on ne peut pas parler d'une sociologie européenne en tant qu'expérience culturelle commune. Ce n'est que depuis quelques années grâce à l'intensification des échanges et des contacts, qu'on peut percevoir la formation d'une conscience réciproque et la nécessité accrue d'une confrontation, face à des phénomènes sociaux relativement semblables. Mais ce qui paraît intéressant ce n'est pas tellement la confluence des façons de concevoir les phénomènes sociaux, que certains souhaitent, mais plutôt le développement de la conscience, de l'approfondissement, de la critique fondée du fait que toute expérience nationale provient d'une confrontation accrue, de l'échange des expériences et de la possibilité de comparer des interprétations de phénomènes semblables. Ces possibilités accrues de confrontations déclenchent, par exemple, un processus de sélection important qui permet d'écarter toutes les tendances qui, quel que soit leur poids académique, développent des instances liées à des intérêts particuliers. La sociologie européenne à venir naîtra et se développera à partir de cette rencontre, non pas en vue de réaliser une unification hypothétique, mais en fonction de la richesse des différences qui permet d'écarter, grâce à des vérifications répétées, non soumises à des intérêts politiques ou sectoriels, les aspects particuliers qui avaient fixé les limites idéologiques et politiques des diverses expériences nationales. La sociologie européenne doit donc s'attendre à une tâche importante liée, non pas à l'unification, mais à l'analyse comparative des diverses expériences culturelles. A cet effet, je pense qu'il faut encourager toutes les initiatives qui conduisent, non pas à une unité conceptuelle, qui deviendrait artificielle et abstraite, mais aux contacts et à la confrontation de plus en plus serrés entre les chercheurs des différents pays. C'est précisément dans ce sens qu'une initiative comme le Prix Européen Amalfi pour la Sociologie et les Sciences Sociales, qui" permet de confronter la production européenne la plus importante des derniers mois, revêt une grande importance, en particulier au moment où on continue à parler de crise de cette discipline. S'il y a une crise, elle n'est que l'effet de la transformation de la façon de considérer les processus sociaux; ou alors elle est liée au fait que la quantité de la production conditionne, pour l'opinion publique, les travaux d'un grand intérêt scientifique qui sont également très 18

fréquents dans la sociologie européenne. Un système de références unitaire de toutes ces études fait peut-être défaut; il manque peut-être à cette discipline la cohérence qui avait caractérisé la sociologie au cours des années 50, mais, d'un autre côté, les thèmes et les intérêts de la sociologie contemporaine témoignent du niveau élevé et des contributions qu'elle apporte, aujourd'hui encore, à l'interprétation des phénomènes de la culture européenne contemporaine. Il s'agit peut-être de faire une distinction entre la qualité et la quantité et de diffuser la conscience du travail que la sociologie européenne effectue sur les phénomènes complexes de la culture contemporaine. Mais c'est là précisément la tâche que devront affronter toutes les initiatives européennes qui se multiplieront certainement au cours des prochaines années. Durant ce siècle, quelle que soit l'opinion de certains critiques, la sociologie, en Europe, a représenté mieux que toute autre discipline des sciences humaines la conscience critique de la modernité quant aux objectifs et aux idéaux que celle-ci s'est fixés, aux formes de son développement, aux problèmes qu'elle a soulevés ou qu'elle a laissés sans solution, aux cas d'oppression, d'exploitation et de marginalisation qu'elle a créés. Selon ses différentes orientations, ses nombreuses écoles et intérêts nationaux, la sociologie a vécu la formation laborieuse de la modernité, son ascension, ses illusions et à présent le processus de sa décadence. Elle a ellemême joué plusieurs fois le rôle d'idéologie de la modernité, mais elle a également posé des questions cruciales pour le développement de notre culture. Elle a partagé la foi dans le progrès et la confiance quant aux possibilités de transformation de la réalité et de construction du bonheur de l'homme par la politique, mais en même temps elle s'est interrogée sur le développement du capitalisme, l'industrialisation et l'expansion technologique. D'une part, elle a cru pouvoir représenter la réalité des processus sociaux et obtenir le contrôle de ce processus à travers l'idée-image de société, en l'exhibant ensuite de différentes façons, davantage pour susciter des réactions émotives que pour décrire une réalité trop complexe pour pouvoir être réduite à une seule formule. D'autre part, elle s'est cependant posée et a posé le problème de la liberté dans un monde administré d'une façon bureaucratique et contrôlé par un modèle de rationalité purement économique et par les images produites par des moyens de communication de masse. Elle a accompagné le développement de l'industrialisation, de la mécanisation, de l'automation, mais elle a aussi montré les dangers de 19

l'extériorisation de la vie et de la réduction de l'acteur social à une pure expression quantitative dans un monde dominé par le marché. Elle a elle-même effectué des expériences audacieuses dans la recherche empirique, telles que l'invention et l'application de stratégies et de techniques particulières qui ont produit de nombreux travaux classiques dans l'histoire de la sociologie. Elle s'est parfois abandonnée à l'intuition dans l'observation du quotidien, mais elle s'est également interrogée, à plusieurs reprises au cours de son histoire, sur le problème du contrôle des sciences sociales. Face à ce qui pourrait devenir une dimension nouvelle de la sociologie en tant que nouvelle expérience de recherche et de représentation des phénomènes sociaux, il s'agit de prendre conscience des problèmes qu'elle doit affronter pour parvenir à un niveau différent de celui de cette crise qui, à mon avis, est plutôt une crise de surproduction qu'une crise d'arguments et de capacités de réflexion ou d'interprétation. II s'agit enfin de résoudre, dans un sens ou dans l'autre, certaines difficultés qui empêchent la sociologie de se développer ultérieurement en tant que processus de connaissance. Je vais essayer, à présent, d'effleurer quelques-uns des problèmes qui attendent une solution. Parmi ces problèmes il convient certainement de prendre en considération en premier lieu celui qui concerne le concept de société, qui concentre toute la valeur idéologique de la sociologie. Pendant des décennies, le concept de société avait été adopté comme concept fondamental de la discipline. Dès les années 20 Georg Simmel avait remarqué que l'image de la société était destinée à représenter notre réalité vitale. Face à celle-ci l'individu finissait par être réduit à un e intersection de lignes sociales ou même à une fiction semblables à l'atome (2). On a prétendu construire l'interprétation de la réalité tout entière autour du concept de société. Mais tandis que les auteurs classiques continuaient à utiliser le concept de société avec une extrême prudence (3), celui-ci, après les années 50, au lieu de devenir une référence critique pour la pensée, est apparu comme un instrument de réappropriation et de contrôle de la réalité, lié à la prétention du sociologue d'orienter la réalité elle-même face à un développement de plus en plus complexe des relations sociales qui remettait en question la possibilité de fournir des représentations cohérentes de la vie collective (4). Mais une telle recherche de la totalité ne pouvait pas ne pas aboutir à une tendance totalitaire. Aujourd'hui, en effet, presque toutes les tendances totalitaires s'expriment à travers l'idée de société. Tandis que 20

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la société est littéralement le processus à travers lequel s'effectuent les mutations des formes d'association des hommes, ce que nous sommes habitués à appeler société est une perception cohérente de la réalité qui tendrait à représenter l'unité et la stabilité, et qui s'oppose au changement pour des raisons de symétrie (5). C'est sur le concept de société qu'a alors été constituée l'idéologie de la modernité elle-même, devenue d'autant plus évidente avec le début de la décadence du moderne. Le concept de société a fourni aux hommes politiques la possibilité d'utiliser à d'autres fins toutes les nuances émotives de la pensée indivise. Il a donné aux moyens de communication de masse un système de référence permettant de construire le sens de l'image qui contrôle et gouverne le retrait des intérêts dans le présent. Le concept de société a donc servi à simplifier et à réduire la complexité de l'individuel et de l'expérience particulière, en réunissant des mondes qui ne pouvaient être comparés, et cela en fonction d'une généralisation et d'une globalisation du social, dont le niveau d'abstraction parvient cependant à représenter tout le monde et personne à la fois. Une importante conséquence qui en découle est représentée par la réduction de la profondeur et de la complexité de l'autre dans la conscience de l'individu contemporain, c'est-à-dire de l'élément essentiel de toute expérience et de toute interaction sociale. Nous construisons la société, dans son sens le plus restreint, sur l'image de l'autre, tout d'abord dans notre for intérieur et ensuite selon les formes qui s'organisent dans la vie quotidienne, la dimension, la définition, la distance de l'autre constituent la base de la construction de cette societas activa qui est d'abord le produit de notre monde intérieur et ensuite le résultat des processus d'interaction à travers lesquels ce monde intérieur se marginalise et se sédimente. C'est de cette societas tout intérieure que jaillissent les idées qui produisent et conservent la société telle que nous la connaissons, qui transforment la réalité et donnent à l'humanité son sens et sa profondeur. Un des éléments de la crise de la modernité concerne l'utilisation inadéquate et acritique du concept de société, qui a conféré un caractère superficiel à la conscience de l'autre sur laquelle se fondent les émotions qui constituent les racines vitales de la relation sociale. La rationalité économique a fixé l'autre comme produit d'un pur calcul ou de l'image des médias: rien de plus qu'un numéro, une abstraction, une image pour ordinateurs. Cette simplification a permis de constituer plus de société dans un sens quantitatif et de gouverner la complexité, mais elle a sapé les éléments vitaux du lien social. 21

C'est précisément lorsqu'on croyait avoir atteint l'objectif d'une certaine forme culturelle parvenant à fixer l'individu dans un modèle rationnel, que l'on a dû s'apercevoir que ce que l'on construit dans un sens est détruit dans l'autre. Une densité sociale quantitativement accrue se construisait au détriment de la consistance du lien social et du potentiel émotionnel et accentuait le malaise de l'homme moderne, face à l'objectivation croissante de son univers à laquelle il finissait par participer malgré lui. Les origines du postmoderne ou, si l'on veut, de cette période de transition qui caractérise la décadence et l'épuisement de la culture moderne, résident dans l'accentuation de cette contradiction, qui se traduit par le fait que le concept de société apparaît insuffisant lorsqu'il s'agit de détecter et de fixer l'expérience du social. Cette inaptitude, ressentie d'une façon plus ou moins consciente, a donné naissance à la plupart des courants qui caractérisent actuellement la sociologie en Europe. En premier lieu, un retour à la tradition et à la profondeur de la pensée des auteurs classiques a été adopté par ceux qui, appartenant au courant marxiste ou à un autre, poursuivent les expériences et les tendances sociologiques dominantes durant les années 50 et 60. Par contre, dans le cadre des sociologies que j'appellerai de transition, ceux qui ont accepté l'inadéquation du concept de société ont néanmoins souvent essayé de sauvegarder la cohérence scientifique de la sociologie en recourant à des différentes généralisations qui auraient permis de construire une connaissance systématique du social. On trouve ici en tant qu'éléments constitutifs: l'idée du social comme une réalité qui se structure, l'idée d'une constitution spatiotemporelle du social, jusqu'à l'adoption presque paradoxale du concept de gender comme élément représentatif d'une culture. Parmi les sociologies qui innovent on constate, au contraire, une renonciation aux généralisations et à l'idée de système social, que ce soit pour réintroduire dans l'analyse des processus sociaux ces éléments d'indétermination qui requalifient la sociologie plutôt comme forme de connaissance que comme science ou pour parvenir à une recherche extrême de l'expérience dans les faits infimes de la vie quotidienne, dans les sensations de l'instant, dans la tension du vécu, même si les expériences du vécu font réapparaître des problèmes aussi complexes que ceux que pose une approche macro sociologique. Chacune de ces orientations exprime une exigence légitime, mais chacune d'entre elles présente également le 22

problème de la dégénérescence de la connaissance. C'est donc avec raison que l'on représente alors le problème I;}ucontrôle des sciences sociales et de leur développement (6), un problème qui pourrait peut-être trouver sa solution dans le cadre comparatif d'une sociologie européenne. Ces indications suffiront peut-être pour faire apparaître la nécessité de l'acquisition d'une nouvelle dimension de recherche et de confrontation pour les sciences sociales. La possibilité d'une critique et d'un contrôle de la part de ceux qui appartiennent à une expérience culturelle différente, me paraît essentielle afin de soumettre les résultats des recherches à une vérification réfléchie. Cette dimension comparative doit être d'autant plus recherchée lorsque les tendances du postmoderne désagrègent les différentes expériences culturelles et opposent à l'universalité des schémas abstraits de la rationalité moderne, la singularité intraduisible du vécu concret, qui anéantit les schémas de représentation théorique les plus hardis. Ce sont précisément les parcours de l'expérience postmoderne qui fournissent les thèmes de la sociologie européenne de demain. Il s'agira principalement d'une analyse comparative des formes culturelles qui ont constitué les structures de la modernité et qui se présentent aujourd'hui en tant que problèmes. Je pense en premier lieu au problème du temps qui a eu une fonction essentielle dans le développement de la modernité et dont Simmel s'était rendu compte (7). Nous assistons aujourd'hui, d'une part à la déstructuration de la fonction normative du temps et d'autre part à des réactions agissant en sens inverse: les temps sociaux tendent à envahir les autres sphères d'autonomie des temps individuels, tandis que les individus essaient de réapproprier des sphères de liberté en mettant en question la cohérence des temps sociaux. De la même manière que le temps, d'autres institutions de la modernité se prêtent à une analyse comparative permettant de définir leur rôle dans la culture européenne. Je pense à l'argent, au droit, au travail et à ses transformations, aux communications de masse et à leurs effets. Pour ces thèmes, qui caractérisent la réflexion relative à la modernité en tant que phénomène européen, il est possible et souhaitable d'effectuer une coordination de la recherche et une confrontation, à partir desquelles l'expérience intercuIturelle pourra se développer ultérieurement. Au-delà des rationalisations et des globalisations produites par les économistes et les politiciens, la réalité de l'expérience sociale revendique sa propre singularité et également cet humanisme fondamental 23

qui rend toute expérience comparable. En ce sens, c'est précisément dans la diversité que réside la richesse de la culture européenne. Une voie féconde s'ouvre ainsi au développement et à l'enrichissement de notre discipline. TIme panu1 donc opportun de solliciter la contribution de tous afin d'expérimenter cette nouvelle dimension de la recherche.

NOTES
(1) Même quand il y a eu quelques possibilités de contact entre des connaissances expérimentales différentes, par exemple entre la sociologie italienne et la sociologie allemande, à travers l'œuvre de Robert Michels, les résultats ont été très limités et circonscrits. (2) Cf. G. SIMMEL, Der Konflikt der nwdernen Kultur, aujourd'hui réimprimé en id., Das individuelle Gesetz. Philophische Exkurse, Frankfurt a.M., Suhrkamp Verlag, 1968. (3) Cf. à ce sujet S. MOSCOVICI, La machine à faire des dieux, Paris, Fayard, 1968. Parmi les classiques Moscovici ne cite pas, il faut toutefois rappeler à ce propos, V. Pareto. Se référer par exemple à l'individuel et le social, réimprimé par G. Busino , Introduction à une histoire de la sociologie de Pareto, Genève, Paris, Droz, 1968. (4) Au sujet des fonctions du concept de société pour le contrôle de la réalité, se référer à C. MONGARDINI, Espisternologie e sociologia. Terni e tendenze della sociologia conternporanea, Milano, E Angeli, 1985, pp. 28-30. (5) Voir à ce propos mon Saggio sul gioco, Milano, E Angeli, 1989, p.13. (6) Cf. en ce sens EH. TENBRUCK, "Gesellschaftsgeschichte oder We1tgeschichte?", in Keilner Zeitschrift .fur Soziologie und Sozialpsychologie (7) Cf. G. SIMMEL, Die Grobstadte und das Geistesleben, réimprimé en Id., Das Individuum und die Freiheit. Essais, Berlin, Klaus Wagenbach Verlag, 1984.

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